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Roland furieux/Chant VII

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Traduction par Francisque Reynard.
Alphonse Lemerre (Tome Ip. 123-143).

CHANT VII


Argument. — Roger, après avoir abattu une géante qui se tenait à la garde d’un pont, arrive au palais d’Alcine. Il en devient éperdument amoureux et reste dans l’île. Bradamante n’ayant aucune nouvelle de lui, va chercher Mélisse, et lui remet l’anneau enchanté qui doit servir à rompre les enchantements d’Alcine. Mélisse va avec cet anneau dans l’île, réveille la raison endormie de Roger qui se décide à quitter ce dangereux séjour.



Celui qui s’en va loin de sa patrie voit des choses fort différentes de ce qu’il avait cru jusque-là ; et lorsqu’ensuite il les raconte, on ne le croit pas, et il passe pour un menteur, car le sot vulgaire ne veut ajouter foi qu’aux choses qu’il voit et touche clairement et entièrement. Aussi, je sais parfaitement que l’inexpérience fera attacher peu de croyance à ce que je chante.

Qu’on m’en accorde peu ou beaucoup, je n’ai pas besoin de me creuser l’esprit pour le vulgaire sot et ignare. Je sais bien que vous ne m’accuserez pas de mensonge, vous qui avez une claire intelligence des discours, et c’est à vous seul que je désire rendre cher le fruit de mes labeurs. Je vous ai laissés au moment où nos personnages aperçurent le pont et le marais qui étaient gardés par l’altiére Éryphile.

Celle-ci était armée du métal le plus fin, sur lequel on distinguait des pierreries de toutes couleurs : le rubis vermeil, la chrysolithe jaune, l’émeraude verte et la fauve hyacinthe. En place de cheval, elle avait pour monture un loup rayé. Sur ce loup rayé, à la selle extraordinairement riche, elle traverse le fleuve.

Je ne crois pas que la Pouille en possède un si monstrueux. Il était plus gros et plus grand qu’un bœuf ; aucun frein ne lui faisait écumer les lèvres, et je ne sais comment elle pouvait le diriger à sa volonté. La maudite peste avait sur ses armes une soubreveste couleur de sable et, hors la couleur, semblable à celle que les évêques et les prélats portent à la cour.

Sur son écu et sur son cimier, était un crapaud gonflé de venin. Les dames la montrèrent au chevalier, attendant en deçà du pont et disposée à combattre et à lui barrer le passage, ainsi qu’elle avait coutume de le faire à chacun. Elle crie à Roger de retourner en arrière. Mais celui-ci prend sa lance, et la menace et la défie.

Non moins prompte et hardie, la géante éperonne le grand loup, et s’affermit sur l’arçon. Au milieu de sa course, elle met sa lance en arrêt, et fait trembler la terre sur son passage. Mais sur le pré elle est arrêtée net par un choc terrible, car le brave Roger lui plante son fer droit sous le casque, et l’enlève des arçons avec une telle force, qu’il la jette à plus de six brasses en arrière.

Déjà il avait tiré l’épée qu’il portait au côté, et s’apprêtait à trancher l’orgueilleuse tête ; et il pouvait bien le faire, car Éryphile gisait comme morte parmi les fleurs sur l’herbe. Mais les dames crièrent : « Qu’il te suffise qu’elle soit vaincue, sans poursuivre une plus cruelle vengeance. » Le chevalier courtois remet son épée au fourreau. Passons le pont, et poursuivons notre route.

Ils suivirent pendant quelque temps un chemin difficile et rude, à travers un bois, et qui, outre qu’il était étroit et rempli de pierres, montait presque en ligne droite au haut de la colline. Mais, dès qu’ils eurent atteint le faîte, ils débouchèrent dans une prairie spacieuse, où ils aperçurent le plus beau et le plus ravissant palais qui se soit jamais vu au monde.

En dehors des portes extérieures, la belle Alcine s’avança de quelques pas au devant de Roger, et lui fit un accueil seigneurial, entourée de sa brillante cour d’honneur. Tous ses courtisans comblèrent le vaillant guerrier de tant d’hommages et de révérences, qu’ils n’en auraient pu faire plus, si Dieu était descendu parmi eux de sa demeure céleste.

Le palais n’était pas seulement remarquable parce qu’il surpassait tous les autres en richesse, mais parce qu’il renfermait les gens les plus aimables et les plus avenants qui fussent au monde. Ils différaient peu les uns des autres en fleur de jeunesse et de beauté ; mais Alcine était plus belle qu’eux tous, de même que le soleil est plus beau que toutes les étoiles.

Elle était si bien faite de sa personne, que les peintres industrieux ne sauraient en imaginer de plus parfaite. Sa longue chevelure retombait en boucles, et il n’est pas d’or plus resplendissant et plus chatoyant. Sur sa joue délicate étaient semés les roses et les lys ; son front, d’un pur ivoire, terminait un visage admirablement proportionné.

Sous deux sourcils noirs et d’un dessin plein de finesse, sont deux yeux noirs, ou plutôt deux clairs soleils, aux regards tendres, et lents à se mouvoir. Il semble qu’Amour, qui voltige, se joue tout autour, vient y remplir son carquois de flèches dont il transperce les cœurs. De là, descend sur le milieu du visage un nez où l’envie ne trouverait rien à critiquer.

Au-dessous, comme entre deux sillons, se dessine une bouche où est répandu un cinabre naturel. Là, sont deux rangées de perles sur lesquelles se ferme et s’ouvre une lèvre belle et douce. C’est de là que sortent les paroles courtoises, capables d’amollir le cœur le plus rude et le plus rebelle. La, se forme ce rire suave qui ouvre à son gré le paradis sur terre.

Blanc comme neige est son beau col, et sa gorge blanche comme lait. Le col est arrondi et la gorge est relevée. Deux seins drus, comme s’ils étaient d’ivoire, vont et viennent, ainsi que l’onde sur le rivage, quand une fraîche brise soulève la mer. Argus lui-même ne pourrait voir le reste ; mais on peut juger que ce qui est caché sous le voile correspond à ce qui apparaît au dehors.

Les deux bras montrent un modelé parfait ; sa main blanche, un peu longue et effilée, ne laisse voir ni jointure ni veine saillante. Enfin, le pied de la ravissante créature apparaît petit, mince et potelé. Son angélique beauté, qui a pris naissance dans le ciel, ne se peut cacher sous aucun voile.

Sur toute sa personne un charme est répandu, qu’elle parle, qu’elle rie, qu’elle chante ou qu’elle marche. Il n’est pas étonnant que Roger en soit épris, tant il la trouve séduisante. Ce qu’il avait entendu dire d’elle par le myrte, au sujet de sa perfidie et de sa méchanceté, ne lui sert plus à rien, car il ne peut s’imaginer que la fourberie et la trahison puissent se cacher sous un si suave sourire.

Il aime mieux croire que si elle a métamorphosé Astolphe sur le rivage, c’est pour son ingratitude et sa conduite coupable, et qu’il mérite une semblable peine et plus encore. Il tient pour faux tout ce qu’il a entendu dire sur son compte, et il pense que la vengeance et l’envie ont poussé ce malheureux à médire d’elle, et qu’il a complètement menti.

La belle dame qu’il aimait tant est maintenant loin de son cœur ; car, par ses enchantements, Alcine l’a guéri de toutes ses anciennes blessures amoureuses, et d’elle seule, de son amour, elle le rend soucieux. Son image seule reste désormais gravée dans le cœur du bon Roger, et c’est là ce qui doit le faire excuser de son inconstance et de sa légèreté.

Les cithares, les harpes et les lyres faisaient, autour de la table du festin, résonner l’air d’une douce harmonie et de concerts mélodieux. Plus d’un convive savait, par ses chants, dépeindre les joies et les transports de l’amour, ou, par de poétiques fictions, représenter d’attachantes fantaisies.

La table magnifique et somptueuse de n’importe lequel des successeurs de Ninus, ou celle non moins célèbre et fameuse que Cléopâtre offrit au Romain vainqueur, pourrait-elle aller de pair avec celle devant laquelle l’amoureuse fée avait fait asseoir le paladin ? Je ne crois pas qu’on puisse même lui comparer la table où Ganymède sert Jupiter souverain.

Dès que les tables et les victuailles eurent été enlevées, les convives s’asseyant en cercle, se livrèrent à ce doux jeu où, la bouche près de l’oreille, on se demande à l’un l’autre, et selon sa fantaisie, quelque secret amoureux. C’est celui que les amants trouvent si commode pour se découvrir sans empêchement leur amour. Alcine et Roger finirent par convenir de se retrouver ensemble la nuit prochaine.

Ce jeu cessa vite, et beaucoup plus tôt qu’on n’en avait l’habitude en pareil cas, les pages entrèrent, armés de torches, et chassèrent les ténèbres avec de nombreuses lumières. Entouré’d’une belle compagnie qui le précédait et le suivait, Roger alla retrouver son doux lit de plume, dans une chambre élégante et fraîche, choisie comme la meilleure de toutes.

Puis, quand on eut servi de nouveau les bons vins et les confetti, les autres se retirèrent en lui faisant la révérence, et regagnèrent tous leurs chambres. Roger s’introduit alors dans des draps de lin parfumés, qui paraissaient sortis de la main d’Arachnée. Cependant il écoute d’une oreille attentive s’il entend venir la belle dame.

Au plus petit bruit qui le frappe, espérant que c’est elle, il lève la tête. Il croit l’entendre, et voyant qu’il se trompe, il soupire de son erreur. Parfois il sort du lit, entr’ouvre la porte et guette au dehors ; mais il ne voit rien, et maudit mille fois l’heure si lente à s’écouler.

Il se dit souvent : « Maintenant elle part. » Et il commence à compter les pas qu’Alcine peut avoir à faire de sa chambre à celle où il l’attend. Ces préoccupations vaines, et bien d’autres, le tiennent en souci, jusqu’à ce que la belle dame soit arrivée. Parfois il craint que quelque obstacle ne vienne s’interposer entre le fruit et la main prête à le cueillir.

Alcine, après s’être longuement parfumée d’odeurs précieuses, voyant que le moment est venu de partir, et que dans le palais tout est tranquille, sort de sa chambre et, seule et silencieuse, s’en va, par un passage secret, rejoindre Roger dont le cœur est violemment combattu par la crainte et l’espoir.

A peine le successeur d’Astolphe a-t-il vu apparaître cette riante étoile, qu’il ne lui semble plus possible de supporter le souffle brûlant qui coule dans ses veines. Il plonge les yeux dans ce flot de délices et de beauté ; il s’élance du lit, saisit Alcine dans ses bras, et ne peut attendre qu’elle se soit dépouillée de ses vêtements,

Bien qu’elle n’ait ni robe ni panier, et qu’elle soit venue à peine couverte d’un léger manteau jeté sur une chemise blanche et fine au possible. Comme Roger la tient embrassée, le manteau tombe, et elle reste avec le voile subtil et transparent qui, devant et derrière, laisse apercevoir les roses et les lis mieux qu’un pur cristal.

Le lierre ne serre pas plus étroitement l’arbre autour duquel il s’est enroulé, que les deux amants ne s’enlacent l’un l’autre, cueillant sur les lèvres la fleur suave de l’âme, que ne sauraient produire les plages odorantes de l’Inde ou du pays de Saba. Eux seuls pourraient dire le grand plaisir qu’ils éprouvent, car ils ont souvent plus d’une langue dans la bouche.

Ces choses furent tenues secrètes, ou du moins on n’y fit aucune allusion, car il est rare qu’on blâme quelqu’un de sa discrétion ; le plus souvent, au contraire, on l’en loue. Tous les hôtes du palais, en bons courtisans, prodiguent à Roger les offres de services et les prévenances cordiales. Chacun lui rend hommage et s’incline devant lui ; ainsi le veut l’amoureuse Alcine.

Il n’est pas de plaisir qu’on néglige ; tous ceux qu’on peut imaginer sont réunis dans l’amoureuse demeure. Deux ou trois fois par jour, on y change de vêtements, selon les divertissements auxquels on se livre et qui consistent le plus souvent en banquets. C’est une fête continuelle, où le temps s’écoule au jeu, au spectacle, au bain ou à la danse. Tantôt, près d’une fontaine, à l’ombre des coteaux, ils lisent les anciens récits d’amour ;

Tantôt, par les vallons ombreux et les collines riantes, ils chassent le lièvre timide ; tantôt, suivis de chiens bien dressés, ils font sortir avec un grand crépitement d’ailes les faisans affolés des guérets et des buissons. Tantôt ils prennent les grives au lacet, ou bien ils tendent leurs gluaux dans les genévriers odorants ; tantôt, avec les hameçons chargés d’amorces, ou les filets aux mailles serrées, ils troublent les poissons dans leurs plus sûres retraites.

Teis étaient les plaisirs et les fêtes auxquels se livrait Roger, pendant que Charles restait en butte aux attaques d’Agramant. Je ne dois point, pour de telles choses, oublier l’histoire de Charles, ni laisser de côté Bradamante. Dans sa peine extrême, celle-ci passe ses jours à pleurer l’amant si cher qu’elle a vu, par des routes étranges et inusitées, emporté elle ne sait où.

C’est d’elle que je veux parler tout d’abord avant les autres. Pendant de longs jours elle alla, cherchant en vain, par les bois ombreux et les champs cultivés, par les cités et les villages, par les monts et par la plaine. Elle ne put rien savoir au sujet du cher ami qui était si loin d’elle. Souvent elle se rendait au camp sarrasin, sans pour cela retrouver les traces de son Roger.

Chaque jour elle y demande de ses nouvelles à plus de cent personnes ; aucune ne peut lui en donner. Elle va, de quartier en quartier, fouillant les baraques et les tentes. Et elle peut le faire facilement, car, à travers les cavaliers et les fantassins, elle passe sans obstacles, grâce à l’anneau enchanté qui la rend invisible dès qu’elle le met dans sa bouche.

Elle ne peut pas, elle ne veut pas croire qu’il soit mort, parce que la chute d’un si grand homme de guerre aurait retenti des rives de l’Hydaspe aux lieux où le soleil se couche. Elle ne sait dire ni imaginer quelle route il a pu prendre, dans les airs ou sur la terre. L’infortunée s’en va, le cherchant toujours, et n’ayant d’autre compagnie que ses soupirs et ses larmes, et traînant partout après elle sa peine amère.

A la fin, elle songe à retourner à la caverne où étaient les ossements du prophète Merlin, et à pousser autour du sépulcre de tels gémissements, que le marbre froid s’en émeuve de pitié. Là, elle saura si Roger vit encore, ou si le destin inexorable a tranché sa vie heureuse. Puis elle se décidera selon le conseil qu’elle y aura reçu.

Dans cette intention, elle dirigea sa route vers les forêts voisines de Poitiers, où le tombeau parlant de Merlin se cachait dans un lieu âpre et sauvage. Mais cette magicienne qui avait toujours tenu sa pensée tournée vers Bradamante, — je veux parler de celle qui, dans la belle grotte, l’avait instruite des destinées de sa race, —

Cette sage et bienfaisante enchanteresse qui veille toujours sur elle, sachant qu’elle doit être la souche d’hommes invincibles, presque de demi-dieux, veut savoir chaque jour ce qu’elle fait, ce qu’elle dit. Chaque jour, elle interroge le sort à son sujet. Comment Roger a été délivré, puis perdu, et comment il est allé dans l’Inde, elle a tout su.

Elle l’avait vu, en effet, sur ce cheval qu’on ne peut diriger et qui ne supporte pas de frein, parcourir au loin d’immenses distances, par des chemins périlleux et inusités. Et elle savait bien qu’il était plongé dans les jeux et dans les fêtes, dans les plaisirs de la table et dans les molles délices de l’oisiveté ; et qu’il n’avait plus souvenir ni de son prince, ni de sa dame, ni de son honneur ;

Et qu’un aussi gentil chevalier risquait ainsi de consumer la fleur de ses plus belles années dans une longue inertie, et de perdre en même temps son corps et son âme. Elle voyait qu’en sa plus verte jeunesse allait être fauché et détruit son honneur, seule chose qui reste de nous après que tout le reste est mort, qui arrache l’homme à la tombe et le fasse revivre à toujours.

Mais la gente magicienne, qui avait plus souci de Roger qu’il n’en avait de lui-même, résolut de le ramener à la vertu par un chemin âpre et dur, et s’il le fallait malgré lui. Ainsi un médecin expérimenté soigne avec le fer, le feu et parfois le poison, le malade qui, tout d’abord, repousse ses remèdes et puis, s’en trouvant bien, finit par l’en remercier.

Elle était sévère pour lui, et n’était pas aveuglée par son affection au point de n’avoir, comme Atlante, d’autre préoccupation que de lui sauver la vie. Celui-ci préférait en effet le faire vivre longuement, sans renommée et sans honneur, à lui voir acquérir toute la gloire du monde, au prix d’une seule année de son existence heureuse.

C’est lui qui l’avait envoyé dans l’île d’Alcine, pour qu’il oubliât ses combats dans cette cour brillante ; et, en magicien souverainement expert et qui savait se servir d’enchantements de toute nature, il avait enserré le cœur de cette reine dans les lacs d’un amour si puissant, qu’elle n’aurait jamais pu s’en délivrer, quand bien même Roger fût devenu plus vieux que Nestor.

Maintenant, revenant à celle qui avait prédit tout ce qui devait arriver, je dirai qu’elle prit la route même où l’errante et vagabonde fille d’Aymon venait à sa rencontre. Bradamante, en voyant sa chère magicienne, sent sa peine première se changer en une vive espérance, et celle-ci lui apprend alors que son Roger a été conduit auprès d’Alcine.

La jeune fille reste comme morte, quand elle apprend que son amant est si loin, et que son amour même est en péril s’il ne lui arrive un grand et prompt secours. Mais la bienfaisante magicienne la réconforte et place aussitôt le baume sur la plaie. Elle lui promet, elle lui jure que, dans peu de jours, elle lui fera revoir Roger, revenu à elle.

« Femme, — disait-elle, — puisque tu as avec toi l’anneau qui détruit tout ce qui provient de source magique, je ne fais aucun doute que, si je l’apporte là où Alcine te dérobe ton bien, je ne renverse tous ces projets, et ne ramène avec moi celui qui cause ton doux souci. Je partirai ce soir, à la première heure, et je serai dans l’Inde à la naissance de l’aurore. »

Et, poursuivant, elle lui raconta le plan qu’elle avait formé pour arracher son cher amant à cette cour molle et efféminée, et le ramener en France. Bradamante tire l’anneau de son doigt. Non seulement elle aurait voulu le donner, mais donner aussi son cœur, donner sa vie, pour venir en aide à son Roger.

Elle lui donne l’anneau et le lui recommande. Elle lui recommande encore davantage son Roger, à qui elle envoie par elle mille souhaits ; puis elle prend son chemin vers la Provence. L’enchanteresse s’en va du côté opposé, et, pour accomplir son dessein, elle fait apparaître, le soir venu, un palefroi dont un pied est roux et tout le reste du corps noir.

Je crois que c’était un farfadet ou un esprit qu’elle avait, sous cette forme, évoqué de l’enfer. Sans ceinture et les pieds nus, elle s’élança dessus, les cheveux dénoués et en grand désordre, après s’être enlevé l’anneau du doigt, de peur qu’il ne s’opposât à ses propres enchantements. Puis elle voyagea avec une telle rapidité, qu’au matin elle se trouva dans l’île d’Alcine.

Là, elle se transforma complètement : sa stature s’accrut de plus d’une palme, les membres grossirent en proportion et atteignirent la taille qu’elle supposait au nécromant par lequel Roger avait été élevé avec un si grand soin. Elle couvrit son menton d’une longue barbe, et se rida le front et le reste du visage.

De figure, de parole et de physionomie elle sut si bien imiter Atlante, qu’elle pouvait être tout à fait prise pour l’enchanteur. Puis elle se cacha, et attendit jusqu’à ce qu’un beau jour Alcine eût permis à son amant de s’éloigner. Et ce fut grand hasard, car, soit au repos, soit à la promenade, elle ne pouvait rester une heure sans l’avoir près d’elle.

Elle le trouva seul, — ainsi qu’elle le désirait, — goûtant la fraîcheur et le calme du matin, le long d’un beau ruisseau qui descendait d’une colline et se dirigeait vers un lac limpide et paisible. Ses vêtements gracieux et lascifs annonçaient la mollesse et l’oisiveté ; la main même d’Alcine les avait entièrement tissés de soie et d’or, avec un art admirable.

Un splendide collier de riches pierreries lui descendait du cou jusque sur la poitrine ; autour de ses bras autrefois si virils s’enroulaient des bracelets brillants ; de ses deux oreilles percées sortait un mince fil d’or, en forme d’anneau, où étaient suspendues deux grandes perles, comme jamais n’en possédèrent les Arabes ni les Indiens.

Ses cheveux bouclés étaient humides des parfums les plus suaves et les plus précieux. Tous ses gestes respiraient l’amour, comme s’il avait été habitué dans Valence à servir les dames. Il n’y avait plus de sain en lui que le nom ; tout le reste était corrompu plus qu’à moitié. Ainsi fut retrouvé Roger, tant il avait été changé par enchantement.

Sous les traits d’Atlante, celle qui en avait pris la ressemblance lui apparaît avec le visage grave et vénérable que Roger avait toujours respecté ; avec ce regard plein de colère et de menace qu’il avait tant redouté jadis dans son enfance. Elle lui dit : « C’est donc là le fruit que je devais recueillir de mes longues peines ?

« T’ai-je, pour premiers aliments, nourri de la moelle des ours et des lions ; t’ai-je, tout enfant, habitué à étrangler les serpents dans les cavernes et les ravins horribles, à arracher les ongles des panthères et des tigres, et à briser les dents aux sangliers pleins de vie, pour qu’après une telle éducation tu devinsses l’Adonis ou l’Atis d’Alcine ?

« Est-ce pour cela que l’observation des étoiles, les fibres sacrées consultées et entendues, les augures, les songes et tous les enchantements qui ont trop fait l’objet de mes études, m’avaient annoncé, quand tu étais encore à la mamelle, qu’arrivé à l’âge où te voilà, tu aurais accompli sous les armes de tels exploits qu’ils devaient être sans pareils ?

« Voilà vraiment un beau commencement et qui puisse faire espérer que tu sois près d’égaler un Alexandre, un Jules, un Scipion ! Qui aurait pu, hélas ! croire jamais cela de toi, que tu te serais fait l’esclave d’Alcine ! Et pour qu’à chacun cela soit plus manifeste, au cou et aux bras tu portes sa chaîne par laquelle elle te mène après elle à sa fantaisie.

« Si tu es insensible à ta propre gloire et aux œuvres sublimes pour lesquelles le ciel t’a choisi, pourquoi priver ta postérité des biens que je t’ai mille fois prédits ? Hélas ! pourquoi tiens-tu éternellement fermé le sein que le ciel a désigné pour concevoir de toi la race glorieuse et surhumaine qui doit jeter sur le monde plus d’éclat que le soleil ?

« Ah ! n’empêche pas les plus nobles âmes, déjà formées dans la pensée éternelle, de venir en leur temps vivifier ces corps qui, de toi, doivent prendre leur racine ! Ah ! ne sois point un obstacle aux mille triomphes par lesquels, après d’âpres fatigues et de cruelles atteintes, tes fils, tes neveux et tes descendants rendront à l’Italie son antique honneur !

« Et pour t’amener à cela, il n’est pas besoin de rappeler que tant et tant d’âmes belles, remarquables, illustres, invincibles et saintes doivent fleurir sur ta tige féconde ; il devrait te suffire de songer à un seul couple, à Hippolyte et à son frère, car jusqu’à présent le monde en a vu peu de pareils, dans toutes les positions où l’on s’élève par la vertu.

« J’avais l’habitude de te parler d’eux plus que de tous les autres ensemble, parce que, plus que tous ceux de ta race, ils seront doués des vertus suprêmes, et qu’en te parlant d’eux, je voyais que tu leur donnais plus d’attention qu’aux autres, et que tu te réjouissais de ce que de si illustres héros devaient être tes neveux.

« Quels charmes a donc celle dont tu as fait ta reine, que n’aient pas mille autres courtisanes ? Tu sais bien que de tant d’autres amants dont elle a été la concubine, elle n’en a pas rendu un seul heureux. Mais pour que tu connaisses ce qu’est vraiment Alcine, débarrasse-toi de ses fraudes et de ses artifices. Prends cet anneau à ton doigt et retourne vers elle et tu pourras voir comment elle est belle. »

Roger se tenait honteux et muet, fixant la terre, et ne savait que dire. Sur quoi, la magicienne lui passe à l’instant l’anneau au doigt et lui fait recouvrer ses sens. Dès que Roger est revenu à lui, il est accablé de tant de honte, qu’il voudrait être à mille brasses sous terre, afin que personne ne pût voir son visage.

Au même instant, et tout en lui parlant, la magicienne reprend sa première forme, car elle n’avait plus besoin de celle d’Atlante, puisqu’elle avait atteint le but pour lequel elle était venue. Pour vous dire ce que je ne vous ai pas encore dit, elle lui apprend qu’elle se nomme Mélisse, se fait entièrement connaître à Roger et lui dit dans quel but elle est venue.

Elle lui dit qu’elle était envoyée par celle qui, remplie d’amour, le désire sans cesse et ne peut plus vivre sans lui, afin de le délivrer des chaînes dont une magique violence l’avait lié. Elle avait pris la figure d’Atlante de Caréna, pour avoir plus d’autorité auprès de lui ; mais puisqu’elle l’a désormais rendu à la santé, elle veut tout lui découvrir et tout lui faire voir. « Cette gente dame qui t’aime tant, et qui est si digne de ton amour ; celle à qui, si tu te le rappelles, tu dois ta délivrance opérée par elle, t’envoie cet anneau qui détruit tout enchantement ; elle t’aurait de même envoyé son cœur, si elle avait cru que son cœur eût la même vertu que l’anneau pour te sauver. »

Et elle poursuit en l’entretenant de l’amour que Bradamante lui a jusqu’ici porté et lui porte encore. Entraînée par la vérité et l’affection, elle lui vante sa grande valeur ; enfin, avec l’adresse qui convient à une messagère adroite, elle rend Alcine aussi odieuse à Roger que le sont d’ordinaire les choses les plus horribles.

Elle la lui rend aussi odieuse qu’il l’avait aimée auparavant. Que cela ne vous paraisse pas étrange, puisque son amour, qui n’existait que par la force des enchantements, fut détruit par la présence de l’anneau. L’anneau lui fit voir encore que tout ce qu’Alcine avait de beauté était factice ; tout en elle était factice des pieds à la tête. Sa beauté disparut, et il ne resta que la lie.

Ainsi l’enfant cache un fruit mûr, et puis ne se souvient plus de l’endroit où il l’a mis ; plusieurs jours après, il y revient par hasard et retrouve son dépôt. Il s’étonne alors de le voir tout pourri et gâté, et non comme il était quand il l’a caché ; et autant il l’aimait et avait coutume de le trouver bon, autant il le hait, le méprise, le prend en dégoût et le rejette.

De même Roger, après que Mélisse l’eut renvoyé vers la fée avec l’anneau devant lequel, ainsi qu’elle lui a dit, aucun enchantement ne peut subsister, retrouva, à sa grande surprise, au lieu de la belle qu’il avait laissée auparavant, une femme si laide, qu’il n’y en avait pas une sur terre aussi vieille et aussi difforme.

Alcine avait le visage pâle, ridé, maigre ; les cheveux blancs et rares. Sa taille n’atteignait pas six palmes. Toutes les dents de sa bouche étaient tombées, car elle était plus vieille qu’Hécube, la Sibylle de Cumes et bien d’autres. Mais elle savait si bien se servir d’an art inconnu de nos jours, qu’elle pouvait paraître belle et toute jeune.

Elle se fait jeune et belle par son art qui en a trompé beaucoup comme Roger. Mais l’anneau vient déchirer le voile qui depuis de nombreuses années déjà cachait la vérité. Ce n’est donc pas miracle si, dans l’esprit de Roger, toute pensée d’amour pour Alcine s’éteint, maintenant qu’il la trouve telle que ses artifices ne peuvent plus le tromper.

Mais, comme le lui avait conseillé Mélisse, il se garda de changer de manière d’être, jusqu’à ce que, des pieds à la tête, il se fût revêtu de ses armes trop longtemps négligées. Et, pour ne point éveiller les soupçons d’Alcine, il feignit de vouloir essayer ses forces, et de voir s’il avait grossi depuis le jour où il ne les avait plus endossées. Il suspendit ensuite Balisarde à son côté, — c’est ainsi que s’appelait son épée, — et prit également l’écu merveilleux qui non seulement éblouissait les yeux, mais qui frappait l’âme d’un tel anéantissement, qu’elle semblait être exhalée du corps. Il le prit, et se le mit au cou, tout recouvert du voile de soie avec lequel il l’avait trouvé.

Puis il alla à l’écurie, et fit mettre la bride et la selle à un destrier plus noir que la poix. Mélisse l’avait prévenu d’agir ainsi,car elle connaissait ce cheval qui s’appelait Rabican, et elle savait combien il était rapide à la course. C’était le même qui avait été porté en ces lieux par la baleine, avec le malheureux chevalier, à cette heure jouet des vents sur le bord de la mer.

Il aurait pu aussi prendre l’hippogriffe qui était attaché à côté de Rabican, mais la magicienne lui avait dit : « N’oublie pas, tu le sais, combien il est indocile. » Et elle lui promit que le jour suivant elle le ferait sortir de ce pays et le lui amènerait dans un endroit où elle lui apprendrait à le dompter et à le faire obéir en tout.

En le laissant, du reste, il ne donnerait aucun soupçon de la fuite qu’il préméditait. Roger fit comme le voulait Mélisse qui, toujours invisible, lui parlait à l’oreille. Ainsi dissimulant, il sortit du palais corrompu et efféminé de la vieille putain, et il arriva à une des portes de la ville où aboutissait la route qui conduit chez Logistilla.

Assailli à l’improviste par les gardes, il se jeta sur eux le fer à la main, laissant celui-ci blessé, celui-là mort, et, peu à peu, gagna le pont en dehors duquel il prit sa course. Avant qu’Alcine en eût été avisée, Roger avait franchi un grand espace. Je dirai dans l’autre chant quelle route il suivit, et comment il parvint chez Logistilla.