Satyricon (Heguin)/Eumolpe

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Traduction par Charles Héguin de Guerle .
Garnier frères (pp. 120-251).


CHAPITRE LXXIX.

N’ayant pas de flambeaux pour nous guider, nous errions à l’aventure. Il était minuit, et le silence qui régnait partout ne nous laissait aucun espoir de rencontrer quelqu’un qui nous procurât de la lumière. Pour surcroît de malheur, nous étions ivres, et nous ignorions les chemins qui, en cet endroit, sont difficiles à trouver, même en plein jour. Aussi ne fut-ce qu’après avoir marché pendant près d’une heure, à travers les gravois et les cailloux qui nous mirent les pieds en sang, que l’adresse de Giton nous tira enfin de ce mauvais pas. En effet, la veille, en plein midi, craignant de s’égarer, il avait eu la sage précaution de marquer, chemin faisant, tous les piliers et toutes les colonnes avec de la craie dont la blancheur, victorieuse des plus épaisses ténèbres, nous indiqua la route que nous cherchions. Arrivés au logis, nouvel embarras. Notre vieille hôtesse, qui avait passé la nuit à boire avec des voyageurs, dormait si profondément, qu’on aurait pu la brûler vive sans la réveiller. Nous courions donc grand risque de coucher à la porte, si le hasard n’eût conduit en ce lieu un des messagers de Trimalchion. Cet homme, riche pour son état (il possédait dix chariots), se lassa bientôt d’appeler en vain, et, brisant la porte de l’auberge, il nous fit entrer avec lui par la brèche. Je ne fus pas plutôt dans ma chambre, que je me mis au lit avec mon cher Giton. Le repas succulent que je venais de faire avait allumé dans mes veines un feu dévorant que je ne pus éteindre qu’en me plongeant dans un océan de voluptés :

Dieu d’amour, quelle nuit ! quels transports ravissants !
Rien ne pouvait calmer la fièvre de nos sens ;
Nos lèvres s’unissaient dans des baisers de flamme,
__Et, pour jouir, nous ne formions qu’une âme.
Ah ! que ne puis-je encore, au gré de mon désir,
______Dans les bras de ce que j’aime,
______Goûter ce bonheur suprême,
______Et mourir à l’instant même,
______Mais y mourir de plaisir !

J’avais tort, cependant, de me féliciter de mon sort ; car, profitant du sommeil léthargique où le vin m’avait plongé, Ascylte, toujours fertile en inventions pour me nuire, enleva Giton d’entre mes bras engourdis par l’ivresse, et le porta dans son lit. Là, foulant aux pieds tous les droits humains, il usurpa sans scrupule des plaisirs qui n’étaient dus qu’à moi, et s’endormit sur le sein de Giton, qui ne sentit pas, ou peut-être feignit de ne pas sentir l’injure qu’Ascylte me faisait. À mon réveil, je cherchai vainement dans ma couche solitaire l’objet de mon amour : pour me venger des deux parjures, je fus tenté de leur passer mon épée au travers du corps, et de les envoyer du sommeil à la mort ; mais enfin, prenant le plus sage parti, je réveillai Giton à coups de houssine ; puis, jetant sur Ascylte un regard farouche : — Scélérat, lui dis-je, puisque, par un lâche attentat, tu as violé les lois de l’amitié, prends ce qui t’appartient, pars, et cesse de souiller ces lieux de ta présence. — Ascylte parut y consentir ; mais dès que nous eûmes partagé nos nippes de bonne foi : — Maintenant, dit-il, partageons aussi cet enfant.


CHAPITRE LXXX.
Je crus d’abord que c’était une plaisanterie, et qu’il allait partir ; mais lui, tirant son épée d’une main fratricide : — Tu ne jouiras pas seul, s’écria-t-il, de ce trésor que tu prétends t’approprier. Il faut que j’en aie aussi ma part, et ce glaive va sur-le-champ me la donner. — Je saute aussi sur mon épée, et, roulant mon manteau autour de mon bras[1], je me mets en garde. Pendant ces transports furieux, le malheureux enfant embrassait nos genoux, et, baigné de larmes, nous suppliait de ne pas faire de cette méchante auberge le théâtre d’une nouvelle Thébaïde, de ne pas souiller du sang d’un frère nos mains qu’unissait naguère la plus tendre intimité. — Oui, s’écria-t-il, si la mort d’un de nous est nécessaire, voici ma gorge, frappez, plongez-y vos épées ; c’est à moi de mourir, à moi qui ai brisé les liens de votre amitié mutuelle. — Désarmés par ces prières, nous remîmes nos épées dans le fourreau. Ascylte, prenant alors l’initiative : — J’ai trouvé, dit-il, un expédient pour nous mettre d’accord. Que Giton soit à celui qu’il préférera ; laissons-le, du moins, choisir librement celui de nous deux qu’il veut pour son frère. — Plein de confiance dans l’ancienneté de mes liaisons avec cet enfant, qui semblaient m’unir à lui par une sorte de parenté, j’acceptai avec empressement le parti qu’Ascylte me proposait, et je m’en rapportai au jugement de Giton ; mais lui, sans balancer, sans paraître hésiter un seul instant, choisit Ascylte pour son frère. Foudroyé par cet arrêt, je n’eus pas même l’idée de disputer Giton par la voie des armes, et, tombant sur mon lit, je me serais donné la mort, si je n’eusse craint d’augmenter le triomphe de mon rival. Fier du succès, Ascylte sort avec le trophée de sa victoire, laissant un ancien camarade, le compagnon de sa bonne comme de sa mauvaise fortune, qu’hier encore il appelait son ami, seul et sans secours dans un pays étranger.

L’amitié n’a d’attraits qu’autant qu’elle est utile.
Comme au jeu l’échec quitte ou suit l’échec mobile,
Tel, l’ami qu’à son gré la fortune conduit,
Nous sourit avec elle, avec elle nous fuit.
Telle encor, sur la scène affichant la sagesse[2],
La plus vile Phryné parle, agit en Lucrèce :
Mais baissez le rideau, le rôle est terminé :
Lucrèce disparaît, et fait place à Phryné.


CHAPITRE LXXXI.

Cependant je séchai bientôt mes larmes ; et craignant que, pour comble de malheur, Ménélas, notre répétiteur[1], ne me trouvât seul dans cette auberge, je fis un paquet de mes hardes, et j’allai tristement me loger dans un quartier peu fréquenté, sur le bord de la mer. Là, je restai trois jours sans sortir : le souvenir de mon abandon et des mépris de Giton me revenait sans cesse à l’esprit ; je me frappais la poitrine en poussant des sanglots déchirants ; et, dans mon violent désespoir, je m’écriais souvent : Pourquoi la terre ne s’est-elle pas ouverte pour m’engloutir ? pourquoi la mer, si funeste même aux innocents, m’a-t-elle épargné ? J’ai tué mon hôte, et cependant j’ai échappé au châtiment ; je me suis sauvé de l’arène où l’on me croyait mort, et, pour prix de tant d’audace, me voilà seul, abandonné comme un mendiant, comme un exilé, dans cette méchante auberge d’une ville grecque ! Et quel est celui qui me plonge dans cette horrible solitude ? un jeune homme souillé de toute espèce de débauches, qui, de son propre aveu, a mérité d’être banni de son pays ; qui n’a dû sa liberté et son affranchissement qu’aux plus honteuses complaisances ; dont les faveurs furent vendues à l’encan, et que l’on acheta, le sachant homme, pour s’en servir comme d’une fille. Et que dirai-je, grands dieux ! de cet autre, de ce Giton, qui prit la robe de femme à l’époque où l’on prend la toge virile ; qui, dès sa plus tendre enfance, renonça aux attributs de son sexe ; qui, dans une prison, s’abandonna aux caresses des plus vils esclaves ; qui, après avoir passé de mes bras dans ceux d’un rival, abandonne tout à coup un ancien ami, et, comme une vile prostituée, ô honte ! dans l’espace d’une seule nuit, sacrifie tout à sa nouvelle passion ? Maintenant, couple heureux, ils passent les nuits entières dans les plus douces étreintes. Peut-être même qu’en ce moment, épuisés par l’excès du plaisir, ils se raillent de mon triste abandon. Les lâches ! ils ne jouiront pas impunément de leur trahison. Ou je ne suis pas un homme, et un homme libre, ou je laverai mon outrage dans leur sang infâme.


CHAPITRE LXXXII.

A ces mots, je ceins mon épée, et, de peur que mes forces ne trahissent mon ardeur belliqueuse, pour augmenter ma vigueur je fais un repas plus copieux que de coutume ; puis, prenant mon essor, je m’élance hors du logis, et, comme un furieux, je parcours à grands pas tous les portiques. Je marchais d’un air effaré, avec des gestes menaçants ; je ne respirais que sang, que carnage ; à chaque instant je portais la main à la garde de mon épée, de cette épée vouée aux furies vengeresses. Un soldat me remarqua ; j’ignore si c’était un vagabond ou un voleur de nuit : — Qui es-tu, camarade ? me dit-il ; quelle est ta légion, ta centurie ? — Moi, sans me troubler, je me forgeai sur-le-champ une légion et un centurion. — Allons donc, répondit-il, est-ce que dans votre troupe les soldats portent des souliers de baladin ?[1] — La rougeur de mon visage et le tremblement de tous mes membres trahirent bientôt mon imposture. — Bas les armes ! et prends garde à toi, me cria le soldat. — Me voyant ainsi désarmé et privé de tout moyen de vengeance, je rebroussai chemin vers mon auberge ; ma colère se calma peu à peu, et je ne tardai pas à savoir bon gré à ce coupe-jarret de son audace.


CHAPITRE LXXXIII.

Ce ne fut toutefois qu’avec peine que je triomphai du désir de me venger, et je passai une partie de la nuit dans une grande agitation. Vers le point du jour, pour chasser ma tristesse et le souvenir de mon injure, je sortis et je parcourus de nouveau tous les portiques. J’entrai dans une galerie ornée de divers tableaux très-remarquables. J’en vis, de la main de Zeuxis, qui résistaient encore à l’injure du temps, et je remarquai des ébauches de Protogène, qui disputaient de vérité avec la nature elle-même, et que je n’osai toucher qu’avec un frissonnement religieux. Je me prosternai devant des grisailles d’Apelles (espèce de peinture que les Grecs appellent monochrome). Les contours des figures étaient dessinés avec tant d’art et de naturel, que l’on eût cru que le peintre avait trouvé le secret de les animer[1]. Ici, sur les ailes d’un aigle, on voyait un dieu s’élever au plus haut des airs. Là, l’innocent Hylas repoussait les caresses d’une lascive Naïade. Plus loin, Apollon déplorait le meurtre commis par sa main, et décorait sa lyre détendue d’une fleur d’hyacinthe nouvellement éclose. Au milieu de toutes ces peintures de l’amour, oubliant que j’étais dans un lieu public, je m’écriai : Ainsi donc l’amour n’épargne pas même les dieux ! Jupiter, ne trouvant dans les cieux aucune beauté digne de son choix, descend sur la terre pour satisfaire ses caprices ; mais du moins il n’enlève à personne un objet aimé. La Nymphe qui ravit Hylas eût sans doute imposé silence à sa passion, si elle eût pensé qu’Hercule viendrait le réclamer. Apollon fit revivre dans une fleur l’enfant qu’il adorait ; enfin toutes les fables sont pleines d’amoureuses liaisons qui ne sont point traversées par des rivaux ; mais moi, j’ai admis dans mon intimité un hôte plus cruel encore que Lycurgue. Tandis que je prodiguais aux vents mes plaintes inutiles, je vis entrer dans la galerie un vieillard à cheveux blancs, dont le visage annonçait la réflexion et semblait promettre quelque chose de grand, mais dont la mise n’était pas très-soignée : tout dans son extérieur trahissait au premier abord un de ces hommes de lettres qui, pour l’ordinaire, sont en butte à la haine des gens riches. Il s’arrêta près de moi : — Je suis poëte, me dit-il, et, je me flatte, poëte de quelque mérite, s’il faut en croire ceux qui m’ont décerné des couronnes publiques[2] : il est vrai qu’on les accorde souvent par faveur à des ignorants. Pourquoi donc, me direz-vous, êtes-vous si mal vêtu[3] ? Par cela même que je suis poëte ; l’amour des lettres n’a jamais enrichi personne :

Le marchand qui brava les fureurs de Neptune,
Après mille dangers, arrive à la fortune ;
Mars de l’or des vaincus enrichit le vainqueur ;
Aux frais d’un vil Crésus s’engraisse un vil flatteur ;
Tandis que tour à tour, trafiquant du scandale,
Un fat à vingt beautés vend sa flamme banale[4].
Seul, hélas ! le savant, dans ce siècle pervers,
Ébloui par l’appât d’une gloire stérile,
Mal nourri, mal vêtu, sans patron, sans asile,
Invoque les beaux-arts dans leurs temples déserts.


CHAPITRE LXXXIV.

Cela n’est que trop vrai : qu’un philosophe, ennemi du vice, marche droit son chemin dans le sentier de la vie, le contraste de ses mœurs avec celles du siècle lui attire aussitôt la haine générale (qui pourrait, en effet, approuver dans autrui les vertus qu’il n’a pas ?). Ensuite, ceux qui sont uniquement occupés du soin d’amasser des richesses veulent persuader à tous les hommes que cet or qu’ils possèdent est le souverain bien. Qu’on prône donc, disent-ils, tant qu’on voudra, les hommes de lettres, pourvu que, dans l’opinion publique, ils cèdent le pas aux hommes d’argent. — Je ne sais comment il se fait que la pauvreté soit sœur du génie, dis-je à Eumolpe en soupirant. — Vous avez raison, reprit le vieillard, de déplorer le sort des gens de lettres. — Ce n’est pas cela, répliquai-je, qui me fait soupirer ; j’ai bien d’autres sujets d’affliction ! — Et, par ce penchant naturel qui nous porte à déposer nos chagrins dans le sein d’autrui, je lui fis sur-le-champ le récit de ma triste aventure, et je lui peignis sous les plus odieuses couleurs la perfidie d’Ascylte. — Plût au ciel ! ajoutai-je en gémissant, que l’ennemi cruel qui me force à la continence fût assez honnête homme pour se laisser attendrir ; mais c’est un scélérat endurci qui en remontrerait aux débauchés de profession ! — Ma franchise ingénue me gagna le cœur de ce vieillard : il se mit à me consoler ; et, pour faire diversion à mon chagrin, il me raconta en ces termes une aventure galante de sa jeunesse.


CHAPITRE LXXXV.

Dans un voyage que je fis en Asie à la suite d’un questeur[1], je logeai chez un habitant de Pergame. Je me plaisais beaucoup chez mon hôte, moins à cause de l’élégance des appartements que de la beauté merveilleuse de son fils. J’eus recours à cet expédient, pour que le bon père ne soupçonnât pas la vive passion que m’inspirait cet enfant. Toutes les fois qu’il était question à table de l’amour des jolis garçons, je me répandais en invectives si violentes contre cet infâme usage, je défendais d’un ton si sévère que l’on tînt devant moi ces discours obscènes qui blessaient, disais-je, mes chastes oreilles, que tous, et surtout la mère de mon élève, me regardaient comme un des sept sages. Je fus donc bientôt chargé de le conduire au gymnase : je réglais ses études, je lui donnais des leçons ; et je recommandais par-dessus toutes choses à ses parents de n’admettre chez eux aucun séducteur de la jeunesse. Un jour de fête, après avoir terminé nos travaux plus tôt qu’à l’ordinaire, nous étions couchés dans la salle à manger (car la nonchalance, suite ordinaire d’un long et joyeux festin, nous avait empêchés de remonter dans notre chambre) ; lorsque, vers le milieu de la nuit, je m’aperçus que mon élève ne dormait pas. Je fis alors à voix basse cette prière à Vénus : O déesse ! si je puis embrasser cet aimable enfant, sans qu’il le sente, je fais vœu de lui donner demain une paire de colombes ! L’espiègle n’eut pas plutôt entendu quel était le prix de cette faveur, qu’il se mit à ronfler. Pendant qu’il feignait de dormir, je m’approchai de lui, et je lui dérobai plusieurs baisers. Content de cet essai, je me levai de bonne heure le lendemain, et, pour combler son attente, je lui apportai une belle paire de colombes. C’est ainsi que je m’acquittai de ma promesse.


CHAPITRE LXXXVI.

La nuit suivante, encouragés par sa facilité, mes vœux changèrent de nature : Si je puis, disais-je, promener sur son corps une main lascive, sans qu’il le sente, pour récompense de sa docilité, je lui donnerai deux coqs gaulois des plus acharnés au combat. A cette promesse, le bel enfant s’approcha de lui-même : il semblait, je crois, appréhender que je ne m’endormisse. Pour dissiper son inquiétude, je parcourus tout son corps avec un plaisir au delà de toute expression. Puis, dès que le jour parut, je le comblai de joie en lui apportant ce que je lui avais promis. Dès que la troisième nuit vint ouvrir une nouvelle carrière à mon audace, je m’approchai de l’oreille du prétendu dormeur : Dieux immortels ! m’écriai-je, faites que je puisse, au gré de mes vœux, goûter dans ses bras une jouissance complète, sans, toutefois, qu’il en sente rien ; et, pour prix de tant de bonheur, je lui donnerai demain un beau bidet de Macédoine. Jamais mon élève ne dormit d’un sommeil plus profond. D’abord je promenai mes mains avides sur son sein d’albâtre, puis je le couvris d’ardents baisers ; enfin je concentrai tous mes vœux dans le siége même du plaisir. Le lendemain, assis dans sa chambre, il attendait avec impatience mon offrande ordinaire. Il n’est pas aussi facile, vous le savez, d’acheter un bidet que des colombes et des coqs gaulois : outre la dépense, je craignais qu’un cadeau de cette importance ne rendit ma générosité suspecte à ses parents. Donc, après m’être promené quelques heures, je rentrai chez mon hôte les mains vides, et, pour tout présent, je donnai un baiser à mon jeune ami ; mais lui me saute au cou pour m’embrasser, et, jetant de tous côtés des regards inquiets : — Mon cher maître, dit-il, où donc est le bidet ? — La difficulté d’en trouver un beau m’a forcé, lui répondis-je, à différer cette emplette ; mais, d’ici à peu de jours, je tiendrai ma parole. — L’enfant comprit fort bien ce que cela voulait dire, et l’expression de son visage trahit son secret mécontentement.


CHAPITRE LXXXVII.

Bien que mon manque de foi m’eût fermé ce cœur où j’avais su m’ouvrir un accès, je ne tardai pas cependant à reprendre les mêmes libertés. En effet, quelques jours après, un heureux hasard m’ayant de nouveau procuré l’occasion que j’épiais, dès que je vis son père profondément endormi, je priai ce cher enfant de faire sa paix avec moi, en me laissant lui procurer plaisir pour plaisir ; enfin j’employai tous les arguments qu’inspire une ardente passion ; mais, pour toute réponse, il me dit du ton le plus courroucé : — Dormez, ou je vais appeler mon père. — Il n’est point d’obstacle dont ne triomphe une audace persévérante. Tandis qu’il me menace d’éveiller son père, je me glisse dans son lit ; il ne m’oppose qu’une faible résistance, et je lui arrache les plaisirs qu’il me refusait. Il parut prendre goût à cette violence, et se plaignant, pour la forme, de ce que, par mon ingratitude, je l’avais exposé aux railleries de ses camarades, auxquels il avait vanté ma générosité : — Pour vous prouver, ajouta-t-il, que je ne vous ressemble pas, vous pouvez recommencer, si cela vous plaît. — La paix étant faite et mon pardon obtenu, j’usai de la permission qu’il m’accordait, et je m’endormis dans ses bras. Mais l’adolescent, déjà mûr pour l’amour, et que l’ardeur de l’âge excitait au plaisir, ne se tint pas pour content de cette double épreuve. Il m’éveilla donc : — Eh quoi ! me dit-il, vous ne demandez plus rien ? — Je me sentais encore un reste de vigueur ; je m’évertuai donc du mieux que je pus, et, couvert de sueur, hors d’haleine, je parvins enfin à satisfaire son envie ; mais alors, épuisé par cette triple jouissance, je me rendormis. Une heure n’était pas écoulée, qu’en me pinçant, il me dit : — Est-ce que nous en restons là ? — Fatigué d’être si souvent réveillé, j’entrai dans un violent accès de colère, et, lui rendant la monnaie de sa pièce : — Dormez, lui dis-je à mon tour, ou j’éveille votre père.


CHAPITRE LXXXVIII.

Ranimé par ce récit plaisant, je me mis à interroger le vieillard, plus instruit que moi, sur l’âge de chacun de ces tableaux et sur le sujet de quelques-uns dont je ne pouvais me rendre compte. Je lui demandai ensuite à quelles causes il attribuait la décadence des beaux-arts dans notre siècle, et surtout de la peinture qui a disparu jusqu’à la dernière trace. — L’amour des richesses, me répondit-il, a produit ce triste changement. Chez nos ancêtres, lorsque le mérite seul était en honneur, on voyait fleurir les beaux-arts, et les hommes se disputaient à l’envi la gloire de transmettre aux siècles suivants toutes les découvertes utiles. Alors on vit Démocrite, l’Hercule de la science, distiller le suc de toutes les plantes connues, et passer sa vie entière à faire des expériences pour connaître à fond les propriétés diverses des minéraux et des végétaux. Eudoxe vieillit sur le sommet d’une haute montagne pour observer de plus près les mouvements du ciel et des astres ; et Chrysippe prit trois fois de l’ellébore[1] pour purifier son esprit et le rendre plus apte à de nouvelles découvertes. Mais, pour en revenir à l’art plastique, Lysippe[2] mourut de faim, en se bornant à perfectionner les contours d’une seule statue ; et Myron, qui fit, pour ainsi dire, passer dans le bronze l’âme humaine et l’instinct des animaux, ne trouva personne qui voulût accepter son héritage. Pour nous, plongés dans la débauche et l’ivrognerie, nous n’osons pas même nous élever à la connaissance des arts inventés avant nous ; superbes détracteurs de l’antiquité, nous ne professons que la science du vice dont nous offrons à la fois l’exemple et le précepte. Qu’est devenue la dialectique ? l’astronomie ? la morale, cette route certaine de la sagesse ? Qui voit-on aujourd’hui entrer dans un temple, et invoquer les dieux pour atteindre à la perfection de l’éloquence, ou pour découvrir les sources cachées de la philosophie ? On ne leur demande pas même la santé. Suivez cette foule qui monte au Capitole : avant même d’atteindre le seuil du temple, l’un promet une offrande, s’il a le bonheur d’enterrer un riche parent ; l’autre, s’il découvre un trésor ; un troisième, s’il parvient, avant de mourir, à entasser trente millions de sesterces. Que dis-je ? n’a-t-on pas vu souvent le sénat lui-même, le sénat, l’arbitre de l’honneur et de la justice, vouer mille marcs d’or à Jupiter ? et ne semble-t-il pas encourager la cupidité, lorsqu’il tâche ainsi, à prix d’argent, de se rendre le ciel favorable ? Cessez donc de vous étonner de la décadence de la peinture, puisque les dieux et les hommes trouvent plus de charmes dans la vue d’un lingot d’or que dans tous les chefs-d’œuvre d’Apelles, de Phidias et de tous ces radoteurs de Grecs, comme ils les appellent. Mais je vois que ce tableau qui représente la prise de Troie absorbe toute votre attention : je vais donc tâcher de vous en donner l’explication dans le langage des Muses.


CHAPITRE LXXXIX.

Pergame, après dix ans de siége, de carnage,
Bravait encor des Grecs le superbe courage.
Ces Grecs si fiers, armés sur la foi de Calchas,
Comptaient en frémissant leurs stériles combats,
Mais l’oracle a parlé : sous la hache abattues,
L’Ida voit ses forêts à ses pieds descendues.

De leurs débris formé, terrible, menaçant,
Un cheval monstrueux s’élève ; et dans son flanc
Mille guerriers cachés contre dix ans d’offense
Méditent sans honneur une lâche vengeance.
D’Atride cependant la flotte a disparu.
Ilion ! à la paix tu crus ton sol rendu.
Fatal aveuglement ! ces voiles fugitives,
Un perfide à dessein rejeté sur tes rives,
Ce coursier que des Grecs le repentir pieux,
Pour les calmer, dit-il, offre enfin à tes dieux :
Tout flattait ta pensée ; et l’heureuse Phrygie
Ressaisit en espoir le sceptre de l’Asie.
Déjà de ses remparts le peuple, à flots pressés,
S’élance ; humide encor des pleurs qu’il a versés,
Son œil sur chaque objet librement se promène :
Il sourit, mais son cœur se rassure avec peine ;
Et dans ce camp désert, si longtemps redouté,
Un reste de frayeur se mêle à sa gaieté.
Laocoon paraît. Pontife de Neptune,
Vers ce cheval hideux dont l’aspect l’importune,
Il marche, tourmenté d’un noir pressentiment.
Ses cheveux sur son sein descendent tristement,
Et la cendre a souillé sa barbe vénérable.
« Fuyez, fuyez ! dit-il d’une voix lamentable,
Ce présent vient des Grecs, c’est le don de la mort ! »
A ces mots, de sa main, qu’anime un noble effort,

Un trait part… Mais quel dieu rend ce trait inutile ?
Il tombe, et meurt au pied du colosse immobile :
Un vain peuple applaudit à cet arrêt des cieux.
La hache cependant porte un coup plus heureux :
Le monstre est ébranlé ; ses entrailles mugissent ;
Sous leur abri douteux les Grecs tremblants pâlissent :
Le cri qu’en cet instant leur arrache la peur
Redouble des Troyens la pieuse ferveur,
Et, dans ses murs livrés, tout un peuple avec joie
Introduit ces captifs qui vont conquérir Troie.
La ruse a triomphé ! mais un prodige affreux
Vient alors de la foule épouvanter les yeux.
Des bords où Ténédos s’élève au sein de l’onde,
Un bruit sourd est parti… la mer s’émeut et gronde :
Le flot poursuit le flot qui murmure et s’enfuit :
Tel Neptune se plaint dans l’ombre de la nuit,
Quand la rame, docile à la main qui la guide,
De ses coups redoublés fend la plaine liquide.
Tout à coup, déployant leurs immenses anneaux,
Deux serpents monstrueux s’avancent sur les eaux :
Sous leurs bonds convulsifs, en temps égaux pressée,
 L’onde écume, et jaillit jusqu’aux cieux élancée :
Leurs yeux, rouges de sang, lancent d’affreux éclairs,
Qui semblent de leurs feux incendier les mers,

Leurs sifflements aigus font trembler le rivage.
Tout tremble. Cependant, sur cette même plage,
Deux frères, fruits jumeaux d’un hymen plein d’appas,
Du pontife, leur père, avaient suivi les pas :
Revêtus comme lui de la robe sacrée,
Du bandeau phrygien leur tête était parée.
Mais les monstres déjà, sur leur proie élancés,
D’inextricables nœuds les tiennent enlacés.
Les enfants vainement, de leurs mains impuissantes,
Repoussent des serpents les têtes menaçantes ;
Et tous deux, s’oubliant en ce combat cruel,
Se prêtent l’un à l’autre un secours mutuel :
Ils succombent tous deux. Et toi, malheureux père !
Toi qui vois déchirer, par la dent meurtrière,
Le corps de ces enfants qui te doivent le jour,
Pour les sauver, hélas ! tu n’as que ton amour.
Mais que peut ton courage et l’ardeur qui t’anime ?
Le pontife, à son tour, remplaçant la victime,
Tombe, et, roulant aux pieds des autels profanés,
Vers les murs d’Ilion, des dieux abandonnés,
Il tourne en gémissant sa mourante paupière.
Phébé venait d’atteindre au haut de sa carrière,
Et son char, dans les cieux, s’avançait escorté
Des astres moins brillants qu’éclipsait sa clarté.
Dans le sommeil profond que procure l’ivresse,
Les Troyens oubliaient leurs dangers et la Grèce.

Insensés ! ils rêvaient un heureux lendemain.
Mais du cheval fécond le flanc s’ouvre, et soudain,
Libre de sa prison, une nombreuse élite
Dans les murs de Priam court et se précipite :
Tel, affranchi du mors, vole un coursier fougueux,
L’œil fier, et de ses crins battant ses flancs poudreux.
Déjà le sang ruisselle, et le glaive homicide
Moissonne les Troyens comme un troupeau timide :
Engourdis par le vin, ils passent sans effort
De la mort du sommeil au sommeil de la mort ;
Et, sur l’autel de Troie, une torche allumée
Fournit les feux vengeurs dont Troie est consumée.


CHAPITRE XC.

A peine Eumolpe achevait son récit, que ceux qui se promenaient sous les portiques firent pleuvoir sur lui une grêle de pierres[1]. Accoutumé à de pareils suffrages, il se couvrit la tête, et s’enfuit hors du temple. Craignant qu’on ne me prît aussi pour un poëte, je le suivis de loin jusqu’au bord de la mer : là, dès que je me vis hors de la portée des coups, je m’arrêtai, et, apostrophant Eumolpe : — D’où vous vient, lui dis-je, cette manie ? il y a à peine deux heures que nous sommes ensemble, et, au lieu de parler comme tout le monde, vous ne m’avez débité que des vers. Je ne m’étonne plus si le peuple vous poursuit à coups de pierres. Je vais faire aussi ma provision de cailloux, et, toutes les fois que cet accès vous prendra, je vous tirerai du sang de la tête. — Il secoua les oreilles et répondit : — Jeune homme, ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que l’on me traite de la sorte : je ne parais jamais sur le théâtre, pour réciter quelques vers, sans recevoir un pareil accueil des spectateurs. Quoi qu’il en soit, pour n’avoir pas aussi maille à partir avec vous, je consens à me sevrer de ce plaisir tout le reste du jour. — Et moi, répliquai-je, si vous tenez en bride votre Pégase, je vous promets un bon souper[2]. — Puis je confiai à la gardienne de mon chétif logis le soin de mon chétif repas, et je me rendis au bain avec Eumolpe.


CHAPITRE XCI.

En y entrant, j’aperçus Giton appuyé contre la muraille et tenant dans ses mains des frottoirs et des racloirs d’étuviste[1]. A son air triste et abattu, on devinait sans peine que c’était contre son gré qu’il servait Ascylte. Tandis que je le regardais attentivement pour m’assurer que c’était bien lui, il m’aperçut, et, tournant vers moi son visage où brillait la joie la plus vive : — Grâce, mon frère ! s’écria-t-il ; ayez pitié de moi ! Ici, je ne vois plus briller les armes, et je puis vous faire connaître mes vrais sentiments. Délivrez-moi de la tyrannie d’un brigand sanguinaire, et, pour me punir de l’arrêt que j’ai prononcé contre vous, infligez-moi le plus sévère châtiment ; mais n’est-ce pas déjà, pour le malheureux Giton, un supplice assez cruel que d’avoir perdu votre affection ? — Je lui ordonne de cesser ses plaintes, de peur d’attirer l’attention des curieux ; puis, laissant Eumolpe dans le bain où il déclamait déjà un de ses poëmes, j’entraîne Giton hors de ces lieux par une obscure et fétide issue ; et nous fuyons à toutes jambes vers mon auberge. Là, fermant la porte sur nous, je me précipite dans ses bras, et, par d’ardents baisers, je sèche les pleurs dont ses joues sont inondées. Nous restâmes longtemps sans pouvoir proférer une seule parole : car cet aimable enfant se brisait la poitrine à force de sanglots. — Quelle honte pour moi, lui disais-je, de t’aimer encore après ton lâche abandon ! je cherche en vain dans mon cœur la profonde blessure que tu y as faite, et je n’en trouve plus même la cicatrice. Comment te justifier de m’avoir ainsi quitté pour voler à de nouvelles amours ? avais-je mérité un tel affront ? — Giton, voyant que je l’aimais encore, prit une contenance plus hardie. — Cependant, poursuivis-je, je n’ai point cherché d’autre arbitre que toi pour juger qui, d’Ascylte ou de moi, méritait le mieux ton amour ; mais je supprime de justes plaintes, j’oublie tout, pourvu que ton repentir soit sincère. — En prononçant ces mots, je gémissais et je versais un torrent de larmes. Giton, m’essuyant le visage avec son manteau, me dit : — Soyez juste, mon cher Encolpe ; j’en appelle à votre mémoire. Est-ce moi qui vous ai abandonné ? et ne vous êtes-vous pas trahi vous-même ? je l’avouerai franchement et sans détour, quand je vous vis tous deux les armes à la main, je me rangeai du côté du plus fort. — A ces mots, je me jetai à son cou, et je baisai la bouche d’où était sortie une réponse si sensée ; puis, pour mieux le convaincre que je lui pardonnais le passé, et que mon amour pour lui était aussi vif et aussi sincère que jamais, je lui prodiguai les plus tendres caresses.


CHAPITRE XCII.

Il était nuit close, et la femme avait ponctuellement exécuté mes ordres pour le souper, lorsque Eumolpe vint frapper à ma porte. — Combien êtes-vous ? lui demandai-je. — Et, avant d’ouvrir, je regardai par le trou de la serrure si Ascylte n’était pas avec lui. Quand je vis qu’il était seul, je lui ouvris sur-le-champ. Dès qu’il fut entré, il se jeta sur un lit de repos, et, apercevant Giton qui dressait la table, il me fit un signe de tête, et me dit : — Je vous fais mon compliment de votre Ganymède : il faut nous divertir ce soir. — Un début si gaillard ne me plut nullement, et je craignis d’avoir reçu chez moi un second Ascylte. Eumolpe n’en resta pas là ; car Giton lui ayant présenté à boire : — Je t’aime plus, lui dit-il, que tous les mignons que j’ai vus au bain. — Puis, vidant la coupe d’un seul trait : — Je n’ai jamais été si altéré, poursuivit-il ; car, en me baignant, j’ai failli être assommé, parce que, pour distraire ceux qui étaient assis autour du bassin, j’ai essayé de leur déclamer un de mes poëmes. Chassé du bain, comme je l’ai si souvent été du théâtre, je vous cherchais dans tous les coins, et je criais à tue-tête : Encolpe ! Encolpe ! quand du côté opposé, un jeune homme tout nu et qui avait perdu ses habits se mit à crier aussi fort que moi, et d’une voix qu’animait la colère : Giton ! Giton ! Il y avait cependant cette différence entre nous, que les valets du bain se moquaient de moi comme d’un fou, et me contrefaisaient insolemment, tandis que la foule nombreuse qui l’entourait lui prodiguait les applaudissements et les témoignages d’une respectueuse admiration. Il faut vous dire que la nature l’a si richement doté des attributs de la virilité, qu’à la grandeur de ses proportions on le prendrait pour Priape lui-même[1]. O le vigoureux champion ! je crois qu’il pourrait soutenir une lutte amoureuse deux jours entiers sans discontinuer. Aussi ne fut-il pas longtemps dans l’embarras ; car je ne sais quel chevalier romain, connu, m’a-t-on dit, pour un infâme débauché, le voyant courir ainsi tout nu, le couvrit de son manteau et l’emmena chez lui, sans doute pour s’assurer le monopole de cette bonne fortune. Mais moi, je n’aurais pas même pu retirer mes habits du vestiaire[2], si je n’eusse produit un témoin qui affirma qu’ils m’appartenaient. Tant il est vrai qu’on fait plus de cas des dons du corps que de ceux de l’esprit[3] ! — A chaque mot que disait Eumolpe, je changeais de couleur : car si l’accident arrivé à mon ennemi m’avait réjoui d’abord, j’étais désolé de le voir ainsi tourner à son avantage. Toutefois, comme si j’eusse été complètement étranger à cette aventure, je gardai le silence sur mes relations avec Ascylte, et je détaillai à Eumolpe le menu de notre souper, A peine avais-je cessé de parler, qu’on nous servit. Ce n’était que des mets assez communs, mais substantiels et nutritifs : notre poëte famélique les dévora avec une effrayante avidité. Lorsqu’il fut enfin rassasié, il se prit à moraliser, et se répandit en invectives contre ces hommes qui dédaignent tout ce qui est d’un usage commun et vulgaire, et n’estiment que ce qui est rare.


CHAPITRE XCIII.

Par une dépravation vraiment déplorable, dit-il, on méprise les jouissances faciles, et on se passionne avec entêtement pour celles qui nous semblent interdites :

Je ne veux point d’une facile gloire :
L’obstacle ajoute un lustre à la victoire.
Aux bords du Phase habite le faisan :
Voilà son prix. La poule numidique
A vu le jour dans les sables d’Afrique :
Pour un gourmet, c’est un morceau friand.
Pauvre canard, ta chair est fine et molle ;
Fidèle oison, des fureurs du Gaulois
Ton cri jadis sauva le Capitole ;
Mais humblement vous croissez sous nos toits :
Vous n’êtes bons qu’à nourrir des bourgeois.
Du bout du monde, où le sort l’a fait naître[1],
La sargue accourt ; on l’achète à grands frais ;
Et le barbeau, de la table du maître,
Ne fait qu’un saut à celle des valets.
La rareté fait le prix de la chose :
Le cinnamome, enfant d’un sol lointain,
Fait oublier les parfums d’une rose[3] ;
Et pour l’amour on néglige l’hymen[2].


— Est-ce ainsi, dis-je à Eumolpe, que vous tenez votre promesse de faire, pour aujourd’hui, trêve à la poésie ? De grâce, épargnez nos oreilles, à nous qui ne vous avons jamais lapidé. Car, si quelqu’un de ceux qui boivent près de nous, dans cette auberge venait à flairer un poëte, il mettrait tout le voisinage en rumeur ; et, nous prenant pour vos complices en Apollon, on nous assommerait tous trois en même temps. Cessez, par pitié, et rappelez-vous ce qui vient de vous arriver aux bains et sous le portique. — Giton, dont le caractère était naturellement doux et compatissant, me gronda de parler de la sorte. — Ce n’est pas bien, me dit-il, d’injurier un homme plus âgé que vous. Outrager ainsi celui que vous avez invité à votre table, c’est manquer aux lois de l’hospitalité, c’est perdre tout le fruit de votre politesse. A cette remontrance il ajouta des discours pleins de modération et de décence, qui avaient une grâce toute particulière dans la bouche de ce bel enfant.


CHAPITRE XCIV.

Trois fois heureuse, dit Eumolpe, la mère qui t’a mis au monde ! Courage, mon garçon ! persévère dans ces bons sentiments ; offre toujours le rare assemblage de la sagesse et de la beauté[1]. Ce n’est pas en vain que tu as pris ma défense : tu as gagné mon cœur ; je t’aime ; et je veux désormais consacrer ma muse à chanter tes louanges. Je veux être ton précepteur, ton gardien ; je te suivrai partout, bon gré, mal gré : Encolpe n’en peut prendre ombrage, car je sais qu’il aime ailleurs. — Fort heureusement pour notre poëte, je n’avais plus l’épée que le soldat m’avait enlevée : bien lui en prit ; car tout le courroux qu’Ascylte avait allumé dans mon âme, je l’aurais éteint dans le sang d’Eumolpe. Giton s’en aperçut, et, sous le prétexte d’aller chercher de l’eau, il quitta la chambre. Son départ opportun apaisa mon ressentiment ; et, devenu plus calme : — J’aime encore mieux, dis-je à Eumolpe, vos vers que votre prose, quand vous exprimez de semblables désirs. Vous êtes libertin ; moi, je suis violent ; certes, nos caractères ne pourront jamais sympathiser. Je vous parais, sans doute, un insensé, un furieux ; eh bien, soit ; évitez les accès de ma folie, ou, pour parler clairement, décampez au plus vite. — Étourdi de cette apostrophe, Eumolpe, sans m’en demander l’explication, sort sur-le-champ, tire la porte sur lui, la ferme à double tour, met la clef dans sa poche, et court à la recherche de Giton. J’étais loin de m’attendre à une pareille ruse, et, me voyant ainsi renfermé, dans mon désespoir je résolus de me pendre. En conséquence, je dressai le bois du lit contre la muraille, et j’y attachai ma ceinture[2]. Déjà je passais mon cou dans le nœud fatal ; c’en était fait de moi… lorsque Eumolpe, accompagné de Giton, ouvre brusquement la porte et me rend à la vie. Giton, surtout, passant, à cette vue, de la douleur à la rage, pousse un grand cri, me prend dans ses deux bras, et, me jetant à la renverse sur le lit : — Vous vous trompez, Encolpe, me dit-il, si vous pensez qu’il vous soit possible de mourir avant moi. Je vous avais prévenu dans ce dessein : quand j’étais chez Ascylte, j’ai vainement cherché une épée ; mais j’avais résolu, si je ne parvenais pas à vous rejoindre, de trouver la mort au fond d’un précipice : et, pour vous prouver que la mort ne se fait jamais attendre au malheureux qui la cherche, jouissez, à votre tour, du spectacle que vous me destiniez tout à l’heure. — A ces mots, il arrache un rasoir des mains du valet d’Eumolpe[3], en passe deux fois le tranchant sur sa gorge, et tombe à nos pieds. Saisi d’épouvante, je jette de grands cris, et je me précipite sur le corps de Giton : armé du même rasoir, je veux moi-même mourir avec lui. Mais l’espiègle ne s’était pas fait la moindre égratignure, et, comme lui, je ne sentais aucune douleur. C’était, en effet, un de ces rasoirs émoussés que l’on donne aux apprentis barbiers pour corriger leur maladresse, et pour leur faire la main. Aussi le valet, en voyant Giton le prendre dans sa trousse, n’avait pas témoigné le plus léger effroi, et Eumolpe avait considéré de sang-froid cette tragédie pour rire.


CHAPITRE XCV.

Au dénoûment de cette farce, où Giton et moi nous jouions les rôles d’amoureux, survint le maître de l’auberge qui nous apportait le second service ; nous voyant ainsi étendus par terre dans le plus grand désordre : — Qui êtes-vous ? s’écria-t-il ; des ivrognes ou des vagabonds ?… peut-être l’un et l’autre ? Qui de vous a dressé ce lit contre le mur ? quel secret dessein avez-vous machiné ? Je crois, ma foi, que vous vouliez déloger cette nuit sans payer le loyer de votre chambre ; il n’en sera rien. Je vous ferai voir que cette maison isolée n’appartient pas à quelque pauvre veuve sans appui[1], mais à Marcus Manicius. — Tu oses nous menacer ! s’écrie Eumolpe. — Et en même temps il détache à l’aubergiste un vigoureux soufflet ; mais celui-ci, échauffé par les nombreuses libations qu’il avait faites avec ses hôtes, lance à la tête d’Eumolpe une cruche de terre qui lui meurtrit le front[3], puis s’enfuit à toutes jambes. Notre poëte, furieux d’un tel outrage, se saisit d’un grand chandelier de bois, poursuit le fuyard, et, l’en frappant à tour de bras, lui rend avec usure le coup qu’il a reçu au front. Les valets de l’auberge et un grand nombre d’ivrognes accourent à ce bruit. Quant à moi, profitant de cette occasion pour me venger d’Eumolpe et rendre la pareille à ce brutal, je ferme la porte sur lui, bien résolu à jouir sans concurrent de ma chambre et des plaisirs que la nuit me promet. Cependant les marmitons et tous les habitants[2] de l’auberge tombent sur le pauvre diable dont j’ai coupé la retraite : l’un, armé d’une broche chargée de rôtis frémissants au feu, menace de lui crever les yeux ; un autre, saisissant un croc à suspendre les viandes, se place dans une attitude belliqueuse. Je remarquai surtout une servante vieille et chassieuse, qui, ceinte d’un torchon horriblement sale, et chaussée de sabots dépareillés[4], traînait par la chaîne un énorme dogue, et l’agaçait contre Eumolpe ; mais notre héros parait adroitement avec son chandelier tous les coups qu’on lui portait.


CHAPITRE XCVI.

Nous regardions toute cette bagarre à travers une fente qu’Eumolpe, un instant auparavant, avait faite à la porte, dont il avait brisé le marteau. J’applaudissais aux coups qu’il recevait ; mais Giton, toujours compatissant, était d’avis qu’il fallait lui ouvrir et le secourir dans ce pressant danger. Mon ressentiment n’était pas encore apaisé, et, pour punir Giton de sa pitié hors de saison, je ne pus m’empêcher de lui donner sur la tête une chiquenaude bien appliquée[1]. Le pauvre enfant, fondant en larmes, alla se jeter sur le lit. Pour moi, je mettais, tantôt un œil, tantôt l’autre, au trou de la porte, et je jouissais de voir Eumolpe ainsi maltraité ; c’était un aliment dont se repaissait ma colère ; quand tout à coup survint Bargate[2], le procurateur du quartier. Il avait quitté son souper pour venir mettre le holà, et se faisait porter dans sa litière sur le champ de bataille, parce qu’il était perclus de ses deux jambes. Il déclama longtemps d’une voix terrible et courroucée contre les ivrognes et les vagabonds ; puis, reconnaissant Eumolpe : — Quoi ! c’est vous, lui dit-il, vous, la fleur de nos poëtes ! et ces pendards de valets ne s’enfuient pas au plus vite ! et ils osent lever la main sur vous ! — Puis, s’approchant d’Eumolpe, il lui dit tout bas à l’oreille : — Ma femme prend avec moi des airs dédaigneux ; veuillez, pour l’amour de moi, faire une satire contre elle, afin qu’elle rougisse de sa conduite.


CHAPITRE XCVII.

Pendant que Bargate était en conversation secrète avec Eumolpe, entra dans l’auberge un crieur public, suivi d’un valet de ville et d’une grande foule de curieux : secouant un flambeau qui répandait plus de fumée que de lumière, il lut à haute voix cette proclamation :

Un jeune homme d’environ seize ans, nommé Giton, aux cheveux frisés[1], d’une complexion délicate et d’un extérieur agréable, vient de s’égarer au bain public : mille écus de récompense à quiconque le ramènera ou pourra indiquer le lieu de sa retraite.

Près du crieur se tenait Ascylte, vêtu d’une robe bigarrée de diverses couleurs[2], et portant dans un plat d’argent la récompense promise. Sans perdre un instant, j’ordonnai à Giton de se fourrer sous le lit, et, comme autrefois Ulysse s’était caché sous le ventre d’un bélier, d’entrelacer ses pieds et ses mains dans les sangles qui soutenaient le matelas[3], pour échapper aux perquisitions de ceux qui le cherchaient. Giton s’empressa de m’obéir, et se suspendit si bien aux sangles du lit, qu’Ulysse se serait avoué vaincu par notre ruse. De mon côté, pour éloigner tout soupçon, j’étendis mes vêtements sur le lit, et, m’y couchant, j’y imprimai la forme d’un homme de ma taille. Cependant Ascylte, après avoir visité toutes les chambres avec le valet du crieur, s’arrêta devant la mienne : voyant que la porte était soigneusement fermée, il en conçut d’autant plus d’espoir. Mais le valet, introduisant sa hache entre la porte et son chambranle, en fit sauter les ferrures. Alors, me jetant aux pieds d’Ascylte, je le conjurai, au nom de notre ancienne amitié et des mauvais jours que nous avions supportés ensemble, de me laisser voir pour la dernière fois le frère que je regrettais. Et, pour donner plus de vraisemblance à mes prières hypocrites : — Je sais, lui dis-je, Ascylte, que vous êtes venu dans l’intention de m’ôter la vie : ne le vois-je pas à ces haches qui vous accompagnent ? Assouvissez donc vôtre haine : voilà ma tête ; versez mon sang dont vous êtes altéré, car vos recherches ne sont qu’un vain prétexte. — Ascylte, indigné d’un pareil soupçon, jura qu’il n’avait d’autre but que de rattraper son fugitif ; qu’il ne demandait la mort de personne, encore moins celle d’un suppliant dans lequel il ne pouvait, même après un fâcheux démêlé, méconnaître le plus cher de ses amis.


CHAPITRE XCVIII.

Cependant le valet de ville se montrait plus actif : armé d’une canne qu’il avait arrachée au cabaretier, il sondait le dessous du lit, et fouillait tous les coins et recoins de la chambre. Mais Giton évitait adroitement tous les coups, et retenait sa respiration, malgré les punaises qui lui couraient sur le visage. Dès qu’ils furent partis, Eumolpe, profitant de ce que la fracture de la porte ouvrait un libre accès à tout le monde, se précipita dans la chambre ; et, transporté de joie, s’écria : — J’ai gagné mille écus ! Je vais courir après le crieur qui s’en va, et, pour vous punir du tour que vous m’avez joué, je lui déclarerai que Giton est entre vos mains. — Voyant qu’il persistait dans sa résolution, j’embrasse ses genoux, et je le conjure de ne pas donner le dernier coup à des malheureux déjà plus qu’à demi morts. — Vous auriez raison de vous venger, ajoutai-je, s’il était en votre pouvoir de trouver celui que vous voulez livrer ; mais le pauvre enfant vient de s’échapper dans la foule, et je ne sais où il est allé. Au nom des dieux ! Eumolpe, tâchez de le retrouver, dussiez-vous même le rendre à Ascylte. — Il commençait à ajouter foi à cette histoire, lorsque Giton, ne pouvant plus longtemps retenir son haleine, éternua trois fois de suite avec tant de force, que le lit en trembla. — Les dieux vous bénissent[1] ! — dit Eumolpe, se tournant du côté d’où venait ce bruit ; et, soulevant le matelas, il aperçut notre Ulysse, qu’un Cyclope même à jeun eût épargné. A cette vue, il m’apostropha de la sorte : — Scélérat ! pris sur le fait, tu as encore l’effronterie de nier la vérité ! Que dis-je ? si la divinité, qui ne souffre pas que le crime reste impuni, n’eût forcé cet enfant à me découvrir sa retraite, dupe de tes artifices, je serais maintenant à courir tous les cabarets pour l’y chercher. — Mais Giton, qui s’entendait bien mieux que moi à cajoler son monde, commença par panser avec des toiles d’araignée trempées dans de l’huile la blessure qu’Eumolpe avait reçue au front ; ensuite, à la robe déchirée du poëte il substitua son petit manteau ; puis, voyant qu’il commençait à se calmer, pour dernier lénitif il le prit dans ses bras et le couvrit de baisers : — O mon père ! mon tendre père ! s’écria-t-il, notre sort est entre vos mains. Si vous aimez un peu votre petit Giton, commencez par le sauver. Plût au ciel, hélas ! que je fusse dévoré par les flammes ; plût au ciel que la mer orageuse m’engloutît ! moi qui suis l’unique sujet, la seule cause de ces criminels débats ; du moins, ma mort rapprocherait deux amis que j’ai brouillés. — Eumolpe, touché de mes maux et de ceux de Giton, attendri surtout par les caresses que lui avait prodiguées cet aimable enfant : — Fous que vous êtes, nous dit-il, avec le mérite que vous avez, vous pourriez vivre heureux, et cependant vous passez votre misérable existence dans des inquiétudes continuelles : chaque jour vous vous créez à vous-mêmes de nouveaux chagrins.


CHAPITRE XCIX.

Pour moi, toujours et partout, j’ai vécu comme si chaque jour dont je jouissais était le dernier de mes jours et ne devait jamais revenir, c’est-à-dire sans m’inquiéter du lendemain[1]. Suivez donc mon exemple, et narguez les soucis. Ascylte vous poursuit ici ; fuyez au plus tôt. Je suis sur le point de faire un voyage dans un pays lointain ; venez avec moi : le vaisseau sur lequel je dois m’embarquer mettra peut-être à la voile cette nuit : je suis connu des gens de l’équipage, et nous serons bien reçus. Ce conseil me parut sage et utile ; il me délivrait des persécutions d’Ascylte, et me promettait une existence plus heureuse. Vaincu par la générosité d’Eumolpe, je me repentais amèrement des mauvais procédés que je venais d’avoir à son égard, et je me reprochais la jalousie qui en avait été la cause. Je le conjurai donc, les larmes aux yeux, de me pardonner : — Il n’est pas, lui dis-je, au pouvoir d’un homme qui aime de réprimer ses transports jaloux ; mais je ferai en sorte de ne rien dire et de ne rien faire à l’avenir qui puisse vous déplaire. Vous devez donc, en véritable philosophe, bannir de votre esprit le souvenir des différends qui se sont élevés entre nous, de manière qu’il n’en reste aucune trace. Les neiges séjournent longtemps sur un sol inculte et raboteux ; mais, sur une terre unie et dompée par la charrue, elles se fondent aussitôt, comme une gelée blanche. Il en est de même de la colère : elle prend racine dans un esprit grossier, mais elle effleure à peine une âme éclairée. — Pour confirmer, répondit Eumolpe, la vérité de ce que vous dites, tenez, je vous donne le baiser de paix. Maintenant, pour que tout aille à bien, faites au plus vite vos paquets, et suivez-moi ; ou, si vous le préférez, soyez mes guides. — Il parlait encore, quand on heurta rudement à la porte, qui, en s’ouvrant, offrit à nos regards un marin à la barbe touffue. — Qui vous arrête ? dit-il à Eumolpe ; ne savez-vous pas qu’il faut se hâter[2] ? — Nous nous levons aussitôt, et Eumolpe, réveillant son valet qui dormait depuis longtemps, lui ordonne de partir avec notre bagage. Moi et Giton, nous faisons un paquet de tout ce qui nous reste de vivres ; et, après une fervente prière aux astres[3] protecteurs de la navigation, nous montons à bord[4].


CHAPITRE C.

Nous nous plaçâmes dans un endroit écarté[1], près de la poupe ; et, comme il ne faisait pas encore jour, Eumolpe s’endormit. Quant à Giton et à moi, il nous fut impossible de fermer l’œil. Je réfléchissais tristement à l’imprudence que j’avais faite en recevant dans ma société Eumolpe, rival plus dangereux encore qu’Ascylte : sa présence m’inspirait les plus vives inquiétudes. Enfin, pour triompher de mon chagrin, j’appelai la raison à mon secours. — Il est fâcheux, disais-je en moi-même, que cet enfant plaise à Eumolpe. Mais, après tout, la nature n’a-t-elle pas mis en commun, pour l’usage de tous, ses plus belles créations ? Le soleil luit pour tout le monde. La lune, accompagnée d’un cortège innombrable d’étoiles, ne refuse pas même sa lumière aux bêtes sauvages qui cherchent leur pâture pendant la nuit. Qu’y a-t-il de plus beau que les eaux ? cependant elles coulent pour tous les habitants de la terre. Pourquoi donc l’amour seul serait-il le prix d’un larcin, plutôt que la récompense du mérite ? et, toutefois, nous n’estimons que les biens dont les autres nous envient la possession. Mais, après tout, je n’ai plus qu’un rival, et encore si vieux, que, s’il voulait prendre quelques libertés avec Giton, il perdrait sa peine et ses soins, faute d’haleine — Rassurée par le peu de vraisemblance d’une pareille tentative, mon humeur jalouse se calma, et, me couvrant la tête de mon manteau, je feignis de dormir. Mais, au même instant, comme si la Fortune eût pris à tâche d’abattre ma constance, j’entendis, sur le tillac, ces paroles articulées d’un ton gémissant : — C’est donc ainsi qu’il s’est joué de ma crédulité ? — Les sons mâles de cette voix, qui ne m’était pas tout à fait inconnue, me frappèrent d’épouvante. Mais que devins-je, lorsqu’une femme, qui paraissait également irritée, s’écria d’un ton encore plus animé : — Si quelque divinité faisait tomber Giton entre mes mains, comme je recevrais ce fugitif ! — Cette rencontre imprévue nous glaça à tous deux le sang dans les veines. Moi, surtout, comme étouffé par un horrible cauchemar, je fus longtemps sans pouvoir proférer une seule parole. Enfin, d’une main tremblante, tirant Eumolpe, déjà endormi, par le pan de sa robe : — Mon père, lui dis-je, au nom du ciel ! à qui appartient ce navire ? ne pourriez-vous m’apprendre quels passagers y sont embarqués ? — Troublé dans son sommeil, il me répondit avec humeur : — Était-ce donc pour nous empêcher de dormir qu’il vous a plu de choisir l’endroit le plus écarté du tillac ? En serez-vous plus avancé quand je vous aurai dit que ce vaisseau appartient à Lycas de Tarente[2], qui ramène dans cette ville une voyageuse nommée Tryphène ?


CHAPITRE CI.

Ces paroles furent pour moi un coup de foudre. Je frissonnai de tous mes membres, et, présentant ma gorge à découvert : — Fortune, m’écriai-je, tu l’emportes ! je suis perdu sans ressource. — Giton, renversé sur mon sein, y resta longtemps sans connaissance. Enfin, lorsqu’une abondante sueur nous eut rendu l’usage de nos sens, embrassant les genoux d’Eumolpe : — Ayez pitié, lui dis-je, de deux mourants. Au nom de cet enfant, nos communes amours, délivrez-nous de la vie[1] : la mort est devant nous, et, si vous n’y mettez obstacle, nous la recevrons comme un bienfait du ciel. — Étourdi de cette violente apostrophe, Eumolpe jure ses grands dieux qu’il ignore de quel événement nous sommes menacés, qu’il n’a eu aucun mauvais dessein, qu’il ne nous a tendu aucun piège, mais que c’est de bonne foi et le plus innocemment du monde qu’il nous a conduits sur ce navire, où son passage était arrêté depuis longtemps. — Quelles sont donc, dit-il, les embûches que vous redoutez ici ? quel nouvel Annibal se trouve à bord parmi nous ? Lycas de Tarente, à la fois le pilote et le propriétaire de ce vaisseau, est un fort honnête homme qui possède, en outre, plusieurs domaines : il a embarqué une troupe d’esclaves qu’il transporte à Tarente pour y être vendus[2]. Voilà le cyclope, le pirate auquel nous devons notre passage. Il y a aussi sur ce vaisseau Tryphène, la plus belle des femmes, qui aime à voyager de côté et d’autre pour son plaisir[3]. — Ce sont justement, reprit Giton, les ennemis que nous fuyons ! — Et, sur-le-champ, il raconta succinctement à Eumolpe, muet de surprise, les motifs de haine que ces gens avaient contre nous, et les périls dont nous étions menacés. Interdit, et ne sachant quel parti prendre : — Que chacun, dit le poëte, expose son avis. Figurez-vous que nous sommes dans l’antre de Polyphème ; il nous faut chercher quelque moyen d’en sortir, à moins que nous ne préférions nous jeter à la mer, ce qui nous délivrerait à l’instant de tout danger. — Il vaudrait mieux, reprit Giton, tâcher d’obtenir du pilote, moyennant salaire, bien entendu, qu’il nous débarquât au port le plus voisin. Vous affirmerez que votre frère, tourmenté du mal de mer, est à toute extrémité. Pour donner a ce mensonge un air de vérité, vous vous présenterez au pilote les larmes aux yeux et le visage renversé, afin qu’ému de compassion il se rende à votre prière. — Cela n’est pas possible, répondit Eumolpe ; un grand vaisseau comme le nôtre n’entre que bien difficilement dans un port ; et, d’ailleurs, il ne serait pas vraisemblable que votre frère eût pu perdre la santé en si peu de temps. Ajoutez à cela que Lycas, par humanité, voudra peut-être visiter le moribond. Voyez maintenant s’il est de votre intérêt d’attirer auprès de vous ce même capitaine que vous fuyez. Mais supposons qu’il soit facile de détourner le vaisseau de sa destination lointaine ; supposons même que Lycas ne fera pas la visite et l’inspection de ses malades : comment parviendrons-nous à descendre du vaisseau sans être vus de tout le monde ? Sortirons-nous la tête couverte, ou nue[4] ? Si nous nous couvrons la tête, tout le monde voudra présenter la main à de pauvres malades ; si nous allons tête nue, ce sera nous jeter dans la gueule du loup.


CHAPITRE CII.

Trêve, m’écriai-je, à ces timides conseils ! n’ayons recours qu’à l’audace ; laissons-nous couler dans la chaloupe le long du câble ; coupons-le, et abandonnons le reste au hasard. Cependant, cher Eumolpe, mon intention n’est pas de vous associer à nos périls : il n’est pas juste que l’innocent s’expose pour le coupable. Tous mes vœux seront comblés, si la Fortune seconde notre fuite. — Excellent avis ! dit Eumolpe, s’il était praticable. Espérez-vous donc que personne ne s’apercevra de votre départ ? Échapperez-vous aux regards du pilote, qui, toujours éveillé, passe la nuit à observer le cours des astres ? Et quand bien même il viendrait à s’endormir, vous ne pourriez vous flatter de tromper sa vigilance qu’en vous échappant par le côté du vaisseau opposé à celui où il se tient ; mais c’est à la poupe, auprès du gouvernail, qu’est attaché le câble qui retient la chaloupe, et c’est par là qu’il vous faut descendre. Je m’étonne d’ailleurs, Encolpe, que vous n’ayez pas songé au matelot qui est de garde jour et nuit dans cette chaloupe, et que vous n’en pourrez chasser qu’en le tuant ou en le jetant à la mer de vive force. Vous sentez-vous capable d’un coup si hardi ? Consultez votre courage. Quant à moi, je suis prêt à vous suivre, et aucun danger ne m’arrêtera, pourvu qu’il y ait quelque chance de salut ; car je ne vous crois pas assez fou pour exposer votre vie de gaieté de cœur et sans aucun espoir de succès. Voyez si vous préférez l’expédient que voici : je vous mettrai avec mes habits dans deux valises, qui seront censées faire partie de mon bagage, et j’en fermerai les courroies, en y laissant seulement une petite ouverture, par laquelle vous puissiez respirer et recevoir des aliments ; puis, demain matin, je publierai que mes deux esclaves, craignant un châtiment encore plus rigoureux, se sont jetés à la mer pendant la nuit ; et lorsque le vent nous aura conduits au port, je vous ferai débarquer avec mes valises, sans exciter aucun soupçon. — A merveille ! m’écriai-je ; nous prenez-vous pour des corps solides que l’on peut enfermer à volonté ? Croyez-vous donc que nous soyons exempts des nécessités ordinaires à tous les hommes ; que nous soyons habitués à rester immobiles, sans éternuer, sans ronfler ? Est-ce parce que ce stratagème m’a réussi une fois ? Mais je vous accorde que nous puissions rester tout un jour empaquetés de la sorte : qu’en résultera-t-il ? Si le calme ou les vents contraires nous retiennent en mer, que deviendrons-nous ? nous moisirons comme des habits renfermés trop longtemps, ou nous serons comme des livres qu’une forte pression rend illisibles. Jeunes comme nous le sommes, et peu faits à ce genre de fatigue, nous resterions emballés, emmaillottés comme des statues ! Cherchons donc, je vous prie, quelque autre moyen de salut. Que vous semble, par exemple, de cette invention ? Eumolpe, en sa qualité d’homme de lettres, doit avoir avec lui sa provision d’encre[1] : servons-nous-en pour nous teindre en noir de la tête aux pieds ; ainsi déguisés, nous passerons pour des esclaves éthiopiens, nous vous servirons comme tels, trop heureux d’éviter ainsi le châtiment dont nous sommes menacés ; et notre changement de couleur nous rendra méconnaissables aux yeux mêmes de nos ennemis. — Oui-da ? reprit Giton ; que ne nous proposez-vous aussi de nous circoncire, afin qu’on nous prenne pour des Juifs[2] ; de nous percer les oreilles, pour ressembler à des Arabes ; ou de nous frotter le visage avec de la craie, pour paraître de vrais Gaulois ? comme si, en changeant notre couleur, nous pouvions aussi changer nos traits. Cela ne suffit pas ; il faut encore que tout concoure, que tout soit d’accord pour soutenir un pareil rôle. Supposons que la drogue dont on nous barbouillera soit longtemps sans s’effacer ; que l’eau qui tombera par hasard sur notre corps n’y fasse aucune tache ; que l’encre ne se collera pas à nos habits, ce qui arrive souvent, même lorsqu’on n’y met point de gomme : dites-moi, pourrons-nous aussi nous faire des lèvres d’une grosseur démesurée comme les Éthiopiens[3] ; friser nos cheveux comme les leurs, nous tatouer comme eux le visage, nous courber les jambes en cerceaux, marcher sur les talons[4], et imiter la laine qui leur couvre le menton ? croyez-moi, cette couleur artificielle nous salira le corps sans le changer. Écoutez l’avis que m’inspire le désespoir : enveloppons-nous la tête de nos robes, et jetons-nous à la mer.


CHAPITRE CIII.

Que les dieux et les hommes, s’écrie Eumolpe, vous préservent d’une mort si misérable ! faites plutôt ce que je vais vous dire. Mon valet est barbier, comme vous l’avez pu voir déjà : eh bien ! il va vous raser sur-le-champ, à tous deux, non-seulement la tête, mais même les sourcils[1] ; ensuite je tracerai adroitement sur vos fronts une inscription qui indiquera que vous avez été marqués pour désertion : ces stigmates d’un honteux supplice déguiseront votre visage, et mettront en défaut la sagacité de ceux qui vous cherchent. — Cet avis prévalut, et l’on se mit sur-le-champ à l’œuvre. Nous nous approchons à pas de loup du bord du vaisseau, et nous livrons notre tête au barbier, qui fait tomber sous son rasoir nos cheveux et nos sourcils ; alors Eumolpe, d’une main exercée, nous couvre à grands traits le visage entier des lettres dont on marque ordinairement les esclaves fugitifs[2]. Par malheur, un des passagers qui, penché sur le flanc du navire, soulageait son estomac travaillé du mal de mer, aperçut, au clair de la lune, notre barbier en fonction à cette heure indue : maudissant cette action comme un funeste présage (car ce n’est qu’au moment du naufrage que les nautoniers font le sacrifice de leur chevelure), il se rejeta dans son lit. Pour nous, faisant semblant de ne pas entendre ses imprécations, nous reprîmes notre air triste ; et, gardant le plus profond silence, nous passâmes le reste de la nuit dans un sommeil agité. Le lendemain matin, dès qu’Eumolpe apprit que Tryphene était levée, il entra dans la chambre de Lycas. On s’entretint d’abord du beau temps et de l’heureuse navigation qu’il nous promettait ; puis Lycas, s’adressant à Tryphene, lui parla en ces termes :


CHAPITRE CIV.

Cette nuit, Priape m’est apparu en songe : Apprends, m’a-t-il dit, que j’ai conduit à bord de ton vaisseau cet Encolpe que tu cherches. — Tryphène tressaillit et s’écria : — On dirait que nous avons dormi sur le même oreiller ; car cette statue de Neptune, que j’avais remarquée sous le péristyle du temple de Baïes, m’est aussi apparue, et m’a dit : — Tu trouveras Giton dans le navire de Lycas. — Cela vous prouve, reprit Eumolpe, combien le divin Épicure a eu raison de blâmer, d’une manière si plaisante, ceux qui ajoutent foi à ces vaines illusions :


Ces songes, légers fils de l’ombre et du sommeil,
Que la nuit a formés, que détruit le réveil,
N’annoncent point du ciel les avis fatidiques :
L’homme à ses souvenirs doit leurs jeux fantastiques.
Dès que ce dieu pesant qui donne le repos
Sur nos sens engourdis a versé ses pavots,
Des entraves du corps l’âme débarrassée
Des scènes de la veille amuse la pensée,
Et, de l’illusion empruntant le pinceau,
D’un objet qui n’est plus trace un vivant tableau.
Voyez ce conquérant : fécond en funérailles,
Son bras de vingt cités sape encor les murailles,
Met les rois au tombeau, force leurs bataillons,
Et de ruisseaux de sang inonde les sillons.

L’avocat, au barreau, désarme la justice,
Et sauve son client des rigueurs du supplice.
L’avare, ouvrant le sol pour enfouir son or,
Dans son champ, tout à coup, trouve un nouveau trésor ;
Et dans ses billets doux une épouse coquette
Réclame d’un galant les faveurs qu’elle achète.
Le pilote englouti s’agite, et presse en vain
La planche de salut qui se brise en sa main.
Tandis que le chasseur, sur la plume immobile,
Derrière ses rideaux poursuit un cerf agile ;
Par un rêve emporté, le chien, du lièvre absent,
Dans un bois idéal suit la piste en jappant.
De l’homme riche ainsi doublant les jouissances,
La nuit du malheureux prolonge les souffrances.


Cependant Lycas, après avoir fait les ablutions nécessaires pour expier le songe de Tryphène[1] : — Qui nous empêche, dit-il, de faire la visite de ce navire, pour n’avoir point à nous reprocher de mépriser ces avertissements du ciel ? — Le passager qui, pour notre malheur, avait été témoin de notre déguisement nocturne, Hésus était son nom, entre tout à coup chez Lycas, et s’écrie : — Quels sont donc les misérables qui se sont fait raser la tête cette nuit au clair de la lune ? Par Hercule ! ce sacrilège est d’un très dangereux exemple ; car j’ai ouï dire qu’il n’est permis à personne de se couper les ongles ou les cheveux sur un vaisseau, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.


CHAPITRE CV.

Troublé par ces paroles, Lycas devint furieux. — Est-il possible, dit-il, que quelqu’un des passagers ait eu l’audace de se couper les cheveux sur mon navire, et cela par une si belle nuit ? Qu’on amène ici les coupables, afin que je sache quels sont ceux dont le sang doit purifier ce navire. — C’est par mon ordre, dit Eumolpe, que cela s’est fait. Comme je devais faire route avec eux sur le même bâtiment[1], j’ai voulu par là me rendre les auspices favorables. En punition de leurs crimes, ils portaient leur chevelure longue et en désordre : pour ne pas faire un bagne de ce navire, j’ai ordonné à mon barbier de les nettoyer de leurs souillures ; j’ai voulu, en outre, que les stigmates d’infamie gravés sur leur front n’étant plus cachés sous l’ampleur de leurs cheveux, tout le monde pût y lire leur faute et leur châtiment. Parmi leurs divers méfaits, ils mangeaient chez une prostituée, qu’ils avaient en commun, l’argent qu’ils me volaient : c’est là que je les ai surpris la nuit dernière, parfumés d’essences et ivres-morts. Enfin, je crois que ces marauds flairent encore le reste de mon patrimoine. — Néanmoins, Lycas, pour purifier son vaisseau, nous condamna l’un et l’autre à recevoir quarante coups de corde[3]. L’exécution suivit de près l’arrêt. Les matelots, armés de câbles, se jettent sur nous comme des furieux, et se disposent à apaiser leur divinité tutélaire[2] par l’effusion d’un sang abject. Pour moi, je digérai les trois premiers coups avec la fermeté d’un Spartiate[4] ; mais Giton, dès la première décharge, jeta un cri si perçant, que Tryphène s’émut aux accents de cette voix connue ; ses femmes en furent frappées comme elle, et s’élancèrent aussitôt vers le pauvre patient. Mais déjà l’extrême beauté de Giton avait désarmé les matelots eux-mêmes[5], et ses regards seuls, plus puissants que sa voix, plaidaient pour son pardon, lorsque les suivantes de Tryphène crièrent toutes à la fois : — C’est Giton ! c’est Giton ! Barbares ! suspendez ce cruel châtiment ! C’est Giton, madame ; venez à son secours ! — Ce nom n’eut pas plutôt frappé les oreilles de Tryphène (on croit sans peine ce que l’on désire), qu’elle vole vers l’aimable enfant. Quant à Lycas, qui ne me connaissait que trop, il n’eut pas besoin d’entendre ma voix ; certain de ma présence, il accourt ; et, sans s’arrêter à examiner mes mains ou mon visage, il fixe ses regards plus bas que ma ceinture, et, par un simple attouchement, s’assure que c’est bien moi. — Bonjour, Encolpe, me dit-il aussitôt. — Qu’on s’étonne maintenant que la nourrice du roi d’Ithaque l’ait reconnu, après vingt ans d’absence, à une cicatrice qu’elle avait remarquée en lui, puisque cet habile homme[6], malgré la confusion des traits de mon visage et le déguisement de toute ma personne, reconnut sur-le-champ son fugitif à un si léger indice ! Tryphène, trompée par l’apparence, prenait pour réels les stigmates gravés sur nos fronts, et nous demandait tout bas, en versant un torrent de larmes, quelle était la prison où l’on nous avait jetés comme vagabonds[7], quel était le bourreau qui avait eu le courage de nous infliger ce cruel supplice. — Votre fuite, disait-elle, méritait sans doute un châtiment, ingrats qui avez dédaigné les bienfaits dont vous comblait mon amour !


CHAPITRE CVI.

— Pauvre femme ! reprit Lycas transporté de fureur, vous êtes assez simple pour croire que ces lettres ont été imprimées sur leur front avec un fer chaud ! Plût aux dieux que ces marques d’infamie fussent véritables ! nous serions enfin vengés ! Mais en ce moment même on cherche à nous abuser par cette comédie, et cette inscription postiche est un nouveau tour qu’on veut nous jouer. — Tryphène, heureuse de n’avoir pas entièrement perdu son amant, penchait vers l’indulgence ; mais Lycas, qui conservait un vif ressentiment[1] de mes liaisons avec Doris, son épouse, et de l’affront qu’il avait reçu sous le portique d’Hercule, s’anima de plus en plus, et, le visage enflammé, s’écria : — Ne voyez-vous pas, ô Tryphène ! dans cet événement une preuve convaincante de la sollicitude des dieux pour les choses d’ici-bas ? C’est conduits par eux que ces coupables sont venus, sans s’en douter, sur notre vaisseau ; ce sont eux qui, pour nous en avertir, nous ont envoyé à tous deux le même songe. Voyez maintenant s’il nous est permis de faire grâce à des scélérats que les dieux mêmes ont livrés à notre justice. Pour moi, je ne suis pas un barbare ; mais je craindrais, en leur pardonnant, d’attirer sur moi la vengeance céleste. — Ces paroles superstitieuses changèrent tellement les dispositions de Tryphène, que, bien loin de s’opposer à notre supplice, elle déclara qu’elle consentait de grand cœur à ce juste châtiment ; ajoutant qu’elle avait essuyé les mêmes outrages que Lycas, et que nous l’avions aussi exposée à la risée publique par d’infâmes propos contre son honneur. Lycas, voyant que Tryphène le secondait dans ses projets de vengeance, donna de nouveaux ordres pour rendre notre torture encore plus cruelle : ce qu’Eumolpe ayant entendu, il s’efforça de le fléchir par ces paroles :


CHAPITRE CVII.

Ces infortunés, dont vous avez résolu la perte pour vous venger, implorent, ô Lycas ! votre pitié. Sachant que je ne vous étais pas inconnu, ils m’ont choisi pour leur avocat auprès de vous[1], et m’ont prié de les réconcilier avec d’anciens amis qui leur sont toujours chers. Vous croyez peut-être que c’est le hasard qui a conduit ces jeunes gens sur votre bord ; mais il n’est pas un seul passager qui ne s’informe avant toutes choses du nom de celui à qui il va confier son existence. Cette démarche spontanée doit vous satisfaire et fléchir votre courroux : laissez donc des hommes libres naviguer en paix vers leur destination. Le maître le plus cruel, le plus implacable, oublie son ressentiment, dès que le repentir amène à ses pieds son esclave fugitif. Comment ne pas pardonner à un ennemi qui se livre à notre merci ? que voulez-vous, que prétendez-vous de plus ? Vous voyez, suppliants devant vous, des jeunes gens aimables, bien nés, et, ce qui doit surtout vous toucher, des jeunes gens avec lesquels vous avez vécu naguère dans la plus étroite intimité. Certes, s’ils vous eussent volé votre argent, s’ils eussent répondu à votre confiance par la plus lâche trahison, vous seriez assez vengé par le châtiment que vous lisez sur leur front. Nés libres, ils se sont volontairement infligé, pour expier leur offense, ces marques de la servitude qui les isolent à jamais de la société. — Lycas, interrompant la défense d’Eumolpe : — N’embrouillez pas la question, dit-il, et réduisons chaque chose à sa juste valeur. Et d’abord, s’ils sont venus ici de leur plein gré, pourquoi se sont-ils fait raser la tête ? Quiconque se déguise a dessein de tromper, et non d’offrir une satisfaction. En second lieu, s’ils avaient l’intention d’obtenir leur grâce par votre entremise, pourquoi tant d’efforts pour cacher vos clients à tous les yeux ? Il est donc clair que le hasard seul les a conduits dans nos filets, et qu’ensuite vous avez cherché par vos artifices à les soustraire aux transports de notre ressentiment. Quant à ce que vous affectez de dire, pour nous intimider, que ce sont des hommes libres et de bonne famille, prenez garde de gâter votre cause par cet argument qui vous inspire tant de confiance. Que doit faire un homme offensé, lorsque le coupable court de lui-même au-devant du châtiment ? Mais, dites-vous, ils ont été nos amis. C’est par cela même qu’ils méritent un traitement plus rigoureux. Offenser un inconnu, ce n’est qu’un crime ordinaire ; mais outrager un ami, c’est presque un parricide. — Eumolpe rétorqua ainsi cette fausse argumentation : — Je vois, dit-il, que ce qui fait le plus de tort à ces malheureux jeunes gens, c’est de s’être fait raser les cheveux pendant la nuit : vous concluez de là que le hasard, et non leur volonté, les a conduits sur ce vaisseau. Je vais tâcher d’expliquer ce grief aussi simplement et avec autant de bonne foi qu’il a été commis. Mes amis, avant de s’embarquer, voulaient décharger leur tête d’un fardeau incommode et inutile ; mais les vents, en précipitant leur départ, les ont forcés à remettre à un autre temps l’exécution de ce projet. Ils ont cru qu’ils pouvaient le réaliser ici aussi bien qu’ailleurs, sans que cela tirât à conséquence ; car ils ignoraient le présage funeste qu’on en pouvait tirer, et les lois de la navigation. — Qu’avaient-ils besoin, dit Lycas, de se raser la tête, pour s’offrir à nous en suppliants ? depuis quand un front chauve est-il plus digne de compassion ? Mais à quoi bon m’arrêter à chercher la vérité dans les paroles d’un interprète ? Qu’as-tu à dire, infâme voleur ? quelle salamandre[2] a fait tomber tes sourcils ? à quelle divinité as-tu fait le sacrifice de ta chevelure ? Réponds, misérable, réponds.


CHAPITRE CVIII.
La crainte du supplice avait glacé ma langue, et, convaincu par l’évidence, je ne trouvais pas une seule parole pour me justifier. Troublé, confus de ma laideur, il me semblait qu’avec une tête nue comme un genou, et des sourcils rasés au niveau du front, je ne pouvais rien dire ni rien faire qui ne me rendît encore plus ridicule. Mais dès que l’on eut passé l’éponge sur mon visage baigné de pleurs, lorsque l’encre, en se délayant, confondit tous les caractères qui étaient tracés, et me couvrit la figure d’un masque noir comme de la suie, alors la colère qui m’animait se changea en fureur. Cependant, Eumolpe proteste qu’il ne souffrira pas qu’au mépris des lois et du droit des gens on maltraite ainsi des hommes libres : il repousse les menaces de nos bourreaux, non-seulement de la voix, mais du geste. Il est secondé dans ses efforts par son valet à gages, et par un ou deux passagers, mais si faibles, qu’ils peuvent tout au plus nous offrir des consolations, sans augmenter la force de notre parti. Trop irrité pour implorer la clémence de mes ennemis, je menace de mes ongles les yeux de Tryphène, criant à haute et intelligible voix que, si l’on fait le moindre mal à Giton pour cette prostituée, qui seule mérite d’être fustigée aux yeux de tout l’équipage, je ferai contre elle usage de toutes mes forces. Mon audace redouble la rage de Lycas, qui s’indigne que j’oublie ma propre défense pour embrasser celle d’autrui. Tryphène, non moins exaspérée de mes outrages, se livre aux mêmes transports. Enfin, tout l’équipage se partage en deux camps. D’un côté, le barbier d’Eumolpe s’avance, armé d’un rasoir, après nous avoir distribué le reste de sa trousse. Du côté opposé, les esclaves de Tryphène, retroussant leurs manches, se disposent à jouer des mains. Les servantes elles-mêmes, à défaut d’autres armes, excitent par leurs cris l’ardeur des combattants. Seul, tranquille à son poste, en vain le pilote déclare qu’il va quitter le gouvernail, si l’on ne fait cesser ce vacarme excité par quelques débauchés. La lutte se prolonge avec le même acharnement : Lycas et les siens combattent pour se venger ; nous, pour défendre notre vie. Déjà, de part et d’autre, plusieurs champions sont tombés demi-morts de frayeur[1] ; un plus grand nombre, couverts de sang et de blessures, se retirent de la mêlée ; cependant la fureur des deux partis ne se ralentit point. Alors Giton, approchant bravement son rasoir des organes de sa virilité, menace de couper dans sa racine la cause de tant de désordres ; mais Tryphène, en lui faisant espérer sa grâce, s’oppose à la consommation d’un si grand sacrifice. Pour moi, j’avais déjà plusieurs fois appuyé sur ma gorge le fer du barbier, sans avoir plus d’envie de me tuer que Giton de se faire eunuque ; néanmoins, il jouait son rôle plus hardiment que moi, car il savait que le rasoir qu’il tenait était le même dont il avait feint déjà de vouloir se couper la gorge. Les deux armées étaient toujours en présence, et le combat était sur le point de recommencer plus sérieux que jamais, quand le pilote obtint à grand’peine que Tryphène ferait l’office de héraut, et proposerait une trêve. Après avoir, selon la coutume, reçu le serment des deux partis, Tryphène, tenant à la main un rameau d’olivier dont elle a dépouillé la divinité tutélaire du vaisseau, s’avance hardiment au milieu des combattants, et leur adresse cette allocution :

Quelle fureur impie alluma cette guerre,
Et du sein de la paix vous appelle aux combats ?
A-t-on vu parmi nous une Hélène adultère
Oser flétrir l’honneur d’un nouveau Ménélas ?
Ou Médée, en fuyant, pour arrêter son père,
Lui jeter de son fils les membres palpitants ?
Non ; l’amour méprisé veut venger son outrage.
Eh bien ! d’un seul trépas, cruels, soyez contents[2] :
Puisse ma mort, du moins, assouvir votre rage !
N’allez pas, surpassant Neptune en ses fureurs,
Des flots de votre sang grossir ses flots vengeurs.


CHAPITRE CIX.

Ce discours, prononcé d’un son de voix qui trahissait l’émotion de Tryphène, parut calmer un peu l’ardeur des deux armées, qui, ramenées à des sentiments plus pacifiques, s’arrêtèrent et suspendirent les hostilités. Eumolpe, comme chef de son parti, voyant que l’heure du repentir avait sonné, profita de l’occasion ; et, après avoir fait à Lycas une verte réprimande, dressa les articles d’un traité d’alliance dont voici la teneur :

Vous, Tryphène, consentez, de votre plein gré, à oublier tous les sujets de plainte que vous avez contre Giton, à ne jamais lui reprocher les torts qu’il peut avoir eus envers vous jusqu’à ce jour, à ne pas en tirer vengeance et à n’exercer envers lui aucune espèce de poursuite pour ce motif, comme aussi à ne rien exiger de lui par force, ni caresses, ni baisers, ni faveurs plus tendres : le tout, sous peine de lui payer cent deniers comptants pour chaque contravention. De votre côté, Lycas, vous vous engagez volontairement à n’adresser à Encolpe aucune parole injurieuse, à ne pas lui faire mauvaise mine, à ne pas chercher à le surprendre dans son lit pendant la nuit ; ou, le cas échéant, à lui payer pour chaque violence deux cents deniers comptants.

Le traité étant ainsi conclu, nous mîmes bas les armes ; et, pour qu’aucun levain de haine ne fermentât dans les âmes après ce serment, pour ratifier l’oubli complet du passé, on se donna de part et d’autre le baiser de paix. Alors les haines se calment, et, à la demande générale, le champ de bataille se transforme en un banquet où la gaieté achève de concilier les esprits. Tout le vaisseau retentit de chants joyeux ; et comme un calme subit était venu suspendre notre navigation, les uns, armés de crocs, harponnent les poissons qui bondissent sur l’eau ; les autres, couvrant leurs hameçons d’un appât perfide, enlèvent leur proie, qui se débat en vain. Des oiseaux de mer étaient venus se percher sur nos antennes : un matelot les touche d’une claie de roseaux artistement préparée[1] : les malheureux volatiles, retenus par la glu, se laissent prendre à la main : l’air emporte leur léger duvet ; leurs plumes, plus pesantes, tombent dans la mer et roulent avec l’écume des flots. Déjà s’opérait un raccommodement entre Lycas et moi ; déjà Tryphène, folâtrant avec Giton, lui aspergeait le visage des gouttes de vin qui restaient dans sa coupe[2] ; lorsque Eumolpe, échauffé par l’ivresse, se mit à plaisanter sur les chauves et les teigneux. Après s’être épuisé en fades railleries sur ce sujet, son accès poétique le reprit, et il nous débita cette espèce d’élégie sur la perte des cheveux :

Où sont ces beaux cheveux dont ton front s’ombrageait ?
A travers leurs flots d’or le zéphyr voltigeait.
Les grâces avec eux ont quitté ton visage :
Tel l’arbuste, en hiver, privé de son feuillage,
Languit seul à l’écart, et dans ses rameaux nus
Appelle, mais en vain, le printemps qui n’est plus.
Sort cruel ! en naissant voués à la vieillesse,
Nous mourons chaque jour : la fleur de la jeunesse
Compte peu de matins, comme la fleur des champs,
Et les premiers à fuir sont nos premiers beaux ans !
Rival du blond Phébus, et conquérant des belles,
Hier, tu défiais l’orgueil des plus cruelles ;
Leur vengeance aujourd’hui montre au doigt ta laideur.
Tu crains, pauvre tondu, leur sourire moqueur.
Cache de ses attraits la tête dépouillée !
La rose, par l’orage une fois effeuillée,
N’a qu’un moment à vivre ; et la pâle Atropos,
Sur le fil de tes jours a levé ses ciseaux.


CHAPITRE CX.

Ce n’était là que le prélude, et il allait nous débiter de plus grandes inepties, quand une servante de Tryphène emmena Giton dans l’entre-pont du vaisseau, et orna la tête du pauvre enfant d’une perruque appartenant à sa maîtresse[1]. Elle tira aussi d’une boîte des sourcils postiches[2], et les ajusta avec tant d’adresse sur les endroits qui avaient été rasés, qu’elle lui rendit tous ses charmes. Retrouvant alors en lui le véritable Giton, Tryphène en fut émue jusqu’aux larmes, et cette fois l’embrassa de tout son cœur. Je n’étais pas moins enchanté qu’elle de revoir Giton dans tout l’éclat de sa beauté ; et cependant je me cachais le visage le plus que je pouvais ; car je comprenais sans peine tout ce que ma laideur avait de repoussant, puisque Lycas lui-même dédaignait de m’adresser la parole. Mais cette même servante vint à mon secours et dissipa mon chagrin : me prenant à part, elle me couvrit la tête d’une chevelure d’emprunt, non moins belle que celle de Giton. Mon visage en devint même plus agréable, parce que cette perruque était blonde. Cependant Eumolpe, notre défenseur au moment du danger, et l’auteur de notre réconciliation, voulant entretenir notre gaieté par des propos plaisants, se mit à débiter mille folies sur la légèreté des femmes, sur leur facilité à s’enflammer, sur leur promptitude à oublier leurs amants. — Il n’y a pas, disait-il, de femme, quelque prude qu’elle soit, qu’une passion nouvelle ne puisse porter aux plus grands excès. Je n’ai pas besoin, pour prouver ce que j’avance, de recourir aux tragédies anciennes, et de citer des noms fameux dans les siècles passés ; je vais, si vous daignez m’écouter, vous raconter un fait arrivé de nos jours. — Tout le monde se tourna aussitôt vers lui, et, voyant qu’on lui prêtait une oreille attentive, il commença en ces termes :


CHAPITRE CXI.

Il y avait à Éphèse une dame en si grande réputation de chasteté[1], que les femmes mêmes des pays voisins venaient la voir par curiosité, comme une merveille. Cette dame, ayant perdu son mari, ne se contenta pas des signes ordinaires de la douleur ; de marcher, les cheveux épars, à la suite du char funèbre ; de se meurtrir le sein devant tous les assistants : elle voulut encore accompagner le défunt jusqu’à sa dernière demeure, le garder dans le caveau où on l’avait déposé, selon la coutume des Grecs, et pleurer nuit et jour auprès de lui. Son affliction était telle, que ni parents, ni amis ne purent la détourner du dessein qu’elle avait formé de se laisser mourir de faim. Les magistrats eux-mêmes, ayant voulu faire une dernière tentative, se retirèrent sans avoir pu rien obtenir. Tout le monde pleurait comme morte une femme qui offrait un si rare modèle de fidélité, et qui avait déjà passé cinq jours sans prendre aucune nourriture. Une servante fidèle l’avait accompagnée dans sa triste retraite, mêlant ses larmes à celles de sa maîtresse, et ranimant la lampe placée sur le cercueil, toutes les fois qu’elle était prête à s’éteindre. Il n’était bruit, dans la ville, que de ce sublime dévouement, et les hommes de toute classe le citaient comme un exemple vraiment unique de chasteté et d’amour conjugal. Dans ce même temps, il advint que le gouverneur de la province fit mettre en croix quelques voleurs, tout proche de ce même caveau où notre matrone pleurait la perte récente de son époux. La nuit suivante, le soldat qui gardait ces croix, de peur que quelqu’un ne vînt enlever les corps de ces voleurs, pour leur donner la sépulture[2], aperçut une lumière qui brillait au milieu des tombeaux, et entendit les gémissements de notre veuve. Cédant à la curiosité innée chez tous les hommes, il voulut savoir qui c’était, et ce qu’on faisait en cet endroit. Il descend donc dans le caveau ; et, d’abord, à l’aspect de cette femme d’une beauté plus qu’humaine, il s’arrête, immobile d’effroi, comme s’il avait devant les yeux un fantôme ou une apparition surnaturelle. Mais bientôt ce cadavre étendu sur la pierre, ce visage baigné de larmes, ces marques sanglantes que les ongles y ont creusées[3], tout ce qu’il voit dissipe son illusion ; et il comprend enfin, comme cela était vrai, que c’était une veuve qui ne pouvait se consoler de la mort de son époux. Il commença donc par apporter dans le caveau son pauvre souper de soldat, puis il exhorta la belle affligée à ne pas s’abandonner plus longtemps à une douleur inutile, à des gémissements superflus. — La mort, lui dit-il, est le terme commun de tout ce qui existe ; le tombeau est pour tous le dernier asile. — Enfin il épuisa tous les lieux communs qu’on emploie pour guérir une âme profondément ulcérée. Mais ces consolations qu’un inconnu ose lui offrir irritent encore plus la douleur de la dame : elle se déchire le sein de plus belle, s’arrache les cheveux, et les jette sur le cadavre. Le soldat ne se rebute point pour cela ; il lui réitère, avec de nouvelles instances, l’offre de partager son souper. Enfin, la suivante, séduite sans doute par l’odeur du vin, ne put résister à une invitation si obligeante, et tendit la main vers les aliments qu’il lui présentait ; puis, dès qu’un léger repas eut restauré ses forces, elle se mit à battre en brèche l’opiniâtreté de sa maîtresse. — Et que vous servira, lui dit-elle, de vous laisser mourir de faim, de vous ensevelir toute vivante, de rendre au destin une âme qu’il ne réclame pas encore ?

Non, madame, des morts les insensibles restes
N’exigent point de nous des transports si funestes.


Croyez-moi, revenez à l’existence ; défaites-vous d’une erreur trop commune chez notre sexe ; et, tandis que vous le pouvez, jouissez de la lumière des cieux. Ce cadavre, ici présent, vous dit assez quel est le prix de la vie. Comment fermer l’oreille aux discours d’un ami qui vous engage à prendre des aliments, et à ne pas vous laisser mourir ? La pauvre veuve, exténuée par une si longue abstinence, laissa vaincre son obstination : elle but et mangea avec la même avidité que la suivante, qui s’était rendue la première.


CHAPITRE CXII.

Vous savez qu’un appétit satisfait éveille bientôt de nouveaux désirs. Notre soldat, encouragé par le succès, employa, pour triompher de la vertu de la dame, les mêmes arguments dont il s’était servi pour lui persuader de vivre. Or, le jeune homme n’était ni sans esprit, ni d’un extérieur désagréable, et notre chaste veuve s’en était aperçue ; la servante, pour lui gagner les bonnes grâces de sa maîtresse, répétait souvent :

Pouvez-vous résister à de si doux penchants,
Et, dans ces tristes lieux, consumer vos beaux ans[1] ?


Enfin, pour abréger, vous saurez que la bonne dame, après avoir cédé aux besoins de son estomac, ne défendit pas mieux son cœur[2], et que notre heureux soldat obtint une double victoire. Ils dormirent donc ensemble, non-seulement cette nuit qui fut témoin de leurs noces impromptu, mais le lendemain et le jour suivant. Toutefois, ils eurent soin de fermer les portes du caveau, si bien que quiconque, parent ou ami, fût venu en cet endroit, eût pensé que la fidèle veuve était morte de douleur sur le corps de son mari. Le soldat, charmé de la beauté de sa maîtresse et du mystère de leurs amours, achetait tout ce qu’il pouvait se procurer de meilleur, selon ses moyens, et, dès que le soir était venu, le portait au tombeau. Cependant les parents d’un des voleurs, voyant qu’il n’était plus gardé, enlevèrent son corps pendant la nuit, et lui rendirent les derniers devoirs. Mais que devint le pauvre soldat, qui, renfermé dans le caveau, ne songeait qu’à son plaisir, lorsque, le lendemain matin, il vit une des croix sans cadavre ? Effrayé du supplice qui l’attend, il va trouver la veuve, et lui fait part de cet événement : — Non, lui dit-il, je n’attendrai point ma condamnation, et ce glaive, prévenant la sentence du juge, va me punir de ma négligence. Daignez seulement, quand je ne serai plus, m’accorder un asile dans ce tombeau ; placez-y votre amant auprès de votre époux. — Me préservent les dieux, répondit la dame, non moins compatissante que chaste, d’avoir à pleurer en même temps la perte de deux personnes si chères ! J’aime mieux pendre le mort que de laisser périr le vivant. — Après ce beau discours, elle exige que l’on tire du cercueil le corps de son mari, et qu’on l’attache à la croix vacante. Notre soldat s’empresse de suivre le conseil ingénieux de cette femme prudente ; et le lendemain le peuple criait miracle, ne pouvant concevoir comment un mort était allé de lui-même au gibet.


CHAPITRE CXIII.

Cette histoire fit beaucoup rire les matelots ; et Tryphène, pour cacher la rougeur qui couvrait son visage[1], se penchait amoureusement sur le cou de Giton. Mais Lycas ne goûta point la plaisanterie ; et secouant la tête d’un air mécontent : — Si le gouverneur d’Éphèse eût fait justice, il eût fait replacer dans sa tombe le corps du défunt et pendre la veuve à sa place. — Sans doute l’injure que j’avais faite à sa couche, notre fuite et le pillage du vaisseau d’Isis lui revenaient en ce moment à l’esprit[2]. Mais les clauses du traité s’opposaient à toute récrimination de sa part, et la gaieté qui s’était emparée de tous les esprits l’empêchait de donner un libre cours à sa colère. Cependant Tryphène, toujours couchée sur Giton, couvrait son sein de baisers et rajustait, sur ce front chauve les boucles de la chevelure postiche. Pour moi, leur raccommodement me causait tant d’impatience et de chagrin, que je ne pouvais ni boire ni manger. Je leur lançais à tous deux de farouches regards ; les baisers, les caresses de cette femme impudique étaient pour moi autant de coups de poignard : je ne savais contre lequel des deux devait se tourner ma fureur, ou contre Giton, qui m’enlevait ma maîtresse, ou contre Tryphène, qui me débauchait ce bel enfant. Tous deux m’offraient un spectacle odieux et plus triste encore que ma captivité passée. Pour surcroît de chagrin, Tryphène évitait ma conversation et semblait méconnaître en moi un ami, un amant qui, naguère, lui était si cher. Giton, de son côté, ne me trouvait pas digne qu’il bût, comme d’usage, à ma santé, ou que, du moins, il m’adressât la parole comme à tout le monde : il craignait, je pense, dans ces premiers moments de réconciliation, de rouvrir la plaie encore saignante dans le cœur de Tryphène. Navré de douleur, j’inondais ma poitrine de larmes, et mes sanglots, que je cherchais à étouffer, pensèrent me suffoquer. Cependant, malgré ma tristesse, la chevelure blonde dont on m’avait paré prêtait sans doute de nouveaux charmes à mon visage ; car Lycas, dont l’amour pour moi s’était rallumé, me lançait des regards passionnés, et tâchait de partager avec moi les plaisirs que Tryphène goûtait avec Giton : il ne prenait pas le ton d’un maître qui ordonne, mais celui d’un amant qui implore une faveur. Il me pressa longtemps sans succès : enfin, se voyant rebuté, son amour se changea en fureur, et il voulait m’arracher de force ce que je refusais à ses prières ; quand Tryphène, entrant tout à coup au moment où il s’y attendait le moins, fut témoin de sa brutalité. A son aspect, il se trouble, se rajuste à la hâte et s’enfuit. Cet incident ranime les désirs de Tryphène : — Quel était, me dit-elle, le but des pétulantes attaques de Lycas ? — et elle me force à lui tout conter. Ce récit allume encore plus sa passion, et, se rappelant nos anciennes liaisons, elle veut m’exciter à prendre avec elle les mêmes libertés que par le passé. Mais, fatigué de ces plaisirs qu’on m’offrait contre mon gré, je repoussai dédaigneusement ses avances. Alors sa passion devient une frénésie : elle m’enlace dans ses bras, et me serre si fortement contre son sein, que la douleur m’arrache un cri. Une suivante accourt à ce bruit, et s’imaginant, avec vraisemblance, que je voulais ravir à sa maîtresse les faveurs que je lui refusais en réalité, elle s’élance sur nous et nous sépare. Tryphène, furieuse de mes refus et de n’avoir pu satisfaire sa lubricité, me charge d’injures, et sort en me menaçant d’aller trouver Lycas, pour l’exciter encore plus contre moi, et m’accabler sous le poids de leur commune vengeance. Or, vous saurez que la suivante avait pris un goût très-vif pour moi dans le temps de mes liaisons avec Tryphène : affligée de m’avoir surpris avec sa maîtresse, elle poussait de gros soupirs ; je la pressai vivement de m’en apprendre la cause ; et, après quelque résistance, sa douleur s’exhala en ces termes : — S’il existe encore dans votre âme quelques sentiments honnêtes, vous ne devez pas faire plus de cas de Tryphène que d’une coureuse ; si vous êtes un homme, vous ne devez pas rechercher les caresses d’une prostituée.

Tout cela me causait de vives inquiétudes ; mais ce que je redoutais le plus, c’était qu’Eumolpe n’en fût instruit, et que ce railleur impitoyable ne voulût me venger, par une satire, de l’affront qu’il prétendrait que j’avais reçu ; car son zèle aveugle m’eût couvert par là d’un ridicule dont l’idée seule me faisait trembler. Je réfléchissais, à part moi, aux moyens de lui tout cacher, quand je le vis entrer. Il était déjà au fait de cette histoire, dont Tryphène avait fait confidence à Giton, aux dépens duquel elle avait voulu s’indemniser de mes refus : ce qui excitait d’autant plus la colère d’Eumolpe, que ces coupables violences étaient des contraventions manifestes au traité de paix que nous venions de conclure. L’officieux vieillard, s’apercevant de ma tristesse, parut compatir à mon sort, et m’ordonna de lui raconter comment la chose s’était passée. Voyant qu’il était instruit de tout, je lui avouai franchement les brutales attaques de Lycas et les lascifs emportements de Tryphène. A ce récit, il jura formellement de nous venger, ajoutant que les dieux étaient trop justes pour laisser tant de crimes impunis.


CHAPITRE CXIV.

Tandis qu’il proférait ces imprécations, la mer s’enfle[1], les nuages s’épaississent, et les ténèbres nous dérobent la clarté du jour. Les matelots tremblants courent à la manœuvre, et dérobent les voiles aux coups de la tempête.

Mais le vent, qui changeait à chaque minute, agitait les flots dans tous les sens, et le pilote ne savait quelle route tenir. Tantôt nous étions poussés vers la Sicile ; tantôt l’Aquilon, qui règne en maître sur les côtes de l’Italie[2], chassait ça et là notre navire, en butte à sa fureur ; et, pour comble de danger, l’obscurité était si grande, que le pilote pouvait à peine entrevoir la proue du vaisseau. Mais lorsque la tempête fut à son comble, Lycas, épouvanté et tendant vers moi ses mains suppliantes : — Encolpe, s’écria-t-il, secourez-nous dans cette extrémité ; rendez le voile sacré et le sistre à la patronne de ce navire ! Au nom des dieux, daignez compatir à notre sort : votre cœur ne fut jamais sourd à la pitié ! — Il criait de toutes ses forces, quand un coup de vent le jeta dans la mer. Nous le vîmes reparaître un instant, tournoyer sur la vague, puis le gouffre béant l’engloutit sans retour[3]. Déjà des esclaves fidèles s’étaient hâtés d’enlever Tryphène ; et, la plaçant sur la chaloupe, avec la meilleure partie de son bagage, ils la sauvèrent d’une mort inévitable. Pour moi, penché sur Giton, je m’écriais en pleurant : — Hélas ! notre amour avait mérité des dieux qu’un même trépas nous unît ; mais le sort jaloux nous refuse cette consolation. Vois ces flots prêts à engloutir notre vaisseau ; vois ces ondes irritées qui bientôt vont briser nos douces étreintes. Giton, si tu as jamais eu quelque affection pour Encolpe, couvre-moi de baisers : il en est temps encore, et dérobons au moins ce dernier plaisir à la mort qui s’approche.

A peine eus-je achevé, que Giton se dépouilla de sa robe, et, s’enveloppant dans la mienne, approcha de mes lèvres sa tête charmante ; puis, pour nous attacher si étroitement que la fureur des flots ne pût nous séparer, il nous lia tous les deux de la même ceinture : — Si nul autre espoir ne nous reste, nous sommes certains maintenant que la mer nous portera longtemps unis de la sorte ; peut-être même que, touchée de notre sort, elle nous jettera ensemble sur le même rivage ; peut-être qu’un passant, par un sentiment vulgaire d’humanité, couvrira nos restes de quelques pierres[4], ou que du moins les flots, dans leur aveugle fureur, nous enseveliront sous un monceau de sable.

Je laissai Giton serrer ces derniers nœuds : il me semblait que j’étais déjà étendu sur le lit funèbre, et j’attendais la mort sans la craindre. Cependant la tempête achevait d’exécuter les ordres du destin, et dispersait les débris du vaisseau. Il ne restait plus de mâts, plus de gouvernail, plus de câbles, plus de rames ; tout avait disparu ; et désormais, semblable à une informe et grossière charpente, le navire roulait ballotté par les flots.

Des pêcheurs, montés sur de petites barques, accoururent, animés de l’espoir du butin ; mais lorsqu’ils virent sur le pont quelques passagers prêts à défendre leurs biens, ils changèrent leurs projets de pillage en offres de service.


CHAPITRE CXV.

Tout à coup un bruit extraordinaire se fait entendre sous la chambre du pilote : on eût dit les hurlements d’une bête féroce qui cherche à sortir de sa cage. Nous courons vers l’endroit d’où les cris semblent partir : qu’y trouvons-nous ? Eumolpe assis devant un immense parchemin qu’il couvrait de ses vers. Chacun s’étonne de voir un homme, que la mort menace de si près, s’occuper tranquillement d’un poëme[1] ; et, malgré ses cris, nous le tirons de là, et nous l’engageons à songer à son salut. Mais, furieux d’être interrompu dans son œuvre : — Laissez-moi, nous criait-il, achever ce passage ; mon poëme est presque fini. — Je me saisis de ce frénétique, j’appelle Giton à mon aide, et nous traînons jusqu’au rivage le poëte mugissant de colère. Après cette pénible expédition, nous entrâmes, le cœur navré, dans la cabane d’un pêcheur ; nous y prîmes, tant bien que mal, un repas dont quelques vivres avariés firent tous les frais, et nous y passâmes la plus triste des nuits. Le lendemain, tandis que nous tenions conseil pour savoir vers quelle contrée nous tournerions nos pas, je vis tout à coup flotter sur l’eau un corps humain que les vagues portaient vers le rivage. A cet aspect, profondément ému et les yeux humides, je m’arrêtai et je réfléchis aux dangers de confier à l’Océan son existence. Hélas ! m’écriai-je, peut-être en ce moment une épouse, tranquille sur le sort de ce malheureux, l’attend dans quelque contrée lointaine ! peut-être a-t-il laissé un fils qui ignore son naufrage, ou un père qui, à son départ, reçut ses derniers baisers ! Voilà donc où aboutissent les projets des mortels ! voilà le résultat de leurs désirs ambitieux ! l’infortuné ! il semble encore nager comme s’il était vivant ! — Jusqu’alors je croyais m’attendrir sur le sort d’un inconnu, quand les flots, déposant le cadavre sur le rivage, me montrèrent ses traits qui n’étaient point défigurés par la mort. O surprise ! c’était ce Lycas, naguère encore si terrible, si implacable, que je voyais étendu à mes pieds ! Je ne pus retenir mes larmes, et, me frappant la poitrine à coups redoublés : — Que sont devenus, disais-je, ce courroux, ces transports que rien ne pouvait calmer ? Te voilà exposé en proie aux poissons et aux bêtes féroces, toi qui, il n’y a qu’un instant, te montrais si fier de ton pouvoir ! de tout ce grand vaisseau que tu possédais, il ne t’est pas même resté une planche pour te sauver du naufrage ! Allez maintenant, mortels insensés, le cœur gonflé de projets ambitieux ! fiez-vous à l’avenir, et préparez-vous à jouir pendant des milliers d’années de vos richesses acquises par la fraude ! Lui aussi, il supputait encore hier le produit de ses domaines : que dis-je ? il fixait en idée le jour où il reverrait sa patrie ! O ciel ! qu’il est loin du but qu’il se proposait ! Mais ce n’est pas seulement la mer qui se rit de l’aveugle confiance des hommes. L’un, en combattant, se croit protégé par ses armes qui le trahissent ; l’autre adresse des vœux à ses dieux pénates, et périt écrasé sous les ruines de sa maison ; celui-ci tombe haletant de son char et rend l’âme ; celui-là, trop glouton, s’étrangle en mangeant ; cet autre, trop frugal, meurt victime de son abstinence. Calculez bien toutes les chances de la vie : vous trouverez partout un naufrage. Mais, dira-t-on, celui qui est englouti par les flots est privé des honneurs de la sépulture. Et qu’importe, après tout, qu’un corps, né pour périr, soit consumé par le feu, par les flots ou par le temps ? quoi qu’il arrive, le résultat est toujours le même. Cependant ce cadavre va être déchiré par les bêtes féroces. Croyez-vous donc qu’il lui soit plus avantageux d’être dévoré par les flammes ? le feu n’est-il pas regardé comme le supplice le plus rigoureux dont un maître irrité puisse punir ses esclaves ? Quelle est donc notre folie de nous donner tant de soins pour qu’aucune partie de nous-mêmes ne reste sans sépulture ? les destins, malgré nous, n’en disposent-ils pas à leur gré ? — Après ces réflexions, nous rendîmes les derniers devoirs à la dépouille mortelle de Lycas, qui fut brûlée sur un bûcher dressé par les mains de ses ennemis[3], tandis qu’Eumolpe s’occupait à faire l’épitaphe du défunt, et, les yeux fixés vers le ciel, semblait appeler l’inspiration.


CHAPITRE CXVI.

Quittes envers Lycas de ce pieux tribut, nous poursuivîmes notre route ; et, bientôt après, nous gravîmes, tout en sueur, une montagne d’où nous aperçûmes, à peu de distance, une ville située sur le sommet d’une hauteur. Marchant à l’aventure, nous ignorions quel en était le nom, quand un paysan que nous rencontrâmes nous apprit que c’était Crotone, ville très-ancienne, et jadis la première de l’Italie. Alors nous le questionnâmes en détail sur les habitants de cette cité célèbre et sur le genre d’industrie auquel ils s’adonnaient de préférence, depuis les guerres fréquentes qui avaient ruiné leur puissance. — Mes braves étrangers, nous dit-il, si vous êtes négociants, cherchez fortune ailleurs, ou trouvez quelque autre moyen de gagner votre vie. Mais si vous êtes des personnes d’une classe plus distinguée, et que l’obligation de mentir du matin au soir ne vous effraye pas, vous êtes ici sur le chemin de la richesse. Car, dans cette ville, ou ne fait aucun cas des belles-lettres ; l’éloquence en est bannie, la tempérance et les bonnes mœurs n’y obtiennent ni estime ni récompense. Tous ceux que vous rencontrerez dans Crotone se partagent en deux classes : les testateurs et les coureurs de successions[1]. Personne ici ne prend soin d’élever des enfants[2], parce que tout homme qui a des héritiers légitimes n’est admis ni aux festins ni aux spectacles, et, privé de tous les agréments de la vie, se voit relégué parmi la canaille. Mais ceux qui n’ont jamais été mariés, et qui n’ont point de proches parents, parviennent aux premiers honneurs. Au jugement des Crotoniates, eux seuls ont des talents militaires, eux seuls sont vertueux. Cette ville, en un mot, vous offrira l’image d’une campagne ravagée par la peste[3] ; on n’y voit que des cadavres à demi dévorés, et des corbeaux qui les dévorent.


CHAPITRE CXVII.

Eumolpe, qui avait de l’expérience, se mit à réfléchir sur cette spéculation d’un nouveau genre, et nous avoua que cette manière de s’enrichir n’avait rien qui lui déplût. Je crus d’abord que c’était une plaisanterie, et que le vieillard parlait ainsi par licence poétique ; mais il ajouta : — Plût au ciel que je pusse me produire sur un plus grand théâtre, c’est-à-dire avoir des habits plus décents pour donner crédit à la ruse que je médite ! Certes, je ne porterais pas longtemps cette besace, et je vous ferais bientôt faire une brillante fortune ! — Je lui promis, pourvu qu’il consentît à me mettre de moitié dans son gain, de lui fournir tout ce qu’il voudrait, la robe d’Isis et tout ce que nous avions enlevé de la maison de campagne de Lycurgue : la mère des dieux, ajoutai-je, ne manquera pas de nous procurer tout l’argent dont nous aurons besoin pour le moment. — Que tardons-nous, reprit Eumolpe, à faire le plan de notre comédie ? Si l’affaire vous convient, je remplirai le rôle du maître. — Aucun de nous n’osa blâmer une entreprise où nous n’avions rien à perdre. Aussi, pour que cette fourberie restât entre nous un secret inviolable, nous prêtâmes entre les mains d’Eumolpe le serment, dont il nous dicta la formule, de souffrir le feu, l’esclavage, la bastonnade, la mort même, en un mot tout ce qu’il ordonnerait ; enfin nous jurâmes par tout ce qu’il y a de plus sacré d’Être à lui, corps et âme, comme des gladiateurs légalement engagés. — Cette formalité remplie, nous nous déguisons en esclaves, et nous saluons notre nouveau maître. Il fut aussi convenu entre nous qu’Eumolpe venait de perdre un fils, jeune homme très-éloquent et d’une grande espérance ; que, depuis sa mort, le malheureux père s’était exilé de sa ville natale, pour ne pas avoir sans cesse devant ses yeux le tombeau, les clients et les amis de son fils, qui renouvelaient chaque jour la source de ses larmes ; que, pour surcroît d’affliction, il venait d’essuyer un naufrage dans lequel il avait perdu deux millions de sesterces ; mais que cette perte le touchait moins que celle de ses serviteurs, qui l’empêchait de paraître avec l’éclat convenable à son rang ; qu’il possédait encore en Afrique trente millions de sesterces en biens-fonds et en argent placé, et qu’il avait une si grande quantité d’esclaves répandus dans ses domaines de Numidie, qu’on en formerait une armée assez nombreuse pour prendre Carthage. Notre plan ainsi arrêté, nous conseillâmes à Eumolpe de tousser beaucoup, comme un homme attaqué de la poitrine, d’affecter en public un grand dégoût pour tous les aliments, de ne parler que d’or et d’argent ; de se plaindre sans cesse de la stérilité continuelle des terres et de l’incertitude de leur revenu. Il devait encore s’enfermer tous les jours pour calculer, et changer à chaque instant quelques-unes des clauses de son testament. Enfin, pour que la comédie fût complète, il devait, lorsqu’il appellerait quelqu’un de nous, feindre de prendre un nom pour un autre, afin que l’on s’imaginât qu’il croyait avoir encore auprès de lui ceux de ses esclaves qui étaient absents. Lorsque tout fut réglé de la sorte, nous priâmes les dieux de nous accorder un prompt et heureux succès, et nous nous remîmes en route. Mais Giton succombait sous un fardeau au-dessus de ses forces ; et Corax, le valet de louage, pestant contre sa condition, posait fréquemment à terre le bagage, et se répandait en imprécations contre nous, qui marchions trop vite, jurant qu’il allait tout jeter à terre ou s’enfuir avec sa charge. — Quoi donc ! disait-il, me prenez-vous pour une bête de somme, ou pour un vaisseau de transport ? Je me suis loué pour faire le service d’un homme et non d’un mulet. Je suis né libre comme vous, quoique mon père m’ait laissé sans fortune. — Non content de ces plaintes, il levait de temps en temps la jambe, et, chemin faisant, se permettait des incongruités qui blessaient également notre oreille et notre odorat. Giton riait de tout son cœur de l’audace de ce valet, et, à chaque détonation, répondait, avec sa bouche, par un bruit semblable.


CHAPITRE CXVIII.

Mais Eumolpe, retombant alors dans sa manie ordinaire : — Combien de gens, ô mes jeunes amis ! nous dit-il, se sont laissé séduire par les attraits de la poésie ! A peine est-on parvenu à mettre un vers sur ses pieds, et à noyer quelques sentiments tendres dans un vain déluge de paroles, qu’on se croit au sommet de l’Hélicon. C’est ainsi que, souvent, rebuté, des fatigues du barreau, maint avocat cherche un asile dans le temple des Muses, comme dans un port plus tranquille et plus assuré : insensé ! il se figure qu’il est plus facile de bâtir un poëme que d’écrire un plaidoyer enluminé de petites sentences scintillantes ! Mais un esprit généreux ne se flatte pas ainsi : il sait que le génie ne peut ni concevoir ni enfanter une grande production, s’il n’a été d’abord fécondé par de longues études. Il faut surtout éviter toute expression basse et triviale, et n’employer que les termes les plus éloignés du langage de la populace : c’est le

_______Loin de moi, profane vulgaire !


d’Horace. En outre, il faut que les pensées saillantes ne soient point des hors-d’œuvre, mais qu’enchâssées dans le corps de l’ouvrage, elles y brillent comme formées d’un même tissu. Homère et les lyriques grecs ; Virgile, l’honneur de la poésie romaine, et Horace, si heureux dans le choix de ses expressions, en sont la preuve. Les autres n’ont point vu la route qui conduit au Parnasse, ou, s’ils l’ont vue, ils ont craint de s’y engager. Quiconque, par exemple, entreprendra de traiter un sujet aussi important que celui de la guerre civile[1], succombera infailliblement sous le faix, s’il ne s’y est préparé par un grand fonds d’études. Il ne s’agit pas, en effet, de renfermer dans ses vers le récit exact des événements : c’est le, propre de l’histoire, qui y réussit beaucoup mieux ; mais il faut y arriver par de longs détours, par l’intervention des dieux ; il faut que le génie, toujours libre dans son essor, se précipite à travers le torrent des fictions de la fable ; en un mot, que son inspiration ressemble plutôt aux oracles de la Pythie s’agitant, dans son délire prophétique, sur son trépied, qu’à un récit fidèle, appuyé sur des témoignages incontestables. Voyez, par exemple, si cette ébauche, à laquelle je n’ai pas encore mis la dernière main, est de votre goût :


CHAPITRE CXIX.


LA GUERRE CIVILE, POÈME.

Rome au monde tremblant avait donné des fers[1] ;
Mais les trésors des rois, mais les tributs des mers

N’ont point assouvi Rome, et, de nouveau, les oncles
Ont gémi sous le poids de ses nefs vagabondes[2].
Tout sol où germe l’or éveille sa fureur :
Le butin, non la gloire, est le prix du vainqueur.
Plus d’attraits pour l’orgueil dans un éclat vulgaire[3] ;
Le soldat resplendit d’une pourpre étrangère ;
Sa tente est un palais où luit, au sein des camps,
Près du glaive étonné le feu des diamants ;
Où dort, sur le duvet, la valeur assoupie ;
Où, pour embaumer l’air, s’épuise l’Arabie[4].
La paix, comme la guerre, accuse nos excès.
Dans les forêts du Maure, achetés à grands frais,
Ses tigres, en grondant, accourent à nos fêtes,
Et dans des cages d’or, affrontant les tempêtes,
Vont boire, aux cris d’un peuple atroce en ses plaisirs,
Le sang humain coulant pour charmer nos loisirs[5].
O crime, avant-coureur de la chute de Rome[6] !
Dans l’homme en son printemps le fer détruisant l’homme
Veut fixer, mais en vain, de fugitifs appas :
La nature s’y cherche, et ne s’y trouve pas.
Brillant efféminé ! compose ton sourire ;
Livre tes longs cheveux aux baisers du zéphyre :

Adonis et Vénus, d’un impudique amour,
A tes autels douteux vont brûler tour à tour.
Hôte odorant des bois dont l’Atlas se couronne,
Le citronnier, pour nous, en tables se façonne ;
Et, sur ses veines d’or appelant l’œil surpris,
Du métal qu’il imite, il usurpe le prix[7].
Cornus, en ses festins, ne connaît plus d’entraves[8] ;
Le front paré de fleurs[9], environné d’esclaves,
Il parle ; et, moissonnée en cent climats divers,
La pompe d’un seul jour appauvrit l’univers[10].
Le scare aux larges flancs du fond des mers arrive[11] ;
L’huître, enfant du Lucrin, abandonne sa rive[12] :
Tes bords muets, ô Phase ! ont perdu leurs oiseaux,
Et le vent seul murmure à travers tes roseaux.
Entrons au Champ-de-Mars : l’or préside aux comices ;
L’or prête aux candidats des vertus ou des vices ;
D’un suffrage vénal l’or dispose en tyran ;
Le peuple et le sénat se vendent à l’encan.
Aux lieux même où du monde on voit siéger la reine,
Rampe aux pieds de Plutus la majesté romaine.
Là, Caton outragé brigue en vain les faisceaux[13] ;
Les faisceaux et l’opprobre attendent ses rivaux.

Qu’ils subissent en paix l’affront de la victoire.
Caton, vaincu, s’éloigne escorté de sa gloire ;
Et chassés devant lui, la liberté, l’honneur,
Laissent les lois sans force, et l’État sans vengeur.
Plus loin, riche d’emprunts, l’opulence factice,
Dans l’antre de l’usure implore l’avarice ;
Trop heureux si, bientôt, l’insolvable Crésus
N’est vendu pour sa dette, et ne meurt comme Irus !
Tel qu’un venin perfide errant de veine en veine,
Le luxe, dans ton sein, couve ta mort prochaine,
O Rome ! Enfin, la guerre est ton unique espoir[14] :
Quand on a tout perdu, la guerre est un devoir.
Sors du lâche sommeil où ta fierté s’oublie ;
Mars accourt dans ton sang retremper ton génie.


CHAPITRE CXX.

Mais déjà ne sont plus tes bouillants triumvirs.
L’Euphrate de Crassus voit les derniers soupirs.
Pompée au Nil en deuil a légué sa poussière ;
César en plein sénat expire... Ainsi la terre,

N’osant les rapprocher, disperse leurs tombeaux[1] :
Digne prix dont la gloire Honore ses héros !
Aux champs de Parthénope il est un vaste gouffre,
Impur amas de feux, de bitume et de soufre ;
Le Cocyte y bouillonne, et d’un fatal poison
La vapeur qu’il exhale infecte l’horizon.
Tout est morne à l’entour. Jamais Flore ou Pomone
N’y sourit au printemps, n’y fait mûrir l’automne ;
Jamais le doux zéphyr, agitant ses rameaux,
N’y mêla ses soupirs aux doux chants des oiseaux :
Le noir chaos y règne ; et les cyprès funèbres
Du sombre soupirail bordent seuls les ténèbres...
Les cheveux de fumée et de cendre couverts[2],
Par là Pluton, un jour, s’élance des enfers.
 — Des mortels et des dieux souveraine volage,
O Fortune ! dit-il, qu’un long bonheur outrage,
Toi pour qui l’inconstance a de constants attraits[3],
Rome triomphe donc ! Tremblante sous le faix,[4]
N’oses-tu de sa gloire ébranler l’édifice[5] ?
Oui, Rome doit à Rome un sanglant sacrifice.
Sous ses trésors, déjà, sa mollesse a fléchi.
Des dépouilles des rois vois son faste enrichi

Élever jusqu’aux cieux l’orgueil de ses portiques[6] ;
Là, repousser les mers de leurs rives antiques ;
Ici, creuser des lacs où dominaient des monts,
Dompter les éléments et vaincre les saisons.
Que dis-je ? jusqu’à moi perçant de longs abîmes
Pour exhumer cet or, père de tous les crimes,
Des coups de ses marteaux il fait gémir ma cour[7],
Et menace les morts de la clarté du jour.
Qu’attends-tu ? trop longtemps a dormi ta colère,
Déesse ! vengeons-nous ; souffle aux Romains la guerre :
Mon cœur est altéré de leur sang odieux ;
Et Tisiphone, oisive, atteste en vain les dieux,
Depuis que Rome, en deuil de tant de funérailles,
Vit, par deux fiers proscrits, déchirer ses entrailles.


CHAPITRE CXXI.

Il dit, étend son sceptre, et, d’un front redouté
Tempère, en s’inclinant, la noire majesté.
La Fortune répond : — Maître du sombre empire,
O Pluton ! dans les temps s’il m’est permis de lire,

Tes vœux seront comblés. Va, d’une même ardeur,
Le courroux qui t’anime a pénétré mon cœur.
De mes nombreux bienfaits Rome est trop orgueilleuse ;
J’ai regret à mes dons : Rome m’est odieuse.
Mais je puis renverser l’ouvrage de mes mains.
Oui, je prétends armer Romains contre Romains[1],
Me baigner dans leur sang[2]. Je vois, en Æmathie,
Dans un double combat s’acharner leur furie ;
Je vois l’Espagne en deuil[3], la Thessalie en feux.
D’où viennent dans les airs ces accents belliqueux ?
La Libye et le Nil sont en proie aux alarmes[4] :
Du vainqueur d’Actium ils redoutent les armes.
Ouvre, dieu des enfers, tes avides manoirs !
Pour passer tant de morts sur tes rivages noirs,
Caron, cherche une flotte, au lieu de ta nacelle[5] [6].
Et toi, pâle Érinnys, repais ta faim cruelle ;
Ma main, pour t’assouvir, arme tous les fléaux,
Et livre à tes serpents l’univers en lambeaux.


CHAPITRE CXXII.

A ces mots, l’éclair luit, le ciel gronde, la foudre
Vole, et d’un roc voisin réduit la cime en poudre.

Aux coups de Jupiter, Pluton, saisi d’effroi,
S’enfuit… L’enfer tressaille en revoyant son roi.
Bientôt des dieux vengeurs les sinistres augures[1]
Annoncent aux mortels nos discordes futures ;
L’astre du jour, dans l’ombre éclipsant sa clarté,
Voile son front brillant d’un crêpe ensanglanté ;
La lune éteint ses feux. Des montagnes tremblantes
Se fendent, à grand bruit, les cimes mugissantes…
De ces fleuves taris où sont les flots fougueux ?
Le clairon des combats retentit dans les cieux
Où semblent se heurter d’invisibles armées.
L’Etna s’ouvre, et vomit des laves enflammées.
On vit pleuvoir du sang ; on vit sur leurs tombeaux
Des spectres se dresser, poussant de longs sanglots ;
Et la comète en feu, promenant l’épouvante,
Secoua dans les cieux sa chevelure ardente.
C’en est fait ; et déjà l’impatient César,
De la guerre civile arborant l’étendard,
Loin du Gaulois vaincu, vers les Alpes s’avance.
Le premier, sur ces monts témoins de sa puissance,
Hercule osa frayer une route aux mortels,
Et leur encens toujours y fume à ses autels.

Leur front, blanchi de neige, est caché dans la nue ;
Le ciel semble s’asseoir sur leur tête chenue.
Là, jamais n’a fleuri la rose du printemps ;
Là, Phébus est armé de rayons impuissants ;
Et ces rocs, des frimas antiques tributaires,
Opposent aux étés leurs glaces séculaires.
César aime à fouler ces sommets sourcilleux.
Rome, de ces hauteurs, n’est qu’un point à ses yeux.
Malgré lui, cependant, il soupire, il s’écrie :
— Dieux immortels ! et vous, ô champs de l’Hespérie,
Pleins encor de mon nom, fameux par mes combats[2],
Je vous atteste ! Rome a seule armé mon bras.
A regret ma fierté court venger son injure[3].
Et pourquoi m’a-t-on vu dompter le Rhin parjure,
A l’orgueil d’Albion dicter de justes lois,
Et, loin du Capitole, enchaîner les Gaulois ?
C’est pour toi, peuple ingrat, que fatigue ma gloire
Pour toi, qui me proscris !… Hélas ! à la victoire
Cinquante fois César a conduit tes guerriers ;
Deux fois j’ai vu mon sang arroser mes lauriers.
Les voilà, mes forfaits ! Quels sont donc ces pygmées
Qui préparent des fers à mes mains désarmées ?
Étrangers sans vertus, vil ramas de brigands,

Citoyens nés d’hier, vendus aux plus offrants.
Et, de ces fils nouveaux follement idolâtre,
Rome les traite en mère, et me traite en marâtre !
Non, de ma gloire ainsi je ne descendrai pas ;
Non. L’honneur ou la mort ! Et vous, braves soldats,
Compagnons de César, notre cause est commune,
De nos communs succès on punit ma fortune ;
Je n’ai pas vaincu seul… Puisqu’un choix sans pudeur
Couronne la bassesse et flétrit la valeur,
Le sort en est jeté : que le glaive en décide ;
Marchons ! fort de vos bras, César est un Alcide.
— A peine il a parlé ; trois fois, présage heureux !
Sur son front se balance un aigle audacieux ;
Des bois muets trois fois l’ombre antique murmure,
Trois fois un feu léger sillonne leur verdure.
Tu vis croître, ô Soleil[4] ! ton disque étincelant,
Et dans les cieux ton char rayonna plus brillant.


CHAPITRE CXXIII.

Tout s’ébranle, tout part ; bien mieux que les présages.
L’exemple du héros enflamme les courages.

Le roc, d’abord docile, aux bataillons pressés
Laisse gravir ses lianes de frimas hérissés ;
Mais sous le poids bientôt, fumantes et fendues,
Et la neige et la glace, eu torrents épandues,
Tombent du haut des monts : armes, coursiers, soldats,
L’un sur l’autre entassés, roulent avec fracas ;
Puis tout à coup, fixant sa course interrompue,
L’onde, en blocs de cristal, s’arrête suspendue,
Et, rebelle à l’effort de l’acier qui la fend,
Sème encor de périls un passage glissant.
Éole dans les airs a déployé sa rage :
Il mugit ; et soudain, déchirant le nuage,
Fondent sur les Romains, qu’en vain cache le fer,
Et la grêle et la pluie, et la foudre, et l’éclair :
Ses feux sillonnent seuls la nuit de la tempête.
Le roc fuit sous leurs pieds, ou menace leur tête,
Et ce conflit des cieux, de la terre et des eaux,
Fait craindre à l’univers le retour du chaos.
Jule est calme. Debout, appuyé sur sa lance,
A travers les écueils, d’un pas ferme il s’élance.
Tel jadis du Caucase Hercule descendit ;
Tel, tremblant sous tes pas, l’Olympe s’aplanit,

Roi des dieux, quand sa cime, aux éclats du tonnerre,
Vit les Géants vaincus mordre enfin la poussière.
Cependant, du héros devançant les exploits,
Dans son rapide vol, la déesse aux cent voix
Jusqu’aux remparts de Mars a semé l’épouvante.
« Sous la rame elle a vu l’onde au loin blanchissante.
Déjà paraît César. Teint du sang des Germains[1],
Terrible, il marche, il touche aux portes des Romains. »
Elle dit ; Rome en pleurs, dans ses murs au pillage,
Croit voir courir la flamme et fumer le carnage.
Quel parti prendre ? où fuir en ces moments affreux ?
L’un poursuit sur les flots un asile douteux ;
L’autre implore l’abri d’une terre lointaine.
L’avare, chargé d’or, chancelant, hors d’haleine,
Porte, sans le savoir, ses trésors au vainqueur.
Le péril du guerrier ranime la valeur
Il veut tenter encor la fortune des armes.
Relie de son désordre autant que de ses charmes,
L’épouse de la veille embrasse son époux.
Contemplez cet enfant : le regard triste et doux,
Il caresse le sein de sa mère éplorée :
La douleur par l’amour est du moins tempérée.
Plus loin, cet autre Énée, au toit de ses aïeux,

Arrache en soupirant et son père et ses dieux ;
Et du ciel, dans ses vœux, vaine et faible, défense !
Contre César absent invoque la vengeance.
Ainsi quand l’ouragan, déchaîné sur les flots,
Bat les flancs d’un navire, en vain les matelots
Ont recours à leur art. Au plus prochain rivage
L’un cherche un port tranquille, à l’abri de l’orage ;
L’autre assure ses mâts ; l’autre, bravant la mort,
Livre la voile au vent, et s’abandonne au sort.
Et toi, Pompée ! et toi, l’effroi de Mithridate,
La terreur de l’Hydaspe et recueil du pirate ;
Toi devant qui l’Euxin humilia ses flots,
Dont le Bosphore ému craint encor les vaisseaux,
Dont Rome a vu trois fois la pompe triomphale ;
0 honte ! à fuir ainsi ta fierté se ravale !
Et, flétrissant l’honneur d’un triple consulat,
Tu livres au vainqueur le peuple et le sénat.


CHAPITRE CXXIV.

Le grand Pompée a fui[1]... Tremblants à son exemple,
Les dieux amis du calme ont déserté leur temple ;

Et, détestant de Mars les tragiques horreurs,
Ils abandonnent Rome à ses propres fureurs.
Le front ceint d’un cyprès, errante, méprisée[2],
La douce Paix s’envole au tranquille Élysée ;
La Justice et la Foi la suivent l’œil en pleurs,
Et la Concorde en deuil accompagne ses sœurs.
Soudain l’Érèbe s’ouvre, et sa bouche béante
Vomit tous les fléaux : la Guerre menaçante,
Érinnys, Alecton, le Meurtre sans remord,
La noire Trahison, la Mort, la pâle Mort,
Et la Terreur, que suit l’impitoyable Rage ;
Son front cicatrisé respire le carnage :
D’un vaste bouclier, chargé de mille traits,
Sa gauche, sans fléchir, soutient l’énorme faix ;
Et le brandon fumant dont sa droite est armée
Apporte l’incendie à la terre alarmée.
Deux mortels dans l’Olympe ont divisé les dieux :
En faveur de César, Vénus quitte les cieux ;
Mars a saisi son glaive et Pallas son égide.
Contre Jule Apollon tend son arc homicide ;
Phœbé, Mercure, Hercule, entraînés tour à tour,
S’unissent, pour Pompée, au brillant roi du jour.

La trompette a sonné : soudain, impatiente,
Les cheveux hérissés et la bouche écumante,
La Discorde rugit. Á son souffle empesté
Pâlit l’éclat des cieux ; l’air en est infecté.
Son œil louche et meurtri cherche et fuit la lumière :
Sur sa tête se dresse une horrible vipère ;
Un tartre impur et noir ronge ses dents d’airain ;
De sa langue distille un fétide venin ;
Sa robe est en lambeaux ; et sa main menaçante
Agite dans les airs une torche sanglante.
Sur le froid Apennin le monstre s’est assis.
Déjà dans sa pensée, entouré de débris,
Il compte les États qui vont être sa proie :
Il les compte et sourit. Dans sa barbare joie :
— Aux armes ! a-t-il dit ; aux armes ! levez-vous,
Peuples, enfants, vieillards, femmes, accourez tous !
Qui se cache est vaincu. Que le fer, que la flamme
Dévorent les cités que ma fureur réclame !
Vole, fier Marcellus, défends la liberté[3] !
Soulève, ô Curion, le peuple révolté[4] !
Lentulus, aux combats anime tes cohortes !
Que tardes-tu, César ? ose enfoncer ces portes !

Pour s’écrouler, ces murs attendent tes regards :
L’or de Rome t’appelle[5]. Et toi, rival de Mars,
Invincible Pompée ! où donc est ton courage ?
Viens ! Bellone à Pharsale apprête le carnage :
Là, du sang des humains doit s’abreuver un dieu.
— La Discorde a parlé : l’univers est en feu.


Eumolpe, dans ces vers, avait ainsi épanché sa bile à grands flots, lorsque nous entrâmes enfin dans Crotone, où nous nous arrêtâmes, pour nous restaurer, dans une assez méchante auberge. Le lendemain, étant sortis pour chercher un meilleur gîte, nous rencontrâmes une bande de ces coureurs de successions, qui nous demandèrent qui nous étions et d’où nous venions. Conformément au plan que nous avions arrêté en commun, nous répondîmes à cette double question avec tant d’assurance et une telle volubilité de paroles, qu’ils donnèrent tête baissée dans le panneau. Ils s’empressèrent donc à l’envi d’offrir leurs richesses à Eumolpe ; et tous, à qui mieux mieux, cherchèrent à obtenir ses bonnes grâces en le comblant de présents.


CHAPITRE CXXV.

Il y avait déjà longtemps que nous vivions ainsi à Crotone, et Eumolpe, enivré de son bonheur, oubliait tellement sa première condition, qu’il se vantait à ceux qui l’entouraient, que rien dans Crotone n’était impossible à son crédit ; et que, si l’un d’entre eux commettait quelque délit dans la ville, il pourrait le soustraire au châtiment par la protection de ses amis. Pour moi, bien que j’engraissasse à vue d’œil au sein de l’abondance dont nous jouissions, et que j’eusse lieu de croire que la fortune se lassait de me poursuivre, je ne laissais pas de réfléchir souvent tant à ma position présente qu’à la cause qui l’avait produite. Que deviendrions-nous, me disais-je, si un de ces rusés intrigants s’avisait d’envoyer prendre des informations en Afrique, et découvrait notre fourberie ? si le valet d’Eumolpe, las de son bonheur présent, allait donner l’éveil à nos amis, et, par jalousie, leur révélait tout le mystère ? Il nous faudrait donc de nouveau, errants et fugitifs, après avoir triomphé de la pauvreté, mendier pour soutenir notre existence ! Grands dieux ! à combien de dangers sont exposés ceux qui vivent en dehors des lois[1] ? Ils craignent sans cesse les châtiments qu’ils ont mérités. Tout en faisant ces tristes réflexions, je sortis de la maison pour prendre l’air et pour me distraire l’esprit. Mais à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade publique, qu’une jeune fille d’un extérieur agréable vint à ma rencontre, et, me saluant du nom supposé de Polyaenos, que j’avais pris depuis ma métamorphose, m’annonça que sa maîtresse me priait de lui accorder un moment d’entretien. — Vous vous trompez, lui répondis-je tout troublé, je ne suis qu’un esclave étranger, tout à fait indigne d’une telle faveur.


CHAPITRE CXXVI.

Non, reprit-elle, c’est bien vous que l’on m’a désigné. Mais, fier de votre beauté dont vous savez le prix, vous vendez vos caresses et ne les prêtez pas[1]. Pourquoi vos cheveux sont-ils si artistement bouclés ? pourquoi votre visage emprunte-t-il au fard son éclat[2] ? à quoi bon ces œillades tendres et lascives[3], cette démarche compassée et ces pas qui ne s’écartent jamais de la même mesure[4], si ce n’est pour mettre votre beauté à l’enchère et en faire commerce ? Regardez-moi bien : je n’entends rien aux augures ni aux calculs astronomiques ; mais je lis sur le visage d’un homme ses habitudes, et, en vous voyant marcher ainsi, j’ai deviné ce que vous aviez dans l’âme. Si donc vous vendez la denrée que nous cherchons, l’acheteur est tout prêt ; si vous la prêtez, ce qui est plus honnête, consentez à ce que nous vous soyons redevables de nos plaisirs. Quant à votre humble condition d’esclave que vous m’objectez, elle ne peut qu’aiguillonner encore plus la vivacité de nos désirs. Il est des femmes qu’enflamme l’odeur des haillons ; rien n’excite leur passion comme la vue d’un esclave ou d’un valet de pied à la robe retroussée ; d’autres, dont un gladiateur, un muletier couvert de poussière, ou un histrion prostitué aux plaisirs du public, allument l’appétit. Ma maîtresse est de ce goût : elle franchirait quatorze gradins au delà de l’orchestre, pour aller chercher l’objet de ses désirs dans les derniers rangs de la populace. — Charmé du gracieux babil de l’aimable messagère : — Et ne seriez-vous pas, lui dis-je, celle à qui j’ai le bonheur de plaire ? — Cette mauvaise plaisanterie la fit rire aux éclats : — Pas tant de présomption, je vous prie ; apprenez que je ne me suis jamais livrée à un esclave : me préservent les dieux de voir l’objet de mes affections exposé à être mis en croix ! C’est bon pour les femmes de condition qui baisent les cicatrices que le fouet a creusées sur les épaules de leurs amants. Je ne suis qu’une servante ; mais je ne fraye qu’avec des chevaliers[5]. — Je ne pouvais me lasser d’admirer le contraste qui existait entre ces deux femmes : n’est-ce pas le monde renversé, me disais-je, que de trouver dans une servante la fierté d’une dame de premier rang, et dans une dame de qualité les goûts abjects d’une servante ? Cet entretien plaisant se prolongea longtemps ; enfin je priai cette fille d’amener sa maîtresse sous les platanes voisins. Elle approuva cet avis, et, relevant sa robe, elle disparut dans un bosquet de lauriers qui joignait la promenade. Elle ne me fit pas longtemps attendre, et sortit bientôt de ce mystérieux asile avec sa maîtresse, qui vint s’asseoir à côté de moi. Jamais la sculpture ne produisit rien de plus parfait : les paroles me manquent pour faire la description de tant de charmes, et tout ce que j’en pourrais dire serait trop peu. Ses cheveux, naturellement frisés et relevés sur un front étroit[6], retombaient en boucles innombrables sur ses épaules ; ses sourcils fuyaient en arc jusqu’à ses tempes, et se croisaient presque ; le tout avec une grâce infinie. Ses yeux étaient plus brillants que les étoiles dans une nuit obscure ; son nez était légèrement recourbé, et sa bouche mignonne ressemblait à celle que Praxitèle donnait à sa Vénus. Puis son gracieux menton, son cou, ses mains, ses pieds, emprisonnés dans un mince réseau d’or, tout cela eût effacé par sa blancheur le marbre de Paros. Oh ! dès lors, Doris, mes anciennes amours, ne fut plus rien pour moi :

Qu’as-tu fait de ta foudre, ô souverain des cieux ?
___Près de Junon, là-haut tu te reposes :
___Ton sot amour est la fable des dieux.
As-tu donc oublié tant de métamorphoses ?
___C’est maintenant qu’il faut, galant taureau,
___Armer ton front de cornes menaçantes ;
Ou bien, cygne amoureux, d’un plumage nouveau
Couvrir de tes cheveux les boucles grisonnantes.
_____Moins belle fut ta Danaé.
Touche de ce beau corps les formes bondissantes,
Et soudain, de désirs et d’amour consumé,
Le tien éprouvera le sort de Sémélé.


CHAPITRE CXXVII.

Cette apostrophe me valut un sourire si aimable, que je crus voir Diane montrant son disque argenté à travers un nuage[1]. Bientôt accompagnant sa voix d’un geste gracieux[2] : — Jeune homme, me dit-elle, si vous ne dédaignez pas une femme de quelque distinction, et qui, il y a un an, était encore vierge[3], acceptez-moi pour votre sœur. Vous avez un frère, je le sais, et je ne rougis point des informations que j’ai prises à cet égard ; mais qui vous empêche d’avoir aussi une sœur ? c’est à ce titre que je me présente, et vous pourrez, quand il vous plaira, sceller par un baiser les liens de notre parenté. — C’est plutôt moi, lui répondis-je, qui vous conjure par vos divins attraits de vouloir bien admettre un pauvre étranger au nombre de vos adorateurs. Permettez-moi de vous aimer, et je voue à vos appas un culte religieux ; mais gardez-vous de croire que je me présente sans offrande à votre autel : je vous abandonne ce frère dont vous me parlez. — Qui, moi, répliqua-t-elle, exiger de vous le sacrifice de celui sans qui vous ne pouvez vivre, dont les caresses font tout votre bonheur, et pour qui vous avez tout l’amour que je voudrais vous inspirer ? — Elle prononça ces paroles avec tant de charme, sa voix était si douce, que je crus entendre le concert des Sirènes[4]. J’étais en extase, et, croyant voir rayonner autour d’elle une clarté plus brillante que celle des cieux, je la pris pour une déesse, et lui demandai quel était son nom dans l’Olympe. — Eh quoi ! me dit-elle, ma suivante ne vous a-t-elle pas dit que je m’appelais Circé ? Toutefois, je ne suis pas la fille du Soleil, et jamais ma mère n’eut le pouvoir d’arrêter à sa volonté l’astre du jour ; cependant je me croirais égale aux dieux, si les destins nous unissaient l’un à l’autre. Oui, je ne puis méconnaître dans tout ceci l’influence secrète d’une divinité favorable ; et ce n’est pas sans motif qu’une nouvelle Circé aime un autre Polyœnos : toujours une tendre sympathie unit ces deux noms. Venez sur mon sein, si vous m’aimez, et ne redoutez pas les regards indiscrets : votre frère est loin d’ici. — Elle dit, et, m’enlaçant dans ses bras plus doux que le duvet, elle m’entraîna sur un gazon émaillé de mille fleurs :

Tel qu’autrefois l’Ida de fleurs couvrit sa cime,
Quand Jupiter, brûlant d’un amour légitime,
Dans les bras de Junon oubliait l’univers ;
Les roses du printemps, les myrtes toujours verts,
Les lis encor baignés des larmes de l’aurore,
Autour des deux époux s’empressèrent d’éclore :
Telle, et non moins propice à nos bridants désirs,
La terre se couvrit d’une herbe plus épaisse,
Le jour brilla plus pur, et, par son allégresse,
La nature sembla sourire à nos plaisirs.


Étendus sur le gazon, nous préludions par mille baisers à des jouissances plus solides ; mais, trahi par une faiblesse subite, je trompai l’attente de Circé.


CHAPITRE CXXVIII.

Eh quoi ! s’écria-t-elle, indignée de cet affront, mes caresses sont-elles pour vous un objet de dégoût ? mon haleine, aigrie par le jeûne, est-elle fétide[1], ou quelque négligence de toilette offense-t-elle en moi votre odorat[2] ? ou plutôt ne dois-je pas attribuer votre état à la crainte que Giton vous inspire ? — La rougeur me couvrait le visage, et la honte acheva de m’ôter le peu de forces qui me restait : j’étais comme un homme perclus de tous ses membres. — O ma reine, m’écriai-je, je vous en supplie, n’accablez pas un malheureux en butte à quelque maléfice ! — Une excuse si frivole ne pouvait calmer la colère de Circé : elle jeta sur moi un coup d’œil de mépris, et, se tournant vers sa suivante : — Chrysis, lui dit-elle, parle-moi franchement ; suis-je donc repoussante ? suis-je mal mise ? ou quelque difformité naturelle obscurcit-elle l’éclat de ma beauté ? Ne déguise rien à ta maîtresse ; car j’ignore quel défaut l’on peut me reprocher. — Voyant que Chrysis se taisait, elle lui arrache un miroir qu’elle tenait[3] ; elle le promène sur toutes les parties de son visage, et, secouant sa robe un peu fripée, mais non pas chiffonnée, comme de coutume, par une lutte amoureuse, elle gagna brusquement un temple voisin, consacré à Vénus. Pour moi, semblable à un condamné, et comme épouvanté d’une horrible apparition, je me demandais si les plaisirs dont je venais d’être privé pouvaient avoir quelque chose de réel.

La nuit, jouet d’un doux mensonge,
Dans un jardin qu’il bêche en songe,

L’indigent découvre un trésor.
Muet de surprise et de joie,
Il tourne et retourne sa proie,
L’emporte, fuit et court encor.
Mais dans sa fuite un rien l’ombrage :
Si le volé, sur son passage,
Allait détrousser le voleur !
Le pauvre diable, à cette image,
Se trouble ; une froide sueur
Sillonne à longs flots son visage.
Il se réveille au même instant :
Détrompé d’une erreur trop chère,
Notre Crésus imaginaire,
Léger de soucis et d’argent,
Malgré lui regarde en arrière,
Et caresse encor la chimère
Qui fit sa joie et son tourment.



Tout concourait à me faire croire que ma triste aventure n’était qu’un songe, une véritable hallucination ; cependant ma faiblesse était si grande, qu’il me fut longtemps impossible de me lever. Mais, à mesure que l’accablement de mon esprit se dissipa, la force me revint peu à peu, et je pus enfin retourner au logis. Dès que j’y fus, prétextant une indisposition, je me jetai sur mon lit. Bientôt après, Giton, qui avait appris que j’étais malade, entra fort triste dans ma chambre. Pour calmer ses inquiétudes, je lui assurai que je ne m’étais mis au lit que pour prendre un peu de repos dont j’avais besoin. Je lui fis à ce sujet mille contes en l’air ; mais de ma mésaventure, pas un mot, car je craignais fort sa jalousie. Bien plus, pour dissiper tout soupçon à cet égard, je le fis coucher auprès de moi, et j’essayai de lui donner des preuves de mon amour. Mais, voyant que toutes mes tentatives, tous mes efforts étaient inutiles, il se leva furieux et me reprocha cette infirmité, qui, selon lui, provenait du refroidissement de ma tendresse. Il ajouta que, depuis longtemps, il avait acquis la certitude que je portais ailleurs mes feux et mes hommages. — Que dis-tu, frère ? m’écriais-je ; mon amour pour toi est toujours le même ; mais la raison, croissant avec l’âge, modère ma passion et mes transports. — En ce cas, répliqua-t-il d’un ton railleur, j’ai de grands remercîments à vous faire ! vous m’aimez à la manière de Socrate : jamais Alcibiade ne sortit plus pur du lit de son maître[4].


CHAPITRE CXXIX.

Ce fut en vain que j’ajoutai : — Crois-moi, frère, je ne me reconnais plus ; je n’ai plus d’un homme que le nom : elle est morte cette partie de moi-même qui naguère faisait de moi un Achille. — Convaincu de mon impuissance, et craignant que, s’il était surpris en tête à tête avec moi, cela ne donnât, sans motif, carrière à la médisance, Giton s’arracha de mes bras et s’enfuit dans l’intérieur de la maison. Á peine était-il sorti de ma chambre, que Chrysis y entra, et me remit, de la part de sa maîtresse, une lettre ainsi conçue :


CIRCÉ À POLYAENOS, SALUT.

Si j’étais une dévergondée, je me plaindrais d’avoir été déçue ; mais, au contraire, je rends grâce à votre impuissance : elle a prolongé pour moi l’illusion du plaisir. Mais qu’êtes-vous devenu, je vous prie ? vos jambes ont-elles pu vous porter jusque chez vous ? car les médecins assurent qu’il faut des nerfs pour marcher. Jeune homme, prenez-y garde ! vous êtes menacé de paralysie ; et jamais malade ne me parut eu plus grand danger. Certes, vous êtes à moitié mort. Si le même froid vient à gagner vos genoux et vos mains, faites au plus tôt les apprêts de vos funérailles[1]. Mais qu’importe ? quoique vous m’ayez fait un sanglant affront, j’ai pitié de votre misère, et je consens à vous indiquer un remède à votre mal. Si vous voulez recouvrer la santé, sevrez-vous de Giton ; trois nuits passées sans lui vous rendront toutes vos forces. Quant à moi, je ne crains pas de manquer d’amants ; mon miroir et ma réputation me rassurent à cet égard. Adieu, tâchez de vous rétablir, si c’est possible.

Dès que Chrysis vit que j’avais lu en entier cette mordante satire : — Votre aventure, me dit-elle, n’a rien d’extraordinaire, surtout dans cette ville où il y a des sorcières capables de faire descendre la lune du haut des cieux. Votre mal n’est donc pas sans remède. Tâchez seulement de faire une réponse à ma maîtresse ; et regagnez ses bonnes grâces par un aveu sincère de vos torts. Car, depuis qu’elle a reçu cet affront, elle ne se possède plus. — Je suivis de grand cœur ce conseil, et je fis sur les mêmes tablettes une réponse en ces termes :


CHAPITRE CXXX.


POLYÆNOS À CIRCÉ, SALUT.

Je l’avouerai, madame, j’ai fait bien des fautes en ma vie ; car je suis homme, et jeune encore : cependant, jusqu’à ce jour, je n’avais commis aucun forfait digne de la peine capitale. Je vous livre un coupable qui confesse volontairement son crime ; et, quel que soit le châtiment auquel vous me condamniez, je l’ai mérité. Je suis un traître, un parricide, un sacrilège : inventez des supplices nouveaux pour de si grands attentats. Voulez-vous ma mort ? je cours vous offrir mon épée : ou, si votre indulgence se borne à me condamner au fouet, j’irai nu m’offrir à vos coups. Souvenez-vous seulement que ma volonté n’eut aucune part à cette offense, et que la nature seule fut coupable. Soldat plein d’ardeur, je n’ai pu retrouver mes armes au moment du combat. Qui me les a dérobées ? je l’ignore. Peut-être mon imagination trop active a devancé l’action de mes organes ; peut-être, trop empressé de jouir de tant d’appas, j’ai tari dans mes veines les sources de la volupté. Je cherche en vain quelle est la cause de mon impuissance. Cependant, je dois, dites-vous, craindre la paralysie ; ah ! peut-il en être une plus complète que celle qui m’a privé du bonheur de vous posséder ? Au reste, voici ma meilleure et dernière excuse : permettez-moi de réparer ma faute, et j’ose me flatter que vous serez satisfaite. Adieu. —

Dès que j’eus congédié Chrysis avec ces belles promesses, je songeai sérieusement aux remèdes qui pouvaient rendre la vigueur à la partie malade. Je remis le bain à un autre jour, et je me bornai cette fois à quelques frictions légères. Je pris une nourriture plus stimulante, telle que les échalotes et les huîtres crues[1] ; je bus aussi du vin, mais en petite quantité[2]. Puis, préparé au sommeil par une courte promenade, je me mis au lit sans Giton. J’avais un si grand désir de faire ma paix avec Circé, que je craignais jusqu’au moindre contact de mon ami.


CHAPITRE CXXXI.

Le lendemain, m’étant levé parfaitement sain de corps et d’esprit, je me rendis au même bois de platanes : je n’y entrai qu’en tremblant : il m’avait été si funeste ! et j’attendis sous les arbres que Chrysis vînt me conduire auprès de sa maîtresse. Après m’être promené quelque temps, je venais de m’asseoir au même endroit que la veille, lorsque je la vis venir, accompagnée d’une petite vieille. — Eh bien, me dit-elle en me saluant, dégoûté personnage, commencez-vous à être plus vaillant ? — A ces mots, la vieille tire de son sein un réseau formé de fils de différentes couleurs, l’attache autour de mon cou. Ensuite, pétrissant de la poussière avec sa salive, elle prend ce mélange avec le doigt du milieu[1], et m’en signe le front malgré ma répugnance :

Si l’on te compte encore au nombre des vivants,
_____Mortel, conserve l’espérance :
Et toi, dieu des jardins et des exploits galants,
O Priape ! aide-nous de toute ta puissance.


Après cette invocation, la magicienne m’ordonna de cracher trois fois[2], et de jeter par trois fois dans ma robe de petits cailloux constellés qu’elle avait enveloppés dans des bandes de pourpre. Alors elle porta la main sur la partie malade, pour s’assurer du retour de mes forces. Jamais charme n’opéra plus promptement : le coupable redressa la tête et repoussa la main de la vieille, stupéfaite de l’énormité du prodige. Transportée de joie à cet aspect : — Voyez, Chrysis, s’écria-t-elle, quel lièvre je viens de lever pour d’autres que pour moi[3] ! — La cure était complète, et l’opératrice me remit à Chrysis, qui parut ravie de rendre à sa maîtresse le trésor qu’elle avait perdu : elle me conduisit donc en toute hâte auprès d’elle, et m’introduisit dans une retraite délicieuse, où la nature semblait avoir déployé tous ses trésors pour charmer la vue.

Là, du plane touffu la cime se balance[4] ;
Là, du pin dans les airs le front léger s’élance ;
Là, le cyprès tremblant, défiant les hivers,
Au laurier balsamique unit ses rameaux verts ;
Là, sur un sable d’or, sous des bosquets errante,
Gazouille, en se jouant, une onde blanchissante.
Philomèle et Progné chérissent ce séjour,
Où le parfum des fleurs se mêle aux chants d’amour.

Je trouvai Circé couchée sur un lit d’or, où s’appuyait son cou d’albâtre ; sa main agitait un rameau de myrte fleuri. En me voyant, elle rougit un peu, sans doute au souvenir de l’affront de la veille ; mais, lorsqu’elle eut fait retirer toutes ses femmes, et, qu’obéissant à son invitation, je me fus assis auprès d’elle, elle me mit devant les yeux la branche qu’elle tenait à la main ; et, comme rassurée par ce rempart qui nous séparait : — Eh bien, paralytique, me dit-elle, venez-vous aujourd’hui tout entier ? — Pourquoi cette question, lui répondis-je, quand la preuve est sous votre main ? — A ces mots, je me précipite dans ses bras, et, ne trouvant aucune résistance, je me rassasie à mon aise des baisers les plus enivrants.


CHAPITRE CXXXII.
La vue de tant de charmes m’excitait à de plus doux plaisirs. Déjà du choc de nos lèvres s’échappaient mille baisers sonores ; déjà nos mains entrelacées avaient interrogé tous les organes du plaisir ; déjà nos corps, unis par les plus douces étreintes, allaient réaliser la fusion complète de nos âmes, quand tout à coup, au milieu de ces délicieux préludes de la jouissance, les forces m’abandonnent de nouveau ; et je ne puis atteindre au ternie du plaisir. Exaspérée d’un affront désormais sans excuse, Circé ne songe plus qu’à se venger : elle appelle ses valets de chambre, et leur ordonne de me fustiger[1]. Mais bientôt ce châtiment lui paraît trop doux ; elle rassemble toutes ses servantes, et jusqu’à la valetaille chargée des plus vils emplois, et me livre aux insultes de cette canaille. Je me bornais, pour toute défense, à mettre mes mains devant mes yeux ; et, sans recourir aux prières, car je sentais que j’avais mérité un pareil traitement, je me laissai jeter à la porte roué de coups et couvert de crachats. La vieille Prosélénos fut aussi chassée de la maison, et Chrysis fut battue. Tous les domestiques affligés se demandaient à l’oreille quelle était la cause de la mauvaise humeur de leur maîtresse. Je rentrai chez moi le corps couvert de contusions et la peau plus bigarrée que celle d’une panthère. Je me hâtai de déguiser adroitement les marques des coups que j’avais reçus, de peur d’exciter, par ma triste aventure, les railleries d’Eumolpe, et de causer des chagrins à Giton. J’eus donc recours au seul expédient qui pût sauver ma réputation : je feignis d’être malade. Enfoncé dans mon lit, je tournai toute ma fureur contre l’unique cause de tous mes maux[2].

Trois fois ma main saisit un fer à deux tranchants ;
Trois fois le fer échappe à ma main défaillante :
Tel qu’un roseau, pliant sur sa tige mouvante,
S’incline Vers la terre au gré des moindres vents ;
Tel, et plus humble encor, l’auteur de ma disgrâce.
Le front baissé, plus froid que la plus froide glace,
Se dérobant aux coups de l’homicide acier,
Va jusque dans mon sein se cacher tout entier.
Ne pouvant le saisir dans ce dernier asile,
J’exhale en vains discours ma colère stérile.

Appuyé sur le coude, j’apostrophai en ces mots l’invisible contumax : Eh bien ! que diras-tu, opprobre de la nature ! car ce serait folie de te nommer parmi les choses sérieuses. Parle, que t’ai-je fait pour me précipiter au fond des enfers, quand je touchais à l’Olympe ? que t’ai-je fait pour flétrir les fleurs brillantes de mon printemps sous les glaces de la vieillesse la plus décrépite ? Qu’attends-tu donc pour me donner mon congé[3] ? Ainsi s’exhalait mon courroux :

Mais insensible, hélas ! à ma douleur amère,
Le malheureux s’obstine à regarder la terre.
Ainsi penche, accablé du poids de la chaleur,
Le pavot languissant ou le saule pleureur.

Dès que je pus réfléchir sur l’indécence de cette invective, je me repentis de l’avoir faite, et j’éprouvai une secrète confusion d’avoir oublié les lois de la pudeur, au point de m’entretenir avec cette partie de mon corps à laquelle les hommes qui se respectent n’osent pas même penser. Je me frottai longtemps le front avec dépit : — Après tout, m’écriai-je, quel mal ai-je fait en soulageant ma douleur par des reproches si naturels ? Ne fait-on pas tous les jours des imprécations contre toutes les autres parties du corps humain, contre son ventre, sa bouche, sa tête, lorsqu’ils vous causent de fréquentes douleurs ? Le sage Ulysse lui-même n’a-t-il pas un démêlé avec son cœur ? Et les héros de tragédies ne gourmandent-ils pas leurs yeux, comme s’ils pouvaient entendre leurs reproches ? Le goutteux peste contre ses pieds ou ses mains, le chassieux contre ses yeux ; et, lorsque nous nous blessons aux doigts de la main, nous nous en prenons à nos pieds, en les frappant contre terre.

Froids Catons ! déridez votre front magistral ;
Le plaisir, dans mon livre, il la raison s’allie :
D’un discours sérieux la tristesse m’ennuie.
J’ai peint les mœurs du peuple ; et mon original
_____Dut respirer dans ma copie.
Qui ne connaît l’amour et ses transports charmants ?
Qui, dans un lit bien chaud, ne chérit la paresse ?
Croyons-en Épicure et sa haute sagesse,
Quand il nous peint les dieux livrés il nos penchants,
_____Et, comme nous, bercés par la mollesse.

Rien n’est plus absurde que de sots préjugés, rien n’est plus ridicule qu’une sévérité hypocrite.


CHAPITRE CXXXIII.

Après ces réflexions, j’appelai Giton, et je lui dis : — Raconte-moi, mon ami, mais bien franchement, quelle fut à ton égard la conduite d’Ascylte, dans cette nuit où il te ravit à mon amour. N’a-t-il point poussé l’outrage jusqu’aux derniers excès, ou s’est-il borné à passer chastement la nuit dans une continence absolue ? — L’aimable enfant, portant la main à ses yeux, jura en termes formels qu’Ascylte ne lui avait fait aucune violence. J’étais si accablé des événements de la journée, que je n’avais pas la tête à moi, et que je ne savais ce que je disais. Á quel propos, par exemple, allais-je chercher dans le passé de nouveaux sujets d’affliction ? Enfin, devenu plus raisonnable, je ne négligeai rien pour rétablir mes forces. Je voulus même me vouer aux dieux : je sortis, en effet, pour aller invoquer Priape ; et, à tout événement, feignant sur mon visage un espoir que je n’avais guère, je m’agenouillai sur le seuil de son temple, et lui adressai cette prière :

Fils de Bacchus et de Vénus la belle,
Folâtre dieu des jardins et des bois,

Si Mitylène à ton culte est fidèle,
Et si le Tmole, où l’aurore étincelle,
T’élève un temple et reconnaît tes lois,
Priape ! entends ma dévote prière !
Je ne viens point, souillé du sang d’un père,
Ou des autels sacrilège agresseur,
T’offrir l’aspect d’un front profanateur.
Près d’immoler mon heureuse victime,
Tout mon courage à l’instant s’est glacé,
Et dans mes mains le poignard émoussé
Ne consomma que la moitié du crime.
Je fus coupable, hélas ! bien malgré moi !
Si j’ai péché, c’était par impuissance.
Accorde-moi, pour réparer l’offense,
Ces dons heureux qu’on voit briller en toi.
Ah ! du plaisir si l’heure m’est rendue,
Je veux qu’un bouc, l’orgueil de mon troupeau,
En ton honneur tombe sous le couteau.
La coupe en main, aux pieds de ta statue,
Je veux trois fois répandre un vin nouveau ;
Et cependant une aimable jeunesse,
Ivre de joie, et de vin, et d’amour,
Dans les transports d’une vive allégresse,
De tes autels fera trois fois le tour.


Tandis que je faisais cette invocation, sans quitter de l’œil la partie défunte, entra la vieille Prosélénos, les cheveux en désordre, et vêtue d’une robe noire qui la rendait hideuse. Elle me prit par le bras et m’entraîna, tout tremblant, hors du portique.


CHAPITRE CXXXIV.

Quels vampires, me dit-elle, ont rongé tes nerfs ? aurais-tu, en passant là nuit dans un carrefour, mis le pied sur quelque ordure[1] ou sur un cadavre[2] ? Je sais que tu n’as pas pu en venir à ton honneur, même avec Giton ; et que mou, languissant, haletant comme un vieux cheval sur le penchant d’un coteau, tu t’es épuisé en efforts inutiles. Que dis-je ? non content de te rendre coupable, tu as attiré sur moi la colère des dieux ; et tu crois que je n’en tirerai pas vengeance ! — Là-dessus elle m’entraîne dans la cellule de la prêtresse, sans que j’oppose aucune résistance, me pousse sur le lit, prend un bâton derrière la porte, et m’en frappe à tour de bras. Je n’osais pas proférer une seule parole, et, si le bâton, en se rompant au premier coup, n’eût ralenti l’élan de sa fureur, elle m’aurait, je crois, brisé les bras et la tête. Je ne pus cependant retenir mes gémissements, lorsque sa main décharnée voulut réveiller en moi la nature engourdie ; versant alors un torrent de larmes, je me renversai sur l’oreiller, et je cachai ma tête sous mon bras droit. La vieille, de son côté, s’assit sur le pied du lit, et se mit à pleurer à chaudes larmes, accusant d’une voix tremblante le destin de prolonger son inutile existence. Attirée par nos cris, survint la prêtresse : — Que venez-vous faire ici ? nous dit-elle ; croyez-vous être ici devant un bûcher ? et cela dans un jour de fête, où les plus affligés doivent s’égayer ! — O Œnothée ! lui répondit la vieille, ce jeune homme que vous voyez est né sous un mauvaise étoile : ni filles ni garçons ne peuvent tirer parti de sa marchandise. Jamais vieillard plus impotent ne s’offrit à vos yeux. Ce n’est pas un homme, c’est un morceau de cuir détrempé dans l’eau[3]. En un mot, que pensez-vous d’un galant qui sort du lit de Circé sans avoir pu goûter aucun plaisir ? — A ces mots, Œnothée vint s’asseoir entre nous deux, et, branlant la tête d’un air capable : — Il n’y a que moi, dit-elle qui sache guérir ces sortes d’infirmités. Et ne croyez pas que je me vante mal à propos : que ce jeune homme couche seulement une nuit avec moi, et je vous le rends plus dur qu’une corne.

L’univers m’obéit. Je parle, et la nature
Se couvre d’un long deuil, ou revêt sa parure ;
Neptune me soumet ses flots humiliés ;
Le tigre s’adoucit ; des flancs d’un roc aride
_____Jaillit une source limpide ;
L’Aquilon vole et gronde, ou s’endort à mes pieds.
Dans l’ombre de la nuit, par mes charmes vaincue,
De son trône sanglant la Lune est descendue[4] ;

La terre, en gouffre ouverte, a frémi de terreur,
Et le char du Soleil a reculé d’horreur.
Qu’à la voix de Médée un dragon s’assoupisse,
Et retienne les feux que soufflaient ses naseaux ;
Qu’en vil troupeau Circé change les Grecs d’Ulysse ;
Que Protée, à son aide appelant l’artifice,
Se transforme à nos yeux en cent monstres nouveaux,
Moi, j’étends sur les monts l’eau des mers desséchées,
_____Et, du sol natal arrachées,
Les forêts verdiront où voguaient les vaisseaux.


CHAPITRE CXXXV.

Je frémissais d’horreur au récit de tant de merveilles, et je regardais de tous mes yeux la vieille prêtresse, lorsqu’elle s’écria : — Préparez-vous à m’obéir ! — Elle dit ; et, se lavant les mains avec le plus grand soin, elle se penche sur le lit et m’applique deux gros baisers. Ensuite, elle pose une vieille table au milieu de l’autel, et la couvre de charbons ardents. Une écuelle de bois, toute fendue par le temps, pendait à la muraille : elle l’en détache ; mais le clou qui la supportait lui reste dans la main : elle raccommode l’écuelle avec de la poix tiédie, et renfonce le clou dans la muraille enfumée. Puis, ceignant ses reins d’une espèce de tablier carré, elle place sur le feu un grand coquemar, et décroche avec une fourche un sac suspendu dans son garde-manger, et qui, outre des fèves pour son usage personnel, contenait un vieux reste de bajoue de porc percé de tous côtés. Elle délie ce sac, et répand sur la table une partie des fèves, qu’elle m’ordonne d’éplucher prompte-ment. J’obéis, et je mets soigneusement à part toutes celles dont la cosse est moisie. Mais Œnothée, impatiente de ma len-teur, s’empare des fèves que j’avais mises au rebut, et, avec ses dents, les dépouille adroitement de leurs enveloppes qu’elle crache sur le plancher, drues comme mouches. La pauvreté est la mère de l’industrie, et l’invention de plusieurs arts doit son origine à la faim. La prêtresse était un admirable modèle de tempérance, et tout chez elle respirait la plus stricte économie : sa demeure, en un mot, était le véritable sanctuaire de l’indigence. Là,

L’ivoire incrusté d’or n’éblouit point la vue ;
Le pied ne foule point le marbre de Paros :
L’hôtesse de ces lieux a pour lit de repos
____Un amas de paille battue,
Que sa main étendit sur un grabat d’osier.
____Quelques paniers, des pots de terre.
____Et quelques vieux tessons de verre
Encor tachés de vin, forment son mobilier.
____Un torchis de chaume et d’argile
Recouvre les parois de ce champêtre asile,

Dont le comble est tressé de joncs et de roseaux.
Dans le taudis fumeux on voit, aux soliveaux,
____Pendre en festons le thym, la sarriette,
____Les raisins secs, les cormes déjà mûrs.
Telle fut, Hécalès, ta paisible retraite,
____Qui jadis, dans ses humbles murs,
Reçut le grand Thésée ; Hécalès, dont l’histoire
____Célébra l’hospitalité,
____Et dont le nom, couvert de gloire,
Fut transmis par la muse à la postérité[1].


CHAPITRE CXXXVI.

Œnothée, ayant achevé d’éplucher les fèves, se met à ronger un peu de la chair du crâne de porc ; puis, voulant replacer avec sa fourche, dans le garde-manger, cette tête aussi vieille et aussi décharnée que la sienne, elle monte, pour y atteindre, sur une chaise vermoulue qui se brise : la vieille, entraînée par son poids, tombe sur le foyer, casse le haut du coquemar, et éteint le feu qui commençait à se rallumer. Elle se brûla même le coude à un tison ardent, et se couvrit le visage d’un nuage de cendre chaude. Effrayé, je me lève, et je la remets sur ses jambes, non, toutefois, sans rire de sa chute. Mais, craignant que le sacrifice ne fût retardé par cet accident, elle courut aussitôt chercher du feu chez une voisine. Elle venait de sortir, quand trois oies sacrées, qui, sans doute, recevaient au milieu du jour leur nourriture des mains de la vieille, s’élancent sur moi, et m’entourent en poussant des cris affreux, des cris de rage qui me font trembler : l’une déchire ma robe ; l’autre dénoue les cordons de mes sandales ; une troisième, qui semblait être leur chef et leur donnait l’exemple de la voracité, pousse l’audace jusqu’à me mordre la jambe de son bec aussi dur que des tenailles. Sans m’amuser à la bagatelle, j’arrache un des pieds de la table, et, armé de cette massue, je m’escrime de mon mieux contre la belliqueuse volatile : je n’y allais pas de main morte, et, d’un coup bien asséné, j’étendis mort à mes pieds mon féroce agresseur.

  Tel le Stymphale a vu, d’un vol rapide[1],
____Ses oiseaux regagner les cieux.
____Redoutant du vaillant Alcide
____Le stratagème ingénieux ;
Des sœurs de Céléno telle la troupe avide,
____Du venin de son souille infect,
____Souillait le banquet de Phinée,
  Quand Calaïs parut. . . . Á son aspect,
Les trois monstres ont fui la table empoisonnée :
L’air retentit au loin de leurs longs hurlements,
Et l’Olympe en trembla jusqu’en ses fondements.

Les deux oies, qui avaient survécu au combat, avalèrent toutes les fèves répandues sur le plancher ; et la mort de leur chef fut sans doute le motif qui les décida à se retirer dans le temple. Pour moi, ravi tout à la fois de ma victoire et du butin qu’elle me procurait, je jette l’oie morte derrière le lit, et j’étuve avec du vinaigre la blessure légère qu’elle m’a faite à la jambe. Puis, craignant les reproches de la vieille, je forme le projet de me sauver. En conséquence, je ramasse mes hardes, et je me dirige vers l’a porte. Á peine j’en touchais le seuil, quand j’aperçois Œnothée qui revenait au logis portant du feu sur un vieux tesson. Je battis donc en retraite, et, quittant mon manteau, je me mis sur la porte dans l’attitude d’un homme qui attend avec impatience. La prêtresse pose son feu sur un tas de roseaux secs, y ajoute plusieurs morceaux de bois, et, tout en rallumant son foyer, s’excuse d’avoir tardé si longtemps : son amie, disait-elle, n’avait pas voulu la laisser partir avant d’avoir bu, comme de coutume, une triple rasade[2] : — Et vous, ajouta-t-elle, qu’avez-vous fait pendant mon absence ? où sont les fèves ? — Moi, qui croyais avoir fait la plus belle chose du monde, je lui racontai tous les détails du combat ; et, pour la consoler de la perte de son oie, je lui offris de lui en acheter une autre. Á la vue de la victime, la vieille poussa des cris si épouvantables, qu’on eût cru que les trois oies rentraient dans la chambre. Étourdi de ce vacarme, et ne comprenant rien à ce crime d’un nouveau genre, je demandai à la vieille quelle était la cause de son emportement, et pourquoi elle témoignait plus de chagrin de la perte de son oie que de ma blessure.


CHAPITRE CXXXVII.

Mais, faisant craquer ses mains : — Scélérat, s’écria-t-elle, tu oses encore parler ! Ignores-tu donc l’énormité du crime que tu viens de commettre ? tu viens de tuer le favori de Priape, une oie dont toutes nos dames raffolaient[1] ! Et ne crois pas que ta faute soit une bagatelle : si les magistrats en étaient instruits, ils t’enverraient au gibet. Par l’effusion de ce sang, tu as profané ma demeure, pure, jusqu’à ce jour, de toute souillure. Sais-tu à quoi tu m’exposes par ce sacrilège ? qu’un ennemi me dénonce, et me voila chassée du sacerdoce. — Elle dit :

 
____Et de son front, blanchi par l’âge,
Furieuse, elle arrache un reste de cheveux,
De ses ongles crochus se meurtrit le visage ;
Et deux ruisseaux de pleurs s’échappent de ses yeux.
Tel, quand le tiède Auster, au sommet des montagnes,
Dissout la froide neige, un torrent orageux
Roule son onde impure à travers les campagnes :
____Ainsi les larmes à grands flots
____Inondaient sa face ridée ;
____Et sa poitrine soulevée
____Exhalait de bruyants sanglots.


Modérez vos cris, lui dis-je alors, et, pour une oie, je vous rendrai une autruche. — Tandis que je restais immobile de stupeur, la vieille, assise sur son lit, continuait à gémir sur la mort de son oie. Prosélénos survint, apportant l’argent nécessaire pour les frais du sacrifice. Elle s’informa d’abord de la cause de notre tristesse ; mais, dès qu’elle aperçut l’oie que j’avais tuée, elle se mit à pleurer plus fort que la prêtresse, et à s’apitoyer sur mon sort, comme si j’eusse tué mon père, et non une oie nourrie aux dépens du public. Excédé de ces ennuyeuses lamentations : — De grâce, leur dis-je, quand bien même je vous aurais battues, quand bien même j’aurais commis un homicide, ne pourrais-je pas expier mon crime à prix d’argent ? Eh bien, voici deux pièces d’or avec lesquelles vous pourrez acheter et des oies et des dieux. — A la vue de ce métal : — Pardonnez-moi, mon enfant, me dit Œnothée ; je n’étais inquiète que pour vous ; ne voyez dans tout ceci qu’une preuve de l’intérêt que je vous porte, et non l’intention de vous nuire. Je vais donc faire en sorte que cette affaire ne s’ébruite pas. Pour vous, priez seulement les dieux qu’ils vous pardonnent. —


Le riche ne craint point les fureurs de Neptune ;
Il dirige à son gré l’inconstante fortune.
Si Danaé, captive, est l’objet de ses feux,
Qu’il fasse briller l’or : soudain verrous et grille
Tomberont devant lui ; complaisant de sa fille,
Acrisius, alors, saura fermer les yeux.

Il est tout ce qu’il veut, déclamateur, poëte,
Philosophe, avocat ; enfin, Caton nouveau,
Il décide de tout, au sénat, au barreau[2].
C’est beaucoup ! dira-t-on. Non, chez nous tout s’achète. Quiconque a des écus, tout sourit à ses vœux ;
Et le sceptre puissant du souverain des dieux,
  C’est, croyez-m’en, la clef d’une cassette.


Œnothée cependant dispose à la hâte les apprêts du sacrifice : elle place sous mes mains une gamelle pleine de vin, y trempe des poireaux et du persil, me fait étendre les doigts, et les arrose de cette liqueur en guise d’eau lustrale. Ensuite, elle plonge dans le vin des avelines, en prononçant des paroles magiques ; et, selon qu’elles restent au fond du vase ou remontent à sa surface, elle en tire des pronostics. Mais je n’étais pas dupe de sa ruse : je savais bien que celles qui étaient vides et sans amandes surnageaient, tandis que celles qui étaient pleines et dont le fruit était intact retombaient au fond par leur propre poids. Alors, s’approchant de l’oie, elle l’ouvrit, et en tira le foie qui était parfaitement sain[3] : elle s’en servit pour me prédire mes destinées futures. Enfin, pour détruire jusqu’au moindre vestige de mon crime, elle coupa l’oie en morceaux, et les mit à la broche pour en faire, disait-elle, un splendide régal à celui que, l’instant d’avant, elle vouait à la mort. Cependant, mes deux vieilles buvaient à qui mieux mieux, et, joyeuses, dévoraient à belles dents cette oie, naguère la cause de tant de chagrins. Lorsqu’il n’en resta plus rien, Œnothée, à moitié ivre, se tourna vers moi, et me dit : — Il faut maintenant achever les mystères qui doivent rendre à vos nerfs toute leur vigueur.


CHAPITRE CXXXVIII.

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le saupoudre de poivre et de graine d’ortie pilée, détrempés d’huile, et me l’introduit par degrés dans l’anus. Puis, l’impitoyable vieille me bassine les cuisses de cette liqueur stimulante. Mêlant ensuite du cresson avec de l’aurone, elle m’en couvre la partie malade, et, saisissant une poignée d’orties vertes, m’en fouette à petits coups le bas-ventre. Cette opération me causait de cuisantes douleurs : pour m’y soustraire, je prends la fuite. Furieuses, les vieilles courent à ma poursuite, et, bien qu’étourdies par le vin et la débauche, elles prennent la même route que moi, et me suivent quelque temps dans les rues en criant : — Au voleur ! arrêtez le voleur ! — Je parvins cependant à leur échapper ; mais une course si rapide m’avait mis les pieds tout en sang. Dès que je pus regagner mon logis, épuisé de fatigue, je me jetai sur mon lit, mais je n’y pus trouver le sommeil. Tous les maux qui m’avaient accablé me revenaient à l’esprit ; et, me figurant que jamais existence n’avait été plus traversée que la mienne par les revers : La Fortune, disais-je, ma constante ennemie, avait-elle besoin de s’unir à l’Amour pour augmenter mes tourments ? Malheureux que je suis ! ces deux divinités, liguées contre moi, ont conjuré ma perte. L’Amour surtout, l’impitoyable Amour, ne m’a jamais épargné : amant ou aimé, je suis également en butte à ses rigueurs. Et maintenant ne voilà-t-il pas que Chrysis m’aime à la fureur, et me poursuit en tous lieux ! cette Chrysis, qui naguère fut auprès de moi l’entremetteuse de sa maîtresse, et qui alors me dédaignait comme un esclave, parce que j’en portais l’habit ; oui, cette même Chrysis qui avait tant d’éloignement pour ma condition servile, veut maintenant me suivre au péril de sa vie ; elle vient de me jurer, en me dévoilant la violence de sa passion, qu’elle s’attachait à moi comme mon ombre. Mais, elle a beau faire, je suis tout entier à Circé, et je méprise toutes les autres femmes. Et n’est-elle pas, en effet, le chef-d’œuvre de la nature ? Ariadne ou Léda eurent-elles jamais rien de comparable à tant de charmes ? Hélène et Vénus elle-même peuvent-elles lui être comparées ? Paris, juge du différend des trois déesses[1], s’il l’eût vue paraître auprès d’elles avec des yeux si resplendissants, lui eût sacrifié et son Hélène et les trois déesses. Oh ! que ne m’est-il permis du moins de lui ravir un baiser, de serrer dans mes bras ces formes célestes et ravissantes ! Peut-être alors je retrouverais toute ma vigueur, et mes organes, assoupis sans doute par quelque maléfice, se relèveraient brillants de force et de santé. Ses outrages ne peuvent me rebuter ; je ne me souviens plus des coups que j’ai reçus[2] : elle m’a chassé ; ce n’est qu’un jeu. Que je puisse seulement mériter ma grâce !


CHAPITRE CXXXIX.

Ces réflexions, jointes aux appas de Circé dont je jouissais en idée, avaient tellement échauffé mon imagination, que je foulais mon lit avec fureur, comme si j’eusse tenu dans mes bras l’objet de mes désirs ; mais tous ces mouvements furent encore sans effet. Cet acharnement du sort mit enfin ma patience à bout, et je me livrai aux plus violents reproches contre le malin génie qui sans doute m’avait ensorcelé. Enfin, mon esprit se calma ; et, cherchant alors des motifs de consolation parmi les héros de l’antiquité, qui, comme moi, avaient été en butte au courroux des dieux, je m’écriai :


Je ne suis pas le seul qu’un destin implacable
De ses coups redoublés sans cesse opprime, accable.
Avant moi, de Junon l’ordre capricieux
Força le grand Alcide à supporter les cieux ;
Victime, comme lui, de la déesse altière,
Pélias éprouva le poids de sa colère ;
Le vieux Laomédon, vaincu dans les combats,
Pour prix de son parjure, y trouve le trépas ;

Et Télèphe, innocent du crime qu’il expie[1],
De deux divinités assouvit la furie.
Près d’atteindre le bord qui sans cesse le fuit,
Ulysse, sur les mers, cherche en vain son Ithaque ;
Moi, jouet de Vénus et du dieu de Lampsaque,
Partout leur bras vengeur sur moi s’appesantit.


Torturé d’inquiétudes, je passai toute la nuit dans cette agitation. Au point du jour, Giton, informé que j’avais couché au logis, entra dans ma chambre, et se plaignit amèrement de mon libertinage. Á l’entendre, il n’était bruit dans toute la maison que du scandale de ma conduite. On ne me voyait, disait-il, que très-rarement à l’heure du service, et ce commerce clandestin finirait probablement par me porter malheur. Ces reproches me prouvèrent qu’il était instruit de mes affaires, et que quelqu’un sans doute était venu s’enquérir de moi pendant mon absence. Pour m’en assurer, je m’informai de Giton si personne ne m’avait demandé : — Non, pas aujourd’hui, répondit-il ; mais hier, une femme d’assez bonne mine est entrée chez nous : après s’être entretenue longtemps avec moi et m’avoir fatigué de ses questions, elle finit par me dire que vous aviez mérité d’être puni, et que vous subiriez le châtiment des esclaves, si la partie lésée persévérait dans sa plainte. — Cette nouvelle me mit au désespoir, et je me répandis de nouveau en imprécations contre la Fortune. Je n’étais pas au bout de mes invectives, lorsque Chrysis entra, et, me serrant dans ses bras avec la plus tendre effusion : — Enfin je te tiens[2], me dit-elle ; je te trouve dans l’état où je te voulais ! Polyænos, mon âme ! mon bonheur ! tu ne pourras éteindre le feu qui me dévore qu’avec le plus pur de ton sang. — L’emportement de Chrysis me mettait dans le plus grand embarras ; et j’eus recours, pour l’éloigner, aux plus douces protestations : car je craignais que le bruit que faisait cette folle ne vînt aux oreilles d’Eumolpe, qui, depuis sa prospérité, nous traitait avec l’orgueil d’un maître. Je mis donc tous mes soins à calmer les transports de Chrysis : je feignis de répondre à son amour ; je lui tins les plus tendres propos ; enfin, je dissimulai si bien, qu’elle me crut sérieusement épris de ses charmes. Alors je lui représentai les dangers auxquels nous serions exposés tous deux, si on la surprenait dans ma chambre ; je lui peignis Eumolpe comme un maître qui punissait avec rigueur la moindre peccadille. Á ces mots, elle s’empressa de partir, et d’autant plus vite, qu’elle vit revenir Giton, qui était sorti de ma chambre un moment avant son arrivée. Elle venait de me quitter, lorsqu’un des nouveaux valets d’Eumolpe accourut, et m’apprit que son maître était furieux de ce que je n’avais pas fait mon service depuis deux jours, ajoutant que je ferais sagement de préparer quelque excuse plausible pour me justifier : car, disait-il, il est fort douteux que sa colère se calme avant de vous avoir fait donner la bastonnade. Giton me trouva si triste, si consterné de cette menace, qu’il ne me dit pas un mot de Chrysis, et ne me parla que d’Eumolpe : il me conseilla de ne pas prendre avec lui l’affaire au sérieux, mais de la tourner en plaisanterie. Je profitai de son avis, et j’abordai le patron avec un visage si riant, que son accueil, loin d’être sévère, fut on ne peut plus gai. Il me plaisanta sur mes bonnes fortunes, me fit des compliments sur ma bonne mine et sur ma tournure, dont toutes les dames raffolaient : — Je n’ignore pas, ajouta-t-il, qu’une de nos beautés se meurt d’amour pour toi, mon cher Encolpe : cela peut un jour nous être utile en temps et lieu. Courage ! joue bien ton rôle d’amoureux ; de mon côté, je soutiendrai le mien jusqu’au bout.


CHAPITRE CXL.

Il parlait encore, quand nous vîmes entrer une dame des plus respectables : Philumène était son nom. Dans sa jeunesse, elle avait spéculé sur ses charmes pour extorquer plusieurs successions[1] ; mais alors, vieille et fanée, elle introduisait son fils et sa fille auprès des vieillards sans héritiers, et, se succédant ainsi à elle-même, elle continuait à exercer son honnête commerce. Elle vint donc trouver Eumolpe, et recommanda à sa prud’homie et à sa bonté ces enfants, son unique espérance. Á l’entendre, Eumolpe était l’homme du monde le plus capable de donner sans cesse de sages instructions à la jeunesse. Elle finit en disant qu’elle laissait ses enfants dans la maison d’Eumolpe, pour qu’ils écoutassent ses leçons, ajoutant que c’était le plus bel héritage qu’elle pût leur léguer. Ce qui fut dit fut fait : elle laissa dans la chambre une fort belle fille et un jeune adolescent, son frère, et sortit sous prétexte d’aller au temple faire des vœux pour son bienfaiteur. Eumolpe, si peu délicat sur cet article, que, malgré mon âge, il eût fait de moi son mignon, ne perdit pas de temps, et invita la jeune fille à un combat amoureux. Mais, comme il s’était donné à tout le monde pour un homme atteint de la goutte et d’une paralysie lombaire, il courait risque, s’il ne soutenait pas son imposture, de renverser notre plan de fond en comble. Pour ne pas se démentir, il pria la jeune fille d’avoir la complaisance de jouer le rôle de l’homme, en se plaçant sur lui ; ensuite il ordonna à Corax de se glisser sous le lit où il était couché, de s’appuyer les deux mains contre terre, et de remuer son maître avec ses reins. Corax obéit, et, par des secousses lentes et régulières, répondit aux mouvements de la jeune fille. Mais, lorsque le moment de la jouissance approcha, Eumolpe cria de toutes ses forces à Corax de redoubler de vitesse. Á voir le vieillard ainsi balancé entre son valet et sa maîtresse, on eût dit qu’il jouait à l’escarpolette. Nous éclations de rire, et Eumolpe partageait notre gaîté, ce qui ne l’empêcha pas de courir deux fois la même carrière. Quant à moi, ne voulant pas laisser mes facultés se rouiller, en restant témoin inactif d’un si doux jeu, j’avisai le frère de cette jeune fille qui regardait avidement, à travers la cloison, l’exercice gymnastique de sa sœur, et je m’approchai de lui pour voir s’il était disposé à se laisser faire. En garçon bien appris, il se prêta de bonne grâce à toutes mes caresses ; mais un dieu jaloux s’opposait encore à mon bonheur. Cependant ce nouvel échec m’affligea moins que les précédents ; car, un instant après, je sentis renaître ma vigueur. Fier de cette découverte : — Les dieux, m’écriai-je, m’ont restitué toutes les puissances de mon être. Sans doute Mercure, qui conduit les âmes au Tartare et les en ramène, m’a, dans sa bonté, rendu ce qu’une main hostile m’avait ravi, pour vous convaincre que je suis plus heureusement partagé que Protésilas ou tout autre héros de l’antiquité[2]. — A ces mots, je relève ma robe, et je me montre à Eumolpe dans toute ma gloire. Il en fut d’abord épouvanté ; puis, pour s’assurer davantage de la réalité, il caressa de l’une et l’autre main ce présent des dieux. Cette merveilleuse résurrection nous mit en belle humeur, et nous rîmes beaucoup du sage discernement[3] de Philumène, qui, dans l’espoir d’un riche héritage, nous avait livré ses enfants, dont l’expérience précoce dans cet honnête métier ne devait cette fois lui être d’aucun profit. Cet infâme manège pour séduire les vieillards me conduisit à réfléchir sur notre situation présente, et, trouvant l’occasion propice pour en raisonner avec Eumolpe, je lui représentai que les trompeurs se prennent souvent dans leurs propres pièges : — Toutes nos démarches, lui dis-je, doivent être réglées par la prudence. Socrate, le plus sage des mortels, au jugement des dieux et des hommes, se glorifiait souvent de n’avoir jamais jeté les yeux dans une taverne, et de ne s’être jamais hasardé dans une assemblée trop nombreuse : tant il est vrai que rien n’est plus utile que de consulter la sagesse en toute chose ! Cela est d’une vérité incontestable ; et ce qui ne l’est pas moins, c’est qu’il n’y a personne qui coure plus promptement à sa perte que celui qui spécule sur le bien d’autrui. En effet, quels seraient les moyens d’existence des vagabonds et des filous, s’ils ne jetaient en guise d’hameçons, à la foule qu’ils veulent duper, des bourses et des sacs d’argent bien sonnants ? Les animaux se laissent amorcer par l’appât de la nourriture, et les hommes par celui de l’espérance ; mais il faut pour cela qu’ils trouvent quelque chose à mordre. Ainsi les Crotoniates nous ont hébergés jusqu’à ce jour de la manière la plus splendide. Mais on ne voit point arriver d’Afrique ce vaisseau chargé d’argent et d’esclaves que vous leur aviez annoncé. Les ressources de nos héritiers s’épuisent, leur libéralité se refroidit. Je me trompe fort, ou la Fortune commence à se lasser des faveurs dont elle nous a comblés.


CHAPITRE CXLI.

J’ai inventé, dit Eumolpe, un expédient qui mettra dans un grand embarras ces coureurs d’héritages. — En même temps il tira de sa valise les tablettes où étaient consignées ses dernières volontés, qu’il nous lut en ces termes : — Tous ceux qui sont couchés sur mon testament, à l’exception de mes affranchis, ne pourront toucher leurs legs que sous la condition expresse de couper mon corps en morceaux, et de le manger en présence du peuple assemblé. Cette clause n’a rien qui doive tant les effrayer ; car il est à notre connaissance qu’une loi, encore en vigueur chez certains peuples, oblige les parents d’un défunt à manger son corps ; et cela est si vrai, que, dans ces pays, on reproche souvent aux moribonds de gâter leur chair par la longueur de leur maladie. Cet exemple doit engager mes amis à ne point se refuser à l’exécution de ce que j’ordonne, mais à dévorer mon corps avec un zèle égal à celui qu’ils mettront à maudire mon âme. — Tandis qu’il lisait les premiers articles, quelques-uns de nos héritiers, les plus assidus auprès d’Eumolpe, entrèrent dans la chambre, et, lui voyant son testament à la main, le prièrent instamment de leur permettre d’en entendre la lecture : il y consentit aussitôt, et le lut d’un bout à l’autre. Mais ils firent triste mine, lorsqu’ils entendirent la clause formelle qui les obligeait à manger son cadavre. Cependant la grande réputation de richesse dont jouissait Eumolpe aveuglait tellement ces misérables, et les tenait si rampants devant lui, qu’ils n’osèrent se récrier, contre cette condition inouïe jusqu’alors. L’un d’eux, nommé Gorgias, déclara même qu’il était prêt à s’y soumettre, pourvu que le legs ne se fît pas attendre longtemps. — Je ne doute pas, reprit Eumolpe, de la complaisance de votre estomac : une heure de dégoût, largement compensée par l’espoir d’une longue suite de bons repas, me répond de sa docilité ; vous n’avez qu’à bien fermer les yeux, et à vous figurer qu’au lieu des entrailles d’un homme vous mangez un million de sesterces. Ajoutez à cela que nous trouverons quelque assaisonnement pour corriger le goût d’un pareil mets : car il n’y a pas de viandes qui, par elles-mêmes ; excitent notre appétit ; mais la manière de les préparer les déguise si bien, que notre estomac s’en arrange. Pour prouver la vérité de cette assertion, je puis vous citer l’exemple des Sagontins, qui, assiégés par Annibal, se nourrirent de chair humaine ; et cependant ils n’avaient pas de succession à espérer. Les Pérusiens, réduits à une extrême disette[1], en firent autant, sans autre but, en mangeant leurs compatriotes, que de s’empêcher de mourir de faim. Lorsque Scipion prit Numance, on trouva dans cette ville des enfants à moitié dévorés sur le sein de leurs mères. Enfin, comme le dégoût qu’inspire la chair humaine provient uniquement de l’imagination, vous ferez tous vos efforts pour triompher de cette répugnance, afin de recueillir les legs immenses dont je dispose en votre faveur. — Eumolpe débitait ces révoltantes nouveautés avec si peu d’ordre et de suite, que nos héritiers en herbe commencèrent à douter de la réalité de ses promesses. Dès ce moment, ils épièrent de plus près nos paroles et nos actions ; cet examen accrut leurs soupçons, et bientôt ils furent convaincus que nous étions des vagabonds et des escrocs. Alors ceux qui s’étaient mis le plus en dépense pour nous faire accueil résolurent de se saisir de nous et de nous punir selon nos mérites. Heureusement Chrysis, qui était de toutes ces intrigues, m’avertit des intentions des Crotoniates à notre égard. Cette nouvelle m’effraya tellement, que je m’enfuis sur-le-champ avec Giton, abandonnant Eumolpe à son mauvais destin. Á quelques jours de là, j’appris que les Crotoniates, indignés que ce vieux fourbe eût vécu si longtemps en prince à leurs dépens, le traitèrent à la mode de Marseille[2]. Pour comprendre ceci, vous saurez que toutes les fois que cette ville était désolée par la peste, un de ses plus pauvres habitants se dévouait pour le salut de tous, à la condition d’être nourri pendant une année entière des mets les plus délicats aux frais du public. Ce terme expiré, on lui faisait faire le tour de la ville, couronné de verveine et vêtu de la robe sacrée ; on le chargeait de malédictions, pour faire retomber sur sa tête tous les maux de la ville, et, du haut d’un rocher, on le précipitait dans la mer.


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Notes


CHAPITRE LXXX. 1 Intorto circa brachium pallio.— Ferrarius (de Re vestiaria, liv. I, ch. 5) nous apprend que c’était la coutume des Romains, lorsqu’ils se préparaient à un combat imprévu, ou lorsqu’ils n’avaient pas eu le temps de prendre leurs armes défensives, de s’entourer le bras gauche de leur manteau, en guise de bouclier. On en voit un exemple dans César, Guerre civile, livre I : Reliqui coeunt inter se, et, repentino periculo exterriti, sinistras sagis involvunt, gladios distringunt, atque ita se a cetratis equitibusque defendunt, castrorum propinquitate confisi ; et dans Valerius Flaccus ; livre III, vers 118 :

 
Linquit et undantes mensas infectaque pernox
Sacra Medon, chlamys imbelli circumvenit ostro
Torta manum, strictoque vias praefulgurat ense.

2 Grex agit in scena mimum. — Que diraient les artistes dramatiques de notre siècle (remarquez bien que je ne me sers pas du mot de comédiens), s’ils venaient, ce qui n’est pas probable, à jeter les yeux sur ce passage où Pétrone, en parlant des acteurs de son temps, se sert de l’expression grossière grex, troupe, troupeau : il y aurait de quoi faire jeter les hauts cris, même aux artistes funambules. Il est bien vrai que, sous Louis XIV, on disait la troupe de Molière, et que l’auteur du Tartufe, qui était comédien lui-même, ne s’en offensait pas. Mais nous avons changé tout cela ; et maintenant on dit : une compagnie, une société d’artistes dramatiques : ce qui ne veut pas dire que ces messieurs et ces dames aient plus de mérite que les comédiens du temps de Molière. Non, sans doute, mais ils ont gagné en considération ce qu’ils ont perdu en talent : c’est encore un perfectionnement.

A propos de ce passage : Grex agit in scena mimum, nous croyons devoir relever l’erreur où sont tombés plusieurs interprètes d’Horace, qui prétendent que les mimes de l’antiquité étaient une espèce de comédie jouée par un seul acteur. Si ces mots de Pétrone : Grex agit mimum, ne suffisaient pas pour prouver le contraire, nous pourrions citer plusieurs autres autorités non moins imposantes, et entre autres ce vers d’Horace lui-même, livre I, épître 18 :

.   .   .   .   .   Vel partes mimum tractare secundas.

CHAPITRE LXXXI. 1 Menelaus etiam antescholanus. — Les savants sont divisés sur la véritable signification de ce mot antescholanus : les uns en font une espèce de sous-maître, de répétiteur ; d’autres, et Gonsallo de Salas est de ce nombre, n’y voient qu’un inspecteur, un gardien du proscholium, vestibule des écoles publiques, qui n’était séparé que par un rideau du lieu où se tenait l’auditoire. Les élèves, avant de se présenter devant le professeur, devaient s’y arrêter pour composer leur visage et leur maintien, ce dont ils étaient avertis par leproscholuschargé de ce soin.

CHAPITRE LXXXII. 1 In exercitu vestro phœcasiati milites ambulant ? — Le phœcasion était un soulier blanc, dont la mode était venue des Grecs, et que portaient les prêtres, les courtisans et les baladins. Du reste, cette scène, entre Encolpe et ce soldat matamore, est d’un naturel exquis. Il est impossible de peindre d’une manière plus vraie les transes d’un poltron qui veut faire le brave.

CHAPITRE LXXXIII. 1 Etiam animorum esse picturam. — Le plus grand mérite de la peinture et de la sculpture a toujours été, non pas simplement de rendre exactement la forme des objets, mais d’animer les personnages que l’on représente de façon à faire croire à leur existence réelle. C’est ce qui a fait dire à Virgile, en parlant des statues de bronze, spirantia œra. Pline rapporte un exemple remarquable d’un peintre qui excellait à donner l’expression de la nature à ses figures : Æqualis ejus fuit Aristides Thebanus. Is omnium primus animum pinxit, et sensus omnes expressit, quos vocant Græci ebè ; item perturbationes, durior paulo in coloribus. Hujus pictura est, oppido capto ad matris mo-rientis e vulnere mammam adrepens infans : intelligitur sentire mater et timere ne, emortuo lacte, sanguinem infans lambat, etc.

2 Si modo coronis aliquid credendum est. — On n’a jamais donné de couronnes publiques aux poëtes, pour prix de leurs ouvrages, avec plus de magnificence que du temps de Domitien et de Néron. Ce dernier prince les briguait avec beaucoup d’avidité, au rapport de Tacite et de Suétone. On comptait jusqu’à sept sortes de ces couronnes. La première se nommait querna, de chêne ; elle se donnait in Capitolino certamine, parce que le chêne était consacré à Jupiter Capitolin. Martial, livre IV, épigramme 45, s’écrie :

O cui tarpeias licuit contingere quercus,
  Et meritas prima cingere fronde comas !

La deuxième, oleacea, qui fut instituée en l’honneur de Minerve, à qui l’olivier était dédié : on la recevait in Albano certamine. Voyez Suétone, dans la Vie de Domitien. La troisième, palmea, était composée de branches de palmier, nouées avec des rubans de diverses couleurs ; ce qui lui faisait donner l’épithète de lemniscata. Ausone dit à ce sujet :

Et quæ jam dudum tibi palma poetica pollet
  Lemnisco ornata est, quo mea palma caret,

La quatrième, laurea : on en couronnait aussi les empereurs ; ce qui a inspiré à Stace cette pensée ingénieuse pour flatter Domitien :

At tu, quem longe primum stupet itala virtus
Graiaque, cui geminae florent vatumque ducumque
Certatim laurus, olim dolet altera vinci.
___________(Achilleidoslib. 1, v. 14. )


La cinquième, ex edera. Pline en parle, livre XVI, chapitre 62 : Alicui et semen nigrum, alii crocatum : cujus coronis poetœ utuntur, foliis minus nigris. D’où Ovide (Art d’aimer,liv. III, v. 411), se plaignant que les Muses sont délaissées et sans honneur :

Nunc ederae sine honore jacent.   .   .   .   .   .

La sixième, myrtea. C’était avec raison qu’on couronnait les poëtes élégiaques et lyriques du myrte consacré à Vénus ; ce qui a fait dire à Stace, livre I, silve 2 :

.   .   .   .   .   .Mitisque incedere vates
Maluit, et nostra laurum subtexere myrto.

Enfin la septième, ex apio, d’ache, espèce de grand persil. Dans son commentaire sur ces vers de 15 sixième églogue de Virgile :

Ut linus haec illi divino carmine pastor,
Floribus atque apio crines ornatus amaro,
Dixerit.   .   .   .


Servius nous apprend qu’on décernait cette couronne dans les jeux Néméens, qui furent institués en l’honneur du poëte Archemorus. Ju-vénal (sat. VIII, v. 224) adresse à Néron le reproche d’avoir brigué la couronne d’ache :

Quid Nero tam saeva crudaque tyrannide fecit ? Haec opera atque hae sunt generosi principis artes, Gaudentis faedo peregrina ad pulpita saltu Prostitui, graiaeque apium meruisse coronae.


Dans les jeux publics, le même poëte pouvait remporter plusieurs cou-ronnes ; Stace en obtint trois aux jeux Albins. Une ancienne inscription, recueillie par Gruter, nous apprend qu’un enfant de treize ans obtint la couronne décernée aux poëtes dans les jeux Capitolins. Voici cette inscription :

L. VALERIO. PUDENT.
HIC. QUUM. ESSET. ANNORUM. XIII.
ROMAE.
CERTAMINE. JOVIS. CAPITOLINI.
LUSTRO. SEXTO.
CLARITATE. INGENII.
CORONATUS. EST INTER. POETAS. LATINOS.
OMNIBUS. SENTENTIIS. JUDICUM.

3 Quare ergo, inquis, tam male vestitus es ? — On trouve un passage semblable dans Martial, livre VI, épigramme 82 :

Subrisi modice, levique nutu ;
Me, quem dixerat esse, non negavi.
Cur ergo, inquit, habes malas lacernas ?
Respondi : Quia sum malus poeta.

Ces plaisanteries sur la misère des gens de lettres sont maintenant usées et rebattues, et ne trouvent plus guère d’applications dans notre siècle, où tout homme doué d’un talent, même médiocre, tire presque toujours un parti avantageux de son travail. On a d’ailleurs justement blâmé dans Boileau ce sarcasme cruel sur la pauvreté d’un mauvais poëte :

Tandis que Colletet, crotté jusqu’à l’échine,
S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

4 Et qui sollicitat nuptas, ad praemia peccat. —Comme l’adultère était puni de mort chez les Romains, les femmes mariées payaient souvent leurs amants pour les engager au secret. Cette loi est encore en usage chez plusieurs peuples modernes. Du reste, il n’y avait que l’adultère et le viol qui fussent si sévèrement punis ; tout autre genre de prostitution était toléré, on pourrait presque dire encouragé, comme le montre ce passage de saint Jérôme :Apud illos viris impudicitiœ frena laxan-tur, et solo stupro atque adulterio condemnato, passim per lupanaria, et ancillulas libido permittitur, quasi culpam faciat dignitas, non voluntas.Pétrone s’élève encore plus loin contre cet infâme commerce des hommes qui faisaient payer leurs caresses :

Scribit amatori meretrix ; dat adultera nummos.

CHAPITRE LXXXV. 1 In Asiam quum a quœstore essem stipendio edu-ctus. — On ne peut nier que cette aventure du poëte Eumolpe ne soit racontée avec beaucoup d’esprit et d’agrément ; mais quelles mœurs, grands dieux ! quelle profonde dépravation dans cet homme qui, ayant reçu l’hospitalité dans une maison, cherche, par tous les moyens possibles, à corrompre le fils de son hôte, et abuse d’une manière infâme de la confiance de ses parents, qui, dupes de son air sévère et de ses chastes discours, l’ont chargé de voilier sur l’éducation de leur enfant ! Qu’Encolpe raconte ses honteuses amours avec Giton, on le conçoit : l’auteur, dès les premières lignes de cet ouvrage, nous a représenté son héros comme un aventurier souillé de toute espèce d’infamies, et de la part duquel on doit s’attendre à tout ; mais qu’Eumolpe, un poëte de quelque mérite, dans la bouche duquel Pétrone place ses plus beaux vers, le poëme de la Guerre civile ; qu’un vieillard se vante, en plaisantant, d’avoir violé les plus saintes lois de l’hospitalité, c’est ce que je ne pourrais pardonner à Pétrone, si je ne savais que ce qui, dans nos mœurs, serait monstrueux, semblait aux Romains tout simple, tout naturel. Preuve nouvelle des immenses services rendus à l’humanité par le christianisme. Du reste, je partage entièrement l’avis de Saint-Évremond, qui a réfuté, d’une manière très-ingénieuse, les auteurs qui ont fait l’éloge de la morale du Satyricon. Saint-Évremond s’était montré l’admirateur passionné du style et de l’esprit de Pétrone ; mais son enthousiasme, comme on va le voir, ne lui fermait pas les yeux sur l’immoralité de ses personnages. Le passage dont il s’agit est écrit avec tant de grâce, qu’on me saura gré de le mettre ici sous les yeux du lecteur, malgré son étendue :

« Je ne suis pas de l’opinion de ceux qui croient que Pétrone a voulu reprendre les vices de son temps ; je me trompe, ou les bonnes mœurs ne lui ont pas tant d’obligation. S’il avait voulu nous laisser une morale ingénieuse dans la description des voluptés, il aurait tâché de nous en donner quelque dégoût ; mais c’est là que paraît le vice avec toutes les grâces de l’auteur ; c’est là qu’il fait voir, avec le plus grand soin, l’agrément et la politesse de son esprit. S’il avait eu dessein de nous instruire par une voie plus fine et plus cachée que celle des préceptes, pour le moins verrions-nous quelque exemple de la justice divine et humaine sur ses débauchés. Tant s’en faut : le seul homme de bien qu’il introduit, le pauvre Lycas, marchand de bonne foi, craignant bien les dieux, périt misérablement dans la tempête au milieu de ces corrompus qui sont conservés. Encolpe et Giton s’attachent l’un avec l’autre pour mourir plus étroitement unis, et la mort n’ose toucher à leurs plaisirs. La voluptueuse Tryphène se sauve avec toutes ses hardes dans un esquif. Eumolpe fut si peu ému du danger, qu’il avait le loisir de faire quelques épigrammes. Lycas, le pieux Lycas appelle inutilement les dieux à son secours ; à la honte de leur providence, il paye ici pour tous les coupables. Si l’on voit quelquefois Encolpe dans les douleurs, elles ne lui viennent point de son repentir ; il a tué son hôte, il est fugitif ; il n’y a sorte de crimes qu’il n’ait commis : grâce à la bonté de sa conscience, il vit sans remords. Ses larmes, ses regrets ont une cause bien différente : il se plaint de l’infidélité de Giton qui l’abandonne ; son désespoir est de se l’imaginer dans les bras d’un autre qui se moque de la solitude où il est réduit. Tous les crimes lui ont succédé heureusement, à la réserve d’un seul qui lui a véritablement attiré une punition ; mais c’est un péché pour qui les lois divines et humaines n’ont point ordonné de châtiment. Il avait mal répondu aux caresses de Circé ; et, à la vérité, son impuissance est la seule faute qui lui ait fait de la peine. Il avoue qu’il a failli plusieurs fois, mais qu’il n’a jamais mérité la mort qu’en cette occasion. Bientôt il retombe dans le même crime, et reçoit le supplice mérité avec une parfaite résignation. Alors il rentre en lui-même et reconnaît la colère des dieux ; il se lamente du pitoyable état où il se trouve ; et, pour recouvrer sa vigueur, il se met entre les mains d’une prêtresse de Priape, avec de très-bons sentiments de religion, mais, en effet, les seuls qu’il paraisse avoir dans toutes ses aventures. Je pourrais dire encore que le bon Eumolpe est couru des petits enfants quand il récite ses vers ; mais quand il corrompt son disciple, la mère le regarde comme un philosophe ; et, couché dans une même chambre, le père ne s’éveille pas. Tant le ridicule est sévèrement puni chez Pétrone, et le vice heureusement protégé ! Jugez par là si la vertu n’a pas besoin d’un autre orateur pour être persuadée. Je pense qu’il était du sentiment de Beautru : qu’honnête homme et bonnes mœurs ne s’accordent pas ensemble. » (Dissertation sur Pétrone.)

CHAPITRE LXXXVIII. 1 Et Chrysippus… ter helleboro animum detersit. — Chrysippe, fils d’Apollonius de Tarse, fut un philosophe stoïcien qui excella surtout dans la dialectique. Diogène Laërce rapporte qu’il composa soixante-quinze volumes, et Pétrone dit qu’il prit trois fois de l’ellébore. Les anciens philosophes croyaient que cette herbe était salutaire à l’esprit, comme le tabac des modernes. Valère Maxime (liv. II, chap. 8) rapporte que Carnéade en usait beaucoup. Le meilleur croissait dans l’île d’Anticyre. De là vient qu’anciennement on disait, par raillerie, d’un homme qui faisait quelque extravagance, naviget Anticyram. L’ellébore dont les anciens se servaient était l’ellébore blanc, ou veratrum ; en français, viraire ; c’est un purgatif très-violent.

2 Lysippum, statuœ unius lineamentis inhœrentem.— Lysippe fut, au rapport des anciens historiens, le plus célèbre sculpteur qui ait jamais existé. Quintilien rapporte qu’on a vu de lui jusqu’à cent dix ouvrages ; ce qui semblerait contredire ce que Pétrone dit ici : Statuœ unius lineis inhœrentem inopia extinxit. Alexandre le Grand faisait tant de cas de cet excellent artiste, qu’il fit une ordonnance par laquelle il défendait à tout autre sculpteur que Lysippe de faire sa statue, et à tout autre qu’Apelles de le peindre ; ce qu’Horace rappelle très-spirituellement à Auguste, dans son épître 1re du livre II :

Edicto vetuit ne quis se, praeter Apellem,
Pingeret, aut alius Lysippo duceret æra,
Fortis Alexandri vultum simulantia

CHAPITRE XC. 1 Lapides in Eumolpum recitantem miserunt. — Gonsalle de Salas compare ici très-plaisamment le poëte Eumolpe, à la tête duquel les pierres volent sitôt qu’il commence à réciter ses vers, à cet Amphion qui faisait mouvoir les pierres aux accents de sa voix, comme le dit Horace dans son Art poétique(v. 393) :

Dictus et Amphion, thebanae conditor arcis,
Saxa movere sono testudinis, et prece blanda
Ducere quo vellet.   .   .   .   .   .  


C’était une coutume barbare, sans doute, mais assez fréquente chez les anciens, lorsqu’ils étaient réunis au théâtre, de lancer des pierres à la tête des mauvais poëtes, comme ils jetaient des couronnes de fleurs à ceux dont les ouvrages obtenaient leur approbation.

2 Immo, inquam ego, si ejuras hodiernum bilem, una cœnabimus. —Pétrone a représenté très-plaisamment, sous le personnage d’Eumolpe, ces poëtes qui ont la manie de réciter leurs vers à tout venant et partout, au bain, à la promenade, à table.

CHAPITRE XCI. 1 Video Gitona, cum linteis et strigilibus. — Le strigile ou racloir, en usage dans les bains des anciens pour masser, était une petite ratissoire en forme de serpette, mais sans tranchant, dont on se servait pour faire tomber la sueur, et en même temps la crasse qui était sur le corps.

CHAPITRE XCII. 1 Ipsum hominem laciniam fascini crederes.— Mot à mot : Vous eussiez dit que cet homme n’était que le bord d’un phallus ; c’est-à-dire que l’homme semblait attaché à la verge, plutôt que la verge à l’homme. C’est dans ce sens que Catulle a dit :

Non homo, sed vere mentula magna, minax.

2 Ne mea quidem vestimenta ab officioso recepissem. — Dans les premiers temps de la puissance romaine, on avait établi dans les bains publics des officiers nommés capsarii, pour garder les habits de ceux qui venaient se baigner. Ensuite la république ayant perdu sa liberté avec son respect pour les moeurs, on confia ce soin à de jeunes garçons d’un extérieur agréable, qu’au rapport de Sénèque le Rhéteur on nomma officiosi, en raison de leur complaisance à se prêter aux goûts lascifs des baigneurs.

3 Tanto magis expedit, inguina, quam ingenia fricare. — Il y a ici un jeu de mots intraduisible en français, qui consiste dans le rapprochement de ces mots inguina, ingenia.

CHAPITRE XCIII. 1 Ultimis ab oris Attractus scarus. — Le latin dit que la sargue était attirée à Rome des extrémités du monde, parce que ce poisson était très-rare. On le faisait venir de la mer Carpathienne, avant qu’un certain Optatus, affranchi de Tibère, qui avait le commandement de l’armée navale sur la côte d’Ostie, en fît apporter un très-grand nombre qu’on jeta dans la mer de Toscane. L’empereur ayant ordonné qu’on rejetât tous ceux que l’on pêcherait, il s’en trouva quelque temps après une fort grande quantité, particulièrement vers la Sicile, où ils avaient été inconnus jusqu’alors. Pline le Naturaliste dit que ce poisson vit d’herbes, et rumine comme le boeuf.

2 Amica vincit Uxorem. — Ovide donne la raison de cette préférence dans son Art d’Aimer, livre III, vers 585 :

Hoc est, uxores quod non patiatur amari :
  Conveniunt illas, quum voluere, viri ;


et un peu plus loin, vers 603 :

Quae vehit ex tuto minus est accepta voluptas.

3 Rusa cinnamum veretur. — La cinnamome est un arbuste odoriférant, de la famille du cannelier ; les anciens liraient de son suc un parfum très-rare et très-estimé, dont Martial (liv. IV, épigr. 13) parle en ces termes :

Tam bene rara suo miscentur cinnama nardo.


Quant aux roses, elles étaient si communes en Italie, qu’au rapport de Servius, dans son commentaire sur le livre IV des Géorgiques, il y avait une ville en Calabre où l’on faisait deux fois l’an la récolte des roses ; c’est probablement la ville de Pœstum, que Virgile, pour cette raison, appelle biferum. A moins qu’il ne soit ici question de cette espèce de roses qu’on appelle remontantes, et qui fleurissent plusieurs fois l’an.

CHAPITRE XCIV. 1 Raram facit mixturam cum sapientia forma. — Virgile exprime ainsi la même pensée :

Gratior est pulchro veniens in corpore virtus.


Et Juvénal :

.   .   .   .   .   Rara est concordia formae
Atque pudicitiae ?   .   .   .  

2 Et jam semicinctio stanti ad parietem spondae me junxeram. — Le semicinctium était une espèce de demi-ceinture. Saint Isidore (liv. XIX, chap. 33 des Origines) dit, en parlant des différentes espèces de ceintures en usage chez les anciens : Cinctus est lata zona, et ex utrisque minima cingulum. Quant à sponda, c’est le bois du lit qu’Encolpe avait dressé debout, le long de la muraille, et auquel il avait attaché sa ceinture pour se pendre.

3 Mercenario Eumolpi novaculam rapit. —Il ne faut pas confondre, dans les auteurs latins, mercenarius avec servus : mercenarius, a mercede, était un homme libre qui se louait comme valet à un autre homme, moyennant une récompense convenue. Celui-ci, dont le nom était Corax ; comme on le verra plus loin, a bien soin de rappeler à son maître qu’il est né libre : Quid vos, inquit, me jumentum putatis esse, aut lapidariam navem ? hominis operas locavi, non caballi ; nec minus liber sum quam vos, etsi pauperem pater me reliquit.

CHAPITRE XCV. 1 Sciatis, non viduœ hanc insulam esse. — C’est ici le lieu de bien préciser le sens de ces mots insula, insularii, qui se représenteront plusieurs fois dans la suite. Insula ne signifie pas une île, dans le sens ordinaire, mais une maison isolée, dont les murs ne tiennent à aucune maison voisine, et qui, par cette raison, forme une espèce d’île ou d’oasis dans une ville ou un village. C’est l’explication que Festus donne de ce mot : Insulœ dictae proprie, quœ non junguntur, parietibus cum vicinis, circuituque publico, vel privato cinguntur. Tacite (Moeurs des Germains,chap. 16) : Suam quisque domum spatio circumdat, nullis cohaerentibus œdificiis, more insularum ; et Donat dans son commentaire sur ce passage des Adelphes de Térence, acte IV, se. 2 :

Id quidem angiportum,


dit : Domos, vel portus, vel insulus, veteres dixerunt. Ces maisons isolées étaient beaucoup plus communes à Rome que les maisons mitoyennes avec d’autres. Les Pères de l’Église donnent également le nom d’insulæ aux églises, parce qu’elles étaient nécessairement séparées de toutes les demeures voisines. Insula signifie aussi un quartier isolé des autres par les rues environnantes.

2 Insularii, dont il est question un peu plus loin, signifie par cette raison, non pas simplement les habitants d’une maison de cette nature, mais ceux qui en occupaient une partie à titre de location. D’insula on a fait insulare, d’où vient notre verbe françaisisoler.

3 Ille, tot hospitum potionibus ebrius, urceolum fictilem in Eumolpi ca-put juculatus est. — Burmann lit : Ille tot hospitum potionibus dives ; ce qui n’offre aucun sens, car la richesse de cet aubergiste n’a aucun rapport avec la rixe qui s’élève entre lui et le poëte Eumolpe. Nodot, Tornaesius, Patisson et Puteanus, auxquels il faut joindre Erhard, Richard de Bourges et plusieurs autres commentateurs, lisent : Ille tot hospitum potationibus liberum fictilem urceolum, et ils expliquent les mots liberum fictilem urceolum, par une cruche de terre vide, ou vidée par les nombreuses libations des hôtes de Manicius. Ce sens est plus raisonnable ; mais tous les manuscrits portent liber, et non pas liberum, ce qui est bien différent. Ne pourrait-on pas, dans ce cas, entendre par liber potationibus hospitum, un homme échauffé, rendu libre dans ses propos et dans ses actions par les nombreuses rasades qu’il avait bues avec ses hôtes ? Je conviens que le mot liber est très-rarement employé dans ce sens. Par ces motifs, j’ai pensé que quelque copiste, voyant sur un ancien manuscrit le mot ebrius a demi effacé, aura lu liber. Dans tous les cas, ebrius a plus de rapport avec liber que le dives de Burmann.

4 Anus... soleis ligneis imparibus imposita. — Sans doute cette vieille servante était boiteuse ; c’est du moins ce que l’on peut inférer de ces mots soleis imparibus imposita.

CHAPITRE XCVI. 1 Caput miserantis stricto acutoque articulo percussi. — C’est ce que les Latins appelaient talitrum, et nous chiquenaude. C’était un châtiment qu’on infligeait aux enfants et aux esclaves. Cependant Gonsalle de Salas et Burmann, dans leurs notes, le traduisent en grec par le mot kondulos, qui signifie un coup de poing. Je pencherais assez pour ce sens ; car il ne me paraît pas naturel que Giton, âgé de seize ans, comme nous le verrons bientôt, pleurât pour une chiquenaude.

2 Procurator insulæ, Bargates. — Procurator signifie ici le quartenier, le commissaire du quartier, et non pas l’intendant, l’administrateur d’une maison, d’un bien, comme l’entend Bourdelot.

CHAPITRE XCVII. 1 Crispus, mollis, formosus. — Crispus, frisé, ce qui était regardé comme une grande beauté chez les anciens. Voyez Martial, livre V, épigramme 62 :

Crispulus iste quis est, uxori semper adhaeret
  Qui, Mariane, tuœ ? crispulus iste quis est ?

Moschus, dans sa charmante idylle de l’Amour fugitif, représente Cupidon frisé.

2 Ascyltos stabat, amictus discoloria veste. — Le code Théodosien (du Vêtement dont il convient de se servir dans Rome) ordonne que ceux qui feront quelque acte public seront revêtus d’une robe de plusieurs couleurs.

3 Annecteretque pedes et manus institis, quibus sponda culcitam ferebat. — Ces cordes étaient passées les unes dans les autres, et tenaient aux traverses du lit comme sont aujourd’hui nos fonds sanglés. C’est ce que prouve un autre passage de notre auteur, chapitre 140 : Coraci autem imperavit ut lectum, in quo ipse jacebat, subiret, positisque in pavimento manibus, dominum lumbis suis commoveret. Ce qu’il n’eût pu faire, si le fond du lit eût été fait de planches, et non de sangles ou de cordes.

CHAPITRE XCVIII. 1 Eumolpus conversus salvere Gitona jubet. — L’usage de saluer, quand on éternue, est le seul peut-être qui ait résisté aux diverses révolutions qui ont changé la face du monde. L’universalité, comme l’antiquité de cette coutume, est vraiment étonnante.

1° Aristote remonte, pour expliquer cet usage, aux sources de la religion naturelle : il observe que la tête est l’origine des nerfs, des esprits, des sensations, le siège de l’âme, l’image de la divinité ; qu’à tous ces titres, la substance du cerveau a toujours été honorée ; que les premiers hommes juraient par leur tête ; qu’ils n’osaient toucher, encore moins manger la cervelle d’aucun animal : remplis de ces idées, il n’est pas étonnant qu’ils aient étendu leur respect religieux jusqu’à l’éternuement. Telle est, suivant Aristote, l’opinion des anciens et des plus savants philosophes.

2° D’autres crurent trouver à cet usage une source plus lumineuse, en la cherchant dans la philosophie de la Fable et de l’âge d’or. Quand Prométhée, disent-ils, eut mis la dernière main à sa figure d’argile, il eut besoin du secours du ciel pour lui donner le mouvement et la vie. Il y fit un voyage sous la conduite de Minerve. Après avoir parcouru légèrement les tourbillons de plusieurs planètes, où il se contenta de recueillir, en passant, certaines influences qu’il jugea nécessaires pour la température des humeurs, il s’approcha du soleil sous le manteau de la déesse, remplit subtilement une fiole de cristal, faite exprès, d’une portion choisie de ses rayons, et, l’ayant bouchée hermétiquement, il revint aussitôt à son ouvrage favori. Alors, ouvrant le flacon sous le nez de la statue, le divin phlogistique pénétra dans la tête, s’insinua dans les libres du cerveau ; et le premier signe de vie que donna la créature nouvelle fut d’éternuer. Prométhée, ravi de l’heureux succès de son invention, se mit en prière, et fit des vœux pour la conservation de son ouvrage qui les entendit, s’en souvint, et les répéta toujours, dans la même occasion, à ses enfants, et ceux-ci les ont perpétués jusqu’à ce jour, de génération en génération, dans toutes leurs colonies.

Cette ingénieuse fiction, qui nous laisse entrevoir, dans la plus haute antiquité, la connaissance des procédés de l’électricité ; qui montrait à l’homme le premier anneau de la chaîne qui le lie au système général de la création ; qui lui révélait enfin le plus haut principe de la physique et de la religion naturelle, quoiqu’elle manque de solidité sous le point de vue historique, nous a paru peindre d’une manière trop intéressante la nature et l’homme à sa naissance, pour nous refuser au plaisir de la transmettre à nos lecteurs.

3° Enfin, l’hypothèse suivante n’est peut-être pas la moins spécieuse. Parmi les enfants qui viennent de naître, dit-on, les uns ne respirent que quelques instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement plongés dans un état de mort apparente, qu’il faut, avec des liqueurs irritantes, leur souffler la chaleur et la vie. Alors le premier effet de l’air, le premier signe d’existence qu’ils donnent, est l’éternument. Cette espèce de convulsion générale semble les réveiller en sursaut, et la commence le jeu de la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes, un père n’a qu’un souhait qu’il répétera, un souhait qui retentira dans son cœur à chaque secousse qui fait tressaillir son enfant : c’est que son fils vive, que le dieu des cieux le conserve !

Quoi qu’il en soit de ces diverses hypothèses, ce respect religieux pour les éternuments fut pour les Romains une source inépuisable d’erreurs et de préjugés ridicules. La superstition distingua les bons éternuments d’avec les mauvais. Quand la lune était dans certains signes du zodiaque, l’éternument était un bon augure, et dans les autres il était mauvais. Le matin, depuis minuit jusqu’à midi, c’était un fâcheux pronostic ; favorable, au contraire, depuis midi jusqu’à minuit. On le jugeait pernicieux en sortant du lit ou de table ; il fallait s’y remettre et tâcher ou de dormir, ou de boire, ou de manger quelque chose pour changer ou rompre les lois du mauvais quart d’heure. Ils tiraient aussi de semblables inductions des éternuments simples ou redoublés, de ceux qui se faisaient en tournant la tête à droite ou à gauche, au commencement ou au milieu de l’ouvrage, et de plusieurs autres circonstances dont le détail serait aussi long qu’inutile.

CHAPITRE XCIX. 1 Ego sic semper et ubique vixi, ut ultimam quamque tucem, tanquam non redituram, consumerem. — Cette maxime vraiment épicurienne se trouve souvent reproduite dans Horace : livre I, épitre 4 :

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum.


Ode 16 du livre II :

Quid brevi fortes jaculamur œvo.
Multa ?   .   .   .   .   .
Iœtus in praesens animus quod ultra est
Oderit curare, et amara lento
Temperet risu ; nihil est ab omni
_____Parte beatum.


Ode 8 du livre III :

Dona prœsentis cape lœtus horae, et
_____Linque severa.

2 Moraris, inquit Eumolpe, tanquam properandum ignores ? — Burmann lit propudium au lieu de properandum. J’avoue qu’avec ce mot la phrase est pour moi inintelligible. Propudium, en effet, signifie honte, infamie, obscénité, et je ne vois pas quelle honte il pouvait y avoir à faire attendre le patron du navire. Nodot imprime prope diem ignores ; ce qui a du moins plus de sens. J’ai adopté properandum, d’après l’autorité de Tornésius.

3 In altum compono. — Pour ad alendum. On trouve souvent dans les auteurs altum componere ; faire provision de vivres.

4 Et, adoratis sideribus, intro navigium. — Sidera indique ici Castor et Pollux, que les marins et tous ceux qui s’embarquaient avaient coutume d’invoquer avant de monter sur mer. Vénus était aussi une des divinités propices aux navigateurs, comme on le voit dans Horace, ode 3 du livre I :

  Sic te Diva potens Cypri,
Sic fratres Helenae, lucida sidera.

CHAPITRE C. 1 In puppis constrato locum semotum elegimus. — Puppis construtum, la chambre de poupe. Ce n’était autre chose qu’un retranchement pratiqué dans le tillac avec des planches, à travers lesquelles il était très-facile d’entendre ce qui se disait dans cette chambre. Naves constratœ, vaisseaux pontés ; c’est ce que César appelle naves tectœ.

2 Qui tryphœnam exulem Tarentum ferat ? — D’autres lisent uxorem au lieu d’exulem ; mais ayant admis les prétendus fragments de Pétrone retrouvés à Bellegrade, où l’auteur donne pour femme à Lycas une certaine Doris, je n’ai point cru devoir adopter la leçon d’uxorem, quoiqu’il toute force un mari aussi peu délicat sur l’article des mœurs que Lycas, eût bien pu changer de femme, surtout depuis qu’il avait eu connaissance des liaisons qui existaient entre Doris et Encolpe, et dont il est fait mention au chapitre XI.

CHAPITRE CI. 1 Pro consortio studiorum, commoda manum. — Pro consortio studiorum signifie en raison de la communauté de nos goûts, c’est-à-dire de notre amour commun pour Giton. — Commoda manum, prêtez-nous la main. On trouve dans Sénèque commodare manum morituro, aider quelqu’un à mourir.

2 Et familiœ negotiantis onus deferendum ad mercatum conduxit. — Les commentateurs ne nous offrent aucun secours pour l’intelligence de ce passage assez obscur. Il est souvent fait mention dans les auteurs anciens du mot familia ; Ulpien en donne l’explication suivante : Familiœ adpellatione omnes qui in servitio erant continentur. Martianus le jurisconsule (liv. lxv) parle en ces termes de ceux qu’il appelle servos negotiatores :Legutis servis, exceptis negotiatoribus, Labeo scripsit, eos legato exceptos videri, qui prœpositi essent, negotii exercendi causa, veluti qui ad emendum, locandum, conducendum prœpositi sunt. Mais cela ne jette pas une grande lumière sur le passage en question. Mon opinion personnelle est que Pétrone veut parler ici d’une troupe d’esclaves que Lycas avait embarquée sur son vaisseau, moyennant un prix convenu, pour la transporter à Tarente, où elle devait être vendue, mais non pas pour son compte : car il y a dans le latin conduxit ; ce qui ne signifie pas qu’il avait loué ces esclaves (on ne loue pas des esclaves pour les vendre), mais qu’il avait pris à tâche, qu’il avait entrepris de les transporter. Conducere est pris dans le sens de suscipere : c’est ainsi que l’on dit conducere aliquem docendum, « entreprendre l’éducation de quelqu’un, » et non pas « louer quelqu’un pour l’instruire. » On trouve un autre exemple, encore plus frappant, de conducere pris en ce sens, dans la fable où Phèdre dit, en parlant de Simonide :

Victoris laudern cuidam pyctœ ut scriberet,
Certo conduxit pretio...

3 Tryphœna... quœ voluptatis causa huc atque illac vectatur. — Ces mots me confirment encore plus dans l’opinion que j’ai émise plus haut, que Tryphène n’était pas la femme de Lycas, mais que c’était une voyageuse sentimentale qui aimait à aller de côté et d’autre pour son seul plaisir, c’est-à-dire pour donner carrière à ses goûts érotiques. D’ailleurs, on ne peut nier qu’il existât des relations intimes entre celle femme et Lycas ; car, lorsqu’elle le surprend cherchant à faire violence à Encolpe, il s’enfuit tout honteux à sa vue. Il est vrai qu’elle ne se gêne pas pour faire des caresses et des avances à Giton à la barbe de Lycas ; mais c’était du moins un amour légitime pour de pareilles gens, tandis que la tentative de Lycas était, pour le sexe de Tryphène, une insulte que les femmes ne pardonnent jamais, à moins qu’elles n’y trouvent leur compte, comme cette Doris qui engageait ce même Encolpe à écouter les propositions de son mari, pour lui fermer les yeux sur leurs amours secrets.

4 Quomodo possumus egredi nave... opertis capitibus, an nudis ? Opertis, et quis non dare manum languentibus volet ? — On voit, par ce passage de Pétrone, que les anciens avaient coutume de se couvrir la tête, lorsqu’ils étaient malades, non-seulement pour se défendre des injures de l’air, mais pour indiquer aux autres l’état de leur santé. Ce qui fait dire à Eumolpe, que, s’ils se couvrent la tête, tout le monde s’empressera de leur offrir la main, comme à des malades, languentibus, pour descendre du vaisseau. Dans tout autre cas, c’était un signe de la mollesse la plus efféminée, que de sortir la tête couverte. Aussi notre auteur, parmi les bizarreries et les inconvenances qu’il remarque dans Trimalchion, a-t-il soin de dire, au chapitre XXXII : Palliolo enim coccineo adrasum excluserat caput, « Sa tête chauve sortait à demi d’un petit manteau de pourpre. »

CHAPITRE CII 1 Eumolpus, tanquam litterarum studiosus, utique atra-mentum habet.— Les anciens se servaient, comme nous, d’encre pour écrire sur le charta, ou papier, qu’ils roulaient, volvebant, lorsqu’il était rempli, et qu’on appelait pour cette raison volumen, volume. Cette encre était de différentes natures, et portait différents noms, selon l’usage auquel on l’employait. Vitruve appelle atramentum librarium, et Cornelius Celsus scriptorium, celle qui servait à écrire ; mais ils en avaient d’autres qu’ils appelaient tectoria ou pictoria, qui servaient au dessin, à la peinture, et sutoria, celle qui servait à noircir les chaussures. L’encre à écrire était ordinairement faite de noir de fumée que l’on recueillait sur les murs des chambres qui n’avaient pas de cheminée ni d’ouverture par où la fumée pût s’échapper. Pour empêcher cette encre de s’emboire ou de s’étaler sur le papier, on y ajoutait une espèce de gomme que Pétrone appelle ferrumen. De quelle espèce était cette gomme ? c’est ce qu’il nous est impossible de déterminer d’une manière précise ; mais il paraît que cette encre avait le défaut d’être gluante et de déteindre sur les habits, comme Giton le dit un peu plus loin ; Nec vestem atramento adhœsurum, quod frequenter, etiam non arcessito fer-rumine, infigitur.

2 Et circumcide nos, ut judœi videamur, etc. — Isidore {Origines,liv. xrx, chap. 23) parle des Juifs, des Arabes et des Gaulois dans les mêmes termes que Pétrone : Nonnullœ etiam gentes, non solum in vestibus, sed et in corporibus aliqua sibi propria vindicant. Circumcidunt Judœi prœ-patia, pertundunt aures Arabes, etc. Mauros liabet tetra nox corporum, Gallos Candida cutis ; Pétrone parle avec plus de détails de la circoncision des Juifs, dont il se moque, dans une épigramme que l’on trouvera dans les fragments attribués à cet auteur. Les Arabes n’étaient pas les seuls qui se perçaient les oreilles, cette coutume était aussi pratiquée chez les Carthaginois ; ce qui fait dire à Plaute (Pœnutus,acte v, scène 3) :

Mil. Atque ut opinor digitos in manubiis non habent.
Ag. Qui jam ? — Mil. Quia incedunt cum anulatis auribus.


La blancheur des Gaulois était proverbiale chez les anciens, et l’on pensait qu’ils avaient d’abord porté le nom de Galates, en raison de ce que leur teint avait la blancheur du lait, en grec gala. Galli a candore corporis primum Galatœ appellati ; ce qu’un poëte a exprimé ainsi :

Ignea mens Gallis, et lactea corpora, nomen
A candore datum

3 Numquid et labra possumus tumore teterrimo implere ? — L’auteur du Moretum a rendu d’une manière pittoresque les caractères distinctifs de la race éthiopienne :

Afra genus, tota patriam testante figura,
Torta comam, labroque tumens, et fusca colorem ;
Pectore lata, jacens mammis, compressior alvo,
Cruribus exilis, spatiosa prodiga planta.

4 Numquid et talos ad terram deducere ? — Peut-être serait-il mieux de lire producere, et de traduire pourrons-nous allonger nos talons (comme les Éthiopiens), c’est-à-dire les rendre saillants ; ce qui est une difformité remarquable chez presque tous les individus de la race nègre.

CHAPITRE CIII. 1 Continuo radat utriusque non solum capita, sed etiam supercilia. — On rasait les cheveux aux esclaves ; mais on ne rasait les sourcils qu’aux scélérats, aux séditieux et aux déserteurs. Cicéron fait une ingénieuse allusion à cet usage, dans son oraison pour Roscius, lorsqu’il dit, en parlant d’un certain Fannius Chéréa : Nonne ipsum caput, et supercilia illa penitus abrasa, olere malitiam et clami-tare calliditatem videntur ? Nonne ab imis unguibus usque ad verticem summum (si quam conjecturam adfert hominis tacita corporis figura) ex fraude, fallaciis, mendaciis, constare totus videtur ? qui idcirco capite et superciliis semper est rasis, ne ullum viri boni pilum habere dicatur.

2 Et nolum fugitivorum epigramma per totam faciem.... duxit. — Les caractères qu’on imprimait sur le visage des esclaves, et qui marquaient le crime qu’ils avaient commis, étaient deux lettres, l’une grecque, l’autre latine : ф et F ; c’est pour cette raison qu’on appelait ces criminels inscripti, litterati, notati. Cette coutume dura jusqu’au temps de Constantin, qui, au rapport d’Ulpien, défendit par la loi Tamdiu, paragraphe de Fugitivis, qu’on exerçât à l’avenir cette cruauté, parce qu’elle déshonorait l’espèce humaine, que le Créateur avait faite à sa ressemblance : ce qui fit que, depuis cette époque, on se servit, pour le même objet, de colliers qu’on rivait au cou des esclaves qui avaient déserté, et sur lesquels on gravait des inscriptions qui publiaient leur crime. Pignorius, dans son livre de Servis, affirme, qu’il avait vu à Rome un collier de cette nature, avec l’inscription que voici :

TENE ME, QUIA FUGI, ET REVOCA ME
DOMINO MEO BONIFACIO LINARIO.

On voit dans le premier chapitre du roman d’Ivanhoë,par Walter Scott, que les Anglo-Saxons avaient adopté cette coutume des Romains : Wamba, et Gurth, le gardien des pourceaux, portent également à leur cou un collier rivé, sur lequel est gravé le nom de Cédric, leur maître.

CHAPITRE CIV 1 Lycas, ut Trijphœnse, somnium expiavit. — Il y a deux choses à considérer ici : l’expiation du songe de Tryphène, et celle du crime qu’Encolpe et Giton avaient commis dans le vaisseau, en s’y faisant couper les cheveux pendant une nuit fort calme. Nous verrons plus loin à quel supplice Lycas les condamna pour expier cette impiété, bien qu’ils prétendissent, pour se disculper, qu’ils ignoraient qu’on ne fait le sacrifice de ses cheveux sur un vaisseau qu’à la dernière extrémité, etc. Du reste, le sacrifice des cheveux passait, chez les anciens, pour un des plus agréables qu’ils pussent offrir aux dieux. Les esclaves prêts à être affranchis, se rasaient la tête, et en consacraient la dépouille à quelque dieu, comme en échange du bienfait de la liberté qu’ils supposaient lui devoir. Les matelots en faisaient autant, non-seulement dans la circonstance dont parle Pétrone, mais encore lorsque, échappés du naufrage, ils étaient de retour dans leur patrie : alors ils faisaient ce sacrifice à la mer, et, de plus, suspendaient leurs vêtements humides dans le temple de Neptune.

Pour en revenir au songe de Tryphène, et aux expiations auxquelles il donna lieu, l’auteur ne nous dit pas quelles en furent les cérémonies, parce que c’était une chose fort commune. C’était un acte de religion généralement établi chez les païens, pour purifier les coupables et les lieux que l’on croyait souillés, ou pour apaiser la colère des dieux que l’on supposait irrités.

La cérémonie de l’expiation ne s’employa pas seulement pour les crimes ; elle fut pratiquée dans mille autres occasions différentes. Ainsi ces mots si fréquents chez les anciens, expiare, lustrare, purgare, februare, signifiaient faire des actes de religion pour effacer quelque faute, ou détourner de sinistres présages.

L’usage des expiations, innocent par lui-même, devint, entre les mains de la superstition, une source intarissable de pratiques ridicules, dont l’avarice et l’hypocrisie des prêtres multiplièrent tellement les abus, qu’elles allumèrent la bile de Juvénal, qui s’exprime ainsi à ce sujet dans sa VIe satire : « Vois-tu fondre, chez ta pieuse épouse, la foule des prêtres de Cybèle et de Bellone ? Vois-tu ce personnage gigantesque, et vénérable aux yeux de ses vils subalternes ; cet homme qui, s’étant autrefois privé des sources de la vie, n’est plus homme qu’à demi, mais à qui la cohorte enrouée et les tambours plébéiens cédent unanimement l’honneur du pas et la tiare phrygienne ? L’entends-tu parler avec emphase ? Redoutez, lui dit-il, les approches de septembre et les vents du midi, si vous n’expiez pas vos fautes par une offrande de cent œufs ; si vous ne me donnez vos robes couleur de feuille-morte, afin de détourner sur elles les malignes influences qui vous menacent dans le cours de l’année.

« Au plus fort de l’hiver, elle ira, dès la pointe du jour, briser la glace du Tibre ; elle y plongera par trois fois sa tête intimidée : de là, tremblante et toute nue, elle se traînera sur ses genoux ensanglantés autour du champ de Tarquin le Superbe. S’il lui dit : Parlez ; la blanche Io l’ordonne ! elle ira jusqu’aux confins de l’Égypte ; elle en rapportera des eaux chaudes puisées dans l’île de Meroé, pour les répandre dans le temple d’Isis, voisin de l’antique demeure du pâtre Romulus. Elle croit, n’en doutez pas, avoir entendu la voix de la déesse. Et voilà les êtres privilégiés à qui les dieux parlent dans la nuit !

« Tels sont les prestiges qui consacrent ce pontife escorté d’un troupeau de prêtres tondus et revêtus de lin, ce vagabond, ce nouvel Anubis, qui se rit de la superstition des folles qu’il aveugle et séduit. Il prie encore pour celles qui cédèrent aux désirs de leurs époux pendant les jours de continence et de fêtes solennelles. Vous avez encouru, leur dit-il, un châtiment rigoureux ; car j’ai vu le serpent d’argent remuer sa tête. Ses larmes feintes et ses formules préparées apaisent enfin Osiris : bien entendu qu’on l’avait déjà gagné par l’offrande d’une oie grasse et d’un gâteau. Mais est-il vrai qu’il daigne communiquer avec ces insensés ? dans ce cas, l’Olympe est bien oisif, et vous autres dieux, bien désœuvrés là-haut ! »

CHAPITRE CV. 1 Nec non eodem futurus navigio. — Nodot, qui, non content d’avoir attribué à Pétrone des fragments de sa façon, se permet fréquemment d’altérer le texte authentique de notre auteur, dénature ainsi ce passage : Non omen jacturus navigio, hospitio, mihi ; et il traduit : « Je ne l’ai pas fait pour attirer aucun malheur sur le vaisseau, puisque j’étais dedans. » J’avoue franchement que je ne comprends pas cet endroit ainsi défiguré par Nodot, même après avoir lu sa traduction, et il me semble que le texte généralement adopté est beaucoup plus clair ; en voici l’explication : « J’ai ordonné que l’on délivrât mes esclaves de leur longue chevelure, parce que, devant faire route avec eux sur le même vaisseau, je ne voulais pas me trouver à bord avec des malheureux couverts de ces signes de deuil et de châtiment ; j’ai voulu me rendre les auspices favorables en leur faisant raser la tête. » Il est notoire que les anciens regardaient comme un fâcheux présage de se trouver sur le même vaisseau avec des malheureux et des coupables, et même d’habiter auprès d’eux sous le même toit. Ils croyaient qu’en pareil cas le crime d’un seul homme retombait sur ceux qui l’entouraient. C’est ce qu’Horace exprime dans son ode 2 du livre III :

.   .   .   .   .   Vetabo, qui Cereris sacrum
Vulgarit arcanœ, sub iisdem
Sit trabibus, fragilemque mecum
Solvat phaselum. Sœpe Diespiter
Neglectus incerto addidit integrum.


Théophraste se moque de ceux qui, à la moindre agitation des vagues, demandent si tous les passagers sont initiés. D’ailleurs les cheveux longs et en désordre étaient regardés par les anciens comme la marque distinctive des coupables.

2 Ut tutela navis expiaretur. — Tutela navis, la divinité dont l’image décorait la proue du vaisseau, et qui lui donnait son nom. C’est ce que Lutacius explique en ces termes :Tutelam navis intelligimus cum guber-natore navigare. Habent enim pictos prœsules, quorum nominibus nuncu-pantur et naves.Du reste, cet usage existe encore de nos jours, et nos bâtiments portent le nom de la figure représentée sur leur proue.

3 Placuit quadragenas utrisque plagas imponi. — Quand on condamnait au fouet ou à quelque autre châtiment semblable, on marquait dans la sentence le nombre de coups que le coupable devait recevoir. Les Romains avaient pris cette coutume des Égyptiens, qui eux-mêmes la tenaient des Juifs, comme le prouve la loi de Moïse (Deutéronome, XXV, versets 2 et 3) : Si eum, qui peccavit, dignum viderint plagis, prosternent et coram se facient verberari. Pro mensura pecculi erit et plagarum mo-dus, ita duntaxat, ut quadrigenarium numerum non excedant, ne faede laceratus ante oculos tuos abeat frater tuus. Or, les Juifs étaient si religieux observateurs de cette loi, qu’ils ne donnaient jamais que trente-neuf coups aux criminels, de peur de se tromper et d’outre-passer le nombre fixé. Nous en avons la preuve dans la seconde épître de saint Paul aux Corinthiens (chap. XI, verset 24), où il dit qu’il a été maltraité cinq fois par les Juifs, et qu’à chaque fois il a reçu quarante coups moins un. On remarquera en passant que le nombre de quarante coups, prescrit par la loi de Moïse, est celui que Lycas fit donner à Encolpe et à Giton. Les coups de corde ou de garcette sont encore aujourd’hui le châtiment qu’on inflige sur les vaisseaux.

4 Tres plagas spartana nobilitate concoxi. — Les Spartiates faisaient fouetter leurs enfants jusqu’au sang devant les autels, afin de les accoutumer de bonne heure à la souffrance ; et il ne leur était pas même permis de jeter un seul cri. Ce qui a fait dire à Cicéron (Tusculanes, liv. II) : Spartae vero pueri ad aram sic verberibus accipiuntur, ut multus e visceribus sanguis exeat : nonnunquam etiam, ut, quum ibi essem, au-diebam, ad necem : quorum non modo nemo exclamavit unquam, sed ne ingemuit quidem. Il ajoute plus loin (liv. VI) : Pueri spartiatœ non ingemiscunt verberum dolore laniati.

5 Jam Giton mirabili forma exarmaverat nautas. Ovide dit de même (liv. II desAmours,élégie 5) :

Ut faciem vidi, fortes cecidere lacerti :
Defensa est armis nostra puella suis.

6 Quem homo prudentissimus. — Pétrone appelle ici Lycas homo prudentissimus, par ironie.

7 Quod ergastutum intercepisset non errantes ? — Tout le monde sait qu’ergastulum était une prison où l’on renfermait les esclaves, et où on les obligeait à travailler, tout enchaînés qu’ils étaient ; mais de nombreux passages des auteurs latins prouvent qu’on y renfermait aussi d’autres coupables, quelles que fussent d’ailleurs leur naissance et leur condition. Voyez Suétone (Vie d’Auguste, ch. XXXII) : Rapti per agros viatores sine discrimine, liberi servique, ergastulis possessorum supprimebantur. Dans ce passage, viatores doit évidemment s’entendre dans le même sens qu’errantes dans Pétrone, des vagabonds. Suétone dit encore (Vie de Tibère,ch. VIII) : Curam administravit... repurgandorum tota Italia ergastulorum, quorum domini in invidiam venerant, quasi exceptos supprimerent, non solum viatores, sed et quos sacramenti metus ad hujusmodi latebras compulisset. Dans ces deux phrases, supprimere est synonyme d’intercipere.

CHAPITRE CVI. 1 Lycas, memor adhuc uxoris corruptœ. — C’est sur ce passage, sans nul doute, que Nodot, dans ses prétendus fragments retrouvés à Belllegrade, s’est fondé pour forger toute cette histoire des amours de Lycurgue avec Ascylte, d’Encolpe avec Doris, de Lycas, époux de celle-ci, avec le même Encolpe, et de Tryphène avec Encolpe et Giton à la fois : cette histoire si embrouillée et si peu vraisemblable, qui remplit presque tout le chapitre XI, lequel ne contient pas moins de onze pages de texte, et qui, par sa longueur, est hors de toute proportion avec les autres chapitres de cet ouvrage. Cette interpolation, facile à reconnaître par les fréquents gallicismes qui s’y trouvent, excita surtout la bile de Breugières de Barante, qui attaqua ces nouveaux fragments dans ses Observations, auxquelles Nodot répondit avec aigreur par sa Contre-Critique, comme nous l’avons dit ailleurs.

Je pense que le lecteur ne sera pas fâché de connaître quelques-unes des objections que Breugières fit à Nodot, à propos de ce chapitre XI, et la manière dont Nodot y répondit. Je prie le lecteur, pour mieux comprendre les unes et les autres, d’avoir sous les yeux le chapitre en question. J’ai eu soin de faire imprimer en italique les objections, pour qu’on puisse plus facilement les distinguer des réponses de Nodot. Quant à mes observations personnelles, je les ai placées entre parenthèses.

Considérons à présent quelle gêne et quelle torture paraissent dans le fragment qui conduit Encolpe, Ascylte et Giton dans le château de Lycurgue. On les y fait aller pour donner l’intelligence de ce qui suivra, et pour que quand on parlera de Lycas, de Tryphène et de Doris (comme dans les chapitres C, CI, CIV, CV et suivants), ce ne soient plus des personnages inconnus. — Hé bien, que trouvez-vous à redire à cela ? cette conduite n’est-elle pas d’un auteur de bon sens ? Rien ne paraît gêné dans ce discours (Nodot veut dire dans ce fragment), et je ne vois pas que Pétrone se soit donné la torture pour écrire si naturellement. (Permis à Nodot de trouver naturel le style de ce fragment dont il est le père ; bien des lecteurs ne seront pas de son avis.)

Encolpe et Ascylte (après la querelle qu’ils ont eue au sujet de Giton, au chapitre X, et dans laquelle ils se sont dit toutes leurs vérités, et se sont traités réciproquement d’infâmes débauchés, d’assassins et de coupe-jarrets) se rendent en pèlerinage au château de Lycurgue, où ils trouvent bonne compagnie (c’est-à-dire une compagnie digne d’eux) Lycas qui, selon les apparences, y avait aussi peu affaire que la coquette Tryphène. Lycas, Encolpe, Giton et Tryphène, ne trouvant pas qu’on vécût assez librement chez Lycurgue, prirent le partides’en aller à la maison de Lycas, où ils espéraient d’être plus à leur aise, et comptaient de faire meilleure chère. — Je vous avoue que vous commencez à m’embarrasser pour vous répondre ; tantôt je vous vois si confus, que j’ai peine à débrouiller ce que vous prétendez montrer clairement ; et tantôt vos connaissances sont si bornées, qu’il ne leur est pas permis de parvenir à celle de l’auteur : car de croire qu’il y ait de la malice en votre fait, je ne puis me l’imaginer. Toutefois, comment se peut-il faire, sans ma-lice ou sans ignorance, que vous donniez un tout autre sens au texte (que celui qu’il renferme ? (Nodot se fâche, comme on voit ; ce n’est pas la meilleure manière de répondre ; et ne pourrait-on pas lui dire, comme ce philosophe qui vit tomber la foudre à ses pieds au moment où il parlait contre les dieux :Bon Jupiter ! tu te fâches ; donc tu as tort ?)

Les trois vols que font Encolpe, Ascylte et Giton sont tout à fait impossibles.— Il n’y a que deux vols, vous n’en trouverez pas davantage. (J’en demande bien pardon à Nodot, il y a trois vols ; il y en a même quatre : 1° le vol du voile et du cistre d’Isis ; 2° celui des effets les plus précieux de la campagne de Lycurgue ; 3° la bourse qu’Ascylte ramasse à terre, et avec laquelle il s’enfuit aussitôt, crainte de réclamation ; 4° et enfin, le superbe manteau qu’Encolpe détache de la selle d’un cheval, et qu’il emporte dans la forêt prochaine. )

Est-il vraisemblable que deux hommes aillent dans un vaisseau, et que, sans être aperçus des matelots qui les reçoivent et leur font honneur, ils s’enfuient chargés de marchandises ? L’autre vol a quelque chose de plus surnaturel. Encolpe et Giton sont enfermés dans une chambre entourée de gardes : Ascylte vient pendant que ces gardes sont endormis ; il ouvre la porte dont il brise la serrure, et, pendant tout ce bruit, les gardes continuent à dormir sur les deux oreilles. — C’en est assez, je vous arrête encore. Pour faire connaître que vous avez aussi falsifié cette citation, lisons ce fragment. Il y est dit qu’Ascyltle vint pour délivrer ses amis, et que, voyant les gardes endormis, il ouvrit la porte avec un morceau de fer ; et cela est aisé à comprendre. (Pas si facile à comprendre. Il fallait que ces gardes fussent bien négligents, pour s’endormir près d’une porte qui n’était fermée qu’avec un verrou de bois, ligneum claustrum ; d’ailleurs il y a dans le texte même de Nodot : Serraque delapsa nos excitavit. Comment se fait-il que la chute de cette serrure réveille Encolpe et Giton sans interrompre le sommeil des gardes ? ). A cela que répond Nodot ? — L’auteur, dit-il, le marque précisément : Ob pervigilium altus custodes habebat somma. Considérez que Pétrone (ou plutôt Nodot) a tout prévu. Les gardes avaient veillé fort tard, et ils étaient alors dans le premier sommeil, que certaines gens ont si dur, qu’on peut les toucher et les pousser même fortement sans qu’ils s’éveillent, (Cela est vrai ; mais n’est-ce pas le cas de dire avec Boileau :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ? )

Nous ne poursuivrons pas ces citations qui fatigueraient le lecteur ; nous avons voulu seulement lui donner une idée de la polémique de Nodot contre un des plus redoutables adversaires de ses fragments. Burmann, dans sa préface, prouve peut-être encore plus clairement par les gallicismes sans nombre, et même les solécismes dont ces fragments sont remplis, qu’ils ne peuvent être de Pétrone. Nous aurons probablement l’occasion de revenir plus tard sur les Observations de Breugières, à propos des autres interpolations de Nodot que nous trouverons dans les chapitres suivants.

CHAPITRE CVII. 1 Me, utpote hominem non ignotum, elegerunt. — Eumolpe adresse à Lycas un discours selon toutes les règles de l’art oratoire. Il commence par un exorde insinuant et modeste, où il établit que lui, l’avocat des coupables, n’est pas un homme inconnu à Lycas, à la fois juge et partie dans cette cause ; ensuite, pour l’intéresser davantage en faveur de ses clients, il lui rappelle qu’ils ont été autrefois ses amis intimes, amicissimi. Puis arrivant, sans autre préparation, au fait principal, il adresse à Lycas cette question : Vous croyez peut-être que c’est le hasard qui a conduit ces jeunes gens sur votre bord ? Et il répond aussitôt à cette objection par une raison convaincante : c’est qu’il n’est pas un seul passager qui ne s’informe avant toutes choses du nom de celui à qui il va confier son existence. Donc Encolpe et Giton savaient que le vaisseau sur lequel ils s’embarquaient appartenait à Lycas, et cependant ils n’ont pas hésité à y monter ; donc ils n’avaient d’autre but, en faisant cette démarche spontanée, que de le fléchir et de rentrer en grâce avec lui. Mais Eumolpe sent que cet argument n’est pas inattaquable, comme nous le verrons bientôt ; et, pour l'étayer, il entre dans plusieurs considérations. D’abord, c’est que Lycas n’a pas le droit d’empêcher des hommes libres de naviguer où bon leur semble. Secondement, c’est que, lors même que ce seraient des esclaves, le maître le plus cruel pardonne à son esclave fugitif que le repentir ramène à ses pieds. Enfin, comment ne pas pardonner à un ennemi qui se livre à notre merci ? Alors Eumolpe, résumant tous ses moyens de défense, interpelle son juge : Vous voyez, suppliants devant vous, des jeunes gens aimables, bien nés, etc. Avant de terminer, Eumolpe, prévoyant que Lycas lui objectera surtout le déguisement d’Encolpe et de Giton, et le crime dont ils se sont rendus coupables en se faisant tondre sur son bord, se hâte d’aller au-devant de ce reproche, en disant que c’est pour se punir de l’offense qu’ils ont faite à Lycas et à Tryphène, que ces jeunes gens, nés libres, ont fait graver sur leur front ces honteux stigmates de la servitude.

Lycas, comme on le pense bien, n’est pas dupe d’une pareille ruse, et réduit, comme il le dit, les arguments d’Eumolpe à leur juste valeur ; mais nous ne le suivrons pas dans sa réponse nerveuse, brusque et concise, comme il convenait à un homme de son caractère. Cependant Eumolpe ne se tient pas pour battu, et répond, tant bien que mal, à Lycas. Mais toute son éloquence ne peut parvenir à désarmer la colère de ce marin qui persiste dans son premier arrêt, et exige le supplice des coupables.

Ou je me trompe, ou tout ce plaidoyer, pour et contre, est traité avec beaucoup d’esprit, et offre une scène pleine de naturel et de vérité.

2 Quae salamandra supercilia excussit tua ? — La salamandre est un animal de la figure du lézard, excepté qu’elle a la tête plus large et la queue plus longue. Les anciens prétendaient que le sang de cet animal, et même sa salive, avaient la propriété de faire tomber les cheveux ou le poil aux endroits qui en étaient frottés, comme si le feu y avait passé. Dioscoride (liv. I, ch. 54) dit qu’il suffit pour cela de se frotter avec le sang de la salamandre ; d’autres ajoutent qu’il faut la faire mourir dans l’huile et se servir de cette huile. On sait d’ailleurs que la salamandre passait, pour incombustible. Pline l’Ancien prétend (liv. XXIX, ch. 23) qu’il suffit de frotter quelque partie du corps que ce soit, même le bout du pied, avec de la salive de salamandre, pour que le poil tombe à l’instant de tout le corps :Quum, saliva ejus (salamandrœ) quacumqae parte corporis, vel in pede imo respersa, omnis in toto corpore defluat pilus.

CHAPITRE CVIII. 1 Multi ergo utrinque semimortui labuntur : — Je ne sais pas pourquoi Gronove et Burmann se tourmentent pour corriger ce mot semimortui que portent tous les anciens manuscrits, et essayent de lui substituer sine mora, qui ne signifie rien, ou sine morte, qui n’est guère plus intelligilible. Ils l’ont si bien senti, qu’ils se voient forcés, par cette correction, de changer les mots suivants cruenti vulneribus, et de lire incruenti vulneribus, ou cruenti sine vulneribus ; ce qui est presque une absurdité : car, s’il y a du sang de répandu, il y a des blessures, quelque légères qu’elles soient. Je ne vois pas non plus sur quoi ils se fondent pour prétendre que toute cette scène de tumulte n’est qu’un combat pour rire. Il est vrai que Pétrone en fait un récit plaisant ; mais cela n’empêche pas qu’il n’y eut de bons coups donnés de part et d’autre, comme cela arrive souvent eu pareil cas, quoique tout finisse par s’arranger à l’amiable. L’auteur le dit positivement : Quum appareret futurum non stlatarium bellum. — Silatarius, de silata, espèce de navire plus large que profond, et dont, pour cette raison, la marche était très-lente. Ainsi non stlatarium bellum signifiera une guerre qui n’est pas lente, ou une guerre vigoureuse.

2 Heu ! mihi fata Hos inter fluctus quis raptis evocat armis ? — Cette phrase, quoique difficile et embrouillée, peut cependant se construire et s’expliquer ainsi : Quis (sous-entenduvestrum) evocat fata mihi, appelle la mort sur ma tête, inter hos fluctus, au milieu des flots qui nous entourent, raptis armis, en prenant les armes ! Cui mors una non est satis ? A qui une seule mort ne suffit-elle pas ?

CHAPITRE CIX. 1 Pelagiœ consederant volucres, quas textis urundinibus, etc. Ces roseaux étaient si adroitement préparés, qu’on les allongeait ou qu’on les diminuait à volonté ; si bien qu’en mettant au bout une petite baguette enduite de glu, on les approchait insensiblement des oiseaux sans qu’ils s’en aperçussent, et on les prenait de la sorte. La facilité que ces gluaux avaient de s’allonger les avait fait nommer crescentes, Martial l’explique clairemenl, livre IX, épigramme 55 :

Aut crescente levis traheretur arundine prœda,
Pinguis et implicitas virga teneret aves.

2 Jam Tryphaena Gitona extrema parte potionis spargebat. — Cette manière de plaisanter a existé de tout temps, et elle était fort en usage chez les Romains, qui, dans leurs banquets, s’amusaient souvent à jeter au nez des spectateurs le fond de leurs verres : Ils avaient même dressé à ce manége les éléphants destinés aux jeux publics, comme Élien le rapporte dans son Histoire des animaux (liv. II, ch. 2). Cependant, selon Gonsalle de Salas, on pourrait aussi entendre ce passage en ce sens, que Tryphène présentait à Giton le reste du vin qu’elle avait bu ; ce qui serait plus délicat et plus galant, quoique spargebat parte extrema potionis puisse difficilement se traduire ainsi. Quoi qu’il en soit, voici une anecdote assez curieuse que Caïus Fortunatius rapporte à ce sujet : Une femme galante avait trois amants ; se trouvant un jour à table avec eux, elle baisa le premier, donna le reste de son verre au second, et couronna le troisième. On demande quel est celui qu’elle aimait le plus. Je réponds, sans hésiter : celui à qui elle donne à boire le reste de son verre. En effet, couronner un homme est peut-être un témoignage d’estime ou de simple amitié ; en embrasser un autre, cela suppose sans doute de la tendresse pour lui ; mais donner à son amant le reste de son verre, c’est une preuve d’amour bien plus intime. Ovide me confirme dans cette opinion par ce précepte de son Art d’aimer (liv. I, v. 575) :

Fac primus rapias illius tacta labellis
  Pocula ; quaque bibet parle puella, bibas.

CHAPITRE CX. 1 Corymbioque dominae pueri adornat caput. — Ce n’est pas d’aujourd’hui, comme l’on voit, que les femmes et même bon nombre d’hommes, s’efforcent, par mille inventions, de tromper les yeux, et empruntent le secours de l’art pour cacher leurs défauts naturels. M. de Guerle, mon beau-père, dans son Éloge des perruques, prouve que les chevelures postiches sont presque aussi anciennes que le monde. Comme cet ouvrage, tiré à un petit nombre d’exemplaires, est devenu fort rare, on me permettra d’en extraire un assez long fragment qui offrira au lecteur une histoire complète de la perruque chez les anciens. Cette citation aura d’ailleurs l’avantage de jeter un peu de gaieté dans ces notes. On y trouvera, je pense, une plaisanterie fine et légère, jointe à une éruditon variée, sans être superficielle. Écoutons le moderne Mathanasius.

« J’ignore pourquoi les jésuites de Trévoux, Furgaut et plusieurs autres, ont prétendu qu’il n’y avait pas chez les anciens de têtes à perruque. L’histoire, la poésie, la tradition et les monuments déposent contre leur témoignage. L’un de nos plus graves historiens, Legendre, l’a solennellement réfuté, en attestant que la perruque était commune chez les Romains et chez les Grecs. A l’autorité de Legendre se joint celle du savant auteur dont l’ouvrage a pour titre : Mœurs et usages des Romains : ce fut, dit-il, vers le commencement de l’empire que s’introduisit à Rome l’usage commode des perruques. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique, et Saint-Foix ont également reconnu l’antiquité de la perruque. « Quelle ville fut son berceau ? La perruque eut le sort d’Homère, et la question reste à résoudre. Dans sa glose sur le Livre des Rois, un rabbin, grand commentateur, voulant rapporter à son pays l’honneur d’une découverte aussi utile, attribue l’invention des perruques à Michol, fille, comme ou sait, du roi Saül. Dans ce système, la perruque serait juive, et n’aurait guère que deux mille huit cent cinquante-huit ans, à quelques jours près. Ce calcul me parait mesquin. Et puis cette peau de chèvre dont Michol, pour sauver son pauvre mari des fureurs de Saül, s’avisa de coiffer une statue, quelle ressemblance avait-elle, je vous prie, avec une perruque ? La prétention du rabbin est donc sans fondement. Dans son épithalame pour Julie, saint Paulin s’est permis, il est vrai, de dire, en parlant des filles de Sion :

Quaeque caput passis cumulatum crinibus augent,
  Triste gerent nudo vertice calvitiem.


Ou, comme le traduit un de nos vieux poëtes :

Pour les punir d’avoir porté perruque,
Le Seigneur Dieu va mettre à nu leur nuque.


Mais ce distique ne peut tirer à conséquence. Saint Paulin n’avait d’autre but que d’empêcher Julie de se damner pour une perruque : il faut bien lui pardonner l’anachronisme en faveur de l’intention.

« Les historiens profanes n’ont pas été plus heureux dans leurs recherches. Je ne vois pas sur quelle autorité pouvait se fonder Cléarque, par exemple, quand il plaçait chez les Lapygiens, c’est-à-dire dans l’ancienne Pouille, la première tête à perruque. Selon moi, l’origine des perruques se perd dans la nuit des temps ; elles durent naître chez les femmes avec l’envie de plaire. Fille de la coquetterie, la perruque est donc aussi ancienne que le monde. C’est aussi le sentiment de Rangon, dans son traité de Capillamentis ; et ce sentiment est d’autant mieux motivé, qu’il repose sur une certitude morale qui, dans cette occasion, vaut bien toutes les certitudes physiques et métaphysiques possibles. Mais ne nous brouillons pas avec les chronologistes ; dans leur mauvaise humeur, ils pourraient nous accabler sous le poids des chiffres. Abandonnons-leur donc les temps fabuleux de la perruque, et descendons au siècle de Cyrus.

« Au rapport de Posidippe, cité par Élien (liv. I, en. 26 de ses Histoires diverses), la parure ordinaire de la belle Aglaïs, fille de Mégacle, contemporain de Cyrus, était une perruque ornée d’une aigrette. Qui ne sait qu’aux funérailles d’Adonis, les Phéniciennes devaient à la déesse Ergetto, la Vénus de Tyr, le sacrifice de leur pudeur, ou celui de leurs cheveux ? Assurément, les Phéniciennes ont porté perruque. Cette assertion, fondée sur la présomption de leur sagesse, devient une démonstration par le témoignage de Saint-Foix. Voici comme il raconte la chose dans ses Essais sur Paris. Après avoir parlé de l’embarras où l’alternative plaçait sans cesse la pudeur des beautés de Tyr et de Sidon, il ajoute : « L’argent que quelques-unes recevaient pour prix de leurs complaisances appartenait à la déesse ; c’était le casuel des prêtres. Un particulier, peut-être un mari, un jaloux, imagina les perruques, et le proposa aux femmes qui ne voulaient ni se prostituer, ni perdre leurs cheveux. L’invention parut commode, mais elle excita la réclamation des prêtres ; ils décidèrent que les perruques pouvaient nuire à leurs droits, et les perruques furent défendues. » Quelle rude épreuve pour la chasteté des Phéniciennes !

« Mausole, roi de Carie, aimait beaucoup l’argent, et ses peuples aimaient presque autant leurs cheveux. Que fit Mausole ? Aristote nous l’apprend {Économ.,liv. II). En vertu d’un ordre secret du roi, les magasins se remplissent tout à coup de perruques achetées au rabais chez les nations voisines. A peine furent-elles toutes accaparées, qu’un édit solennel vint condamner les têtes lyciennes, sans distinction d’âge ni de sexe, à se faire tondre dans les vingt-quatre heures. La désolation fut extrême ; mais il fallut obéir : un refus eut attiré plus que la perte des cheveux. Alors les magasins s’ouvrent, les perruques sont mises à l’enchère, la concurrence en élève le prix à un taux excessif ; et voilà le trésor du prince enrichi de plusieurs millions. Ce roi-là savait spéculer sur le luxe ; et le monopole des perruques ne l’a pas rendu moins célèbre que le monument superbe où la chaste Artémise le fit loger quand il fut mort. « Si l’on en croit Suidas et Tite-Live (liv. XXI), Annibal, ce guerrier non moins fameux par ses ruses que par son courage, afin de mieux échapper aux embûches des Gaulois, changeait souvent d’habits et de perruques. Appien (Histoire de la guerre d’Espagne, ch. IX) dit que, pour jeter l’épouvante dans les rangs ennemis, les Ibères, sous la conduite de Viriatus, arborèrent des perruques à longues queues. Les lois assyriennes défendaient aux jeunes gens des deux sexes de se marier avant d’avoir coupé leurs cheveux, et de les avoir appendus dans le temple de Bélus, en l’honneur de l’immortel brochet Oannès. Tous les mariages se faisaient donc à Babylone, en perruque. Le même usage avait lieu chez les Grecs de Trézènes ; mais là, c’était au pudique Hippolyte qu’étaient consacrées les dépouilles des têtes vierges. Voyez Histoire de la déesse de Syrie, faussement attribuée à Lucien.

« Héritiers des arts, enfants de l’Égypte et de la Phénicie, les Grecs ne pouvaient manquer d’être excellents perruquiers. La perruque se nommait chez eux phènaxè (imposture) ; c’est Ménage qui nous l’apprend. Et qu’est-ce en effet qu’une perruque, sinon l’officieux mensonge d’une chevelure artificielle ? D’après quelques passages de Thucydide (Préface de la Guerre du Péloponnèse), on voit que les jeunes Athéniennes préféraient, parmi les perruques, celles dont les tresses blondes, repliées sous un réseau transparent, s’y cachaient à moitié pour briller davantage. D’autres aimaient à ramener ces tresses sur le sommet du front, où des aiguilles d’or les tenaient arrêtées. La tête de ces aiguilles avait la forme de cigales auxquelles il ne manquait que la voix, et qui, dans un balancement perpétuel, semblaient toujours prêtes à s’envoler. Les petits-maîtres, du temps d’Aristophane, avaient mis à la mode la coiffure d’enfant, ou la perruque à la jockei : c’était celle de l’efféminé Cratinus ; et, si l’on en croit Ovide, Sapho, pour plaire à Phaon, plaçait dans sa perruque des poinçons garnis de perles.

« II est évident qu’à Rome la mode des perruques était devenue générale vers les derniers temps de la république. Tibulle, Ovide, Properce et Gallus ont chanté les perruques de leurs maîtresses, dans une foule de jolis vers. Il fallait, dit un grave académicien (l’abbé Nadal, Dissertation sur le luxe des dames romaines), il fallait, pour l’ornement d’une tête romaine, les dépouilles d’une infinité d’autres têtes. Tantôt les cheveux flottaient sur les épaules au gré des vents, tantôt ils s’arrondissaient en boucles sur un sein d’albâtre. Souvent on en tressait des couronnes ; quelquefois ils s’élevaient à pic, et laissaient à découvert l’ivoire d’un joli cou. Ce fut Plotine, femme de Trajan, qui introduisit à Rome ces perruques à l’Andromaque, dont parle Juvénal dans sa sixième satire. Elles s’élevaient par étages sur le devant de la tête, et formaient une espèce de turban à triple rouleau : c’était la coiffure favorite des femmes à petite taille. L’illustre Adrien Valois a recueilli quatorze médailles d’impératrices romaines ; et, sur chacune de ces médailles, on voit une perruque différente. Les dieux même honoraient les perruques d’une protection spéciale. Les prêtres de Diane, selon saint Maxime (dans ses Homélies), portaient une perruque courte à cheveux hérissés. La coquetterie, si l’on en croit Dion Chrysostome (Oratio de cultu corporis), s’était glissée jusque sur les autels. C’est là que la majesté des dieux s’accroissait encore de la majesté des perruques. On murmura plus d’une fois tout bas contre Apollon qui, non content de briller dans les cieux par sa chevelure d’or, accaparait encore sur la terre, pour parer ses images, les plus belles perruques de Rome. Les prêtres de la bonne Cybèle tenaient en réquisition permanente le génie des coiffeuses ; ils leur disputaient, souvent avec avantage, l’honneur de rajeunir, à l’aide des colifichets de la mode, les vieux attraits de la mère des dieux. L’aiguille dont ils se servaient pour la coiffer était devenue miraculeuse, et Servius la place à côté du sceptre de Priam et du bouclier de Romulus, parmi les gages de la gloire et de la durée de l’empire romain. Mais de toutes les perruques divines, nulle n’était plus imposante que la perruque de Jupiter Multi-comans.

« Martial, plus malin que galant, critiqua seulement l’abus des perruques. Tête chaussée ! calceatum caput ! s’écriait-il quelquefois (liv. XII, épigr. 45). Seize siècles avant que Boileau eût plaisanté l’abbé Pochetto sur ses sermons d’achat, Martial avait déjà dit, à peu près de même (liv. VI, épigr. 12) :

 
Jurat capillos esse, quos emit, suos
Fabulla : numquid illa, Paulle, pejerat ? nego.


Plus loin, il ajoute (liv. XII, épigr. 23) :

  
Dentibus, atque comis, nec te pudet, uteris emptis :
  Quid facies oculo, Laelia ? non emitur.


Mais qu’est-ce que cela prouve ? Il est clair que Martial n’en voulait qu’aux vilaines têtes à perruque.

« Les médailles nous montrent les têtes impériales d’Othon, de Commode, de Poppée, de Julie, de Lucile, ornées de capillaments : c’était le nom générique des perruques romaines. Les petites-maîtresses avaient sur leur toilette diverses espèces de perruques pour les différentes heures du jour. Elles portaient en chenille le galericon : c’était une sorte de petit casque qui donnait à leurs traits, avec un air cavalier, quelque chose de plus piquant. Le corymbion était pour les visites d’étiquette, les promenades et le spectacle. Cette coiffure d’apparat avait un volume immense ; elle ressemblait assez à celle des Bacchantes. Othon, au rapport de Suétone, se servait du galericon pour cacher sa calvitie ; gula, sous la même perruque, courait lutiner dans l’ombre les prostituées de Rome ; et Messaline, abaissant, la nuit, devant la coiffure blonde des amours, la majesté du diadème, allait incognito provoquer dans les camps les robustes caresses des soldats romains (voyez la satire VI de Juvénal). Mais la perruque la plus fameuse de l’antiquité fut, sans contredit, la perruque de l’empereur Commode. La description élégante que Lampride en a faite dans la vie de cet empereur (Historiae Augustae scriptores), lui assure l’immortalité : c’était le corymbion, mais le corymbion dans tout son éclat. Il faut voir dans l’historien ce prince, apparemment seul avec ses remords et ses craintes, n’osant confier son cou royal au rasoir d’un barbier, ni son front même à l’aiguille des coiffeurs, se brûlant lui-même les cheveux et la barbe, ajustant devant son miroir sa vaste perruque, l’abreuvant de parfums et d’essences, et répandant sur elle des flots de poudre d’or.

« Les chevelures allemandes et gauloises étaient les plus recherchées des perruquiers romains ; leur couleur approchait de celle de l’or. En vain le déclamateur Sénèque (épître cxv, et de la Brièveté de la vie) gourmanda les perruques ; on ne l’écouta même pas. L’éloquence chrétienne de Tertullien, dans son traité de la Toilette des dames, chapitre VII, ne fut pas plus heureuse. Clément d’Alexandrie, dans ses Stromates ou Tapisseries ; Grégoire de Nazianze, dans l’Éloge de Gorgonie, sa sœur ; saint Ambroise, dans son livre de la Virginité ; saint Jérôme, dans ses brûlantes Épîtres, ne produisirent pas plus d’effet. Ces bons Pères eurent beau nommer les perruques fourreaux de têtes, dépouille des morts, édifices de prostitution, tours de Satan ; ils eurent beau vouer aux flammes de l’enfer les chevelures postiches, et ceux ou celles qui les portaient, la perruque n’en courut pas moins conquérir l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; et l’univers fut peuplé de têtes à perruque, à la barbe des saints et des philosophes.

« C’était surtout les jours de fêtes que brillaient les perruques. Aux calendes de janvier, c’est-à-dire aux premiers jours de l’an, l’étrenne la mieux reçue était une perruque. Si les Matronales étaient la fête des dames, elles étaient donc aussi la fête des perruques (Ovide,Fastes, liv. iii). Pendant la célébration des Bacchanales, ou, si vous voulez, à l’époque du carnaval romain, la perruque jouait encore un grand rôle ; on y voyait les hommes se mêler aux Bacchantes, la main armée de torches, et la tête affublée de perruques de femmes (S. Astère, Hom. in fest. kalend.). Lisez l’Ane d’or d’Apulée, livre XI : vous y verrez, aux processions de la déesse Isis, un dévot africain paraître en escarpins dorés, en robe de soie traînante, chargé de bijoux et de pierreries, tant avec mollesse les ondes de sa perruque, et contrefaisant la démarche d’une petite-maîtresse. Il paraît que la coiffe des perruques romaines était une calotte de peau de bouc (Martial, liv. XII, épigr. 45). Elle s’ajustait avec tant de dextérité, qu’on distinguait à peine si la coiffure était postiche. Mais l’art des perruquiers ne tenait pas toujours ferme contre l’opiniâtreté des vents ; et Festus Avienus (carmen X) nous a conservé l’anecdote d’un cavalier dont une bise incivile mit tout à coup le chef à nu, aux éclats de rire des malins spectateurs. Tel était l’engouement, que le front chauve qui ne pouvait atteindre au prix courant des perruques voulait du moins en arborer l’image. Martial (liv. VI, épigr. 57), Farnabe, et Turnèbe (Adversar., cap. XXVII) nous l’apprennent : on se peignait la tête avec des pommades de diverses couleurs ; on donnait à ces croûtes parfumées la figure d’une perruque, et les sillons onduleux dont on savait les orner jouaient, dit-on, au parlait les tresses de cheveux naturels. Après cela, continue Martial, pour raser, en un moment et sans risque, la plus belle tête du monde, il suffisait d’une éponge.

« Comment les anciens n’auraient-ils pas aimé les perruques ? les cheveux étaient ce qu’ils avaient de plus cher ; et cependant il fallait sans cesse les sacrifier pour en semer le tombeau des morts. Teucer, dans Sophocle (Ajax furieux, acte IV, sc. 6), dit au jeune Ajax, en lui montrant la tombe de son père : « Venez, enfant ; approchez, en posture de suppliant, de celui qui vous donna le jour ; demeurez-y les yeux tournés vers votre père, ayant en main l’humble offrande de mes cheveux, de ceux de votre mère, et des vôtres. » Dans le même tragique, Electre (acte I, sc. 5), voyant Chrysosthémis, sa soeur, apporter au tombeau d’Agamemnon les présents de Clytemnestre, s’écrie : «Pensez-vous que ces hypocrites offrandes puissent expier le meurtre de mon père ? Non, non, il n’en sera rien. Laissez là ces dons stériles ; faites mieux : coupez vous-même ces boucles de cheveux, et joignez-les aux miens. Hélas ! il m’en reste peu, je les ai déjà sacrifiés ; mais enfin j’en offre le reste, et leur dérangement montre assez ma douleur. » On devait encore se couper les cheveux dans le deuil. Aussi, dans l’Oreste d’Euripide (acte II, sc. I), le chœur chante-t-il : « Voilà Tyndare, ce Spartiate chargé d’années, qui s’avance d’un pas précipité, couvert de noirs vêtements, et la tête rasée dans le deuil où sa fille le plonge. » Dans la même pièce (acte I, sc. 3), Electre, toujours plaintive, accuse Hélène de manquer aux bienséances, parce qu’elle n’a coupé que l’extrémité de ses cheveux après la mort d’une de ses sœurs : « Voyez, dit-elle, avec quel artifice cette femme vient de couper l’extrémité de ses cheveux sans nuire à sa beauté ! Elle est toujours ce qu’elle fut autrefois ! Puissent les dieux te détester, ô toi qui as perdu, moi, mon frère, la Grèce entière !… Ah ! malheureuse que je suis ! » A la mort de Masistius, dit Hérodote, livre IX, les Perses, pour marquer leur chagrin, non-seulement se rasèrent la tête, mais ils coupèrent encore le poil à toutes leurs montures : c’est l’expression de Lamothe-Le-Vayer. La douleur, comme tous les extrêmes, est de courte durée ; elle n’attendait pas, pour s’envoler, que les cheveux eussent repris leur grandeur naturelle. Comment rappeler alors les jeux et les ris autour d’une tête tondue ? c’eût été la chose impossible ; mais on prenait perruque, et toute la bande des amours, selon l’expression du bon La Fontaine, revenait au colombier.

« Un nouveau motif de tendresse pour les perruques chez la docte antiquité, c’était la haine religieuse qu’on y portait aux têtes chauves. Qui ne sait que César lui-même, César au milieu de sa gloire, vit les brocards de ses soldats poursuivre son front chauve jusque sur son char de triomphe ? « Voici le chauve adultère, criaient-ils en chœur ; maris, cachez vos femmes ! » Calvum mœchum duximus ; mariti, servate uxores ! César, sans cheveux, paraissait d’autant plus ridicule, que le nom même de César rappelait l’idée d’une belle chevelure. Celle de son aïeul était encore célèbre, et ce fut elle, dit-on, qui mérita à cet ancêtre du dictateur le surnom de César. Cœsar a caesarie dictus. Pour consoler le vainqueur du monde, et dérober sa calvitie à la malignité romaine, le sénat permit à César de porter perpétuellement une couronne de lauriers. Un sénatus-consulte fit ainsi de cette couronne la perruque des héros. Si les couronnes étaient aujourd’hui parmi nous à la mode, combien de simples soldats français pourraient porter, sans être chauves, la perruque de César ! »

2 Immo supercilia profert de pyxide. — On voit maintenant, par ces mots supercilia profert de pyxide, que les dames romaines portaient aussi des sourcils postiches. Martial (liv. IX, épigr. 37) parle d’une coquette qui avait des cheveux, des dents et des sourcils de contrebande :

Quum sis ipsa domi, mediaque ornere Suburra,
  Fiant absentes et tibi, Galla, comae ;
Nec dentes aliter, quam serica, nocte reponas,
  Et jaceas centum condita pyxidibus :
Nec tecum facies tua dormiat : innuis illo,
  Quod tibi prolatum est mane, supercilio.

3 Quia flavicomum corymbion erat. — L’auteur soutient ici le caractère qu’il a donné à Tryphène, d’une femme de mauvaise vie, parce qu’il n’y avait que les courtisanes qui portassent des perruques blondes ; les matrones n’en mettaient que de noires : c’est pour cela que Juvénal, dans sa satire VI, vers 120, nous représente Messalinecachant ses cheveux bruns sous une perruque blonde : . Nigrum flavo crinem abscondente galero, pour aller dans une maison de prostitution se livrer à la brutalité publique.

CHAPITRE CXI. 1 Matrona quœdam Ephesi tam notœ erat pudicitiœ. — Ce conte de la Matrone d’Éphèse a été traduit ou imité dans toutes les langues ; et c’est le premier morceau du Satyricon qu’on ait fait passer dans la nôtre, comme on l’a vu dans les Recherches sceptiques sur le Satyricon : un clerc, nommé Hébert, la rendit en vers français, vers l’an 1200. Ce sujet a aussi été traité pour la scène, et on lui doit un joli vaudeville. De tous les imitateurs de Pétrone, celui qui a le mieux réussi, c’est La Fontaine, dont on me permettra de reproduire ici le conte, fort joli, sans doute, mais peut-être trop prolixe, trop paraphrasé, et qui est loin, selon moi, de reproduire la piquante simplicité de l’original :


S’il est un conte usé, commun et rebattu,
C’est celui qu’en ces vers j’accommode à ma guise.
____Et pourquoi donc le choisis-tu ?
____Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t-elle point déjà produit assez d’écrits ?
____Quelle grâce aura ta matrone
____Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ?
Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes vers je l’aurai rajeunie.

____Dans Éphèse il fut autrefois
Une dame en sagesse, en vertu sans égale,
____Et, selon la commune voix,
Ayant su raffiner sur l’amour conjugale.
Il n’était bruit que d’elle et de sa chasteté ;
____On l’allait voir par rareté ;
C’était l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !
Chaque mère à sa bru l’alléguait pour patron ;
Chaque époux la prônait à sa femme chérie :
D’elle descendent ceux de la Prudoterie,
____Antique et célèbre maison.
____Son mari l’aimait d’amour folle.
____Il mourut. De dire comment,
____Ce serait un détail frivole.
____Il mourut ; et son testament
N’était plein que de legs qui l’auraient consolée,

Si les biens réparaient la perte d’un mari
____Amoureux autant que chéri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,
Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-ci, par ses cris, mettait tout en alarme,
____Celle-ci faisait un vacarme,
Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ;
____Bien qu’on sache qu’en ses malheurs,
De quelque désespoir qu’une âme soit atteinte,
La douleur est toujours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l’affligée
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
____Pourraient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengrégée.
Enfin, ne voulant plus jouir de la clarté
____Que son époux avait perdue,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D’accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l’excessive amitié
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie),
Une esclave en ces lieux la suivit par pitié,
____Prête à mourir de compagnie ;
Prête, je m’entends bien, c’est-à-dire, en un mot,
N’ayant examiné qu’à moitié ce complot,
Et jusques à l’effet courageuse et hardie.
L’esclave avec la dame avait été nourrie ;
Toutes deux s’entr’aimaient, et cette passion
Était crue avec l’âge au cœur des deux femelles :
Le monde entier à peine eût fourni deux modèles
____D’une telle inclination.
Comme l’esclave avait plus de sens que la dame,
Elle laissa passer les premiers mouvements ;
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme
Dans l’ordinaire train des communs sentiments.
Aux consolations la veuve inaccessible
S’appliquait seulement à tout moyen possible
De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux.
Le fer aurait été le plus court et le mieux ;
Mais la dame voulait paître encore ses yeux
____Du trésor qu’enfermait la bière,
____Froide dépouille, et pourtant chère :
____C’était là le seul aliment
____Qu’elle prît en ce monument.
____La faim donc fut celle des portes
____Qu’entre d’autres de tant de sortes
Notre veuve choisit pour sortir d’ici-bas.
Un jour se passe, et deux, sans autre nourriture
Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas,
____Qu’un inutile et long murmure
Contre les dieux, le sort et toute la nature.
____Enfin sa douleur n’omit rien,
Si la douleur doit s’exprimer si bien.

Encore un autre mort faisait sa résidence
Non loin de ce tombeau, mais bien différemment,
____Car il n’avait pour monument
____Que le dessous d’une potence :
Pour exemple aux voleurs on l’avait là laissé.
____Un soldat bien récompensé
____Le gardait avec vigilance.
____Il était dit par ordonnance
Que si d’autres voleurs, un parent, un ami,
L’enlevaient, le soldat, nonchalant, endormi,
____Remplirait aussitôt sa place.
____C’était trop de sévérité ;
____Mais la publique utilité
Défendait qu’on ne fît au garde aucune grâce.
Pendant la nuit il vit, aux fentes du tombeau,
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux, il y court, entend de loin la dame
____Remplissant l’air de ses clameurs.
Il entre, est étonné, demande à cette femme
____Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,
____Pourquoi cette triste musique,
Pourquoi cette maison noire et mélancolique ?
Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit
____Toutes ces demandes frivoles.
____Le mort pour elle y répondit :
____Cet objet, sans autres paroles.
____Disait assez par quel malheur
La dame s’enterrait ainsi toute vivante.
— Nous avons fait serment, ajouta la suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
— Encor que le soldat fût mauvais orateur,
Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.
La dame cette fois eut de l’attention ;
____Et déjà l’autre passion
____Se trouvait un peu ralentie :
Le temps avait agi. — Si la foi du serment,
Poursuivit le soldat, vous défend l’aliment.
____Voyez-moi manger seulement.
Vous n’en mourrez pas moins. — Un tel tempérament
____Ne déplut pas aux deux femelles.
____Conclusion, qu’il obtint d’elles
Une permission d’apporter son soupé :
Ce qu’il fit. Et l’esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer dès lors à la cruelle envie
____De tenir au mort compagnie.
— Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :
Qu’importe à votre époux que vous cessiez de vivre
Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre,
Si par votre trépas vous l’aviez prévenu ?
Non, madame ; il voudrait achever sa carrière.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la bière ?
Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt : qui nous presse ? attendons.

Quant à moi, je voudrais ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t-il d’en être regardée ?
____Tantôt, en voyant les trésors
Dont le ciel prit plaisir d’orner votre visage,
____Je disais : Hélas ! c’est dommage,
Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela.
— A ce discours flatteur la dame s’éveilla.
Le dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira
Deux traits de son carquois : de l’un il entama
Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la dame.
Jeune et belle, elle avait sous ses pleurs de l’éclat ;
____Et des gens de goût délicat
Auraient bien pu l’aimer, et même étant leur femme.
Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,
____Sorte d’amour ayant ses charmes,
Tout y fit : une belle, alors qu’elle est en larmes,
____En est plus belle de moitié.
Voilà donc notre veuve écoutant la louange,
Poison qui de l’amour est le premier degré ;
____La voilà qui trouve à son gré
Celui qui le lui donne. Il fait tant qu’elle mange ;
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait ;
____Il fait tant enfin qu’elle change ;
Et toujours par degrés, comme l’on peut penser,
De l’un à l’autre il fait cette femme passer.
____Je ne le trouve pas étrange :
Elle écoute un amant, elle en fait un mari,
Le tout au nez du mort qu’elle avait tant chéri.
Pendant cet hyménée, un voleur se hasarde
D’enlever le dépôt commis aux soins du garde :
Il en entend le bruit, il y court à grands pas ;
____Mais en vain : la chose était faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
____Ne sachant où trouver retraite.
L’esclave alors lui dit, le voyant éperdu :
____— L’on vous a pris votre pendu ?
Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?
Si madame y consent, j’y remédierai bien.
____Mettons notre mort en sa place,
____Les passants n’y connaîtront rien.
— La dame y consentit. O volages femelles !
La femme est toujours femme. Il en est qui sont belles ;
____Il en est qui ne le sont pas :
____S’il en était d’assez fidèles,
____Elles auraient assez d’appas.

Prudes, vous vous devez défier de vos forces :
Ne vous vantez de rien. Si votre intention
____Est de résister aux amorces,
La nôtre est bonne aussi, mais l’exécution
Nous trompe également ; témoin cette matrone.
____Et, n’en déplaise au bon Pétrone,

Ce n’était pas un fait tellement merveilleux
Qu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux.
Cette veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on lui vit faire,
Qu’au dessein de mourir, mal conçu, mal formé ;
____Car de mettre au patibulaire
____Le corps d’un mari tant aimé,
Ce n’était pas peut-être une si grande affaire :
Cela lui sauvait l’autre, et, tout considéré,
Mieux vaut goujat debout qu’empereur enterré.


Cette imitation du conte de Pétrone inspire à M. Durand les réflexions suivantes :

« Ce conte n’est que plaisant dans La Fontaine ; mais dans Pétrone il finit par un trait horrible et qui choque toutes les convenances. Son esprit, qui savait si bien sacrifier aux grâces, aurait dû lui fournir un dénoûment plus aimable. Suivant lui, c’est l’épouse consolée qui propose d’exhumer son mari et de l’accrocher au poteau dépouillé. Au moins le conteur français met cet avis odieux dans la bouche d’une esclave ; ce correctif même n’adoucit que faiblement, selon moi, l’horreur que cette circonstance inspire. »

N’en déplaise à M. Durand, je ne suis pas de son avis. Le dénoûment du conte de Pétrone est tel qu’il devait être. Il voulait prouver, comme il le fait dire en propres termes à Eumolpe, qu’il n’y a pas de femme, quelque prude qu’elle soit, qu’une passion nouvelle ne puisse porter aux plus grands excès ; et pour prouver ce qu’il avance, je vais, ajoute-t-il, vous raconter un fait arrivé de nos jours. C’était, comme on le voit, un fait récent, un fait connu, notoire ; Pétrone n’était donc pas le maître d’en changer le dénoûment. D’ailleurs Flavius, au rapport de Jean de Sarisbéry, dans son traité de Nug. cur. , livre VIII, chapitre 11, assure que cette histoire est véritable, et que la veuve qui en est l’héroïne fut punie de son impiété, de son parricide et de son adultère, en présence du peuple ; ce sont ses propres termes : mulieremque impietatis suce, et sceleris parricidatis, et adulterii, in conspectu populi, luisse pœnas. Apulée a traité un sujet à peu près semblable au livre II de son Ane d’or, mais avec beaucoup moins d’enjouement et de grâce que Pétrone ; nous renvoyons, pour la comparaison de ces deux histoires, à l’excellente traduction d’Apulée donnée par M. Bétolaud. Il est facile de reconnaître, dans la Matrone d’Éphèse, l’origine d’un charmant épisode du conte de Zadig, par Voltaire, celui de la prude, qui, croyant son mari décédé, consent à lui couper le nez dans son tombeau, pour guérir son amant d’une douleur de côté.

2 Ne quis ad sepulturam corpora detraheret. — On refusait la sépulture à ceux qui avaient été condamnés au dernier supplice, et on les laissait suspendus au gibet pour épouvanter, par ce spectacle, lcs malfaiteurs qui seraient tentés de les imiter. Cela se pratique encore de nos jours en plusieurs endroits de l’Italie.

3 Faciemque unguibus sectam, — Cette marque d’une extrême affliction était une coutume que les femmes observaient pour témoigner l’excès de leur douleur. Mais la loi des Douze Tables abolit cet usage chez les Romains.

CHAPITRE CXII. 1 Nec venit in mentem, quorum consederis arvis ? — Ce vers et le précédent sont empruntés au livre IV de l’Enéide, où ils sont employés à peu près dans le même sens que Pétrone leur donne ici. Dans Virgile, Anne, conseillant à Didon de ne pas rejeter les services d’Ënée, qu’elle aime en secret, lui rappelle qu’elle est dans un pays barbare, etc. Ici une servante, qui ne se sent pas d’humeur à mourir de faim, tâche de décider sa maîtresse à se rendre aux empressements d’un jeune homme qui ne lui est pas indifférent ; et, pour y réussir, elle lui représente l’horreur du lieu où elle se trouve : elle lui a déjà dit précédemment, en citant un autre vers de Virgile :

Id cinerem aut manes credis curare sepultos ?

« Croyez-vous qu’une froide cendre et des mânes inanimés se soucient de vos regrets ? »

2 Ne hanc quidem partem corporis mulier abstinuit. — Ce passage de notre auteur est remarquable par l’extrême retenue avec laquelle il exprime une idée assez gaillarde ; Pétrone parle dans la suite avec une égale pudeur de l’organe de la virilité, lorsqu’il dit : Quum a parte corporis quam ne ad cogitationem quidem admittere severioris notae homines solent, etc. Cet endroit et plusieurs autres prouvent que Pétrone, en nous offrant le tableau fidèle de la corruption des mœurs de son siècle, a cependant montré plus de retenue dans ses expressions que Martial, Catulle et plusieurs autres que je pourrais citer, et chez lesquels

Nomen adest rebus, nominibusque pudor.

CHAPITRE CXIII. 1 Et erubescente non mediocriter Tryphaena. — On se doute, d’après les mœurs dissolues que Pétrone attribue à Tryphène, que ce n’était pas par pudeur qu’elle rougissait à la fin du récit d’Eumolpe, mais plutôt au souvenir de quelque aventure semblable à celle de la matrone d’Éphèse, et où elle avait joué peut-être un rôle encore plus coupable.

2 Expilatumque libidinosa migratione navigium. — C’est la première fois qu’il est fait mention du pillage de ce vaisseau dans les manuscrits authentiques. Lycas va y revenir dans le chapitre suivant : Vestem illam divinam, sistrumque redde navigio. C’est sur ces deux passages que Nodot s’est fondé, comme nous l’avons déjà dit, pour bâtir cette histoire du pillage qu’Encolpe et Giton font dans le vaisseau d’Isis au chapitre XI du Satyricon. C’était fort bien à Nodot de compléter le Satyricon pour le rendre plus intelligible ; mais il fallait se borner là, et ne pas chercher à donner le change aux lecteurs, en offrant ces suppléments comme l’œuvre même de Pétrone. Freinshemius et Brottier, savants illustres, qui écrivaient pour le moins en aussi bon latin que Nodot, n’ont jamais cherché à attribuer à Quinte-Curce et à Tite-Live les suppléments qu’ils ont faits à leurs ouvrages.

CHAPITRE CXIV. 1 Inhorruit mare, nubesque undique adductœ obruere tenebris diem. — Cette description d’une tempête est tracée de main de maître, et annonce le poëte qui va bientôt nous offrir un tableau si vrai, si énergique, des maux de la guerre civile.

2 Italici littoris Aquilo possessor.— Ces mots rappellent le Notus Adriœ arbiter d’Horace, et ce passage de Lucain, livre II, vers 454 :

.   .   .   .   .   .   Ut quum mare possidet Auster
Flatibus horrisonis.


On trouve aussi dans Properce, livre I, élégie 18 :

Et vacuum Zephyri possidet aura nemus.

3 In mare ventus excussit, repetitumque infesto gurgite procella circum-egit, atque hausic. — N’est-ce pas là de la véritable poésie ? Cette image de la mer, qui ne semble un instant lâcher sa proie que pour la ressaisir et la plonger de nouveau dans l’abîme, est digne de Virgile, et rappelle ces beaux vers de l’Enéide, livre I, vers 114 :

.   .   .   .   .   .   Ingens a vertice pontus
In puppim ferit : excutitur, pronusque magister
Volvitur in caput ; ast illam ter fluctus ibidem
Torquet agens circum, et rapidus vorat aequore vortex.

4 Prœteriens aliquis tralatitia humanitate lapidabit. — La religion païenne, par la loi appelée Jus pontificum, ordonnait, sous peine d’impiété, crime capital, à tous ceux qui trouvaient des corps sans sépulture, de les inhumer, parce que les anciens croyaient que Caron ne passait pas dans sa barque les âmes de ceux qui n’avaient pas reçu les honneurs funèbres ; mais que ces âmes restaient sur le rivage du Styx, exposées à toutes les insultes des Furies qui venaient les tourmenter, On couvrait les corps morts de mottes de terre ; mais si l’on ne pouvait s’en procurer, comme ici, par exemple, sur le bord de la mer, et si l’on n’avait pas ce qui était nécessaire pour les brûler, on les cachait sous un amas de cailloux : c’est ce que Pétrone appelle lapidare.

CHAPITRE CXV. 1 Mirati ergo, quod illi vocaret in vicinia mortis, poema facere. — Cette préoccupation poétique, d’un homme oubliant tous les dangers qui l’entourent, et composant des vers, même au milieu d’une tempête, a été admirablement décrite par Ovide dans ses Tristes, livre 1, élégie 10 :

Quod facerem versus inter fera murmura ponti,
  Cyclades Ægeas obstupuisse puto.
Ipse ego nunc miror, tantis animique marisque
  Fluctibus ingeuiumsiion cecidisse meum.
Seu stupor huic sludio, sive huio insania, nomen ;
  Omnis ab hac cura mens relevata mea est.
Same ego nimbosis dubius jactabar ab Hædis :
  Sæpe minax Steropes sidere pontus erat.
Fuscabatque diem custos Erymanthidos Ursae ;
  Aut Hyadas seevis hauserat Auster aquis :
Sæpe maris pars intus erat ; tamen ipse trementi
  Carmina ducebam qualiacumque manu.

2 Et Lycam quidem rogus... adolebat. — Il ne faut pas confondre, dans les auteurs latins, ces trois mots, dont le sens est bien différent : Pyra, rogus, bustum.Pyra signifie l’amas de bois qui forme le bûcher ; rogus, le bûcher ardent, et bustum, le bûcher déjà à demi consumé par le feu. Virgile offre ces différentes nuances dans l’Énéide, livre XI, vers 184 et suivants :

Jam pater jEneas, jam curvo in littore Tarchon
Constituere pyras : huc corpora quisque suorum
More tulere patrum : subjectisque ignibus atris
Conditur in tenebras altum caligine cnfilum.
Ter circum accensos, cincti fulgentibus armis,
Decurrere rogos.   .   .   .   .   .  
.   .   .   .   .   Tum littore toto
Ardentes spectant socios, semiustaque servant
Busta.   .   .   .   .  

CHAPITRE CXVI. 1 Aut captantur, aut captant. — Captare, tâcher de tromper quelqu’un ; captari, être dupé par quelqu’un, être l’objet de ses flatteries intéressées ; captator, un coureur de successions. Martial (liv. VI, épigr. 63) adresse ces vers à un certain Marianus, dont l’héritage excitait la convoitise d’un de ces intrigants :

Scis te captari : scis hunc, qui captat, avarum ;
Et scis qui captat, quid, Mariane, velit.


Pline l’Ancien (liv. XIV, ch. 1) s’élève en ces termes contre cet infâme usage, de courtiser les vieillards pour obtenir un legs dans leur testament : Postquam cœpere orbitas in auctoritate summa et potentiel esse, captatio in quœstu fertilissimo, ac sola gaudia in possidendo : omnesque a maximo modo liberales dictœ artes, in contrarium cecidere, ac servitute sola profici cœptum.

Et Ammien Marcellin (liv. XVIII, ch. 4) : Subsident aliqui copiosos homines, senes aut juvenes, orbos vel cœlibes, aut etiam uxores et liberos, ad voluntates condendas allicientes eos prœstigiis miris.

2 Nemo liberos tollit : « personne ne lève ses enfants, » parce que la coutume, chez les Romains, était de poser à terre les enfants dès qu’ils étaient nés : si le père voulait prendre soin de leur éducation, il les levait et les embrassait ; au contraire, s’il n’était pas dans ce dessein, il les faisait exposer, et les laissait à qui les voulait prendre.

3 Videbitis... oppidum, tanquam in pestilentia campos. — Pétrone, en traçant cette affreuse caricature, songeait bien moins à Crotone qu’à la capitale de l’empire. Les descriptions que d’autres auteurs en ont faites sont d’une force de coloris également remarquable, et laissent de Rome une idée vraiment effrayante. Nous nous contenterons d’offrir à nos lecteurs le tableau suivant, tiré d’Ammien Marcellin, livre XIV, chapitre 6 :

« Si vous êtes, à votre arrivée à Rome, dit-il, conduit, comme un honnête étranger, chez un homme opulent, c’est-à-dire très-orgueilleux, vous serez d’abord reçu avec toutes sortes de politesses ; et, après avoir essuyé des questions auxquelles il faut le plus souvent répondre par des contes extravagants, vous vous étonnerez qu’un homme si considérable traite un simple particulier avec tant d’attention ; vous irez même jusqu’à vous accuser de n’être pas venu dix ans plus tôt dans un si beau pays. Mais lorsque encouragé par ce premier accueil, vous retournerez le lendemain pour faire votre cour, vous resterez là comme un homme inconnu et qui tombe des nues, tandis qu’on se demandera tout bas d’où vous êtes et d’où vous venez. A la fin, cependant, vous parviendrez à être reconnu et admis à la familiarité ; mais si, après trois ans d’assiduité, vous vous avisiez de vous éloigner le même espace de temps, on ne vous demandera pas à votre retour le motif de votre absence, car on ne s’en sera pas même aperçu. Bien plus, lorsque le temps viendra de donner ces repas si longs et si perfides pour la santé, on délibérera longtemps si, outre les convives d’obligation, on invitera encore quelque étranger ; et si, après un mûr examen, on veut bien s’y résoudre, celui-là seul sera admis qui, docte en fait de spectacles, monte une garde assidue chez les cochers du Cirque, ou qui est expert dans toutes les subtilités du jeu. Pour les hommes savants et vertueux, on les évite comme des ennuyeux et des trouble-fêtes. Que dirai-je de ces ridicules cavalcades de nos riches fastueux, qui se divertissent à courir la poste dans les rues, au risque de se rompre le cou sur le pavé, traînant à leur suite une si grande quantité de domestiques, que, suivant l’expression du poëte comique, ils ne laissent pas même le bouffon pour garder la maison ? Et ce divertissement ridicule, les matrones elles-mêmes n’ont pas craint de l’imiter en courant aussi la ville dans des litières découvertes. Le char triomphal marche, au centre d’une armée d’esclaves ; et l’arrière-garde est formée par les eunuques, dont le nombre et la difformité nous font détester la mémoire de Sémiramis, cette reine cruelle, qui, la première, violant les lois de la nature, fit regretter à cette mère tendre, mais imprudente, d’avoir montré trop tôt, dans les générations à peine commencées, l’espoir des générations futures.

« Avec de pareilles mœurs, on croira facilement que les maisons où les sciences furent jadis cultivées ne sont plus maintenant que le réceptacle de plaisirs vains et frivoles ; de sorte qu’à la place des orateurs et des philosophes, on n’entend plus, du matin au soir, que le son des flûtes et le chant des musiciens. Pour les bibliothèques, elles sont plus closes et plus abandonnées que les sépulcres ; les orchestres, les instruments hydrauliques en ont pris la place. Enfin on en est venu à ce comble d’indignité, que, lorsque la disette a obligé de chasser de la ville les étrangers, cette loi a été exécutée à la rigueur pour tous ces hommes utiles qui enseignent les arts libéraux, tandis qu’on a conservé les mimes et les histrions, et que (ô honte !) trois mille danseuses ont été retenues dans la capitale, ainsi que leur cortége de musiciens et de choristes. Autrefois Rome était un asile assuré pour quiconque y portait les arts et l’industrie ; maintenant je ne sais quelle sotte vanité fait regarder comme vil et abject tout ce qui est né au delà du Pomérium. J’en excepte cependant les célibataires et tous ceux qui n’ont pas d’héritiers : ceux-là sont comblés d’attentions et de prévenances. Telles sont les mœurs des nobles ; pour le menu peuple, il passe souvent la nuit dans les cabarets, ou même dans les théâtres, à l’abri de ces toiles dont nous devons l’invention à Catulus, qui, le premier, introduisit à Rome cette recherche de commodités plus dignes de Capoue que de la ville de Romulus ; d’autres s’exposent des journées entières au soleil ou à la pluie, pour juger les cochers et disserter sur les événements du Cirque, etc. »

CHAPITRE CXVIII. 1 Belli civilis ingens opus quisquis attigerit, etc. — Notre auteur fait ici une censure indirecte de la Pharsale de Lucain ; mais Voltaire, dont l’autorité en matière de goût vaut au moins celle de Pétrone, en porte un jugement tout différent et tout à l’avantage de Lucain. La proximité des temps, dit-il, la notoriété publique de la guerre civile, le siècle éclairé, politique et peu superstitieux où vivait Lucain, ainsi que les héros de son poëme, la solidité de son sujet, ôtaient à son génie toute liberté d’invention fabuleuse. La grandeur véritable des héros réels, qu’il fallait peindre d’après nature, était une nouvelle difficulté. Les Romains du temps de César étaient des personnages bien autrement importants que Sarpédon, Diomède, Mézence et Turnus. La guerre de Troie était un jeu d’enfants en comparaison des guerres civiles de Rome, où les plus grands capitaines et les plus puissants hommes qui aient jamais été se disputaient l’empire de la moitié du monde.

« Virgile et Homère avaient fort bien fait d’amener les divinités sur la scène. Lucain a fait tout aussi bien de s’en passer. Jupiter, Mars, Vénus étaient des embellissements nécessaires aux actions d’Énée et d’Agamemnon : on savait peu de chose de ces héros fabuleux ; ils étaient comme ces vainqueurs des jeux Olympiques que Pindare chantait, et dont il n’avait presque rien à dire. Il fallait qu’il se jetât sur les louanges de Castor, de Pollux et d’Hercule. Les faibles commencements de l’empire romain avaient besoin d’être relevés par l’intervention des dieux ; mais César, Pompée, Calon, Labiénus vivaient dans un autre siècle qu’Énée : les guerres civiles de Rome étaient trop sérieuses pour ces jeux d’imagination. Quel rôle César jouerait-il dans la plaine de Pharsale, si Iris venait lui apporter une armure, ou si Vénus descendait à son secours dans un nuage d’or ?

« Ceux qui prennent les commencements d’un art pour les principes de l’art même sont persuadés qu’un poëme ne saurait subsister sans divinités, parce que l’Iliade en est pleine ; mais ces divinités sont si peu essentielles au poème, que le plus bel endroit qui soit dans Lucain, et peut-être dans aucun poëte, est le discours de Caton, dans lequel ce stoïque ennemi des fables dédaigne d’aller voir le temple de Jupiter Ammon :

Laissons, laissons, dit-il, un secours si honteux
A ces âmes qu’agite un avenir douteux.
Pour être convaincu que la vie est à plaindre,
Que c’est un long combat dont l’issue est à craindre,
Qu’une mort glorieuse est préférable aux fers,
Je ne consulte point les dieux ni les enfers.
Alors que du néant nous passons jusqu’à l’être,
Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu’il faut connaître :
Nous trouvons Dieu partout ; partout il parle à nous.
Nous savons ce qui fait ou détruit son courroux ;
Et chacun porte en soi ce conseil salutaire,
Si le charme des sens ne le force à se taire.
Pensez-vous qu’à ce temple un dieu soit limité ?
Qu’il ait dans ces déserts caché la vérité ?
Faut-il d’autre séjour à ce monarque auguste
Que les cieux, que la terre, et que le cœur du juste ?
C’est lui qui nous soutient ; c’est lui qui nous conduit ;
C’est sa main qui nous guide, et son feu qui nous luit ;
Tout ce que nous voyons est cet être suprême, etc.

(Trad. de Brébeuf).

« Ce n’est donc point pour n’avoir pas fait usage du ministère des dieux, mais pour avoir ignoré l’art de bien conduire les affaires des hommes, et de faire agir César, Pompée, Caton d’une manière conforme aux traits nobles et sublimes dont il s’est servi pour les peindre, que la Pharsale est si inférieure à l’Énéide et à l’Iliade. »

CHAPITRE CXIX. 1 Orbem jam totum victor Romanus habebat. — Cette façon de parler, qu’on pourrait regarder comme une hyperbole ridicule, était familière dans la bouche des Romains. Les commentateurs et d’autres savants en rapportent un grand nombre d’exemples, tirés non-seulement des poëtes, mais aussi des orateurs et des historiens. Cicéron, parlant de Pompée, dit : Ses trois triomphes attestent que le globe de la terre est soumis à notre empire. Pompée lui-même donna ce titre fastueux à l’un de ses triomphes : De Orbe terrarum.

Rien n’est plus fréquent, sur les anciens monuments, que cette manière de parler. De là ces épithètes de rector, restitutor, locupletator orbis terrarum, qui sont si souvent données aux empereurs sur leurs médailles ; de là ce globe qui représente la terre et qui décore presque toujours les monuments qu’on leur a consacrés. L’empereur Antonin le Pieux, tout modeste qu’il était, n’a pas rougi de s’appeler lui-même le Maître de l’univers. Justinien, longtemps après la destruction de l’empire d’Occident, n’a pas hésité de nommer Rome la capitale du monde. Il paraît que le plus ancien auteur qui se soit servi de cette expression est Polybe, qui néanmoins y met un correctif, en disant que les Romains étaient maîtres de toutes les parties du monde alors connues. Depuis, les Romains s’accoutumèrent facilement à s’entendre traiter de maîtres du monde. Mais cette façon de parler, réduite à sa juste valeur, signifiait seulement l’empire romain, orbis romanus.

2 Gravidis freta pressa carinis Jam peragebantur. — Le président Bouhier, dont nous emprunterons plus d’une fois les savantes et judicieuses remarques sur le poëme de la Guerre civile, nous semble s’être grossièrement trompé dans l’interprétation qu’il donne de ce passage. Il lit Carenis au lieu de carinis, et en fait un peuple au lieu d’une flotte : sa note est trop curieuse pour ne pas la rapporter en entier ; elle prouvera combien la manie des interprétations peut égarer un homme érudit. « Voila, sans doute, dit-il, quelque chose de bien surprenant, qu’au temps de César la mer fût déjà couverte de vaisseaux richement chargés. Je ne puis croire que Pétrone ait dit une telle sottise ; elle ne serait pas moins choquante, quand il aurait écritgraiisau lui de gravidis, comme le voulait Philippe Rubens (Elector., II, 10). Je suis donc persuadé que le poëte a eu en vue quelque expédition maritime que les Romains avaient faite peu avant la guerre civile dans des pays jusqu’alors inconnus. Cela m’a fait rejeter une idée, qui m’était d’abord venue, que par Carinis le poëte avait entendu des peuples d’Allemagne, qui portaient ce nom, et que Cluvier a placés vers la Baltique ; car ils n’ont été connus que longtemps après. Je crois plutôt que Pétrone a voulu désigner ici la descente que César fit dans la Grande-Bretagne, et dont Florus a parlé, à peu près dans le goût de notre poëte, en cette sorte : Omnibus terra marique captis ; respexit (Cæsar) Oceanum et quasi huic romanus orbis non sufficeret, alterum cogitavit. Lucain en a fait mention à peu près de la même manière, livre I, vers 369 :

 
Haec manus, ut victum post terga relinqueret orbem,
Oceani tumidas remis compescuit undas.


Ainsi je soupçonne que Pétrone avait écrit : Gravidis freta pressa Carenis. C’était le nom d’un peuple qui habitait à l’extrémité de l’Écosse, d’après Ptolémée, dans quelques manuscrits duquel on trouve Karinoi au lieu de Karènoi, suivant Ortelius, et les diverses leçons que Saumaise avait tirées de la bibliothèque Palatine, et que j’ai entre les mains ; auquel cas, il n’y aurait rien à changer dans ce vers. Ce sont apparemment les mêmes peuples dont Pausanias a vanté la taille, et qu’il appelle Kareis. Sur quoi je suis fort de l’avis de Kuhnius, qui en jugeait ainsi. Camden (Britannis, p. 616, édit. de 1617) a cru que leur vrai nom était Catini, nom dérivé de la ville de Cathnes, qui est située au même endroit. Quand il faudrait substituer ce nom dans notre poëme, le changement serait léger ; mais je ne crois pas qu’il y ait grand fond à faire sur cette conjecture, et j’aime mieux m’en tenir aux manuscrits de Plolémée. On ne niera pas, je pense, que mon explication ne donne plus d’agrément à ce passage. La découverte de la Grande-Bretagne était toute nouvelle dans le temps des brouilleries de César et de Pompée. De la manière dont le premier a décrit cette grande île, il paraît que l’on en avait déjà fait le tour de son temps ; c’est ce que notre poëte a donné à entendre en parlant des plus reculés de ces insulaires. L’épithète de gravidisleur convenait à merveille ; elle signifie tout ce qui est gros et pesant, comme dans Cicéron (dela Divination, liv. I, ch. 11) :

Aut quum se gravido tremefecit corpore tellus ;


dans Virgile (Énéide, liv. VII, ) : Stipites hic gravidi nodis ; et dans Fulgence (Mytholog., liv. I) : Erat gravido, ut apparebat, corpore. Or, telle était la taille des anciens Bretons, selon le témoignage, non-seulement de Pausanias, mais encore de Strabon, livre IV, qui dit qu’ils étaient Kaunoteroi tois sômasi. Il ne reste donc plus de difficulté dans ce passage. »

Ne voilà-t-il pas, je le demande, bien de l’érudition dépensée en pure perte ? Quel besoin y avait-il, pour l’intelligence de ce passage, de recourir à Pausanias, à Strabon, et à tant d’autres écrivains tant anciens que modernes, lorsque le sens est si clair par lui-même ? gravidis est ici pour onustis. Quelle invraisemblance peut-on trouver a ce que, même du temps de César, il y eût sur la mer des vaisseaux pesamment chargés, puisque l’auteur dit lui-même qu’on allait chercher tous les raffinements du luxe de l’un à l’autre pôle, eu Assyrie, dans l’Inde, chez les Numides, chez les Arabes, et jusque chez les Serres, peuple de la Chine ? Du moment qu’il y avait des vaisseaux, pourquoi donc n’auraient-ils pas été pesamment chargés ?... Quant à ces mots freta pressa, ils ne veulent pas dire, comme le suppose Bouhier, que toutes les mers fussent couvertes de vaisseaux, car on sait que les anciens ne s’éloignaient guère des côtes, mais simplement qu’elles étaient foulées par les vaisseaux, comme on lit plus haut dans leSatyricon,chapitre lxxix :classes premunt mare ;et dans Horace :premere littus,côtoyer le rivage.

3 Non usu plebeio trita voluptas. — Quelques commentateurs lisent risu plebeio tracta voluptas, ce qui n’offre aucun sens raisonnable, tandis que usu plebeio trita voluptas, rappelle ce passage de Sénèque (lettre CXXI) : Res sordida est, trita ac vulgari via vivere.

4 Hinc Numidae adtulerant, illinc nova vellera Serres ; Atque Arabum populus sua despoliaverat arva. — Mon beau-père, M. de Guerle, a pensé que par ces mots : populus Arabum sua despoliaverat arva, il fallait entendre les parfums si vantés de l’Arabie ; Bouhier, au contraire, dans ses corrections sur le texte de Pétrone, prétend qu’il ne s’agit ici d’aucune espèce de parfums, mais des diverses sortes de soies qu’on lirait de l’Afrique, chez les Numides et les Arabes, et de l’Inde, chez les Serres. Cela peut être ; mais comme l’examen de cette opinion nous entraînerait dans une trop longue discussion, nous nous contenterons d’extraire de ses notes des détails assez curieux sur les différentes espèces de soies dont, selon Bouhier, il est question dans cet endroit :

« La soie de la Chine, dit-il, est assez connue ; mais comme on connaît moins aujourd’hui celle de l’Afrique, il est bon de rappeler ce que les anciens en ont écrit. Pline nous apprend qu’elle se tirait d’une espèce de cocons qui se formaient sur des arbres du mont Atlas. L’Arabie n’était pas moins fertile que l’Afrique en arbrisseaux qui portaient cette espèce de duvet dont on tirait la soie. Pline en parle en plus d’un endroit ; et, avant lui, Hérodote avait dit qu’elle était d’un grand usage chez les Indiens. Ces soies sont aujourd’hui distinguées des autres par le nom de soies d’Orient, parmi nos commerçants, qui les disent produites par une plante, dans une gousse à peu près semblable à celle des cotonniers. »

Virgile a fait mention des soies de l’Afrique ci de la Chine dans les vers suivants (Géorg., liv. II, v. 120) :

Quid nemora Æthiopum molli canentia lana ?
Velleraque ut foliis depectant tenuia Seres ?


que Delile a rendus ainsi :

Là, d’un tendre duvet les arbres sont blanchis ;
Ici, d’un fil doré les bois sont enrichis.


L’illustre traducteur des Géorgiques me semble avoir sacrifié, dans ces vers, la fidélité à la précision. Si je ne me trompe, il fallait nommer les Éthiopiens et les Serres, ou du moins les contrées qu’ils habitaient.

5 Ut bibat humanum, populo plaudente cruorem. — « Quelles mœurs, quelles effroyables mœurs que celles des Romains ! s’écrie Diderot : je ne parle pas de la débauche, mais de ce caractère féroce qu’ils tenaient apparemment de l’habitude des combats du Cirque. Je frémis lorsque j’entends un de ces nouveaux Sybarites, blasé sur les plaisirs, las des voluptés de la Campanie, du silence et de la fraîcheur des forêts du Brutium, ou des superbes édifices de Tarente, se dire à lui-même : Je m’ennuie, retournons à la ville ; je me sens le besoin de voir couler du sang... Et ce mot est celui d’un efféminé ! »

6 Heu ! pudet effari, perituraque prodere fata ! — Ce fut dans une ville appelée Spada que l’on fit les premiers eunuques, si l’on en croit Étienne de Byzance. Dans ce cas, un étymologiste trouverait sans effort dans spada l’origine du mot latin spado, chapon, eunuque. Mais cette anecdote a bien l’air d’un conte. Quoi qu’il en soit, on ne sait auquel des deux sexes attribuer cette cruelle invention. Plusieurs anciens l’ont imputée à Sémiramis. Mais le reproche n’en doit-il pas plutôt tomber sur les hommes ? Ce sont eux, en effet, qui trouvent le plus d’avantages dans cet horrible attentat contre l’ordre de la nature. Il est évident que c’est le sentiment de Pétrone, et c’est aussi l’opinion de Quintilien. La manière la moins dangereuse de faire cette opération était de se servir d’un couteau de terre cuite qu’on fabriquait à Samos, et qu’on appelait, pour cette raison, testa samia, ou samia seulement. La paraphrase par laquelle Nodot rend ces huit vers de Pétrone sur les eunuques est vraiment curieuse :

Ah ! je n’ose poursuivre, et rappeler des choses
Qui de tous nos malheurs furent les tristes causes.
Ils ôtèrent, suivant l’usage des Persans,
Aux enfants le pouvoir d’avoir d’autres enfants.
L’affreux raffinement d’une infâme mollesse
Défend contre les ans leur honteuse jeunesse,
Et prolonge le cours de leurs faibles appas.
La nature se cherche et ne se trouve pas.
On voit naître pour eux une flamme exécrable
Qui ne s’allume point pour un sexe semblable.
Ces jeunes corrompus laissent au gré des vents,
D’un air efféminé, leurs cheveux ondoyants.
Leurs habits sont lascifs, leur démarche est lascive,
Et les mines qu’ils font demandent qu’on les suive.


M. de Guerle a emprunté à Nodot ce vers :

La nature s’y cherche et ne s’y trouve pas.


C’est la traduction littérale du latin quærit se natura, nec invenit. Aussi le président Bouhier, Boispréaux et Durand l’ont-ils traduit de la même manière. Il n’appartenait qu’à Marolles de ne pas trouver ce qui était sous sa main ; et voici comme le bon abbé de Villeloin a rendu ce passage :

A la mode persique, on taille la jeunesse :
On l’énerve à dessein d’augmenter sa mollesse.
On veut que sa beauté n’échappe pas si tôt.
La nature se cherche et se tient en dépôt.

Ces huit vers n’ont pas besoin de glose. Les Romains, selon Pétrone, avaient reçu des Perses l’usage infâme et barbare dont il s’agit ici. Les commentateurs ont dit de fort belles choses sur cette espèce d’eunuques, tour à tour hommes et femmes, sans être ni l’un ni l’autre. Voyez surtout Paul Éginette et Frid. Lindinbrog.

7 Ac maculis imitatur vilibus aurum. Bouhier pense qu’il faut lire : Heu ! maculis mutatur. Saumaise lisait : Ac maculis imitatur vilius aurum. Quoi qu’en dise Bouhier, cette dernière leçon n’est pas si méprisable. Au reste, Hardouin, d’après un passage de Pline, évalue à cent vingt mille francs de notre monnaie le prix romain des belles tables de citronnier. Martial dit expressément qu’elles étaient plus précieuses que l’or. On trouve aussi dans Pline et dans Tertullien des choses presque incroyables sur le prix excessif que les Romains y mettaient. Le citrum ou citronnier, dont il est question, n’est pas celui que nous connaissons, mais un arbre beaucoup plus rare, et qui est perdu pour nous. Cicéron reproche à Verrès d’avoir enlevé en Sicile une table superbe, faite de ce bois inestimable. Dans la vente des meubles de Gallus Asinius, il s’en trouva deux de cette espèce, qui furent vendues si cher, que le prix eût suffi, dit Pline, pour acheter deux riches métairies. Ce luxe prodigieux dans les tables excita la bile de Juvénal. « Les tables de nos sobres aïeux, dit-il (sat. XI, V. 118), n’étaient faites qu’avec les arbres du pays : si par hasard l’aquilon renversait un vieux noyer, il servait à cet usage ; mais, aujourd’hui, les riches mangent sans plaisir, et le turbot et le daim leur semblent insipides ; les roses et les parfums blessent leur odorat, à moins que leurs tables ne soient soutenues par un grand léopard à gueule béante, fabriqué avec l’ivoire des plus belles dents que nous envoient Syène, la Mauritanie, l’Inde et les forêts de l’Arabie, où les dépose l’éléphant fatigué de leur poids. » — Le travail de ces tables l’emportait encore sur la matière ; elles étaient ornées de marqueterie, de nacre de perles et d’ébène. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’ivoire était alors plus estimé que l’argent ; car, au dire du même poëte, les riches ne dédaignaient pas moins de faire usage d’une table avec un pied d’argent, que de porter un anneau de fer au doigt. Ce qui mit probablement cet objet de luxe en faveur, c’est que les Romains furent longtemps sans connaître les nappes et les serviettes. Non-seulement ces tables de citronnier étaient d’un prix exorbitant, mais il fallait, de plus, que, dans les salles à manger, tout répondît à cette magnificence, soit par la pourpre éclatante dont les lits des conviés étaient parés, soit par le multitude d’esclaves destinés a les servir. Cela suffit pour expliquer le vers qui suit celui qui fait l’objet de cette note :

Citrea mensa, greges servorum, ostrumque residens !


Ostrum renidensest ici la même chose que, dans Horace (liv. III, od. 1) : purpurarum sidere clarior usus.

8 Quœ turbant censum. Ce texte a été ainsi réformé par les éditeurs, car tous les manuscrits ont quœ censum trahat, ou sensim, ou sensum. Bouhier préférerait quœ censum trahat, si cela pouvait se lier avec ce qui précède. Mais comme on ne peut l’admettre avec vraisemblance, il suivrait volontiers l’avis de Saumaise, qui lisait : quœ secum trahat. Ce changement, selon Bouhier, rend la pensée du poëte à la fois claire et juste.

9 Hostile ac male nobile lignum. — D’autres lisent sterile, au lieu de hostile ; mais il ne faut rien changer : hostile signifiait étranger, non-seulement dans les premiers temps de la république, comme on le voit par quelques passages de Varron et de Cicéron, mais encore postérieurement à Pétrone ; témoin ce passage de Florus (Hist.,liv. III, ch. 2) : Hostile potius bellum, an civile dixerim, nescio. On pourrait aussi traduire hostile par venant d’un pays ennemi ; car il est certain, d’après Dion Cassius, que, pendant la guerre civile de César et Pompée, les différents rois de Mauritanie avaient pris des partis opposés : savoir, Juba, celui de Pompée, et Bocchus celui de César. Ainsi les uns et les autres étaient regardés comme ennemis par le parti contraire. Horace a dit encore plus poétiquement : Captivum portatur ebur.

10 Ingeniosa gula est. Martial de Gallina altili (liv. XIII) dit exactement dans les mêmes termes :

.   .   .   .   .   Ingeniosa gula est.


Les anciens, qui avaient inventé toutes sortes de raffinements pour la table, appelaient gulam eruditam un gourmand raffiné. On trouve dans Sénèque : ingeniosa luxuria. L’épithète ingeniosa s’applique très-bien à toute invention nouvelle et inconnue jusqu’alors. Suétone, dans la Vie de Caligula, chapitre 37, dit : Nepotinis sumplibus omnium prodigorum ingenia superavit ; et Ovide, Amours, livre III, élégie 8, vers 45 :

Contra te solers, hominum Natura, fuisti,
  Et nimium damnis ingeniosa tuis.

11 Siculo scarus œquore mersus ad mensum vivus perducitur. Sénèque, dans ses Questions naturelles, livre III, dit exactement la même chose : Parum videtur recens mulus, nisi qui in convivœ manu emoritur. — « Le surmulet ne paraît pas assez frais, s’il ne meurt dans la main des convives. »

12 Atqne lucrinis Eruta littoribus condunt conchylia cœnas. Au lieu de condunt, Cuperus et Bouhier lisent tendunt ; ce qui offre un assez bon sens, qu’ils justifient ainsi : tendunt, disent-ils, indique que les huîtres servaient à faire durer le repas, parce qu’elles réveillaient l’appétit des convives, comme Pétrone le dit dans le vers suivant :

Ut renovent per damna famem.   .   .   .   .  


Le mot tendere a évidemment la signification que Bouhier lui attribue, comme on le voit dans ce vers d’Horace, livre I, épître 5 :

Æstivam sermone benigno tendere noctem.


Du reste, Juvénal a fait aussi mention de cet usage des Romains, de manger des huîtres au milieu du repas, satire VI, vers 302 :

Grandiaque in mediis jam noctibus ostrea mordet.

13 Pellitur a populo victus Cato. Caton fut exclu de la préture l’an de Rome 699, sous le consulat de Pompée et de Crassus, qui, redoutant l’incorruptibilité de ce vertueux citoyen, forcèrent le peuple, par leurs intrigues et leurs violences, de lui préférer Vatinius, leur créature et le plus pervers des Romains dans ce siècle de corruption. Mais, dans cette occasion, s’agit-il de la préture ? Le mot fasces, faisceaux, employé par Pétrone, semble désigner le consulat, quoique les autres magistrats supérieurs, tels que les préteurs, en fussent aussi décorés. Ce qu’il y a de certain, c’est que le consulat, au rapport de Plutarque, fut également refusé une fois à Caton. Mais doit-on s’en étonner, dit l’auteur anglais de la vie de Cicéron ? sa vertu farouche devait lui faire peu d’amis. Sa vie fut un combat continuel contre la corruption de son siècle, et il finit par en être la victime. Sa mort est le plus bel hommage qu’on ait jamais rendu à la liberté.

14 Quœ poterant artes sana ratione movere. Ce vers, que les commentateurs ont passé sous silence, me paraît néanmoins mériter quelque examen. Si l’on joint sana ratione au verbe movere, cela signifiera faire perdre la raison ; ce qui ne peut convenir ici. Si l’on joint ces mots à artes, il semble que, dans le vers suivant, la guerre est mise au rang des moyens raisonnables de tirer les Romains de leur léthargie. C’est le vrai sens de ce passage, comme le prouve celui-ci de Cicéron (Lettres à Atticus, liv. VIII, lett. 2) : Respublica nunc afflicta est, nec excitari sine civili pernicioso bello potest. Telle est la pensée de Cicéron, qui ne paraît point déraisonnable, quand on considère la déplorable confusion qui régnait alors dans la république romaine. La construction de toute la phrase de Pétrone est celle-ci : Quœ artes, ni furor, et bellum, et libido excita ferro, poterant movere, sana ratione, Romam mersam hoc cœno et jacentem somno ?

CHAPITRE CXX. 1 Et, quasi non posset tot tellus ferre sepulcra, Divisit sineres. — L’hyperbole pourra paraître un peu forte : elle ne l’est pourtant pas plus que celle-ci de Juvénal, lorsqu’en parlant d’Alexandre (sat. x, v. 169) il dit :

Æstunt infelix angusto in limite mundi ;


ce que Boileau a rendu ainsi, satire VIII :

 
.   .   .   .   .   Qui de sang altéré,
Maître du monde entier, s’y trouvait trop serré.


Du reste, l’idée de Pétrone se trouve reproduite presque mot pour mot dans ces vers de Martial sur Pompée et ses fils, livre V, épigramme 74 :

Pompeios juvenes Asia atque Europa, sed ipsum
  Terra tegit Libyes ; si tamen ulla tegit.
Quid mirum toto si spargitur orbe ? jacere
  Uno non poterat tanta ruina loco.

2 Bustorum flammis et cana sparsa favilla. On ne conçoit pas trop, dit Bouhier, comment la flamme des bûchers pouvait paraître sur le visage de Pluton. Toute l’antiquité nous le représente avec un visage noir, mais non pas enflammé. Dans Claudien, il est nigra majestate verendus ; et c’est sans doute pour cela que Silius Italicus l’a appelé Jovem nigrum. Martianus Capella (liv. I) en fait cette peinture :Pluto lucifuga inumbratione pallescens, in capite gestabat sertum ebenum (ou plutôt ebeninum), ac Tartareœ noctis obscuritate furvescens. Cela, ajoute Bouhier, me persuade que le texte original de Pétrone portait : bustorum fumis.

3 Rerum humanorum, divinarumque potestas. Cette puissance sans bornes, que les anciens attribuaient à la Fortune sur les dieux ainsi que sur les hommes, se trouve confirmée par une belle statue antique de cette déesse, dont Spanheim a donné le dessin et la description dans la Preuve de sa remarque 789 sur les Césars de Julien ; la Fortune y est représentée avec les attributs de la plupart des principaux dieux, et avec cette inscription :

FORTVN. OMNIVM. GENT. ET. DEOR.

4 Fors, cui nulla placet nimium secura potestas. Scaliger, dans ses Catalectes, a supprimé ce vers, à cause de la répétition du mot potestas, qui se trouve déjà à la fin du vers précédent ; mais les anciens n’étaient pas si scrupuleux que nous à cet égard. Il y en a déjà un exemple dans ce poëme, aux vers 50 et 51, où le mot prœda est répété deux fois. Dans les six premiers vers d’une ode d’Horace assez courte (la 28e du liv. III), il y en a trois qui finissent par les mots dies ou meridies. Dans la satire 2 du livre I, le même Horace emploie deux fois en trois vers le mot positus, et une fois le verbe appoint ; et Ovide, dans l’élégie 3 du livre II des Politiques, répète jusqu’à trois fois en quatre vers le verbe petere. Il ne serait pas difficile de citer une foule d’autres exemples de ces répétitions. Barthius a donc eu raison, lorsqu’il a soutenu que ce vers, qui se trouve dans presque tous les manuscrits, devait être conservé.

5 Nec posse ulterius perituram extollere molem ? Il y a lieu de s’étonner qu’aucun commentateur ne se soit arrêté à ce passage, qui est cependant assez difficile. En effet, le but de Pluton n’est pas d’engager la Fortune à élever plus haut la puissance des Romains : il lui reproche au contraire de les avoir jusque-là trop favorisés ; il vient même de lui demander ironiquement si elle ne se sent pas abattue sous le poids de leur grandeur. Bien loin qu’il ait l’intention de reculer la chute de Rome, il exhorte au contraire la Fortune, dans les termes les plus pressants, à la hâter : Quare age, Fors, etc. Il ne suffirait même pas, pour rétablir ce passage, de substituer tollere à extollere ; car l’adverbe ulterius suppose une continuation de la chose commencée, et donne, par conséquent, à Pluton une pensée opposée à la sienne. Brotier propose de changer ulterius en alterius, en sous-entendant ponderis, mot qui se trouve dans le vers précédent. Cela, selon lui, ferait un très-bon sens : Ne sauriez-vous, dirait Pluton, lui opposer une autre puissance, que vous n’élèverez que pour la faire tomber à son tour ? Cela désignerait à merveille l’élévation prochaine de César et sa chute future.

6 Ædificant auro. — Bourdelot et Gonsalle de Salas pensent à tort qu’il s’agit ici du palais d’or de Néron : il ne peut être question dans ce poëme que du luxe qui précéda la guerre civile ; et cette allusion à Néron serait un anachronisme. Ce passage se rapporte donc uniquement aux dépenses excessives que les Romains, au temps de César et de Pompée, faisaient pour dorer les planchers et même les murs de leurs appartements. Pline rapporte ainsi l’origine de ce luxe (Histoire naturelle, liv. XXXII) : Laquearia, quœ nunc et in privatis domibus auro teguntur, post Carthaginem eversam primo inaurata sunt in Capitolio. Inde transiere in cameras ; in parietes quoque, etc. C’est ainsi qu’il faut entendre ce passage de Lucain (Pharsale, liv. 1) : Non auro tectisque modus.

7 Dum varius lapis invenit usum. — Je ne serais pas éloigné d’adopter la leçon de parius au lieu de varius dans ce vers. En effet, cette expression, varius lapis, ne peut s’appliquer qu’au marbre, et l’on sait que celui de Paros était le plus renommé, comme on le voit, par exemple, dans ce vers d’Ovide :

Hœret ut e pario formatum marmore signum.


Cependant varius offre aussi un très-bon sens, et varias lapis signifierait un marbre veiné, ou ces marbres de diverses couleurs dont les anciens formaient leurs admirables mosaïques.

CHAPITRE CXXI. 1 Quippe armare viros, etc. — Au lieu d’armare, Bouhier, Tornésius et plusieurs autres lisent cremare ; mais je préfère la première leçon, adoptée par Gronovius. Il va être question plus loin de bûchers, Thessaliœque rogos ; et cremare ferait ici une répétition inutile.

2 Et sanguine pascere luctum. Burmann lit luxum : je pense que luctum est la vraie leçon, car on n’a jamais dit que le luxe aimât le sang. Claudien, qui en fait une espèce de divinité, dit seulement dans le livre 1 de l’Invective contre Rufin :

Et luxus populator opum.   .   .   .   .  


On sait d’ailleurs que le luxe est plus propre à amollir les âmes qu’à les porter à la guerre. Il y a donc toute apparence que Pétrone avait écrit : Et sanguine pascere luctum. Les poëtes ont fait du Deuil une divinité, et Virgile (Enéide, liv. VI, v. 273) la place à l’entrée des Enfers :

Vestibulum ante ipsum primisque in faucibus Orci
Luctus.   .   .   .   .  


Dans le passage de Claudien ci-dessus cité, le Deuil est représenté déchirant son voile :

.   .   .   .   Scisso mœrens velamine Luctus.


Stace (Thébaîde, liv. III, v. 125) ne se contente pas de lui donner des vêtements déchirés ; il dit, de plus, qu’ils étaient tout sanglants :

.   .   .   .   Sanguineo discissus amictu
Luctus atrox.   .   .   .  


Pétrone a donc pu dire avec raison que le Deuil se repaissait de sang.

3 Cerno equidem gemino jam stratos marte Philippos. — Ce vers fait allusion aux deux batailles de Pharsale en Thessalie, et de Philippes en Macédoine. Les Romains, sous les empereurs, désignaient souvent la réunion de ces deux provinces sous le nom général d’Emathie.Voyez, à ce sujet, l’excellente note de Delille sur ces quatre vers des Géorgiques (liv. 1, v. 488) :

Ergo inter sese paribus concurrere telis
Romanas acies iterum videre Philippi :
Nec fuit indignum Superis, bis sanguine nostro
Emathiam, et latos Hœmi pinguescere campos.


M. Helliez, dans sa Géographie de Virgile, fait à propos de ces vers la remarque suivante : « Virgile semble mettre la bataille de Pharsale dans la même plaine que celle de Philippos, quoiqu’il y ail quatre-vingts lieues de distance entre ces deux villes. On sauverait cette erreur géographique, si l’on rapportait l’adverbe iterum à concurrere, et non à videre. On sait que ces métathèses sont familières aux poëtes, et dès lors il n’y aura rien que d’exact dans la pensée de Virgile, puisque la bataille de Philippes fut la seconde où les armées romaines en vinrent aux mains pour décider de l’empire du monde. »

4 Et Libyam cerno, et te, Nile, gementia castra. — Cette correction que je propose, au lieu de celle qui est généralement adoptée :

Et Libyen cerno et tua, Nile, gementia claustra,


est la seule qui me paraisse présenter un sens raisonnable. Timentes du vers suivant se rapporterait alors à Libyam, à te, Nile, et à actiacos sinus : alors gementia castra ou claustra ne serait plus qu’une espèce d’apposition que l’on pourrait retrancher de ces deux vers sans en changer le sens.

5 Vix navita Porthmeus Sufficiet, etc.— Comme ces deux mots, navita et Porthmeus, signifient la même chose, on ne peut guère douter que l’un des deux n’ait été inséré ici mal à propos. Quelque commentateur aura probablement écrit à la marge d’un ancien manuscrit le mot navita pour expliquer le sens de porthmeus, et un copiste ignorant, comme l’étaient la plupart d’entre eux, aura inséré dans le texte ce mot navita, Saumaise pensait, avec quelque apparence de raison, que navita avait pris la place d’une épithète se rapportant au mot simulacra du vers suivant, et il avait proposé, sur son exemplaire, de lire tabida, ou lurida, ou squalida. Au reste, ce n’est pas ici seulement qu’on appelle en latin Caron du nom de Porthmeus ; on en voit un autre exemple dans cette inscription sépulcrale, rapportée par Spon, dans ses Recherches d’antiquités, où un mari dit :

SAT FVERAT, PORTHMEV, CYMBA VEXISSE MARITAM.

6 Classe opus est. — Ces mots renferment une image noble, vive, grande, et qui n’a rien que de naturel, quand on réfléchit au carnage affreux des batailles de Pharsale, de Philippes et d’Actium : ils expriment avec plus de concision et d’énergie cette pensée de Lucain (Pharsale, liv. III, v. 16) :

Praeparat innumeras puppes Acherontis adusti
Portitor.   .   .   .   .   .

CHAPITRE CXXII. 1 Continuo clades hominum, venturaque damna.— Pétrone a encore voulu ici lutter avec Lucain ; il a imité le commencement du second livre de la Pharsale. :

Jamque irae patuere dem, etc.

2 Olimque ornata triumphis. — Le manuscrit Colbert porte honorata, qui ne convient point à la mesure du vers. Burmann imprime onerata : cela pourrait passer, si César avait reçu véritablement les honneurs du triomphe. Mais Suétone, dans la Vie de ce grand homme, chapitres 18 et 37, et plusieurs autres historiens, nous apprennent que, bien que César eût mérité le triomphe, après sa première expédition d’Espagne, il ne l’obtint réellement qu’à la fin des guerres civiles. Il faut donc lire ornata, avec Bouhier.

3 Invitas me ferre manus ; sed vulnere cogor. — Sans entreprendre de justifier César des motifs qui lui firent porter les armes contre sa patrie, on ne peut se refuser à reconnaître qu’il avait de justes sujets de se plaindre du sénat, de l’aveu même des républicains modérés. Outre ce qu’en ont dit les historiens désintéressés, on peut voir de quelle manière en parle Cicéron lui-même, quoique du parti opposé, dans une lettre qu’il écrivit à César au commencement de la guerre civile : Judicavi eo bello te violari ; contra cujus honorem, populi romani beneficia concessum, inimici atque invidi niterentur. Il est vrai que dans une autre lettre à son ami Atticus (liv. VII), Cicéron soutient que les mauvais traitements du sénat ne devaient jamais porter César à prendre les armes contre son pays. Mais, si l’on y prend garde, on verra que Cicéron n’avait pas meilleure opinion des desseins de Pompée, et que, dès lors, il prévoyait fort bien qu’il n’était plus question entre lui et son rival que du choix d’un maître ; car, répondant à Atticus, qui l’exhortait à se déclarer contre César, et à faire les derniers efforts pour se garantir de la servitude : « A quoi bon ? lui écrit-il ; pour être proscrits, si nous sommes vaincus, ou tomber dans un autre esclavage, si nous sommes vainqueurs ? » Ce sont ses propres termes : Ut quid ? si victus eris, proscribare ? si viceris, tamen servias ? Il ne s’en expliquait pas moins franchement, comme on sait, avec les autres chefs du parti républicain. Comment donc César n’aurait-il pas compris que, s’il cédait à son rival, et s’il se laissait une fois désarmer, il tombait lui-même dans la servitude, sans aucun fruit pour la république. Telle est l’extrémité où il se trouvait réduit, et dont ses amis ne se cachaient point. Voici ce que l’un d’eux, Célius, écrivait il Cicéron : Pompeius constituit non pati C. Cœsarem consulem aliter fieri, nisi exercitum et provincias tradiderit. Cœsari autem persuasum est se salvum esse non posse, si ab exercitu recesserit. Fert tamen illam conditionem ut ambo exercitus tradant. C’était, ce me semble, entendre la raison, que de consentir à être désarmé, pourvu que son rival le fût aussi. Quoi de plus juste et de plus convenable au salut de la république ? Cependant Pompée le refusa, et, par ce refus, poussa d’autant plus César aux dernières extrémités, que personne ne doutait à Rome que, si Pompée devenait le maître, sa domination ne fût aussi cruelle que celle de Sylla : Mirandum in modum Cnœus noster Sullani regni similitudinem concupivit, etc. , dit Cicéron lui-même (Lett. fam. ,liv. IX, lett. 7 et 10).

4 Ipse nitor Phœbi, vulgato latior orbe. — Bouhier prétend que Pétrone fait ici Phébus favorable à César, et que plus loin (v. 269) il le représente comme favorable à Pompée :

Magnum cum Phœbo soror, et Cyllenia proies
Excipit.   .   .   .   .   .


C’est, dit-il, une contradiction qu’on a justement reprochée à Pétrone. Ce reproche me paraît dénué de toute justice. Ici,Phœbusne signifie pas Apollon, le dieu de l’Olympe, mais simplement le soleil, considéré comme signe céleste. Plus loin, c’est Apollon lui-même que Pétrone a désigné.

CHAPITRE CXXIII. 1 Fervere germano perfusas sanguine turmas. — Les traducteurs ont presque tous entendu, par germano sanguine, les victoires remportées antérieurement par César sur les peuples de la Germanie. Mais germano ne serait-il pas ici synonyme de fraterno, pour romano ?

CHAPITRE CXXIV. 1 Ergo tanta lues divûm quoque numina vicit. — Quelques manuscrits, et celui de Colbert entre autres, portent vidit au lieu de vicit, et les commentateurs s’évertuent à expliquer ce passage sans pouvoir en venir à bout. Bouhier fait a ce sujet la remarque suivante : « Quoique cette leçon se trouve dans les manuscrits, je ne sais comment on a pu s’en accommoder ; car, à supposer que lues puisse s’entendre de la Fortune, la phrase signifierait seulement qu’elle a vu les dieux. Or, à quoi cela aboutirait-il ? Il n’y a pas de doute qu’il faut lire tergo, qui était dans quelques éditions précédentes, et qui rend la lumière à ce passage. La Fortune n’a pas vu seulement fuir Pompée : elle a vu encore fuir les dieux. Otons aussi à la Fortune cette vilaine épithète de tanta lues, qui ne lui convient point, et ponctuons ainsi ce vers :

Tergo (tanta lues ! ) divûm quoque numina vidit. »


Cette correction, que Bouhier propose en désespoir de cause, ne me paraît pas du tout nécessaire, d’autant plus que tergo vidit divûm numina n’est ni très-correct ni très-poétique, surtout lorsque Pétrone vient de dire dans le vers précédent :

Ut Fortuna levis Magni quoque terga videret.


Lisons plutôt vicit au lieu de vidit, et traduisons tanta lues, une si grande contagion (la peur) vicit quoque numina divûm, triompha aussi de la puissance des dieux. Cette correction se trouve confirmée par le vers suivant :

Consensitque fugœ cœli timor

2 Absconditque olea vinctum caput. — Bouhier lit galea au lieu de olea, et fait à ce sujet une note trop sérieusement comique pour ne pas la rapporter : « Galea, dit-il, pourrait bien marquer ici un tour de faux cheveux, nommé galerus ou galericon, dont se servaient quelquefois les dames romaines pour se déguiser, comme l’a dit Juvénal, à propos de Messaline :

.   .   .   .   .   Flavo crinem abscondente galero,


ce qu’un ancien scoliaste explique ainsi :Crine supposito, rotundo muliebri capitis tegumento, in modum galeae facto, quo utebantur meretrices. Il me paraît assez vraisemblable que Pétrone a voulu parler de cette sorte de perruques. »

Le grave président Bouhier affuble, comme on le voit, la Paix d’une perruque, et d’une perruque de courtisane, encore ! Il ne croyait pas, à coup sûr, être si plaisant. Il aurait pu facilement s’épargner celle bévue, s’il eût réfléchi que, l’attribut ordinaire de la Paix étant l’olivier, il était plus probable que Pétrone avait écritolea vinctum caput. On pardonnera sans peine une pareille erreur à un homme d’ailleurs si distingué par son érudition ; mais ce qui est moins excusable, c’est l’étonnement que témoignent plusieurs interprètes de Pétrone, de voir que cet auteur fasse descendre aux enfers la Paix et ses compagnes, la Foi, la Justice et la Concorde ; tandis que, selon eux, la place de ces divinités était dans l’Olympe, et non pas chez Pluton. Ces savants ont oublié, sans doute, que la guerre était allumée dans le ciel comme sur la terre : l’auteur le dit positivement quelques vers plus loin :

.   .   .   .   Namque omnis regia cœli
In partes diducta ruit..   .   .   .  


Quelle retraite la Paix pouvait-elle choisir qui lui convînt mieux que les champs Élysées, lieux paisibles, habités par les âmes des hommes vertueux, et qui d’ailleurs faisaient aussi partie de l’empire de Pluton ?

3 Tu legem, Marcelle, tene. — Marcus Claudius Marcellus, ex-consul, du parti de Pompée. Après la défaite et la mort de ce grand homme, Marcellus avait tout à craindre de la part du vainqueur, qu’il avait accusé en plein sénat de plusieurs crimes contre l’État ; mais le sénat tout entier, par l’organe de Cicéron, demanda sa grâce à César, qui l’accorda. Le sage Marcellus apprit son rappel avec indifférence ; et il s’obstinait à ne pas quitter sa retraite : Cicéron eut besoin de toute son adresse et de toute l’autorité qu’il avait sur son esprit pour l’y déterminer. Il partit enfin ; mais s’étant arrêté, dans sa route, au port du Pirée, pour y passer un seul jour avec Serv. Sulpicius, son ancien ami, qui avait été son collègue au consulat, il y fut assassiné par un nommé Magius, l’homme du monde qui lui paraissait le plus attaché. On n’a jamais su la cause du crime de Magius, qui se perça le cœur du même poignard, et mourut sur-le-champ. Sulpicius fit porter à Athènes le corps de son ami, dont il célébra les funérailles avec autant de pompe que sa situation, dans une ville étrangère, le lui permettait. Il ne put obtenir des Athéniens une place dans leurs murs pour y déposer les restes de Marcellus, parce que leur religion le leur défendait ; mais ils lui laissèrent la liberté de prendre une de leurs écoles publiques, et il choisit celle de l’Académie, regardée alors comme le plus noble endroit de l’univers. Il y fit brûler le corps, et laissa des ordres pour élever à sa cendre un monument en marbre. Marcellus était le chef d’une famille qui avait donné, depuis plusieurs siècles, des grands hommes et des citoyens vertueux à la république. La nature lui avait accordé des qualités qui répondaient à l’éclat de sa naissance. Il s’était formé un caractère particulier d’éloquence, qui lui avait acquis une réputation brillante au barreau ; de tous les orateurs de son temps, il était celui qui approchait le plus de la perfection à laquelle Cicéron s’était élevé ; son style avait de l’élégance, de la force et de l’abondance ; sa voix était douce autant que son action était noble et gracieuse. Sa mort coûta des regrets et des larmes à tous les Romains qui chérissaient encore la liberté et la vertu.

4 Tu concute plebem, Curio. — Curion avait reçu de la nature des qualités égales à sa naissance. Son entrée dans le monde avait été des plus brillantes ; il fronda hautement, à la tête de la jeune noblesse, les entreprises des triumvirs, César, Pompée et Crassus. Cette audace le rendit l’idole du peuple ; il ne paraissait point au théâtre et dans les assemblées sans y recevoir des preuves éclatantes de sa faveur ; et Pompée n’avait jamais été plus applaudi dans les beaux jours de sa gloire. Cicéron l’aimait beaucoup ; ce grand homme, qui lui connaissait assez de génie et d’ambition pour faire beaucoup de bien ou de mal à sa patrie, tâcha de l’engager de bonne heure dans les intérêts de la république, de lui inspirer du goût pour la véritable gloire, et de le décider à faire un noble usage des biens immenses qu’il avait hérités de son père.

Le luxe et la corruption rendirent ses efforts inutiles : Curion, qui venait d’exercer la questure en Asie, donna au peuple, en l’honneur de son père, des jeux qui lui coûtèrent sa fortune. Il y déploya la plus grande magnificence, mais ce fut surtout par la singularité de l’invention qu’il se distingua.

Nous allons mettre le lecteur à même d’en juger, à l’aide des détails suivants : « Il fit construire deux planchers, en forme de croissant, assez vastes pour contenir une portion considérable du peuple romain. Chacun de ces planchers n’avait d’autre point d’appui qu’un pivot sur lequel on le faisait tourner à volonté. Ces deux demi-cercles étaient d’abord adossés l’un à l’autre, mais à une distance convenable, afin qu’on eût la faculté de les faire mouvoir. On représentait en même temps sur tous les deux des pièces dramatiques, sans que de l’un à l’autre les acteurs pussent s’entendre ou s’interrompre. Ensuite on faisait tourner ces deux croissants, dont les extrémités, en se réunissant, formaient un cirque, où se donnaient des combats de gladiateurs. »

C’est à cette occasion que Pline s’écrie avec sa causticité ordinaire. : « Que faut-il le plus admirer dans ce spectacle ? est-ce l’inventeur ou l’invention ? le machiniste, ou celui qui le met en œuvre ? la hardiesse de celui qui commande, ou la docilité de celui qui obéit ? La nouveauté du spectacle a tourné toutes les têtes ; et, dans son ivresse, le peuple romain ne voit pas l’imminent danger de son étonnante et bizarre position : il siége sans inquiétude sur un échafaud mobile prêt à fondre sous lui. Le voilà donc, ce peuple, le roi des nations, le conquérant de l’univers, le distributeur des provinces et des royaumes, le législateur de la terre, cette assemblée de dieux dont les volontés font la destinée du monde ! ! ! embarqué sur deux espèces de navires, spectateur et spectacle tour à tour, il pirouette sur deux gonds, et s’applaudit de l’étrange nouveauté du péril qu’il affronte ! »

Cicéron, qui craignait que de pareilles dépenses, en absorbant le patrimoine de son élève, ne fussent l’écueil de sa vertu, l’avait inutilement engagé à suspendre son projet. L’événement justifia ses craintes : Curion fut réduit dans la suite à se vendre à César. Il était alors tribun du peuple : il n’avait d’abord sollicité cet emploi que pour attaquer le vainqueur des Gaules, et s’opposer à ses projets contre la république ; mais un million que César lui fit offrir changea ses dispositions, et le détacha de la cause commune. Ce n’était plus le temps des Curius ; et Fabricius, contemporain de César, eût peut-être accepté l’or des Samnites.

Lorsque la guerre civile éclata, Curion sortit de Rome, et se rendit au camp de César, qui le chargea d’aller s’emparer de la Sicile. Caton, que Pompée y avait envoyé pour la garder, prit le parti de l’abandonner à Curion, qui le suivit aussitôt en Afrique pour le combattre. Le malheur et la mort l’y attendaient : ses troupes furent taillées en pièces par celles de Juba, roi de Mauritanie, attaché au parti de Pompée. Ses amis le pressaient d’assurer sa vie, et de fuir avec les débris de son armée ; mais il leur répondit qu’ayant si mal rempli les espérances de César, il ne se sentait pas la force de paraître à ses yeux ; et, continuant de combattre en homme désespéré, il fut tué entre ses derniers soldats.

Sa mort causa des regrets : Rome avait peu de jeunes citoyens dont elle eût conçu d’aussi grandes espérances ; et, depuis qu’il avait embrassé le parti de César, il avait fait oublier les désordres de sa première jeunesse par une conduite où la prudence n’avait pas eu moins de part que la valeur. On a dit de lui, comme de Catilina, qu’il méritait de mourir pour une meilleure cause. C’est son père qui, dans une harangue, avait appelé César le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les maris.

5 Non frangis portas ?... Thesaurosque rapis ? — Ce trésor était une caisse particulière qui depuis longtemps était destinée aux frais de la guerre des Gaules, et qu’il était défendu de divertir à d’autres usages, sous peine de l’exécration publique. Mais César s’en moqua, disant que, puisqu’il avait achevé la conquête des Gaules, cette destination devenait inutile, et qu’on ne devait pas se faire un scrupule de la changer.

CHAPITRE CXXV. 1 Dii, deœque, quam male est extra legem viventibus ! quidquid meruerunt, semper exspectant. Plaute a dit de même : Nihil est miserius quam animus hominis conscius ; Sénèque : Conscientia aliud agere non patitur, ac subinde respicere ad se cogit, Dat pœnas quisquis exspectat ; quisquis autem meruit exspectat ; et Macrobe : Sibi videntur exitium quod merentur excipere.

CHAPITRE CXXVI. 1 Vendisque amplexus, non commodas. — Les ouvrages des poëtes sont remplis d’allusions à cet amour vénal. Ovide, livre 1er des Amours, élégie 10, vers 13 :

Et vendit quod utrumque juvat, quod uterque petebat :
  Et pretium, quanti gaudeat ipsa, facit.
Quae Venus ex aequo ventura est grata duobus,
  Altera cur illam vendit, et alter emit ?


et Properce, livre I, élégie 2 :

Teque peregrinis vendere muneribus.

2 Quo facies medicamine attrita ? — On trouve dans Ovide (Cosmétiques, v. 53) la recette suivante de l’une des compositions alors en usage parmi les femmes pour ajouter à l’éclat de leur teint ou pour en conserver la fraîcheur : « Prenez de l’orge de Libye, ôtez-en la paille et la robe ; prenez une pareille quantité d’ers ou d’orobe ; détrempez l’une et l’autre dans des œufs ; faites sécher, et broyez le tout ; jetez-y de la poudre de corne de cerf, de celle qui tombe au printemps ; joignez-y quelques oignons de narcisse pilés dans un mortier ; faites entrer ensuite dans ce mélange de la gomme et de la farine faite avec du froment de Toscane ; enfin liez le tout par une plus grande quantité de miel, et cette composition rendra le teint plus net que la glace d’un miroir, »

Pline parle d’une vigne sauvage, qui a les feuilles épaisses et tirant sur le blanc, dont le sarment est noueux et l’écorce ordinairement brisée : « Elle produit, dit-il, des grains rouges avec lesquels on teint en écarlate ; et ces grains, pilés avec des feuilles de la vigne, nettoient parfaitement la peau. » L’encens entrait dans la plupart des cosmétiques alors en usage : tantôt il servait à enlever les taches de la peau, et tantôt les tumeurs. « Bien que l’encens, dit Ovide, soit agréable aux dieux, il ne faut pas néanmoins le jeter tout dans les brasiers sacrés ; il est d’autres autels qui réclament sa vapeur parfumée. »

Le même poëte a connu, dit-il, des femmes qui pilaient du pavot dans de l’eau froide et s’en mettaient sur les joues. D’autres se faisaient enfler le visage avec du pain trempé dans du lait d’ânesse. Poppée se servait d’une espèce de fard onctueux, où il entrait du seigle bouilli ; on se l’appliquait sur le visage, où il formait une croûte qui subsistait quelque temps, et ne tombait qu’après avoir été lavée avec du lait. Poppée, qui avait mis cette pâte à la mode, lui laissa son nom. Les femmes allaient et venaient, ainsi masquées, dans l’intérieur de leur maison. C’était là, pour ainsi dire, leur visage domestique et le seul connu des maris. « Leurs lèvres, dit Juvénal, s’y prenaient à la glu. Les fleurs nouvelles qu’offrait le visage, après la toilette, étaient réservées pour les amants. »

Il y eut une recette plus simple que celle d’Ovide, et qui eut la plus grande vogue : c’était un fard composé de la terre de Chio ou de Samos, que l’on faisait dissoudre dans du vinaigre. Pline nous apprend que les dames s’en servaient pour se blanchir la peau, de même que de la terre de Selinuse, blanche, dit-il, comme du lait, et qui se dissout prompte-ment dans l’eau. Les Grecs et les Romains avaient un fard métallique qu’ils employaient pour le blanc, et qui n’est autre chose que la céruse. Leur fard rouge se tirait de la racine rizion, qu’ils faisaient venir de la Syrie. Ils se servirent aussi, mais plus tard, pour leur blanc, d’un fard composé d’une espèce de craie argentine ; et, pour le rouge, du purpurissimum, préparation qu’ils faisaient de l’écume de la pourpre, lorsqu’elle était encore toute chaude. Les qualités nuisibles de ces ingrédients ont été senties par les anciens autant que par les modernes. « Des grâces simples et naturelles, a dit Afranius, le rouge de la pudeur, l’enjouement et la complaisance, voilà le fard le plus séduisant de la jeunesse. Quant à la vieillesse, il n’est pour elle d’autre fard que l’esprit et les connaissances. »

3 Et oculorum quoque mollis petulantia ? — Quelques commentateurs lisent mobilis, au lieu de mollis ; ce qui signifierait alors des yeux sans cesse clignotants, ou, comme le disent les poëtes comiques,des œillades assassines. C’est ce que Pétrone nous semble avoir parfaitement rendu dans l’épigramme suivante qu’on lui attribue :

O blandos oculos et inquietos,
Et quadam propria nota loquaces !
Illic et Venus et leves Amores,
Atque ipsa in medio sedet Voluptas ;


et non pas solet voluptas, comme l’imprime Burmann, ce qui n’offrirait aucun sens, non plus que l’épithète d’inficetos au lieu d’inquietos, telle qu’on la trouve dans les Catalectes, à la suite de l’édition Bipontine : c’est, sans doute, une faute d’impression ; car que signifierait inficetos ? ce serait un contre-sens. On peut traduire ainsi cette épigramme :

« O les beaux yeux ! comme ils sont pétulants, comme ils ont une éloquence qui leur est propre ! Dans leur prunelle, Vénus, les Amours légers et la Volupté elle-même ont placé leur trône. »

4 Quo incessus tute compositus, etc. — C’est ce qu’on appelle une démarche cadencée. Sénèque, dans ses Questions naturelles, dit à ce sujet : Tenero et molli incessu suspendimus gradum ; Catulle :

 
Quam videtis
Turpe incedere, mimice ac moleste ;


et Ovide, Art d’aimer, livre III :

Est et in incessu pars non temnenda decoris.

5 Nunquam tamen, nisi in equestribus sedeo. — Ceci est une suite de la satire contre les femmes de qualité qui se prostituaient à des hommes indignes de leurs faveurs, à des valets, à des muletiers, à des histrions. Mais il faut remarquer cependant que Pétrone, qui connaissait à fond le caractère des femmes, fait dans la suite changer de sentiment à cette soubrette, car elle devient amoureuse folle de celui dont elle rejette ici l’hommage avec tant de dédain.

6 Frons minima. — La petitesse du front était regardée comme une marque de beauté chez les anciens. Horace, en parlant de sa chère Lycoris, dit : Insignis tenui fronte. Arnobe nous apprend que les femmes étaient si curieuses de cet avantage, qu’elles se mettaient des bandeaux sur la tête pour diminuer leur front. Martial dit à ce sujet, liv. IV, épigr. 42 :

  Audi quem puerum, Flacce, locare velim.
Lumina sideribus certent, moltesque flagellent
  Colla comae : tortas non amo, Flacce, comas.
Frons brevis, atque modus breviter sit naribus uncis :
  Pœstanis rubeant semula labra rosis.


Ce qui surprendra bien plus, c’est que la petitesse du front était regardée, par les anciens, comme une marque d’esprit ; Melctius (de la Nature de l’homme, ch. VIII) le dit formellement, et mérite d’être lu a ce sujet. Voici ses propres termes : Parva vero ac modica fronte ingenii acumine prœditos, et ad dicendum propensos opinati sunt.

CHAPITRE CXXVII. 1 Ut videretur mihi plenum os extra nubem luna proferre. — Cette comparaison du visage d’une belle avec la lune dans son plein ne paraîtrait pas très-flatteuse aux dames de nos jours. Les anciens pensaient autrement que nous à ce sujet, et cette idée se trouve très-fréquemment reproduite dans les ouvrages des poëtes grecs et romains.

2 Mox digitis gubernantibus vocem. Les petites-maîtresses, et même un grand nombre d’hommes chez les Romains, s’étudiaient à accompagner leurs paroles de gestes gracieux ; Suétone le dit formellement dans la Vie de Tibère, chapitre 68 : Sermonem habuisse, non sine molli quadam digitorum gesticulatione.

3 Feminam... hoc primum anno virum expertam. Horace (liv. III, ode 14) a dit de même :

 
.   .   .   .   Et puella :
Jam virum expertœ.

4 Ut putares inter auras canere Sirenum concordiam. — Le chant des Sirènes était proverbial chez les anciens. Pétrone reproduit la même idée dans le premier de ses fragments, ad Amicam :

Sirenum cantus, et dulcia plectra Thaliae
Ad vocem tacuisse, reor.

CHAPITRE CXXVIII. 1 Numquid spiritus jejunio marcet ? — C’est ce que les Latins appelaient anima jejuna, et les Grecs, {{lang|grc|nèsteias ozein), sentir le jeûne. On en voit un exemple plaisant dans les vers suivants de Cécilius Plotius, rapportés par Aulu-Gelle, livre II, chapitre 23 :

Sed tua morosa ne uxor ? quam rogas ?
Qui tandem ? tœdet mentionis : quœ mihi,
Ubi domum adveni ac sedi, extemplo suavium
Datat, jejuna anima. Nil peccat suavio ;
Et devomas, volt, quod foris potaveris.

2 Numquid alarum negligens, sudore puteo ? Cette négligence de toilette a été stigmatisée par les poëtes anciens. Catulle, poëme LXIX :

Laedit te quœdam mala fabula, qua tibi fertur
  Valle sub alarum trux habitare caper.


Horace revient souvent sur ce défaut de propreté, et dit, dans une de ses satires :

Pastillos Rufinus o ! et, Gorgonius hircum.


Ailleurs, épode XII :

Hirsutis cubet hircus in alis.


Ovide (Art d’aimer, liv. 1) recommande à son élève d’éviter avec soin ce double reproche :

Nec male odorati sit tristis anhelitus oris :
Nec laedant nares virque paterque gregis.

3 Rapuit deinde tacenti speculum. Les premiers miroirs artificiels furent de métal ; Cicéron en attribue l’invention au premier Esculape. Quoi qu’il en soit, il paraît que ce meuble n’entrait pas encore dans la toilette des femmes au temps d’Homère : il n’en parle pas dans sa description de la toilette de Junon, quoiqu’il ait pris plaisir à rassembler tout ce qui contribuait à la parure la plus recherchée.

Après avoir fait des miroirs d’airain, d’étain, de fer bruni, on en fabriqua d’un alliage des deux premiers métaux. L’argent pur obtint ensuite la préférence. Un artiste, nommé Praxitèle, contemporain du Grand Pompée, fut l’inventeur des miroirs de cette dernière espèce. On en fit même d’or, où le luxe prodigua les pierreries et les embellissements de tous les genres. Il est étonnant que les anciens, qui poussèrent si loin les progrès de la découverte du verre, n’aient pas connu l’art de le rendre propre à la représentation des objets, en appliquant l’étain derrière les glaces ; il ne l’est pas moins que, connaissant l’usage du cristal, plus propre encore que le verre à la fabrication des miroirs, ils ne s’en soient pas servis pour cet objet. Ce ne fut que très-tard qu’ils commencèrent à faire des miroirs de verre ; et les premiers sortirent des verreries de Sidon. Pline ne dit pas à quelle époque ; mais comme il n’y en avait pas encore du temps de Pompée, il est certain qu’ils parurent depuis la destruction de la république. Avant et depuis cette époque, on en ornait les murs des appartements et les alcôves des lits ; on en incrustait les plats et les bassins dans lesquels on servait les viandes sur la table ; on en revêtait les tasses et les gobelets, qui multipliaient ainsi l’image des convives.

4 Non tam intactus Alcibiades in prœceptoris sui lectulo jacuit. Cet hommage éclatant, rendu à la vertu de Socrate par un auteur aussi licencieux que Pétrone, qui ne ménageait pas même, dans ses satires, l’empereur, dont sa vie et sa fortune dépendaient, me paraît digne d’attention. Ces mots socratica fides prouvent d’ailleurs que la continence de Socrate était passée en proverbe chez les Romains. C’est donc à tort que quelques auteurs ont imputé à ce philosophe un vice si commun de son temps, mais auquel il resta toujours étranger. Maxime de Tyr l’a vengé de ces injurieux reproches dans plusieurs de ses dissertations ; et Plutarque, au discours premier sur les Vertus d’Alexandre, confirme cette vérité. « Socrate, dit-il, couchait près d’Alcibiade sans violer la chasteté. » Comment donc l’opinion contraire a-t-elle prévalu ? c’est qu’en général les hommes admettent la calomnie sans examen ; il n’y a que l’éloge qui soit pour eux un objet de discussion.

CHAPITRE CXXIX. 1 Licet ad tubicines mittas. — Mot à mot : « Envoyez chercher les joueurs de flûtes. » C’est comme si nous disions : Envoyez chercher les croque-morts. Nous avons déjà vu, au chapitre 78, Trimalchion faire venir les joueurs de cor pour imiter la cérémonie de son enterrement, parce que, chez les anciens, on portait les morts en terre au son des instruments ; mais il faut remarquer qu’il n’y avait que les jeunes gens qui fussent enterrés au son de la flûte : les personnes âgées l’étaient au son du cor ou de la trompette.

CHAPITRE CXXX. 1 Mox cibis validioribus pastus, id est, bulbis, cochlearumque sine jure cervicibus.— Singulier remède, dira-t-on, pour se préparer à une lutte amoureuse, qu’un menu composé d’échalotes et d’huîtres crues ! Telle était cependant la vertu que les anciens attribuaient à cette espèce d’aliment, comme le prouve ce passage du poëte Alexis, rapporté par Athénée, livre II, chapitre 23 :

Bolbous, koxlias, kèrucas, ôa, akrokôlia ;
Tosauta toutôn an tis ibroi farmaka,


dont voici la traduction littérale :

Bulbos, cochleas, cerycas, ova, extremos pecudum artus ;
Tam multa ex his invenias remedia.

Héraclite de Tarente donne la raison suivante de leurs propriétés aphrodisiaques : Bolbos, kai ôon, kai t omoia doxei spermatos einai poiètika dia to omoeideis exein tas prôtas fuseis, kai tas autas dunameis tô spirmati. Bulbus, ova et similia gignere semen videntur, quia prima illorum natura eamdem cum genitura speciem et potestatem habet.Pline (liv. XX, ch. 9) dit que les oignons broyés rendent aux nerfs leur vigueur, qu’on les emploie avec succès pour les paralytiques ; et il ajoute :Venerem maxime megarici stimulant.Ovide, dans sonArt d’aimer(liv. II. V. 415), ne paraît pas avoir grande confiance dans ces prétendus spécifiques ; et il engage son élève à s’en abstenir comme de vrais poisons :

Sunt qui præcipiant herbas, satureia, nocentes
  Sumere : judiciïs ista venena meis.
Aut piper urticae mordacis semine miscent ;
  Tritaque in annoso flava pyrethra mero. Sed dea non patitur sic ad sua gaudia cogi,
  Colle sub umbroso quam tenet altus Eryx. Candidus, Alcathoi qui mittitur urbe pelasga,
  Bulbus, et, ex horto quae venit, herba salax, Ovaque sumantur, sumantur hyrmettia mella,
  Quasque tulit folio pinus acuta nuces.

2 Hausi parcius merum, Valerius Flaccus, dans son poëme des Argonautes, livre II, vers 70, offre une imitation remarquable de ce passage. Les Argonautes, dit-il,

.   .   .   .   .   Fessas
Restituunt vires, et parco corpora Baccho.


Martial nous offre une ingénieuse plaisanterie sur le même sujet, dans son épigramme 107 du livre I :

Interponis aquam subinde, Rufe,
.   .   .   .   .   .   .  
Numquid pollicita est tibi beatam
Noctem Naevia ?.   .   .   .  


Enfin Ovide, qu’il faut toujours citer en pareille matière, dit, dans ses Remèdes d’amour (v. 803) :

Quid tibi prœcipiam de Bacchi munere, quaeris ?
  Spe brevius monitis expediere meis.
Vina parant animum Veneri, nisi plurima sumas,
  Ut stupeant multo corda sepulla mero.
Ignem ventus alit, vento restinguitur ignis.
  Lenis alit flammam, grandior aura necat.
Aut nulla ebrietas, aut tanta sit, ut tibi curas
  Eripiat : si qua est inter utramque, nocet.

CHAPITRE CXXXI. 1 Mox turbatum sputo pulverem medio sustulit digito. —Ce n’est pas sans raison que la vieille Prosélénos prend avec le doigt du milieu ce mélange de poussière et de salive. Le doigt médius était réputé infâme chez les anciens ; et Perse, en parlant d’un semblable enchantement, dit (sat. II, V. 33) :

Infami digito et lustralibus ante salivis
Expiat, urentes oculos inhibere perita.

2 Ter me jussit exspuere.Tibulle a dit de même (élégie 11 du liv. I) :

 
Ter cane, ter dictis despue carminibus.

3 Vides, quod aliis leporem excitavi ! Ovide offre un exemple de cette locution proverbiale, vers 661 du livre III de l’Art d’aimer :

 
Credula si fueris, aliae tua gaudia carpent ;
  Et lepus hic aliis exagitandus erit.

4 Nobilis œstivas platanus diffuderat umbras. Virgile ne désavouerait pas cette courte, mais charmante description d’un jardin. Ce que Pétrone dit ici du platane, arbre touffu sous lequel les anciens se plaisaient à goûter le frais, rappelle ces vers d’Horace (liv. II, ode 11) :

Cur non sub alta vel platano, vel hac
Pinu jacentes sic temere, et rosa
  Canos odorati capillos,
  Dum licet, Assyriaque nardo,
Potamus uncti ?

CHAPITRE CXXXII. 1 Et me jubet catomidiare. — Ou plutôt catomidiari, c’est-à-dire catomis cœdi, « être fustigé. » Pétrone est le seul des auteurs de la bonne latinité qui se soit servi de ce mot, qu’on retrouve fréquemment dans les écrivains du moyen âge. Ainsi on lit dans la Vie de saint Vitus : Tunc iratus Valerianus jussit infantem catomis cœdi ; dans la Passion de saint Afrique : Catomis te cœdi jubeam ; et dans Spartianus Hadrianus : Decoctores bonorum suorum catomidiari in amphitheatro jussit.

2 Conditusque lectulo, totum ignem furoris in eam converti. Bussy-Rabutin (Histoire amoureuse des Gaules) a imité ce passage presque littéralement ; mais qu’il est loin de reproduire les grâces de l’original ! Dans Rabutin, le comte de Guiche, chassé honteusement par la comtesse d’Olonne, dont il avait mal rempli l’attente amoureuse, s’exprime ainsi :

« Je sortis brusquement de chez elle, et me retirai chez moi, où, m’étant mis au lit, je tournai toute ma colère contre la cause de mon malheur.

D’un juste dépit tout plein
Je pris un rasoir en main :
Mais mon envie était vaine,
Puisque l’auteur de ma peine,
Que la peur avait glacé,
Tout malotru, tout plissé,
Comme allant chercher son antre,
S’était sauvé dans mon ventre.


« Ne pouvant donc lui rien faire, voici à peu près comme la rage me lui fit parler : — Hé bien, traître ! qu’as-tu à dire ? Infâme partie de moi-même et véritablement honteuse (car on serait bien ridicule de te donner un autre nom) : dis-moi, t’ai-je jamais obligé à me traiter de la sorte ? à me faire recevoir le plus sanglant affront du monde ? Me faire abuser des faveurs que l’on me donne, et me donner, à vingt-deux ans, les infirmités de la vieillesse !... — Mais en vain la colère me faisait parler ainsi :

L’œil attaché sur le plancher,
Rien ne le saurait toucher.
Aussi, lui faire des reproches,
C’est justement en faire aux roches... »

Il suffit de jeter les yeux sur l’original pour se convaincre qu’ici Pétrone parle en courtisan, et Rabutin en laquais.

3 Rogo te, mihi apodixin defunctoriam redde. — Apodixis, mot tiré du grec apodeixis, démonstration, preuve, publication : on appelait ainsi un certificat que le créancier donnait à son débiteur, quand celui-ci l’avait payé. Apodixis defunctoria, était un congé en forme, pour cause d’âge ou d’affaiblissement, et, par extension, un extrait mortuaire. En effet, Suétone, dans la Vie de Néron, nous enseigne qu’il y avait à Rome des registres, appelés rationes libitinœ, où l’on inscrivait le nom de ceux qui mouraient, et que l’extrait qu’on en tirait se nommait apodixis defunctoria.

CHAPITRE CXXXIV. 1 Quod purgamentum nocte calcasti in trivio, aut cadaver ? Les anciens jetaient trans caput, par-dessus leur tête, en certains endroits réservés, dans les carrefours, dans les courants d’eau, et dans la mer même, purgamenta, les choses qui avaient servi à expier un crime ; parce qu’ils appréhendaient qu’on ne marchât dessus, et qu’ils croyaient que ceux à qui ce malheur arrivait, par hasard ou autrement, s’attiraient, par une espèce de contagion, la peine que méritait le crime expié. Voyez, à ce sujet, Virgile, égl. VIII, v. 101 :

Fer cineres, Amarylli, foras : rivoque fluenti,
Transque caput jace : ne respexeris. . . .


Claudien, Quatrième consulat d’Honorius, vers 330 :

Trans caput aversis manibus jaculator in altum
Secum rapturas cantata piacula taedas ;


et Némésien, églogue iv :

Quid prodest, quod me pagani mater Amyntae
Ter vittis, ter fronde sacra, ter thure vaporo
Lustravit, cineresque aversa effudit in amnem.

2 Aut cadaver. — Les anciens regardaient comme une très-grande impureté, qu’il fallait expier, de toucher un corps mort. Cette superstition leur venait des Grecs, auxquels elle avait probablement été transmise par les Hébreux ; car nous lisons au livre des Nombres, chapitre 60, verset 9 : Celui qui touchera un corps mort sera impur pendant sept jours ; mais s’il jette sur lui de cette eau le troisième jour et le septième, il sera purgé.

3 Lorum in aqua. Expression proverbiale. Martial (liv. VII, épigr. 58) l’a employée dans le même sens :

.   .   .   .   .   Madidoque simillima loro
Inguina.   .   .   .  


et livre X, épigramme 55 :

Loro quum similis jacet remisso.

4 Lunæ descendit imago, Carminibus deducta meis. Les anciens croyaient que les magiciennes avaient le pouvoir de faire descendre la lune du ciel par la force de leurs enchantements, et surtout en frappant sur des bassins d’airain. Ovide se moque ainsi de cette superstition, dans son poëme des Cosmétiques, versets 41-42 :

Et quamvis aliquis temesœa removerit aera,
Nunquam Luna suis excutietur equis.


Cependant il s’est montré plus crédule dans l’élégie 1 du livre II des Amours (v. 23-24) :

Carmina sanguineae deducunt cornua Lunae,
Et revocant niveos Solis euntis equos.


Ce dernier vers exprime la même idée que ceux de Pétrone :

.   .   .   .   .   Trepidusque furentes
Flectere Phœbus equos revoluto cogitur orbe.

CHAPITRE CXXXV. 1 Musa Battiadœ veteris. — C’est-à-dire la muse antique de Callimaque, parce que ce poëte, fils de Battus, composa un poëme sur Hécalès.

CHAPITRE CXXXVI. 1 Tales Herculea Stymphalidas arte coactas. — Les Stymphalides, oiseaux d’une prodigieuse grandeur, qui infestaient les bords du lac Stymphale, en Arcadie. Pausanias (liv. VIII) rapporte qu’ils persécutaient si cruellement les habitants de cette contrée, que ceux-ci supplièrent Hercule de les en délivrer. Ce héros en vint à bout par le secours de Minerve qui lui conseilla de faire un grand bruit en frappant sur des chaudrons : ce qui réussit ; car ces oiseaux, épouvantés, quittèrent le pays et se réfugièrent dans l’île d’Arétie. Pétrone appelle ce stratagème ars herculea, pour le distinguer des autres travaux d’Hercule, qui avait coutume de vaincre par la force et non par l’adresse, vi, non arte.

2 Tribus nisi potionibus e lege siccatis. Conformément à la loi des buveurs, qui ordonnait à chaque convive de boire trois, ou trois fois trois rasades, et qu’Ausone a ainsi formulée :

Ter bibe, vel toties ternos, sic mystica lex est.


Suétone, dans la Vie d’Auguste, et Platon, dans sa République, font mention de cette coutume.

CHAPITRE CXXXVII. 1 Occidisti Priapi delicias, anserem omnibus matronis acceptissimum. L’oie était consacrée à Priape, parce que, selon plusieurs auteurs anciens, et Pausanias, entre autres, ce ne fut pas en cygne, mais en oie que Jupiter se métamorphosa pour séduire Léda. C’est ce que l’on trouve exprimé d’une manière positive dans le poëme de Ciris, attribué à Virgile :

.   .   .   .   Formosior ansere Ledœ.

2 Atque esto, quidquid Servius, et Labeo. Servius Sulpicius, jurisconsulte très-estimé, non-seulement pour son érudition, mais encore pour la vigueur avec laquelle il résista aux entreprises de César, en disant librement ce qu’il croyait avantageux pour la république. Quelques-uns de ses amis lui ayant représenté le danger qu’il courait à lutter contre un ennemi aussi puissant que César, il leur répondit avec fermeté : Suum cuique judicium est.

Labéon, autre jurisconsulte fort considéré. Appien, au livre de la Guerre civile, en parle comme d’un homme d’une intégrité et d’une fermeté admirables. Horace, au contraire, meilleur courtisan que philosophe, le traite de fou, dans sa troisième satire, pour avoir refusé le consulat qu’Auguste lui offrait.

3 Extraxit fortissimum jecur, et inde mihi futura prœdixit. L’auteur fait allusion aux aruspices, qui prédisaient les choses futures par l'inspection du foie et du cœur des animaux sacrifiés, dont ils tiraient de bons ou de mauvais augures, selon le bon ou le mauvais état de ces parties. C’est pour cela que Pétrone dit fortissimum jecur ; peut-être serait-il mieux de lire fortissimum, très-gras, très-bien engraissé, du verbe farcire, farcio, fartum.

CHAPITRE CXXXVIII. 1 Ipse Paris, dearum litigantium judex. C’est ainsi que je lis ce passage avec Douza ; et non pas lividinantium, comme le porte l’édition de Burmann ; ni vitilitigantium, comme le voulait Thomas Munckerus, qui aurait dû laisser ce vieux mot dans Caton, où il était allé le déterrer ; ni, comme l’imprime Nodot, libidinantium, qui signifie se livrant aux débauches, ce qui serait ici un contre-sens. Du reste, je ne crois pas que le jugement de Paris ait jamais fourni une allusion plus ingénieuse que celle des six vers du XXIXe fragment, ci-dessus cité :

De pretio formae quum tres certamen laissent,
  Electusque Paris arbiter esset eis ;
Prœfecit Venerem Paridis censura duabus,
  Deque tribus victœ succubuere duœ.
Cum tribus ad Paridem si quarta probanda venites
  De tribus a Paridi quarta probata fores.

2 Nec me contumeliae lassant. Quod verberatus sum, nescio, etc.L’auteur peint ici avec autant de grâce que de sentiment cette patience infatigable des vrais amants, qui souffrent tout sans se plaindre de leurs maîtresses, même les traitements les plus indignes. On trouve à ce sujet dans Properce, livre II, élégie 19 :

Ultro contemptus rogat, et peccasse fatetur
  Laesus, et invitis ipse redit pedibus ;


et plus loin, dans la même élégie :

Nil ego non patiar, nunquam ene injuria inutat.


Ovide, dans son Art d’aimer (liv. II, v. 533), fait à son disciple un précepte de cet oubli des injures :

Nec maledicta puta, nec verbera ferre puellae,
Turpe, nec ad teneros oscula ferre pedes.

CHAPITRE CXXXIX. 1 Gemini satiavit numinis iram Telephus. — Les deux divinités dont il est question ici sont Minerve et Bacchus. Pour l’intelligence de ce passage, mal compris par la plupart des commentateurs, je suis obligé d’entrer dans quelques détails sur l’histoire fabuleuse de Télèphe, telle que la rapporte Apollodore, au livre III de l’Origine des dieux. Hercule, passant par Tégée, devint amoureux d’Auge, prêtresse de Minerve, et lui fit violence. Elle devint mère, et mit au monde un enfant qu’elle cacha dans un bois qui environnait le temple de la déesse ; ce qui irrita tellement Minerve, qu’elle envoya la stérilité dans le pays. Les oracles consultés répondirent qu’il y avait une impiété cachée dans le bois sacré. Il fut visité ; on y trouva l’enfant, et le père d’Auge le livra à Nauplius, pour le faire mourir. Mais celui-ci le remit à Teutras, roi de Mysie, qui le fit exposer sur le mont Parthenius, où il fut allaité par une biche, en grec ÉXaoo ;, ce qui lui fit donner le nom de Télèphe. Étant devenu grand, il se rendit à Delphes pour savoir quels étaient ses parents, et, par le conseil de l’oracle, il prit le chemin de la Mysie, où Teutras l’adopta pour son fils, et le déclara son héritier. Il fut donc, comme on le voit, persécuté dans son enfance par Minerve. Voici maintenant comment il éprouva le courroux de Bacchus. Ce dieu protégeait les Grecs : lorsqu’ils se rendaient au siége de Troie, Télèphe voulut défendre contre eux le passage de la Mysie ; mais les pieds de son cheval s’empêtrèrent dans un cep de vigne ; il tomba par terre, et fut blessé par Achille, qui le guérit ensuite avec la même lance dont il l’avait frappé. Les commentateurs, qui ne connaissaient que la moitié de cette histoire, ont dit à ce sujet bien des absurdités ; ils prétendent, par exemple, que gemini numinis désigne ici Minerve, qui méritait ce sur-nom comme étant à la fois la déesse des beaux-arts et des combats.

2 Teneo te inquit, qualem speraveram. Cette exclamation, teneo te ! « je te tiens ! » lorsqu’on rencontre quelqu’un à l’improviste, a passé dans notre langue. Elle était familière aux auteurs latins. Apulée (Métamorphose, liv. x) : Teneo te, inquit, teneo meum palumbulum, meum passerem. Térence, dans son Heautontimorumenos,acte II, scène 3 :

ANTIPHILA
O mi Clinia, salve.
CLINIAS.

_____________Ut vales ?

ANTIPHILA.

Salvum advenisse gaudeo.

CLINIAS.

_____________________Teneone te,
Antiphila, maxume animo exoptatam meo ?


CHAPITRE CXL. 1 Philumene nomine, quae multas sœpe hereditates officio œtatis extorserat. — Juvénal parle de ces gens qui extorquaient des testaments par de honteuses complaisances, satire I, vers 37 :

Quum te submoveant, qui testamenta merentur
Noctibus.   .   .   .   .  

2 Ut scias, me gratiosiorem esse quam Protesilaum, etc. — Protésilas, un des héros grecs au siége de Troie, débarqua le premier, et fut tué par Hector. Il était fameux dans l’antiquité par le nombre de ses exploits amoureux. Laodamie, sa femme, l’aimait si éperdument, que, pendant son absence, elle satisfaisait sa passion pour lui, en embrassant une statue de cire qu’elle avait fait faire à sa ressemblance. Lorsqu’il fut mort, elle obtint des dieux sa résurrection pour trois jours, selon Lucien ; cependant Hyginus assure qu’elle n’en jouit que pendant trois heures. Trois heures ! c’était bien peu ; mais l’aimable revenant sût si bien mettre le temps à profit, que Laodamie mourut de plaisir entre ses bras.

3 Liberorumque experientiam in arte. Pétrone a déjà dit plus haut, en parlant du fils de l’honnête Philumène, doctissimus puer, « ce garçon bien appris. » Cela rappelle cette vieille épigramme sur une jeune fille, savante avant l’âge :

Hic jacet exutis Dionysia flebilis annis,
  Extremum tenui quœ pede rupit iter ;
Cujus in octavo lascivia surgere messe
  Cœperat, et dulces fingere nequitias.
Quod si longa suœ mansissent tempora vitae,
  Docrion in terris nulla puella foret.

CHAPITRE CXLI. 1 Perusii idem fecerunt in ultima fame. — Au lieu de Perusii, Burmann lit Petavii, d’autres Petelini ; et ils s’appuient, pour défendre celle leçon, sur plusieurs passages de Frontin (Stratagèmes, liv. IV, ch. 5), d’Athénée (Deipnosophistes, liv. XII), de Tite-Live (liv. XXIII), de Polybe (liv. VII) et de Valère-Maxime (liv. VI). Cependant, malgré ces imposantes autorités, je pense, avec le docte Joseph Scaliger, qu’il faut lire Perusii, et que c’est ainsi que Pétrone avait écrit. Pérouse, comme on sait, est une ville de Toscane, bâtie par les Achéens sur les bords du lac Trasimène. L. Antoine y fut assiégé par Auguste, qui ne parvint à s’emparer de la ville qu’après en avoir réduit les habitants à une si horrible famine, qu’ils furent obligés de se nourrir de chair humaine, comme le rapportent Tite-Live, livre CXXVI ; Suétone, dans la Vie d’Auguste, chapitre 15 ; Frontin, livre IV, chapitre 5. Ausone confirme encore l’opinion de Scaliger par ce passage de sa vingt-deuxième épître, où il joint, comme Pétrone, les Sagontins aux Pérousins :

Jamjam perusina et saguntina fame
Etc.


C’est à ce trait si connu que Lucain fait allusion par ces mots perusina fames.

Juvénal (sat. XV, v. 93) rapporte un trait semblable des Vascons ou Gascons de la ville de Calaguris, aujourd’hui Calahorra, dans l’Espagne Tarragonaise : assiégés par Pompée et Métellus, et réduits aux dernières extrémités, ils furent forcés, dit Valère-Maxime, livre VII, chapitre 6, de faire un horrible festin de la chair de leurs femmes et de leurs enfants. Voici les vers de Juvénal :

Vascones, haec fama est, alimentis talibus olim
Produxere animas : sed res diversa, sed illic
Fortunœ invidia est bellorumque ultima, casus
Extremi, longœ dira obsidionis egestas.
Hujus enim, quod nunc agitur, miserabile debet
Exemplum esse cibi : sicut modo dicta mihi gens
Post omnes herbas, post cuncta animalia, quidquid
Cogebat vacui ventris furor, hostibus ipsis
Pallorem ac maciem, et tenues miserantibus artus,
Membra aliena fame laecrabant, esse parata
Et sua. Quisnam hominum veniam dare, quisve deorum
Viribus abnuerit dira atque immania passis,
Et quibus illorum poterant ignoscere manes
Quorum corporibus vescebantur ? etc.

2 Massilienses quoties pestilentia laborabant, etc. Ce passage de Pétrone est cité par Servius, dans son commentaire sur ce passage du IIe livre de l’Enéide auri sacra fames. Lactance Placide, dans son commentaire sur le livre x de la Thébaïde de Stace, dit que cette coutume était commune à tous les Gaulois, et fait une ample description des cérémonie que l’on observait dans le sacrifice de ces victimes expiatoires : Lustrare civitatem, dit-il, humana hostia gallicus mos est. Nam aliquis de elegantissimis pellicebatur prœmiis, ut se ad hoc venderet : qui anno toto publicis sumptibus alebatur purioribus cibis ; denique certo et solemni die per totam civitatem ductus ex urbe, extra pomœria saxis occidebutur a populo. Si quelque lecteur trouvait la conclusion du roman satirique de Pétrone trop horrible et trop peu vraisemblable, ce passage de Lactance suffirait, je pense, pour justifier notre auteur.