Sébastien Roch/II/1

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G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 257-263).

LIVRE DEUXIÈME


I


On était aux premiers jours de juillet 1870.

Cette journée-là, le ciel d’abord nuageux et menaçant, au matin, s’était, vers midi, tout à fait rasséréné. Un clair soleil inondait la campagne. Sébastien sortit de chez lui, traversa le bourg et entra au bureau de poste, chez Mme Lecautel. Le bureau était fermé de midi à deux heures. Ordinairement, Mme Lecautel profitait de ce congé quotidien pour se promener un peu, avec sa fille, lorsque le temps était beau. Quelques minutes après, tous les trois, ils descendirent la rue de Paris et gagnèrent les champs.

Sébastien avait vingt ans ; il avait beaucoup grandi, mais il était resté maigre et pâle. Son dos se voûtait légèrement, sa démarche devenait lente, indolente même ; ses yeux conservaient un bel éclat d’intelligence qui souvent se voilait, s’éteignait dans quelque chose de vitreux. À la franchise ancienne de son regard se mêlaient de la méfiance et une sorte d’inquiétude louche qui mettait comme une pointe de lâcheté dans la douceur triste qu’il répandait autour de lui. Un peu de barbe tardive parsemait son menton et ses joues ; ses lèvres commençaient seulement à changer leur duvet clair en moustaches blondes, d’une blondeur ardente et dorée. À le voir passer, on eût dit qu’il fût las, toujours ; il semblait que ses membres, aux os trop longs, lui fussent pesants à porter et à traîner.

Ils s’engagèrent dans un petit chemin encaissé, profond, tout verdoyant qui mène vers les coteaux de Saint-Jacques. Sur les hauts talus, de chaque côté, les trognes de chêne, cachées par les touffes de bourdaines et de viornes, poussaient obliquement leurs branches qui, se rejoignant, faisaient sur le chemin une ombre fraîche, pailletée de soleil.

— Eh bien ? dit Mme Lecautel, avez-vous travaillé, un peu, ces jours-ci ?

— J’ai voulu semer des fleurs dans le jardin, répondit Sébastien… Des fleurs que m’avait données le père Vincent… Mais mon père me l’a défendu… Vous savez qu’il déteste les fleurs ! Il dit que ça prend de la place et que ça ne sert à rien… Alors, je suis parti dans le bois… et j’ai… rêvé !

— Et c’est tout ?…

— Mon Dieu, oui !… J’aurais bien lu, mais je n’ai plus de livres !

— Comme vous devez vous ennuyer !

— Pas trop !… non, pas trop !… je vois, je pense, et le temps passe… Hier, par exemple, toute la journée, j’ai regardé un nid de fourmis… Vous ne pouvez vous imaginer combien c’est beau et mystérieux, du moins pour moi qui ne sais rien… Il y a là une vie extraordinaire, une énorme histoire sociale qu’il serait autrement intéressant d’apprendre que les luttes de la République athénienne… Tenez, c’est encore une des mille choses dont on ne souffle mot dans les collèges.

Mme Lecautel prit un ton de reproche naturel :

— Tout cela est très joli, mon pauvre Sébastien, mais vous ne pouvez pas continuer cette existence-là… Vous n’êtes plus un enfant, voyons !… Dans le pays où l’on vous aime pourtant, on chuchote, on commence à mal parler de vous, je vous assure… Il faut vous décider à faire quelque chose, croyez-moi…

— C’est vrai !… soupira Sébastien qui, la tête basse, cheminait, frappant les herbes du talus du bout de son bâton… mais que voulez-vous que je fasse ?… Je n’ai de goût à rien…

Et Mme Lecautel gémit :

— C’est désolant !… c’est désolant !… Un grand garçon comme vous, si paresseux !…

— Je ne suis pas paresseux, je vous jure, protesta Sébastien… Je voudrais bien… Mais quoi ?… Dites-moi quoi, vous ?

— Je vous l’ai déjà dit, combien de fois ? Et je vous le répète… Je ne vois pour vous qu’un seul moyen de sortir de la situation où vous vous embourbez de jour en jour… C’est le métier militaire !… Intelligent comme vous l’êtes, vous aurez vite conquis un grade sérieux… Mon mari s’était engagé… À vingt-six ans, il était capitaine ; à quarante-deux ans, général !

Sébastien eut une grimace significative :

— Être soldat !… Ah ! Dieu, non !… C’est ce dont j’ai le plus horreur… J’aimerais mieux mendier mon pain sur les grandes routes.

Un peu piquée, Mme Lecautel répliqua :

— C’est peut-être ce qui vous attend, mon pauvre Sébastien.

Ils se turent. Le chemin montait, caillouteux et raide. Mme Lecautel ralentit le pas.

Marguerite n’avait pas prononcé une parole. Elle marchait, svelte, souple, mince, tout à fait charmante, dans sa robe très simple de toile écrue, serrée à la taille par un ruban rouge ; et son grand chapeau de paille, orné aussi de rubans rouges, projetait, sur son visage au teint chaud, une ombre transparente et dorée. Ses yeux étaient restés, jeune fille, ce qu’ils étaient, enfant ; des yeux d’une beauté inquiétante et maladive, pervers et candides, étonnés et chercheurs, étrangement ouverts sur la vie sensuelle, par deux lueurs de braise ardente ; sa bouche s’épanouissait, épaisse, rose, d’un rose de fleur vénéneuse. Ses narines, dilatées, humaient, avec un continuel frémissement, les parfums errant dans la brise, qui va, de branche en branche, de calice en calice, porter l’amour et la vie. De temps en temps, elle se penchait sur le talus et cueillait des fleurs qu’elle piquait ensuite à son corsage, de sa main mi-gantée de mitaines, avec des mouvements qui révélaient la grâce délicate des épaules et l’exquise flexion du buste, où la femme s’accusait à peine.

Sébastien craignit d’avoir blessé Mme Lecautel par son mépris du métier militaire ; il chercha à renouer la conversation subitement rompue.

— A-t-on des nouvelles, aujourd’hui ?… demandat-il… Mon père, suivant son habitude, a pris le journal, et je ne sais rien.

— C’est toujours la même chose, répondit Mme Lecautel… On dit cependant que la guerre est inévitable.

Mme Lecautel ne croyait pas commettre d’indiscrétion en lisant, chaque matin, avant de les remettre au facteur, les journaux qui lui plaisaient. Aussi était-elle au courant de tout ce qui se passait, particulièrement des affaires militaires, auxquelles elle s’intéressait, par une habitude ancienne, et dont elle n’avait pu se désaffectionner.

— Et tenez, Sébastien, poursuivit-elle, si nous avons la guerre, comme c’est probable, car l’honneur national me paraît trop engagé en cette question, n’aurait-il pas mieux valu que vous fussiez soldat, depuis longtemps ?

— Mais, puisque Sébastien a acheté un homme, mère, s’écria tout à coup Marguerite.

— Eh bien, qu’est-ce que cela fait ? Il n’en sera pas moins obligé de partir.

— Alors, fit Marguerite, devenue soucieuse, et l’homme qu’il a acheté ?

— Il partira aussi.

— Comment, tous les deux ?… Mais c’est très injuste, c’est un vol.

Gamine, elle menaça en riant sa mère de son ombrelle :

— Dis, petite mère, c’est pour lui faire peur, pas ?

Et, changeant d’impression :

— C’est ça qui doit être beau, la guerre !… Des hommes !… tant d’hommes à cheval, avec des cuirasses !… Et des blessés qu’on soignerait… des blessés tout pâles et très doux… Ah ! je les soignerais bien !

Le chemin aboutissait à une large allée de vieux châtaigniers ; l’allée conduisait à la source de Saint-Jacques qui alimentait d’eau tout Pervenchères. Ils suivirent l’allée, et ils s’arrêtèrent, non loin de la source, sur une sorte de tertre, d’où l’on aperçoit entre les massifs de verdures, le bourg, tassé, éclatant de soleil. Mme Lecautel s’assit sur l’herbe, à l’ombre d’un arbre. Marguerite chercha des fleurs.

— Sébastien ! Sébastien… appela-t-elle, aidez-moi à cueillir un bouquet.

Un champ de blé était là, tout près, qui dardait ses épis et balançait ses pailles, dont le vert se dorait de moires joyeuses. Çà et là, des fleurs l’étoilaient de petites taches bleues et rouges. Marguerite entra dans un sillon, et disparut presque dans l’épaisseur des blés. Son chapeau, seul, fleur énorme et capricieuse, dépassait la pointe mouvante des épis, et son rire, pareil à un chant de bouvreuil, s’égrenait entre les tiges grêles.

— Allons ! Sébastien, allons !

Sébastien la rejoignit, et lorsqu’il fut près d’elle, celle-ci le regardant de ses yeux graves, soudain, lui dit brusquement :

— Tu viendras, ce soir, là-bas !

Sa voix était fière, impérieuse, un frisson la faisait trembler.

— Marguerite !… supplia Sébastien, sur le visage de qui apparut une double expression de crainte et d’ennui.

— Je veux !… Je veux !… Il faut que je te parle.

— Marguerite !… pense donc… si ta mère te surprenait ? insista Sébastien.

— Je veux !… Je veux… Tu viendras ?

— Eh bien, oui !…

Elle se remit à cueillir des fleurs. Son chapeau plongeait dans la mer des épis, reparaissait vibrant au soleil, ainsi qu’une petite barque folle, pomponnée de nœuds rouges. Et sur son passage sillé de rires agiles, les blés remués et froissés faisaient des houles. Elle revint, près de sa mère, portant dans ses bras une odorante touffe de fleurs.

— Vois, mère, le beau bouquet !… C’est moi qui l’ai cueilli, toute seule… Sébastien n’a rien cueilli, lui. Il ne sait pas !…

— Ça ne m’étonne point, dit Mme Lecautel qui, aidée de sa fille, se releva… On ne lui a pas appris cela, au collège, sans doute.

Sébastien ne se blessa point de l’ironie de cette phrase. Peut-être même ne l’entendit-il pas ! Sa figure s’était rembrunie ; l’expression d’inquiétude était revenue, éteignant d’une lueur trouble l’éclair franc de ses yeux. Mme Lecautel, un peu lasse, prononça quelques mots indifférents auxquels Sébastien répondit à peine. Ils rentrèrent en silence. Seule, Marguerite chanta, en arrangeant ses fleurs.

M. Roch, assis sur un banc, dans son jardin, près du perron, lisait le journal quand Sébastien passa auprès de lui. Machinalement, entendant du bruit, il leva les yeux sur son fils, et les rabaissa aussitôt sur le journal.

— Un beau temps ! dit-il.

— Oui, un beau temps ! répéta Sébastien.

Puis il gravit les quatre marches du perron et alla s’enfermer dans sa chambre.