Rouen Bizarre/Préface de Georges DUBOSC

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rencontres et des flâneries, tous les aspects inconnus, tous les coins ignorés, tous les endroits inaperçus où il avait chance, au milieu des banalités courantes, de trouver un brin de nouveauté et un rien d’intérêt. De ce voyage aventureux, reporter de l’impossible, il a eu le bonheur inespéré de revenir avec son bloc-notes rempli de sensations nouvelles : pour Vous, il a étudié les détraquements macabres de la folie, les joies bruyantes et lourdes des cafés-concerts, la pauvre vie de l’armée des misérables et la cocasserie fantasque des métiers imprévus. Il y avait dans cette véritable expédition au pays des soleils et des fous, nombre de difficultés qui auraient, certes, arrêté plus d’un. N’est pas Rouen-bizarriste qui veut : le périple autour du monde rouennais laisse bien loin derrière lui les plus hardies explorations tentées par les Voyageurs que nous sert hebdomadairement M. Gravier. Heureusement, l’ami Fraigneau a eu, dans cette promenade, pour guide-Conty, la plus jolie et la plus délicieuse compagne de voyage qu’on puisse désirer : la douce petite fée, Mlle Fantaisie. Partout où il allait, dans Rouen, sous Rouen, sur Rouen, elle était de la partie ; le lorgnon à la main, elle a visité les cabanons de Saint-Yon, et, lasse de tant d’horreurs, s’est reposée aux guinguettes champêtres du Champ-des-Oiseaux ; d’une oreille distraite, elle a écoute le refrain extravagant et stupide des cafés-con-concerts :

Ohé Durandart !

Tu t’es mouillé la cafetière,

et ne s’en est allée contente qu’après avoir trempé sa lèvre rose à un cintième de chez le Père Lapin. Que pourrait-on, du reste, lui refuser ? elle monte en ballon avec Godard et la voila dans les airs, planant au-dessus de Saint-Étienne-du-Rouvray, haut dans l’azur, laissant flotter au vent ses pales cheveux blonds, insoucieuse des péripéties de la descente.

Bien en a usé du reste mon noble patron, de prendre comme volonté le moindre de ses caprices : pour prix de ses attentions, elle lui a prêté, en échange, beaucoup de sa grâce, et sa délicate inspiration l’a souvent heureusement guidé : c’est elle qui, devant l’éternel spectacle des vieilles misères du pauvre monde, devant les œuvres perverses auxquelles il se complaît, a su lui donner cet attendrissement discret que relève une pointe d’humour, ce sourire narquois où se cache tout au fond une grande pitié. C’est elle aussi qui lui a appris le mépris hautain des gros ridicules et qui, pour flageller les vanités — par trop bêtes, — lui a prêté la cravache étincelante de sa sœur l’Ironie.

En faut-il plus pour faire un bon livre ? Non, n’est-ce pas, mes bons messieurs, mes belles dames. Si j’ai donc un conseil à vous donner, par ce temps de voyages circulaires, de trains de plaisir et de bains de mer, je vous dirai : « Faites comme l’auteur du Rouen-Bizarre : ne voyagez pas sans fantaisie !

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute ; aussi, touché du beau zèle de mon patron, moi qui pendant ses longues « ballades » devais garder la boutique, sans même avoir la suprême ressource de l’abandonner à la vigilance d’un bon caniche, comme dans Peau d’Ane, je n’ai eu qu’une seule idée, en rêvassant au coin du poêle : évoquer à mon tour, a coté du Rouen-Bizarre moderne, le Rouen-Bizarre disparu depuis un siècle, la série des vieux types qui, de leurs démarches grotesques, de leurs excentricités, ont amuse la rue aux jours anciens, et s’en sont ensuite allés dans la grande fosse de l’oubli ou pourrissent les accessoires et les décors démodés de l’Eternelle Comédie. Le défilé d’antiques ombres chinoises, reconstitué à grand’peine à coups de souvenirs ramassés de tous cotés, de brochures introuvables, de dessins effacés, de canards poussiéreux, grâce à la complaisance si aimable de quelques collectionneurs, au premier rang desquels nous placerons M. Pelay, dont l’érudition en ces matières nous a souvent dirigé, pourra peut-être intéresser la compagnie. Les vieux rajeuniront au souvenir de silhouettes qu’ils ont jadis connues, les jeunes se rappelleront ces physionomies du passé que leurs pères ont souvent montré à leurs yeux d’enfants. Le décor sera où il vous plaira : partout où le monde de la rue s’est agité, aussi bien sur l’ancien quai, à l’entrée du Pont de bateaux qu’à la promenade de l’Ascension, sur le Cours la Reine. Aussi bien sous les ombrages des Trois-Pipes et de la Saint-Vivien, qu’à l’assemblée de la Saint-Gorgon. Au parterre du Théâtre-des-Arts, comme à la salle des Éperlans. À la Cour d’assises le jour où l’on jugera le faux dauphin Mathurin Bruno, et à la Croix-de-Pierre les jours de rassemblement populaire. À ce défilé bariolé de fantoches, on nous permettra bien de joindre quelques mots d’explication, quelques notices dont l’ensemble pourra former peut-être un pendant bien inférieur à l’Histoire des personnages célèbres dans les rues de Paris, de Gouriet, ou au livre d’Yriarte sur les Célébrités de la rue, ou à un livret aujourd’hui introuvable : Kercheville ou des Originaux de Rouen, en 1800, par Laloie et Frey de Neuville, plaquette aujourd’hui quasi-disparue.

Ce sera là comme un boniment sans prétention, lance au passage de chacune de ces caricatures ambulantes qui ont traversé la place publique et que nous diviserons en trois grandes séries : les excentriques, les originaux et les maniaques ; les amuseurs et les artistes populaires ; les petits métiers et les industries du pavé.

Georges DUBOSC.