Rose et Blanche/1/1

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B. Renault, éditeur (Tome Ip. 1-46).


CHAPITRE PREMIER.

La Diligence.


« En route ! dit le conducteur.

« — Rrrroute !… répéta le postillon. Y êtes-vous !

« — Attendez un petit peu. Je ne monte pas vite à cause de mon ventre.

« — Si ça fait pas mal, disait un garçon d’écurie à la dérobée, de voir un conducteur lourd comme ça !

« — Allons un petit peu, hein, postillon ?

« — On ira… y a pas de doute qu’on ira. On ira sur ses jambes.

« — Oui, mais faut rouler. Un conducteur sait reconnaître les bons enfans.

Oui, je t’en f… murmura le postillon, en serrant la bricole de son maillet. Un postillon sait reconnaître les conducteurs qui est chien… Hue ?

« — … Conducteur, conducteur… Arrêtez… postillon. Sacrebleu ! arrêtez donc !

« — Quoi que c’est donc ? dit le postillon, en se renversant sur la selle pour retenir ses cinq chevaux.

« — Ce n’est rien, dit le conducteur, c’est une dame que j’oubliais.

« — Nom de D… il oubliait la religieuse !

« — Allons, ma sœur, faut monter à l’assaut.

« — On ne vous donne pas seulement le temps de lâcher de l’eau, s’écria la nonne en grimpant sur l’impériale.

« — Si ça ne fait pas horreur, un ton comme ça ! dit une comédienne en se penchant à la portière de la rotonde.

« — Tiens ! elle a la jambe solide ! dit un officier qui était dans le coupé, et qui voyait la sœur de charité escalader avec hardiesse l’édifice de la diligence. »

La religieuse s’assit dans le cabriolet, entre un vieux dragon et une jeune enfant qui portait le costume des novices de l’ordre. Autant cette dernière, pâle et timide sous son capuchon blanc, se tenait silencieuse et réservée, autant la vieille sœur d’hôpital, habituée au sang, aux souffrances, aux gémissemens, aux fatigues, aux voyages, se mettait à l’aise, insouciante et cavalière auprès du grognard. Le militaire, c’était l’élément de la sœur Olympie. En avait-elle vu ! des militaires, en avait-elle vu ! À Limoges, elle avait guéri de la gale le 35e d’infanterie de ligne ; à Lyon, tout le douzième de chasseurs lui avait passé par les mains pour une colique contagieuse ; aux frontières, pendant la campagne de Russie, elle avait reçu des envois de blessés, des cargaisons de gelés, des convois d’amputés. Elle avait exploré le hussard, cultivé le canonnier, analysé le tambour-maître et monopolisé le cuirassier. Le voltigeur l’avait bénie, le lancier l’avait adorée ; et, dans une effusion de reconnaissance plus d’un l’avait embrassée en dépit de ses grosses verrues et de sa joue profondément sillonnée par la petite vérole ; car elle était si laide, la sœur Olympie, qu’elle pouvait se passer de pudeur. D’ailleurs, les fonctions à la fois abjectes et sublimes qui avaient occupé sa vie, excluaient tous ces ménagemens de modestie, toutes ces périphrases hypocrites, hors de saison au lit du mourant. Sur le lit de douleur, la nature peut se montrer toute nue à l’œil le plus chaste ; sous un drap taché de sang et de sanie, sur des membres lépreux ou broyés, de jeunes vierges peuvent bien, sans rougir, promener leurs regards purs et leurs mains vertueuses : la volupté n’oserait franchir la porte des hôpitaux, et le désir n’a jamais habité le grabat infect du moribond.

Aussi, après cinquante ans d’une semblable existence, après une vie d’emplâtre, d’infections et d’ordures, la sœur Olympie, rude et grossière comme la charité active, n’avait plus de sexe : ce n’était ni un homme, ni une femme, ni un soldat, ni une vierge : c’était la force, le dévoûment, le courage incarné, c’était le bienfait personnifié, la providence habillée d’une robe noire et d’une guimpe blanche : c’était une sœur de charité d’autant plus sublime, qu’elle ne s’estimait pas plus qu’une lancette dans la main d’un chirurgien, et se considérait comme un instrument utile à l’humanité, mis en œuvre par la grande volonté de Dieu.

« — Sacrebleu ! dit le vieux dragon, en aidant la sœur à grimper à son siége aérien, voyez-vous ce f… animal de conducteur qui oubliait notre infirmière. S’il se cassait une jambe, le vieux gredin, il se rappellerait bien que vous n’êtes pas loin !

« — Que diable voulez-vous ? dit la nonne, ce serait mon état ; le sien est de courir, comme le vôtre de faire la guerre, n’est-ce pas, mon camarade ?

« — C’est parler, ça, ma sœur ! mais ces conducteurs de diligence, c’est poli comme… suffit, je m’entends. En usez-vous, ma sœur.

« — Sensible ! » répondit la religieuse en enfonçant ses longs doigts osseux dans la tabatière du soldat, et en portant à son nez une prise de tabac dont la moitié tomba sur un rudiment de moustache grise qui couronnait sa lèvre supérieure.

« J’avais bien appelé, dit la jeune novice, le conducteur ne voulait pas m’entendre.

« — Je crois bien qu’il n’aurait pas entendu votre petite voix, dit le dragon ; il n’entendait pas la mienne, et pourtant je jurais assez haut.

« — Et puis elle est si timide, cette enfant, dit la sœur, qu’elle n’oserait pas parler à un chat, la pauvre petite ; elle aura de la peine à se faire à notre état. C’est quelquefois un peu rude, et il en coûte plus ou moins pour passer la première année.

« — Mademoiselle est novice ? dit le troupier.

« — Depuis bien peu de temps ; et comme on nous transfère à Paris, je l’emmène de Bordeaux avec moi. Nous avons été chargées d’une mission pour Tarbes, mais nous n’y serons pas long-temps ; arrivées ce soir, nous repartirons après demain matin, si la novice n’est pas trop fatiguée, car elle n’est pas robuste, cette enfant-là.

« — Hum ! dit le dragon en caressant sa moustache et baissant la voix d’un ton d’amateur mitigé par le respect… C’est un joli brin de femme.

« — Comme ça, comme ça, dit la sœur : ce n’est pas fort, ça ne pourra pas faire le service.

« — Tonnerre de dieu ! je vous réponds que… » Le dragon comprima un sourire libertin, et n’osa exprimer le restant de sa pensée.

« — Non, reprit la sœur Olympie, ce n’est pas ce qu’il nous faut : ça ne pourra pas veiller ; et puis ça n’a pas été accoutumé de bonne heure à la fatigue. Il faut de la santé ; il faut des bras qui puissent retourner un malade, et légèrement encore… Je me rappelle qu’à Strasbourg, on m’envoya chercher une fois pour un major de carabiniers… Il pesait bien deux cents livres : il avait empoigné en Pologne une gueuse de sciatique qui le tenait si bien par les reins, qu’il ne pouvait pas se soulever pour avaler un bouillon. Eh bien ! voyez-vous, j’en venais à bout toute seule. Avec cela, il n’était pas commode du tout. Il y a des malades terribles quand ils souffrent, c’est même le grand nombre : celui-là jurait à fendre le cœur ; moi, je le laissais bien jurer : je trouve que cela soulage une personne dans la souffrance, et que, pour les malades comme pour les infirmiers, qui fatiguent autant qu’eux, ce n’est même pas péché véniel ; seulement je ne supporte pas qu’on blasphême le saint nom de Dieu ; et quand mon major s’en avisait, je lui lâchais une bordée d’injures directes, qui le mettait dans une grande colère contre moi. Alors il détournait sur moi sa fureur et ses imprécations et, comme je les lui pardonnais de tout mon cœur, il n’y avait pas de mal ; j’épargnais ainsi un crime à sa pauvre âme, en l’empêchant de s’attaquer à Dieu… »

Tandis que la sœur et le dragon devisaient de la sorte sur l’impériale de la diligence, la comédienne faisait, dans la rotonde, de coquettes minauderies à un jeune sous-préfet de la restauration, qui n’était pas arrivé, au départ de la diligence, assez tôt pour avoir une place convenable. Pendant une vingtaine de lieues, il avait boudé le séminariste et le commis aux douanes, qui complétaient la rotonde. Mais l’ennui avait fini par dompter cette âme si fière : il s’était aperçu du reste d’attraits que possédait mademoiselle Primerose ; il avait surtout remarqué près d’elle une belle petite nièce dont les longs yeux noirs exprimaient une timidité sauvage parfaitement vraie ou parfaitement jouée. Dans le premier cas, c’était une grande vertu ; dans le second, un grand talent. Le sous-préfet eût aimé, peut-être, à résoudre ses doutes à cet égard ; mais sa sous-préfecture lui rapportait mille écus de rente dont il dépensait un bon tiers à payer le travail de bureau, et il savait bien qu’une éducation coûte cher à entreprendre, surtout quand elle est commencée par une tante ou une mère aussi expérimentée que mademoiselle Primerose. Ses raisons d’économie domestique lui firent penser que la mère était encore assez intéressante pour qu’il s’en occupât exclusivement ; et comme sa femme était en couches, comme surtout il voyageait incognito dans un pays où il voyait peu d’inconvéniens à compromettre sa magistrature, il s’était risqué à presser légèrement d’abord le genou de l’actrice de province, puis il avait baisé furtivement une main assez belle ; mais à force de galanterie respectueuse et de fadeurs aristocratiques, il avait si bien réussi à ennuyer la demoiselle, qu’il était clair comme le jour que l’actrice allait voyager gratis aux dépens du jeune administrateur, et que celui-ci en serait quitte pour ses frais de cœur, d’esprit et de route. Il commençait à devenir passionné, lorsque la voiture s’arrêta. Le conducteur demanda aux voyageurs s’ils voulaient monter la côte à pied, et alors on put voir se former deux ou trois couples qui témoignèrent des progrès de l’intimité entre les voyageurs des deux sexes. Une vieille marquise moitié ruinée avec un mauvais sujet qui l’était entièrement ; une demoiselle qui prétendait avoir reconnu un jeune homme qu’elle voyait pour la première fois : elle lui persuadait en marchant qu’ils avaient dansé ensemble en bonne compagnie ; la sœur de charité avec le dragon, le séminariste avec une nourrice, et la comédienne avec le sous-préfet.

« Femme adorable ! disait-il en pressant le bras de la dulcinée sous le sien, et serrant les coudes comme un chambellan de l’empire, permettez-moi d’être votre chevalier pour tout le reste du voyage ?

« — Le voyage ne sera pas long, dit mademoiselle Primerose, qui, aux respects de son adorateur, devinait peu à peu le mauvais état de sa fortune ; nous nous arrêtons à Tarbes, où décidément je vais prendre un engagement dans la troupe Robba.

« — Eh quoi ! déjà vous nous quittez ! Eh bien ! permettez-moi de vous offrir, ce soir, un meilleur souper que celui de la table d’hôte ?

« — Monsieur, vous pensez bien que deux femmes ne peuvent se permettre une démarche aussi inconsidérée… Que penserait-on de moi, et de l’éducation que je donne à ma nièce ?

« — Femme charmante, dit à voix basse l’administrateur, que tes scrupules sont ravissans !

« — L’imbécille, murmura la comédienne en haussant les épaules. »

Pendant que la vertu de mademoiselle Primerose offrait le rempart de convenance aux attaques du fonctionnaire économe, la petite nièce courait au-devant de la voiture, et d’un air amical et moqueur, s’était emparé du bras de la novice. Celle-ci, douce et craintive, se laissa entraîner, et lorsqu’elles eurent gagné le revers d’un buisson, ne se sentant plus sous le regard des hommes, la jeune nonne redevint rieuse et légère comme la petite actrice. D’abord elles coururent après les jolis papillons bleus qui voltigeaient dans les herbes ; l’actrice fit une guirlande d’aubépine, qu’elle posa de travers, d’une façon toute espiègle, toute coquette, sur ses cheveux noirs et brillans ; ensuite elle voulut en faire autant à la nonnette, qui s’y refusa. L’autre, opiniâtre et volontaire, courut après elle. La novice, plus grande et plus forte, eût pu se défendre, mais elle ne le voulait pas, et la comédienne, plus leste et plus court-vêtue, s’élança d’un bond, la poussa, la fit tomber, et lui enleva sa cornette blanche. Alors la jeune sœur se montra toute jolie, toute vermeille, avec ses cheveux courts et noirs, qui bouclaient naturellement comme ceux d’un enfant, sur son front pur et sur son cou de neige ; l’actrice lui jeta sa couronne blanche sur la tête, et toutes deux se mirent à rire en roulant sur le gazon, plus fraîches, plus gracieuses que les premières fleurs du printemps.

Puis la novice se releva, et remettant sa coiffe d’un petit air boudeur :

« Finissez, mademoiselle, dit-elle à sa folâtre compagne ; ce que vous faites n’est pas bien : si ma sœur Olympie me voyait décoiffée, elle me gronderait.

« — Eh bien ! elle te gronderait, voyez donc la belle affaire ! Est-ce qu’on ne me gronde pas toute la journée, moi ? je m’en moque joliment, va !

« — On vous gronde ? dit la sœur en ouvrant de grands yeux bleus ; je croyais qu’on ne grondait que dans les couvens.

« — Ah bien oui ! cette bêtise ! on gronde partout, au couvent, dans la diligence, au théâtre, partout. Partout les vieilles sont toujours mauvaises pour les jeunes.

« — Au théâtre !

« — Oui, au théâtre ; ça vous étonne ?

« — Vous allez donc à la comédie ? Dites donc, est-ce bien joli ?

« — Joli ? ah, pas du tout : c’est bête et ennuyeux comme peste.

« — Tiens, c’est drôle ; une novice m’a raconté qu’elle avait été une fois à l’Opéra à Bordeaux, du temps qu’elle était petite, et elle avait trouvé cela si beau, qu’elle se le rappelait toujours ; elle disait que c’était bien dommage qu’on défendît aux religieuses d’aller dans ces endroits-là.

« — Oh ! ma foi, c’est bien bête de vous en empêcher, car c’est bien ennuyeux. Si vous saviez comme moi ce que c’est ?

« — Vous y allez donc bien souvent ?

« — Eh donc, tous les soirs.

« — Tous les soirs ! ça coûte si cher, à ce que disait la sœur Opportune. Vous êtes donc bien riche ?

« — Riche ! je n’ai pas le sou ; mais ça ne me coûte rien à moi : la comédie, au contraire, ça me rapporte… C’est-à-dire, c’est censé me rapporter, car ma mère prend tout.

« — Votre mère ? vous avez donc une mère ?

« — Vous ne l’avez pas vue ? Tenez, celle qui donne le bras à ce monsieur qui a l’air bête comme tout.

« — Votre tante !

« — C’est ma mère.

« — Pourquoi l’appelez-vous votre tante ?

« — Est-ce que je sais, moi ? c’est elle qui le veut : elle est si drôle !

« — Oh ! fi ! est-ce qu’on parle ainsi de sa mère ? Ah ! si j’en avais une, je l’aimerais bien, moi ; mais je n’en ai pas ; je n’en ai jamais eue.

« — Est-elle bête ! elle dit qu’elle n’a jamais eu de mère, est-ce que vous seriez au monde sans cela ?

« — Oui, si Dieu l’avait voulu : Dieu peut tout.

« — Ah oui, le bon Dieu, est-ce que je connais ça !

« — Oh ciel ! ne parlez pas ainsi, mademoiselle : vous ne connaissez pas le bon Dieu !

« — Non, je ne l’ai jamais vu ; mais ne vous fâchez pas, ma bégueule de nonne ; soyons bonnes amies. Tenez, c’est bien laid, ce gros jupon et ce vilain tablier que vous portez, eh bien ! je donnerais de bon cœur tous mes beaux habits pour être comme vous ; car il est impossible que vous ne soyiez pas plus heureuse que moi.

« — Pauvre demoiselle, dit la bonne nonnette en passant le bras de la comédienne sous le sien, vous êtes malheureuse !

« — Comme les pierres quand il gèle. D’abord, j’ai de belles robes, des diamans, des colliers, des plumes, des fleurs ; mais rien de tout cela ne m’appartient ; je les mets le soir pour jouer ; le lendemain matin je me lève aussi pauvre que la veille, avec une vilaine robe et un mauvais chapeau fané, comme vous me voyez.

« — Pour jouer, vous dites ! à quoi donc ?

« — Pour jouer la comédie.

« — C’est vous qui jouez la comédie ? Est-ce que vous êtes…

« — Comédienne. »

La novice laissa tomber ses deux bras et resta stupéfaite.

« Ah voilà ! vous êtes scandalisée ; on vous a dit que les comédiens étaient damnés, qu’ils avaient des griffes et des cornes, n’est-ce pas ? Vous voyez bien que je n’ai pas l’air d’un diable.

« — Non, vous n’avez pas l’air méchant ; mais d’où vient donc que vous êtes tombée dans un péché comme cela ?

« — Oh ! c’est bien malgré moi, va : que veux-tu ? c’est ma mère qui m’a élevée pour le théâtre ; il a bien fallu faire comme elle voulait.

« — C’est vrai ; mais vous devriez lui dire à présent que vous ne voulez plus faire ce vilain métier.

« — Pas mal ; elle m’écouterait joliment. Si vous saviez ce qu’elle veut faire de moi, par-dessus le marché ? Je vais vous raconter tous mes chagrins : vous ne les direz à personne, n’est-ce pas ?

« — Oh non !

« — Eh bien ! figurez-vous d’abord que de jouer la comédie c’est déjà bien désagréable ; il me faut apprendre par cœur je ne sais combien de pages qui sont bêtes à endormir ; et puis, si je me trompe devant le monde, les gens qui sont là et qui paient pour entendre se moquent de moi, et je les vois rire. Dans la coulisse, c’est bien pis : le directeur me gronde, ma mère me tape, et mes camarades sont bien contentes de me voir pleurer. Cependant, il faut reparaître sur le théâtre avec les larmes aux yeux, et faire semblant de rire, quand c’est dans mon rôle ; et il y a souvent dans la pièce de vilaines paroles que je n’ose presque pas comprendre, et il faut que j’aie l’air de les dire avec plaisir, et le parterre rit d’un rire grossier… Va, c’est bien cruel d’amuser ainsi les hommes ? Mais tout cela n’est rien auprès de ce qu’on me réserve.

« — Quoi donc ?

« — On veut me vendre.

« — Vous vendre ! est-ce qu’on vend les chrétiens ?

« — On vend les chrétiennes.

« — Ah bast ! dit la novice en riant, vous avez lu cela dans les livres ; vous êtes folle : c’est dans la Turquie que les femmes sont esclaves, qu’on les vend pour travailler ; Mais en France…

« — Vous êtes dix fois plus bête que moi. Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une fille ?

« — C’est une personne qui n’est pas mariée.

« — Tiens ! quelle niaiserie ! Vous n’avez jamais vu des femmes qui étaient bien habillées le soir, et qui se promenaient dans les rues, en appelant tous les hommes qu’elles rencontraient ? vous n’avez donc jamais été à Paris ?

« — Jamais : j’ai toujours été à Bordeaux. Mais attendez, je me rappelle à présent que quand nous sortions dans les rues, je voyais en effet des dames bien belles qui se promenaient sans châle et avec de petits souliers minces par le plus grand froid ; et nos mères nous défendaient de les regarder, parce qu’elles disaient que c’étaient de grandes pécheresses.

« — Eh bien ! c’est cela qu’on appelle des filles. Elles commencent par être honnêtes comme vous et moi, et puis on les vend à des hommes qui les déshonorent et qui les laissent là : alors elles sont obligées pour vivre, de courir les rues et de se recommander à tous les passans.

« — Et on leur donne l’aumône ? Elles feraient bien mieux de travailler pour vivre.

« — Vous ne savez donc pas ce qu’elles font ?

« — Non. Elles volent ?

« — Vous êtes pourtant plus vieille que moi. Quel âge avez-vous ?

« — Dix-neuf ans.

« — Et moi, dix-huit ! Pourtant je sais bien des choses que vous ne savez pas. Ah ! vous êtes plus heureuse que moi !

« — Mais dites donc, est-ce que votre mère veut vous vendre comme vous dites ?

« — Elle l’a voulu déjà bien des fois, et elle me le dit sans cesse ; mais je ne peux pas vous conter cela, vous êtes trop simple ; seulement je puis vous dire que je suis toujours honnête !

« — Est-ce que vous ne voulez pas toujours l’être ?

« — Oh ! je le voudrais ; car voyez-vous, je ne peux pas souffrir les hommes ! Ils ont tous l’air si insolent avec les pauvres filles ! si je n’avais pas peur de ma mère, je leur cracherais au nez ; mais je suis forcée d’entendre leurs bêtes de complimens ; et quand j’aurai rencontré un riche, fût-il vieux, mauvais, dégoûtant et sale, il faudra que je me laisse emmener pour faire toutes ses volontés ?

« — Toutes ses volontés ?

« — Oui, toutes. Il m’embrassera, il m’appellera sa femme, et je ne pourrai pas lui arracher les yeux.

« — Ah ! pauvre fille ! mais il faut vous enfuir… Cependant, si c’est la volonté de Dieu, que vous épousiez un vieillard… s’il a de la religion, il pourra vous rendre heureuse.

« — Allons ! elle ne me comprend pas. La volonté de Dieu ! elle est jolie, la volonté de Dieu ! S’il y en avait un, souffrirait-il qu’une pauvre malheureuse comme moi fût traînée dans le ruisseau ? Et vous, vous allez donc vous faire religieuse ?

« — Hélas ! pas encore : je ne pourrai faire de vœux qu’à vingt-un ans ; mais en attendant, je porte l’habit et je fais le service des malades.

« — Pouah !… cela doit être affreux.

« — Oh ! oui, mais on s’y accoutume. C’est un devoir ; et puis on est sûre de faire son salut.

« — Est-elle niaise, avec son salut ! Comme cela, vous ferez des vœux à vingt-un ans ?

« — Si l’on veut m’admettre ; mais je crains bien qu’on ne veuille point de moi. On dit que je suis trop délicate. Je suis pourtant forte pour mon âge.

« — Certainement oui : vous l’êtes plus que moi. Pourquoi dit-on le contraire ?

« — C’est que je me trouve mal bien souvent, et depuis quelque temps surtout. J’ai fait une grande maladie, et je suis toujours restée un peu triste.

« — Oui, vous avez l’air de rire à regret.

« — Hoé ! les voyageurs, s’il vous plaît, en voiture !… » cria le conducteur. Les deux nouvelles amies se séparèrent, et ne se revirent que le soir à Tarbes. Mademoiselle Primerose, après avoir de toutes les manières retourné le cœur et les poches de son adorateur, n’y ayant rien trouvé qui valût la peine d’être dérangé, l’avait congédié assez sèchement ; la vieille marquise emmena son dissipateur : La sœur Olympie donna une franche et cordiale poignée de main à son vieux dragon, en lui promettant que, s’il lui tombait un jour entre les mains, il serait soigné comme un enfant chéri : puis elle appela sa petite novice, avec qui elle devait aller passer un jour à l’hospice de Tarbes, pour y opérer une translation de jeunes sœurs qu’on la chargeait de conduire à Paris.

Avant de quitter sa nouvelle amie, la comédienne l’embrassa chaleureusement.

« Nous ne nous reverrons jamais, lui dit-elle : c’est égal, pensez à moi, voulez-vous ?

« — Je prierai Dieu pour vous soir et matin.

« — À propos, dit la comédienne, comment vous appelle-t-on ?

« — Sœur Blanche.

« — Tiens ! c’est gentil, sœur Blanche. Ça vous va bien.

« — Et vous ? dit la novice.

« — Moi, je m’appelle Rose… Adieu ! »

La petite comédienne envoya un riant baiser à la jeune nonne qui lui répondit de loin par un sourire doux et mélancolique.

Elles prirent deux chemins opposés dans la ville de Tarbes : déjà elles marchaient en sens contraire dans la vie.