Rose et Blanche/1/2

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B. Renault, éditeur (Tome Ip. 47-77).


CHAPITRE II.

Tarbes.


C’est un délicieux pays que le Lavedan. Figurez-vous une vallée, longue de dix-huit lieues, riche et féconde, couronnée au midi par les cimes géantes des Pyrénées, et s’inclinant vers le nord jusqu’aux grèves de la Garonne. Toute cette contrée est fraîche de verdure comme les vallées de Montmorency, sous un ciel brulant comme l’Espagne. Les fruits précoces y courbent les branches des arbres, alors que les fleurs ne font que poindre aux jardins de la Touraine.

Mais c’est aux environs de la jolie ville de Tarbes, au pied de la chaîne des Pyrénées, que cette nature, bonne et maternelle, se pare de mille grâces coquettes et capricieuses : des varanges de maïs d’un vert transparent se jouent aux reflets du soleil sur la plaine large et riante ; des maisonnettes à toit plat, entourées de sveltes peupliers et de riches massifs, donnent au paysage un aspect d’Italie. Mais rien ne saurait décrire le luxe de ces champs d’arbres fruitiers coupés à compartimens, qui forment des bosquets de plusieurs lieues d’étendue : une vigne, plantée au pied de chaque rangée d’arbres, se jette de l’un à l’autre et s’enlace régulièrement avec les festons de la rangée parallèle. Il résulte de cet entrecroisement de pampres un damier perpétuel de feuillages où toutes les nuances possibles du vert s’épuisent sous les yeux satisfaits et rafraîchis du promeneur.

Aux premiers jours du printemps de 1825, deux voyageurs en chaise de poste suivaient, vers le soir, la route sinueuse qui descend de Lourdes à Tarbes. Ils cotoyèrent long-temps le Gave qui rugissait à deux cents pieds au-dessous du chemin, captif sous des berceaux de clématite et de vigne-vierge : ils quittèrent ensuite le plus étrangement beau de tous les pays pour se rapprocher de la plaine. Le sol, en s’applanissant, se dépouilla de ses terribles beautés pour se parer des grâces champêtres de l’Idylle aux roches de marbre blanc, aux rugueuses montagnes de schiste et d’ardoise ; aux sapins échevelés succédèrent les prairies lisses et peignées, les abricotiers tout rouges de bourgeons frais comme des joues d’enfant, les ruisseaux paisibles et lents qui, selon l’expression poétique de Quinault, semblent quitter à regret les rives enchantées qu’ils arrosent. Au lieu des aigles criards et des freux, espèce de corbeaux à têtes chauves qui ressemblent à des capucins, on ne vit plus voler dans le ciel que les douces palombes, dont le plumage bleu-ardoise se couvre de reflets d’améthiste et d’émeraude : quelques grands martinets à queue fourchue achevaient dans l’air leurs vastes et souples évolutions. Mais à mesure que la brise du soir s’éleva, toute chargée des suaves émanations de la vigne en fleur, les oiseaux se retirèrent vers la montagne, et les pampres se peuplèrent du bourdonnement de ces beaux sphynx ocellés à aîles roses dont l’œil est lumineux comme l’escarboucle des Arabes.

C’était un magnifique tableau, que le coucher du soleil derrière les montagnes : des bandes pourpres, liserées de feu, traversaient un fond orangé sur lequel se détachaient des rayons d’un or plus pâle. Les déchiquetures des Pyrénées se dessinaient en violet clair sur ce brillant horizon, et leurs brèches aériennes, qui s’enflammaient de la vapeur du couchant, semblaient fumer comme un immense incendie.

L’un des voyageurs de la chaise de poste semblait absorbé par la contemplation de ce tableau splendide. Penché sur le brancard, il cherchait à embrasser encore d’un dernier regard les cieux dorés et les odorantes savanes qui fuyaient derrière lui. Il s’enivrait de parfums, d’air pur et frais, de lumière brillante, de tous les trésors que la nature amie prodigue à l’artiste dans cette heureuse contrée. L’autre, renversé au fond de la voiture, sifflait d’un air complètement indifférent le Tutto sorridere mi veggo intorno de la Gazza ladra.

« Comme Mainvielle-Fodor fait cette entrée-là, hein ? quel goût ! »

Ainsi parla le voyageur distrait au voyageur contemplatif.

« — Eh ! que me parles-tu de Mainvielle-Fodor, de rentrée, de spectacle ? s’écria l’autre. Va au diable, avec ton Paris, ton opéra italien, tes cantatrices ! Barbare que tu es ! comment peux-tu penser à autre chose qu’à ce coucher de soleil et à ces effets de lumière ? toi, un peintre, pourtant ! un artiste ! Tu étais né pour l’être, mais tu as un grand malheur, mon cher ami… tes cinquante mille livres de rente t’ont perdu. La destinée t’a trompé ; elle t’a fait riche et bourgeois !

« — Bourgeois ! quand je te parle d’un art comme la musique, quand je fredonne Rossini, quand je nomme Ninetta, Mainviella ! barbare toi-même !

« — Eh ! je l’adore la musique quand je suis aux Bouffes. Je me prosterne devant Mainviella, quand je l’entends : comme la tienne, mon âme palpite aussi dans une phrase de Rossini. Mais se rappeler le luxe de la civilisation, les quinquets du théâtre et le fard des actrices, c’est un caprice d’imagination par trop fantastique.

« — Ah ! fantastique est bien ! Ô mon sublime et romantique ami ! donne-moi ton âme de vapeur, ton char de fumée, ton cerveau de brouillard, la nuée que tu chevauches et le manteau de rosée qui te sert de gilet de flanelle, pour que je m’élève avec toi dans les régions éthérées de l’inintelligible et intellectuel fantastique !

« — Animal, que tu m’ennuies ? j’ai consenti à t’accompagner, vois-tu ? J’ai bien voulu, pour t’empêcher de voyager seul, accepter les cahots et la désespérante rapidité de la poste, mais c’était à la condition que tu ne me ferais pas rire ; car rien ne me rend triste comme ta gaîté… »

Le voyageur insouciant se mit à chanter.

Oui, je suis triste, moi,
    C’est là ma folie.
Je ne vivrais pas, je crois,
    Sans la mélancolie.

« — Est-il heureux de s’amuser de tout ! dit le voyageur romantique.

« — Heureux ! ah, oui, je t’en réponds ! je suis heureux, moi, c’est connu : je ris, je bois, je chante et je t’ennuie : c’est ma destinée, j’en veux jouir, j’en veux abuser ; je veux te faire prendre les pinceaux en horreur, les portraits de grands chemins en exécration, les romans en pitié et l’amour en commisération. Mon pauvre Laorens ! si tu savais comme c’est bête de vivre au sérieux comme tu fais ! Moi, je traverse l’existence comme un ouragan : c’est le vent qui pousse, soulève, bouleverse et entraîne tous les événemens de ma vie… Tu en veux du romantique ; en voilà, en voilà à pleines mains ! en veux-tu encore, écoute.

« — Oh ! fais-moi grâce, tu m’assommes.

« — Si fait, écoute, je me sens en verve. Comme toi, j’ai travaillé pour l’avenir. J’ai été pauvre, ou du moins gêné. J’ai fait des dettes et des croûtes : j’ai eu des parens impitoyables qui refusaient de se prêter à mes folies, et se fâchaient quand je voulais dépenser en huit jours le fruit de cinquante années de leur travail et de leur économie. Alors, mon cher Laorens, j’ai connu l’infortune et les soucis qui rongent le cœur, et les créanciers qui grattent à la porte, et la frénésie qui dévore le cerveau, et la faim qui creuse l’estomac, et la tentation du suicide qui nous entraîne jusqu’au bord du parapet, et le besoin de conserver son existence, qui nous fait soupirer, en passant les poches vides devant l’insolent étalage d’un restaurateur. Et mes joues se sont cavées, le vent de l’adversité a courbé mon frêle individu ; je suis devenu poitrinaire, j’ai toussé à désespérer tous les poètes toussant leurs poumons dans leurs vers : ma bonne femme de mère en pleura. Mais un jour, au lieu de lait d’ânesse, elle s’est avisée de remplir ma bourse ; alors, je me suis senti remettre ; mon individu s’est trouvé renaître, ma poitrine excellente, mon appétit robuste, mon avenir brillant, mes parens ravis de joie… et les sentiers fleuris de la destinée m’ont reçu jeune et riche, ardent et audacieux, parcourant d’un vol d’aigle… Tiens ! en voilà un qui passe ! non, c’est un choucas… donne ton fusil…

« — Non, laisse-le tranquille : tu lui ferais peur, à quoi bon ?

« — C’est pardieu bien possible, ce que tu dis-là… Reprenons notre discours… Que disais-je ?

« — Je n’en sais rien, je n’ai pas écouté un mot. J’ai de ton esprit railleur dix pieds par-dessus la tête. Mais dis-moi donc, Horace, toi qui possèdes l’art d’égayer un repas, de fermer l’entrée d’un salon à toute discussion sérieuse, de trancher par un calembourg la question la plus grave, de dégoûter tous ceux qui t’approchent d’avoir du bon sens devant toi, dis-moi pourquoi ton rire me serre le cœur, pourquoi tes railleries ne me causent ni dépit ni plaisir, pourquoi ta folie me pénètre d’un froid mortel, pourquoi ta société, jadis si précieuse et si nécessaire, me devient chaque jour plus insipide et plus fatigante ? quel plaisir prends-tu à te rendre insupportable, toi, jadis si aimable, et pour moi si contagieusement gai ? Ta folie était charmante alors, parce qu’elle était involontaire ; aujourd’hui qu’elle est systématique, elle m’ennuie comme un raisonnement. J’aimerais mieux rapprendre les mathématiques que de suivre un cours de ta philosophie épicurienne. Il est passé quelque chose d’extraordinaire dans ton esprit ; ta vie a reçu un choc violent ; tu as éprouvé une grande commotion, mon ami ; une douleur morale au cœur, ou une lésion physique au cerveau, dis ?

« — Rien de tout cela, j’ai vécu, voilà tout le secret. J’ai vu que le bonheur n’était pas dans les choses, mais dans l’aspect de ces mêmes choses. Alors, j’ai voulu tout voir au travers de mon prisme ; car, si je touchais les objets que j’ai contemplés à l’œil nu, je les briserais de colère et de dégoût.

« — Voilà donc cet homme heureux ! ce rieur éternel, ce viveur envié de tous ! Je me suis toujours douté qu’en fouillant au fond de ton cœur, je serais forcé de te plaindre.

« — De me plaindre, moi ! allons, va te promener avec ta pitié. C’est moi qui te plains de ce que tu te crois heureux. Je prévois les déceptions qui t’attendent, l’abîme où tu vas rouler ; je vois le spectre qui trace sur la muraille de ton palais enchanté la sentence de prédiction, le sceau de la fatalité. Pauvre insensé ! qui t’énorgueillis dans un calme menteur et que le réveil tuera peut-être ! Au lieu que moi, mon lit est fait ; il est dur, il est épineux, il est atroce, mais j’y suis accoutumé, j’y dors à merveille, je n’en sens plus les tortures ; je me suis retiré sain et vigoureux après le supplice, et j’ai survécu à la mort de toutes mes illusions. Enviez-moi tous, et ne me plaignez pas ; je suis plus fort que vous ; j’ai vaincu la destinée, j’ai mâté la douleur ; je me nourris des poisons qui vous tueraient ; je joue familièrement avec des monstres dont la seule pensée vous fait frissonner.

« — Mon pauvre Horace ! dit tristement Laorens, en lui pressant la main. »

Celui-ci était animé, son œil lançait des flammes ; il était beau comme l’ange déchu de Milton… Il éclata de rire en voyant la figure douce et caressante de son ami. Le bruit des roues sur le pavé interrompit leur entretien. Ils entraient dans la ville de Tarbes, dont les murailles blanches prenaient une teinte rose au reflet du couchant.

Ils traversèrent l’Adour sur un pont de marbre, et passèrent rapidement au travers de ces rues de cailloux, propres et aérées, que des ruisseaux d’une eau crystaline arrosent sans cesse, et que bordent des maisons basses, invariablement construites en galets de rivière. Enfin ils atteignirent l’immense place du marché dont la principale beauté consiste à encadrer un vaste espace de ciel méridional si pur et si bleu. Ce ne fut pas sans peine que le postillon parvint à se faire jour parmi la foule assemblée pour les fêtes de la foire, et à gagner la porte de l’Hôtel-de-France.

L’hôte, qui s’appelait infailliblement comme tous les hôtes de la Gascogne Cap de Fer, Cap de Ville, Cap de Biou, vint, le bonnet à la main, recevoir les honorables personnages, et les conduisit dans une vaste salle meublée à l’antique ; puis, avec l’obséquieuse politesse d’un aubergiste qui sait son monde, il fit promptement servir aux voyageurs un fort bon souper, pendant lequel il se tint près d’eux, la serviette à la main, babillant d’un air moitié intime, moitié laquais.

Horace se plut à le faire causer. Grâce au plaisir que l’homme des petites villes trouve à déchirer son prochain, le cynique philosophe eut bientôt appris de la bouche de l’aubergiste tous les propos de la province, toutes les affaires publiques et secrètes, depuis le prix courant des chevaux en foire, jusqu’aux amours de la nièce du grand vicaire avec un officier employé à la direction du haras royal, lesquels amours avaient entraîné la malédiction paternelle de l’oncle de la nièce : une sévère réprimande de Monseigneur l’Évêque pour le scandale arrivé dans la famille de monsieur son vicaire, et une violente querelle entre ces deux prélats, qui s’étaient mutuellement reproché beaucoup d’écarts…

Ce bavardage insipide fatigua bientôt Laorens. Il n’aimait pas à voir la vie à sec, triviale et mesquine comme il l’entendait raconter. Il en cherchait toujours le côté poétique ; et, avec un peu d’art, il savait trouver le bonheur qui échappait à toute l’habileté du stoïque Horace. Il quitta la table, et s’approcha de la croisée pour contempler le spectacle animé qui se déployait sous ses yeux.

La place était inondée des flots d’un peuple bigarré où l’on pouvait facilement reconnaître par groupes et par veines les divers types de toutes les provinces méridionales de la France ; car ces foires considérables attirent les commerçans de toutes les classes, depuis le montagnard métis de Saint-Sébastien, jusqu’au riverain de la Méditerranée. Toute cette race cuivrée se divise en nuances bien distinctes. Le Provençal irascible, orateur passionné du moindre rassemblement, se faisait remarquer par la vigueur de ses proportions, la blancheur de ses dents et l’éclat de sa voix. Le Basque, petit, musculeux et brusque, ne perdait aucune occasion de développer la richesse de ses formes et l’élégante souplesse de ses mouvemens. Sa figure, plus spirituelle que jolie, révélait toujours une fatuité naïve et confiante. Quand un Basque marche avec sa grâce native, le corps serré dans son ceinturon rouge et sa toque bleue sur l’oreille, sa poitrine semble bondir de la joie d’exister, et ses yeux noirs disent à toutes les femmes : Il n’est pas une de vous qui puisse résister à ce regard-là. Le Béarnais, moins pétulant, mais plus beau, mêle à la vivacité méridionale quelque chose de la langueur espagnole. Puis, venaient pêle-mêle les champêtres habitans de ces mille vallées qui ont chacune leur costume, leurs mœurs et leurs langues. On les reconnaissait à la couleur et à la forme de leur béret ; ceux de la vallée d’Aure portaient la toque blanche à houppe de laine bleue : ceux de Gèdre, la toque rouge et blanche ; ceux d’Aran une barette grise, et ceux de Luz un bonnet rayé tombant sur les épaules, et qui se rapprochait de la rézille espagnole. Mais généralement tous ceux du Bigore affectaient une propreté simple et un costume uniforme. La même étoffe de laine brune sans teint composait leur veste ronde, leur pantalon large et leur toque plate. Ces pantalons étaient un premier pas vers l’adoption des nouvelles modes françaises. Tout ce qui végétait ignoré dans le fond des gorges de la montagne portait encore la culotte courte et serrée sur les hanches, le bas blanc ou rayé, et l’espadrille de peau de vache, attachée comme un cothurne autour de la jambe.

Mais rien, non rien ne saurait peindre la grâce piquante de ces femmes pâles, aux yeux veloutés, dont les formes riches et développées rehaussent la finesse prétentieuse du corsage et la délicatesse des pieds et des mains. La montagnarde au jupon court, à la jambe nerveuse, est grave et fière sous son capulet écarlate : mais, après la Vénitienne, il n’est que la grisette Béarnaise qui connaisse toutes les ruses de la mantille, et qui sache faire montre des trésors de sa beauté en feignant de les renfermer mystérieusement sous la longue cape qui l’enveloppe tout entière. L’Agénoise hâlée trahit dans tous ses mouvemens je ne sais quelle souffrance voluptueuse ; et la Languedocienne rieuse, blanche et rosée, semble défier les ardeurs du soleil dont elle est fille.

Au milieu de ces gracieuses figures, on voyait se détacher tantôt les traits rudes et sauvages d’un vieux Catalan, dont les blancs cheveux tombaient sur une barbe noire : tantôt la face majestueusement idiote d’un Navarrais aux cheveux plats, à l’œil fauve ; ou celle d’un Portugais au profil de chèvre, au teint de bronze. Çà et là, des soldats de la ligne, Jeanjean de tous les pays, et de pimpans officiers de cavalerie en remonte, lorgnaient quelques femmes enchaînées au bras de ces maris défians et absolus qu’on offense, mais qu’on ne trompe pas.

Cette multitude hétérogène offrait un coup d’œil étrange et piquant : les mantes brunes doublées de couleurs claires et tranchantes, les manteaux espagnols à grands carreaux comme les plaids de l’écosse, les capuces pointues et les collets tailladés, les faces brunes, blêmes, olivâtres et avinées, les voix glapissantes, les shakos, les barettes et les sombréros ; toutes ces têtes, toutes ces étoffes, tous ces bruits, toutes ces volontés, se heurtaient, se pressaient, se confondaient comme les teintes variées d’une forêt d’automne agitée par le vent.