Sacs et parchemins, 1851/Chapitre XVI

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Michel Lévy frères (p. 418-431).

XVI.

M. Levrault allait donc enfin jouer un rôle ; la carrière politique s’ouvrait enfin devant lui. Ce n’était pas sans raison qu’il avait préféré la diplomatie à l’administration. Sans avoir une idée bien nette du droit des gens, il savait cependant que partout la personne d’un agent diplomatique est sacrée ; et puis il espérait retrouver dans les cours étrangères l’occasion de porter son habit brodé. À l’heure indiquée, il se présentait chez maître Jolibois.

— Recevez mes compliments, dit maître Jolibois en lui tendant la main. J’ai lu ce matin votre nom dans le Moniteur ; vous vous êtes conduit en grand citoyen, en vrai patriote. La république ne sera pas ingrate, et saura vous récompenser dignement. J’ai vu hier soir le chef du cabinet des affaires étrangères ; il nous attend. Venez, ne perdons pas un instant. Le poste qu’il vous destine vous fera bien des envieux. Battons le fer tandis qu’il est chaud.

M. Levrault ne se possédait pas de joie et se confondait en remerciements. Une heure après, maître Jolibois introduisait son client à l’hôtel des Capucines. Le cœur de M. Levrault battait à coups redoublés. À la vue de Jolibois, l’huissier de service ouvrit la porte d’un cabinet. Un homme de trente ans au plus, à l’œil fin, à la bouche railleuse, était assis devant un bureau chargé de papiers et de cartons.

— Mon cher ami, dit Jolibois, je vous amène le candidat dont je vous ai parlé hier soir.

— Soyez le bienvenu, monsieur, reprit l’interlocuteur de Jolibois en se tournant vers M. Levrault ; soyez le bienvenu, et causons.

M. Levrault, dont la vue se troublait, dont les jambes flageolaient, tomba plutôt qu’il ne s’assit dans un fauteuil.

— Étienne m’a fait part de vos intentions. Depuis longtemps déjà votre nom m’est connu ; vous n’êtes pas pour moi un homme nouveau. L’oubli où vous avez langui jusqu’ici n’est pas une des moindres fautes du gouvernement déchu. Si la famille d’Orléans eût placé sa confiance en des hommes tels que vous, elle ne serait pas aujourd’hui à Claremont.

M. Levrault s’inclina et ne trouva pas un mot à répondre.

— Il est vraiment incroyable que la monarchie n’ait jamais fait un appel à vos talents. Le ministre m’a parlé de vous hier dans les termes les plus flatteurs.

— Je ne me plains pas de la monarchie, dit M. Levrault, dont la langue se déliait enfin. Elle ne m’a rien offert ; mais je n’aurais rien accepté d’elle. Inébranlable dans mes principes, fidèle à mes convictions, j’ai attendu patiemment l’heure de la réparation.

— Je vous l’avais bien dit, s’écria Jolibois, le citoyen Guillaume Levrault est un républicain éprouvé. Ce qu’il pense, ce qu’il veut aujourd’hui, il l’a toujours pensé, toujours voulu. Ce n’est pas une girouette qui tourne à tous les vents.

— Grâce à Dieu, la république n’est pas aveugle comme la monarchie, reprit le prétendu chef du cabinet. Citoyen Levrault, elle sait ce que vous valez et va vous donner aujourd’hui une preuve éclatante de confiance. Le corps diplomatique a besoin d’être renouvelé avec discernement. Chaque mission veut un homme spécial, et celle que la république vous destine semble faite exprès pour vous. J’avais d’abord songé à vous accréditer comme représentant du commerce français auprès des villes anséatiques ; mais le ministre, au premier mot que je lui en ai dit, a repoussé bien loin cette proposition. Une mission commerciale au citoyen Levrault ! s’est-il écrié, y pensez-vous ? Ce qu’il lui faut, c’est une ambassade.

— Vraiment, dit M. Levrault, le ministre a daigné vous parler de moi en de pareils termes ?

— Je vous rapporte fidèlement ses propres paroles. Oui, a-t-il continué, c’est une ambassade qu’il lui faut ; mais quelle ambassade lui donnerons-nous ? J’ai disposé hier de Londres et de Vienne. Saint-Pétersbourg et Berlin sont à moitié promis. Madrid a trop peu d’importance ; croyez-vous qu’il accepte l’ambassade de Constantinople ? J’hésitais à répondre, n’osant m’engager pour vous, quand le ministre a tranché la difficulté. J’ai son affaire, m’a-t-il dit en se frappant le front. Pour un esprit hors ligne comme le sien, je crée une mission exceptionnelle, une mission sans précédents. La France a reconquis les dépouilles de Napoléon ; elle doit à son honneur et à sa dignité de reconquérir les dépouilles de Charlemagne.

— Les dépouilles de Charlemagne ! interrompit M. Levrault ébahi.

— La France de février, m’a dit le ministre dont l’œil s’enflammait, ne renie pas le passé, ne s’effraie pas du souvenir des rois, et tient Charlemagne pour un galant homme, La Prusse, que nous avons tant de fois vaincue, garde encore à Aix-la-Chapelle la tête de Charlemagne, enchâssée dans l’or, comme une sainte relique, par Frédéric Barberousse. La France ne peut voir à ses portes un pareil trésor sans étendre la main pour le ressaisir. Un patriote éprouvé peut seul parler en son nom, revendiquer ses droits, et j’ai jeté les yeux sur le citoyen Guillaume Levrault.

— Ainsi, demanda M. Levrault, je rapporterai en France la tête de Charlemagne ?

— Oui citoyen, j’ai cru pouvoir répondre de votre acceptation ; me suis-je trompé ?

— J’accepte avec reconnaissance, reprit M. Levrault en balbutiant.

— Je dois maintenant vous expliquer toute la gravité des fonctions qui vous sont confiées. Le ministre vous chargé d’une tâche difficile ; mais, si vous l’accomplissez dignement, et, pour ma part, je n’en doute pas, votre nom est assuré de passer à la postérité la plus reculée. Les ambassades de Londres, de Vienne et de Saint-Pétersbourg ne peuvent, sous aucun rapport, se comparer à la mission que vous acceptez. Ce n’est pas ici une affaire ordinaire, ne vous y trompez pas. Réussissez, et la France reprend en Europe le rang qui lui appartient. Parlez fièrement le langage du droit, de la vérité ; forcez la Prusse à nous rendre la tête de Charlemagne, dans trois mois nous aurons reconquis nos frontières du Rhin, et la France reconnaissante vous saluera comme un libérateur, car vous aurez déchiré les traités de 1815. Ressaisir la tête de Charlemagne et la déposer sous le dôme des invalides à côté de Napoléon, c’est dire à l’Europe que nous n’acceptons pas le partage qui s’est fait au congrès de Vienne, et, si nous consentons à ne pas réclamer toutes nos conquêtes, l’Europe devra nous savoir gré de notre modération.

— Ainsi, reprit M. Levrault en ouvrant de grands yeux, je déchirerai les traités de 1815 ! Mais si la Prusse me refuse la tête de Charlemagne ?

— Elle ne l’osera pas ; vous parlerez au nom de la France. Le cabinet de Berlin verra derrière vous cent mille baïonnettes, et votre voix sera écoutée. Votre mission est d’autant plus glorieuse, qu’elle n’est pas sans danger ; peut-être aurez-vous le sort des envoyés français à Rastadt.

— Quel sort ? demanda M. Levrault.

— Si l’on osait porter la main sur vous, attenter à votre vie, soyez tranquille, la France vous vengerait.

— Quel a donc été le sort des envoyés français à Rastadt ?

— Ils ont été lâchement assassinés.

— Assassinés ! s’écria M. Levrault.

— Reculeriez-vous devant le danger ?

— Jamais ! s’écria M. Levrault tremblant de tous ses membres.

— Je réponds de lui, ajouta Jolibois. S’il a pâli en vous écoutant, c’est d’indignation, non de crainte. Ce tragique souvenir ne saurait l’ébranler.

— Quand partirai-je ? reprit M. Levrault d’une voix où se trahissait toute sa terreur.

— Quand vous lirez votre nomination dans le Moniteur, venez chercher vos lettres de créance, et vous partirez sur-le-champ. Je vous recommande la discrétion la plus absolue. Ne parlez à personne de votre mission. Il faut que votre départ pour Berlin prenne au dépourvu toutes les chancelleries d’Europe.

— Eh bien ! dit Jolibois à M. Levrault en arrivant sur le boulevard, vous avez maintenant le pied dans l’étrier ; c’est à vous d’aller en avant. Quelle magnifique carrière s’ouvre devant vous ! Si vous échappez au sort des envoyés français à Rastadt, peut-être à votre retour vous confiera-t-on le portefeuille des affaires étrangères.

M. Levrault ne répondait pas. Jolibois continua :

— Vous pouvez facilement mettre votre vie en sûreté. Munissez-vous d’une bonne cotte de mailles à l’épreuve de la balle et du poignard, cachez-la sous votre costume diplomatique, et vous défierez hardiment tous les complots.

— J’avoue, dit enfin M. Levrault avec mélancolie, que j’aurais mieux aimé représenter le commerce français auprès des villes anséatiques.

— Parlez-vous sérieusement ? demanda Jolibois d’un ton sévère. La république, en mère généreuse, vous offre l’occasion de la servir au péril de vos jours, et vous hésitez ! Me serais-je trompé sur votre compte ? N’êtes-vous pas un cœur intrépide, une âme républicaine ? Me suis-je trop avancé en parlant de vous ? J’ai répondu de Guillaume Levault comme de moi-même. Aurai-je donc à rougir de mon amitié pour vous ? Regrettez-vous la parole que vous avez donnée ? Il est temps encore de la retirer ; mais, songez-y bien, si vous ne partez pas, je ne réponds plus ni de votre fortune ni de votre vie.

— Je partirai, répliqua M. Levrault, vous n’aurez pas à rougir de moi. Seulement, je croyais, je m’étais laissé dire que partout la personne d’un agent diplomatique est sacrée ; j’ignorais le sort des envoyés français à Rastadt.

— Mon bon ami ; reprit Jolibois, la diplomatie républicaine n’est pas, comme la diplomatie monarchique, une vie de plaisirs, de causeries, d’oisiveté ; c’est une lutte aussi active, aussi périlleuse que la vie militaire ; ne le saviez-vous pas ?

— Je partirai, répondit M. Levrault avec la résignation d’une victime qui marche au supplice.

— À propos, reprit Jolibois, avez-vous songé à votre costume ? Le temps presse ; demain peut-être votre nomination paraîtra au Moniteur. Vous connaissez le costume des agents diplomatiques de la France régénérée ?

— Mon Dieu ! non.

— Pantalon collant, bottes à revers, gilet blanc à la Robespierre, habit bleu à basques flottantes, et, sur la poitrine, le triple symbole de la république, le bonnet phrygien, le niveau, deux mains qui s’étreignent : liberté, égalité, fraternité. Quant à la cotte de mailles, venez avec moi ; vous aurez pour cent écus celle que portait François Ier à la bataille de Pavie.

Une demi-heure après, ils entraient dans un magasin du quai Malaquais. M. Levrault donnait cent écus sans marchander, et emportait sous son bras une cotte de mailles milanaise.

— Avec cette chemise, dit Joliboîs quand ils eurent fait quelques pas sur le quai, vous pouvez dormir sur les deux oreilles ; à moins que les sicaires de la tyrannie ne vous frappent à la tête, vous n’avez rien à redouter.

En achevant ces mots, il serra la main de son compagnon et le laissa plus mort que vif ; avec sa cotte de mailles sous le bras. Est-il besoin d’ajouter que la mission donnée à M. Levrault n’était qu’un joyeux tour de basoche ? Plût à Dieu que cette mystification eût été la seule bouffonnerie de ce temps là !