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Roland furieux/Chant XXII

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Traduction par Francisque Reynard.
Alphonse Lemerre (Tome IIp. 215-239).


CHANT XXII


Argument. — Astolphe détruit le palais d’Atlante et reprend l’hippogriffe. — Bradamante et Roger s’étant reconnus, et s’en allant délivrer un jeune homme condamné au bûcher, arrivent à un château des comtes de Ponthieu, où quatre guerriers sont chargés de dépouiller tout chevalier qui passe. Pendant que Roger en vient aux prises avec eux, Bradamante reconnaît Pinabel et le suit. Pendant le combat, le voile qui recouvre l’écu de Roger vient par hasard à se déchirer et les quatre guerriers tombent comme morts. Roger, tout honteux de son facile triomphe, jette l’écu dans un puits. Pendant ce temps, Bradamante qui a rejoint et occis le perfide Wayençais, perd les traces de Roger.



Dames courtoises et chères à votre amant, vous qui vous contentez d’un seul amour, bien qu’il soit certain que, parmi tant et tant de belles, il y en ait très peu animées de ces sentiments, ne soyez point offensées de l’ardeur que je viens de mettre dans ce que j’ai dit contre Gabrine, et si je consacre encore quelques vers à flétrir la perversité de son âme.

Je l’ai montrée telle qu’elle était. Ainsi qu’il m’a été imposé par qui peut tout sur moi, je ne sais point cacher la vérité, et, en agissant de la sorte, je ne porte nullement atteinte à la gloire de celles dont le cœur est sincère. Celui qui vendit son maître aux Juifs pour trente deniers, n’a point déshonoré Jean ni Pierre, et la renommée d’Hypermnestre n’est pas moins belle parce qu’elle a eu des sœurs si iniques.

Pour une que je blâme avec vivacité dans mes chants — ainsi le veut l’ordonnance de mon histoire — je suis prêt à en célébrer cent autres, et à rendre leur mérite plus éclatant que le soleil. Mais revenons au récit que je m’efforce de varier le plus possible, afin de le rendre agréable au plus grand nombre. Je vous disais, à propos du chevalier d’Ecosse, qu’il avait entendu de grands cris retentir près de lui.

Il prit, entre deux montagnes, un étroit sentier d’où étaient partis les cris, et, au bout de quelques pas, il arriva au fond d’une vallée fermée, où il vit devant lui un chevalier mort. Je vous dirai qui c’était, mais auparavant, je veux tourner le dos à la France et m’en aller dans le Levant, jusqu’à ce que j’aie trouvé le paladin Astolphe, qui fait route vers le Ponant.

Je l’ai laissé dans la cité cruelle, où, grâce aux sons de son formidable cor, il avait mis en fuite la population barbare, et avait échappé à un grand péril. Il avait fait enfuir du rivage jusqu’à ses compagnons qui s’étaient hâtés de mettre à la voile. Continuant à vous parler de lui, je vous dirai qu’il s’éloigna au plus vite de ce pays et prit la route d’Arménie.

Peu de jours après, il se trouvait en Natolie et suivait le chemin qui conduit à Brousse, d’où, continuant sa route en deçà de la mer, il se rendit en Thrace. Longeant le Danube, il traversa la Hongrie, et, comme si son destrier eût eu des ailes, il franchit, en moins de vingt jours, la Moravie, la Bohême, la Franconie et le Rhin.

A travers la forêt des Ardennes, il gagna Aix-la-Chapelle, arriva en Brabant et enfin en Flandre, où il s’embarqua. La brise qui soufflait vers le Nord, enfla tellement les voiles, que, vers midi, Astolphe aperçut à peu de distance les côtes d’Angleterre, où il ne tarda pas à aborder. Il sauta sur son cheval, et le pressa de telle sorte, qu’il arriva à Londres le même soir.

Là, il apprit que le vieil Othon était depuis plusieurs mois à Paris, et que presque tous ses vassaux avaient suivi ses dignes traces. Il résolut alors d’aller en France, et descendit au port de la Tamise, où il s’embarqua en ordonnant de faire voile pour Calais.

Un léger vent, soufflant du Nord, avait poussé le navire en pleine mer. Peu à peu ce vent s’accroît, puis il devient si violent, que le pilote en a par trop, et est contraint de virer de bord, pour éviter d’être submergé par les vagues. Il s’efforce de tenir le navire en équilibre sur le dos de la plaine liquide, et suit une route opposée à celle qu’il voulait.

Il louvoie à droite, à gauche, de çà, de là, selon le caprice du vent ; enfin il prend terre près de Rouen. Aussitôt qu’il a atteint le rivage si désiré, Astolphe fait remettre la selle à Rabican, prend ses armes, ceint son épée, et se met en route, ayant avec lui le cor qui lui sert plus que ne feraient mille guerriers dont il serait entouré.

Après avoir traversé une forêt, il arrive au pied d’une colline, près d’une claire fontaine, à l’heure où le mouton reste enfermé loin du pâturage ou se réfugie sous une grotte profonde. Vaincu par la grande chaleur et par la soif, il retire son casque du front, attache son destrier au plus épais du feuillage, et s’en vient boire aux fraîches ondes.

Il n’y avait pas encore mis les lèvres, qu’un paysan, caché prés de là, s’élance d’un buisson, saisit le destrier, saute sur son dos et s’éloigne avec lui. Àstolphe entend le bruit de sa fuite et lève la tête. Voyant le vol audacieux dont il est victime, il laisse la fontaine sans plus songer à boire, et court derrière le ravisseur aussi vite qu’il peut.


Le voleur ne s’éloigne pas à toute bride, ce qui l’aurait promptement fait disparaître. Mais tantôt ralentissant, tantôt pressant sa fuite, il s’en va au galop ou au trot. Astolphe et lui sortent du bois après une longue course, et tous les deux arrivent enfin là où tant de nobles barons, sans être vraiment en prison, étaient plus retenus que s’ils avaient été réellement prisonniers.

Le paysan se réfugie dans le château, avec le destrier qui égale le vent à la course. Force est à Astolphe embarrassé par son écu, son casque et ses armes, de le suivre de loin. Cependant il arrive lui aussi au château, et là, il perd complètement les traces qu’il avait suivies jusque-là. Il ne voit plus ni Rabican, ni le voleur ; en vain il tourne les yeux de tous côtés, en vain il presse le pas.

Il presse le pas, et s’en va cherchant en vain par toutes les chambres, dans toutes les galeries et les salles. Il perd sa peine, et ne peut parvenir à savoir où le paysan perfide a caché Rabican, son coursier fidèle, plus que tout autre rapide à la course. Pendant tout ce jour, il cherche vainement, en haut, en bas, au dedans et au dehors.

Ennuyé et las de tant tourner, il songe qu’il pourrait bien être dans un lieu enchanté, et il se souvient du livre que Logistilla lui a donné dans l’Inde pour qu’il puisse déjouer tous les enchantements dans lesquels il tombera. Il a toujours ce livre à son côté ; il consulte la table, et voit tout de suite à quelle page est le remède.

Le palais enchanté était décrit tout au long dans le livre. On y trouvait aussi les divers moyens de confondre le magicien et de dénouer les liens dans lesquels il retenait tous ces prisonniers. Sous le seuil de la porte était renfermé un esprit. C’était lui qui causait toutes ces illusions, tous ces prestiges. Il suffisait de lever la pierre de son sépulcre, pour voir le château réduit par lui en fumée.

Désireux de conduire à bonne fin une si glorieuse entreprise, le paladin s’empresse d’essayer si le marbre est trop pesant pour son bras. Mais Atlante qui voit ses mains prêtes à détruire tous ses artifices, et qui est inquiet de ce qui peut arriver, vient l’assaillir par de nouveaux enchantements.

Grâce à ses larves diaboliques, il le fait paraître tout différent de ce qu’il est. Pour les uns c’est un géant, pour les autres un paysan, pour d’autres un chevalier à figure déloyale. Chacun voit le paladin sous la forme où le magicien lui est apparu dans le bois ; de sorte que, pour ravoir ce que le magicien leur a enlevé, tous se précipitent sur Astolphe.

Roger, Gradasse, Iroldo, Bradamante, Brandimart, Prasilde, et les autres guerriers, dans leur nouvelle erreur, s’avancent furieux et pleins de rage, pour mettre le duc en pièces. Mais celui-ci, en un pareil moment, a recours à son cor et fait courber soudain tous ces esprits altiers. S’il n’avait pas recouru au son terrifiant, le paladin était tué sans rémission.

Mais aussitôt qu’il a embouché le cor, et que l’horrible son s’est fait entendre, les chevaliers prennent la fuite comme les colombes au coup de fusil. Le nécromant fuit non moins que les autres. Pâle, affolé, rempli de terreur, il sort de sa retraite, et fuit au loin jusqu’à ce que l’horrible son ne parvienne plus à son oreille.


Les gardes fuient avec leurs prisonniers ; les chevaux, qu’une simple corde ne peut retenir, s’échappent de leurs écuries et suivent leurs maîtres par divers sentiers. Il ne reste dans le château ni chat ni rat, au son du cor qui semble dire : Sus ! sus ! Rabican s’en serait allé avec les autres, si le duc n’était parvenu à le saisir à sa sortie.

Astolphe, après avoir chassé le magicien, soulève la lourde pierre du seuil. Il trouve gravées en dessous, des figures et d’autres signes que je ne prends pas la peine de vous décrire. Dans son désir de détruire l’enchantement, il brise tout ce qu’il voit sous ses yeux, ainsi que le livre lui a dit de faire, et soudain le palais s’évanouit en fumée et en vapeurs.

Il trouve le cheval de Roger, lié par une chaîne d’or. Je parle du cheval ailé que le nécromant avait donné à Roger pour le conduire chez Alcine, et à qui, plus tard, Logistilla avait imposé le frein.

C’est sur ce cheval que Roger était retourné en France et avait, pour revenir de l’Inde en Angleterre, parcouru tout le côté droit du globe terrestre.

Je ne sais si vous vous souvenez qu’il l’avait laissé attaché par la bride le jour où la fille de Galafron, qu’il tenait nue en son pouvoir, lui avait fait le cruel affront de disparaître à ses yeux. Le destrier volant, au grand étonnement de ceux qui le virent, s’en était retourné vers son maître, et était resté auprès de lui jusqu’au jour où la force de l’enchantement fut rompue.

Rien ne pourrait être plus agréable à Astolphe que cette rencontre. L’hippogriffe venait fort à propos pour satisfaire le désir qu’il avait de parcourir le monde en peu de jours, et de visiter les terres et les mers. Il savait bien qu’il était capable de le porter, car il l’avait vu jadis à l’œuvre.

Il l’avait vu dans l’Inde, le jour où la sage Mélisse l’avait arraché lui-même des mains de la scélérate Alcine qui avait changé en myrte des bois son visage d’homme. Il avait vu comment Logistilla l’avait soumis à la bride, et comment elle avait instruit Roger à le conduire partout.

Ayant résolu de s’emparer de l’hippogriffe, il lui met sur le dos la selle de Rabican, qu’il avait près de lui. Les brides des chevaux qui s’étaient enfuis étaient restées attachées dans l’écurie ; parmi elles, il choisit et trouve, après plusieurs essais, un mors qui va à l’hippogriffe, et maintenant la pensée d’abandonner Rabican le fait seule retarder de prendre son vol.

Il avait bien raison de tenir à Rabican, car il n’y en avait pas un meilleur pour courir une lance. Il était revenu sur son dos de l’extrémité de l’Inde jusqu’en France. Il réfléchit longtemps ; puis il se décida à le donner en garde à quelque ami, plutôt que de l’abandonner sur la route à la merci du premier qui viendrait à passer.

Il regardait de tous côtés, s’il ne verrait point venir à travers le bois un chasseur ou un paysan, à qui il pût confier Rabican pour le conduire dans quelque ville. Il attendit en vain tout ce jour, jusqu’au lever du jour suivant. Le lendemain matin, comme l’air était encore obscurci par la brume, il lui sembla voir un chevalier sortir du bois.

Mais il faut, avant de vous dire le reste, que j’aille retrouver Roger et Bradamante. Aussitôt que le cor s’est tu, et que le beau couple est à une certaine distance du château, Roger regarde autour de lui et reconnaît aussitôt celle dont Atlante lui a jusqu’alors caché la présence. Jusqu’à ce moment Atlante avait si bien fait, qu’ils n’avaient pu se reconnaître ni l’un ni l’autre.

Roger regarde Bradamante, et Bradamante regarde Roger. Tous deux s’étonnent hautement qu’une illusion ait pu tromper pendant tant de jours leur âme et leurs yeux. Roger serre dans ses bras sa belle dame qui devient plus vermeille que la rose ; puis il cueille sur sa bouche les premières fleurs de ses heureuses amours.

Les deux fortunés amants redoublent mille fois leurs embrassements ; ils se tiennent étroitement serrés, et leur bonheur est si grand, que leur poitrine peut à peine contenir une telle joie. Ils regrettent seulement que les enchantements les aient empêchés de se reconnaître pendant qu’ils erraient sous le même toit et leur aient fait perdre tant d’heureux jours.

Bradamante est disposée à donner à Roger toutes les faveurs qu’une vierge sage peut accorder à son amant, sans que l’honneur en soit atteint. Elle dit à Roger que s’il ne veut pas la voir rester toujours insensible et rebelle à ses derniers désirs, il doit la faire demander pour épouse à son père Aymon ; mais il faut auparavant qu’il reçoive le baptême.

Non seulement Roger est prêt, pour l’amour d’elle, à vivre dans la foi chrétienne, comme autrefois son père, son aïeul et toute sa noble race, mais il donnerait sur-le-champ, pour lui faire plaisir, les jours qui lui restent à vivre : « Ce n’est pas seulement dans l’eau — lui dit-il — mais dans le feu que je plongerais au besoin ma tête, pour posséder ton amour. »

Donc, pour recevoir le baptême et pour épouser ensuite sa dame, Roger se met en chemin. Bradamante le conduit à Vallombreuse. C’est ainsi que se nommait une riche et belle abbaye, non moins renommée par sa piété que par la courtoisie avec laquelle était reçu quiconque y venait. Au sortir de la forêt, ils rencontrent une dame dont le visage annonce un profond chagrin.

Roger, toujours humain, toujours courtois envers tous, mais surtout envers les dames, n’a pas plus tôt vu les larmes couler le long du visage délicat de la dame, qu’il en a pitié et qu’il brûle du désir de connaître la cause de son affliction. Après lui avoir fait un respectueux salut, il lui demande pourquoi elle répand tant de larmes.

Et elle, levant ses beaux yeux humides, lui répond sur un ton très doux, et lui expose le motif de sa peine amère. « Gentil seigneur — dit-elle — puisque tu le demandes, tu sauras que mes joues sont ainsi inondées de larmes, à cause de la pitié que j’éprouve pour un jouvenceau qui doit être mis aujourd’hui à mort dans un château voisin d’ici.

« Amoureux de la jeune et belle fille du roi d’Espagne, Marsile, il s’introduisait chaque nuit chez elle, sans que les serviteurs de la princesse en eussent le moindre soupçon, sous le voile blanc et les vêtements d’une femme, et en déguisant sa voix et sa figure. Mais on ne peut agir si secrètement, qu’à la fin il ne se trouve quelqu’un qui vous voie et vous remarque.

« Quelqu’un, s’en étant aperçu, en parla à une ou deux personnes, et celles-ci confièrent le secret à d’autres, jusqu’à ce que le roi en fût instruit. Un émissaire du roi est venu la nuit dernière surprendre les deux amants dans le lit, et tous deux ont été séparément mis en prison dans le château. Je crois que ce jour ne se terminera pas sans que le jeune homme ait péri dans les supplices.

« Je me suis enfuie pour ne pas voir une telle cruauté, car ils doivent le brûler vif. Rien ne saurait me causer une douleur pareille à celle que me fait éprouver le malheureux sort d’un jeune homme si beau, et je ne pourrai jamais plus éprouver de plaisir sans le voir aussitôt se changer en chagrin, dès que je me rappellerai que la flamme cruelle a dévoré ses membres si délicats et si bien faits. »

Bradamante écoute, et son cœur est vivement oppressé de la nouvelle qu’elle apprend. La crainte qu’elle éprouve est telle, qu’il semble que le condamné soit un de ses frères. Et certes sa peur était fondée, comme je le dirai par la suite. Elle se tourne vers Roger et dit : « Il me semble que nous devons nous servir de nos armes en faveur de ce jeune homme ? »

Puis elle dit à la dame affligée : « Rassure-toi, et vois à nous introduire dans les murs de ce château, car si le jeune homme n’a pas encore été mis à mort, on ne le tuera pas, sois-en sûre. » Roger, dont le cœur veut tout ce que veut sa dame, et dont la pitié est aussi excitée, se sent enflammé du désir de ne pas laisser périr le jouvenceau.


Il dit à la dame, des yeux de laquelle tombe un ruisseau de pleurs : « Or, qu’attends-tu ? Il faut le secourir et non pleurer. Conduis-nous vers lui. Pourvu que tu nous mènes rapidement, nous te promettons de le sauver, fût-il au milieu de mille lances, de mille épées. Mais hâtons le pas le plus possible, afin que notre aide n’arrive pas trop tard, car pendant que nous parlons, le feu brûle. »

Le langage assuré, la lîère prestance de ce couple merveilleusement hardi, raniment dans le cœur de la dame l’espoir qui en était complètement sorti. Mais, comme elle craint moins la longueur du chemin que les obstacles qui peuvent leur barrer la route et rendre leur entreprise vaine, la dame hésite sur la direction qu’elle doit prendre.

Puis elle leur dit : « En prenant la voie qui conduit tout droit par la plaine jusqu’au château, je crois que nous arriverions à temps, et que le bûcher ne serait pas encore allumé. Mais il nous faut suivre un chemin si rude et si tortueux, que nous ne pourrons en sortir avant la fin du jour, et quand nous serons arrivés, je crains que nous ne trouvions le jouvenceau mort. »

« Et pourquoi — dit Roger — n’irions-nous pas par la voie la plus courte ? » La dame répondit : « Parce qu’il se trouve sur cette route un château des comtes de Poitiers, où, il y a à peine trois jours, une coutume honteuse et dure pour les chevaliers et pour les dames, a été imposée par Pinabel, le fils du comte Anselme d’Hauterive et le plus méchant homme qui soit.

« Chaque chevalier, chaque dame qui passent, ne s’en vont pas sans avoir subi l’outrage et la violence. Les uns et les autres doivent mettre pied à terre ; le chevalier doit dépouiller ses armes, et la damoiselle ses vêtements. Il n’y a pas, et il n’y a pas eu depuis de nombreuses années, de meilleurs chevaliers que les quatre qui ont juré de maintenir dans le château la loi imposée par Pinabel.

« Je veux vous raconter à quelle occasion a été faite cette loi qui n’existe que depuis trois jours, et vous verrez la raison, bonne ou mauvaise, qui a contraint les quatre chevaliers à jurer. Pinabel a une dame si méchante et si bestiale, qu’il n’y a pas sa pareille au monde. Allant un jour avec elle, je ne sais où, il fit la rencontre d’un chevalier qui lui fit subir grande honte.

« Le chevalier, ayant été raillé par la maîtresse de Pinabel à propos d’une vieille qu’il portait en croupe, jouta contre Pinabel, qui était doué de peu de vigueur et de trop d’orgueil. Le chevalier lui fit vider les arçons, força sa compagne à descendre de cheval, et pour savoir sans doute si elle marchait droit ou si elle boitait, la laissa à pied, après avoir fait revêtir ses vêtements à la vieille damoiselle.

« Celle qui était restée à pied, pleine de dépit, et avide, altérée de vengeance, suivit Pinabel toujours disposé à la seconder là où il y aurait du mal à faire. Elle ne dormait ni jour ni nuit, et elle finit par lui dire qu’elle ne serait contente qu’après qu’il aurait forcé mille chevaliers et mille dames à mettre pied à terre, et à quitter leurs armes et leurs vêtements.

« Le même jour, le hasard conduisit dans son château quatre valeureux chevaliers, arrivés depuis peu des contrées les plus lointaines. Leur valeur est telle, que notre époque n’en a pas de meilleurs. Ils se nomment Aquilant, Griffon et Sansonnet ; le quatrième, Guidon le Sauvage, est un tout jeune homme.

« Pinabel, avec un grand semblant de courtoisie, les accueillit au château que je vous ai dit. Puis, pendant la nuit, il les fit prendre dans leur lit, et ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir fait jurer que, pendant un an et un mois, — ce fut le terme précis qu’il exigea, — ils habiteraient le château et dépouilleraient tous les chevaliers errants qui passeraient.

« Quant aux damoiselles qui seraient avec eux, ils devaient les faire descendre de cheval et leur enlever leurs vêtements. Ayant fait un tel serment, ils furent forcés de le tenir, quelque ennui, quelque chagrin qu’ils en eussent. Jusqu’à présent, ils n’ont trouvé personne qui ait pu leur résister et qui n’ait dû mettre pied à terre ; et déjà beaucoup s’en sont retournés à pied et sans leurs armes.

« Ils ont établi entre eux que celui dont le nom serait le premier désigné par le sort combattrait seul. Mais,s’il advenait que l’ennemi fût assez fort pour rester en selle et désarçonner son adversaire, les autres seraient obligés de combattre tous à la fois, jusqu’à la mort. Chacun d’eux étant redoutable, vous voyez ce qu’ils doivent être quand ils sont tous ensemble.

« Il importe qu’aucun retard, qu’aucun obstacle ne vienne s’opposer à notre entreprise ; il faut donc éviter ce combat. Je suppose que vous en sortiriez vainqueurs, et votre fière prestance me donne la certitude qu’il en serait ainsi ; mais la chose ne se ferait point en une heure, et il est à craindre que le jouvenceau ne soit livré aux flammes, s’il n’est pas secouru aujourd’hui même. »

Roger dit : « Ne nous inquiétons pas de cela. Faisons de notre côté tout ce qu’il nous sera possible de faire, et laissons le reste à celui qui gouverne le ciel, ou, à son défaut, à la fortune. Tu pourras voir, par ce combat, si nous sommes assez bons pour venir en aide à celui qu’on doit aujourd’hui brûler pour une faute si légère et si douce. »

Sans plus répondre, la donzelle prit par la voie la plus courte. Ils n’allèrent pas plus de trois milles, sans arriver au pont et à la porte où les vaincus devaient déposer les armes et leurs vêtements, après avoir couru le risque de perdre la vie. À leur apparition, la cloche du château retentit par deux fois.

Et voici qu’en dehors de la porte un vieillard s’avance, au grand trot d’un roussin ; et il s’en venait criant : « Attendez, attendez ; arrêtez-vous là ; ici l’on doit le péage. Et si l’on ne vous a pas dit l’usage adopté ici, je vais vous le dire. » Et il commence à leur expliquer la coutume que Pinabel fait observer.

Puis il poursuit en leur donnant le conseil qu’il donnait aux autres chevaliers. « Faites dépouiller votre dame de ses vêtements — disait-il — et vous, mes fils, laissez vos armes et vos destriers. Ne vous exposez pas au danger d’affronter quatre guerriers si redoutables. On trouve partout des habits, des armes et des chevaux ; la vie seule ne se remplace pas. »

« N’en dis pas plus — répondit Roger — n’en dis pas plus, car je suis informé de tout cela, et je viens ici pour essayer mes forces et voir si je suis aussi bon à l’action que je me sens le cœur solide. Mes armes, mes habits et mon cheval, je ne les donne à personne, surtout quand je n’ai encore éprouvé que des menaces. Je suis persuadé que mon compagnon ne cédera pas davantage ses armes sur de simples paroles.

« Mais, pour Dieu, fais en sorte que je voie promptement en face ceux qui prétendent m’enlever mes armes et mon cheval, car nous avons à franchir encore cette montagne, et nous ne pouvons nous arrêter longtemps ici. » Le vieillard répondit : « Voici quelqu’un qui passe le pont pour te satisfaire. » Et il disait vrai, car un chevalier sortit du château, revêtu d’une soubreveste rouge, constellée de fleurs blanches.

Bradamante pria beaucoup Roger pour qu’il lui laissât l’honneur de jeter hors de selle le chevalier au beau vêtement parsemé de fleurs. Mais elle ne put rien obtenir, et elle dut se soumettre à la volonté de Roger qui tenait à tenter lui seul toute l’entreprise. Elle se tint donc à l’écart à regarder.

Roger demanda au vieux quel était le premier chevalier sorti par la porte du château. « C’est Sansonnet — dit celui-ci — je le reconnais à sa casaque rouge semée de fleurs blanches. » Les deux adversaires, sans se parler, prirent à droite et à gauche, puis ils se précipitèrent, lance baissée, au-devant l’un de l’autre, excitant leurs coursiers.

Sur ces entrefaites, Pinabel était sorti du château, suivi d’un grand nombre de gens à pied, prêts à enlever les armes des chevaliers désarçonnés. Les deux champions, pleins d’ardeur, venaient à la rencontre l’un de l’autre, armés de deux énormes lances en jeune chêne, grosses de deux palmes jusqu’à la naissance du fer.

Sansonnet en avait fait tailler plus de dix semblables dans les cépées d’une forêt voisine, et on en avait apporté deux pour le combat. Pour se garantir de leurs coups, il aurait fallu avoir un bouclier et une cuirasse en diamant. Aussitôt arrivé, Sansonnet en avait fait donner une à Roger, et avait gardé l’autre pour lui.

Armés de ces lances qui auraient traversé des enclumes, tellement elles avaient leurs extrémités armées d’un fer solide, ils se rencontrèrent au milieu de leur course, tous deux frappant sur les boucliers. Celui de Roger, que les démons avaient forgés à la sueur de leur front, parut se ressentir à peine du coup. Je veux parler du bouclier que fit autrefois Atlante et de la force duquel je vous ai déjà entretenu.

Je vous ai déjà dit que sa splendeur enchantée frappait les yeux avec tant de force, qu’elle enlevait l’usage de la vue et faisait tomber les gens inanimés. Aussi Roger, à moins d’un péril extrême, le tenait recouvert d’un voile. Il faut croire qu’il était également impénétrable, pour n’avoir pas été entamé dans cette rencontre.

L’autre bouclier, fait par des mains moins habiles, ne supporta point l’épouvantable choc. Comme s’il eût été frappé de la foudre, il céda sous le fer et s’ouvrit par le milieu. Le fer de la lance rencontra le bras qui n’était plus couvert, de sorte que Sansonnet fut blessé et jeté hors de selle, à son grand dépit.

C’était le premier des quatre compagnons chargés de maintenir l’infâme coutume, qui n’eût pas remporté les dépouilles de son adversaire, et eût été jeté hors de selle. Il est bon que parfois ceux qui rient, aient à se plaindre à leur tour, et voient la fortune leur être enfin rebelle. Le veilleur du château redoublant les sons de la cloche, avertit de cela les autres chevaliers.

Pendant ce temps, Pinabel s’était approché de Bradamante pour savoir quel était celui qui avait frappé le chevalier de son château avec une telle vaillance et une telle force. La justice de Dieu, pour le payer selon son mérite, fit qu’il montait le même destrier qu’il avait naguère volé à Bradamante.

Il y avait huit mois déjà, si vous vous le rappelez, que ce Mayençais, s’étant rencontré en chemin avec elle, l’avait précipitée dans la caverne où est la tombe de Merlin. Une branche d’arbre qui tomba avec elle, ou plutôt son bon destin, l’avait sauvée de la mort. Pinabel, croyant qu’elle était ensevelie dans la caverne, lui prit son destrier et l’emmena avec lui.

Bradamante reconnaît son cheval et par lui le perfide comte. Lorsqu’il est plus proche, qu’elle a entendu sa voix et qu’elle l’a regardé au visage avec attention : « C’est là certainement le traître — dit-elle — qui chercha à m’outrager et à me couvrir de honte. C’est son crime même qui l’a conduit ici pour recevoir d’un seul coup le prix de tous ses forfaits. »

Menacer Pinabel, porter la main à son épée et s’avancer vers lui, est pour Bradamante l’affaire d’une seconde ; mais auparavant, elle a soin de lui couper le chemin, de façon qu’il ne puisse s’enfuir vers le château. Comme le renard dont on a bouché le terrier, Pinabel voit que tout espoir de salut lui est enlevé. Il fuit en criant, sans retourner la tête, et se lance à travers la forêt.

Pâle, éperdu, le misérable éperonne son cheval, car son dernier espoir est dans une prompte fuite. L’ardente damoiselle de Dordogne le suit l’épée dans les reins, le frappe et le serre de près ; elle est sans cesse sur ses épaules et ne lui laisse pas un moment de répit. Grande est la rumeur, et le bois en retentit tout alentour. Personne, au château, ne s’est encore aperçu de cet incident, car on ne regarde que Roger.

Cependant les trois autres chevaliers étaient sortis de la forteresse, ayant avec eux la dame inique qui avait imposé l’infâme coutume. Chacun d’eux préférerait la mort à une vie digne de blâme ; aussi leur visage est rouge de honte, et leur cœur est brisé de douleur d’aller, à eux trois, combattre contre un seul.

La cruelle courtisane qui avait fait établir cette infâme coutume et qui la faisait observer, leur rappelle le serment qu’ils lui ont fait de la venger. « Puisque je suis sûr de l’abattre avec ma lance — lui dit Guidon le Sauvage — pourquoi veux-tu que mes amis m’accompagnent ? Si je mens, fais-moi couper ensuite la tête ; je serai content. »

Ainsi disait Griffon, ainsi disait Aquilant. Chacun des trois chevaliers veut combattre seul, et préfère la prison ou la mort à la honte de combattre plus d’un contre un seul adversaire. La dame leur dit : « Toutes vos paroles sont inutiles. Je vous ai conduits ici pour enlever les armes de ce chevalier, et non pour faire une nouvelle loi et un nouveau traité.

« Quand je vous tenais en prison, c’était le moment de m’alléguer ces raisons, et non maintenant, car il est trop tard. Vous devez tenir votre serment, et faire trêve à vos paroles vaines et menteuses. » Roger de son côté leur criait : « Voici les armes, voici le destrier dont la selle et les harnais sont tout neufs ; voici encore les vêtements de cette dame. Si vous les voulez, pourquoi tant tarder ? »


Pressés d’un côté par la châtelaine, excités et raillés de l’autre par Roger, les chevaliers s’ébranlent enfin tous les trois, le visage enflammé de vergogne. Les deux fils de l’illustre marquis de Bourgogne marchent en avant ; Guidon, dont le cheval est plus lourd, les suit à peu d’intervalle.

Roger vient à leur rencontre avec la même lance dont il a abattu Sansonnet, et couvert de l’écu possédé autrefois par Atlante dans les montagnes des Pyrénées. Je veux parler de cet écu enchanté dont la vue humaine ne pouvait soutenir l’éblouissant éclat. Roger n’y avait recours que dans les plus graves périls et comme une ressource suprême.

Il s’était servi de sa lumière seulement trois fois, et dans trois circonstances redoutables : les deux premières, quand il lui fallut s’arracher aux mollesses du séjour de la volupté pour revenir à une vie plus honnête ; la troisième, quand il priva de sa pâture l’orque marine, dont les dents avides allaient dévorer, toute nue, la belle Angélique qui se montra ensuite si cruelle envers son libérateur.

Excepté dans ces trois circonstances, il avait tenu constamment l’écu caché sous un voile tout prêt à être enlevé, s’il en était besoin. Il s’en venait à la rencontre des trois chevaliers, couvert de ce même écu, comme je viens de le dire, et plein d’une telle ardeur, que ses trois adversaires ne lui paraissaient pas plus à craindre que de faibles enfants.

Roger frappe Griffon sur le bord de l’écu, à l’endroit où il touche à la visière du casque. Griffon chancelle un instant sur ses étriers, puis il tombe, et reste étendu loin de son destrier. La lance de Griffon touche l’écu de Roger ; mais, au lieu de le frapper perpendiculairement, elle glisse sur sa surface polie et lisse et produit un effet inattendu ;

Elle déchire le voile qui recouvrait la lumière enchantée et épouvantable, dont la splendeur faisait, sans que personne pût éviter ce sort, tomber ceux dont les yeux en étaient aveuglés. Aquilant, qui accourait de son côté, enlève le reste du voile, et découvre entièrement l’écu. La lumière frappe les deux frères dans les yeux, ainsi que Guidon qui venait par derrière eux.

De çà, de là, ils tombent tous à terre. L’écu ne leur éblouit pas seulement les yeux ; il leur enlève l’usage de tous leurs autres sens. Roger, qui ne s’est aperçu de rien, fait faire volte-face à son cheval, après avoir tiré son épée qui perce et taille si bien. Mais il ne voit personne venir à sa rencontre, tous ses adversaires étant par terre.

Il voit les chevaliers, les gens sortis à pied du château, les deux dames, et les destriers étendus à terre, et battant des flancs comme s’ils étaient près de mourir. Tout d’abord il s’étonne ; puis il s’aperçoit que le voile pendait à gauche de l’écu, je veux dire le voile de soie avec lequel il cachait d’habitude la terrifiante lumière.

Il se retourne vivement, cherchant des yeux sa bien-aimée Bradamante. Il court à l’endroit où elle était restée quand la première lutte s’était engagée. Ne l’y trouvant pas, il pense qu’elle s’en est allée secourir le jouvenceau, de crainte qu’on ne le livre aux flammes si elle s’arrête plus longtemps à regarder le combat.

Parmi ceux qui gisaient étendus, Roger voit la dame qui l’avait conduit. Il la place, encore évanouie, sur le devant de sa selle, et poursuit son chemin, l’esprit tout troublé. Il recouvre l’écu avec un manteau que la dame avait par-dessus ses vêtements, et celle-ci recouvre ses sens aussitôt que la malfaisante lumière est cachée.

Roger s’en va, le visage rouge de honte. Il n’ose lever la tête. Il lui semble que chacun est en droit de lui reprocher une victoire si peu glorieuse. « Que pourrai-je faire — disait-il — pour me faire pardonner une action si honteuse ? Toutes les fois que je vaincrai désormais, on dira que c’est grâce à des enchantements, et non à ma vaillance. »

Pendant qu’il s’en allait, roulant ces pensées, il arriva dans un lieu où il trouva l’occasion de mettre à exécution le projet qu’il méditait. Il rencontra à l’improviste sur sa route un puits profond où les troupeaux venaient se rafraîchir, au moment de la grosse chaleur, dans un abreuvoir plein d’eau. Roger dit : « Maintenant, écu maudit, je vais prendre mes mesures pour que tu ne me fasses plus jamais honte.

« Je vais me séparer pour toujours de toi ; et ce sera le dernier blâme que tu m’auras attiré en ce monde. » Ainsi disant, il descend de cheval, prend une grosse et lourde pierre, l’attache à l’écu, et les jette tous les deux au fond du puits. « Que ma honte — dit-il — soit ensevelie avec toi et pour toujours. »

Le puits était profond et plein d’eau jusqu’à son ouverture ; l’écu était lourd, lourde était la pierre ; tous deux ne s’arrêtèrent qu’au fond ; au-dessus d’eux, se referma l’eau molle et douce. La renommée ne laissa pas cette noble action ignorée ; elle la divulgua rapidement ; sonnant dans son cor, elle en répandit la nouvelle en France, en Espagne et dans tous les pays environnants.

Le bruit de cette étrange aventure étant parvenu dans tous les coins de l’univers, un grand nombre de chevaliers, venus des contrées voisines ou éloignées, se mirent à la recherche de l’écu. Mais ils ne savaient où était située la forêt dans laquelle se trouvait le puits qui renfermait l’écu magique, car la dame qui avait divulgué la belle action de Roger, ne voulut jamais indiquer le pays ni le lieu.

Roger en s’éloignant du château où il avait vaincu avec si peu d’efforts, et où il avait renversé les quatre redoutables champions de Pinabel comme des hommes de paille, avait emporté l’écu. À peine la lumière qui éblouit les yeux et anéantit les sens eut-elle disparu, que tous ceux qui gisaient comme morts se relevèrent remplis d’étonnement.

Pendant tout le jour, il ne fut question entre eux que de cette étrange aventure. Ils cherchaient à s’expliquer comment l’horrible lumière avait pu les terrasser tous. Sur ces entrefaites, on vient les avertir que Pinabel est mort, mais qu’on ne sait pas par qui il a été tué.

L’impétueuse Bradamante avait fini par atteindre Pinabel dans un étroit défilé. Elle lui avait plongé à cent reprises son épée dans le flanc et dans le cœur. Puis, après avoir purgé le monde de cette pourriture qui avait infecté tout le pays, elle avait tourné le dos au bois témoin de sa vengeance, emmenant avec elle le destrier que le félon lui avait autrefois dérobé.

Elle voulut retourner à l’endroit où elle avait laissé Roger, mais elle ne sut pas retrouver son chemin. Franchissant les vallons et les montagnes, elle chercha quasi par toute la contrée. La fortune cruelle ne lui permit pas de trouver la route qui l’eût conduite vers Roger. Que celui qui prend plaisir à mon histoire, attende l’autre chant pour en entendre la suite.