Rosalie de Constant, sa famille et ses amis/2

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Genève : Eggimann (Ip. 1-163).


Nous aurions pu commencer, selon l’usage, cette biographie trois ou quatre cents ans avant la naissance de notre héroïne, parler des chevaliers de St-Jean de Jérusalem, des chefs d’escadre, des compagnons de Charles Quint, qui furent ses ancêtres paternels. Rosalie elle-même, dans son journal, nous défile avec un certain orgueil une longue lignée d’aïeux, tous valeureux, preux et héroïques ; mais, si vous le voulez bien, nous ne remonterons pas si haut.

La mère de Rosalie était cette Charlotte Pictet à laquelle M. Lucien Perey a emprunté bien des lettres dans sa Vie intime de Voltaire.

Elle habitait avec ses parents la belle propriété de St-Jean, qui domine la jonction de l’Arve avec le Rhône, en aval de Genève. M. L. Perey a raconté déjà comment les Pictet de St-Jean voisinaient familièrement avec l’illustre philosophe, et les papiers de Rosalie et de sa famille, ont fourni à l’aimable biographe beaucoup de détails sur ce qui se passait aux Délices, et à Ferney.

On sait qu’au début de son séjour dans notre pays, Voltaire habita en été Les Délices près Genève, en hiver tantôt Monrion, près Lausanne, tantôt cette ville-même, au faubourg du Petit-Chêne.

À Lausanne comme à Genève, Voltaire avait trouvé une société très aimable et lettrée, toute disposée à jouer ses tragédies. Ses principaux acteurs se recrutèrent parmi la famille de Constant, et c’est ici que nous rencontrons Samuel, qui deviendra le père de Rosalie.

Samuel était le cinquième fils du général Constant de Rebecque[1] qui avait servi longtemps en Hollande. Lui-même y avait acquis le grade de major, et c’est pendant un congé passé à Lausanne qu’il fit la connaissance de Charlotte Pictet ; il l’épousa en 1757.


« Voltaire attirait aux Délices les amis qu’il s’était faits à Lausanne, écrira plus tard Rosalie ; il cherchait à les lier avec des voisins qu’il avait. C’est ainsi que se fit le mariage de mes parens. Voltaire y prit un intérêt qu’il conserva toujours à la famille[2] ».


Samuel quitta le service au moment de son mariage et vint habiter chez les parents de sa femme. C’est à St-Jean que vécut le jeune ménage pendant cinq années ; c’est à St-Jean que naquit Rosalie, puis une seconde fille et un premier fils qui reçurent les noms de Louise et de Juste, c’est là que Charlotte aima, pleura, sourit et souffrit.


« Cher aux femmes, Samuel de Constant s’est fait aimer d’elles toutes les fois qu’il l’a voulu[3]. » C’est encore Rosalie qui parle.


Doué d’une belle figure, d’une haute stature, assez vain de sa personne, très ami du « bon ton », il tenait à ce qu’on lui rendît des honneurs, à ce qu’on recherchât son commerce, mais il faut croire que les démonstrations amoureuses de sa propre femme l’impatientaient, car, pour s’y soustraire, il prétextait plus souvent qu’il n’eût été nécessaire, des affaires l’appelant à son vignoble de Lalex, près Vevey. Il s’en allait aussi très souvent passer de longues semaines à Lausanne, où habitait sa mère, la générale de Constant, et où il jouait la comédie avec de belles dames.

Charlotte lui écrivait alors des lettres fort tendres et humides des larmes que faisait couler son absence ; mais, quand on est jeune, spirituelle, piquante, quand on a de beaux yeux noirs, ils ne peuvent pas toujours pleurer, et l’abandonnée trouvait chez Voltaire le moyen de s’amuser beaucoup. Bien souvent après son mariage, elle remonta sur les planches édifiées à Ferney et prit un rôle dans l’une ou l’autre des pièces composées par l’ami de ses parents. Quelquefois Samuel revenait pour lui donner la réplique, et alors la jeune femme jouissait de tout son cœur des répits que lui laissaient soit une santé déjà très compromise, soit l’arrivée successive des enfants que l’on mettait en nourrice dans les environs de Genève.

Nous donnerons ici quelques échantillons des lettres de Charlotte à son mari[4], et nous ne choisissons pas les plus piquantes ; aussi bien, ce n’est pas la vie de Charlotte, mais celle de Rosalie, que nous retraçons ; nous reproduisons de préférence celles où apparaissent les enfants, mêlés à la vie mondaine :
« Lundi à 9 h. du soir, [1761].

« Rosalie fait tout mon bonheur ; elle est gaie et caressante. Je la gâte beaucoup et ne lui fais rien apprendre, elle s’en porte mieux. »

« Vendredi à minuit.

« Nous avons demain dix-huit personnes à dîner et douze à souper. Rosalie sera comme un ange, en robe garnie de fourrure. Elle est toujours fort aimable. Ta mère prétend que tu les aimes tous à la folie quoique tu trouves beau de paraître indifférent. »

« Dimanche au soir.

« Rosalie se débrouille à étonner, elle imagine et cause, elle est souple et gaie. Tout le monde te souhaite bien de l’ennui, à commencer par MMe Denis. Adieu, va te promener ! Est-ce que les mensonges officieux ne sont pas permis ? Oui, oui, très fort, eh bien, je te hais, je te hais, je te hais, i, i, i. Priez votre valet de chambre d’écrire à une de mes femmes pour que je sache si vous vous portez bien. Je vous félicite de la troupe que vous avez à Lausanne, je suppose que vous y passerez l’hiver, dans les foyers. La nôtre est partie ce matin. »


Une autre cause de chagrin pour Charlotte était l’humeur jalouse de sa mère, et cette humeur était bien pour quelque chose dans les absences fréquentes du gendre. Enfin, en automne 1762, le jeune ménage s’établit chez lui, dans un appartement sis à la Cour de St-Pierre, et c’est là que naquit, le 3 octobre de cette année, Charles, le dernier enfant de Charlotte.

L’hiver suivant, Charlotte écrit à Samuel :

« Mardi au soir, par la fumée.
« Ah ! que j’ai fait de choses aujourd’hui. Le matin des affaires, à dix heures ma toilette, à onze heures en chaise à porteurs jusqu’à la porte de Cornavin. De là en carrosse vert à Ferney. Les yeux de Voltaire comme du sang, examinant un nouvel ouvrage qu’il venait de recevoir de l’imprimerie pour envoyer à Paris. Un de volé que je joins ici sans l’avoir lu pour faire tuer le temps à mon minet. Il a renoncé à Stuttgard, il nous a appris qu’on avait, ces jours passés, pendu Sirven en effigie, à Toulouse. « Voilà ce que c’est que les chrétiens ! dit-il, quand on est dans un cloaque, il faut être couvert de boue », et puis : « ces marauds de rois et de prêtres ! » Beaucoup d’humeur contre la France, d’où je conclus que le dictionnaire a mal réussi. De là revenue dans le carrosse vert à la porte, montée en chaise et allée chez MMe Des Franches, trouvé pour antichambre la cuisine et un entrecot tortueux, puis un taudis assez bien rangé et brûlant, une femme très gracieuse se soutenant à peine sur un bâton, en petit deuil, ainsi que sa femme de chambre, manquant du nécessaire et ayant abondamment le superflu, des fleurs, des flacons et de petits meubles de toute espèce. De là chez moi, Dieu merci. Je sens bien que je suis vieille, car je rentre avec délice et mes petits autour de moi : « Adieu, maman, adieu, maman, et le pa ? » Hélas ! le pa, le pa ! Et puis je pleure et Rosalie aussi. Ce n’est pas le moyen de mettre quelque chose entre mes os et ma peau. »
« Samedi matin.

« Je veux vous conter ma vie. La matinée se passe entre les leçons de ces demoiselles, des affaires de la maison et des écritures ; l’après-midi à lire des contes de fées avec Rosalie et à vous écrire. Cette vie tranquille me convient fort, je suis plus gaie que dans le monde. — J’arrive du collège où j’ai mené Juste [il avait précisément cinq ans accomplis, l’âge où les petits Genevois commençaient leur éducation publique] il entrera lundi, on m’a promis d’en avoir grand soin et de le pousser. Il est charmant, il dîne avec nous au grand contentement de ses sœurs, rien n’est si mignon que de voir leurs caresses réciproques ».

« Lundi soir.

« J’ai furieusement fait la mère aujourd’hui, une maîtresse d’ouvrage tous les soirs, des habits, des robes, des bonnets. Vous trouverez Juste en bavaroise, collet et paremens de velours bleu. On m’a fait dire qu’il s’était si bien trouvé du collège qu’il n’en voulait pas revenir. Lisette, qui commence bien à apprendre à lire, a travaillé avec tant de cœur à sa leçon, que j’ai été obligée de la faire quitter. Rosalie repasse son catéchisme et sa géographie et me tient fort bonne compagnie. Elle m’aime beaucoup, beaucoup, et me sait bon gré de lui lire et de l’amuser.

« A propos, j’ai été bien malade, de grandes douleurs au côté… maintenant je suis très bien, à une forte migraine près, que je vais mettre coucher ».


Hélas ! la pauvre petite Rosalie ne devait plus avoir longtemps une bonne mère pour la cajoler, lui lire les contes de fées et lui faire répéter sa géographie.

Au commencement de 1766, la maladie qui minait peu à peu la jeune femme la terrassa et le 25 mars, Charlotte de Constant était enlevée à sa famille. Rosalie n’avait pas huit ans.

Au cours de sa vie il arrivera rarement à Rosalie de parler de sa mère, mais elle qui toujours aura si grand besoin de tendresse et d’intimité, regrettera assurément et presque sans s’en rendre compte ces épanchements de mère à fille qui plaisaient tant à l’une et à l’autre. Citons encore ce fragment des lettres de Charlotte qui jette un jour sur le genre de relation existant entre la jeune femme et sa fille aînée :


« Dans un de ses momens vifs de caresse j’ai dit à Rosalie : Lequel aimes-tu le mieux de ton papa ou de moi ? — Le pa ! le pa ! a-t-elle dit avec vivacité. Puis, me regardant : Tu n’es pas jalouse, n’est-ce pas ? — Non, cher ange, c’est ce qui fait que je t’adore. Et puis, nous avons pleuré de ce que nous ne pouvions pas vous le dire ».


Beaucoup d’années plus tard, quand Rosalie pourra revenir sans émotion sur l’événement qui la priva de sa mère, elle dira :


« Samuel de Constant aurait trouvé le bonheur dans le mariage si sa femme, jolie et aimable, n’avait pas eu des parens exigeans et tyranniques et si une maladie cruelle n’avait pas troublé tous leurs momens. La mort lui enleva au bout de quelques années de mariage cette femme dont il était adoré. M. de Constant se trouva jeune encore, veuf et chargé de quatre enfans. Il perdit en même temps une partie de sa fortune qu’il avait placée sur la tête de sa femme. Il s’occupa avec tendresse et activité de l’éducation de ses enfans sans négliger ses plaisirs[5] ».

Après la mort de leur mère, la vie dut être triste pour les quatre enfants placés entre une grand’mère et un père qui ne s’aimaient guère, mais, heureusement, l’enfant ne s’aperçoit pas trop des dissentions intestines, même quand il en est l’objet.

Rosalie et ses frères et sœur habitaient tantôt Genève avec leur père, tantôt St-Jean avec M. et Mme Pictet. M. Pictet mourut deux ans après sa fille et voici la réflexion que sa mort suggère à M. Du Pan de Morillon[6].

« Nous avons enterré mon beau-frère Pictet la semaine dernière. Il a laissé la plus jolie campagne de notre pays. On n’en peut dire autant de sa veuve, ni même qu’elle soit douce comme un mouton ». (27 mai 1768.)


Oui, St-Jean était bien beau dans ce temps. Devant soi on avait la chaîne du Mont-Blanc, au sud le Fort-de-l’Ecluse, au nord le lac Léman, et comme premier plan le Rhône roulant ses ondes bleues entre des rives verdoyantes et boisées. Aucune cheminée d’usine, aucune fabrique ne masquait un fragment de ce panorama, le cri de la locomotive ne troublait pas le chant du rossignol. Les salles de marronniers, les bosquets peuplés d’oiseaux offraient aux enfants de belles places pour leurs ébats ; et puis quelles joyeuses parties de cache-cache l’on faisait dans les communs ! Hélas ! ce fut même une de ces parties qui coûta à notre Rosalie la rectitude de sa taille.

Grand’maman Pictet avait défendu de monter à la grange ; on s’y trouvait pourtant un certain jour, jouissant peut-être d’autant plus qu’on se sentait sur un terrain défendu…

Tout à coup, la voix de grand’mère se fait entendre !… vite on dégringole le long de l’escalier qui ressemble à une échelle ; Rosalie passe la première pour essuyer l’orage, mais le bois est pourri, un échelon cède, un des enfants tombe sur celui qui précède ; dans son effort pour retenir l’avalanche, Rosalie se brise l’épaule…

On remboîta tant bien que mal cette malheureuse épaule, mais, toute sa vie, Rosalie resta un peu contrefaite et, depuis lors, elle ne grandit plus guère. En outre de cette imperfection, Rosalie était très myope, ce qui fut toujours une épreuve pour elle. Voici le portrait peu flatteur que trace d’elle son père dans une lettre qu’elle reçut de lui à l’âge de quatorze ans, au moment, il est vrai, où elle était en plein dans ce qu’on convenu d’appeler « l’âge ingrat » :


« Si au lieu d’être bougeante, inquiétante, clignotante et autre chose en ante, tu devenais tranquille, douce, etc., tu en serais plus aimable ; ce serait tout au profit de ton esprit. On peut penser, parler et rire sans faire mille mouvemens, et, pour la clignoterie, je voudrais que, — puisque tu as le malheur d’avoir de mauvais yeux, et que tu ne peux voir et juger qu’en faisant un mouvement disgracieux, — tu renonçasses un peu à la curiosité, que tu te traitasses en aveugle, que tu attendisses que les objets vinssent à toi, et qu’en attendant tu pensasses et parlasses de ce que tu connais. Je crois que tu gagnerais beaucoup à cette manière. Cette tête qui se jette sur les objets, ce corps qui se penche souvent pour ce qui n’en vaut pas la peine, fait toujours une impression peu agréable[7]… »


Nous n’en sommes pas là, Rosalie n’a encore que neuf ans, mais déjà dans ses vêtements noirs, souffrant de son épaule et sentant peser sur elle sa responsabilité de sœur ainée, la pauvre petite bonne femme devait souvent froncer le sourcil. Pourtant, si Rosalie était parfois un peu « sermonneuse » avec ses frères, comme elle était tendre aussi ! combien maternelle ! Et puis, déjà elle devait avoir cet esprit de répartie, cette saveur d’originalité, cette naïveté dans les jugements que ses amis admirèrent en elle plus tard ; déjà son goût pour les fleurs et la musique devait amener des sourires sur ses lèvres, des éclairs dans ses yeux.

Rosalie eut peu d’amies à Genève. Elle ne fit partie d’aucune des Sociétés du dimanche qui réunissaient en petites coteries les jeunes Genevoises d’alors. Cela tient, nous dit-elle elle-même quelque part, à ce que dans ce temps-là les portes de Genève se fermaient en hiver à quatre ou cinq heures et que, lorsqu’on habitait la campagne, il était impossible de pénétrer dans la cité passé ce moment. Et puis, n’y avait-il pas autre chose ? Le père de Rosalie ne faisait-il pas un peu peur aux contemporaines de ses filles ? Enfin nous serions tentés de croire qu’on pourrait évoquer ici le refrain d’une vieille chanson :

C’est la faute à Voltaire.

Des enfants qui fréquentaient, qui coudoyaient le terrible homme ! n’était-ce pas une société dangereuse pour de petits aristocrates calvinistes ?

En effet, Mme Pictet emmenait parfois ses petits-enfants quand elle s’en allait à Ferney. Cinquante ans plus tard, Rosalie évoqua ses souvenirs sur Voltaire à la demande d’un Genevois, M. L. Simond, qui désirait y puiser des renseignements pour la rédaction de son ouvrage intitulé Voyage en Suisse (Paris 1822).

Cet écrit de la main de Rosalie nous apprend comment, avec ses frères et sa sœur, elle jouait dans le jardin et même dans la chambre de travail du philosophe.


« Dans ses tems de misanthropie même, nous dit-elle, il voulait toujours revoir ses anciens voisins et recevait bien jusqu’aux enfans. Il les laissait jouer dans sa bibliothèque avec un grand léopard empaillé placé au milieu, ouvrir ses livres, regarder ses estampes. Les voyant un jour ôter les hannetons d’un arbuste : — Oh ! dit-il, je suis bien heureux, je n’avais plus que deux ennemis, les Turcs et les hannetons. Catherine me tue les Turcs, vous me délivrez des hannetons[8]… »

À l’âge de huit et de six ans, c’est-à-dire deux ans après la mort de leur mère, Juste et Charles avaient été envoyés en pension à Lausanne.

C’est à ce moment que se rattache une anecdote que nous raconte Charles dans ses mémoires[9].


« Nous étions, nous dit-il, chez un ex-jésuite dont le talent consistait à faire croire aux parens que leurs enfans étaient ou des vauriens ou des sots. Il y réussissait si bien que, quoique nous fussions roués de coups et affamés, il fallut trois ans pour que mes parens fussent désabusés sur le compte de cet homme. La faim nous rendait voleurs, les coups menteurs, lâches et rusés.

« Un jour, nous étions invités chez notre tante, la marquise de Gentil, à Mon Repos, pour voir représenter Nanine devant Voltaire. Comme je connaissais les êtres de la maison, mon premier soin en arrivant fut de chercher de quoi manger, je trouvai un pain, la joie fut grande ; j’oublie tout, j’arrive sur le théâtre au milieu de la représentation et tenant mon pain, je crie à mon frère : « Juste ! Juste ! voici du pain ! » On juge de l’effet de ce point d’orgue. On veut savoir ce que cela signifie, j’explique que nous mourons de faim ; il était difficile de ne pas nous croire…

« De là nous fumes envoyés à Marschlins, château de M. de Salis et séminaire, à trois lieues de Coire. Je crois que je ne savais ni lire ni écrire couramment[10]… »


Pendant son veuvage qui dura cinq ans, Lalex fut encore le refuge de Samuel, non plus contre la tendresse de la pauvre Lolotte, mais contre les aigreurs de sa belle-mère.


« Depuis que mon Père fut veuf, nous dit Rosalie, il continua d’aller à Lalex tous les automnes. Il y faisait des parties de plaisir avec ses amis et sa société, et il y menait ses quatre enfans. Ce tems était donné au plaisir et faisait une trêve à ce que l’éducation a de pénible et d’ennuyeux. Là il nous laissait nous livrer, il se livrait avec nous, à toute la gaîté, à toute l’insouciance de notre âge. Tout le jour, nous courions dans les vignes et sur les montagnes, le soir il nous faisait danser au son de sa mandoline. Je le vois encore nous plaçant aux quatre coins de la chambre, j’entends l’air au son duquel nous nous mettions en mouvement. Ces heureux momens de l’automne où nous étions réunis à nos frères et à notre Père étaient attendus et promis comme une récompense, et nous ne quittions jamais Lalex sans regrets[11]. »


C’est à cette époque que Samuel reçut de Mme Denis la curieuse lettre qui suit et qui nous ferait présumer qu’il avait demandé à la nièce de Voltaire de faire son bonheur.


« Ce 29 juillet, de Paris… Vous me dites que vous êtes libre présentement, et qu’il ne tient qu’à moi de disposer une seconde fois de votre sort. Assurément si je le pouvais, je vous prierais de vous rapprocher de moi, mais je suis encore comme l’oiseau sur la branche… Je ne sais ce que le patron veut faire. Il parle de vendre Ferney, ensuite de ne le pas vendre, enfin j’attends ses volontés… J’ai grande envie, si je reste ici, d’y vivre en philosophe. J’ai tant vu le soleil, qu’à la fin je vois qu’il n’y a qu’une société douce qui puisse amuser et occuper un être raisonnable. Nous avons eu hier une comédie nouvelle qui a fait la culbute. Que ferez-vous cet hiver ? Vous devriez venir le passer à Paris, je serais comblée de joie…[12] »


Il ne vint pas, même il paraîtrait que Samuel s’occupait alors à autre chose qu’aux affaires de Mme Denis.


« Son cœur, nous dit encore sa fille, ne put rester longtems isolé. Il s’attacha à l’une des femmes les plus distinguées de Genève et consacra plusieurs années à lui faire partager ses sentimens[13]. »


Enfin, en 1771, il écrivait la lettre suivante à ses filles :


« Je suis bien fâché, mesdemoiselles d’être si longtems sans vous voir. Je vous prie de me donner des nouvelles de votre grand’mère et des vôtres. Dites-lui, en l’assurant de mes respects, que lui demande bien pardon d’avoir négligé de lui apprendre que le landgrave [de Hesse] avait accordé à M. Mallet une place dans son académie et 1500 florins. Mme Gallatin Vaudenet était charmée d’avoir obtenu cela à la recommandation de Mme Pictet…

« Comme je vous l’ai dit, j’ai une annonce demain, et je compte toujour aller à la fin de la semaine prochaine à Dardagny [chez les Châteauvieux] et en revenir avec une compagne qui sûrement nous rendra tous heureux. Elle aurait bien envie de voir mes filles et j’attends de vous des sentimens d’enfans qui sont bien nés[14] ».


Qui était la compagne que M. de Constant se proposait de ramener de Dardagny ?

Il est curieux que le premier portrait que nous ayons d’elle soit tracé par Charlotte de Constant, celle dont elle devait prendre la place. Voici en effet ce que nous lisons dans une des lettres à Samuel.


[1758] « Mlle Gallatin vint hier avec ses cousines. Si votre frère [Juste] en veut, qu’il vienne avec vous. Elle a le nez un peu long, mais c’est grêler sur le percil. [Expression qui, d’après Littré, signifiait exercer sa critique dans des choses de peu d’importance]. Un peu plus, un peu moins n’est pas une affaire. Elle ferait une fort brave petite femme, mais n’irait pas, je crois, demeurer à Lausanne ».


Elle y alla, y vécut et même y mourut, mais ce ne fut pas pour suivre Juste.

On raconte à propos de ce nez qui, paraît-il, était plus qu’ « un peu long » qu’un jour, étant dans son salon de Lausanne, elle sonnait un domestique. Elle eut longtemps à tirer le cordon. Enfin, un rustaud apparaît et dit de sa voix lente et nasillarde : « Madame a son… né ? ».

— Par tous les diables, oui, madame l’a, son nez, vous le voyez bien, s’écrie l’époux de la dame qui n’était autre que Samuel de Constant.

Autre portrait tracé plus tard par Rosalie d’une plume dont elle s’efforce d’adoucir la pointe. Ce portrait est tiré d’un charmant récit auquel nous ferons beaucoup d’emprunts, qu’elle écrivit bien des années plus tard, à la demande de son plus jeune frère, Victor, cinquième enfant de son père, et que nous appelons Journal à Victor.


« Mlle de Gallatin, après avoir refusé tous les hommes qui pouvaient prétendre à elle, était restée après trente ans indépendante. Sa mère, qui connaissait ses goûts et ses ressources, lui avait conseillé en mourant de ne point se marier… Elle avait le goût de la perfection dans les détails ; sa figure imposante et agréable, ses manières nobles, attirèrent chez elle et enchantèrent un homme vivement sensible, à qui cet ensemble donnait l’idée de toutes les perfections. Elle se défendit longtems, mais enfin elle ne put s’empêcher de partager les sentimens de celui qui l’aimait avec tant de passion et de dévouement et qui l’exprimait avec tant d’esprit. Alors adieu les vœux, les convenances de fortune, passent les quatre enfans. Ils se marièrent à Dardagny, chez les parens de Chateauvieux, en 1771. »


On pourrait s’y tromper à la douceur voulue de ce style, mais Rosalie ne trouva jamais dans sa seconde mère les soins, l’indulgence que son cœur exclusif et sensitif eût désirés. S’il n’y eut pas guerre ouverte, ce fut plutôt une négation de rapports ; on se demandera souvent en lisant dans la suite la correspondance du père et des filles quel rôle jouait cette nouvelle mère, et on en viendra à conclure qu’elle jouait pour le moins un rôle fort effacé.

Dès les premières heures, le second mariage de Samuel amena aux foyers de St-Jean et de Genève plus d’amertume que de consolations. Les relations entre ex-belle-mère et gendre n’en furent point améliorées. Mme Pictet déclara d’emblée qu’elle ne voulait plus garder chez elle ses petites-filles ; finalement elle temporisa car au fond elle regrettait de s’en séparer.

La veille de son mariage, Samuel écrit ce qui suit à Rosalie et à sa sœur :


« Mes très chères filles, dans le parti que prend votre grand’mère de vous renvoyer hors de chez elle, je ne vois d’abord que le plaisir de vivre avec vous. Je vous aime, aux défauts de votre âge près, je vous trouve de bons et aimables enfans, je vous promets que je ferai tout ce que je pourrai pour que nous soyons heureux ensemble, ce sont aussi les sentimens de Mlle Gallatin, vous trouverez en elle une bien bonne amie et une mère tendre. Cette espérance [lisez : cette illusion d’amoureux] m’a attaché à elle autant que toutes ses autres qualités… Je vois aussi, mes chères filles, dans cette séparation [d’avec Mme Pictet] tout ce que vous aurez à souffrir, vous aimez votre grand’mère et vous avez pour elle la tendresse et le respect que vous lui devez par tant de raisons, vous ne pouvez vous séparer d’elle sans chagrin et sans désespoir ; j’espère bien que vous le sentirez et que vous le lui témoignerez. Ne négligez rien pour obtenir d’elle sa bénédiction. Dans tout ce que je vous ai conseillé, mon but a été de former vos sentimens et il serait cruellement manqué si vous n’avez pas pour elle les plus grands respects… »


Voilà « le chevalier du bon ton » qui reparaît dans toute sa grandeur, voilà ce qu’on peut appeler par excellence la lettre du gendre digne de figurer dans le Manuel de la correspondance ou recueil de lettres pour toutes les circonstances de la vie.

Malheureusement ce style respectueusement louangeur ne se soutient pas.

Les nouveaux époux s’établirent à la rue de l’Hôtel-de-Ville, maison Argand, où leurs filles les rejoignirent plus tard.


Du même aux mêmes : « Je n’ai point pu vous envoyer chercher ni hier ni avant-hier et je ne sais point quand je le pourrai. Le fait est qu’il ne me convient point de vous envoyer chercher dans ce moment, et je prendrai celui qui me conviendra. Vous étiez hier dans le carrosse de votre grand’mère, elle peut vous renvoyer quand il lui plaira, vous serez toujours bien reçues, votre chambre vous attend. Il ne faut renvoyer vos maîtres que quand vous serez bien sûres de revenir ».

Idem. « Je suis très content, mes chères filles, que votre grand’mère n’envoie personne et surtout aucun de ses domestiques chez nous. Quand vous aurez des réponses à me faire, vous pourrez les envoyer chez les demoiselles Albanel, marchandes de modes à la Fusterie, où nous faisons prendre nos lettres de Suisse, et moi j’enverrai les miennes toujours chez Barbier. Ce sera l’occasion de vous exercer pour l’écriture et pour l’orthographe dont Mlle Lisette a fait beaucoup de fautes dans cette dernière. De plus je vous verrai quand il me plaira de me donner cet honneur et ce plaisir, et comme j’en suis très impatient je vous enverrai prendre avec le cabriolet jeudi, à dix heures, et je me donnerai aussi les airs de vous renvoyer quand il me plaira. Je suis extrêmement friand de mon pouvoir paternel. L’arithmétique est bien écrite, il n’y a point de barbouillage, mais il y a plusieurs fautes. J’ai fait des croix sous les chiffres qui ne sont pas bien, il faudrait repasser les comptes et corriger les fautes. Lis toujours, ma chère Lisette, je t’en supplie… »


Les fillettes se transportèrent enfin en ville, mais pour peu de temps, et une saison à Lalex intervint tout à propos pour aider à ces débuts un peu pénibles.

Empruntons ici une page au cahier vert :


« Lorsque notre Père se remaria et que nous eûmes quitté notre grand’mère Pictet pour demeurer chez lui, nous allâmes ensemble passer l’été à Lalex. Mon Père était heureux alors et jouissait de ces premières illusions d’un mariage d’inclination qui répandent un charme sur tous les objets. Ma belle-mère était alors bonne et aimable pour nous. Son mari et les enfans de son mari étaient ses premiers objets d’intérêt et d’affection, et la vivacité de ses sentimens suppléait aux défauts de son caractère. Nous nous occupâmes d’abord à arranger et à orner la maison qui devint charmante dans sa simplicité rustique par le goût et la propreté qui la paraient. Nos amis et nos parens vinrent souvent nous y voir. L’été et l’automne se passèrent en promenades sur les montagnes, sur le lac, en petites fêtes domestiques. Nous étions, ma sœur et moi, dans cet âge heureux où le bonheur est facile, où aucun sentiment trop vif, aucune idée inquiétante ne trouble encore les jouissances du moment. À quelques nuages près, nous étions tous heureux et nous en aimions davantage. Jamais je n’oublierai cette saison, peut-être la plus heureuse de ma vie… »

Ici se place un grand événement dans la vie de Rosalie et de sa sœur. Les deux enfants allèrent passer l’hiver 1772-73 à Paris avec leur grand’mère. Le principal but était de faire redresser la taille de Rosalie par l’ami de leur père, le Dr Tronchin, qui venait de quitter Genève pour Paris.

On sait que le traitement ne réussit guère. Heureusement le voyage fut plus profitable à Rosalie quant au développement de son esprit.

Le 7 décembre, quatre jours après le départ des voyageuses, son père, toujours soucieux de sa bonne éducation, lui écrivait :


« Tâche de bien voir, emprunte souvent les yeux de ta sœur. Je ne vous recommande que de vous occuper du but de votre voyage, de revenir grandes filles. On exigera beaucoup de ces demoiselles qui reviennent de Paris. J’ai écrit à M. Tronchin[15] ! »

Du même : « Mes très chères filles, toutes vos lettres nous ont fait un plaisir bien vif, d’abord parce qu’elles nous ont donné de bonnes nouvelles de vous, et ensuite parce que je les trouve écrites comme je les souhaite, naturellement et amicalement. Ta bonne petite âme, ma chère Lisette, s’y était bien peinte. Vous avez peu d’amis, peu de parens, c’est-à-dire que peu de personnes sont appelées à vous aimer et à vous supporter ; vous n’aurez donc d’existence que par vos bonnes qualités.

« Ce que je te recommande, ma chère Rosalie, ce sont tes tablettes. Mets-y tout, je t’en supplie, même tes petites observations sur ce que tu verras. Vous êtes logées dans un quartier charmant et où il y a bien des choses à voir. N’allez-vous pas vous promener bien aisément dans le jardin du Palais-Royal ? Rosalie, je partage souvent ton chagrin sur ta vue basse. Je renvoie ma curiosité et mon intérêt sur ta taille lorsque je te reverrai, jusque là, je ne veux ni craindre ni espérer. M. Tronchin m’a répondu avec beaucoup de bonté sur toi et je me confie dans ses soins, je voudrais pouvoir dire sur ton attention, mais tu sais bien que ta négligence et ton inquiétude ont toujours été nos chagrins.

« Pense quelquefois, ma fille, qu’il n’y a plus un seul moment à perdre. Dieu veuille exaucer nos prières et nos espérances là-dessus. Je me confie dans l’avenir et je ne cesse de t’exhorter à penser continuellement à toi et à tout ce qui peut t’être bon. Encore un an ou deux et tout sera dit là-dessus pour la vie. Souviens-toi bien que ton sort sera le mien.

« J’ai négligé de vous communiquer la mort de Mme d’Hermenches, ma belle-sœur. Elle est morte, il y a quinze jours, subitement, en prenant du thé chez Mme de Watteville. Tu devrais peut-être écrire à Constance, elle est chez son père, à Hermenches. »


Il faut dire, pour expliquer ce peu d’attendrissement sur un deuil de famille, que M. et Mme d’Hermenches vivaient séparés depuis longtemps.

Malgré ce que dit M. de Constant sur les mauvais yeux de Rosalie, celle-ci y voyait encore assez clair pour une jeune fille de quatorze ans et demi. On en jugera par les extraits suivants des « tablettes » susnommées qui, heureusement, nous ont été conservées. C’est la première œuvre en date que nous ayons d’elle, et ce qui donne surtout du prix à ce petit cahier cartonné que nous avons sous les yeux, c’est qu’il contient un journal écrit en 1772 et 73, c’est-à-dire sous le règne de Louis XV. Le style de Rosalie n’a pas encore la vivacité qu’il acquit plus tard. Très soumise aux recommandations de son père, elle note tout ce qu’elle voit, mais sans laisser assez, selon nous, la bride à son imagination poétique. Ce qui nous plaît le plus dans ces pages, ce sont les remarques naïves et enfantines qui tombent assez souvent de la plume de notre voyageuse.

Le Paris d’alors ne ressemblait guère à celui d’aujourd’hui. Pour les demoiselles de Constant, comme pour les étrangers et provinciaux de tous les temps, c’était la ville des plaisirs et du luxe ; et, déjà en 1772, un des principaux attraits était les boulevards, mais combien différents des boulevards de nos jours ! N’en prenons pour exemple que cette description, trouvée quelque part dans les tablettes[16] de Rosalie.


« Les boulevards sont une promenade plantée de quatre lignes d’arbres et qui fait le tour de Paris. Cette promenade de six lieues de long est bordée de caffés, d’endroits où l’on voit différens spectacles. L’hiver tout cela est fermé, mais cela doit être charmant pendant la belle saison ».


Parties de St-Jean le 3 décembre 1772, en compagnie de leur grand’mère et de trois autres dames de Genève, nos voyageuses atteignirent Paris le 9 au soir et eurent grand’peine à s’y loger. Enfin elles trouvèrent place dans un hôtel garni appelé Hôtel de Bayonne, rue St-Honoré, en face de l’Opéra.

Nous ne ferons plus guère maintenant que transcrire ce que contiennent les tablettes.


« Nous nous amusions beaucoup à voir la beauté des équipages et la parure des femmes qui entraient à l’Opéra. »


Comme aujourd’hui, la première course d’une femme fraîchement débarquée dans la capitale de la mode était destinée aux emplettes. Mais où se rendait-on pour cela en 1772 ? Le charnier des Innocents ! tel était le Bon Marché du temps.


« Le lendemain, nous allâmes au charnier des Saints-Innocens faire quelques emplettes. C’est une longue allée autour d’un cimetière où, d’un côté, il y a des lingères et de l’autre des boutiques de mode… »


Là, Mme Pictet et ses petites-filles prirent un fiacre et allèrent un peu se promener pour voir les rues de Paris, puis chez Audino, un fort joli spectacle où des enfants jouent des pantomimes et dansent des ballets.

« Le 14, nous allâmes sur la place de la Grève où se tient tous les lundis une foire de vieux habits, rubans, linge, etc., que l’on nomme la foire du St-Esprit. »


Décidément les chiffons ont toujours eu de l’attrait pour les femmes, qu’on les trouve sur une place de foire ou dans la vitrine d’un élégant magasin.

Le spectacle aussi attirait les filles de Samuel et de Charlotte. Après le spectacle enfantin d’Audino, on en goûta de plus sérieux. Ces demoiselles avaient retrouvé à Paris plusieurs amies de leurs parents MMmes de Luchet, Favre, Necker, Des Barry, Diodati, de la Richardière, MM. de Lacorbière, Tronchin, de Flavigny, etc. La première nommée est Mme de Vermenoux qui, on le sait, aurait pu, avant Mlle Curchod, sa dame de compagnie, devenir Mme Necker. Mme de Vermenoux offrit de suite aux jeunes filles de les conduire dans son carrosse à l’Opéra ; ce fut elle aussi qui leur organisa des leçons de danse.


« Nous fûmes aux secondes loges, la salle est superbe, toute dorée et parfaitement illuminée. Elle a quatre rangs de loges. La musique en est française, on y danse des ballets charmans, les habits des danseuses et danseurs sont des plus galans et des plus riches. La parure des femmes aux premières loges était excessive, elles sont couvertes de diamans. On jouait ce soir-là Adèle de Ponthieu, opéra nouveau que l’on n’a pas trouvé bon, mais qui nous fit le plus grand plaisir, n’ayant jamais rien vu de pareil. »


Mme de Vermenoux devait bien s’amuser de ces petites provinciales venues à l’opéra pour écouter la musique et suivre l’intrigue du libretto !

Ces dames ne pensent pas seulement aux spectacles, elles remplissent aussi leurs devoirs religieux.


« Dimanche 20, été à l’hôtel de Hollande où habite l’ambassadeur. Ses chapelains y font un sermon pour les protestans ».


Et puis vite on revient aux boutiques ; c’est décidément ce qui, pour l’heure, intéresse le plus ces demoiselles.


« Le 23, nous avons pris un fiacre pour parcourir la Halle ; c’est un quartier de Paris où l’on vend toutes sortes de choses. Il y a plusieurs rues, et dans les unes on ne vend que des meubles, dans une autre que des friperies, des rubans, etc.


Le 25 [jour de Noël], nous fîmes la partie, avec nos compagnes de voyage, Mme Favre leur sœur, et M. Lacorbière, d’aller à la messe de minuit dans l’église de Notre-Dame, cathédrale de Paris. Le lendemain soir, nous sommes allées à la Comédie italienne ; on jouait Le Tuteur trompé et Le Déserteur, dont la musique est charmante. »


Le 31, dernier jour de l’année, il fallait faire quelque chose de spécial. Or, Rosalie nous apprend que la coutume était d’illuminer cette nuit-là le Palais de Justice.


« Nous y allâmes avec Mme de Luchet. Les salles qui servent de vestibule sont garnies de boutiques de bijoutiers, de quincailliers, de mode, etc. Il y avait une grande foule. Nous nous engageâmes dans une des galeries où l’on était si serré qu’on étouffait. En sortant, nous nous perdîmes et ne pûmes retrouver notre carrosse… »

« Les premiers jours de janvier, nous sortîmes très peu. Nous prenions quelquefois un fiacre le soir et nous allions nous promener devant les boutiques au quai de la Volaille ou voir Mme Favre et ses sœurs. »


On allait aussi sûrement chez M. Tronchin pour travailler sur la pauvre épaule. Rosalie n’en parle jamais dans ses tablettes, pourtant le traitement se poursuivait.


Un jour « nous fîmes la partie d’aller avec ces dames à Saint-Denis. En passant, nous nous arrêtâmes dans la campagne de M. Necker, à Saint-Ouen. À Saint-Denis, ce qu’il y a de remarquable est l’Abbaye, où l’on enterre les rois de France et leurs familles. Je me sentis pénétrée de respect en entrant sous ces voûtes. Des moines nous montrèrent les tombeaux des rois. Ils sont représentés dans leurs habits royaux, couchés sur leur tombe. La plupart sont mutilés. Les plus beaux sont ceux de François premier, de Louis 12, de Henri 3 et de Catherine de Médicis, ce qui nous indigna beaucoup. Il y a un caveau où on enterre la maison de Bourbon. À côté sont deux lits de parade de velours noir, l’un pour Louis 13 et l’autre pour Louis 14.

« Quand nous eûmes vu tout ce qu’il y avait à voir, M. Favre nous mena malgré nous dans un mauvais cabaret où nous dînâmes fort mal. Après dîner nous allâmes voir le trésor de l’abbaye, un grand nombre de manteaux royaux, de couronnes d’or, des reliques, des châsses d’or où sont renfermés les os de quelque saint, des croix, des calices, des médailles, une quantité de pierreries, de perles fines… tout cela est très riche, très curieux.

« Le 17, nous prîmes un carrosse de remise pour nous promener aux Tuileries ; c’est une des plus belles promenades de Paris ; elle se termine par la place de Louis 15, qui n’est pas encore achevée et qui sera superbe. Sa statue à cheval est au milieu. Le même jour après dîner [on dînait à midi], nous eûmes envie d’aller à la Muette, petite maison royale. Nous traversâmes Passy, qui est un beau village. C’est à la Muette que le Roi se repose lorsqu’il chasse dans le bois de Boulogne. L’appartement du Roi est meublé de damas vert, couleur de rose et blanc et orné de belles glaces ; celui de Mme du Baril[17] est le plus joli de tous, il a un damas couleur de rose et blanc. Nous allâmes ensemble nous promener dans le bois de Boulogne ; il doit être charmant l’été. Il y a des guinguettes de place en place, on y fait des promenades, on y danse. Nous revînmes par la plaine des Sablons…

« Le lendemain, dîné chez Mme de Vermenoux, je m’y ennuyai assez. C’est à la rue neuve des Petits-Champs, qui n’est pas belle. »


Passons à quelques étranges visites dont une mère de notre siècle priverait certainement ses filles âgées de 13 et 14 ans.


« Le 21, nous sommes allées à Bicêtre, qui est une maison de force et un hôpital. Comme Mme Favre connaissait Mme la supérieure, nous fûmes introduites chez elle. Elle allait se mettre à table et nous offrit à dîner, ce que nous n’acceptâmes pas. Nous vîmes d’abord les prisonniers qui travaillent à de fort jolis ouvrages de paille, puis les fous qui étaient dans une autre cour. Ceux qui n’étaient pas enchaînés vinrent nous offrir le bras et voulaient nous faire tout voir. D’autres faisaient des cris affreux. Nous sortîmes de là le plus vite que nous pûmes, c’était un triste spectacle. »


En effet. Mieux aurait valu, dira une sage matrone du XXme siècle, n’y être pas entrée que d’en sortir précipitamment.

Pour se réconforter, on s’en va dîner « dans une guinguette du faubourg Saint-Jacques, nommée Le bon Laboureur. » Mais ensuite, la grand’mère ramène-t-elle chez elle ses petites-filles un peu nerveuses ? Nullement.


« Nous remontâmes en carrosse pour aller à la Salpêtrière, qui est un hôpital immense. »


Il est vrai qu’à ce moment on n’y traitait pas encore les hystériques et qu’on ne conduisit ces demoiselles que dans les salles où se trouvaient les enfants trouvées.


« Nous allâmes voir les chambres de travail, on voit dans une salle fort longue au bout de laquelle est un autel cinq cents jeunes filles qui travaillent à de superbes broderies en chantant des hymnes. Ce serait intéressant à voir si elles étaient tenues un peu proprement, mais elles sont assez dégoûtantes… En sortant, nous vîmes une enfant qui nous intéressa beaucoup, elle était fort jolie et habillée plus proprement que les autres, elle nous fit mille caresses et nous pria de ne pas la mépriser avec tant de grâce que nous ne pûmes nous empêcher de lui donner mille bénédictions. Je désirai bien dans ce moment qu’il me fût permis de l’emmener avec nous et de lui faire tout le bien qu’elle méritait. »


Cette remarque enfantine tombée de la plume de Rosalie nous repose un peu des fous enchaînés et des monuments visités en conscience. Voici encore un récit qui plaît, car on y retrouve bien les enfants que devaient être Rosalie et Lisette.


« Le 24, nous allâmes voir Audino. Il y avait un monde prodigieux. Nous étions à côté d’une dame et de sa fille avec qui nous liâmes conversation, mais ce qui m’étonna, c’est que la mère était mise en jeune et la fille en vieille. La mère prenait un air vif et enfantin pendant que sa fille était froide et avait l’air sévère. Je m’amusai beaucoup, on jouait Le Petit Poucet, le Dénicheur de merles et Anidelle de Pontoise, une parodie de l’opéra d’Adèle de Ponthieu, que nous avons entendu. Elle est très comique et mêlée de jolis ballets. »


Ce récit-là est bien frivole et fera peu de plaisir au père, mais voici une description de la Bastille et de la Sorbonne qui est digne de passer sous ses yeux.


« La Bastille est une prison d’État. On ne peut la regarder sans horreur. C’est un grand bâtiment très fortifié et flanqué de sept tours. On n’aperçoit que cinq ou six petites fenêtres. Elle est d’une couleur noire qui en augmente la tristesse. Nous fûmes longtemps à la regarder. Les réflexions qu’elle nous suggérait n’étaient pas gaies. Nous pensions à la quantité de malheureux renfermés dans ce triste séjour.

« Le même jour, à l’église de la Sorbonne, dont le portail d’ordre corinthien est très beau. Ce qu’il y a de plus curieux dans cette église est le tombeau du cardinal de Richelieu. On ne peut rien voir de plus beau ny de plus vrai. Il est dommage d’avoir fait un si bel ouvrage pour éterniser un si méchant homme, cependant tout le monde est bien aise de le voir là. La statue du cardinal mourant est à demi-couchée. La religion le soutient et le console, les sciences sont représentées au pied de leur protecteur et pleurant sa perte. Nous l’examinâmes longtems, il me fit le plus grand plaisir, je crois que je ne pourrai jamais l’oublier. »


Non contente d’avoir ainsi rempli ses tablettes, Rosalie le même jour écrivit à son père une lettre qui eut l’heur de le satisfaire pleinement, car voici ce qu’il y répondit :


« Je suis toujours plus content de tes lettres, j’en serais même très fier si elles étaient mieux peintes [écrites]. Je vois avec plaisir que vous sentez les belles choses. Je le juge par ce que vous me dites du tombeau du cardinal de Richelieu, qui n’est bien frappant que pour ceux qui sentent les vraies beautés[18]. »


Dans cette même lettre à son père, Rosalie racontait un événement dont elle ne dit mot dans ses tablettes, mais qui dut pourtant fort agiter les jeunes filles. Dans une foire quelconque ou bien à la bourse, les sœurs avaient mis à la loterie et gagné 300 francs ! Quelle aubaine ! Tout de suite, on fait mille projets, on voit dans les boutiques les jolies choses qu’on pourra rapporter à la belle-mère, envoyer aux pensionnaires de Coire. Et puis, dit Rosalie, nous pourrons aller une ou deux fois de plus à la Comédie, cela ne déplaira pas au Père. Vite contons-lui notre bonheur…

Par le retour du courrier arrivent les félicitations… et le rabat-joie.


« Nous avons bien partagé le plaisir que vous a fait votre lot. Dieu veuille que vous soyez toujours heureuses. Il faut être content de ce petit bonheur et faire durer la jouissance tant que vous pourrez. Et à cet égard, j’ai des défenses très positives à vous faire. Ce n’est pas le Pi qui vous parle dans ce moment, c’est votre Père, à qui vous ne pouvez désobéir sans péché. [Le Pi, c’était le papa des bons jours, le compagnon des jeux et des joies]. Je vous défends expressément, et sous peine de me faire le chagrin le plus vif, de rien acheter ni pour moi, ni pour votre maman, ni pour vos frères. Si par hasard vous avez déjà fait quelques emplettes, je vous ordonne de les revendre ou de les troquer et que nous n’en entendions plus parler, je vous en prie. C’est bien d’y avoir pensé, mais ce sera encore mieux de m’obéir. Je vous conseille d’abord, mes chères filles, d’en destiner 12 ou 18 francs pour une charité. Il ne faut pas les jeter à la tête du premier pauvre, mais les donner à la première occasion bonne et intéressante. Ensuite, je vous conseille de garder le reste pour vous faire un fonds de bourse qui se trouvera dans quelque circonstance agréable et importante. Ainsi gardez et rapportez tout ce que vous pourrez. S’il vous convient d’acheter quelque chose de bon et d’utile, vous pourrez bien y employer deux ou trois louis, mais que ce ne soit point d’enfance, je vous en prie. Ce n’est point à vous à vous payer le maître à danser ni le dentiste…, apprenez surtout à marcher, à entrer et saluer, à former votre contenance. Il ne faut pas non plus négliger le dentiste, ce serait une faute capitale que de revenir de Paris sans s’être fait accommoder la bouche, je le paierai s’il le faut.

« Pourquoi ne me dis-tu rien de ta taille, ma chère Rosalie ?… N’entendez-vous point parler de la tragédie de M. de Voltaire ? elle doit bientôt se jouer et j’espère que vous la verrez. Je ne désapprouverai point que vous employassiez un peu de votre lot à aller au spectacle, ce sont vos affaires. »


Nous arrivons à un moment fort intéressant dans le voyage : trois ou quatre jours passés à Versailles. Dans ce temps-là, on n’y allait pas tout voir en une après-midi comme aujourd’hui ; c’est qu’il y avait, en plus du Palais à visiter, ses habitants qui se trouvaient être un Louis XV, une dauphine qui s’appelait Marie-Antoinette, accompagnés de toute leur famille, sans oublier Mme Du Barry.


« Le dimanche 31 janvier, nous sommes parties pour Versailles à huit heures du matin avec M. de Flavigny. Sur le chemin nous rencontrâmes beaucoup de voitures qui y allaient, surtout beaucoup de pots de chambre. Ce sont des espèces de fiacres qui partent dès qu’il y a quatre personnes dedans. Beaucoup de gens de la cour les prennent. Nous arrivâmes à dix heures. Le chemin qui conduit à Versailles est superbe, planté de deux lignes de beaux arbres de chaque côté.

« Le château est d’une magnificence excessive, nous ne pouvions nous lasser de regarder et d’admirer.

« Nous descendîmes de carrosse dans la première cour, nous vîmes les gardes françaises et les gardes suisses qui descendaient la garde avec une belle musique. De là, on nous conduisit à la chapelle qui est d’une beauté surprenante… toutefois les peintures où l’on voit Dieu ne me font jamais un grand plaisir, parce qu’il me semble qu’elles rabaissent l’idée que j’ai de la divinité. Nous avions grande envie de rester pour entendre la messe du roi où il y a une musique superbe, mais on nous dit que l’on ne pouvait se dispenser de se mettre à genoux, et nous aimâmes mieux nous en passer [ô huguenotes !].

« Nous allâmes voir les grands appartemens… puis la salle du trône, où le roi reçoit les ambassadeurs en cérémonie. Elle est meublée d’une moire d’argent brodée en or. On y voit un trône élevé sur deux marches et couvert d’un dais de la même étoffe…

« De là nous entràmes dans le salon de Mars qui est très beau, puis dans le salon d’Hercule, enfin dans la grande galerie. Elle est d’une si grande beauté que je pouvais à peine croire ce que je voyais. Je m’imaginais être dans un enchantement.

« Nous y étions depuis quelque tems quand vint à passer la Dauphine qui allait au lever du roi. Elle est très jolie, blonde et fort bien faite, elle a un air gai, vif et noble qui plaît beaucoup. Elle était vêtue d’un habit de cour fond or avec une belle garniture de martre zybeline, la gorge et les épaules nues, et une quantité de diamans. Des dames d’accompagnement aussi en habit de cour la suivaient. Ces habits sont justes à la taille et découvrent la gorge et les épaules, ils ont des paniers immenses et une queue extrêmement longue. Elles portent aussi une petite coiffure de gaze noire avec des barbes pendantes.

« Peu après, nous vîmes passer le Roi qui allait à la messe, suivi de ses pages et de beaucoup de seigneurs. Il est grand et brun, a l’air majestueux, le regard perçant et noble. Il avait un grand manteau rouge avec une croix du Saint-Esprit. Nous le vîmes revenir et de là nous allâmes voir dîner la Dauphine. Elle dîne dans une salle meublée de Gobelins et ornée de beaux lustres de cristal. Le Dauphin et la Dauphine sont à côté l’un de l’autre. Le Dauphin est d’une taille médiocre, il se tient mal, il est brun et pâle et a d’assez beaux yeux noirs. Il avait un habit de velours cramoisi, paremens et veste d’or, et une belle agrafe de diamans qui tenait son cordon bleu. Ils furent assez gais et badinaient ensemble. Il y eut de beaux surtouts au dessert. Des dames de la cour et des chevaliers d’honneur les servaient. Plusieurs duchesses sont assises autour de la table sur des tabourets. La Dauphine leur parla souvent, et quand elle eut dîné, elle alla faire un petit compliment à chacune.

« Quand nous eûmes vu cela, nous allâmes dîner dans un hôtel garni, et après, passer la soirée chez Mme le Gendre.

« À neuf heures, nous allâmes voir souper le Roi, qui soupe tous les dimanches en public avec ses enfans. La salle où il soupe n’est pas belle. Tout autour, il y a des bancs et une barrière pour ceux qui viennent voir le grand couvert. Nous étions fort bien placées et il y avait beaucoup de monde. Dès que le Roi entra tous se levèrent. La famille royale est à une table en fer à cheval. Le Roi était en haut, le Dauphin à sa droite, la Dauphine à sa gauche. À côté d’elle était la comtesse de Provence qui n’est point jolie. Elle est brune, petite et boiteuse, et a de fort beaux yeux. Elle était vêtue en habit de cour de gaze d’or, avec de la martre, beaucoup de diamans, et de superbes dentelles. Vis-à-vis d’elle est le comte de Provence, il est assez grand, un visage rond, des yeux enfoncés. Il avait un habit rouge brodé en or, et des diamans. Après eux étaient Mesdames de France, filles du roi. Mesdames Adélaïde et Sophie étaient à côté du comte de Provence et Madame Victoire à côté de la comtesse. Elles ressemblent toutes au roi, sont fort grasses et superbement vêtues. Il y avaient une quantité de mets qui paraissaient excellens. Les officiers qui les servaient étaient dans le fer à cheval. Derrière le Roi étaient ses seigneurs et ses gentilshommes de la chambre. Derrière les princesses étaient les dames d’honneur sur des tabourets. Il n’y avait que le Roi qui eût un fauteuil ».


À entendre toutes ces descriptions, on ne se douterait pas qu’on a affaire à une myope à laquelle son père a recommandé de renoncer à voir et de se considérer comme une aveugle.


« Ce souper ne fut pas bien gai, quoiqu’il fût superbe et servi en vaisselle d’or. Le Roi parla un peu avec le duc de Fronsac et n’adressa point la parole à ses enfans. La Dauphine et la comtesse de Provence se parlèrent à l’oreille. Pour Mesdames et les princes, ils ne furent occupés qu’à manger de très bon appétit.

« Quand ils eurent fini, le Dauphin donna à laver au Roi et ils sortirent. On offrit les glaces du dessert aux dames qui étaient là pour voir. Je les trouvai bien bonnes.

« Le lendemain [Ier février], visité de bon matin plusieurs maisons royales. Nous fîmes la route dans le parc de Versailles que nous n’avions point vu la veille à cause de la pluie. Il y a des bosquets délicieux et de belles pièces d’eau…

« Le petit Trianon est un petit palais que Louis 15 a fait bâtir. La chambre du roi est meublée d’une tapisserie bleue et argent. L’appartement de Mme du Baril[19] est galant. Il est meublé d’un beau damas des Indes, le lit de même étoffe est dans une alcôve au fond de laquelle est une grande glace, qui tient toute la largeur, ce qui fait un joli effet.

« Entre la chambre du Roi et celle de Mme du Baril, il y a un cabinet de marbre blanc, fort bien sculpté. Dans le mur on a taillé une espèce de potager pour faire du caffé. C’est là où le Roi et sa maîtresse vont déjeuner. C’est un des grands plaisirs du Roi que de faire son caffé lui-même. La mode s’en est établie et, à Paris, presque tout le monde fait son caffé.

« Dans les jardins il y a des serres chaudes où croissent des primeurs que l’on sert sur la table du Roi. Vu la ménagerie… et la volière…, puis été à Marli qui est une des plus jolies maisons royales. Elle est bâtie dans un fond, on y arrive par une belle avenue. Le château est grand et carré… L’appartement de Mme du Barri[19] est charmant, dans toutes les maisons royales que j’ai vues, le sien est le plus élégant. Le lit est d’une élégance enchantée, d’un damas rose, vert et blanc, à la sultane. C’est un pavillon soutenu par quatre colonnes torses dorées et sculptées. Les rideaux sont rattachés autour avec des guirlandes de fleurs. On ne peut rien voir de plus joli. Autour du château il y a trois salles de charmille avec des statues de marbre. En face sont les cascades ; on voit un grand bassin de marbre et, comme le terrain monte, les deux côtés vont en s’élevant ; cela fait un amphithéâtre.

« Tout autour du jardin, il y a douze petits pavillons quarrés, joints ensemble par des berceaux de feuillage, c’est là où logent les seigneurs qui accompagnent le Roi[20]. »

« Après le dîner dans une auberge du village de Marli, nous allâmes voir la machine, ouvrage merveilleux de Louis 14, pour faire remonter l’eau de la Seine à Marli et à Versailles. Nous montâmes par les rouages, ce qui est un chemin fort difficile, à Louvecienne, maison de plaisance qui était à Mme la comtesse de Toulouse, belle-fille de Louis 14. Louis 15 l’a achetée et l’a donnée à Mme du Baril. Il y a fait bâtir un pavillon qui est un palais enchanté et qui a coûté deux millions…

« Le 2 février, nous nous rendîmes de bonne heure dans la galerie pour voir passer la procession des cordons bleus qui se fait toutes les années. Ce jour-là, il y avait un monde prodigieux, ce qui est fort drôle à voir.

« Tous les cordons bleus défilent deux à deux pour aller à la chapelle en habits de cérémonie. Ce sont de grands manteaux de velours noir, dont les devants sont d’or. Sur le côté est brodée en argent une grande étoile du Saint-Esprit. Le cordon bleu est pardessus. Ils tiennent à la main un chapeau garni de plumes. Au milieu de la procession, étaient deux cardinaux en soutanes écarlates avec de grandes doubles croix d’or. Après eux venaient d’autres ecclésiastiques vêtus de violet avec des surplis de dentelles. Nous remarquâmes entre autres l’abbé Terrai[21], le contrôleur général des finances ; il est remarquable par la haine que toute la France a pour lui, et par tout le mal qu’il fait. Il est affreux et a l’air sournois et méchant.

« Comme Mme de Queres qui était avec nous est fort belle, elle fut regardée et saluée de toute la procession. Plusieurs seigneurs s’arrêtèrent même pour la considérer.

« À la queue de la procession, viennent le comte d’Artois, petit-fils cadet du Roi, le comte de Provence et le Dauphin. Après eux sont deux hommes qui portent des masses d’or. Le Roi vient ensuite mis comme les autres cordons bleus, il avait l’air fatigué et ennuyé.

« Nous profitons du temps qu’ils sont à la messe pour aller voir les appartemens du Roi. Ils sont superbes… De là nous passons à ceux de la Dauphine. Son salon de jeu est meublé d’une tapisserie des gobelins, les sièges sont de velours avec des crépines d’or. Sa chambre à coucher est meublée d’une tapisserie fond cramoisi brochée en or, sa toilette est de vermeil richement travaillée, couverte d’un tapis de velours rouge où ses armes sont brodées. À droite et à gauche de son lit, sont les portraits de l’empereur et de l’impératrice-reine, ses parens. L’appartement du Dauphin est le moins beau du château, celui de la comtesse de Provence le plus élégant, il est meublé de satin blanc sur lequel sont brodés des bouquets en chenilles, très naturels. Il y a une belle toilette d’argent doré et de superbes porcelaines de Sèvres, cela est très brillant.

« Après le retour de la procession, tous les princes sont allés dîner et nous vîmes d’abord celui du comte d’Artois. Il mange dans sa chambre à coucher qui est meublée de damas cramoisi et a deux lits. Il est le plus joli prince de toute la famille, il ressemble au Roi, il est blond, a de beaux yeux noirs, le nez aquilin, l’air noble et vif. Il parlait beaucoup avec des officiers qui étaient là. Son dîner n’était pas bien beau, et on le faisait expédier plus vite qu’il n’aurait voulu.

« Au dîner du comte et de la comtesse de Provence, ce sont les mêmes cérémonies que chez la Dauphine, mais ils n’ont pas l’air si gai, ni de si bonne amitié. Ils ne disaient rien à personne. Pendant que nous y étions, il vint deux des plus belles femmes de la cour, Mme de Brionne et Mme d’Egmont, auxquelles on donna des tabourets, on les regardait beaucoup plus que ceux qu’on était venu voir. Elles étaient en habit de cour noir, ce qui leur allait à merveille.

« Nous passâmes ensuite chez Mesdames sœurs du Dauphin. Mme Adélaïde a treize ans, elle est blonde et serait assez jolie si elle n’était pas d’une grosseur prodigieuse. À sa taille on la prendrait pour une femme de 40 ans. Elle avait un habit de cour fond or avec beaucoup de diamans. On l’appelle le gros Madame. Mme Élisabeth a neuf ans, elle est très jolie, blonde, l’air leste et vif. Elle avait une robe juste, fond argent et était coëffée avec une toque de diamans. Elles dînaient elles deux. Leur gouvernante, Mme la princesse de Guimenée les servait et ne les laissait pas manger à leur faim.

« Le Roi dîne toujours en particulier avec Mme du Baril.

« En quittant ce beau séjour du Roi de France, nous fûmes bien surprises de trouver des mendians déguenillés qui demandaient l’aumône dans les escaliers du château, cela nous révolta beaucoup.

« Nous allâmes dîner chez Mme Legendre, nous en avions grand besoin, après avoir vu passer devant nous tant de bonnes choses. Je m’y amusai assez. Nous y restâmes jusques au soir que nous montâmes en carrosse pour retourner à Paris. En passant sur la place d’armes nous rencontrâmes Mme du Bari dans son carrosse avec Mme de Montmorenci et Mme de Rose. Elle est extrêmement jolie, elle était en habit de cheval, ouvert devant. Son carrosse est des plus élégans, bleu avec des moulures d’argent et de belles peintures. Ses laquais sont en bleu galonnés d’argent. Ses six chevaux sont lestes et fringans, ils sont isabelles et les brides, harnais, etc., bleus et argent. Elle est extrêmement haïe à Paris et à Versailles, on lui attribue tout le mal qui arrive en France, et on dit qu’elle est d’une très basse naissance et dépense prodigieusement au Roi. Le Roi est aussi fort haï de ses sujets, soit à cause de sa faiblesse, soit à cause des mauvais ministres qu’il a choisis ou des grandes dépenses qu’il fait pour Mme du Baril, mais par contre le Dauphin et la Dauphine sont chéris de tout le monde.

« Nous sommes arrivées à Paris à huit heures du soir. Le lendemain, nous ne sommes point sorties, je me suis amusée à écrire mon voyage à Versailles. »


En revenant à Paris, nos voyageuses avaient encore à y voir bien des choses et, certes, elles ne perdirent pas leur temps pendant les six ou sept semaines qu’elles y restèrent encore. À côté des séances chez le Dr Tronchin, ces demoiselles étaient constamment en course soit avec leur grand’mère, soit avec quelque amie. En les suivant au jour le jour on trouvera peut-être que le récit de Rosalie est écrit dans un style un peu monotone, et cependant, par le fait que notre jeune voyageuse passait constamment du sérieux au plaisant, ses tablettes, on en conviendra, offrent une lanterne magique assez variée, sans compter les petites remarques enfantines qui reposent des sages descriptions de monuments dont nous passerons quelques-unes.


« Le 4, nous sommes allées faire quelques visites et avons passé la soirée chez Mme de Vermenoux à lui conter Versailles.

« Le 5, après avoir diné chez M. Mallet, rue Montmartre, nous avons été conduites par lui dans un très joli bal, chez Mme de Meunier, à l’hôtel de la Compagnie des Indes où l’on nous a bien reçues quoiqu’on ne nous connût point, et j’y ai beaucoup dansé. »


Voilà qui parle en faveur de l’esprit d’une petite barbare de Genève un peu contrefaite et très myope ! Les leçons de danse dirigées par Mme de Vermenoux portaient leurs fruits.

Nous sommes en plein carnaval et nos jeunes voyageuses vont en profiter à fond :


« Le 6, après avoir été à l’Hôtel de Ville pour une affaire, nous nous rendîmes à la foire de St-Germain qui se tient dans une vaste enceinte ; une quantité de boutiques de bois forment de petites rues et l’on y vend de tout ce que l’on peut imaginer. Il y a toutes sortes de spectacles : Audino, Nicolet, des marionnettes, des animaux curieux, etc., ce qui fait un beau tintamarre.

« Nous entrâmes dans un spectacle où on montre les ombres chinoises ; l’endroit où on le voit est fort obscur ; il n’y avait personne que deux messieurs qui s’approchèrent de nous et qui étaient très aimables… Le Vauxhall de St-Germain est un bal où l’on entre pour ses quarante sous et l’on peut tirer un billet à une loterie de bijoux ; il est rare qu’on attrape quelque chose. La salle est d’une élégance et d’une beauté surprenantes. Les femmes de qualité prennent quelquefois un jour pour y danser et personne n’y danse qu’elles, mais le plus souvent se sont des comédiennes. Hier c’était celles d’Audino, il y en a de très jolies et elles dansent avec tout le goût et la grâce possibles. Elles étaient habillées toutes de même, de robes grises justes à la taille, retroussées sur des jupes couleur de rose garnies de fleurs.

« À la foire de St-Germain, il y a aussi un éléphant. Comme je n’en avais jamais vu, je le trouvai fort singulier. »

« Le 7, nous avons dîné chez Mme des Barri où je m’amusai beaucoup, et ensuite nous sommes restées plusieurs jours sans sortir.

« Le 12, nous avons pris un fiacre pour aller voir plusieurs belles églises… »


Ici suivent quelques pages décrivant minutieusement St-Sulpice, St-Roch, le Val-de-Grâce, St-Thomas du Louvre, St-Honoré, etc., mais comme les églises sont parmi les monuments qui ont le moins changé à Paris, nous nous permettrons de passer. Citons seulement cette réflexion assez typique :


« On faisait un sermon quand nous entrâmes dans St-Sulpice. Il y avait beaucoup de monde, mais l’on écoutait avec fort peu d’attention et de décence. On parlait haut, on se promenait dans l’église sans aucun respect, ce qui m’étonna beaucoup. J’ai déjà remarqué que les catholiques à Paris ont fort peu de respect pour leur religion. On passe dans les églises pendant le service comme dans la rue. Il y a même des gens qui vendent. Dans l’église de St-Roch il y a une raccommodeuse de bas.

« Le 15, nous passâmes la soirée chez M. Tronchin ; il y vint Mme Vermenoux, M. et Mme Necker. Le lendemain nous avons visité le Jardin royal des plantes, avec Mme Gallatin, sa fille et ses sœurs… »


Suit une description de tous les animaux et végétaux qui se trouvaient réunis dans ce lieu, sans oublier une « momie d’Éghipte », qui fit beaucoup d’impression à notre jeune voyageuse. Le lendemain, promenade à pied dans les rues pour faire quelques emplettes :


« Les arcades du Palais Royal sont toutes garnies de boutiques où l’on vend de fort jolies choses. Il y a surtout un petit corridor tout garni de bouquetières qui ont des fleurs fraîches comme en été. Cela est charmant. »


Le surlendemain grande fête : De l’hôtel de Bayonne où logeaient ces dames, on voyait entrer les masques au bal de l’Opéra, cela leur donna envie d’y pénétrer elles-mêmes. Un beau soir, le 18 février, elles mettent des dominos et des masques, et, accompagnées de M. de Lacorbière, se mêlent à la foule.


« On est surpris en entrant de la beauté et de la singularité du coup d’œil. C’est parfaitement illuminé, les musiciens sont en dominos avec des bonnets. Tout le tour de la salle sont des bancs. On y va masqué pour la plupart, surtout les femmes. On voit des masques de toutes les façons. J’en remarquai surtout deux, dont l’un était comme un chat angora, l’autre était d’un côté habillé en femme et de l’autre en homme. Tous les masques prennent une petite voix pour qu’on ne les connaisse pas, ce qui fait un fort drôle de bruit. Il s’y fait beaucoup d’intrigues, j’en suivis plusieurs, ce qui m’amusa fort, surtout une. C’était une femme masquée poursuivant un homme qui ne l’était pas et lui disant des choses dont il était fort surpris. M. de Lacorbière reconnut le duc de Gèvre et nous le poursuivîmes longtems. On nous avait instruites de ce que nous devions lui dire, il ne pouvait comprendre qui nous étions. Nous fîmes aussi enrager un homme de Genève qui était fort surpris de ce que nous lui disions. Nous nous retirâmes à quatre heures du matin fort enchantées de ce que nous avions vu. »

« Nous ne sommes point sorties les deux jours suivans et le 21 seulement pour passer la soirée chez M. Des Barris. Le 22, nous sommes allées à la comédie italienne où l’on jouait Julie et les Racoleurs, et où l’on dansa de jolis ballets très gais.

« Le 23, nous prîmes une remise pour aller à Vincennes ; on voit d’abord en y arrivant le Donjon dont on a fait depuis fort longtems une prison d’État. C’est un séjour affreux. Tout près de là est le nouveau château qu’a fait bâtir Mazarin et où Louis XV a passé les premières années de sa minorité…

« En revenant à Paris, nous allâmes voir la manufacture des glaces qui est dans le faubourg St-Antoine et un magasin d’ébéniste fameux par les belles choses qu’il renferme. C’est celui d’Héricourt. Nous y vîmes quantité de meubles tous plus jolis les uns que les autres : des chiffonnières, de petits cabarets, de petits secrétaires, etc., etc. On aurait eu envie de se ruiner dans ce beau magasin. Il y a trois chambres pleines. Nous fûmes longtems à tout examiner et rentrâmes fort tard.

« Le lendemain 24, c’était le mardi gras. On ne voit dans tout Paris que des masques et on n’entend que des cris de joie. Au faubourg St-Antoine, il y a une quantité prodigieuse de masques. Tous les gens comme il faut vont s’y promener en carrosse. Je m’y amusai beaucoup. »


Pour le mercredi des cendres, il faut un spectacle sérieux.


« Nous allâmes voir l’Hôtel des Invalides qui a été bâti par Louis XIV, pour servir de retraite aux soldats pauvres et vieux qui ont reçu quelque blessure à la guerre. Il est superbe, situé dans une grande plaine. Avant que d’y arriver il y a une belle promenade plantée d’arbres. Nous y vîmes plusieurs invalides qui jouaient au palet ; d’autres à qui il manquait quelque membre étaient assis au soleil à fumer leur pipe et à parler politique… Plusieurs s’offrirent à nous montrer l’église qui est fort belle, le réfectoire, les cuisines, puis l’école militaire. »


Le lendemain, malgré le carême, on recommence à se divertir ; d’ailleurs le Père n’a-t-il pas autorisé ses filles à s’offrir quelques soirées à la comédie avec leur argent ? Elles profiteront largement de cette permission. Ce soir c’est à l’Opéra qu’elles se rendent.


« Comme je me trouvai un peu loin du spectacle, une dame que je ne connais point me fit demander si je ne serais pas mieux dans sa loge. Je profitai de sa bonté, elle est très aimable. Elle était curieuse de savoir de quel pays j’étais. Je l’amusai en lui contant la manière dont on vit à Genève. » [Cette bonne Parisienne n’était pas la dernière à croire que Genève est un pays de bergers tudesques et à se récrier sur ce qu’un naturel de ce pays ne fût pas vêtu de peaux de bêtes.]

« On jouait Castor et Pollux ; la musique en est belle et expressive, quoique française. On y danse des ballets charmans. Les décorations sont assorties au reste. Mme Arnould, célèbre chanteuse fit le premier rôle, elle chante avec un goût infini.

« Le 27, nous avons soupé chez Mme de la Richardière, rue Coquilière ; c’est une fort aimable dame et son mari est très gai. On nous y a fait beaucoup de caresses. On est très bien dans cette maison sans trop de luxe.

« Le 28, nous allâmes nous promener au Luxembourg. C’est une maison qui a été bâtie par Marie de Médicis, mais que les rois ont abandonnée depuis longtems. Le jardin est une très belle promenade publique où l’on voit des parterres et des bosquets percés de grandes allées… Il y avait assez de monde, toutefois ce n’est pas la promenade à la mode, quoiqu’elle soit fort belle. On laisse voir les tableaux dans le palais deux jours dans la semaine. Ils sont tous excellens. Il serait trop long d’en faire le détail. Il y avait là beaucoup de connaisseurs et d’amateurs, je m’amusai à écouter le jugement qu’ils faisaient sur chaque tableau.

« Le 1er de mars, nous avons dîné chez M. Pelissari avec nos compagnes qui partaient le lendemain ; ce jour-là nous allâmes dîner avec Mme Favre qui était fort triste du départ de ses sœurs. Nous y passâmes toute la journée. Il y vint beaucoup de monde sur le soir.

« Le 4, nous avions passé la soirée chez M. Des Barri ; quand nous voulûmes rentrer dans notre hôtel, on sortait de l’Opéra. Il y avait un monde si prodigieux qu’il nous fut impossible de nous arrêter pour descendre de carrosse. Les gardes françaises qui sont là pour empêcher le désordre poussèrent notre carrosse fort loin. Il nous laissa dans une rue que nous ne connaissions point, il était tard, nous ne savions comment faire. Une marchande de papier qui vit notre embarras nous offrit d’entrer dans sa boutique. C’était une belle dame fort parée, couverte de diamans et qui parlait de tout fort bien. Après avoir causé quelque tems avec elle et acheté de son papier, nous retournâmes chez nous à 11 heures du soir bien contentes d’en être quittes à si bon marché.

« Le 5, nous allâmes passer la soirée chez Mme Du Pan, au Quai de l’École. M. Du Pan, qui est joaillier du duc d’Orléans, nous montra de superbes colliers de diamans qui étaient destinés à Mesdames, je n’ai jamais rien vu de si beau.

« Le 6, soirée à la Comédie française. La salle est aux Tuileries en attendant qu’on en ait bâti une dans le faubourg St-Germain. Il y avait beaucoup de monde et nous ne fûmes pas très bien placées. On donnait l’École des femmes, qui fut jouée on ne peut mieux, puis une petite pièce qui avait été représentée pour la première fois le jour du centième anniversaire de Molière ; elle a été fort goûtée et fut suivie du couronnement de la statue de Molière par Le Kain et par Melpomène que représentait Mlle Raucourt, nouvelle actrice qui fait beaucoup de bruit et qui excelle dans la tragédie. Ce spectacle est un des plus parfaits de Paris pour la quantité de bons acteurs qu’il a, c’est celui qui est le plus à la mode et le plus suivi en hiver ; c’est aussi celui que j’ai le mieux aimé, je voudrais pouvoir y aller tous les jours ! »

« Le 7, nous sommes allées en remise à St-Cloud. C’est une maison de campagne du duc d’Orléans. Les promenades en sont charmantes avec leurs boulingrins et leurs bosquets délicieux. Nous vîmes l’endroit où se donnent les bals de nuit, l’été.

« On dit que ces bals sont la plus jolie chose du monde. Après nous être longtems promenées, nous montâmes au château. Nous eûmes beaucoup de peine à faire sortir le portier de son lit, et comme il ne voulut pas paraître en négligé, il nous fallut attendre patiemment que sa toilette fût faite. Nous eûmes tout le tems de regarder l’extérieur du château qui est très beau. »


Hélas ! ce pauvre palais de St-Cloud dont nous nous souvenons tous, ne voulons-nous pas lui rendre l’hommage d’écouter en entier la description qu’en fait Rosalie dans toute sa splendeur du XVIIIe siècle ?


« Des deux côtés du bâtiment sont deux ailes en avant. Au-dessus de chaque croisée sont des statues et des pilastres. Les grilles qui ferment la cour sont très bien travaillées.

« Enfin le portier arriva paré comme un autel. Nous lui en sûmes fort peu de gré. Il nous ouvrit le château. La première chose que nous vîmes fut un péristile formé de six colonnes. Il y a un grand escalier dont les rampes prennent les deux côtés. Les balustrades sont en marbre. Les appartemens sont charmans. Dans la première antichambre, il y a beaucoup de portraits de famille entre lesquels nous remarquâmes celui de Gabrielle d’Estrée (!) celui de Charles-Quint dans son enfance, ceux d’Anne d’Autriche et de Mlle de Montpensier. Dans la salle du conseil sont celui de Descartes et du duc d’Orléans vivant, et deux meubles anciens, ce sont des espèces de commodes avec des secrétaires dessus, de marbre incrusté. Sur toutes les tables sont de petits bustes de marbre noir qui représentent les empereurs romains. Le portier me prit en grande amitié, il me faisait de beaux complimens et c’était toujours à moi qu’il adressait ses explications. Nous vîmes après cela le salon de Mars, le plafond est d’une superbe peinture. De là on entre dans la grande galerie qui est fort longue et tapissée de damas cramoisi. On y voit des portraits de toute la famille royale depuis Henri IV et la statue de ce roi en marbre blanc.

« Nous pûmes voir l’appartement du duc d’Orléans. Dans la première chambre, il y a une tapisserie qui était ployée dans des couvertures, le fond en est de jais blanc avec des broderies en chenille, ce qui est superbe. La duchesse d’Orléans l’a faite en partie. Le salon est fait à la chinoise. L’appartement de la duchesse de Chartres est aussi très joli, sa salle à manger est boisée et vernie en jaune avec de petits tableaux chinois enchâssés. Le tout est très singulier et élégant.

« Après avoir tout vu, nous allâmes dîner chez un des Suisses du duc d’Orléans qui tient une auberge dans le village de St-Cloud ; nous mangeâmes d’excellentes anguilles, puis nous nous promenâmes dans le village et revînmes en carrosse par le Bois de Boulogne.

« Le 9, nous allâmes prendre Mme Favre pour faire à pied quelques emplettes. Nous passâmes devant la superbe colonnade du Louvre. On ne peut rien voir de si beau pour l’architecture, et devant, on voit une quantité de guenilles, de morceaux de toutes couleurs que l’on vend. C’est là que se tient la foire aux guenilles. Cela fait un contraste singulier avec le palais.

« Puisque je parle de cette foire, je veux dire un mot de la quantité de choses de ce genre que l’on vend à Paris. Il y a des boutiques où l’on pourrait entrer nud et sortir habillé de pied en cape. Il y en a d’autres où l’on ne vend que des morceaux de toile pour raccommoder du linge. Il y a dans toutes les rues de petites tables où l’on vend des tranches de bœuf, des cuisses de volaille toutes cuites, etc. Il y a aussi un homme qui vend de la soupe dans une marmite. On voit dans les rues des tables couvertes de portraits de famille à vendre, etc. Enfin il n’y a rien qui ne se vende à Paris.

« Nous fûmes sur le quai des herbes qui est à côté du Pont-Neuf. C’est là qu’on vend toutes sortes de plantes, de graines, d’oignons de fleurs, etc. Ma grand’mère fut longtems à faire ses emplettes et pendant ce tems nous nous promenâmes sur le Pont-Neuf et sur les quais, nous allâmes acheter des oranges autour de la statue de Henri IV. Sur le Pont-Neuf, il y a une quantité de baraques de bois dans lesquelles on vend des oranges. De là nous allâmes dans le magasin de M. Romilli [le grand-père de Mme Cavaignac] voir plusieurs belles pendules qu’il fait pour la cour.

« Le 13, il y eut une assemblée chez Mme Favre avec de fort aimables gens, entre autres Mme la comtesse de Caux, M. d’Alainville, etc. Je m’y amusai beaucoup, on était une quinzaine de personnes. Le lendemain nous allâmes voir le palais royal qui est vis-à-vis de l’hôtel où nous logeons. C’est là qu’habite le duc d’Orléans, c’est un palais très grand et superbe. Il est composé de plusieurs cours reliées par une quantité de corridors tout garnis de boutiques où l’on vend toutes sortes de jolies choses. Ici, tous les vestibules des maisons royales sont garnis de marchands. C’est comme cela au Luxembourg, au Louvre, au Palais Bourbon, etc. Le grand escalier est superbe. [Suit toute la description de ce palais qu’on peut retrouver facilement ailleurs.]

« Comme il faisait beau tems, nous sommes allées nous promener dans le jardin. C’était à la sortie de la messe, il y avait tant de monde qu’on pouvait à peine passer. Comme on porte à présent le deuil du roi de Sardaigne, tous ces habits noirs faisaient un effet singulier.

« Nous sommes entrées dans un caffé que l’on appelle le Caveau, il est renommé pour ses glaces ; nous en mangeâmes de délicieuses. Il y a des chambres exprès pour les dames et, tout autour du caffé, de jolies boutiques de bijoutiers.

« Le 16, nous allâmes avec Mme Favre à l’Abbaye St-Antoine pour faire visite à Mlle Favre qui y est en pension. C’est une demoiselle dont le père était protestant et Genevois et la mère catholique. Mlle Favre a suivi la religion de sa mère. Elle est fort riche, fort jolie et fort aimable, et elle doit épouser un grand seigneur. Nous ne la trouvâmes pas. J’avais grande envie de voir l’intérieur du couvent, mais cela n’est pas possible. C’est une abbaye royale dont l’ordre est fort sévère. Je me contentai de regarder à travers la grille du parloir. Je vis passer l’abbesse qui était habillée de noir et avait une croix d’or sur la poitrine et un livre à la main. Elle récitait tout haut des prières.

« Un moment après il vint des maçons, on leur ouvrit la porte. Comme celle du jardin est vis-à-vis, j’en vis un morceau qui me donna grande envie de voir le reste. La portière me refusa la permission de m’avancer jusqu’à la porte du jardin, mais elle l’ouvrit tout à fait et je vis une grande partie du jardin. Il est superbe, il a quelque chose de désert et de sauvage qui me plut beaucoup. Je ne pouvais pas me lasser de le regarder et je compris un moment comment on peut oublier le reste du monde dans une aussi belle solitude. La portière est une jeune personne extrêmement belle ; elle avait quelque chose de triste et de languissant qui la rendait fort intéressante.

« Nous restâmes encore un moment dans la cour de l’abbaye pour voir passer Mme la princesse de Lamballe que son carrosse attendait. Elle est en pension dans l’abbaye. Nous eûmes tout le temps d’examiner son carrosse qui est très doré et orné, il avait six beaux chevaux dont les harnais étaient cramoisi et or. Elle sortit enfin suivie d’une dame et de plusieurs pages. Elle est fort jolie, elle était très parée et nous salua très poliment. Nous remontâmes en carrosse et retournâmes chez nous où nous eûmes du monde à passer la soirée. Le lendemain nous étions invitées dans une assemblée chez M. d’Arbonnier qui est un vieux général fort riche. Nous arrivâmes à la rue St-Louis dans un assez bel hôtel et nous fûmes très bien reçues. Mme d’Arbonnier est fort âgée et dévote, mais pour entretenir la gaîté dans la maison il y a une Mme Dubois qui est une jeune veuve fort jolie et qui est comme la maîtresse de la maison. Il y avait beaucoup de monde entre autres une Mme de Segni fort jolie et aimable. M. d’Arbonnier est encore fort galant, malgré ses quatre-vingt-deux ans. Il me parla beaucoup de ma famille qu’il connaît, surtout de mon oncle d’Hermenches. On joua, on fut fort gai. À huit heures, Mme Dubois envoya avec beaucoup de douceur coucher Mme d’Arbonnier. Quand elle fut loin la gaîté augmenta, car son air grave et dévôt en imposait. Nous nous retirâmes à dix heures.

« Le 19 mars, nous sommes rétournées aux Français, il y a eu assez de monde. On a donné les Horace et les Curiace, tragédie de Corneille. Elle fut jouée dans la perfection, excepté par celui qui faisait le premier rôle et qui était la doublure de Le Kain[22]. Brisard et Molé firent les deux autres, ce sont deux acteurs excellens, surtout Brisard, il m’a fait une impression que je ne puis dire. Mme Dumenil[22] et Mme Vestris remplirent les deux premiers rôles de femme supérieurement. »


Et puis vient une petite phrase mélancolique :


« Comme nous nous préparons à partir, c’est vraisemblablement la dernière chose que nous verrons. »


Le 20, on fait des visites d’adieux à toutes les connaissances, et le 21, on se met en route.


« Nous sommes parties à 9 heures du matin en poste, nous avons couché à Fontainebleau, à Vermenton, à Dijon, à Mâcon. Dans cette ville, nous sommes arrivées fort tard et avons soupe avec tous les voyageurs, il y en avait de toutes sortes, des prêtres, des dames, un charlatan et sa femme qui avaient de plaisantes mines. Le lendemain 25, nous sommes parties de bon matin et arrivées à la Voulte à 11 heures du soir.

« À la Voulte, tous les gens de l’auberge étaient profondément endormis, nous eûmes beaucoup de peine à nous faire ouvrir, et pour surcroît de malheur, il n’y avait rien du tout à manger qu’un bouc qui puait beaucoup et qu’on voulait absolument mettre à la broche.

« Le 26, nous sommes arrivées à St-Jean à 5 heures, fort heureusement. J’ai fini ma relation de voyage. »

Oui, le voyage à Paris est fini, et c’est grand dommage.

Les jeunes filles revirent peut-être avec quelque mélancolie les tours de St-Pierre, car elles sentaient que le temps de s’amuser était passé. Tôt après la naissance du cinquième enfant attendu, il faudrait s’installer définitivement au foyer paternel, et l’expérience faite l’été précédent n’était guère de bonne augure.

Il faut le dire, depuis la mort de leur mère, Rosalie et Lisette avaient été passablement laissées à elles-mêmes, dans les intervalles entre les soufflets et des gronderies grand’maternelles, et, durant ce temps, elles avaient contracté des habitudes de désordre qui pouvaient bien désespérer leur belle-mère passionnée d’ordre et d’élégance.

Ce mot de soufflet qui vient d’échapper à notre plume a peut-être étonné, choqué quelque lecteur. L’acte était pourtant familier à la fin du XVIIIe siècle, comme moyen d’éducation. Les grand’mères en particulier en usaient volontiers.

Dans la biographie de M. Albert Gallatin, compatriote et contemporain de Rosalie, nous lisons l’anecdote suivante, qui, s’il faut en croire la renommée, eut un effet décisif sur la carrière du dit Gallatin.

Ayant perdu son père de bonne heure, l’enfant fut élevé par une parente qui était en même temps amie de sa mère, Mlle Catherine Pictet. Il allait souvent à Pregny chez ses grands-parents et sa grand’mère, très liée avec le landgrave de Hesse, désirait voir son petit-fils prendre une commission de lieutenant-colonel dans les troupes de ce prince. Mais à la proposition qui lui en fut faite, le jeune homme répondit très vertement que « jamais il ne servirait un tyran ». C’était peu poli. La grand’mère se fâcha comme elle en avait le droit, et… « she gave me a cuff » raconta beaucoup plus tard le jeune impertinent, ce qui en français signifie : « elle m’administra une taloche ». Quelques mois plus tard les amis du jeune homme apprirent qu’il avait mis l’océan entre sa famille et lui, et qu’il abordait en Amérique où l’attendait une existence d’abord difficile, plus tard brillante.

D’autre part, nous lisons dans une lettre de Rosalie à son frère Charles quelques vingt ans après l’époque où nous en sommes.


« Te souviens-tu du soufflet que ma grand’mère Pictet te donna un jour, que tu te trouvais joli devant la glace de St-Jean ? » Rosalie aurait pu en citer bien d’autres.


Quoi qu’il en soit, revenons à nos fillettes et à leur manque d’ordre et de propreté qui désolait leurs parents. Un jour en particulier, après le séjour à Paris, il paraît que la tenue de ces demoiselles avait à un tel point laissé à désirer que le lendemain elles reçurent la réprimande qui suit :


« Je suis bien fâché, mes chères filles, de ne vous avoir point vues hier. Quand vous venez, je voudrais que ce fût le matin et que nous pussions être ensemble quelques moments ; vous pourriez venir à pied, et je vous renverrais en cabriolet. Votre maman m’a remis la note de ce que vous avez fait et lu, je vous prie de continuer… Je voudrais, chère Rosalie, que tu repassasses un peu ton arithmétique… Je vous supplie aussi de ne pas négliger votre habillement. Que vos souliers soient toujours bouclés, vos bas propres et attachés, que vos jupes ne traînent pas, que votre mouchoir soit arrangé, que vos têtes ne soient point échevelées, que vous soyez propres et lavées, et que vous n’ayez pas l’air de galopières des rues[23]. »


N’entendez-vous pas le récit justement indigné qu’avait fait la belle-mère à son mari sur l’aspect de ses jeunes et peu attrayantes belles filles ?

Il y avait de quoi fâcher un père amoureux de perfection, et très soigneux de la réputation de sa famille.

Voyant que ses premiers avertissements n’avaient pas eu raison de cette négligence, il se décida à prendre de sérieuses mesures avant de rappeler ses filles à son foyer. Après avoir mûrement réfléchi, il écrivit à celles-ci une lettre qui est restée dans la famille et que nous transcrivons en partie, ce document jetant un jour intéressant soit sur le caractère de nos personnages, soit sur ce qu’était à cette époque l’intérieur d’un ménage.


« Voici ce que je demande de ces demoiselles, si elles veulent me rendre la vie supportable.

« 1° Qu’elles soient toujours propres et rangées sur elles-mêmes sans qu’on le leur dise jamais et qu’en général elles soient toujours mises le mieux possible, soit en déshabillé soit habillées ; point de tabliers sales et déchirés, point de souliers en pantouffles, point de cheveux gras et traînans. De l’ordre et de la propreté partout.

« 2° Je ne veux donner de l’argent que lorsqu’on m’en demandera, et que celui que l’on dépensera soit écrit et son objet indiqué d’avance…

« Ce qui m’a vivement affligé jusqu’à présent, c’est la manière d’être de ces demoiselles dans la maison, sans intérêt pour ce qui s’y fait. Il faut que tous les mardis et vendredis soir l’une d’elles s’informe si le marché a été ordonné [par la belle-mère]. S’il ne l’a pas été, elles verront avec la cuisinière ce qu’il y a à acheter. Au retour du marché, elles sauront le prix de ce qui a été acheté et m’en rendront compte, le tout sans contrarier les ordres qui auront été donnés [toujours par la belle-mère] et seulement par voie d’information comme des demoiselles qui s’intéressent à la chose et non pas comme de petites filles qui veulent faire les maîtresses. Quand il y aura du monde, elle laisseront ordonner leur mère, elles tâcheront seulement de s’informer de tout, de penser à ce qui peut être oublié et à donner tous les secours possibles. Tout cela se passera entre elles et moi, sans faire ny contradiction ny opposition, et sans se faire valoir.

« Une demoiselle veillera sur le pain qui se fait dans la maison, le blanc et le noir, et tâchera de le faire faire à propos ; tous les quinze jours au moins on me rendra compte de la farine. Il en sera de même du bois, du pigeonnier, de la chambre à fruits, du jardin d’hiver, etc. Tout cela peut se faire sans peine, sans beaucoup de tems, et par manière de conversation d’elles à moi. »


Oui, mais, dira quelque jeune lectrice, tout cela est bien sévère pour des enfants de 14 et 15 ans. Aura-t-on le temps d’être jeune en ayant tant à penser, de rechercher les plaisirs généralement goûtés à cet âge ? Patience, ce chapitre-là n’est pas oublié non plus, nous y arrivons.


« Ce que je recommande particulièrement à ces demoiselles, c’est de penser à leurs plaisirs, et à se divertir tant qu’elles pourront. Je leur conseille beaucoup de ne pas courir après une société. Elles peuvent tout de même se faire des amies, en avoir quelques-unes le dimanche, se pourvoir d’un goûter qui n’inquiète point les domestiques, donner quelques après-midis, même retenir à souper quand nous souperons dehors, enfin avoir l’esprit de se divertir et de s’amuser sans déranger la maison ; je leur promets qu’elles n’auront que des secours à cet égard, surtout si elles ont avec moi confiance et amitié.

« Je leur demande avec instance de penser à leur santé. Sans faire les flairons et les plaignantes, on peut prévenir les maux et se faire du bien… Le thé et le caffé leur sont pernicieux et particulièrement défendus par les médecins, surtout pour le premier déjeuner. Il faut donc qu’elles cherchent d’elles-même à s’en priver, au moins encore quelques années, et se faire des déjeuners qui leur conviennent. Attendre la faim et du pain et de l’eau serait tout qu’il y aurait de plus sain, mais comme ce serait bien frugal pour de jeunes demoiselles, qu’elles y joignent des échaudés, des croquets, des biscuits, du vin de liqueur, des œufs frais, rarement du beurre frais, enfin dans ce genre ce qu’elles voudront, pourvu qu’elles aient le soin et l’adresse de s’en pourvoir sans attendre l’heure du matin, et que tous les matins on ne soit pas dans l’embarras et dans l’ennui de savoir avec quoi ces demoiselles déjeuneront. Pensée, prévenance et raisonnement, c’est à quoi il faut absolument se former. »


Heureusement pour ces jeunes âmes, la passivité de la mère de famille devait beaucoup aider au développement des qualités sus-nommées !


« Ce n’est qu’après que ces demoiselles auront fait tout ce que j’indique ici que nous pourrons penser à quelques lectures utiles. Ces demoiselles ont certainement besoin d’instruction, mais le plus pressé est de sortir du désordre et de l’état pénible dans lequel nous avons vécu jusqu’à présent, d’ailleurs, il n’y a que l’amitié qui puisse instruire… Encore un coup, j’aime mes filles. Je voudrais ne plus parler de ce que je dis ici et le voir exécuter sans paroles inutiles. Je demande seulement avec instance que mon bonheur soit quelque chose pour des filles que j’aime et que je voudrais voir heureuses au dépend de ma vie. » Fin.


On se représente l’effet que dut produire cet écrit en arrivant à St-Jean.

Toutes les visites faites à la rue de l’Hôtel-de-Ville n’avaient pas été aussi néfastes que celle où les souliers non bouclés, les cheveux mal coiffés avaient produit un si mauvais effet. On l’aimait tendrement ce père si sensitif, si dévoué, et puis après tout, où est la place d’une jeune fille sinon au foyer paternel ?

— Ah ! si nous pouvions être heureuses comme nos amies, avoir une tendre mère qui nous reprendrait avec affection, s’égaierait de nos joies ! L’été dernier, à Lalex, ne s’est pas si mal passé, pourquoi n’en serait-il pas tout aussi bien maintenant ?

— Oui, mais, que de choses il réclame de nous ce bon Père ! que d’autres il nous reproche ! Avons-nous donc été aussi égoïstes, aussi négligentes qu’il le dit ?

Le cœur sensitif de Lisette en est tout impressionné.

— Pauvre Père, dit-elle, il n’est pas trop heureux. Oui, je veux faire mon possible pour lui procurer du bonheur. Rosalie, toi qui sais si bien écrire, vite envoie-lui un mot bien tendre, bien affectueux.

Rosalie est émue aussi.

— Oh ! comment a-t-il pu croire que nous ne l’aimions pas, ce délicieux Père, le plus charmant des hommes ! Hélas ! nous seules sommes à blâmer, mais je vais laisser parler mon cœur et tout sera oublié.

Une bonne petite lettre où se mêlent le respect et l’affection est écrite, expédiée, et rencontre un accueil favorable. Le lendemain Rosalie reçoit les lignes suivantes :


« Ta réponse, ma chère fille, m’a touché jusqu’aux larmes, elle est dictée par un cœur tendre et éclairé et c’est ce qu’il fallait au mien. Confirme-toi dans cette manière de sentir et tu seras plus heureuse qu’avec la beauté et les attraits. Mon but était bien de te faire réfléchir, ton esprit fera le reste. Mon cœur sera toujours près du tien pour t’aider et pour t’écouter…

« Je voudrais bien savoir quand vous nous reviendrez, tâche de l’apprendre de ta grand’mère sans la heurter. Il faut, je crois, vous faire des robes pour cet hiver. J’irai à Lalex à la fin de ce mois et je voudrais qu’une de vous vînt avec moi. Qu’en pensez-vous ? Je me réjouis bien de consulter mes amies sur tout ce que j’aurai à faire. Adieu mes chères filles. Votre maman vous dit mille tendresses, elle voudrait avoir le corps [corsage] ou la personne de Lisette pour lui faire sa robe et son mantelet[24]. »


Peu après, les jeunes filles vinrent s’installer chez leurs parents ; Lisette accompagna ensuite son père aux vendanges ; et il faut croire que la pauvre enfant qui plus tard devait devenir dévouée et généreuse à l’excès, ne sut pas tenir les promesses que lui avait arrachées un mouvement d’attendrissement, car l’hiver suivant M. de Constant se décida à l’envoyer dans un pensionnat, à Payerne.


« Tu es donc bien en colère, ma chère fille, écrit-il à Rosalie, contre cette invention de Payerne, je te le pardonne. Ne va pas croire je te prie, que je me sois laissé mener par personne. Qu’est-ce qu’il importe à mon frère d’Hermenches où seront mes enfans ? Je me suis décidé tout d’un coup parce que j’ai vu que Lisette était toujours au même point et prend de plus un caractère concentré, taciturne, triste qui devient insupportable. Veux-tu que je la laisse croupir dans ces défauts et venir à vingt ans sans avoir fait ce que je crois nécessaire ? Avoue qu’il y a plus de générosité à ne pas se rendre aux tendres et bonnes raisons de notre chère maman, ny aux petites larmes de ses chères filles, ny aux grands cris de la grand’mère Pictet, née Cramer, ny à l’avarice qui dit aussi tout bas que cela coûtera beaucoup, que peut-être il faudra vendre le cabriolet. Je ne te dis que la plus petite partie de mes raisons et pourtant je suis sûr que tu vois déjà la pauvre Lisette faire son paquet avec moins de répugnance. Je vois déjà à un an ou deux d’ici une grande et belle reine qui sera gaie et naturelle, prévenante et nous charmant tous, je la vois reçue avec tendresse par une blonde à l’air fin, à l’esprit vif et cultivé… Ma chère Rosalie, prie Dieu que je ne me trompe pas[25]. «


La « blonde à l’air fin » s’accommodait assez bien pour le moment avec sa belle-mère. Elle l’entourait de dévouement et lui adressait même des vers de sa façon pour lui exprimer son affection. Dans la lettre citée plus haut :


« Je sais, lui dit son père, que tu as bien témoigné de l’amitié à ta maman, que tu l’as soignée, aidée, qu’elle est bien contente de toi, qu’elle t’aime comme sa fille et son amie. Je t’en remercie les larmes aux yeux. Tâche un peu de prendre son air serein et noble : c’est l’air le plus aimable et le plus attrayant chez les femmes. Son esprit et son cœur s’accordent à répandre autour d’elle quelque chose qui m’a toujours charmé et prouvé qu’il ne faut pour cela ni l’esprit de Voltaire ni la beauté de Vénus.

« C’est fort joli à toi de penser à distraire cette pauvre maman. Tout irait bien si les vers étaient meilleurs, et j’en prends occasion de te dire que puisque tu as des dispositions à rimer, il faut t’en occuper comme de tout autre talent. Exerce-toi souvent et cherche à former ton oreille, lis des livres élémentaires de poésie, il y en a beaucoup dans la bibliothèque de St-Jean. Tu peux acheter un dictionnaire des rimes. Enfin, je voudrais aussi te voir chercher plus les pensées que les rimes ; quand on n’a point d’idées il ne faut point de vers. Quand on en a une un peu poétique, elle est bientôt rimée avec de l’oreille et de l’habitude. Seulement on croit souvent en avoir là où il n’y en a point. Pour en être sûr, il faut la rendre clairement en prose. Quand il n’en vient point, il faut tricoter son bas ou jouer du clavecin. Par exemple, tu veux exprimer à ta maman ce que tu sens pour elle… etc., etc. »


Voilà un père qui comprend ses devoirs, et qui, à propos d’une gentille pensée d’une jeune fille envers sa belle-mère sait lui administrer une bienfaisante leçon.

Ce dut être cette année là que Rosalie fit son instruction religieuse. On sent l’influence des enseignements chrétiens dans les efforts de notre catéchumène pour complaire à ses parents. Quarante ans plus tard, à propos de la réception d’une de ses nièces, elle rappellera ainsi ses impressions de jadis :


« C’est un tems intéressant et important dans la vie qu’on aime à se rappeler ; c’est alors qu’on réfléchit, qu’on met de l’importance à ce que l’on fait. J’ai encore la lettre que notre bonne grand’mère m’écrivit lors de ma réception et je me rappelle tout ce que j’éprouvais. Mes sentimens et opinions sur la religion sont les mêmes depuis le tems où cette bonne grand’mère me l’a mise au cœur et fait aimer et où mon Père m’a donné des instructions raisonnables, fortifiées et complétées par celles de la première communion. L’éducation peut beaucoup, je crois, pour changer l’envie de faire effet en désir de plaire. »


Victor, le cinquième enfant, était né le 22 septembre 1773, et cet aimable petit être fut un rayon de soleil au foyer des Constant et devint un lien précieux entre les parents et les enfants aînés.

À partir de ce moment, nous ferons de fréquents emprunts au charmant Journal que nous avons déjà cité, et que, bien des années plus tard, la sœur aînée rédigea sur la demande de ce même Victor, afin de rappeler son enfance envolée. Nous ne pouvons résister à l’envie d’en citer ici les premières pages.


« Quelle douce tâche tu me donnes, cher Victor, de rappeler les tems de ton aimable enfance, ces tems de vifs sentimens et de vive jeunesse où les impressions sont légères, le plaisir facile et où le mal s’oublie si vite. Il me faut abréger et ne pas faire un poème sur la jeunesse, mais à mon âge les souvenirs sont la meilleure partie de la vie ; c’est pour mon plaisir (car ma mémoire n’en avait pas besoin) que je suis allée fouiller dans une caisse au galetas où j’ai retrouvé nos plus anciennes lettres. J’y ai pris tant d’intérêt que le moment de commencer celle-ci en a été retardé de bien des jours. Oh ! comme nous nous aimions ! comme nous aimions notre bon Père ! Quel pouvoir moral il avait sur nous, comme il savait nous faire passer de la crainte à la familiarité. Nous pleurions quelquefois, mais comme nous riions de bon cœur avec lui. Son esprit resté si jeune animait les nôtres. Souvent il était le plus enfant, mais toujours le plus spirituel et le plus aimable. »


À partir de cette époque, Samuel et sa famille allèrent presque chaque année passer quelques mois d’hiver à Lausanne chez la bonne générale. En 73-74 Rosalie était la seule à accompagner ses parents avec le petit frère, puisque Lisette était à Payerne, chez Mlle Varnery, et les frères aînés à Coire.


« Tu ne pouvais juger encore de tous les agrémens de ce séjour, moi non plus, mais bien de la bonté de ma grand’mère dont j’étais la filleule et la favorite. Tu étais aussi son filleul, j’étais traitée sévèrement, reculée pour mon âge. Le monde et ses plaisirs n’existaient pas pour moi, mais je me souviens de celui que j’avais à te voir dans les bras de ta belle nourrice ; celle de Philippine [de St-Cierge] l’apportait souvent. Vous vous battiez, vous jouiez ensemble comme deux petits chats.

« Au printems, nous allâmes nous établir à Lalex, séjour heureux dont j’aime le souvenir[26]. »


Ailleurs, dans l’autre journal, qui n’était pas destiné au fils de la belle-mère, Rosalie parle ainsi de cette saison passée à Lalex :


« Déjà bien des chagrins nous troublaient, cependant j’y passai encore des momens heureux. Une noce est un événement qui intéresse beaucoup une fille de 14 ans [elle en avait bel et bien 16] et celle de Mme de Corsy me procura bien du plaisir[27]. »


Mme Pictet se mourait et appelait auprès d’elle ses petites-filles. M. de Constant ne voulut pas interrompre l’éducation de Lisette qui se poursuivait à Payerne, mais il envoya sans tarder sa fille aînée à St-Jean et la pauvre enfant passa là un temps triste et fatigant. Son père lui écrivait des lettres assez tendres et se voyait obligé de lui recommander de ménager sa santé : « Point de fruit crud, nigaude ! » et de ne plus se lever à cinq heures du matin pour faire des lectures sérieuses :


« Laisse cette logique et cette théologie ; au lieu de lire, dors, et si tu as absolument du tems, prends St-Évremond, ou Voltaire, ou les Caractères de Labruyère et de Théophraste, ou quelques journaux, mais encore un coup, j’aime mieux que tu dormes. Je frémis aujourd’hui de cette opération, écris-moi un mot samedi, je t’en prie. Tu ne me dis point si ta grand-mère parle de moi, si elle demande toujours Lisette. Tous ceux qui m’écrivent de Genève me disent du bien de toi.

« Tu écris assez bien, mais évite les répétitions, évite aussi les mais et les car et les et. On peut presque toujours les retrancher sans nuire au sens. Il ne faut pour cela qu’un peu d’attention[28]. »


Malgré ces mais et ces car, nous donnerions plusieurs des lettres paternelles pour quelques billets de Rosalie à cette époque. En effet, depuis ses tablettes sur Paris, nous ne possédons rien d’elle jusque vers l’année 1787 et c’est grand dommage. Une modestie que nous nous permettons de trouver déplacée lui a fait détruire plus tard tout ce qu’elle a retrouvé écrit de sa main dans les papiers de son père. S’était-il pourtant assez donné de peine ce bon père, pour former le style de ses enfans ? Voici ce que dira Rosalie vingt-cinq ans plus tard à propos d’une lettre de petite fille qu’elle avait reçue :


« L’essentiel en écrivant est de mettre dans ses lettres l’esprit et le sentiment qu’on a, de dire ce qui peut intéresser votre correspondant et non des lieux communs, des banalités pour avoir plus vite fini. Il n’y a pas une petite fille qui ne demande pardon de son barbouillage ou de sa bêtise. Cela remplit toujours une ligne. C’était pour nous faire sortir de cette route que mon Père, à 14 ou 15 ans, nous dictait nos lettres[29]. »


Mais nous sommes bien loin de Mme Pictet qui s’en allait mourant dans des souffrances terribles.


« Nous perdîmes ma grand’mère, reprend Rosalie, en automne 1774. St-Jean qu’elle nous laissait fut remis à mon Père jusqu’à notre majorité. Il se faisait un bonheur d’habiter ce charmant séjour où il avait passé les premières années de son premier mariage ; et dans l’intérêt de ses enfans, il le remit dans le meilleur état possible. Nos frères revinrent de Coire en automne. Mon Père croyait n’avoir pas de tems à perdre pour les faire entrer dans la carrière à laquelle chacun d’eux avait été destiné dès sa naissance. Pour Juste c’était le service de Hollande où, depuis le roi Guillaume III, notre famille avait été honorablement représentée. En profitant des privilèges accordés aux Bernois, mon frère pouvait espérer la possession d’une compagnie suisse avant l’âge de trente ans. »


Après avoir été admis à la communion, Juste partit pour la Hollande à l’âge de quinze ans et demi. Il devait y être reçu par son oncle et parrain, M. Juste de Constant, le père de Benjamin, qui était en possession d’une compagnie dans un régiment suisse au service des Pays-Bas.


« Quant à Charles, son Père, rompant avec les traditions de la famille, le destinait au commerce. Il passa à peu près un an avec nous, le plus longtems qu’il lui fût donné pour goûter les joies du foyer jusqu’au jour où il en posséda un à lui. Son Père était alors son professeur, mais Charles qui fut toujours d’une nature sociable et enjouée, trouvait le tems, à côté des heures d’étude, de s’ébattre avec ses sœurs et ses amis. Sa belle-mère le fit admettre dans une Société du dimanche, grâce à laquelle il fonda de solides amitiés genevoises.

« En juin 1776, à l’âge de treize ans et demi, il partit pour une pension aux environs de Londres, où il devait apprendre l’anglais[30]. »

« Ta mère, d’une santé délicate, lisons-nous dans le Journal à Victor, passa tout l’hiver 1776-77 dans son lit, de sorte que notre Victor était presque tout à ses sœurs. Lisette [revenue de Payerne] lui préparait de bons goûters et moi de petits sermons et des chansons. »


Les deux sœurs allaient aussi se divertir un peu chez les bons amis et parents de Lausanne. C’est là que leur fut adressée la lettre suivante :


« À Mademoiselle R. de Constant, chez Madame la générale de Constant, à Lausanne.

« De St-Jean. Je me réjouis, mesdemoiselles, que nous soyons réunis, j’espère que nous ne serons plus malheureux ensemble, que j’aurai des filles qui me feront du plaisir, qui m’éviteront des chagrins, qui seront propres, rangées, intéressantes, charmantes. Je suppose que vous ne pensez pas à revenir cette semaine, j’ai les charpentiers, votre chambre n’est pas encore raccommodée et je n’ai ici que la cuisinière et le valet. Dites à ma mère que nous serons fort heureux de l’avoir avec nous tout l’été, et aussi longtems qu’elle pourra. Ma femme veut rester en ville jusqu’à la fin du mois.

» Je vous suis bien obligé du détail que vous me faites de cette comédie, mais permettez-moi de vous dire que cette bonne volonté manque de tact. Je suis charmé que vous l’ayez vue, qu’elle vous ait amusées, mais pour la comédie que fait Mme de Nassau ou d’autres, cela ne me fait pas la moindre des choses. Ce qui m’en aurait fait, c’est si vous m’aviez parlé de la santé de votre sœur, de son silence, son humeur, la vôtre, enfin ce que vous auriez voulu sur mes filles. Dans les relations de Père et d’enfans, les objets étrangers ont bien de la peine à n’être pas insipides, il faut les garder pour les amis, ainsi que la pluie, le beau tems et les lieux communs. Je vous dis ceci, parce que vous avez manqué votre objet et que je regrette la peine que vous avez prise. De plus c’est une chose qui vous manque encore beaucoup que le tact. Vous remettrez cet almanach à mon frère d’Hermenches en lui disant mille choses ainsi qu’à madame. S’il n’en a pas besoin et que vous ayez quelque amoureux au service de France donnez-le lui[31]. »


Voilà des filles bien averties de ce que c’est que le tact.


« M. d’Hermenches[32] s’était remarié, nous dit sa nièce, à l’âge de 55 ans, à une riche veuve du Hainaut, catholique, nommée Mme de Preseau, bonne femme, d’un caractère gai et aimable[33] ».


Cet almanach qu’envoyait Samuel à son frère était son œuvre. C’est la première en date, mais non la plus intéressante. Pourtant si l’on pouvait retrouver un de ces calendriers ou almanachs composés à un point de vue économique et agricole, la trouvaille ne serait pas sans une certaine valeur documentaire.

Quand St-Jean fut prêt, les Constant renoncèrent à l’habitation en ville. À l’égard des plaisirs de la société, c’était un sacrifice et il fallait s’accoutumer à une vie assez retirée.


« En hiver, nous dit Rosalie[34], les portes de Genève étaient irrévocablement fermées à 4 1/2 heures, aussi nous en étions comme à plusieurs lieues. Quelques voisins seuls nous restaient, les Tronchin aux Délices, les Gallatin à Pregny. Nos visites chez eux étaient coupées de quelques voyages à Lausanne et surtout de séjours de nos parens. Notre bonne grand’mère vint toutes les années jusqu’à l’avant-dernière de sa vie. Mme de Charrière [qui avait été Mlle de Saussure de Bavois] cousine germaine et intime amie de mon Père, faisait notre bonheur quand elle arrivait. Son activité, sa gaîté animait tout…

« Je crois voir encore mon Victor courir sur la terrasse de St-Jean en petite robe brune, un jour que l’Empereur Joseph II vint s’y promener. C’était un beau jour de l’été 1777. Il n’était point attendu, et, poursuivi, excédé par la foule, il parut respirer avec plaisir dans une demeure dont le propriétaire, par déférence, n’eut point l’air de le reconnaître. Sa visite fut agréable, mais au bout d’une heure, les importuns forcèrent les portes. Un syndic, sans égard pour son incognito, vint lui dire avec de grandes démonstrations de respect : « Votre Majesté est le cinquième empereur que nous ayons l’honneur de voir dans notre ville. » — « Puissiez-vous vivre assez pour voir le sixième », dit Joseph, et il partit ».


La liste serait longue de toutes les célébrités, têtes couronnées, auteurs, poètes qui visitèrent cette terrasse de St-Jean, tant à cette époque-là que plus tard, lorsqu’elle fût la propriété de Charles. C’était le point de vue à la mode, le but des cochers, comme ils vous conduisent maintenant à Chambésy, Ferney et Bessinges.

Quoique moins intimes qu’autrefois, les Constant avaient conservé des rapports avec les habitants de Ferney, témoin la lettre suivante de Mme Denis à Rosalie. Cette lettre est en elle-même peu intéressante, mais il est assez piquant de se rappeler en la lisant que celle qui l’écrit n’aurait pas craint de devenir la belle-mère de sa présente correspondante.


« Le 29 novembre 1777. — Je vous envoie, mademoiselle, les trois petites pièces de vers que vous me demandez. Pardon si je n’ai pas rempli plus tôt ma promesse, mais je n’avais point de copiste.

« Si je n’avais pas à faire à des paresseux, j’aurais eu l’honneur de voir madame votre mère et de vous porter moi-même ces vers, mais nos nouveaux mariés se lèvent si tard, et les jours sont si courts qu’il nous est difficile de sortir dans cette saison. Dites à monsieur votre Père des choses bien tendres pour moi, et ne doutez pas de l’inviolable attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être, mademoiselle, votre très humble et très obéissante servante[35],

« Denis ».

Les années ont passé ; Rosalie est bien près maintenant de compter vingt printemps. Vingt ans, c’est l’âge où une jeune fille devient intéressante à ses propres yeux comme à ceux de son entourage ; c’est l’âge où l’on veut jouir de l’existence, où l’on rêve de s’amuser. Le milieu que fréquentait à Genève les Constant n’offrait guère d’éléments jeunes et gais. À partir de ce moment, quand notre Rosalie voudra du plaisir, c’est plutôt à Lausanne qu’elle ira le chercher, au milieu d’un joyeux essaim de cousins, de cousines et d’amies. Tant qu’elle habitera St-Jean, elle ira presque chaque hiver passer quelque temps chez la bonne amie Charrière dont nous l’avons entendue parler tout à l’heure, et qui fut toute sa vie la providence de Samuel et de ses enfans, leur Ange, comme ils l’appelaient en jouant sur le nom d’Angélique qui était le sien.

Ce sera chez elle aussi que vingt ans plus tard Rosalie, battue par l’orage, viendra chercher un abri.

Dans une biographie de Rosalie écrite en 1840 par Mlle Herminie Chavanne, nous trouvons les lignes suivantes décrivant le logis de notre Ange :


« Mme de Charrière habitait une petite maison située à la descente d’Ouchy. Elle l’avait nommée Chaumière ; l’habitation voisine qui lui appartenait aussi portait le nom de Petit-Bien. La première de ces maisons a perdu son caractère de simplicité villageoise ; ce n’est plus la chaumière sous le toit de laquelle se rassemblait l’élite de la société, mais une maison comme une autre.

» Jadis on admirait une agreste fontaine à l’entrée de la cour. Son aspect rustique annonçait les goûts de la maîtresse de la maison ; l’eau s’échappait du tronc d’un vénérable saule et tombait dans un bassin d’ormeau ou de chêne revêtu de son écorce et de sa mousse.

» Dans la salle à manger, une haute armoire de noyer était ornée de courges et de citrouilles cueillies au potager voisin ; une élégance champêtre se mêlait au simple ameublement de Chaumière. »


Nous reviendrons souvent dans ce salon qui réunira plus tard tout ce que Lausanne possédera de nobles émigrés et de brillants causeurs anglais, allemands, français et russes.

Nous prions nos lecteurs de ne pas confondre, comme on l’a fait souvent, cette Mme de Charrière-ci avec Mme de Charrière, l’auteur des Lettres de Lausanne, qui était d’origine hollandaise, et qui habitait Colombier près Neuchâtel en Suisse.

De Chaumière, Rosalie et sa sœur s’en allaient faire de fréquentes visites à la rue St-Pierre chez leur grand’mère la générale. Là, sans parler de M. d’Hermenches qui effrayait un peu ses nièces, elles rencontraient son fils Villars[36] et sa fille Constance[37], puis les enfants de la marquise Gentil de Langalerie[38] et beaucoup d’autres cousins et cousines avec lesquels elles folâtraient gaîment. Villars avait huit à neuf ans de plus que ses cousines. Constance devint de plus en plus l’amie de Rosalie, et leur intimité dura autant que leur vie. Le frère et la sœur habitaient avec leur père sa belle propriété du Désert.

Un autre cousin, qui jouera un rôle important dans l’existence de Lisette, c’est le fils de la marquise Gentil de Langalerie, qu’on appelle toujours le chevalier. Voici ce qu’en dit Rosalie dans le Journal à Victor :


« Nos hivers à Lausanne furent payés cher pour nous. C’est dans cette douce vie de famille qu’avait commencé et que s’était fortifiée l’influence du chevalier de Langalerie sur notre chère Lisette. D’abord la passion violente de son cousin n’inspirait que de l’éloignement, mais sa persévérance et plus tard le pouvoir qu’il prit sur son esprit par des idées religieuses exagérées, mystiques et presque catholiques donnèrent à cette influence une force qui a résisté à tout… »


Pour le moment, nos jeunes filles ne pensent qu’à danser, rire et jouer des charades. N’oublions pas Benjamin dans la nomenclature des cousins. Quoiqu’il n’eût que onze ans quand Rosalie en avait vingt, il apportait déjà sa part dans les divertissements. C’est Rosalie elle-même qui nous dit que


« dans sa première enfance, il était brillant par ses réparties, qu’il écrivait en vers, en prose, à tort et à travers.

» J’ai, continue-t-elle, des lettres de lui à sa grand’mère, écrite à dix et douze ans, qui sont étonnantes. Avec une bonne et solide éducation, tout cela aurait tourné pour son bonheur[39].

« Sa mère mourut en lui donnant le jour et toute sa vie il se ressentit de ce malheur ».


Dans la galerie de portraits tracés par Rosalie, elle consacre la page suivante au père de Benjamin[40] :


« M. Juste de Constant avait une figure imposante, beaucoup d’esprit et de singularité dans le caractère. Il était défiant, aimait à cacher ses actions, changeait facilement de principes et de façons de penser[41]. Il eut des amis et des ennemis violens. Personne n’est aimable d’une façon plus piquante, personne n’a plus de moyen de se faire aimer jusqu’à l’enthousiasme ; personne aussi ne sait mieux blesser et mortifier par une ironie amère. Il a suivi longtemps la carrière du service en Hollande de la manière la plus honorable. À l’âge de quarante ans, il épousa Mlle de Chandieu qui l’aimait depuis longtems : elle était belle et d’un caractère angélique. Elle mourut après deux ans de mariage, et ce malheur a influé sur tout le reste de la vie de son mari. Il partageait son tems entre le commerce et l’agriculture. Il bâtit, il planta, il bonifia ses campagnes [La Chablière, Beau Soleil] ; c’était l’occupation qu’il aimait le mieux. L’éducation de son fils lui donna beaucoup de peine[42] ».


En dehors de ce cercle de famille, faut-il nommer encore Mlle de Crouzaz qui devint Mme de Montolieu, Mme de Corcelles, Mlle Jeannette Polier de Bottens ? Leurs noms se retrouveront constamment dans la suite du récit, et nous avons hâte de reprendre nos manuscrits.

Pourtant une question encore, à laquelle certes Rosalie ne répondra pas, mais qui se présente tout naturellement à l’esprit :

Le dieu Cupidon a-t-il joué un rôle à cette époque dans la vie de notre jouvencelle ? — Mystère. Samuel n’aurait pas demandé mieux, il tenait beaucoup à ce que ses filles eussent du succès dans le monde, et c’est presque à contre-cœur qu’il écrivait un jour à son aînée :


« Tu as autant de sensibilité que moi, la tienne est seulement plus dégagée de nerfs et je t’en félicite. Tu ne perdras pas aisément la tête quand tu en auras, et c’est un grand bonheur. Tu auras beau voir à tes pieds un homme qui aura l’air désespéré, qui voudra mourir, se tuer, tu ne verras jamais que son mérite et tes convenances, à moins que tu ne l’aimes, ce qui n’arrivera jamais, tu es trop bien élevée… » [43]


Cela arriva, mais beaucoup plus tard, et l’imagination, croyons-nous, joua un plus grand rôle que le cœur dans le roman.

Tandis que ses filles s’amusaient à Lausanne, le pauvre Pi ne vivait pas trop gaîment à St-Jean, entre sa femme toujours malade et son petit Victor à peine hors des robes. Pour chasser l’ennui, il en plaisantait avec assez de bonne humeur dans ses lettres à ses filles. Espérons que le remède lui réussissait.


« Combien durera-t-elle, votre absence, mesdemoiselles ? Je pense qu’il vous faut revenir dans la première semaine de mars, il m’en coûtera certainement à vous arracher, j’allais dire à votre bonheur, comme si on pouvait être heureuses loin de son Père, mais au moins à vos plaisirs. Je suppose qu’un carnaval de six semaines sera bien assez long. J’ai un peu d’inquiétude sur ces présens que vous recevez, je n’en fais à personne, et pourtant je suis reconnaissant. Pour ce baptême, je crois bien qu’il ne faut prendre conseil de personne. J’ai prié Constance [à Paris] de m’envoyer ce que j’ai pensé qui conviendrait. Il faudra distribuer au moins deux louis entre la garde, la nourrice, les domestiques, l’église… Rosalie, ne faites-vous point de musique ? Quelques leçons de Zappa seraient-elles bien chères ?

« Ce beau tems est certainement une jouissance pour nous, ma vilaine paresse est toujours la plus forte, cependant je botte mes perches. Nous avons dîné hier chez M. Tronchin qui nous lut une nouvelle tragédie, elle ferait plus d’effet à la canicule. D’ailleurs les poules, les chevaux, Victor et ses parens se portent bien. Adieu, mes chères filles, je languis de vous revoir ».

Du même aux mêmes. « Ma chère Rosalie. J’ai reçu un petit bouquet et un petit bout de ruban que Constance m’a envoyés de Paris [pour le baptisé] et qui arrivent trop tard. Mille tendresses à MMe Charrière, j’embrasse Lisette, j’ai besoin de vous ».

Du même aux mêmes. « Je ne sais que sentir tout le plaisir que vous devez avoir, tâchez que cela ne vous gâte pas trop, et qu’à votre retour nous en jouissions un peu par vos bonnes dispositions. Le plan fait [pour une charade] est charmant, mais il ne faut rien y mettre que de son cru, tout va bien avec de la gaîté et sans prétention, cherchez à vous amuser bien plus qu’à briller et à faire de l’esprit. Le mien est extrêmement éloigné des jolies choses, c’est en vain que je lui donnerais la torture, il n’en sortirait que des braillements, tout me serait impossible, même d’aller à cette fête de baptême comme vous me le proposez, ce serait vous porter une peau de loup, et encore si elle était empaillée ! ».

Du même aux mêmes. « Je vous envoie la carte [d’invitation] que je viens de recevoir pour vous, j’en ai bien une aussi, je ne saurais avoir de grands regrets si nous n’en profitons pas. Communiquez ces lettres à votre oncle au Désert, je ne puis pas me passer de vous plus loin que la semaine prochaine. Et Mme Charrière, que lui dirons-nous ? Nous ne pourrions pas lui élever assez de temples et d’autels. Sans doute, nous ne pouvons plus espérer de la voir à St-Jean, notre maison est l’ennui même, elle fait bien de la fuir. Je suis à mille lieues d’aller chercher du plaisir, mon moral se creuse toujours plus, voilà plusieurs semaines que je n’ai pas quitté St-Jean. Si vous voulez, vous serez mon monde ».


Rosalie s’est servie assez irrespectueusement d’une page blanche de cette lettre paternelle pour remplir des bouts-rimés. Ils ne sont pas fameux, mais nous les donnons pour montrer à quels honnêtes divertissements se livrait cette jeunesse.

Mon ami, tu crois donc avec ta cadenette
Gagner les cœurs des filles â la bavette,
Crois-moi, contente-toi des mères en bagnolette [44],
Mais ne tourne jamais un doux regard sur cette
Beauté dont le gosier est comme une alouette.
En vain de ses appas, tu te mettrais en quête
À peine oserais-tu lorgner sa collerette.

L’ami auquel on destinait cette production devait être Villars, ou le Chevalier, ou peut-être Benjamin. À cette époque, Charles voguait sur l’onde, en route pour la Chine. Son oncle Juste lui avait trouvé une place dans la Compagnie des Indes, par l’intermédiaire d’un ami qui dirigeait cette entreprise au nom de l’Empereur. Revenu à Genève pour y faire sa première communion, le jeune homme était reparti pour Lorient où il s’embarqua seul, à l’âge de 16 ans, pour arriver à Canton au bout de sept longs mois de navigation.

Reprenons le Journal à Victor.

« Nous revînmes au printems de Lausanne et notre petit Victor aida bien à nous consoler de tout ce que nous quittions. Mon Père avait voulu employer son tems de solitude à commencer l’instruction du bambin, mais son ambition sur ses enfans et la vivacité de son caractère n’eurent pas plus de succès qu’avec ses fils aînés. Il avait donc fait entrer Victor au collège et avait pris en même tems un petit répétiteur qui fournit beaucoup à notre gaîté. Nous n’avions tous que trop de talent à la moquerie !

« Les sœurs se chargèrent de l’éducation morale du petit frère, ce qui n’était pas difficile. Placé de manière à nous causer mille peines [entre la belle-mère et nous] Victor savait éviter tout ce qui pouvait être fâcheux. [Il avait du tact, lui du moins !]

« Ce même printems, nous vîmes revenir notre frère Juste en semestre ».


Une réminiscence cueillie dans une lettre de Rosalie à son frère Charles, en 1816, se rapporte à l’arrivée de Juste :

« Nous avions dîné au Creux de Genthod avec M. et Mme de Charrière, et nous nous promenions avec Mlle de Saussure [qui fut Mme Necker] ; tout à coup nous vîmes arriver notre capitaine qui sauta la haie et nous embrassa toutes trois en nous jetant par terre ».

Retour au Journal : — « Mon Père, peu content, traita son fils avec froideur. Il nous chargeait de lui parler, de le reprendre, de traiter avec lui de tout ce qu’ils avaient à faire ensemble.

« Un beau jour d’automne de cette même année 1779, nous vîmes arriver Benjamin sur un petit cheval à mon oncle. Ce fut une vraie joie pour tous. Il avait alors douze ans, il était très grand pour son âge, mais bien enfant. Victor essaya de monter le petit cheval et s’y tint ferme, mais Magnin [le précepteur] ne fut pas si heureux, la bête nous fit le plaisir de le jeter par terre sans lui faire le moindre mal. Notre gaîté en fut augmentée et nous mit en train pour tout le jour, ce qui n’était pas difficile dans ce tems-là.

« La soirée se passa avec notre amie de Pregny [Mlle de Gallatin] et Benjamin à faire des bouts-rimés et des chansons. Je les ai retrouvés, ils sont au fond de ma caisse de souvenirs, ainsi que des couplets que nous envoyâmes à mon Père à Lalex…

« Nos plaisirs consistaient dans ce tems à nous faire de petites surprises, des fêtes de famille, des déguisemens, des illuminations à peu de frais sur la terrasse. Benjamin s’amusa fort et nous amusa par sa gaîté déjà pleine de sel. Il fut si bien monté qu’il passa la nuit à faire un poème qu’il vint jeter dans ma chambre de grand matin.

« Un soir bien sombre du mois de novembre, nous vîmes entrer dans le petit salon où nous étions réunis, notre cher Villars, il venait de Lausanne à pied, en ambassade de la part de ma grand’mère qui lui avait donné ses pleins pouvoirs pour nous engager à aller en famille passer l’hiver chez elle.

« L’arrivée d’un cousin homme du monde et parfaitement aimable fut un événement, surtout pour ses cousines. Nous l’aimâmes comme on ose aimer un parent, et son amabilité donnait un grand poids à la négociation dont il était chargé. Elle fut assez longtems débattue.

« Ma grand’mère avait joint à son appartement [rue St-Pierre], quelques pièces dans la maison voisine et chacun de nous devait être bien logé. Villars seul se contenterait d’une boutique sur la rue, mais arrangée comme une bonne chambre, et quant à notre bambin [Victor], notre grand’mère demandait qu’il fût placé au-dessus de Villars, chez le ministre Blanc à qui elle louait un petit appartement et qu’elle croyait en état de suivre à l’instruction de l’enfant. Ma grand’mère trouvant le nombre trop grand, craignait le bruit.

« Dans ce tems-là les enfans ne tenaient pas la place qu’on leur a donnée depuis. Quoique Rousseau eût déjà amélioré leur sort en les rapprochant de leurs parens, ils ne faisaient pas l’objet principal de la famille. Leurs plaisirs et même leur bien-être étaient subordonnés à ceux de leurs parens. Il fallait d’abord qu’ils ne fussent ni incommodes ni importuns. C’était peut-être un peu la loi du plus fort, mais si les faibles en devenaient plus aimables, chacun y gagnait.

« Cet article du traité fit hésiter mes parens [qui étaient donc un peu de la nouvelle école vis-à-vis de la seconde couvée]. Il fallut l’éloquence de Villars, l’âge avancé de ma grand’mère, notre désir, celui de Juste qui avait la passion de la danse pour les décider.

« La proposition fut enfin acceptée. On partit à la fin de l’année et le pauvre Victor fut installé dans sa triste demeure avec la défense de venir dans la maison sans y être appelé. On lui préparait quelquefois de bons goûters chez sa mère, il courait avec des camarades qu’il s’était faits.

« Ce fut un hiver de grande dissipation à Lausanne. C’était le bon tems de la société, des gens aimables de tout âge, comédies, bals, soupers, etc. J’avoue avec regret que je pensai peu à mon Victor pendant les trois mois qu’il dura. »


C’était la répétition du carnaval de l’hiver précédent avec plus de réjouissances encore, semble-t-il ; mais que dirons-nous de plus ? Toute jeune fille qui en est à sa seconde année de festivités serait plus éloquente que nous.

Ces réjouissances se terminèrent prosaïquement par une maladie de Rosalie et de son père. Pour se remettre, on vint se retremper dans la paisible solitude de St-Jean.


« La musique faisait une grande partie de mes occupations et de mes plaisirs. Mon Père l’aimait beaucoup, nous avions des amies genevoises qui avaient de belles voix, il aimait à les rassembler et à faire de petits concerts pour nous encourager. »


Rosalie néglige de nous dire que, non seulement, elle jouait sur le piano et la mandoline, mais composait aussi. Nous le verrons plus tard.


« Nous eûmes comme toujours des visites de Lausanne. Ma tante Charrière nous amena sa pupille et élève Alexandrine qui, aux grâces de son âge, joignait des agrémens et des talens plus rares.

« Ce fut à ce moment-là que ma tante Charrière nous amena M. de Servan, avocat général au parlement de Grenoble… »


Ici, il faut ouvrir une parenthèse, car ce M. de Servan joua un rôle important et pas trop bienfaisant dans la vie de Samuel et de ses filles. Pauvre homme ! Il avait les meilleures intentions du monde, son amabilité était notoire, mais on verra par quel concours de circonstances sa vie finit par peser lourdement sur les épaules de Rosalie et de sa sœur. Leur Père n’alla-t-il pas s’engager imprudemment, à un moment où l’argent était rare à St-Jean, à servir à ce personnage une rente viagère en retour d’un versement de mille écus !

Or donc, l’avocat général de Servan ou plutôt Servan tout court, avocat de tous les opprimés en général et des protestants du Dauphiné en particulier, avait fait un séjour à Lausanne en 1770 et s’y était lié avec toute la société, en particulier avec Mme de Charrière qui était alors Mlle de Bavois. Dans une volumineuse et agréable correspondance qui se trouve parmi les papiers de Charles de Constant à la Bibliothèque de Genève, Servan appelle toujours Mme de Charrière « sa bonne, son aimable, son adorable sœur » et lui parle avec beaucoup d’abandon.

Si quelqu’un, en France, s’intéresse encore à M. Servan, il vaudrait la peine qu’il vînt s’installer à la Bibliothèque de Genève pour lire ces charmantes lettres remplissant tout un gros portefeuille. Pour nous, nous regrettons de n’en pouvoir citer que deux et non des plus jolies, mais le moyen de nous attarder ici, quand nous avons déjà tant à copier dans les seuls papiers de Constant ! La première de ces lettres — on verra pourquoi nous la choisissons — est écrite en 1780. »


« Nantua.

« Je me sauve tant que je puis de Mme de Charrière, d’une aimable et tendre amie.

« Vous n’avez point l’injustice d’être fâchée de ce que je ne pouvais point faire de vers au moment de vous quitter. Mais aujourd’hui, sans être gai j’ai pu à force de prières arracher de mon cerveau le mauvais compliment que vous verrez ci-dessous. Je l’ai fait de la même manière que l’on fait du beurre, dans cette cahotante voiture. Arrivera-t-il à tems ? Je le souhaite. À propos de Mlle Rosalie, je veux vous remercier de m’avoir fait connaître cette aimable maison. Vos parens sont dignes de vous, et vous êtes dignes de vos parens. Rien n’est plus rare que cet assortiment-là. C’est surtout dans les maisons élégantes qu’on le trouve le moins…

« …… Au reste mon papier s’en va et je n’ai rien dit de Rosalie.

« Voici donc ce que je lui adresse :

On doit fêter certaine Rosalie
Qu’heureusement je vis et j’entendis.
Elle est aimable, elle est de plus jolie,
Coup d’œil flatteur, propos fins et polis,
Aimant par choix, quoique toujours chérie,
Sentimens vifs, mais jamais étourdis.
À la prudence alliant la saillie :
La fille enfin des maîtres du logis.
Mais abrégeons : Toute pleine de vie
Près de Genève elle est en paradis
Ah ! Dieu fit moins pour Sainte Rosalie.


« Cela ne vaut rien et sent tout à fait la muse en carrosse de louage. N’importe, j’obéis et j’écris. »


La Sainte Rosalie tombe sur le 3 septembre. Cette date nous donne celle de cette lettre. Quant aux vers, dont M. Servan fait lui-même le procès, nous ne les citons que parce qu’ils nous disent quelque chose de notre Rosalie.


« Du même à la même.
« Lyon, ce 11 septembre.

« …… Ma méchante poésie est-elle arrivée à tems ? Il n’y a guère d’apparence. On m’assura à Nantua que les lettres retournaient à Lyon pour aller à Genève ; cela me parut si plaisant qu’il me prit grande envie de retourner à Genève pour aller à Lyon. Apprenez-moi comment se porte notre amie. Son ton simple, aisé, aimable me plaisait bien et ces dehors cachent un dedans admirable.

« Ah ! ne m’écrivez plus… votre fête me fait crever de jalousie. Quoi ! je n’y étais pas. Mon Dieu que vous êtes tous aimables. Fi, fi, fi de la Provence. »


Le Journal à Victor nous donne le récit de cette fête qui faisait crever M. Servan.

« Nous voulûmes avec Alexandrine et sa sœur qui était en pension à Genève fêter notre bonne Tante, et ne trouvant dans le calendrier d’autres saints que les anges pour le nom d’Angélique, nous imaginâmes de nous habiller en anges arrivant en députation du paradis pour l’y inviter. Lisette avait fait de si belles ailes de papier qui nous allaient si bien que ma tante nous fit promettre de les apporter à Lausanne pour le plaisir d’une soirée chez elle dont elles lui donnèrent l’idée. »


La soirée eut lieu comme on le verra plus loin.


« Je ne parle que de plaisirs, cependant les dissensions de Genève donnaient d’autres sentimens et contribuèrent beaucoup à décider mon Père à passer un nouvel hiver à Lausanne. Sans être de rien dans le gouvernement, il tenait par toutes ses relations à ceux qui y étaient le plus intéressés. C’était le sujet des conversations, de l’agitation générale. Je voudrais en donner une idée et je n’en ai pas moi-même une bien claire. C’était la lutte entre l’aristocratie de fait et la démocratie de droit [les représentans et les négatifs]. Les Genevois peuvent se vanter d’avoir été les premiers dans le 18me siècle à mettre en question les idées de liberté et d’égalité. Rousseau arriva au milieu d’eux et leur prêta son éloquence et sa logique. Un parti le porta aux nues. Celui du gouvernement qui était encore le maître l’exila au contraire d’une patrie qu’il troublait, mais loin de le vaincre, cette rigueur ne servit qu’à répandre et à fortifier ses opinions.

« Le Conseil général et souverain composé des citoyens et bourgeois était la grande majorité de la République. Dans son sein s’élisaient réciproquement les Deux-Cents et le Magnifique Conseil des vingt-cinq perruques. Ceux qui restaient en dehors avaient d’autant plus d’envie d’y entrer que c’était plus difficile. Les citoyens et bourgeois arrivaient deux à deux plus ou moins nombreux au Deux-Cents avec le sujet de leur demande imprimé. Le Deux-Cents avait le droit de refuser sans discussion en répondant simplement : « Il n’y a pas lieu. »

« Ces refus trop répétés irritèrent la bile des représentans, ils imaginèrent de s’armer. On peut comprendre ce qui résultait d’un tel état de chose.

« Mon Père qui aimait Genève, qui aimait les principes, mais qui détestait les moyens et désapprouvait la conduite de ses amis se décida donc à partir à la fin de l’année pour Lausanne. On n’y abordait encore aucune idée politique, excepté pour en rire et en faire des chansons. La domination de Berne nous en laissait toute la liberté. Nous étions une troupe de jeunes gens occupés de leurs jeux et d’un peu de littérature.

« Les plus vieux ne sortaient pas de cette inoffensive situation. Nos jeux étaient de bon goût et ne laissaient pas l’esprit inactif. Toujours quelques étrangers aimables se plaisaient à ces doux loisirs, nos officiers revenaient en semestre et rapportaient quelque tribut d’idée et de talens dans la société réunie. M. de Servan habitait Lausanne cet hiver-là et ma tante de Charrière commença ses soirées du samedi dont elle rendit l’entrée difficile pour être plus maîtresse de leur donner de l’agrément. »


En effet, tous les écrivains qui se sont occupés de l’histoire littéraire de la vie de société à Lausanne à la fin du siècle dernier constatent l’influence de ces « Samedis », de Mme de Charrière de Bavois. C’est ainsi qu’on les voit mentionnés par Gibbon, Ph. Godet et les auteurs de divers articles parus dans les Étrennes helvétiques, le Conservateur suisse, la Revue suisse, etc.

Mlle Chavanne, dans sa biographie déjà citée de Rosalie, dit quelle excellente école ce fut pour Mlle de Constant :


« Les jeux de société, les impromptus, les lectures en vers et en prose embellissaient ces soirées. Le salon de Chaumière jouissait d’une sorte de célébrité. Mlle de Constant apprit à y recevoir, sans apprêts et sans inutiles cérémonies, les personnages célèbres qui inspirent quelque frayeur lorsqu’on ne les connaît que de loin. »


Mlle Chavanne cite ici quelques pages empruntées au Conservateur suisse (vol. VIII, p. 279) et tirées d’un article intitulé Souvenir de mon séjour à Lausanne de 1779 à 1797 par le pasteur Bridel.


« Quelle était charmante cette réunion qui se formait en hiver tous les samedis chez Mme de Ch… ! Là se rendaient la plupart des gens de lettres qui habitaient Lausanne et des étrangers distingués par leurs connaissances qui y faisaient quelque séjour. Là venaient des femmes instruites sans pédanterie, et des jeunes filles belles sans prétention. La conversation, la lecture, la musique, un joli souper partageaient ces heures trop courtes ; tantôt on lisait un ouvrage nouveau de littérature, de poésie, de théâtre, tantôt quelque membre de la société soumettait à son jugement ses propres essais ; quelquefois des amateurs jouaient un proverbe, une pièce à tiroir, une petite comédie qu’eux-mêmes le plus souvent avaient composée.

« La société s’appelait tout uniment le samedi : Mme de Ch. en avait reçu le titre d’abbesse et nous composions son chapitre. S’entretenant un jour avec un ecclésiastique, on lui fit observer qu’elle avait l’air soucieux, tandis que l’ecclésiastique portait la gaîté peinte sur son visage : « N’en soyez pas surpris, dit-elle, monsieur n’a qu’un verset à traiter demain, et moi j’ai ce soir tout un chapitre. »


Il ne faut pas oublier toutefois que les Samedis n’eurent tout leur éclat qu’après horreurs de la Révolution française, au moment où Lausanne se remplit d’émigrés et de personnages de marque venus de tous les pays pour s’y faire oublier.

En 1781, les Lausannois en étaient encore réduits à peu près à leurs seules ressources, et certes ils ne s’en tiraient pas trop mal. La Société littéraire, dont le beau sexe était exclu, avait été fondée en 1772 par M. Deyverdun, l’ami de Gibbon. Samuel de Constant, ainsi que Servan, en étaient des membres zélés. Il existe dans les papiers de Samuel plusieurs mémoires qu’il écrivit pour cette société : « Pourquoi les philosophes peignent-ils si mal l’amour ? — Pourquoi le pays de Vaud a-t-il produit si peu de poètes ?[45] »

L’histoire du canton de Vaud, de Verdeil, nous apprend que le 31 mars 1782, Samuel de Constant lut un mémoire sur l’Émigration, la misère et le service militaire, étranges causes de la dépopulation dans le canton de Vaud (Chap. XX, § II).

Pour en revenir aux Samedis, écoutons Rosalie nous dire que


« son Père était un de ceux qui contribuaient par ses compositions dramatiques à les égayer. Ce fut, dit-elle, pour l’une de ces soirées qu’il écrivit un Dialogue des Anges, afin d’employer nos ailes et nos idées de St-Jean. Victor fit avec sa contemporaine Philippine [de St-Cierge] la troisième paire d’anges, mais, ô injustice, il ne se trouva que trois ailes pour eux deux. Les larmes coulèrent. Pour consoler Victor d’être ainsi déplumé, il fallut lui parler de vertu, de sacrifice. Pendant qu’il se soumettait, Lisette lui fabriquait vite une aile, presque aussi belle que les autres[46] ».


Le Dialogue des Anges a été imprimé dans un recueil de comédies de Samuel de Constant intitulé : Guenilles dramatiques ramassées dans une petite ville de Suisse, qui parut en 1787.

Lorsque le Père quitta pour Genève le paradis qui l’avait mis en belle humeur, il sembla le regretter. De St-Jean, il écrivit à ses filles d’assez aimables lettres.


« Et moi, je ne veux pas que l’on me regrette, au moins qu’on me le dise, je veux au contraire que l’on sente tout le plaisir de faire ce qui est raisonnable et qu’on me l’envie. Le vrai plaisir n’est pas d’être avec des amis, des parens, des enfans charmans qui vous gâtent, qui vous caressent, qui vous font passer des momens agréables. Le vrai bien est d’être avec son précepteur, avec ses vignerons de Chambésy, avec ses murailles de Bellefontaine, avec son fermier de St-Jean, avec son jardinier qui ne fait rien, avec Blondel qui n’a point d’argent, avec des créanciers qui vous en demandent. Voilà avec quoi j’ai remplacé les jolis soupers, les jolies lectures et les jolis samedis. Ce sont mes pauvres filles que je plains, elles n’entendent plus les tricoteries et les grogneries de leur père, elles ont la peine de lire le billet du matin, de se coëffer l’après-midi, d’aller le soir au bal chez leurs tantes, chez leurs amies, elles rient avec leur cousin. Je les prie seulement de penser que cela ne durera pas, il y a des mois d’avril, il sera bientôt là… Seulement il faudra se faire donner parole de venir à St-Jean. Je le demande à Mme de Corcelles, à Mme de Charrière, à Mlle de Crouzas [future Mme de Montolieu] et aux tendres amies Jeannette [de Bottens] et Charlotte.

« Pour le projet [de Lalex] les affaires de Genève pourraient bien nous y faire aller cependant. La tournure peut en être telle que St-Jean serait encore trop près. Les lettres de France, de hier, disent que l’on enverra d’abord M. de Castelnau qui est Résident ; ensuite, les conférences iront se tenir à Soleure. Quand les députés quitteront Genève, il y aura sûrement une grande émigration. Comme je l’avais prévu avec mon grand esprit, les médiateurs n’ont rien pu entreprendre avec les représentans… Il me paraît impossible que tout cela ne finisse pas par des forces armées de la France et des cantons. Nous le saurons de bonne heure, ce sera alors le moment d’aller à Lalex.

« Voilà tout ce que j’ai à te dire, ma chère Rosalie, parce que tu vois parfaitement tout ce qu’il y a à faire. Je me réserve seulement de bien gronder sur ce qu’on ne fera pas ou sur ce que l’on fera mal. Tu sais le respect que j’ai pour tes 22 ans. Je croirais insulter à ton esprit et à ton expérience si j’en disais plus, et déjà je vois que tu as assez bien aperçu sur ce départ du Chevalier. Tâche qu’il ne fasse pas tant beau tems, peut-être partira-t-il plus vite. Je te recommande particulièrement cette affaire-là.

« Je suis bien aise que Lisette soît un peu jolie, tu me fais bien plaisir de me le dire, d’autant plus que lorsqu’on trouve sa sœur si jolie, il y a à parier que l’on n’est pas bien laide. Adieu, mes chères filles, tenez-vous tant jolies que vous pourrez. Nous lisons l’ouvrage de M. Necker, c’est un homme immortel.

Du même aux mêmes. « Je vous dirai, mes chères amies, qu’il est trop difficile pour moi de quitter St-Jean et d’y laisser votre mère seule [pour vous aller chercher]. J’emporterais une inquiétude qui troublerait mon plaisir. Je vous désire et ne vous demande point, finissez vos amitiés, vos plaisirs, vos devoirs comme vous l’entendrez, vous êtes sûres de faire toujours plaisir et c’est assez joli.

« Je te charge toujours, ma chère Rosalie, de dire tant de choses à tout le monde. Fais un air qui exprime bien tout ce que je voudrais dire, et va le chanter par la maison. Tu y feras des variations suivant les relations et le sentiment.

« Je n’ai pas pu répondre à Constance. Fais-le pour moi, je t’en prie. Tu vois bien tout ce qu’il faut lui dire. Adieu, chères enfans, soyez heureuses et aimez-moi ».


Constance d’Hermenches désirait vivement faire un mariage d’inclination qui déplaisait à son père ; elle prenait pour confidents ses cousines et son oncle. Rosalie nous en parlera bientôt.

Revenons au Journal.

« Je ne dois pas oublier de rappeler un intérêt commun à tous. C’était les voyages lointains et les lettres de notre frère Charles. Après un voyage bien long, où il eut bien à souffrir, il était à peine établi à la Chine que, pour nous donner une part de ses impressions, et une idée des objets qui l’entouraient, il nous adressa une petite caisse remplie de jolies choses : laques, beaux vernis, encre de Chine, échantillons de thé, etc. »


Cette caisse, dont Charles annonce l’envoi de Canton, dans une lettre écrite le 17 décembre 1779, arriva à Genève au printemps 1781.


« Ma grand’mère, continue Rosalie, ayant témoigné le désir de la voir, elle lui fut envoyée pour qu’elle eût le plaisir de l’ouvrir ».


Mme de Constant la reçut en même temps qu’une lettre de Samuel à Rosalie ainsi conçue :


« Ma chère fille, vous avez suivi à ce que ma mère voulait, et c’est tout ce qu’il fallait. Qu’elle ait quelque plaisir, c’est là tout le bonheur. Je demande seulement que je ne sois en aucune manière chargé de cette caisse, je ne veux absolument pas m’en mêler et la remets à votre seule et entière direction. Je vous l’envoie, elle restera aux halles jusqu’à ce que vous veniez. Je m’attendais bien à ce que toute la porcelaine serait cassée. Il aurait peut-être fallu la faire ouvrir et vendre le contenu à Trieste, mais ç’aurait été dur et difficile.

« Je ne vous dis rien de plus aujourd’hui, sinon que tu me cajoles un peu trop. Je suis enchanté de tes succès sur la composition, j’ai entendu dire qu’il n’y avait pas de plus grande joie que de composer de la musique[47] ».


« Nous voilà en possession de cette caisse. J’étais auprès de ma grand’mère quand elle la reçut, reprend Rosalie. Je crois la voir encore, assise sur le plancher, s’amusant de chaque chose et suppléant par ses mains à ses yeux affaiblis. Elle ne garda que peu d’objets et renvoya les autres à St-Jean avec trente louis pour qu’on les fît passer à Charles ».


Nouvelle lettre du Père. « Quel dommage que cet envoi de Charles ! que j’ai de regret à l’argent et à la peine que cela lui aura coûté ! le thé que vous avez envoyé a pris tout à fait l’odeur de l’emballage et du vaisseau, il est imbuvable, le reste est inutile, il y a les trois éventails. Je vais en ville porter la lettre pour la Suède, je voudrais y joindre cet argent [les trente louis de la bonne grand’mère]. Je ne puis exprimer tout ce que je voudrais dire à ma mère, nous lui donnerions tout notre sang que ce ne serait pas encore assez[48] ».


Charles n’avait encore reçu aucune lettre d’Europe et, pendant quatre ans, il devait en être ainsi. Au moment où sa caisse arrivait à Trieste, il écrivait ces lignes désespérées :


« Je ne saurais comprendre que vous ne m’ayez point du tout écrit cette année. Si c’est pour me punir, je vous assure que vous y avez bien réussi[49] ».


« Ce bon Charles, continue Rosalie, ne cessait de nous écrire par toutes les occasions, mais les lettres n’arrivaient pas aux grés de nos désirs. Nous nous aimions tant que nous ne pouvions nous faire à cette immense séparation. Nous écrivions par toutes les voies possibles du nord et du midi, nous cherchions les correspondans de tous les ports. Ces envois étaient notre grande affaire, et malgré tous nos soins, Charles eut l’amertume de ne rien recevoir. Ses plaintes nous serraient le cœur[50] ».


Nous aussi, nous regrettons ces lettres qui ne sont jamais parvenues à leur adresse et que nous retrouverions avec plaisir maintenant.


« St-Jean est d’une beauté touchante et ravissante », écrivait Samuel à ses filles pour tâcher de les y ramener. Elles revinrent enfin et Rosalie nous montre sa sœur Lison « cultivant avec son père les belles hyacinthes de Harlem qui rendaient les parterres si brillans ».


« Les esprits étaient toujours fort agités à Genève. Les deux partis consentirent à demander une médiation de Berne et de Zurich. Je me souviens d’avoir vu l’avoyer Steiger et toute la médiation se promener sur notre terrasse avec des perruques carrées qui dépassaient en immensité celles de nos syndics.

« On reprochait à M. Steiger et aux députés de Zurich du penchant à la démocratie, de sorte que ces messieurs ne satisfirent personne. Leur mission finit par une espèce de traité bien signé et une promesse de revenir s’il le fallait.

« Mon Père a toujours parlé de très bonne heure à ses fils de ce qu’ils auraient à faire dans ce monde, afin de les y préparer. Les idées militaires se trouvaient d’accord avec le caractère et les goûts de Victor [le futur garde-suisse] et les jeux de son enfance en furent l’empreinte. Les ancêtres maternels de mon frère s’étaient distingués au service de France comme les paternels au service de Hollande. Son grand-père Gallatin avait été tué je ne sais plus à quelle bataille. Son fils, qui entra dans la même carrière, fut promptement avancé et se trouva, jeune encore, premier capitaine factionnaire de l’armée. N’ayant que Victor pour suivre ces traces, celui-ci fut, dès sa naissance, destiné au service de France. Excité par ce qu’il entendait dire, l’enfant ne rêvait déjà que guerre. Il s’était fait une armure complète, cuirasse et casque de carton, épée faite avec un couteau que la cuisinière lui avait abandonné. Le fusil ne lui manquait pas. Il était à lui seul toute son armée. Tantôt il la rassemblait au son du tambour, tantôt il se portait en masse dans des postes intéressans. Puis il se posait en sentinelle à la porte où il présentait les armes à ceux qui entraient et dont la bonne mine lui paraissaient le mériter.

« Le Duc de Guiche dans la suite nous dit qu’il se rappelait l’avoir vu ainsi à notre porte. Pour le drapeau, il ne fut jamais abandonné. Il était blanc comme celui de la puissance qu’il voulait servir. Un mouchoir de poche encore très bon fut lié à un bel échalas. La devise ne s’oubliera pas. Il voulut la rendre à la fois claire et sûre dans son exécution : Vivre ou mourir fut écrit en grosses lettres au milieu. Il y avait plus de profondeur qu’on ne croit dans ces trois mots. Qu’est-ce que vivre pour une âme comme celle de Victor ? C’est remplir tous ses devoirs, c’est oublier son intérêt pour celui des autres, c’est se dévouer dans toutes les occasions pour les siens, pour les malheureux, pour la patrie, c’est savoir aimer. Ah ! oui, sans doute, vivre ou mourir, et Dieu soit loué, il vit encore !

« L’année suivante, comme nous le verrons, Victor recruta quelques camarades pour son armée ; cette année-là, je ne me rappelle que Frédéric de Châteauvieux, et je ne sais si mon frère portait son matériel à Choully. Qui pourrait oublier la manière dont on était reçu dans cette belle demeure ! Le bon général avait mille souvenirs, non seulement de ses guerres, mais de tous ceux qu’il avait connus en Europe. Mme de Châteauvieux aimait l’esprit de mon Père et le faisait valoir. Victor et Frédéric ne furent pas les derniers à se lier intimement.

« Notre hiver à Lausanne était décidé et arrangé comme les précédens. Les dissensions de Genève allaient croissant. L’inutilité de la médiation n’avait fait qu’aigrir les partis, rendre les représentans plus audacieux, les négatifs plus ambitieux et plus timides, et mon Père plus mécontent de l’état des choses.

« Ma grand’mère tenait d’autant plus à nous rassembler que mon oncle[51] arriva à la fin de l’automne et qu’elle lui avait loué un appartement ainsi qu’à sa fille Constance. Mon oncle avait laissé son fils Auguste, âgé de 4 ou 5 ans, à Dijon avec une gouvernante. Il avait perdu sa seconde femme et, comme elle était catholique, on lui avait intenté un procès pour la disposition de ses biens qu’il devait défendre au parlement de Dijon et l’enfant devait l’aider à plaider sa cause.

« Mon oncle Juste était au Désert avec Benjamin. Comment manquer à cette réunion qui ne devait plus se retrouver ? Nous partîmes, Lisette et moi, avec le plaisir accoutumé.

« Mon oncle d’Hermenches célébra la nouvelle année par une longue pièce de vers où il se plaignait de ses maux et se louait des consolations qu’il trouvait en famille. Il me souvient de quelques mots :

Quatre-vingt deux ! Quoi ! dès ta première heure
À mille maux tu viens me préparer ?
٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
Autour de moi, je sens dormir à l’aise,
Ceux que j’aurais tant de plaisir à voir.

« Le malin Benjamin ne manqua pas de dire :

Et par mes vers, je fais dormir à l’aise
Ceux que, etc…

« Notre oncle, dont la prose était si énergique, n’était pas si heureux dans ses vers, quoiqu’il en eût la grande prétention.

« Le margrave d’Anspach habita Lausanne cet hiver. Il venait de se séparer de Mlle Clairon [la tragédienne] et faillit la remplacer, ce qui mit quelque agitation dans la société.

« Les Genevois ne laissaient pas refroidir leur zèle d’esprit de parti et de guerre civile. Mon Père en était attristé et en peine. Les habitans de Lausanne ne s’en apercevaient guère que par les couplets de M. de Servan qui animaient les soupers ».


De ces couplets, nous n’avons rien retrouvé, mais bien de jolies lettres dont nous citerons l’une d’elles.


De M. Servan à Mme Charrière.

[1782} : « Ah ! les enragés, ah ! les furieux ! braquer le canon contre notre St-Jean, et chercher notre pauvre M. Mallet, tuer, emprisonner, piller, brûler et tout cela l’appeler aimer la liberté et la posséder ! Pardon, mesdames, mais la liberté et les dames sont les deux choses les plus aimables et celles dont les hommes ont le plus abusé, et c’est à la porte de Lausanne, dans le parvis de notre petit temple de la paix et de l’amitié que ces horreurs se commettent. Je n’y vois que deux remèdes. Le premier est d’envoyer une armée prêcher au temple de St-Pierre, le second est d’envoyer les chefs les plus séditieux à souper chez vous un samedi. Ils n’auraient plus envie de se battre les autres jours de la semaine… »


Ces canons que M. Servan, alors à Rousseau en Provence, entendait bombarder St-Jean, nous amènent à un épisode intéressant de la vie de notre Rosalie.

La lutte de partis avait atteint son état aigu à Genève. Les Genevois ne voulaient céder ni d’un côté ni de l’autre. Leurs alliés, les Suisses, s’émurent pour tout de bon et firent appel aux Français et aux Sardes, mais ce n’est pas ici la place de prétendre écrire l’histoire de Genève. Rosalie, dans son Journal à Victor, n’a nullement l’ambition d’éclairer la question. Elle nous déconcerterait même parfois par ses notions plus qu’incomplètes, si nous ne nous rappelions qu’elle a écrit ses souvenirs quarante ans après l’époque où nous en sommes et qu’elle voulait surtout narrer à son frère leur vie de famille. C’est donc comme tels que nous devons les écouter et non comme un cours d’histoire.


« Mon Père était impatient de se retrouver à St-Jean et de partager les peines de ses amis. Nous quittâmes donc Lausanne, le 8 avril [1782]. Il était nuit quand nous arrivâmes chez nous, et bientôt après, le souper fut servi. À peine l’avions-nous mangé qu’on vint nous dire qu’on entendait beaucoup de bruit en ville.

« Mon Père, Lisette coururent sur la terrasse. Pour moi, je ne sais ce qui me paralysa, je restai dans la maison avec Victor.

« Bientôt mon Père rentra disant qu’on tirait, qu’il y avait du feu et des cris. Il courut à la porte de Cornavin et s’y trouva avec M. Tronchin et d’autres voisins. La porte était fermée, mais mon Père y apprit qu’il y avait eu plusieurs personnes arrêtées, d’autres tuées, que les Représentans étaient maîtres des portes et disposaient de la garnison, qu’ils avaient pris des otages et qu’ils viendraient dans la banlieue en prendre encore, mettre peut-être des postes militaires dans les campagnes…

« N’ayant pas de moyens de résister, mon Père ne trouva pas raisonnable de se soumettre à la loi du plus fort et nous prîmes le parti d’émigrer. Il ne fallait pas beaucoup de tems alors pour sortir du territoire de la République. La soirée était belle, nous nous hâtâmes de faire quelques paquets, d’envelopper la vaisselle, et, n’ayant pas de chevaux je ne sais par quelle raison à ce moment, nous nous acheminâmes à pied à Pregny qui était sur France alors, et où nous allions demander l’hospitalité à notre bonne amie ; c’était une consolation.

« Pour éviter le grand chemin, nous traversâmes des prairies et prîmes des sentiers détournés. Notre Victor nous suivait portant aussi son petit paquet. Nous n’arrivâmes qu’à minuit et nous eûmes assez de peine à nous faire entendre, à prouver que nous n’étions pas des voleurs, et à donner une idée de ce qui se passait en ville, ce qu’on ignorait… »


C’est le moment ici de parler de cette hôtesse sans le vouloir, de cette charmante « Miss Gallatin » qui fut toujours pour Samuel et ses enfants une excellente amie, leur ange de Genève, comme Mme de Charrière était celui de Lausanne.

Elle était la fille unique de M. et de Mme de Gallatin-Vaudenet, avec lesquels elle demeurait à Pregny. Son frère, Jean de Gallatin, était mort laissant un fils, cet Albert Gallatin qui courait les Amériques et dont nous avons parlé à propos d’un soufflet que lui donna sa grand’mère.

Mlle Madeleine de Gallatin était d’une nature enjouée ; ses jeunes amis de St-Jean la trouvaient toujours disposée à organiser avec eux quelque fête de famille, quelque représentation impromptue. Elle avait de beaux yeux et un joli talent de déclamation.

La voilà donc accueillant à minuit toute une famille d’émigrés dans la modeste maison de son père, à Pregny. Cette maison, qui n’existe plus, devait être située non loin du village de ce nom, et tout près du château de Tournay. Au pied de ce château se trouvait à ce moment le camp français dont Rosalie va nous parler.


« Deux camps étaient établis près de Pregny ; dans le village était un paquet de troupes françaises avec un officier. Ils y avaient passé tout l’hiver en observation de ce qui arriverait à Genève. L’officier était ami de la maison, il confirma ce que nous avions dit et raconta même davantage.

« Notre excellent ami, M. Gallatin nous arrangea tous le mieux possible et eut de la peine à consentir au parti que prit mon Père de conduire le lendemain Victor à Dardagny, où le ministre Vallette tenait une bonne pension. Mon Père pensait aussi à nous éloigner Lisette et moi, ce ne fut qu’à nos ardentes instances pour ne pas le quitter qu’il céda d’un jour à l’autre, pendant les trois mois que l’état des choses nous retint à Pregny.

« On pourrait faire un tableau piquant et animé de ce singulier moment. J’en ai conservé un souvenir assez vif.

« Plusieurs amis de Mlle Gallatin s’étaient établis en ménage commun chez elle. Le matin on s’occupait, on s’agitait de ce qui se passait à la ville. Réunis le soir, on oubliait un peu les soucis, on riait, on plaisantait en faisant un jeu autour de la table à thé ou en soupant ensemble. L’esprit piquant de M. Mallet[52] la bonhomie de M. de Chapeaurouge, la finesse et les talens de M. Cramer[53] rendaient la société parfaitement amusante, jamais on n’a tant ri, moi surtout, je dois l’avouer. Je cite ces hommes-là qui étaient amis de mon Père et que je me rappelle avoir vus souvent à St-Jean.

« Les promenades au camp tout près de nous, où il y avait de belle musique, nous amusaient fort, mais on nous les accordait rarement. Mon Père était de tous celui qui riait le moins. Il prit toujours la chose au grand sérieux, affligé de l’humiliation de Genève et prévoyant qu’il n’y aurait ni gloire ni solidité à tout ce qui allait se passer.

« Les officiers d’infanterie français, dont quelques-uns étaient reçus à Pregny, étaient remarquables alors par leur ignorance qui égalait leur gaîté et leur légèreté. Tout leur désir était qu’on en vînt à à un siège qui leur compterait comme double année de service. N’ayant aucune idée de ce que pouvait être une république, ils trouvaient qu’on développait trop de forces pour remettre à la raison des ouvriers révoltés contre leurs maîtres. Ce serait bientôt fait, selon eux. Pourtant, pour leur prompt avancement, il fallait quelques coups de canon tirés.

« Les Genevois, en dehors de la ville, étaient bien inquiets, quoiqu’ils se laissassent distraire. Ceux que j’ai nommés n’étaient pas étrangers à la peur pour leurs personnes, étant des hommes marquans dans leur parti. Nous nous amusions avec Mlle Gallatin à augmenter leur frayeur par des tours, et, lorsque le soir, ils nous racontaient les dangers qu’ils avaient courus, c’était une source inépuisable de gaîté.

« De tous les côtés, les alliés se rapprochaient de la ville. Elle était livrée à l’anarchie ou plutôt à la tyrannie des chefs représentans. Ils avaient aboli le gouvernement, le sang avait été répandu dans des rencontres malheureuses. Onze otages étaient gardés. On chariait des canons, on commença à dépaver la ville, à rassembler des poudres dans St-Pierre et près des maisons des négatifs principaux.

« Le gouvernement se laissa déposer sans quitter sa place ni accorder rien de ce qu’on voulait obtenir par menace.

« Les alliés commencèrent à ouvrir la tranchée. Il y en eut une qui, des Délices, devait aboutir à St-Jean. Enfin, le 2 juillet, une sommation en règle et définitive fut faite par les trois puissances qui demandaient l’entrée de leur troupe dans la ville, le désarmement de la garnison et des citoyens, la liberté des onze otages et l’expulsion de vingt chefs représentans. On promit d’ailleurs de respecter la liberté, l’indépendance, etc., etc., de la République.

« Les ponts avaient été rompus, tout était dans le plus grand désordre. Les conditions furent acceptées. Nous allâmes avec mon Père voir l’entrée de l’armée française à Cornavin. C’était un triste spectacle. Lisette versa des torrens de larmes, j’étais fort triste aussi et mon Père encore plus.

« Tout se passa avec un ordre admirable de la part des troupes étrangères qui bivouaquèrent deux nuits dans les rues sans entrer dans les maisons. On voyait les officiers faire leur toilette en plein air.

« Nous n’entrâmes pas dans la ville et nous nous occupâmes de nous rétablir à St-Jean où l’on ne tarda pas à nous donner à loger cent chasseurs, leurs chevaux et un capitaine dans la maison. Les chevaux furent rangés sous les marronniers et la plupart des soldats coucha sous le même abri.

« Les premiers jours avant que mon Père eût organisé tout cela furent bien pénibles. Peu à peu les communications se rétablirent. On s’accoutume à tout. La discipline était sévère alors et bien observée.

« Mon Père se faisait un plaisir de donner ce qu’on ne lui demandait pas. Nos amis, qui tous étaient contens du dénouement de ces longues guerres civiles, revinrent nous voir.

« Les Français veulent toujours s’amuser. La troupe dorée de M. de Jaucourt était composée de beaucoup d’élégans de la cour bien différens des officiers des camps. Ils se mirent à jouer la comédie dans le théâtre de Châtelaine. Ils se répandirent dans les campagnes d’alentour dont ils animèrent la société. Les Puiségur, Clermont Tonnerre, François de Jaucourt, neveu du pacificateur, et plusieurs autres étaient plus ou moins aimables. Nous en vîmes quelques-uns. Le comte Maxime de Puiségur ne pensait pas au magnétisme alors. Mais, excellent musicien, avec une voix charmante, il fit quelquefois de la musique à St-Jean. Ces messieurs apportaient ce qu’il y avait de plus nouveau.

« Le Comte d’Hervilly, celui de Quiberon fut celui avec qui nous fimes le plus connaissance et qui nous parut surtout aimable.

« Pendant ce tems, le marquis de Jaucourt, le Comte de la Marmora, plénipotentiaire sarde et le député bernois travaillaient avec les meilleures têtes genevoises à une constitution qui pût concilier tous les partis et avoir en elle-même assez de force pour se soutenir et se maintenir.

« Quand cet ouvrage impossible fut achevé et accepté à une faible et soi-disante majorité, on le mit à flot et il alla tant bien que mal jusqu’au premier écueil où il ne tarda pas à se briser quelques années après ».

  1. Dans les papiers de Rosalie, de son père et de son frère, leur nom se trouve transcrit tantôt avec tantôt sans la particule ; ailleurs c’est Constant de Rebecque. Nous conserverons indistinctement ces trois modes d’écrire suivant qu’ils se rencontreront sous leur plume ou sous la nôtre.
  2. Relation de l’arrivée de Voltaire en Suisse, par Rosalie de Constant. (MCC. Bibl. de Genève).
  3. Journal intime conservé dans la famille.
  4. MCC. Bibl. de Genève.
  5. Cahiers verts, 1792-1800, conservés dans la famille.
  6. Dans une correspondance inédite qu’on veut bien nous permettre de citer ici.
  7. MCC. Bibl. de Genève.
  8. MCC. Bibl. de Genève, cité par Lucien Perey, p. 64.
  9. MCC. Bibl. de Genève.
  10. MCC. Bibl. de Genève. Publié dans le Journal de Genève, 1888.
  11. Cahiers verts, gardés dans la famille, 1782-1800.
  12. MCC. Bibl. de Genève, cité en partie par L. Perey.
  13. Journal à Victor, conservé dans la famille.
  14. Cette lettre et les suivantes sont tirées des MCC. Bibl. de Genève.
  15. MCC. Bibl. de Genève. Les lettres suivantes Idem.
  16. Journal de voyage conservé dans la famille.
  17. L’orthographe est conservée.
  18. MCC. Bibl. de Genève.
  19. a et b L’orthographe a été conservée.
  20. De toute cette magnificence il ne reste aujourd’hui qu’un pan de mur dans la forêt.
  21. Nous conservons toujours l’orthographe du Journal pour les noms propres.
  22. a et b Nous conservons toujours l’orthographe du Journal pour les noms.
  23. MCC., Bibl. de Genève.
  24. MCC. Bibl. de Genève.
  25. MCC. Bibl. de Genève.
  26. Journal à Victor.
  27. Cahiers verts.
  28. MCC. Bibl. de Genève.
  29. MCC. Bibl. de Genève, 2 oct. 1818.
  30. Cahiers verts.
  31. MCC. Bibl. de Genève.
  32. David-Louis Constant de Rebecque d’Hermenches, 1722-1785, veuf en premières noces de Louise de Seigneux.
  33. Cahier vert, 1792.
  34. Journal à Victor.
  35. MCC. Bibl. de Genève.
  36. Guillaume Constant de Rebecque de Villars 1750-1838.
  37. Constance, 1755-1820, épouse en 1785 Antoine Cazenove d’Arlens.
  38. Angélique de Constant, sœur de Samuel et de M. d’Hermenches, femme du marquis Gentil de Langalerie.
  39. MCC. Bibl. de Genève, lettres à Charles, du 29 décembre 1815.
  40. Juste-Arnold de Constant Rebecque, 1726-1812. Il était frère de M. d’Hermencbes et de Samuel.
  41. C’est nous qui soulignons pour montrer la part de l’hérédité dans le caractère de Benjamin.
  42. Cahier vert, 1792.
  43. MCC. Bibl. de Genève.
  44. Espèce de coiffure de femme. Dictionnaire de l’Académie, 1798.
  45. MCC. Bibl. de Genève.
  46. Journal à Victor.
  47. MCC. Bibl. de Genève.
  48. MCC. Bibl. de Genève.
  49. CCC. Bibl. de Genève.
  50. Journal à Victor.
  51. M. d’Hermenches, venant de France.
  52. Problement Paul-Henri Mallet, ancien professeur en Danemark.
  53. Probablement Philibert.