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Salut à la révolution russe/Russie

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Revue Demain (p. 21-24).

RUSSIE

(CHANT DE LIBERTÉ)


À Léon Trotsky, proscrit de Russie, d’Allemagne, de Suisse, de France et d’Espagne, actuellement détenu au Canada.


Pâle, et couchée sur la neige, et attendant la mort avec un sourire ;
Dans la solitude, au bord de tes océans glacés Ô Russie,
Et dans tes steppes et dans tes forêts, et dans tes prairies,
Sous le vent.
Au bord de tes lacs et de tes fleuves fleuris de neige et de ciel,
Et jusque dans tes terres à blé et dans les ports du Sud, Ô Russie,
Dans tes ports et dans tes usines et ta prairie et dans tes villes
Dévorées de lèpre et de fièvre
Du Nord au Sud,
Et depuis la grande plaine et la grande force d’Allemagne
Jusqu’aux abîmes d’ombre et de joyaux de la vieille terre mère d’Asie

Ô Russie
À l’heure la plus amère de la nuit
Quand la tourmente nous emporte tous
Sur la folie des vagues, sous le noir du ciel,
À l’heure où nous désespérons,
Ceux même qui n’avaient désespéré jamais.
Où nous nous couchons sur le bois du radeau à la dérive
Pour ne plus voir et ne plus savoir,
À l’heure où nos mains et nos âmes
Et nos bouches même ont le goût du sang.

Ô Russie, toi qui es dans l’abîme le plus profond de la nuit.
Toi dont nous avons, et de toi aussi, de toi d’abord désespéré,
Ô Russie, voilà que tu te dresses là-bas,
Jeune, libre, les bras tendus,
Vierge avec ton sourire de ciel et de neige.
Là-bas dans la grande lumière boréale.

Comme tu viens tard, ô délivrée ;
Comme tu viens tard, libératrice !
Vois, il n’y a plus de neige ici et plus de terre,
Vois, il n’y a plus qu’une boue poissée de sang.
Vois, l’herbe de mars ne pousse plus.
Et tous ces corps saignés et glacés,
Et toutes ces âmes, vois,
Tu viens bien tard.

Ô terre de Russie, ô grande Âme inconnue,
Debout là-bas
Rose de ta lumière boréale,
Et blême encore de la nuit du tombeau.
Ô terre de Tolstoï et de Dostoïewski,
Terre du vieil Herzen et du vieux Bakounine
Ô terre de Russie, grande âme aérienne.

Pays des hommes qui ont froid et faim,
Pays du fouet, des prisons, des proscrits,
Des enfants fusillés, des martyrs, du silence,
Ô Russie résignée, Ô Russie révoltée
Des forçats, des bourreaux,
Te voici, ô Russie, tu appelles tes fils.

Tes fils ! Tes fils errants !
Russie des jours d’espoir de l’an mil neuf cent cinq.
Russie ressuscitée
Au seuil de ce printemps d’un nouvel an maudit.
Ô terre de réveil, nous sommes tous tes fils.
Aide-nous, aide-nous, grande ressuscitée
Vois, dans l’écroulement du monde occidental,
Les anneaux mal rompus de la chaîne brisée
Se resserrent sur nous, et nos cœurs sont bien las.

Aide-nous ! Toi aussi, tes vieilles cicatrices,
Ce n’est pas une nuit qui les effacera,
Aide-toi, aide-toi, jeune libératrice,
Et dans ton vieux tombeau ne te recouche pas.

Va, ne t’arrête plus sur la route sacrée.
Ce n’est pas une nuit tachée d’un peu de sang
Qui d’un si lourd passé peut t’avoir délivrée.
Mais sache atteindre au cœur de tous tes fils errants.

Nous étions fatigués d’espérer et de croire
Mais puisque te voilà, nous sommes moins vaincus
Ô Russie, aujourd’hui l’ombre n’est plus si noire.
Ô jeune liberté, ne te recouche plus !

Marcel Martinet.
17 Mars 1917.