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Roland furieux/Chant XV

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Traduction par Francisque Reynard.
Alphonse Lemerre (Tome IIp. 1-27).


CHANT XV


Argument. — Pendant le tumulte de l’assaut donné à Paris, Rodomont pénètre dans les murs de la ville. — Astolphe, qui a reçu de Logistilla un livre mystérieux et un cor doué d’une vertu singulière, prend congé d’elle et débarque dans le golfe de Perse. Il passe en Égypte et y fait prisonnier le féroce Caligorant. Puis il va à Damiette, où il voit Orrile, voleur et magicien, qu’il trouve aux prises avec Aquilant et Griffon. Il va avec ces derniers à Jérusalem, gouvernée par Sansonnet au nom de Charles. Griffon y apprend des nouvelles déplaisantes de sa maîtresse Origile, et va en secret la trouver.



Vaincre fut toujours une chose digne d’éloges, que la victoire soit due à la fortune ou au génie. Il est vrai qu’une victoire sanglante atténue souvent le mérite d’un capitaine. En revanche, on acquiert une éternelle gloire, et l’on parvient aux honneurs divins, quand on réussit à mettre les ennemis en déroute, tout en ménageant ses propres troupes.

C’est ainsi, mon seigneur, que votre victoire fut digne d’éloges, quand vous maltraitâtes tellement le Lion de Saint-Marc, si redouté sur les mers, — et qui avait occupé l’une et l’autre rive du Pô, depuis Francolin jusqu’à son embouchure, — qu’on l’entend encore rugir. Mais pour moi, tant que je vous verrai à notre tête, je ne tremblerai pas à sa voix. Vous montrâtes comment on doit vaincre, en tuant nos ennemis et en nous conservant sains et saufs.

C’est ce que ne sut pas faire le païen, trop téméraire à son propre détriment, en précipitant ses soldats dans le fossé, où la flamme soudaine et insatiable n’en épargna aucun et les dévora tous. Le fossé, quelque grand qu’il fût, n’aurait pu en contenir autant ; mais le feu restreignit leurs corps et les réduisit en cendres, afin que tous pussent tenir dans cet étroit espace.

Onze mille et vingt-huit périrent dans cette fournaise où ils étaient descendus malgré eux ; mais ainsi le voulut leur chef peu sage. Leur vie s’est éteinte au milieu d’un si grand brasier, et maintenant la flamme vorace les ronge. Quant à Rodomont, cause de leur perte, il s’est tiré sain et sauf d’un tel désastre.

D’un bond prodigieux il avait sauté de l’autre côté du fossé, au beau milieu des ennemis. Si, comme les autres, il était descendu dans cette caverne, il y aurait trouvé la fin da tçus ses exploits. Il se retourne alors vers cette vallée d’enfer, et quand il voit le feu s’élever si haut, quand il entend les plaintes et les hurlements des siens, il crie au ciel d’épouvantables blasphèmes.

Cependant, le roi Agramant avait fait livrer un vigoureux assaut à une des portes ; il croyait que, grâce à la terrible bataille qui se livrait d’un autre côté et où périssait tant de monde, il la trouverait insuffisamment gardée et qu’il pourrait s’en emparer à l’improviste. Il avait avec lui Bambirague, roi d’Arzilla, et Balivers, adonné à tous les vices ;

Corinée de Mulga ; le riche Prusion, roi des îles Fortunées ; Malabuferse, qui possède le royaume de Fezzan, où règne un été continuel ; d’autres chevaliers, ainsi qu’un grand nombre d’hommes d’armes expérimentés et bien armés, et beaucoup d’autres encore sans courage et nus, dont le lâche cœur ne se croirait pas suffisamment protégé sous mille boucliers.

Le roi des Sarrasins trouva de ce côté tout le contraire de ce qu’il avait pensé, car à la porte était en personne le chef de l’empire, le roi Charles, avec ses paladins : le roi Salamon, Ogier le Danois, les deux Guy, les deux Angelins, le duc de Bavière, Ganelon, Bérenger, Avolin, Avin et Otton ;

Puis une infinité de guerriers d’un rang inférieur, français, allemands et lombards, tous désireux de se faire, sous les yeux de leur prince, une réputation parmi les plus vaillants. Je vous rendrai compte une autre fois de leurs prouesses, car je suis obligé pour le moment de revenir à un puissant duc qui m’appelle, et de loin me fait signe de ne pas le laisser dans l’embarras.

Il est temps que je retourne à l’endroit où j’ai laissé l’aventureux Astolphe d’Angleterre, qui a désormais son long exil en horreur, et brûle du désir de revoir sa patrie. Celle qui avait vaincu Alcine lui avait donné à espérer qu’il pourrait la revoir, et elle s’était occupée à l’y renvoyer par la voie la plus prompte et la plus sûre.

À cet effet, elle fit appareiller la meilleure galère qui jamais ait sillonné les mers. Et comme elle craignait qu’Àlcine ne cherchât à troubler son voyage, Logistilla ordonna à Andronique et à Sophrosine d’accompagner Astolphe avec une forte escadre, jusqu’à ce qu’il eût gagné sain et sauf la mer d’Arabie ou le golfe Persique.

Elle lui conseille de contourner les rivages de la Scythie, de l’Inde et des royaumes Nabathéens, et de rejoindre, par ce long détour, les côtes de Perse et d’Erythrée, plutôt que d’aller par la mer boréale, toujours troublée par des vents mauvais et dangereux, et de traverser ces régions où l’on est plusieurs mois sans voir le soleil.

La Fée voyant que toutes les mesures étaient prises, permit au duc de partir, après l’avoir renseigné et instruit sur une foule de choses qu’il serait trop long de répéter. Pour empêcher qu’il ne tombât dans quelque enchantement dont il ne pourrait sortir, elle lui avait donné un beau et très utile livre, en lui recommandant, pour l’amour d’elle, de l’avoir toujours sur lui.

Ce petit livre enseignait comment l’homme doit combattre les enchantements. Divers signes, indiquaient où ce sujet était traité. Enfin elle lui fit encore un don qui surpassait tous ceux qui furent jamais faits ; c’était un cor dont le son terrible faisait fuir tous ceux qui l’entendaient.

Je dis que le son de ce cor était si terrible, que, partout où il s’entendait, il faisait fuir les gens. On n’aurait pu trouver dans l’univers un homme au cœur assez fort, pour s’empêcher de fuir aussitôt qu’il l’aurait entendu. La rumeur produite par le vent ou les tremblements de terre, le tonnerre lui-même, ne sont rien en comparaison. Le brave chevalier anglais prit congé de la Fée, après lui avoir adressé de chaleureux remercîments.

Laissant le port et ses ondes tranquilles, le duc, poussé par une brise heureuse qui souffle à la poupe, navigue à travers les riches et populeuses cités de l’Inde embaumée. Il découvre, à droite et à gauche, des milliers d’îles éparses, et s’avance jusqu’à ce qu’il aperçoive la terre de Thomas. Là, le pilote tourne plus au nord.

Rasant presque la Chersonèse d’Or, la flotte imposante entre dans le grand Océan, et, côtoyant de riches rivages, voit le Gange verser dans la mer ses eaux blanches d’écume. Puis, on aperçoit la Taprobane, Coromandel, et la mer qui s’étrangle entre deux rives. Après avoir navigué longtemps, on arrive à Cochin, et là on sort des parages de l’Inde.

Tout en parcourant la mer avec une escorte aussi dévouée et aussi sûre, le duc veut savoir et demande à Andronique si, des contrées où le soleil se couche, aucun vaisseau, marchant à la rame ou à la voile, est jamais apparu dans les mers d’Orient, et si on peut aller, sans toucher terre, des rivages de l’Inde à ceux de France ou d’Angleterre.

« Tu dois savoir — répondit Andronique — que la mer entoure la terre de tous côtés, et que ses ondes, poussées l’une par l’autre, s’étendent sans discontinuité des climats où la mer est bouillante jusqu’à ceux où elle se glace. Mais parce que la terre d’Éthiopie s’avance considérablement au midi, on a prétendu que Neptune ne permettait pas d’aller plus avant.

« C’est pour ce motif qu’aucun vaisseau ne part de notre rivage oriental de l’Inde pour aller en Europe, et que pas un navigateur européen n’ose à son tour appareiller pour se rendre dans nos parages. Les uns et les autres, plutôt que de doubler ce cap, retournent sur leurs pas, et voyant qu’il s’étend si loin, s’imaginent qu’il va rejoindre l’autre hémisphère.

« Mais, les années se déroulant, je vois des extrémités du Ponant sortir de nouveaux Argonautes, de nouveaux Tiphys qui ouvrent la voie inconnue jusqu’à ce jour. Les uns, contournant l’Afrique, suivent la côte habitée par les nègres, jusqu’à ce qu’ils dépassent ce signe où entre le soleil quand il quitte le capricorne pour venir à nous.

« Ils découvrent la pointe de ce long continent qui semble diviser l’Océan en deux mers différentes, et parcourent tous les rivages, toutes les îles voisines de l’Inde, de l’Arabie et de la Perse. D’autres, laissant à leur droite et à leur gauche les bords illustrés par les ouvrages d’Hercule, imitent le soleil dans sa course circulaire, et retrouvent de nouvelles terres et un nouveau monde.

« Je vois la Sainte Croix et l’étendard impérial se dresser sur une verte plage. Je vois les chefs nommés, les uns pour conduire les vaisseaux, les autres pour faire la conquête des pays découverts. Je vois dix de ces aventuriers mettre en fuite des milliers d’Indiens, et soumettre à l’Aragon toutes les terres qui s’étendent de ces contrées jusqu’aux Indes. Je vois les capitaines de Charles-Quint victorieux partout où ils portent leurs pas.

« Dieu veut que cette route ait été inconnue dans l’antiquité, et le soit encore longtemps. Il ne la laissera connaître que dans six_ ou sept siècles d’ici. Il réserve cette découverte à l’époque où le monde sera sous le sceptre du plus sage et du plus juste empereur qui ait existé depuis Auguste, et qui existera jamais.

« Du sang d’Autriche et d’Aragon, je vois naître sur la rive gauche du Rhin un prince qui n’aura point son pareil pour la valeur parmi ceux dont on parle ou sur lesquels on écrit. Je vois Astrée, par lui remise sur le trône, reparaître vivante et comme ressuscitée ; je vois les vertus que le monde avait chassées lorsqu’il la chassa elle-même, rappelées par lui de l’exil.

« À cause de ses mérites, la Bonté suprême l’a désigné non seulement pour ceindre le diadème du vaste empire que possédèrent Auguste, Trajan, Marc-Aurèle et Sévère, mais pour régner sur une telle étendue de terres, que jamais le soleil ne puisse s’y coucher, ni les saisons s’y renouveler. Elle veut que, sous cet empereur, il n’y ait qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur.

« Et pour que les ordres écrits de toute éternité dans le ciel soient plus facilement exécutés, la souveraine Providence place près de lui, sur mer et sur terre, des capitaines invincibles. Je vois Fernand Cortez qui a soumis à l’autorité du nouveau César des cités et des royaumes tellement perdus au fond de l’Orient, qu’ils nous sont inconnus à nous qui habitons l’Inde.

« Je vois Prosper Colonna ; je vois un marquis de Pescaire, et après eux, un jeune homme nommé du Guast, rendre la belle Italie chère aux lis d’or. Je vois le dernier des trois l’emporter sur les deux autres qui l’ont précédé ; ainsi le bon coureur qui a quitté le dernier la barrière, rejoint ses concurrents et finit par les dépasser tous.

« Je vois Alphonse — c’est son nom — montrer tant de valeur, tant de fidélité, que, malgré son jeune âge qui ne dépasse pas encore vingt-six ans, l’empereur lui confie son armée. Avec un tel capitaine, Charles-Quint conservera non seulement ses conquêtes, mais soumettra le monde entier à sa loi.

« Avec de pareils hommes, il accroîtra l’antique empire romain de tous les pays où l’on peut aller par terre. De même, il sera victorieux sur la mer que l’Europe enserre, et sur celle qui s’étend au delà des plaines d’Afrique, dès qu’il se sera fait l’ami d’André Doria. C’est ce Doria qui doit mettre tous vos rivages à l’abri des pirates.

« Pompée ne fut pas aussi digne de gloire que ce dernier, bien qu’il ait vaincu et détruit aussi tous les corsaires, attendu que ceux-ci ne pouvaient résister au plus puissant empire qui exista jamais. Mais ce Doria, par son seul génie, avec ses seules forces, purgera ces mers, de sorte que des rives de Calpé à l’embouchure du Nil, son nom, où qu’il s’entende, fera trembler tout navire.

« Je’vois Charles, conduit par le capitaine dont je te parle, et protégé par sa parole, entrer en Italie dont il lui a ouvert la porte, et ceindre la couronne. Je vois que le prix de cet immense service, Doria le réclame non pour lui, mais pour sa patrie. Par ses prières, il obtient qu’elle soit laissée en liberté, alors que bien d’autres l’auraient sans doute asservie.

« Ce respect touchant qu’il montre pour sa patrie est plus glorieux que toutes les victoires remportées par Jules César en France, en Espagne, dans ton pays, en Afrique ou en Thessalie. Le grand Octave, ni son rival Antoine, ne méritent non plus d’être autant honorés pour leurs exploits, car toute leur gloire est ternie par l’usage qu’ils en firent pour asservir leur patrie.

« Que ceux-ci, et tous ceux qui tentent de rendre esclave leur patrie libre, rougissent au seul nom de Doria, et n’osent plus lever les yeux sur un visage d’homme. Je vois Charles, désireux de le récompenser plus largement, outre les honneurs qu’il lui fait partager avec ses compagnons, lui donner cette riche terre de la Pouille, où les Normands poseront la base de leur grandeur.

« Ce n’est pas seulement envers ce capitaine que le magnanime Charles se montrera généreux ; il s’acquittera envers tous ceux qu’il aura vus peu avares de leur sang pour le succès des armes impériales. Je le vois plus joyeux de pouvoir donner une ville ou toute une province à un de ses fidèles et à tous ceux qui en sont dignes, que de l’acquisition de nouveaux empires ou de nouveaux royaumes. »

Ainsi, par ses paroles, Andronique révélait au duc les victoires qu’un grand nombre d’années après, devaient donner à Charles ses grands capitaines. Pendant ce temps, la flotte s’en allait, ralentissant ou précipitant sa marche aux vents d’est, dont elle augmentait ou diminuait la force, selon qu’ils lui étaient ou non propices.

Les voyageurs, après avoir vu le vaste espace où s’étend la mer de Perse, arrivèrent en peu de jours dans le golfe auquel les anciens mages ont donné leur nom. Là, tournant vers le rivage la poupe ornée de leurs navires, ils entrèrent au port. À l’abri désormais d’Alcine et de ses entreprises, Astolphe continua sa route par terre.

Il passa par plus d’une plaine et plus d’un bois ; il franchit plus d’une montagne et plus d’une vallée, ayant souvent, soit de jour, soit de nuit, des brigands devant lui ou derrière ses épaules. Il vit des lions, des dragons pleins de venin, et d’autres bêtes féroces traverser son chemin. Mais aussitôt qu’il avait porté le cor à sa bouche, ils s’enfuyaient épouvantés.

Il marcha à travers l’Arabie qu’on appelle Heureuse, riche en myrrhe et en encens parfumé, et que le phénix sans pareil a choisi pour séjour de préférence au reste de l’univers, jusqu’à ce qu’il découvrît la mer où, pour venger Israël, Dieu permit que Pharaon et tous les siens fussent submergés. Puis il arriva à la terre des héros.

Il chevaucha le long du fleuve Trajan sur ce destrier qui n’a pas son égal au monde, et qui court ou saute si légèrement, que la trace de ses pas ne paraît point sur le sable. Il passe également sur l’herbe sans la fouler, ou sur la neige sans y laisser d’empreinte. Il pourrait marcher sur la mer les pieds secs, et sa course est si rapide, qu’elle dépasse le vent, la foudre et la flèche.

C’est le destrier qui appartint à l’Argail, et qui fut conçu de la flamme et du vent. Sans avoir besoin de foin ni d’avoine, il se nourrit d’air pur, et on le nomme Rabican. Le duc, poursuivant sa route, parvint à l’endroit où le fleuve Trajan est reçu par le Nil, et un peu avant d’arriver à son embouchure, il vit venir à lui une barque rapide.

À la poupe est un ermite dont la barbe blanche descend le long de la poitrine. Il invite le paladin à monter dans la barque : « Mon fils — lui crie-t-il de loin — si tu n’as pas ta propre vie en haine, si tu ne désires pas que la mort t’atteigne, qu’îl te plaise de venir sur l’autre rive, car celle-ci te mène droit à la mort.

« Tu n’iras pas plus de six milles en avant, sans trouver la demeure sanglante où se tient un horrible géant, dont la taille dépasse de huit pieds celle d’un homme. Aucun chevalier, aucun voyageur ne peut espérer s’échapper vivant de ses mains. Le cruel égorge les uns, écorche les autres, déchire la plupart, et parfois les mange tout vifs.

« Il contente ainsi son plaisir cruel au moyen d’un filet admirablement fait et qu’il possède. Il le tend non loin de son antre, et le couche dans la poussière de telle façon que celui qui ne le sait pas d’avance ne peut soupçonner sa présence, tant les mailles en sont fines, et tant il est bien caché. Le géant pousse alors de tels cris contre les voyageurs, qu’il les chasse tout épouvantés dans le filet.

« Et avec un gros rire, il les traîne, ainsi enveloppés, dans sa demeure. Il s’inquiète peu que sa prise soit un chevalier ou une damoiselle, qu’elle soit de grande ou de petite valeur. Une fois qu’il a mangé la chair, sucé la cervelle et le sang, il jette les os dans le désert, et avec les peaux humaines il fait un horrible ornement à l’intérieur de son palais.

« Prends cette autre voie ; prends-la, mon fils ; elle te conduira sur un rivage tout à fait sûr. » « Je te rends grâce de ton conseil, mon père — répondit le chevalier sans manifester la moindre peur, —mais l’honneur me fait mépriser le danger ; l’honneur dont j’ai beaucoup plus souci que de la vie. Tu m’engages en vain par tes paroles à passer sur l’autre bord ; je vais au contraire droit à la recherche de la caverne.

« En fuyant, je puis me sauver au prix du déshonneur ; mais j’ai un tel moyen de salut plus en horreur que la mort. Si je vais en avant, le pire qui puisse m’arriver c’est de succomber comme beaucoup d’autres. Mais si Dieu daigne diriger mes armes de façon que je tue le monstre et que je sorte vivant du combat, j’aurai rendu la voie sûre à des milliers de personnes ; ainsi l’utilité de l’entreprise l’emporte sur le danger à courir,

« Puisque je risque la mort d’un seul pour le salut d’une infinité de gens. » « Va-t’en en paix, mon fils — répondit le vieillard. — Que Dieu envoie, du haut des demeures suprêmes, l’archange Michel pour protéger ta vie. » Puis l’humble ermite l’ayant béni, Astolphe poursuivit sa route le long du Nil, espérant plus dans le son de son cor que dans son épée.

Entre le fleuve profond et un marais, est tracé sur la rive sablonneuse un petit sentier qui aboutit à la demeure solitaire du géant inhumain et féroce. Tout autour sont accrochés les têtes et les membres dénudés des infortunés qui y sont venus. De chaque fenêtre, de chaque ouverture pendent quelques-uns de ces lugubres trophées.

Comme dans les villas alpestres, ou dans les châteaux, le chasseur, en souvenir des grands périls qu’il a courus, a coutume de clouer aux portes les peaux hérissées, les pattes formidables et les énormes têtes des ours, ainsi le féroce géant faisait parade des dépouilles de celles de ses victimes qui lui avaient résisté avec le plus de courage. Les ossements d’une infinité d’autres sont épars sur le sol, et les fossés sont remplis de sang humain.

Caligorant se tient sur la porte, — c’est ainsi qu’est nommé le monstre impitoyable qui orne de cadavres le seuil de sa demeure, comme d’autres décorent le leur avec des draperies d’or et de pourpre. — A peine s’il peut retenir sa joie dès qu’il aperçoit le duc de loin, car il y avait deux mois passés, et le troisième s’avançait, qu’aucun chevalier n’était venu par ce chemin.

Il se dirige en toute hâte vers le marais qui était couvert d’une épaisse forêt de roseaux verdoyants, comptant y tuer le paladin en l’attaquant par derrière. Il espère, en effet, le faire tomber dans le filet qu’il tenait caché dans la poussière, comme il avait déjà fait des autres voyageurs que leur mauvais destin avait amenés dans ces lieux.

Dès que le paladin le voit venir, il arrête son destrier, craignant qu’il ne donne du pied dans les filets dont lui avait parlé le bon vieillard. Là il a recours à son cor. Le son de celui-ci fait son effet habituel ; le géant, en l’entendant, est frappé au cœur d’une terreur telle, qu’il se met à fuir.

Astolphe sonne, tout en regardant attentivement autour de lui, car il lui semble toujours que le filet s’ouvre pour le saisir. Quant au félon, il s’enfuit sans voir où il va, car il a les yeux aussi troublés que le cœur. Sa terreur est si grande, qu’il ne reconnaît plus son chemin, et trébuche dans son propre filet qui se resserre, l’enlace tout entier et le renverse à terre.

Astolphe qui voit tomber le colosse, rassuré sur son propre compte, accourt en toute hâte. Descendu de cheval, l’épée en main, il s’avance pour venger la mort de mille malheureux. Mais il lui semble que tuer un homme enchaîné lui sera reproché comme une lâcheté plutôt que compté comme un acte de courage. Il voit en effet que le géant a les bras, les pieds et le cou liés de telle sorte qu’il ne peut faire un mouvement.

Le filet avait été jadis fait par Vulcain d’un fil d’acier très subtil, mais avec un art tel qu’on aurait perdu sa peine à chercher à en dénouer la moindre partie. C’était celui qui avait lié les pieds et les mains de Vénus et de Mars. Le jaloux l’avait fait dans l’unique intention de les saisir tous les deux ensemble au lit.

Mercure le vola plus tard au forgeron, lorsqu’il voulut s’emparer de Chloris, de Chloris la belle, qui voltige par les airs derrière l’Aurore, au lever du soleil, et s’en va répandant les lis, les roses et les violettes contenus dans les pans de sa robe. Mercure guetta tellement cette nymphe, qu’un jour il la saisit dans l’air avec le filet.

Il paraît que la déesse fut prise en volant près de l’endroit où le grand fleuve d’Ethiopie entre dans la mer. Le filet fut ensuite conservé pendant plusieurs siècles à Canope, dans le temple d’Anubis. Trois mille ans après, Caligorant l’enleva du lieu consacré. Le voleur impie emporta le filet, après avoir brûlé la ville et dépouillé le temple.

Il sut l’installer sur le sable de telle façon que tous ceux auxquels il faisait la chasse venaient y donner en plein. À peine l’avaient-ils touché, qu’il leur liait le cou, les pieds et les bras. Astolphe, après en avoir enlevé une chaîne, lia les mains, les bras et la poitrine du félon de façon qu’il ne pût pas se dégager, puis il le laissa se lever,

Après l’avoir serré dans de nouveaux nœuds. Le géant était devenu plus doux qu’une damoiselle. Astolphe se décide a l’emmener avec lui, et à le montrer par les villas, les cités et les châteaux. Il emporte aussi le filet dont ni lime ni marteaux ne surent jamais égaler la perfection. Il en charge son prisonnier qu’il traîne en triomphe, enchaîné après lui.

Il lui donne encore à porter son casque et son écu, comme s’il eût été son valet. Puis il poursuit sa route, et partout où il passe on est plein de joie en voyant qu’on peut désormais voyager en sûreté. Astolphe s’en va jusqu’à ce qu’il arrive près des sépulcres de Memphis, de Mcmphis fameux par ses pyramides. La populeuse cité du Caire se voit à l’opposé.

Toute la population accourait pour voir le géant démesuré. Comment est-il possible, disait-on, que ce petit guerrier ait enchaîné ce géant ? Astolphe pouvait à peine avancer, tant la foule le pressait de tous côtés. Chacun l’admirait et le comblait d’honneurs, comme un chevalier de haute valeur.

Le Caire n’était pas alors aussi grand que de notre temps, car dix-huit mille grandes rues ne peuvent contenir la population. Bien que les maisons aient trois étages, beaucoup d’habitants dorment dans les rues ; le soudan habite un château d’une immense étendue, admirablement riche et beau.

Ses vassaux, au nombre de quinze mille, tous chrétiens renégats, y sont logés avec leurs femmes, leurs familles et leurs chevaux. Astolphe veut voir où et par combien d’embouchures le Nil entre dans les flots salés à Damiette. Il avait, du reste, entendu dire que quiconque passait par là était mis à mort ou pris.

En effet, sur la rive du Nil, près de l’embouchure, se tient dans une tour un brigand qui tue les paysans et les voyageurs, et, pillant tout le monde, porte ses ravages jusqu’au Caire. Personne ne peut lui résister ; on raconte que c’est en vain qu’on chercherait à lui arracher la vie. Il a déjà reçu plus de cent mille blessures, et jamais on n’a pu parvenir à le tuer.

Pour voir s’il peut faire trancher le fil de sa vie par la Parque, Astolphe s’en va à la recherche d’Orrile — c’est ainsi que s’appellait le brigand — et arrive à Damiette. De là, il parvient à l’endroit où le Nil entre dans la mer, et voit, sur la rive, la grande tour où demeure la brute enchantée, née d’un lutin et d’une fée.

Il arrive au moment où une cruelle bataille se livre entre Orrile et deux guerriers. Orrile est seul, et cependant il harcèle tellement ses deux adversaires, qu’ils ont grand peine à s’en défendre. Pourtant l’un et l’autre ont par tout le monde un grand renom de vaillance. Ce sont les deux fils d’Olivier : Griffon le Blanc, et Aquilant le Noir.

Il est vrai que le mécréant était venu au combat avec un grand avantage. Il avait amené avec lui sur le terrain de la lutte une bête féroce que l’on trouve seulement dans ces contrées. Elle vit à la fois sur le rivage et au fond du fleuve. Les corps humains sont sa nourriture, et elle dévore les voyageurs imprudents et les malheureux nautoniers.

La bête gisait morte sur le sable, près du port, tuée par la main des deux frères ; mais Orrile n’en est pas moins redoutable. Plusieurs fois l’un et l’autre de ses adversaires ont mis ses membres en pièces sans qu’il en soit mort. On ne pouvait pas même le tuer en le taillant en morceaux, car dès qu’on lui avait coupé une main ou une jambe, il la recollait comme si elle avait été de cire.

Tantôt Griffon lui fend la tête jusqu’aux dents, tantôt Aquilant la lui tranche jusqu’à la poitrine ; il se rit toujours de leurs coups. Eux s’irritent de voir qu’ils n’obtiennent aucun résultat. Que celui qui a jamais vu l’argent fondu, nommé mercure par les alchimistes, tomber de haut et s’éparpiller, puis se réunir en une seule masse comme avant, se représente Orrile.

Si on lui coupe la tête,il se baisse et ne cesse de chercher à tâtons jusqu’à ce qu’il la retrouve. Alors, il la prend, tantôt par les cheveux, tantôt par le nez, et la fixe à son cou, je ne sais avec quels clous. Griffon parvient une fois à la saisir, et, étendant le bras, il la jette dans le fleuve, mais sans un meilleur résultat, car Orrile, qui nage comme un poisson, plonge et revient sur la rive sain et sauf avec sa tête.

Deux belles dames, richement vêtues, l’une de blanc, l’autre de noir, se tenaient sur la rive et regardaient cet âpre combat dont elles étaient cause. C’étaient les deux fées bienfaisantes qui avaient élevé les fils d’Olivier après les avoir arrachés, encore au berceau, aux griffes aiguës de deux oiseaux gigantesques,

Lesquels ies avaient enlevés à Gismonda et transportés loin de leur pays natal. Mais je n’ai pas besoin de m’étendre sur ce sujet, car l’histoire est connue de tout le monde, bien que l’auteur, trompé sur le nom de leur père, l’ait confondu, je ne sais comment, avec un autre. Les deux jeunes guerriers livrent en ce moment un combat auquel les deux dames les ont poussés.

Le jour, encore haut sur les îles Fortunées, avait déjà disparu de ces climats ; l’ombre empêchait de bien distinguer les objets sous la lumière incertaine et inégale de la lune, lorsque Orrile rentra dans sa tour, les deux sœurs, dont l’une est blanche et l’autre noire, ayant cru devoir suspendre la terrible bataille jusqu’à ce que le soleil eût de nouveau reparu sur l’horizon.

Astolphe, qui depuis longtemps avait reconnu Griffon et Aquilant à leurs armes et surtout à leurs coups terribles, s’empressa de les saluer avec courtoisie. Ceux-ci, reconnaissant dans le vainqueur du géant enchaîné, le chevalier du Léopard — c’est ainsi qu’à la cour on appelait le duc,— l’accueillirent avec non moins d’empressement.

Les dames conduisent alors les chevaliers se reposer dans leur palais qui était voisin. Des damoiselles, des écuyers, viennent à leur rencontre jusqu’à moitié chemin avec des torches allumées. Ils confient leurs destriers aux valets qui doivent en avoir soin, se débarrassent de leurs armes, et trouvent, au fond d’un beau jardin, une table servie, près d’une fontaine limpide et agréable. Ils font lier le géant avec une autre énorme chaîne, à un vieil arbre au tronc rugueux et que les plus fortes secousses ne pourraient rompre. Ils le donnent à garder à dix sergents d’armes, afin qu’il ne puisse se délier pendant la nuit, ni les assaillir pendant qu’ils sont sans défiance.

Devant l’abondante et somptueuse table dont la bonne chère fut le moindre attrait, les convives causèrent la plus grande partie du temps d’Orrile et de la merveilleuse faculté qu’il avait — ce qui semble un rêve à qui y pense — de remettre en place sa tête ou ses bras gisants à terre, et de revenir au combat toujours plus féroce.

Astolphe avait déjà lu dans son livre qui enseignait à combattre les enchantements, qu’on ne pourrait ôter la vie à Orrile avant de lui avoir coupé un cheveu placé sur sa tête. Dès que ce cheveu sera enlevé ou coupé, il devra malgré lui rendre l’âme. Voilà ce que disait le livre, mais il n’apprenait pas à reconnaître ce cheveu au milieu d’une si abondante chevelure.

Astolphe ne se réjouit pas moins d’avance de la victoire que s’il la tenait déjà, car il espère, en peu de coups, arracher du mécréant le cheveu et la vie. Il se promet de récolter pour son propre compte toute la gloire d’une pareille entreprise. Il donnera la mort à Orrile, si toutefois il ne déplaît pas aux deux frères qu’il combatte à leur place.

Ceux-ci lui cèdent volontiers la besogne, convaincus qu’il y perdra sa peine. L’aurore avait déjà embrasé le ciel, lorsque Orrile descendit de sa demeure dans la plaine. Entre le duc et lui, la bataille ne tarda pas à commencer ; l’un avait une massue à la main, l’autre l’épée. Astolphe attend qu’un coup sur mille enlève la vie à son adversaire.

Il lui abat tantôt le poing avec la massue, tantôt l’un et l’autre bras. Tantôt, malgré la cuirasse, il le perce d’outre en outre, tantôt il le coupe par morceaux. Mais Orrile ramasse ses membres et se relève toujours sain et sauf. Astolphe avait beau le tailler en cent pièces, il le voyait se reformer en un clin d’œil.

Enfin un des mille coups qu’il lui avait portés l’atteignit au-dessus des épaules, à ras du menton, et lui emporta la tête avec le casque. Aussitôt, plus prompt à descendre de cheval qu’Orrile, il prit dans sa main la chevelure sanglante, remonta lestement en seile, et la porta tout courant vers le Nil, afin qu’Orrile ne pût plus la ravoir.

Celui-ci, qui ne s’était pas aperçu du fait, allait cherchant sa tête à travers la poussière ; mais dès qu’il eut compris que son adversaire l’emportait au milieu de la forêt, il courut à son destrier, sauta dessus et se mit à sa poursuite. Il aurait voulu crier : attends ; arrête, arrête ! mais le duc lui avait ôté la bouche.

Pourtant, comme il ne lui a point enlevé les talons, il se rassure et le poursuit à toute bride. Rabican, dont la vitesse est merveilleuse, le laisse bien loin derrière lui dans la campagne. Pendant ce temps, Astolphe cherche rapidement dans la chevelure, de la nuque aux sourcils, pour voir s’il ne reconnaîtra pas le cheveu fatal qui rend Orrile immortel.

Parmi une si grande quantité de cheveux, il n’en est pas un qui se distingue des autres par sa longueur ou sa tournure particulière. Quel est donc celui qu’Astolphe doit arracher, pour donner la mort à l’infâme brigand ? « Le mieux — se dit-il — est de les couper ou de les arracher tous. » Et n’ayant ni rasoirs ni ciseaux à sa disposition, il se sert de son épée, qui était si effilée qu’elle aurait pu raser.

Et tenant la tête par le nez, il enleva complètement la chevelure par devant et par derrière. Le fatal cheveu se trouvait parmi les autres. Aussitôt la face devint pâle et livide, les yeux se contournèrent, signes certains qu’elle était morte. Le buste qui venait par derrière, décapité, tomba de selle et s’agita dans une dernière convulsion.

Astolphe revint à l’endroit où il avait laissé les dames et les chevaliers, tenant à la main cette tête où étaient les empreintes de la mort, et montra le tronc qui gisait au loin par terre. Je ne sais trop si les deux frères le virent avec plaisir, bien qu’ils lui montrassent un visage gracieux, car ils devaient être mordus au cœur par la jalousie à cause de la victoire qui leur était enlevée.

Et je ne crois pas que le résultat de la bataille fut non plus très agréable aux deux dames. C’étaient elles qui avaient mis les deux frères aux prises avec Orrile, pour retarder autant que possible le cruel destin qui, paraît-il, les attendait bientôt en France. Elles espéraient les retenir si longtemps au loin, que la cruelle influence serait dissipée.

Dès que le gouverneur de Damiette eut été informé de la mort d’Orrile, il lâcha une colombe qui portait un message lié sous son aile avec un fil. La colombe arriva au Caire. De là, on en lâcha une seconde pour un autre lieu, et ainsi de suite, de sorte qu’en peu d’heures la nouvelle de la mort d’Orrile fut connue dans toute l’Égypte.

Le duc, ayant terminé son entreprise, engagea fortement les deux nobles garçons — bien qu’ils en eussent d’eux-mêmes grande envie, et qu’ils n’eussent pas besoin d’être stimulés ni excités — à laisser les combats aventureux de l’Orient, pour aller défendre la Sainte Église et l’empire romain, et à chercher la gloire parmi leurs compatriotes.

Griffon et Aquilant prirent chacun congé de leurs dames. Celles-ci, quelque douleur qu’elles eussent de ce départ, ne s’y opposèrent cependant pas. Astolphe se dirigea avec eux sur la droite, car ils avaient résolu, avant de retourner en France, d’aller saluer les lieux saints où Dieu s’était fait homme.

Ils auraient pu prendre à gauche où la route eût été plus agréable et plus facile, et ne pas s’éloigner des bords de la mer ; ils s’en allèrent pourtant par la droite, où le chemin était affreux et escarpé, mais qui les rapprochait de six journées de marche de la cité sainte de Palestine. On trouve à peine de l’herbe et de l’eau sur cette route ; on y manque de tout le reste.

De sorte que, avant de se mettre en route, ils s’approvisionnèrent de ce dont ils pouvaient avoir besoin, et chargèrent leur bagage sur les épaules du géant, qui aurait encore porté une tour. Après avoir parcouru un chemin âpre et sauvage, ils aperçurent, du haut d’une montagne, la terre sainte où le suprême Amour lava notre erreur avec son propre sang.

Ils trouvèrent à l’entrée de la ville un gentil jouvenceau qu’ils connaissaient déjà, Sansonnet de la Mecque, plus expérimenté qu’on ne l’est d’ordinaire à son âge, car il était dans la première fleur de sa jeunesse. Il était fameux et considéré pour sa grande vaillance et son extrême bonté. Roland l’avait converti à notre foi, et lui avait donné le baptême de sa main.

Ils le trouvèrent occupé à élever une forteresse contre le calife d’Égypte. Son intention était d’entourer la montagne du Calvaire d’un mur de deux milles de long. Ils furent accueillis par lui avec cet empressement qui dénote clairement l’amitié sincère ; il les accompagna dans la ville, et leur fit donner des logements dans son royal palais.

Il avait le gouvernement de la ville et y exerçait, au nom de Charles, un juste commandement. Le duc Astolphe lui fit don de ce grand et démesuré géant qui, pour porter des fardeaux, lui valait dix bêtes de somme, tant il était robuste. Astolphe lui donna le géant et lui laissa aussi le filet qui l’en avait rendu maître.

Sansonnet, en échange, donna au duc une riche et belle ceinture pour son épée, et des éperons tout en or, depuis la courroie jusqu’aux molettes. On disait qu’ils avaient jadis appartenu au chevalier qui délivra la damoiselle du dragon. Sansonnet les avait trouvés à JafTa, avec beaucoup d’autres armures, quand il avait pris cette ville.

S’étant confessés de leurs fautes à un monastère qui donnait le bon exemple à toute la contrée, ils visitèrent tous les lieux témoins des mystères de la Passion du Christ, et qui, à l’éternel opprobre des chrétiens, sont maintenant usurpés par les Maures impies. Mais l’Europe en armes, est possédée de la fureur de faire la guerre partout, excepté où il l’aurait fallu.

Pendant qu’ils appliquaient ainsi leurs âmes pénétrées de dévotion aux cérémonies et aux sacrements religieux, arriva de Grèce un pèlerin connu de Griffon, qui lui apporta des nouvelles graves et douloureuses, trop différentes de celles qu’il attendait, et qui lui enflammèrent tellement le cœur, qu’elles lui firent mettre les oraisons de côté.

Le chevalier, pour son malheur, aimait une dame nommée Origile. Il n’y en avait pas une, entre mille, ayant visage plus beau et plus belle prestance. Mais elle était si fourbe et de nature si mauvaise, que vous auriez pu chercher dans toutes les cités et les villas sur la terre ferme, et dans les îles de la mer, sans trouver sa pareille.

Il l’avait laissée dans la cité de Constantin, en proie à une fièvre aiguë et cruelle, et au moment où il revenait, espérant la trouver plus belle que jamais, voilà que le malheureux apprenait qu’elle avait suivi à Antioche un nouvel amant, sous prétexte qu’il ne lui convenait pas, dans un âge si jeune, de dormir seule plus longtemps.

Depuis l’instant où il avait reçu cette triste nouvelle, Griffon soupirait nuit et jour. Tous les plaisirs qui séduisaient et entraînaient ses compagnons lui paraissaient insupportables. Ceux à qui Amour a fait sentir ses rigueurs, savent si ses traits sont de bonne trempe. Griffon souffrait un martyre d’autant plus cruel, qu’il n’osait pas dire le mal qui le rongeait.

Et cela, parce que son frère Aquilant, plus sage que lui, lui avait mille fois déjà reproché cet amour, et cherché à le lui arracher du cœur, regardant celle qui en était l’objet comme la pire de toutes les femmes qu’on pût trouver. Mais Griffon l’excusait quand son frère la condamnait. La plupart du temps, notre jugement se trompe.

C’est pourquoi il résolut, sans en parler à Aquilant, de s’en aller seul jusqu’à Antioche et d’en ramener celle qui lui avait arraché le cœur de la poitrine. Il brûlait aussi de trouver celui qui la lui avait enlevée, et d’en tirer une telle vengeance qu’on en parlerait toujours. Je dirai, dans l’autre chant, comment il mit son projet à exécution, et ce qui s’ensuivit.