Satanstoe/Chapitre XVIII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 25p. 195-210).
CHAPITRE XVIII.


Mon bon monsieur, pourquoi tressaillir ainsi, et paraître craindre des choses qui se présentent si bien ! Au nom de la vérité, êtes-vous un être fantastique, ou êtes-vous véritablement ce que vous paraissez être ?
Banquo. 



Je l’ai déjà dit, l’aventure de la rivière fit assez de sensation dans la ville d’Albany ; Guert et moi, nous fûmes regardes comme de petits héros, et j’acquis une sorte de célébrité populaire ; mais Guert surtout me semblait destiné à en recueillir les fruits. Certaines personnes, mûres et respectables, qui ne manquaient jamais de froncer le sourcil dès qu’on venait à prononcer son nom, se surprenaient maintenant à sourire ; et deux ou trois des plus rigides moraliseurs d’Albany avaient été jusqu’à dire qu’après tout il y avait du bon dans ce Guert Ten Eyck. Il n’est pas besoin d’apprendre au lecteur que dans une ville aussi isolée, aussi excentrique qu’Alhany, un moraliseur renforcé est obligé de se soumettre à un code des plus sévères. La morale, telle qu’on l’entend dans le monde, est partout une chose de convention. N’y a-t-il pas une morale pour la ville, une autre pour la campagne ? En Amérique, elle se divise, par exemple, en trois grandes espèces bien distinctes ; d’abord la morale de la Nouvelle-Angleterre, toute puritaine celle des colonies du centre, toute libérale ; celle des colonies du Sud, toute tolérante. Et que de distinctions encore, que de subdivisions que je ne m’arrêterai pas à relever dans ces différentes classes ! Ainsi, Guert et moi, nous avions une morale d’un genre différent : la sienne étant du genre hollandais, la mienne plus spécialement du genre anglais. Le trait caractéristique de l’école hollandaise, c’était le penchant à donner dans les excès, dès qu’il s’agissait de plaisirs. Le vieux colonel Follock était un exemple à citer en ce genre ; et son fils Dirck, malgré sa jeunesse et son extrême défiance de lui-même, ne faisait pas entièrement exception à la règle.

Certes, il n’y avait pas dans la colonie d’homme plus universellement respecté que le colonel ; il était allié aux meilleures familles ; il jouissait d’une jolie fortune ; il était bon mari, bon père, ami dévoué, voisin obligeant, sujet loyal, paroissien des plus zélés ; enfin c’était un parfait honnête homme. Eh bien ! le colonel avait ses moments de faiblesse : il fallait qu’à certaines époques il fît ce qu’il appelait ses fredaines, et le ministre était obligé de fermer les yeux. M. Worden le surnommait souvent le colonel farceur. Ses fredaines pouvaient se diviser en deux classes : les ordinaires et les extraordinaires. Les premières avaient lieu deux ou trois fois par an ; c’était quand il venait à Satanstoé, ou que mon père lui rendait sa visite à Rockrockarock, nom de sa propriété dans le Rockland. Dans ces occasions il se faisait une consommation considérable de tabac, de bière, de cidre, de vin, de citrons, de sucre, et de tous les autres ingrédients dont se composent le punch et les autres boissons semblables ; mais ces petites débauches ne se prolongeaient pas outre mesure. On riait beaucoup ; c’était à qui raconterait le plus d’anecdotes, le plus d’histoires drolatiques ; mais il ne se commettait point positivement d’excès. Il est vrai que mon père, mon grand-père, le révérend M. Worden et le colonel Follock avaient coutume de regagner leurs lits en trébuchant un peu, ce qui provenait de l’odeur du tabac, comme ne manquait jamais de l’affirmer M. Worden ; mais du reste tout se passait dans l’ordre et avec décence. Le ministre, par exemple, avait toujours soin de lever la séance le vendredi, et il ne reparaissait que le lundi soir, ce qui lui donnait vingt-quatre heures pour se calmer avant de monter en chaire. Je dois dire, à son honneur, qu’il était très-exact et très-méthodique dans l’accomplissement de tous ses devoirs, et je l’ai vu, quand il arrivait tard à table, et qu’il découvrait que mon père avait omis de dire le Benedicite, faire déposer à chacun son couteau et sa fourchette pour réparer l’omission. Je le répète, M. Worden était exemplaire sous ce rapport, et c’était grâce à son exemple et à ses instructions que l’habitude de dire une prière avant le repas s’était introduite dans plusieurs familles du West-Chester.

Je n’avais pas vécu quinze jours avec Guert Ten Eyck que je m’aperçus qu’il avait le même faible que le colonel. Il y avait un vieil huguenot français, ou plutôt le descendant d’un huguenot, qui demeurait près de Satanstoé, et qui avait conservé quelque chose du langage de son père. Ainsi, par imitation des grands et des petits levers du roi de France, il appelait les fredaines du colonel ses grands et ses petits couchers. Les petits couchers étaient ceux où il pouvait regagner son lit, tandis qu’aux autres il fallait toujours un peu d’aide. Mon père n’assistait jamais aux grands couchers ; dans ces occasions, le colonel ne quittait point le Buckland, et il n’avait pour compagnons que des hommes d’extraction purement hollandaise ; aucun profane n’était admis. J’ai entendu dire que ces orgies duraient quelquefois une semaine entière, et qu’alors le colonel et ses amis étaient heureux comme des milords. Mais ces grands couchers n’avaient lieu que rarement ; ils revenaient, à peu près comme les années bissextiles, pour régler le temps et rétablir l’équilibre du calendrier.

Pour mon nouvel ami Guert, il n’avait fait aucune manifestation de ce genre pendant mon séjour à Albany ; il eût été difficile de concilier les grands couchers avec son attachement pour Mary Wallace ; mais je découvris, par des allusions indirectes et quelques mots couverts, qu’il avait été plus d’une fois acteur dans des scènes de ce genre, et que, s’il ne recommençait pas, ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Mary Wallace connaissait ce penchant, qui lui inspirait une antipathie profonde, et c’était le seul motif, j’en suis convaincu, qui la fit hésiter à accepter l’offre hebdomadaire que Guert lui faisait régulièrement de sa main. L’affection qu’elle éprouvait pour lui était trop évidente à mes yeux pour que je doutasse qu’il ne finît par réussir ; quelle est la femme qui refuse longtemps de se rendre, quand l’image de celui qui livre l’assaut a déjà pris possession de la citadelle de son cœur ? Anneke elle-même lui faisait un accueil plus gracieux depuis le dévouement qu’il avait montré, et il me semblait que les choses allaient au mieux pour mon ami, tandis que moi je restais toujours au même point ; telle était du moins ma manière de voir au moment même où Guert, à ce qu’il paraît, commençait à s’abandonner au désespoir.

C’était à la fin d’avril, un mois environ après notre périlleuse excursion sur la glace ; Guert entra chez moi par une belle matinée du printemps, la figure complètement bouleversée. J’aurais dû commencer par dire que pendant tout ce mois, je n’avais pas osé parler d’amour à Anneke ; mes attentions et mes visites ne s’étaient point ralenties, mais ma langue avait été muette ; il me semblait qu’il serait mal à moi, après les services que j’avais rendus si récemment, de revenir sur-le-champ à la charge. Je poussais même le romanesque jusqu’à m’imaginer que ce ne serait point employer contre Bulstrode des armes courtoises que de chercher à exploiter la reconnaissance dans l’intérêt de mon amour ; c’étaient bien là les idées et les sentiments d’un tout jeune homme, je le confesse ; mais il me semble néanmoins que je n’ai pas à en rougir. En tout cas, ces idées étaient les miennes ; j’agissais en conséquence, et je sentais que mon cœur s’attachait de plus en plus, sans que j’eusse le courage de plaider seulement sa cause.

Guert était à peu près dans le même cas que moi, à cette différence néanmoins qu’il ne se faisait pas faute de parler, lui, et que chaque lundi matin, il ne manquait jamais de réitérer son offre. S’il insistait pour avoir une réponse, c’était un « non » qu’il entendait ; mais s’il donnait le temps de la réflexion, alors on lui laissait quelque lueur d’espérance. Le non même était généralement tempéré par un certain air de doute et d’hésitation, par un sourire affectueux, ou par quelques larmes involontaires.

— Corny, me dit mon ami en jetant son chapeau sur une chaise d’un air tout à fait tragique ; je dis son chapeau cette fois, car le printemps étant venu, nous avions tous quitté nos bonnets de fourrure ; — Corny, je viens encore d’être refusé : « non, non, toujours non ! » Ce mot est devenu si commun sur les lèvres de Mary Wallace, que je crains maintenant qu’elles ne sachent jamais en prononcer d’autre. Croiriez-vous, Corny, que j’ai une grande envie de consulter la mère Dorothée !

— Dorothée ? Ce n’est point sans doute de la cuisinière de M. le maire que vous voulez parler ?

— Non, la mère Dorothée ! on dit que c’est la meilleure diseuse de bonne aventure qui ait jamais demeuré à Albany. Mais peut-être ne croyez-vous pas aux diseuses de bonne aventure ? je sais qu’il y a des gens qui n’y croient pas.

— Je ne puis dire que j’aie une opinion bien arrêtée à leur égard, n’ayant jamais eu occasion d’en voir.

— Comment ? est-ce qu’il n’y a ni devin ni devineresse d’aucun genre à New-York ?

— Je crois bien qu’il en existe ; mais je n’ai jamais eu l’occasion d’en voir ni d’en entendre. Si vous allez voir la mère Dorothée, j’avoue que je vous accompagnerai volontiers.

Guert fut ravi de m’entendre parler ainsi, et il saisit au bond ma proposition ; il convint qu’il n’aurait pas aimé à s’aventurer seul dans le repaire de la vieille sorcière ; tandis qu’avec moi, il s’y rendrait sur-le-champ.

— Je suis peut-être le seul de mon âge à Albany, ajouta-t-il, qui n’ait pas encore consulté une seule fois la mère Dorothée. Je ne sais d’où cela vient, mais je n’ai jamais aimé à tenter la fortune en allant la questionner. On ne sait pas ce que ces êtres-là peuvent vous prédire ; et si ce sont des malheurs, voilà qu’on est à se tourmenter par avance. Je n’ai pas besoin de courir après les ennuis ; c’est déjà bien assez de voir que Mary Wallace ne peut pas se décider à me dire un tout petit « oui ».

— Eh bien ! vous renoncez donc à y aller maintenant ?

— En aucune manière, Corny ; dût-elle m’apprendre des choses de nature à me faire couper la gorge, je ne reculerai pas ; il faut en finir ; mais il ne faut pas nous présenter comme nous sommes. Tout le monde se déguise, afin d’avoir occasion d’apprécier si elle est en veine ou non, par la manière dont elle parle en premier lieu de notre position dans le monde, ou de nos habitudes sociales. Si elle se trompe sons ce rapport, je n’attache plus la moindre importance à tout ce qu’elle pourra dire. Ainsi donc, à l’œuvre, Corny, changez vite d’habits ; empruntez quelques vêtements aux gens de l’hôtel, et venez me trouver, dès que vous voudrez. Je serai prêt ; car ce n’est pas la première fois que je prendrai un déguisement. Que de parties fines j’ai faites ainsi, où vous ne m’auriez pas reconnu, fou que j’étais, après comme avant !

Les choses se passèrent comme il le désirait. Grâce à un garçon d’hôtel, je fus bientôt équipé de pied en cap à ma grande satisfaction, si bien en effet, qu’en sortant de la maison, je passai devant Dirck, mon ami d’enfance, qui ne me reconnut pas. Guert eut le même bonheur ; car, lorsqu’il vint m’ouvrir, je lui demandai à lui-même si son maître était chez lui ; le rire qu’il ne put contenir, et sa mâle prestance, me mirent bientôt au fait, et nous partîmes gais et dispos, oubliant les inquiétudes que nous causait l’avenir, pour ne songer qu’au plaisir de passer dans la rue devant nos amis sans qu’ils nous reconnussent.

Guert avait mis beaucoup plus d’art et de science dans son déguisement que moi dans le mien. Nous étions mis comme de simples ouvriers. Guert portait une espèce de surtout grossier qu’il endossait l’été pour aller à la pêche ; mais moi j’avais laissé voir mon linge, et tous les accessoires de ma toilette de tous les jours. Mon ami, chemin faisant, me signala quelques-unes de ces imperfections, auxquelles je remédiai de mon mieux. Justement j’aperçus M. Worden, et je résolus de l’arrêter et de lui parler en déguisant ma voix, afin de juger si je pouvais le tromper.

— Bonjour, révérend, lui dis-je en le saluant gauchement ; c’est donc vous qui mariez les gens pour rien ?

— Pour rien, ou pour quelque chose, ce que même je préfère en vérité. Mais au nom du ciel, Corny, pourquoi cette mascarade ?

Il fallut mettre M. Worden dans la confidence, et il n’eut pas plus tôt appris ce dont il s’agissait qu’il témoigna le désir d’être de la partie. Il n’y avait pas moyen de refuser, et nous rentrâmes à l’hôtel, pour lui donner le temps de prendre un déguisement convenable. Comme le révérend portait toujours strictement le costume de son état, il lui fut très-facile de se rendre méconnaissable.

— Si je vais avec vous dans cette folle équipée, Corny, me dit-il, dès que nous nous fûmes remis en marche, c’est pour tenir la parole que j’ai donnée à votre excellente mère, de ne jamais vous laisser vous fourvoyer dans quelque compagnie équivoque, sans être là pour exercer sur vous une vigilance toute paternelle. Or, rien de plus équivoque, que je sache, que la compagnie d’une diseuse de bonne aventure ; je regarde donc comme mon devoir de vous accompagner.

Je ne sais si M. Worden réussit à s’abuser lui-même ; mais le fait est qu’il ne m’abusa point. Le révérend aimait à rire, et c’était pour lui une véritable jouissance de pouvoir se mettre d’une partie du genre de celle que nous allions faire.

À en juger d’après la situation de sa maison, et d’après l’apparence des choses, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le métier de la mère Dorothée n’était pas des plus lucratifs. La malpropreté et la pauvreté étaient deux choses qui n’étaient pas communes à Albany, et je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles se trouvassent réunies chez la vieille sorcière ; mais du moins on ne rencontrait pas chez elle les extrêmes opposés, et rien n’était moins élégant ni moins recherché que sa demeure.

Nous fûmes introduits par une jeune femme qui nous fit entendre que la mère Dorothée avait déjà une ou deux pratiques, mais qui nous invita à nous asseoir dans une espèce d’antichambre, en nous disant que notre tour ne tarderait pas à venir. Nous nous assîmes en effet, écoutant, par une porte légèrement entrebâillée, avec une certaine curiosité, ce qui se passait dans l’intérieur. J’étais placé par hasard de manière à voir les jambes de l’une des pratiques de la devineresse, et j’avais aperçu des bas chinés qui me semblaient de ma connaissance, quand entendis un accent tout à fait caractéristique qui leva tous mes doutes. Il n’y avait pas à s’y méprendre ; c’était bien celui de Jason. Il parlait avec une chaleur de conviction qui lui faisait élever la voix, tandis que son interlocutrice parlait tout bas et entre ses dents. Néanmoins nous ne perdîmes pas un mot de la conversation suivante :

— Eh bien, mère Dorothée, dit Jason d’un ton de confiance, Je vous ai bien payée, n’est-ce pas ? et je voudrais savoir s’il y a quelque chose à faire dans cette colonie pour un pauvre homme qui ne manque ni d’amis, ni, je puis ajouter, de mérite ?

— C’est de vous qu’il s’agit, marmotta la vieille femme de l’air d’une personne qui vient de faire une découverte. Oui, je vois par les cartes que votre question s’applique à vous-même. Vous êtes ce jeune homme qui ne manque pas d’amis, et vous avez du mérite. Les cartes m’apprennent cela.

— Il est vraiment étrange, Dirck, que cette femme qui ne m’a jamais vu, me connaisse ainsi superlativement, jusqu’au fin fond de l’âme. — Mais croyez-vous, ma bonne, que je ferai bien de suivre l’affaire qui m’occupe dans ce moment, ou que je doive l’abandonner ?

— N’abandonnez rien, répondit la sibylle avec le ton d’un oracle, tout en mêlant les cartes ; n’abandonnez rien, et gardez tout ce que vous pourrez. C’est le moyen de prospérer dans ce monde.

— Par saint Inigo, Dirck, le conseil me va tout à fait, et je crois que je le suivrai. — Mais parlons maintenant de la terre et de l’emplacement du moulin ; ou, plutôt, qu’est-ce que je dis là ! de ce qui me trotte dans la tête ?

— Vous songez à acheter… oui, les cartes parlent d’une acquisition.

— Vu que je n’ai rien à vendre, je ne puis guère songer qu’à acheter, ma bonne vieille.

— Je ne me trompais pas. Voilà un valet de trèfle qui est positif. Vous songez à acheter une terre. Attendez, je vois de l’eau qui coule. — Voilà un endroit favorable pour établir un moulin.

— Pour le coup, voilà qui est superlatif ! qui l’aurait jamais cru, Dirck !

— Ce n’est pas un moulin qu’il s’agit d’acquérir ; il n’y a pas de moulin construit, mais seulement la place d’un moulin. — Un six, un roi, un trois et un as, rien n’est plus clair. Et vous voulez payer cette terre le moins cher possible, beaucoup moins qu’elle ne vaut.

— Je n’en reviens pas ! s’écria Jason. Je ne dirai plus jamais de mal des sorcières. — Dirck, pas un mot de tout ceci, je vous en conjure ; c’est une confidence, vous entendez bien. — Maintenant je ne vous demanderai plus qu’un mot sur la fin que je ferai, bonne mère, et je vous laisserai tranquille. Ce que vous m’avez dit au sujet de ma fortune et de mes petites épargnes doit être vrai ; car je sens que tout mon cœur est là ; mais je voudrais savoir, après avoir savouré tout le bonheur que vous m’avez promis, quelle fin je ferai ?

— Une fin excellente, pleine de grâces et d’espérance, et de foi chrétienne. Je vois ici quelque chose qui ressemble à un surplis de prêtre — des manches blanches — un livre sous le bras.

— Ce n’est pas moi, chère mère, je ne suis pas pour toutes ces simagrées, moi.

— Oh ! je vois ce que c’est, vous n’aimez pas les ministres de l’Église d’Angleterre. et vous leur jetteriez de la boue au visage. — Oui, oui, vous voici, vous, — doyen presbytérien, en état de diriger au besoin une assemblée secrète.

— Allons, Dirck, je suis satisfait, partons : voilà assez longtemps que nous retenons la mère Dorothée, et j’ai entendu entrer quelques personnes. Merci, chère mère, merci de tout mon cœur. Je crois après tout que ces cartes-là en savent plus long qu’on n’est tenté de le croire.

Jason se leva et sortit de la maison, sans même daigner nous regarder ; et, par conséquent, sans nous reconnaître. Mais Dirck resta en arrière ; il n’était pas content de ce qui lui avait été dit précédemment.

— Pensez-vous réellement que je ne me marierai jamais, mère Dorothée ? dit-il d’une voix qui annonçait assez l’importance qu’il attachait à la réponse. Je voudrais le savoir positivement avant de m’en aller.

— Jeune homme ! répondit la sorcière du ton le plus solennel, ce qui a été dit a été dit. Je ne fais point l’avenir, je ne puis que le révéler. Vous m’avez entendue : vous avez du sang hollandais dans les veines ; mais vous habitez une colonie anglaise. Votre roi est son roi à elle ; elle est votre reine et vous n’êtes pas son maître. Si vous pouvez trouver une femme d’origine anglaise qui ait un cœur hollandais, et qui n’ait pas d’amants en Angleterre, poussez votre pointe et vous réussirez ; mais autrement, restez comme vous êtes jusqu’à la fin des temps. Telles sont mes paroles et telles mes pensées. Je n’en puis dire davantage.

J’entendis le pauvre garçon soupirer. Il pensait à Anneke et il traversa l’antichambre sans lever une fois les yeux de dessus le plancher. Il partit aussi découragé que Jason était parti triomphant ; l’un ne voyant dans l’avenir que des images de grandeur et de fortune, et l’autre voyant au contraire s’évanouir l’un après l’autre tous ses rêves de jeune homme. Peut-être le lecteur sera-t-il tenté de sourire quand je parle des rêves de Dirck, lui que j’ai peint jusqu’ici comme si simple, si défiant, si flegmatique ; mais il était doué en même temps d’une sensibilité profonde. J’ai toujours supposé que cette entrevue avec la mère Dorothée avait eu une influence durable sur sa destinée ; et je ne suis pas bien sûr que celle d’autres personnes que je pourrais nommer n’en ait pas aussi ressenti les effets.

Notre tour était venu, et nous fûmes appelés devant la prêtresse. Il est inutile de décrire l’appartement où elle se trouvait. Il n’avait de remarquable qu’un corbeau qui sautillait sur le plancher, et qui semblait vivre dans la plus grande familiarité avec sa maîtresse. Dorothée pouvait avoir soixante ans ; elle était maigre, ridée, avait une vraie figure de sorcière, et sa toilette semblait combinée de manière à ajouter encore à l’effet de sa physionomie naturelle. Son bonnet était de mousseline noire, quoique sa robe fût grise. Ses yeux étaient de la couleur de sa robe ; ils étaient enfoncés, pénétrants, toujours en mouvement. En un mot elle avait sous tous les rapports le physique de son rôle.

En entrant, après avoir salué la sorcière, chacun de nous déposa sur la table un écu de France. Cette monnaie était devenue commune parmi nous depuis que les troupes françaises avaient pénétré dans notre colonie, et l’on allait même jusqu’à dire qu’à l’aide de ce talisman, ils se procuraient des denrées chez quelques-uns des nôtres. Quoi qu’il en fût, comme nous avions payé le prix le plus élevé qui eût jamais été donné pour lire dans le grand livre de l’avenir, nous nous regardions comme ayant des droits particuliers à ce qu’on nous en déroulait toutes les pages.

— Désirez-vous me voir ensemble, ou bien l’un après l’autre ? demanda Dorothée de sa voix creuse et sépulcrale, qui devait son timbre singulier à l’art au moins autant qu’à la nature.

Il fut convenu qu’elle commencerait par M. Worden, mais que nous pourrions rester dans la pièce. Pendant que nous réglions ce point entre nous, les yeux de Dorothée ne s’endormaient point, mais je remarquai qu’ils allaient continuellement de l’un à l’autre, comme si elle cherchait à recueillir des renseignements. Il est des personnes qui ne croient nullement à l’art qu’elle professait, et qui n’y voient que déception et qu’imposture ; ainsi on prétendait que cette femme payait des noirs de la ville pour venir lui apporter les nouvelles, et que quand elle disait vrai, par hasard, c’était par suite des informations préalables qu’elle avait reçues. Je n’affirmerai point que cet art aille aussi loin que beaucoup de gens se l’imaginent ; mais il me semble aussi qu’il y a bien de la présomption à contester qu’il puisse y avoir quelque chose de vrai là-dessous. Je ne voudrais point passer pour crédule ; mais en même temps il me paraîtrait mal de refuser son témoignage à des faits dont la vérité nous est démontrée[1].

Dorothée commença par mêler un jeu de cartes horriblement sale, qui avait dû servir, suivant toute apparence, plus de cinq cents fois au même usage. Elle pria ensuite M. Worden de couper ; puis elle examina les cartes longuement et avec de profondes réflexions. Pendant ce temps pas un mot ne fut prononcé, seulement nous tressaillîmes en l’entendant siffler tout bas, ce qui fit venir le corbeau sur son épaule.

— Eh bien ! la mère, s’écria M. Worden avec un peu d’impatience, car tous ces préliminaires ne lui semblaient que momerie, — je brûle d’apprendre ce qui m’est arrivé, afin d’écouter ensuite avec une foi plus grande ce qui m’arrivera. Parlez-moi un peu du grain que j’ai mis en terre l’automne dernier. — Voyons, combien ai-je semé de boisseaux, et sur combien d’acres ? La terre était-elle neuve ou vieille ?

— Oui, — oui, vous avez semé ! répondit la vieille ; mais votre semence est tombée au milieu de l’ivraie, sur de durs cailloux, et vous ne récolterez pas une seule âme de tout cela. Semez, semez à pleines mains ; votre récolte n’en sera pas moins mince.

Le révérend M. Worden toussa fortement, se croisa les bras comme pour se donner plus d’assurance ; mais, malgré tous ses efforts, il était évident qu’il n’était rien moins qu’à son aise. — Comment va mon bétail ? enverrai-je beaucoup de moutons au marché cette saison ?

— Un loup sous la peau d’une brebis ! murmura Dorothée. Non, non, vous aimez les soupers chauds, les canards, les sermons aux cuisinières, plus que de récolter dans la vigne du Seigneur.

— Vous êtes folle, femme ! s’écria le ministre au comble de l’agitation ; l’argent que je vous ai donné est de bon aloi, et vous me contez je ne sais quelles balivernes. Voyons, que voyez-vous dans ce valet de carreau que vous regardez avec tant d’attention ?

— Oh ! oh ! un révérend qui fait des gambades — les gambades du révérend ! cria la sorcière d’une voix perçante. Voyez ! il court comme s’il s’agissait de sa vie ; mais Belzebuth saura bien l’atteindre !

Il y eut pour le coup une pause qui dura longtemps, car le révérend M. Worden, ayant pris son chapeau, s’élança hors de la salle, et s’enfuit à toutes jambes, comme si la course à laquelle on avait fait allusion commençait déjà. Guert secoua la tête et sa figure s’allongea ; mais voyant que la vieille femme avait repris son calme ordinaire, et qu’elle était occupée à mêler de nouveau les cartes pour lui, il s’avança pour connaître sa destinée. Je vis le regard de Dorothée s’attacher fixement sur lui, lorsqu’il vint prendre place près de la table, et les coins de sa bouche se crispèrent en un sourire significatif. Je n’ai jamais pu savoir exactement ce que ce sourire signifiait.

— Sans doute, comme tous les autres, vous voulez savoir quelque chose du passé, afin d’avoir plus de foi à ce que vous entendrez dire de l’avenir ?

— À dire vrai, la mère, répondit Guert en passant les doigts à travers les boucles de ses beaux cheveux, et en parlant avec quelque précipitation, ce n’est pas que je me soucie beaucoup du passé. Ce qui est fait est fait, et tout est dit. Il y a des choses qu’un jeune homme aime tout autant à ne pas entendre répéter, surtout lorsqu’il cherche sérieusement à faire mieux. Nous sommes tous jeunes une fois dans notre vie, et ce n’est qu’après l’avoir été que nous devenons vieux.

— Oui, oui, je vois ce que c’est ! marmotta Dorothée ; des dindons, des dindons ! des canards, des canards ! couak, couak, couak ! cuick, cuick, cuick. Et alors la vieille se mit à imiter si parfaitement les cris de canards, d’oies, de poules, de dindons, et de tous les oiseaux du monde, que de l’antichambre on aurait pu se croire à côté d’une véritable basse-cour. Je restai moi-même tout interdit, tant l’imitation était admirable. Pour Guert, il suait à grosses gouttes, et il fut obligé de s’essuyer le front.

— C’est assez, c’est assez, la mère ! s’écria-t-il ; je vois que vous savez tout, et il ne sert à rien de se déguiser avec vous. Eh bien ! à présent, dites-moi si je serai marié un jour, oui ou non ! aussi bien est-ce pour cela que je suis venu, et j’aime mieux en avoir tout de suite le cœur net.

— Le monde renferme beaucoup de femmes, et les jolies figures ne manquent pas à Albany, murmura de nouveau la vieille en examinant ses cartes avec une grande attention. Un jeune homme comme vous peut même se marier deux fois.

— Non, c’est impossible ; si je n’épouse pas une certaine dame, je ne me marierai point du tout.

— Oui, oui, je vois ce que c’est ! vous êtes amoureux, jeune homme.

— Entendez-vous, Corny ? C’est prodigieux tout ce que ces créatures-là savent. — J’admets pour vrai ce que vous dites ; mais faites-moi le portrait de la dame que j’aime.

Guert n’avait pas fait attention que se servir du mot dame, c’était trahir son incognito ; puisqu’un homme qui eût été vraiment de la condition que son accoutrement annonçait ne se serait pas servi d’une expression semblable en parlant de sa maîtresse. Mais il n’était impossible de le mettre sur ses gardes ; car alors mon compagnon était trop préoccupé pour entendre la raison.

— La dame que vous aimez, répondit la sorcière avec assurance et du ton d’une femme qui est sûre de ce qu’elle dit, est très-jolie, pour commencer.

— C’est vrai comme la lumière du soleil, la mère.

— Ensuite elle est vertueuse, aimable, sage, bonne et spirituelle.

— Ce sont des paroles d’Évangile ! — En vérité, Corny, voilà qui passe toute croyance.

— Puis, elle est jeune. Oui, elle est jeune, belle et bonne, trois choses qui font qu’elle est très courtisée.

— Pourquoi est-elle si longtemps à réfléchir avant de se prononcer, ma bonne ? dites-moi cela, de grâce. Consentira-t-elle jamais à me donner sa main ?

— Je vois, je vois ! Tout cela est ici sur les cartes. La dame ne peut se décider.

— Vous entendez, Corny ! venez donc me dire à présent que ce sont des balivernes. — Mais pourquoi ne peut-elle se décider ? C’est le pourquoi que je voudrais savoir. Un homme peut se lasser de demander la main même d’un ange, sans jamais recevoir de réponse. Au nom du ciel, dites-moi la cause de son indécision ?

— Il n’est pas facile de lire dans l’esprit d’une femme. Il en est qui sont pressées, d’autres qui ne le sont pas. Il me paraît que vous voulez recevoir une réponse avant que la dame soit prête, à en faire une. Les hommes doivent savoir attendre.

— Mais c’est qu’en vérité on la dirait instruite de tout, Corny ! j’avais bien entendu parler de l’art de cette femme ; mais il dépasse tout ce que je pouvais croire ! — Bonne mère, pourriez-vous me dire comment je dois m’y prendre pour obtenir le consentement de la femme que j’aime ?

— Il faut le demander une fois, deux fois, trois fois.

— Par saint Nicolas, je ne fais pas autre chose ; et s’il ne fallait que demander, elle serait ma femme depuis plus d’un mois. — Qu’en pensez-vous, Corny ? Non, je ne ferai pas cette question, il ne serait pas bien de chercher à pénétrer les secrets du cœur d’une femme par des moyens semblables.

— L’écu a été déposé, la vérité doit être dite. La dame que vous aimez vous aime et ne vous aime pas ; elle veut de vous, et elle n’en veut pas ; elle pense oui, et elle dit non.

Pour le coup Guert trembla de tous ses membres.

— Corny, il ne saurait y avoir grand mal à demander si l’aventure de la rivière m’a été favorable ou nuisible. Oui, je puis le lui demander, n’est-ce pas ? — Eh bien ! voyons la mère ! suis-je mieux ou plus mal dans mes affaires par suite d’une certaine chose qui est arrivée il y a un mois vers l’époque de la débâcle, lors de la grande inondation ?

— Guert Ten Eyck, pourquoi me mettre ainsi à l’épreuve ? demanda solennellement la sibylle. J’ai connu ton père et j’ai connu ta mère. J’ai connu tes ancêtres en Hollande, et leurs enfants en Amérique. Je vous ai connus tous de génération en génération, et tu es le premier de ta race que j’aie vu si mal habillé. Crois-tu donc, enfant, que la vue de la vieille Dorothée s’affaiblit, et qu’elle ne soit plus en état de reconnaître sa propre nation ? Je t’ai vu sur la rivière — ah ! ah ! ah ! c’était un drôle de spectacle — et Jack et Moïse ! comme ils reniflaient et comme ils galopaient ! crac ! crac ! la glace crève, l’eau arrive de toutes parts, gare ! gare ! prends garde de recevoir ce pont sur la tête ! — Allons, prends soin, toi, de cet oiseau, et toi, de celui-là ; et avec le temps le gibier reviendra au chasseur. Réponds à une seule question, Guert Ten Eyck, mais réponds franchement : ne connaîtrais-tu pas un jeune homme qui se dispose à partir pour les bois ?

— Oui, la mère. Ce jeune homme, qui est mon ami, doit partir sous peu de jours, dès que le temps sera sûr.

Bon ! pars avec lui — l’absence fait qu’une jeune femme a le temps de se reconnaître, tandis qu’on ne gagne rien à demander. Pars avec lui, te dis-je ; et si tu entends tirer des coups de fusil, va de ce côté ; la crainte fait quelquefois parler une jeune femme. Tu as ma réponse, et je n’en dirai pas davantage. — Venez ici, jeune possesseur d’une foule de pièces d’or espagnoles, et touchez cette carte.

Je fis ce qui m’était ordonné. La vieille sorcière se mit à marmotter entre ses dents et à parcourir toutes les cartes avec une rapidité extrême. Les rois, les as, les valets, furent examinés l’un après l’autre ; mais quand elle arriva à la dame de cœur, elle la prit dans sa main, et me la présenta d’un air triomphant !

— Voici votre dame. c’est la reine d’une multitude de cœurs. L’Hudson a fait pour vous ce qu’il a déjà fait pour plus d’un pauvre diable. Oui, oui, la rivière vous a fait du bien. Mais on peut se noyer dans les larmes aussi bien que dans l’eau. Méfiez-vous des baronnets.

La mère Dorothée s’arrêta tout court, et il ne fut plus possible de lui arracher une parole, malgré les mille questions que nous pûmes lui adresser. On nous fit signe de nous retirer, et quand elle vit que nous hésitions, elle posa sur la table un écu pour chacun de nous d’un air de dignité, se retira dans un coin, et se mit à piétiner pour témoigner son impatience. Après une manifestation aussi peu équivoque, il ne nous restait plus qu’à partir ; c’est ce que nous fîmes, bien entendu sans reprendre notre argent.


  1. Il est évident que M. Cornelius Littlepage croyait jusqu’à un certain point à la magie blanche. Rien au surplus n’était plus commun il y a un siècle. Je me rappelle parfaitement que les Albaniens avaient un devin célèbre qu’on allait consulter régulièrement, dès qu’il y avait quelque cuiller perdue, ou quelque vol domestique. Les Hollandais, de même que les Allemands, étaient assez portés à ce genre de superstition, dont les Anglais du siècle dernier étaient loin d’être exempts. Les Français eux-mêmes n’ont ils pas eu de nos jours leur demoiselle Lenormant ? Mais aujourd’hui, la somnambule prend la place de le diseuse de bonne aventure.