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Roland furieux/Chant XIX

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Traduction par Francisque Reynard.
Alphonse Lemerre (Tome IIp. 133-159).


CHANT XIX


Argument. — Cloridan et Médor, surpris par les ennemis dans leur pieux office, sont, l’un tué, l’autre blessé mortellement. Survient Angélique ; elle prend soin de Médor, le guérit et en devient amoureuse. — Marphise et ses compagnons font naufrage dans le golfe de Laias, près d’une ville gouvernée par les femmes ; là ils apprennent une étrange coutume établie par ce gouvernement féminin. Marphise tue neuf guerriers et lutte jusqu’au soir contre le dixième.



Aucun mortel ne peut savoir de qui il est véritablement aimé, tant qu’il occupe le haut de la roue de la Fortune ; car les vrais et les faux amis se tiennent à ses côtés, lui témoignant tous une même fidélité. Mais son heureux destin vient-il à se changer en adversité, la tourbe des adulateurs lève le pied, et celui-là seul qui aime de cœur, reste plus dévoué que jamais, et chérit son maître même après la mort.

Si, comme le visage, le cœur se montrait à découvert, tel qui est en faveur à la cour et opprime les autres, et tel qui est en disgrâce auprès de son prince, changeraient mutuellement de fortune. Celui qui est humble deviendrait soudain le plus grand, et le grand tomberait au rang des plus infimes. Mais revenons à Médor, si fidèle et si attaché à son maître avant et après la mort de ce dernier.

L’infortuné jouvenceau cherche à se réfugier au plus épais du bois ; mais la lourde charge qui pèse sur ses épaules le force à rester dans les endroits les plus découverts. Il ne connaît pas le pays et les chemins détournés, et s’embarrasse dans les épines et les ronces. Son compagnon, les épaules allégées de leur fardeau, est déjà loin de lui en sûreté.

Cloridan a gagné un endroit où il n’entend plus le bruit et la rumeur produits par ceux qui le poursuivent. Mais quand il s’aperçoit que Médor n’est pas avec lui, il lui semble qu’il a laissé en arrière son propre cœur. « Ah ! — disait-il — comment ai-je été assez indifférent, assez oublieux de moi-même, pour m’échapper sans toi, Médor, et sans savoir où et dans quel moment je t’ai laissé ! »

Ainsi disant, il s’enfonce de nouveau dans le chemin sinueux de l’inextricable forêt. Il retourne à l’endroit d’où il est venu, et marche au-devant de la mort. Il entend les hennissements des chevaux et la voix menaçante de l’ennemi ; il reconnaît les cris de son cher Médor, et le voit seul, à pied, au milieu de nombreux cavaliers.

Une centaine de cavaliers l’entourent. Zerbin commande et crie qu’on le fasse prisonnier. L’infortuné tourne comme la roue d’un tourneur, et se défend de son mieux, s’abritant tantôt derrière un chêne, tantôt derrière un orme, un hêtre, ou un frêne, et sans jamais abandonner son cher fardeau. Enfin, ne pouvant plus le sauver, il le dépose sur l’herbe et combat tout autour.

Telle l’ourse, assaillie dans sa tanière rocheuse par les chasseurs des Alpes, se tient près de ses petits, incertaine de ce qu’elle doit faire, et frémit tout à la fois de tendresse et de rage. La colère et son instinct féroce la poussent à jouer des griffes et à s’abreuver de sang ; mais l’amour maternel tempère sa fureur, et la retient auprès de ses oursons.

Cloridan, qui ne sait comment venir en aide à Médor, veut mourir avec lui ; mais avant de mourir il songe à faire plus d’une victime. Il pose sur son arc une de ses flèches les plus acérées, et, de l’endroit où il est caché, il ajuste si bien, qu’il transperce la cervelle d’un Écossais. Celui-ci tombe de selle, sans vie.

Tous les autres se tournent du côté d’où est venu le trait homicide. Pendant ce temps, le Sarrasin envoie une autre flèche qui couche, près du premier, un second cavalier. Celui-ci s’était penché vivement pour demander à son compagnon tombé s’il savait qui avait tiré, quand la flèche arrive, lui traverse la gorge et lui coupe la parole.

À cette vue, Zerbin, leur capitaine, ne peut plus se contenir. Plein de colère et de fureur, il court à Médor, criant : « C’est toi qui le paieras. » Il plonge sa main dans sa chevelure d’or et l’attire violemment à lui. Mais à peine a-t-il jeté les yeux sur ce charmant visage, qu’il est pris de pitié et ne se sent pas le courage de le tuer.

Le jouvenceau a recours aux prières ; il dit : « Chevalier, au nom de ton Dieu, ne sois pas assez cruel pour m’empêcher d’ensevelir le corps de mon roi. Ne pense pas que je réclame autre chose de ta pitié, et que je tienne à la vie. Je ne désire la conserver qu’autant qu’elle me permettra de donner la sépulture à mon maître.

« Tu pourras, après, si tu es aussi cruel que Créon le Thébain, donner mes membres en pâture aux bêtes et aux oiseaux de proie ; mais laisse-moi d’abord ensevelir le fils d’Almonte. » Ainsi disait Médor, avec des gestes, avec un son de voix capables d’attendrir une montagne. Zerbin en était déjà si touché, qu’il se sent ému de tendresse et de pitié.

En ce moment, un chevalier brutal, sans respect pour son prince, transperce d’un coup de lance la poitrine sans défense du malheureux suppliant. Cet acte barbare et déloyal irrite d’autant plus Zerbin qu’il voit le jeune homme tomber sous le coup, pâle et évanoui, et le considère comme mort.

Indigné et chagrin tout à la fois, il dit : « Tu ne resteras pas sans vengeance. » Et plein de courroux, il se retourne vers le chevalier qui a commis le meurtre ; mais celui-ci prenant l’avance, se dérobe à sa colère et s’enfuit. Cloridan, voyant Médor par terre, s’élance hors du bois et se montre à découvert.

Il jette son arc, et se précipite plein de rage, l’épée à la main, au milieu des ennemis, plutôt pour mourir que dans la pensée de tirer une vengeance qui le satisfasse. Bientôt, sous les coups de tant d’épées, son sang rougit le sable, et se sentant près d’expirer, il se laisse tomber à côté de son cher Médor.

Les Écossais suivent leur chef qui marche à travers la forêt profonde, tout chagrin d’avoir laissé l’un des deux Sarrasins mort et l’autre à peine vivant. Depuis longtemps, le jeune Médor est étendu sur le gazon, et son sang s’échappe d’une si large blessure, que sa vie va s’éteindre, s’il ne survient pas quelqu’un pour lui porter secours.

Le hasard conduit près de lui une damoiselle, aux vêtements semblables à ceux d’une humble bergère, mais à l’air noble, au visage ravissant, aux manières à la fois hautaines et pleines de courtoisie. Il y a si longtemps que je ne vous en ai plus parlé, qu’à peine devrez-vous la reconnaître. C’est Angélique, si vous ne le savez pas ; c’est la fille altière du grand khan de Cathay.

Depuis qu’Angélique a recouvré l’anneau que Brunel lui avait dérobé, son assurance et son orgueil sont devenus tels, qu’elle tient en mépris le monde entier. Elle s’en va seule, et n’accepterait pas pour compagnon le chevalier le plus fameux de l’univers. Elle s’indigne en songeant qu’elle a donné jadis le titre d’amant à Roland et à Sacripant.

Mais celle de ses faiblesses dont elle se repent le plus, c’est d’avoir voulu autrefois du bien à Renaud. Elle se considère comme avilie d’avoir porté si bas ses regards. Amour voyant tant d’arrogance ne veut pas la supporter plus longtemps. Il se place à l’endroit où gît Médor, et attend la belle au passage, une flèche toute prête sur son arc.

Quand Angélique voit le jouvenceau se traîner languissant et blessé, et, quoique près de la mort, se plaindre plutôt de ce que son roi soit sans sépulture que de son propre mal, elle sent une pitié inaccoutumée pénétrer jusqu’au fond de sa poitrine, par une porte inusitée. Son cœur, jusque-là si dur, devient tendre et sensible, surtout après que Médor lui a raconté son aventure.

Rappelant à sa mémoire les secrets de la chirurgie qu’elle a apprise jadis dans l’Inde, où cette science est considérée comme si noble et si digne de grands éloges, que le père la transmet en héritage à son fils sans y presque rien changer, elle se dispose à employer le suc des herbes pour conserver le blessé à la vie.

Elle se souvient qu’en traversant une agréable prairie, elle a vu une herbe, soit dictame, soit panacée, ou toute autre plante de même vertu, qui arrête le sang, calme la douleur des blessures et prévient tout danger. Elle la trouve non loin de là, la cueille, et revient à l’endroit où elle a laissé Médor.

En s’en revenant, elle rencontre un berger qui allait à cheval à travers le bois, à la recherche d’une génisse échappée depuis deux jours du bercail et errant à l’abandon. Elle l’entraîne vers le lieu où Médor perd sa force avec le sang qui sort de sa poitrine, et dont il a déjà tellement rougi la terre, que la vie est près de lui échapper.

Angélique descend de son palefroi, et fait aussi mettre pied à terre au berger. Elle broie les herbes entre deux pierres, puis elle les presse et en reçoit le suc dans ses mains blanches. Elle le verse dans la plaie, et en frotte la poitrine, le ventre et les flancs de Médor. La vertu de cette liqueur est telle, que le sang s’arrête soudain, et que les forces reviennent au blessé.

Il peut monter sur le cheval que le berger conduit. Mais il ne veut point s’éloigner avant que son maître ne soit dans la terre. Il le fait ensevelir, ainsi que Cloridan ; puis il se laisse conduire où il plaît à Angélique. La belle, par humanité, reste avec lui dans l’humble cabane du berger hospitalier.

Elle ne veut point partir avant qu’il ne soit revenu à la santé, tellement elle le tient en estime, tellement elle l’a pris en pitié depuis qu’elle l’a vu étendu sur la terre. Puis, en contemplant ses grâces et sa beauté, elle sent son cœur rongé comme par une lime, et le feu de l’amour l’embraser peu à peu tout entier.

Le berger habitait une assez bonne et belle chaumière, située dans le bois, et blottie entre deux collines. Il l’avait peu auparavant rebâtie tout à neuf, et il avait avec lui sa femme et ses enfants. C’est là que la blessure de Médor est promptement guérie par la donzelle. Mais, en moins de temps, elle se sent atteinte elle-même au cœur d’une blessure plus grande.

Elle ressent, plus large et plus profonde, la blessure que lui a faite au cœur la flèche invisible lancée par l’archer ailé qui s’est caché dans les beaux yeux et la tête blonde de Médor. Elle se sent brûler d’un feu qui augmente sans cesse, et plus elle soigne le mal de son ami, moins elle a souci de son propre mal ; elle ne songe qu’à guérir celui qui la blesse et la fait souffrir elle-même.

Sa plaie s’ouvre et s’agrandit à mesure que celle de Médor se guérit et se ferme. Le jeune homme recouvre la santé ; elle languit, en proie à une fièvre nouvelle, qui la glace et la brûle tour à tour. De jour en jour sa beauté s’étiole ; la malheureuse dépérit, comme fond une flaque de neige tombée dans une saison intempestive, et que le soleil frappe à découvert.

Si elle ne veut pas mourir de désir, il faut que sans retard elle se vienne elle-même en aide. Elle ne peut plus attendre qu’on lui demande ce qu’elle brûle de donner. Aussi, bannissant toute vergogne, elle emploie, pour se faire comprendre, un langage non moins ardent que ses yeux. Et, du coup, elle réclame merci, sans savoir que peut-être elle l’accorde elle-même.

Ô comte Roland, ô roi de Circassie, dites, à quoi vous a servi votre éclatante valeur ? Dites, à quel prix doit-on estimer votre gloire sans pareille ? Quelle récompense ont obtenue vos services ? Montrez-moi une seule faveur, ancienne ou nouvelle, que vous ait jamais accordée, en retour de votre dévouement, celle pour qui vous avez tant souffert.

Oh ! si tu pouvais jamais revenir à la vie, combien ta peine serait cruelle, ô roi Agrican, toi envers qui elle se montra si dédaigneuse, et qu’elle repoussa d’une façon si dure et si inhumaine ! Et toi, Ferragus, et vous, au nombre de plus de mille, dont je passe les noms, qui avez accumulé tant de prouesses pour cette ingrate, combien il vous serait douloureux de la voir maintenant aux bras de celui-ci !

Angélique laissa cueillir à Médor la première rose, non encore effleurée, du beau jardin où personne n’avait été assez heureux pour mettre les pieds. Afin de légitimer sa faiblesse, on célébra les saintes cérémonies du mariage, sous les auspices de l’amour, et avec la femme du berger pour marraine.

Sous cet humble toit, les noces furent faites aussi solennellement que possible, et pendant plus d’un mois les deux amants goûtèrent en paix de tranquilles plaisirs. La dame ne voyait rien au-dessus du jouvenceau, et ne pouvait s’en rassasier. Bien qu’elle fût toujours pendue à son cou, elle ne sentait jamais ses désirs entièrement satisfaits.

Soit qu’elle restât enfermée ou qu’elle sortît de la cabane, elle avait jour et nuit le beau jouvenceau à son côté. Matin et soir elle parcourait l’une et l’autre rive, foulant aux pieds les vertes prairies. Dans le milieu du jour, tous deux se mettaient à l’abri sous une grotte non moins commode et agréable que celle qu’Énée et Didon, fuyant l’orage, rendirent jadis témoin fidèle de leurs secrets.

Un de leurs plaisirs consistait à graver leur chiffre, avec un couteau ou un stylet, sur l’écorce de chaque arbre qu’ils voyaient dresser son ombre au-dessus d’une fontaine ou d’un pur ruisseau. Ils en faisaient de même sur les rochers les moins durs ; les noms d’Angélique et de Médor, entrelacés ensemble de mille façons, couvraient aussi les murs de la cabane.

Quand Angélique jugea qu’elle avait assez longtemps séjourné dans cet endroit, elle résolut de retourner dans l’Inde, au Cathay, et de placer la couronne de son beau royaume sur la tête de Médor. Elle portait au bras un bracelet d’or, orné de riches pierreries, que le comte Roland lui avait donné, en témoignage du bien qu’il lui voulait. Elle le possédait depuis longtemps.

Morgane le donna jadis à Ziliant, pendant qu’elle le retenait captif dans le lac. Celui-ci, après avoir été rendu à son père Monodant, grâce au bras et à la valeur de Roland, donna le bracelet au comte. Roland, qui était amoureux, consentit à passer à son bras le cercle d’or, dans l’intention de le donner à sa reine, dont je vous parle.

La dame l’avait conservé comme ce qu’elle avait de plus précieux, non par amour pour le paladin, mais parce qu’il était riche et d’un travail exquis. Elle réussit, je ne sais par quel artifice, à le garder lorsque, dans l’île des Pleurs, elle fut exposée nue en pâture à un monstre marin, par des gens inhospitaliers et cruels.

N’ayant pas d’autre récompense à offrir au bon pasteur et à sa femme, qui les avaient aidés avec un si grand zèle depuis le jour où ils étaient arrivés dans leur chaumière, elle ôta le bracelet de son bras et le leur donna ; elle voulut qu’ils le gardassent en souvenir d’elle. Puis ils s’acheminèrent vers la chaîne de montagnes qui sépare la France de l’Espagne.

Ils pensaient s’arrêter quelques jours à Barcelone ou à Valence, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé un bon navire qui appareillât pour le Levant. En descendant le versant des Pyrénées, ils découvrirent la mer au delà de Girone, et, côtoyant le rivage à main gauche, ils se dirigèrent sur Barcelone par la route ordinaire.

Mais avant d’y arriver, ils rencontrèrent sur le sable du rivage un homme fou, dont le visage, la poitrine, les reins et tout le corps étaient tout souillés de boue et de fange, comme celui d’un porc. Cet homme se rua sur eux comme un dogue qui se jette sur un étranger, et vint détruire leur bonheur. Mais je retourne vous parler de Marphise.

Je veux vous parler de Marphise, d’Astolphe, d’Aquilant, de Griffon et des autres qui, la mort devant les yeux, sont livrés à la fureur de la mer dont ils ne peuvent se garantir. La fortune, de plus en plus arrogante, redouble ses menaces et ses colères, et bien qu’elle dure depuis trois jours, elle ne semble pas prête à s’apaiser.

L’onde ennemie et le vent toujours plus féroce ont brisé le gaillard d’arrière et la galerie. Le pilote fait couper et jeter à la mer les débris que l’ouragan laisse debout. L’un, dans sa cabine, se tient courbé sur la carte, cherchant, à la lumière d’une petite lanterne, le chemin à suivre ; l’autre visite la cale avec une torche.

Celui-ci se tient à la poupe, celui-là à la proue, devant la clepsydre, et regarde, à chaque demi-heure, combien on a fait de chemin, et quelle direction l’on suit. Puis, tous les matelots sont réunis sur le pont du navire, où ils tiennent conseil sous la présidence du patron, et donnent chacun leur avis.

L’un dit : « Nous sommes arrivés sous Limisso, si j’en juge par les bas-fonds. » L’autre soutient qu’on est près des rocs aigus de Tripoli, où la mer brise la plupart des navires ; un troisième s’écrie : « Nous courons nous perdre sur la côte de Satalie, objet d’effroi et de regrets pour plus d’un nocher. » Chacun parle selon son opinion ; mais tous sont oppressés et tourmentés d’une même crainte.

Le troisième jour, le vent les secoue avec plus de violence, et la mer frémit encore plus furieuse ; une lame brise et emporte le gouvernail ; une autre enlève d’un même coup la barre et celui qui la tient. Il faudrait avoir le cœur de marbre et plus dur que l’acier, pour ne pas être effrayé à un tel moment. Marphise, qui jusque-là n’avait jamais connu la crainte, a avoué, depuis, que ce jour-là elle eut peur.

Tous font des vœux de pèlerinage au mont Sinaï, à Galice, à Chypre, à Rome, au Saint-Sépulcre, à la Vierge d’Utine et à d’autres lieux célèbres. Cependant le malheureux navire, à moitié fracassé, est soulevé jusqu’au ciel ou plongé au fond de la mer. Pour moins le fatiguer, le patron avait fait couper le mât d’artimon.

Les ballots, les caisses, et tous les objets les plus lourds, sont jetés par-dessus la proue et la poupe ; les cabines, les magasins et les riches marchandises qu’ils renferment deviennent la proie des ondes. Les uns travaillent aux pompes, et cherchent à rejeter dans la mer l’eau qui remplit le navire ; les autres réparent dans la cale les endroits où la mer a causé des avaries.

Au bout de quatre jours passés au milieu de ces fatigues et de ces angoisses, ils étaient au bout de leurs forces, et la mer en aurait eu complètement raison, pour peu que sa fureur eût continué. Mais la vue du feu Saint-Elme, qui vint se poser sur la corniche de la proue — car ils n’avaient plus ni mâts ni antennes — leur fit espérer une prochaine accalmie.

À la vue de la flamme éclatante, les navigateurs s’agenouillèrent tous, et les yeux humides de larmes, la voix tremblante, ils implorèrent une mer tranquille. La tempête cruelle, jusqu’alors si tenace, s’arrêta soudain ; le mistral et l’aquilon laissèrent le navire en paix ; et le vent du Sud-Ouest régna seul sur la mer.

Il sortait avec tant de force de sa noire caverne, et produisait sur la surface de la mer agitée un courant si rapide, qu’il entraînait le navire plus rapidement que le faucon emporté sur ses ailes. Le nocher craignait déjà de le voir poussé jusqu’à la fin du monde, ou rompu en mille pièces et submergé.

Mais il trouva bientôt le moyen d’y remédier. Il fit jeter des fascines le long de la poupe et lâcher les câbles, ce qui ralentit des deux tiers la vitesse du bâtiment. Cette manœuvre, ajoutée à l’heureux présage causé par la vue du feu Saint-Elme brillant à la proue, sauva le navire qui aurait probablement péri sans cela, et lui permit de regagner en toute sûreté la haute mer.

Ils arrivèrent enfin dans le golfe de Laias, sur la côte de Syrie, en face d’une grande cité. Ils étaient si près du rivage, qu’ils distinguaient les deux forteresses qui fermaient l’entrée du port. En reconnaissant la route qu’il suivait, le patron recommença à pâlir, car il ne voulait pas aborder à ce port, et ne pouvait reprendre la haute mer pour le fuir.

Il ne pouvait ni fuir ni reprendre la haute mer, ayant perdu ses mâts et ses antennes, et son pont, ainsi que ses maîtresses pièces, ayant été détruit, emporté ou abattu par les vagues. Aborder au port, c’était affronter la mort ou un perpétuel esclavage, tous ceux que leur erreur ou la mauvaise fortune y poussait y recevant la mort ou étant retenus prisonniers.

Rester plus longtemps sans prendre un parti offrait aussi un grand danger, car les habitants pouvaient à chaque instant sortir sur des barques armées et attaquer le navire, qui, loin de pouvoir se défendre, avait peine à se maintenir à flot. Pendant que le patron était indécis, le duc d’Angleterre lui demanda ce qui causait son hésitation, et pourquoi il n’avait pas encore abordé au port.

Le patron lui répond que ces rivages sont occupés par des femmes homicides, dont l’antique loi ordonne de tuer ou de retenir en esclavage quiconque y aborde. Celui-là seul peut échapper à cette double alternative, qui, après avoir vaincu dix chevaliers en champ clos, peut, la nuit suivante, livrer assaut dans le lit à dix donzelles.

Quand bien même il aurait triomphé de la première épreuve, il est mis à mort s’il ne surmonte pas la seconde, et ses compagnons sont contraints à servir comme laboureurs ou gardeurs de troupeaux. Si, au contraire, il parvient à vaincre dans les deux cas, il obtient la liberté de tous les siens. Quant à lui, il est retenu prisonnier, et doit servir d’époux à dix femmes, choisies à son goût.

Astolphe ne peut s’empêcher de rire en apprenant l’étrange loi de ce pays. Surviennent Sansonnet, puis Marphise, Aquilant et son frère. Le patron leur raconte également le motif qui le retient loin du port. « J’aime mieux — ajoute-t-il — être englouti par la mer que subir le joug de la servitude. »

Les matelots, et tous les autres passagers, furent de l’avis du patron. Mais Marphise et ses compagnons furent d’un avis contraire, le rivage leur paraissant plus sûr que la mer. Il leur semblait plus pénible de se voir entourés par les vagues en courroux, que de se trouver au milieu de cent mille épées. Ils redoutaient fort peu ce pays, ni tout autre où ils pouvaient se servir de leurs armes.

Les guerriers désirent aborder, surtout le duc anglais qui sait qu’avec le son de son cor il peut mettre en fuite tous les habitants de la contrée. Une partie des passagers approuve ce projet, l’autre le blâme. Une discussion s’engage. Mais le plus grand nombre se déclarent contre l’avis du patron, et le forcent à se diriger malgré lui vers le port.

À peine les a-t-on découverts de la cité cruelle, qu’une galère garnie d’une chiourme nombreuse et de matelots expérimentés, s’en vient droit au malheureux navire où règnent l’incertitude et la confusion. La galère attache à sa poupe la proue du bâtiment, et le remorque hors de la mer impitoyable.

On entre au port à force de rames plutôt qu’à l’aide de la voile, car l’alternance des brises du Sud et du Nord a fini par faire tomber le vent. Pendant ce temps, les chevaliers reprennent leurs dures cuirasses et ceignent leur fidèle épée, tout en cherchant à rendre le courage et l’espoir au patron et aux autres passagers qui tremblent de peur.

Le port ressemble au croissant de la lune, et a plus de quatre milles de tour ; l’entrée est large de six cents pas, et à chaque corne du croissant s’élève une forteresse. La ville n’a à craindre aucun assaut, si ce n’est du côté du Midi ; elle s’étale en amphithéâtre sur le penchant d’un coteau.

Dès que le navire est arrivé — avis en avait été donné dans toute la ville — six mille femmes, en costume de guerre et armées d’arcs, se réunissent sur le port, et, pour couper toute retraite, ferment la mer d’une forteresse à l’autre, au moyen de navires et de chaînes toujours prêts pour cet usage.

Une d’elles, aussi âgée que la sibylle de Cumes ou la mère d’Hector, fait appeler le patron et lui demande s’ils veulent se laisser mettre à mort, ou s’ils veulent se soumettre au joug ; ils ont le choix entre deux partis : mourir tous en ce lieu, ou y rester prisonniers.

« Il est vrai — disait-elle — que s’il se trouve parmi vous un homme assez courageux et assez fort pour combattre contre dix de nos hommes et leur donner la mort, puis pour remplir la nuit suivante l’office de mari auprès de dix femmes, il deviendra notre roi, et vous pourrez poursuivre votre route.

« À moins que vous ne préfériez rester aussi ; mais ceux qui voudront rester s’engageront à servir de mari à dix femmes. Si, au contraire, votre champion est vaincu par nos dix guerriers, ou s’il succombe dans la seconde épreuve, vous resterez tous comme esclaves, et lui périra. »

Là où la vieille croyait ne rencontrer que de la crainte, elle trouve une hardiesse inaccoutumée. Chacun des chevaliers se fait fort de soutenir l’une et l’autre épreuve. Quant à la seconde, ce n’est pas le cœur qui manque à Marphise pour la surmonter, bien qu’elle y soit peu apte, mais elle espère qu’à défaut de la nature son épée suffira pour la tirer d’affaire.

Après s’être entendus, ils chargent d’un commun accord le patron de répondre qu’il y a sur le navire des gens disposés à affronter les dangers du champ clos et du lit. Aussitôt tous les obstacles s’abaissent, le pilote accoste, déploie le câble et fait mordre l’ancre ; le pont est jeté, et les guerriers sortent du navire, tirant leurs destriers après eux.

Puis ils vont à travers la ville, qu’ils trouvent pleine de donzelles hardies, chevauchant dans les rues et luttant sur les places comme de vraies guerrières. Ici, il est défendu aux hommes de chausser l’éperon, de ceindre l’épée ou de porter aucune arme, excepté toutefois aux dix qui sont chargés de faire respecter l’antique coutume que je vous ai dite.


Tous les autres tiennent la navette, l’aiguille, le fuseau, ou sont occupés à se peigner et à se parer. Vêtus d’habits de femme, ils vont toujours à pied, ce qui leur donne un air mou et efféminé. Quelques-uns sont enchaînés et réservés pour les travaux de l’agriculture, ou pour la garde des troupeaux. En somme, les hommes sont peu nombreux ; c’est à peine si, pour mille femmes, on en compte cent, dans la ville et dans toute la contrée.

Les chevaliers conviennent de tirer au sort celui d’entre eux qui devra, pour le salut commun, lutter contre les dix champions dans la lice, et combattre ensuite sur un autre champ de bataille. Ils veulent écarter Marphise, estimant qu’elle ne peut songer à vaincre dans la seconde joute, car elle n’a pas ce qu’il faut pour remporter la victoire sur ce point.

Mais elle exige de participer au tirage, et, en définitive, le sort tombe sur elle. Elle dit : « Je perdrai la vie avant que vous perdiez la liberté. Mais cette épée — et elle leur montre l’épée qu’elle porte au côté — doit vous rassurer et vous convaincre que je saurai triompher de tous les obstacles, à la façon d’Alexandre qui trancha le nœud gordien.

« Je veux que désormais, jusqu’à la fin des siècles, les étrangers n’aient plus à redouter ce pays. » Ainsi elle dit, et ses compagnons ne peuvent lui refuser de tenter l’aventure. Donc, ils lui laissent courir la chance ou de tout perdre, ou de conquérir leur liberté. Quant à elle, déjà armée de toutes pièces, elle se présente en champ clos pour la bataille.

Au sommet de la ville, s’élève une place tout entourée de gradins, et qui sert uniquement à de semblables épreuves, aux joutes, aux chasses et aux jeux publics. Quatre portes de bronze en ferment l’entrée. Là pénètre la multitude confuse des femmes armées ; puis on dit à Marphise d’entrer.

Marphise fait son entrée sur un destrier blanc, moucheté de taches grises, à la tête petite, au regard de feu, à l’allure superbe et aux formes accomplies. Il avait été choisi à Damas entre mille qui y étaient tout bridés et sellés, comme le meilleur, le plus beau et le plus vaillant ; et, après l’avoir fait royalement harnacher, Norandin l’avait donné à Marphise.

Marphise entre par la porte du Sud. À son arrivée, l’arène retentit du son clair et aigu des trompettes. Un instant après, ses dix adversaires entrent dans la lice par la porte du Nord. Le chevalier qui marche à leur tête, semble valoir tous les autres ensemble.

Il s’avance sur un grand destrier qui, sauf le front et le pied gauche où se montrent quelques poils blancs, est plus sombre et plus noir qu’un corbeau. Les armes du chevalier, de la même couleur, semblent indiquer que son âme est aussi éloignée de la joie que les ténèbres le sont de la lumière.

Aussitôt que le signal du combat est donné, les neuf autres champions baissent tous ensemble la lance. Mais le chevalier aux armes noires dédaigne l’avantage du nombre ; il se retire de côté et ne semble pas vouloir prendre part à la lutte commune. Sa courtoisie l’empêche de profiter de la loi du pays. Il se retire de côté, et regarde ce qu’une seule lance pourra faire contre neuf.

Le destrier, à l’allure douce et ferme à la fois, porte rapidement la jeune guerrière à la rencontre de ses adversaires. Pendant sa course, Marphise met en arrêt sa lance, si lourde que quatre hommes auraient peine à la soutenir. En quittant le navire, elle l’avait choisie, comme la meilleure, entre beaucoup d’autres. L’air terrible dont elle s’avance fait pâlir mille visages, fait tressaillir mille cœurs.

Elle ouvre la poitrine du premier qu’elle rencontre, aussi facilement que si elle avait été nue ; elle transperce sa cuirasse, sa cotte de mailles, après avoir percé d’outre en outre son épais bouclier garni d’acier. On voit le fer sortir d’une coudée derrière les épaules, tellement le coup fut terrible. Marphise laisse en arrière cet adversaire avec la lance enfoncée dans la poitrine, et se jette à toute bride sur les autres.

Elle culbute celui qui vient le second ; elle rompt les reins au troisième d’un coup terrible, et les jette tous deux, sans vie, hors de selle, tellement le choc est rude, et l’attaque rapide. J’ai vu les bombardes ouvrir les escadrons de la même façon que Marphise fait pour cette troupe.

Sur elle plus d’une lance est rompue, mais les coups ne semblent pas plus l’ébranler que les grosses balles n’ébranlent le mur d’un jeu de paume. La trempe de son haubert est si dure, que les plus rudes chocs ne peuvent rien contre lui. Il a été forgé par enchantement aux feux de l’enfer et trempé dans les eaux de l’Averne.

Parvenue à l’extrémité de la lice, elle fait faire volte-face à son destrier, l’arrête un instant, puis le lance avec impétuosité contre les autres, les disperse, les abat, et teint son épée de sang jusqu’à la garde. Elle enlève à l’un la tête, à l’autre le bras ; elle en coupe un autre en deux, de telle sorte que le buste, avec la tête et les bras, roule à terre, tandis que le ventre et les jambes restent en selle.

Elle le coupe en deux, ai-je dit, droit entre les côtes et les hanches, et le fait ressembler à ces figures d’argent ou de cire pure, que les pèlerins placent en ex-voto devant les images des saints, pour les remercier des grâces qu’ils leur ont fait obtenir.

Puis, elle se met à la poursuite d’un autre qui fuit ; il n’est pas arrivé au milieu de la lice, qu’elle l’atteint, et lui partage la tête et le cou, de telle façon que jamais médecin ne put les rajuster. En somme, elle tue l’un après l’autre tous ses adversaires, ou bien elle les blesse si grièvement, qu’elle les met dans l’impossibilité de se relever et de continuer la lutte.

Le chevalier qui avait conduit les neuf autres, s’était tenu pendant tout ce temps dans un coin de la lice, parce qu’il lui semblait injuste et déloyal d’attaquer avec tant d’avantage un seul adversaire. Maintenant qu’il voit toute sa troupe tombée sous une seule main, il s’avance pour bien montrer que s’il n’a point pris part à la lutte, c’est par courtoisie et non par crainte.

Il fait signe avec la main qu’avant de combattre il a quelque chose à dire ; et ne pensant pas que, sous des dehors si virils, il a affaire à une jeune fille, il dit à son adversaire : « Chevalier, tu dois être fatigué d’avoir tué tant de gens, et ce serait montrer peu de courtoisie que de profiter aujourd’hui de ta lassitude.

« Si tu veux te reposer jusqu’au lever du soleil, puis revenir demain au champ clos, je te l’accorde. Il me reviendrait peu d’honneur de me mesurer aujourd’hui avec toi, car je crois que tu dois être fatigué et las. » « Combattre sous les armes n’est pas chose nouvelle pour moi, et je ne me fatigue pas pour si peu, — dit Marphise — j’espère te le prouver bientôt à ton détriment.

« Je te rends grâce de ta courtoisie, mais je n’ai pas encore besoin de me reposer, et le jour est tellement peu avancé, qu’il y aurait vraiment vergogne à le passer tout entier dans l’oisiveté. » Le chevalier répondit : « Que ne puis-je satisfaire ce que mon cœur désire, aussi facilement que je puis te satisfaire en cette circonstance ! Mais prends garde que le jour ne te manque plus que tu ne crois. »

Ainsi il dit, et il fait porter en toute hâte deux grosses lances, ou plutôt deux lourdes antennes. Il donne le choix à Marphise, et prend pour lui celle qui reste. Déjà les deux adversaires sont à leur place, et l’on n’attend plus que le signal du combat. Soudain, la terre, l’air et la mer retentissent et tressaillent quand ils s’ébranlent au premier son de la trompette.

Parmi les spectateurs, on n’en verrait pas un qui ne retienne son haleine. Les lèvres fermées, les yeux fixes, ils attendent, avec anxiété, de savoir lequel des deux champions remportera la victoire. Marphise dirige sa lance pour désarçonner le chevalier noir de façon qu’il ne se relève plus ; de son côté, le chevalier noir ne s’étudie pas moins à mettre Marphise à mort.

Les lances, toutes deux en bois de saule sec et léger, au lieu d’être en chêne lourd et dur, se brisent jusqu’à la poignée. Le choc est si terrible, qu’il semble que les destriers aient tous les nerfs des jambes coupés d’un coup de faux. Tous deux tombent ; mais les cavaliers sont également prompts à se dégager des étriers.

Depuis qu’elle tient une lance, Marphise a enlevé de selle, au premier choc, plus de mille chevaliers, et jamais elle n’a vidé les arçons. Elle les vide, cette fois, comme vous venez de l’entendre. Elle n’est pas seulement surprise de ce cas étrange, elle en reste comme stupéfiée. Le chevalier noir ne trouve pas sa propre chute moins étrange, car il n’est pas habitué à être désarçonné facilement.

Ils ont à peine touché la terre, qu’ils sont sur pied, et recommencent le combat. Ils frappent en furieux de la taille et de la pointe, parant tantôt avec l’écu, tantôt avec l’épée, tantôt en bondissant de côté et d’autre. Les coups tombent en plein ou à vide ; l’air en siffle et en retentit longuement. Les casques, les hauberts, les écus font voir qu’ils sont plus solides que des enclumes.

Si le bras de la rude donzelle est lourd, celui du chevalier ennemi n’est pas léger. Des deux côtés, les forces sont égales ; si l’un porte un coup, il en reçoit sur-le-champ un pareil. Pour trouver deux cœurs fiers, audacieux, intrépides, il n’est pas besoin de chercher ailleurs que chez ces deux-là ; on ne pourrait non plus trouver plus de dextérité ni plus de force que n’en ont les deux combattants.

Les femmes, qui depuis un grand moment admirent cette succession de coups terribles, et qui ne saisissent aucun signe de faiblesse ou de fatigue chez les chevaliers, les proclament les deux meilleurs guerriers qui soient au monde. Il leur semble que, s’ils n’avaient pas une force plus qu’ordinaire, ils devraient être morts rien que de fatigue.

Marphise, réfléchissant, se disait à elle-même : « Il a été heureux pour moi que celui-ci ne se soit pas mis plus tôt de la partie ; car, s’il avait été tout d’abord avec ses compagnons, je courais le risque d’être tuée, puisque j’ai peine, maintenant qu’il est seul, à résister à ses coups. » Ainsi disait Marphise, sans discontinuer toutefois de faire tournoyer son épée.

« Il a été heureux pour moi — disait de son côté son adversaire — que je n’aie pas laissé celui-ci se reposer. C’est à grand’peine que je puis m’en défendre, maintenant qu’il est fatigué de la première lutte. Qu’aurait-ce été, s’il avait pu reprendre toute sa force, en se reposant jusqu’à demain ? J’ai été aussi heureux qu’on peut l’être, qu’il n’ait pas voulu accepter ce que je lui offrais. »

La bataille dura jusqu’au soir, sans que l’on pût déclarer lequel des deux avait l’avantage. L’obscurité ne leur aurait pas permis de continuer la lutte. La nuit venue, le chevalier fut le premier à dire courtoisement à l’illustre guerrière : « Que faire, puisque la nuit importune nous a surpris avec des chances égales ? « Il me semble que le meilleur est de prolonger ton existence au moins jusqu’à ce qu’il fasse jour. Je ne puis t’accorder de vivre au delà d’une nuit ; mais je désire que tu ne m’accuses pas, si je ne te laisse pas un plus long répit. Je ne veux pas que la faute en soit rejetée sur moi, mais sur l’impitoyable loi imposée par le sexe féminin qui gouverne ici.

« Celui pour qui rien n’est obscur sait si je te plains, toi et tous les tiens. Tu peux venir dans ma demeure avec tes compagnons ; partout ailleurs, tu ne serais point en sûreté, parce que les femmes dont tu as tué aujourd’hui les maris sont déjà conjurées contre toi, et chacun de ceux à qui tu as donné la mort était le mari de dix femmes.

« Quatre-vingt-dix femmes brûlent de se venger du dommage que tu leur as causé ; de sorte que, si tu ne viens pas loger chez moi, tu dois t’attendre à être attaqué cette nuit. » Marphise dit : « J’accepte ton hospitalité ; je suis sûre qu’elle ne sera pas au-dessous de ta loyauté et de la bonté de ton cœur, ainsi que de ton courage et de ta valeur corporelle.

« Mais ne te tourmente pas à l’idée que tu dois me tuer ; tu peux bien plutôt être tourmenté d’une idée contraire. Jusqu’ici, je ne crois pas t’avoir donné sujet de rire en me montrant un adversaire moins redoutable que toi. Soit que tu veuilles continuer le combat, ou le suspendre, et combattre à la clarté de la lune ou à celle du soleil, tu m’auras en face de toi au moindre signe, comme à chaque fois que tu le désireras. ».

Ainsi fut différée la bataille, jusqu’à ce que l’aurore nouvelle sortît du Gange, et l’on resta sans conclure pour savoir quel était le meilleur des deux guerriers. Le libéral chevalier vint vers Aquilant, Griffon et les autres, et les pria de consentir à loger avec lui jusqu’au lendemain.

Ils acceptèrent l’invitation sans hésiter. Puis, à la lueur des torches ardentes, ils montèrent tous à la demeure royale qui contenait de nombreux et superbes appartements. Lorsque les combattants eurent enlevé leur casque, Marphise et ses amis restèrent stupéfaits, en voyant que le chevalier noir, autant qu’on pouvait en juger, n’avait pas encore dépassé l’âge de dix-huit ans.

La jeune guerrière s’étonne qu’un si jeune homme ait tant de vaillance sous les armes ; son adversaire n’est pas moins émerveillé, lorsqu’à la chevelure de Marphise il voit à qui il a livré bataille. Tous deux se demandent leur nom, et s’empressent de satisfaire leur mutuelle curiosité. Mais je vous attends à l’autre chant, pour vous apprendre comment se nommait le jeune homme.