Satires (Horace, Leconte de Lisle)/I/8

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1er siècle av. J.-C.
Traduction Leconte de Lisle, 1873
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SATIRE VIII.


Autrefois j’étais un tronc de figuier, un bois inutile, quand un ouvrier, incertain s’il ferait de moi un banc ou un Priapus, aima mieux faire un Dieu. Donc, je suis un Dieu, grande épouvante des voleurs et des oiseaux ; car ma main droite écarte les voleurs, et aussi ce pal rouge et malhonnête. Le roseau planté sur ma tête effraye les oiseaux importuns et leur défend de s’arrêter dans ces nouveaux jardins. Ici, l’esclave survivant enfermait dans une bière grossière les cadavres jetés hors des chambres étroites ; c’était la sépulture commune de la malheureuse plèbe, du bouffon Pantolabus et du débauché Nomentanus. Un cippe indiquait que ce terrain avait mille pieds de front et trois cents dans la campagne, et que tout héritier en était dépossédé. Maintenant on peut habiter les Esquilies devenues saines et se promener au soleil dans un champ où l’on voyait naguère de hideux ossements blanchis. Les voleurs et les bêtes accoutumées à hanter ce lieu ne me donnent ni autant de souci, ni autant de travail, que ces femmes qui troublent les esprits des hommes par leurs incantations et leurs poisons. Je ne puis en aucune façon m’en défaire, ni les empêcher, quand la Lune errante montre sa balle face, de ramasser des os et des herbes empoisonnées. J’ai vu moi-même, sa robe noire retroussée, pieds nus et cheveux épars, Canidia se démenant et hurlant avec la plus âgée des Sanaga. La pâleur les rendait l’une et l’autre effroyables à voir. Elles commencèrent à fouiller la terre avec leurs ongles et à déchirer avec leurs dents une brebis noire. Le sang coulait dans la fosse d’où elles évoquaient les Mânes, les âmes qui devaient répondre. Il y avait une figure de laine et une de cire. Celle de laine, la plus grande, semblait châtier celle de cire qui était prosternée d’une façon suppliante comme une esclave menacée de mort. Une des sorcières évoquait Hécaté et l’autre la cruelle Tisiphoné. Tu eusses vu errer les serpents et les chiens infernaux, et la Lune sanglante, pour n’être pas témoin, se cacher parmi les grands tombeaux. Si je mens en quelque chose, que ma tête soit souillée par la fiente blanche des corbeaux, et que Julius, la tendre Pédiatia et le voleur Voranus me couvrent de leurs excréments ! Que raconterai-je encore ? comment les Ombres répondaient à Sagana d’une voix aiguë et lamentable ? Comment les sorcières enfouirent furtivement dans la terre une barbe de loup avec les dents d’une couleuvre tachetée ? Comment une large flamme sortit de la figure de cire en la consumant ? Comment, cessant d’être un témoin impassible, je me vengeai, plein d’horreur pour les paroles et les actions de ces Furies ? Ma fesse de figuier, en se fendant, éclata comme une vessie qui crève ; et les sorcières de courir vers la Ville, laissant tomber çà et là les dents de Canidia, la haute perruque de Sagana, et leurs herbes, et leurs bracelets magiques ; et tu eusses poussé un grand éclat de rire de les voir.