Satyricon (Heguin)/Fragments

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Traduction par Charles Héguin de Guerle .
Garnier frères (pp. 253-279).


FRAGMENTS
ATTRIBUÉS
À T. PÉTRONE



I.
À SA MAÎTRESSE.

Tes yeux étincellent de tout l’éclat des astres ; l’incarnat des roses anime ton teint ; l’or est moins brillant que tes cheveux[1] ; tes lèvres, plus suaves que le miel, ont les vives couleurs de la pourpre, et l’azur des veines qui sillonnent ton sein en relève la blancheur ; enfin, tous les attraits composent ton apanage : ta taille est celle des déesses, et tes formes célestes l’emportent sur celles de Vénus. Lorsque ta blanche main et tes doigts délicats tressent la soie, ils semblent jouer avec son précieux tissu. Ton pied mignon n’est point fait pour fouler les plus petits cailloux, et la terre se ferait un crime de le blesser ; si tu voulais marcher sur des lis[2], leur tige ne fléchirait pas sous un poids si léger. Que d’autres ornent leur cou de riches colliers, ou chargent leur tête de pierreries ; tu sais plaire par toi-même, et sans le secours d’aucune parure. Nulle autre beauté n’est parfaite dans son ensemble : celui qui pourrait jouir de la vue de tous tes charmes serait forcé de tout admirer en toi. Sans doute, les Sirènes suspendirent leurs concerts, et Thalie déposa sa lyre mélodieuse aux accents de ta voix, de ta voix dont la douceur contagieuse lance dans l’âme des malheureux qui t’écoutent tous les traits de l’Amour. Mon cœur, frappé par toi, saigne d’une blessure profonde que l’acier même ne peut guérir : mais que tes lèvres calment par un baiser mes cruelles souffrances ; ce bienfaisant dictame est seul capable de dissiper les maux que j’endure. Cesse de déchirer avec tant de violence mes fibres ébranlées ; et je payerai de ma mort le crime de t’avoir aimée. Mais si cette faveur te paraît trop grande, accorde au moins à ma prière une dernière grâce : lorsque j’aurai cessé d’être, entoure-moi de tes bras d’albâtre, et tu me rendras la vie.


II.
L’ENVIE, VAUTOUR DE L’ÂME.

Le vautour qui dévore le foie, déchire les fibres et pénètre jusqu’au fond des entrailles, ce n’est pas, comme le disent les poëtes, le vautour de Tityus, mais l’envie et le chagrin, ces maladies de l’âme.


III.
L’ART DE PLAIRE. — À UNE BELLE.

Ce n’est pas assez d’être belle : celle qui veut qu’on la trouve aimable ne doit pas se contenter de ce qui suffit au vulgaire des femmes. Les bons mots, les fines plaisanteries, l’enjouement, la grâce du langage, la gaieté l’emportent sur les plus heureux dons de la nature. Les ressources de l’art relèvent encore la beauté ; mais, sans le désir de plaire, la beauté perd tout son prix.


IV.
SUR LA CORRUPTION DES MŒURS.

N’est-ce donc pas assez qu’une jeunesse furieuse nous perde et nous entraîne avec elle dans l’opprobre où sa gloire est ensevelie[1] ? faut-il aussi que des valets, encore tachés de la lie où ils sont nés, se gorgent de richesses enfouies dans l’argile ? Un vil esclave possède tous les biens de l’empire ; et la loge d’un captif insulte par son luxe au temple de Jupiter et à l’antique demeure de Romulus. Aussi la vertu est plongée dans la fange, et le vice déploie aux vents ses voiles triomphantes.


V.
LA CRAINTE, ORIGINE DES DIEUX.

La crainte fut, dans l’univers, l’origine des dieux. Les mortels avaient vu la foudre, tombant du haut des cieux, renverser les murailles sous ses carreaux enflammés, et mettre en feu les sommets de l’Athos ; Phébus, après avoir parcouru toute la terre, revenir vers son berceau ; la lune vieillir et décroître, puis reparaître dans toute sa splendeur : dès lors les images des dieux se répandirent par toute la terre. Le changement des saisons qui divisent l’année accrut encore la superstition : le laboureur, dupe d’une erreur grossière, offrit à Cérès les prémices de sa moisson, et couronna Bacchus de grappes vermeilles : Palès fut décorée par la main des pasteurs ; Neptune eut pour empire toute l’étendue des mers, et Diane réclama les forêts. Maintenant, celui qui est lié par un vœu, et celui même qui a vendu l’univers, se forgent à l’envi des dieux propices à leurs désirs.


VI.
LA VARIÉTÉ PRÉVIENT L’ENNUI.

Je ne voudrais pas toujours parfumer ma tête des mêmes essences, ni toujours humecter mon palais du même vin. Le taureau aime à changer de gazons et de pâturages : les bêtes féroces cherchent des aliments nouveaux pour aiguiser leur appétit ; et si la chaleur du soleil nous est agréable, c’est que le soleil reparaît chaque matin avec de nouveaux coursiers.


VII.
MA FEMME ET MON BIEN.

On doit aimer son épouse comme un revenu légitime ; et je ne voudrais pas être condamné à n’aimer que mon revenu.


VIII.
CHACUN SON GOÛT.

Comment contenter tous les goûts[1] ? Le même objet ne plaît pas à tout le monde : où l’un cueille des roses, l’autre ne trouve que des épines.


IX.
RIEN N’EST À DÉDAIGNER.

Il n’y a rien qui ne puisse être utile aux mortels. Dans l’adversité, ce qu’on méprisait devient précieux. Ainsi, lorsqu’un vaisseau est submergé, l’or, entraîné par son poids, tombe au fond des eaux, et les rames légères servent de soutien aux naufragés. Lorsque le clairon sonne, le fer menace la gorge du riche ; mais le pauvre, sous ses haillons, nargue la fureur des combats.


X.
EXHORTATION À ULYSSE.

Abandonne tes États et vogue vers des bords étrangers, jeune héros. Une plus noble carrière s’ouvre devant toi. Brave tous les dangers. Visite tour à tour et les rives de l’Ister, aux limites du monde, et les contrées glacées de Borée, et le paisible royaume de Canope, et les climats qui voient renaître Phébus, et ceux où il termine sa carrière. Roi d’Ithaque, tu dois descendre plus grand sur ces plages lointaines.


XI.
LES OREILLES DE MIDAS.

Les mortels tiendraient dans la bouche des charbons allumés, plutôt que de garder un secret. Toutes les paroles qui vous échappent à la cour se répandent aussitôt, et le bruit en émeut toute la ville. Mais c’est peu de trahir votre confiance : la perfidie déguise, exagère vos paroles, et se plaît à en grossir le scandale. C’est ainsi que ce barbier, qui craignait et qui brûlait en même temps de découvrir ce qu’on lui avait confié[1], fit un trou dans la terre, et y déposa le secret du monarque aux longues oreilles. La terre conserva fidèlement ses paroles, et les roseaux trouvèrent une voix pour chanter ce que le barbier délateur avait raconté de Midas.


XII.
L’ILLUSION DES SENS.

Nos yeux nous trompent souvent[1], et nos sens incertains nous abusent en imposant silence à notre raison. Cette tour, de près, se montre carrée ; vue de loin, ses angles disparaissent : elle nous semble ronde. L’homme rassasié dédaigne le miel de l’Hybla, et notre odorat repousse souvent les parfums du romarin. Comment un objet pourrait-il nous plaire plus ou moins qu’un autre, si la nature n’avait, à dessein, établi cette lutte parmi nos sens ?


XIII.
L’AUTOMNE.

Déjà l’automne avait rafraîchi l’ombre des bois ; déjà Phébus dirigeait ses coursiers brûlants vers sa station d’hiver ; déjà le platane s’enorgueillissait de son feuillage ; déjà la vigne, émondée du superflu de ses rameaux, se couvrait de grappes : enfin, l’œil ravi voyait se réaliser toutes les promesses de l’année.


XIV.
GÉNÉRATION DIVERSE DES ANIMAUX.

C’est au moment où la nature déploie ses plus riches dons, lorsque les fruits sont mûrs, que le corbeau recommence sa couvée ; sitôt que l’ourse a mis bas ses petits, elle les façonne avec sa langue[1] ; les poissons frayent sans goûter les plaisirs de l’amour[2] ; la tortue, à peine sortie des entrailles de sa mère, réchauffe de son haleine les organes de Lucine ; les abeilles, engendrées sans aucun accouplement, sortent à grand bruit de leurs alvéoles, et remplissent les ruches de leurs belliqueuses phalanges. Ainsi la nature, loin de se borner à une marche uniforme, se plaît à varier les moyens de reproduction.


XV.
L’AFFLICTION RAPPROCHE LES MALHEUREUX.

Le naufragé qui s’est échappé nu de son vaisseau submergé[1] en cherche un autre, frappé du même coup, auquel il puisse raconter son infortune. Celui dont la grêle a détruit la moisson, fruit de toute une année de labeur[2], dépose ses chagrins dans le sein d’un ami, victime du même fléau. L’affliction rapproche les malheureux ; les parents, privés de leurs enfants, unissent leurs gémissements : penchés sur la même tombe, ils sont égaux. Et nous aussi, que les accents de notre douleur s’élèvent confondus vers les astres ; car on dit que, réunies, les prières arrivent plus puissantes à l’oreille des dieux.


XVI.
LA NATURE NOUS DONNE LE NÉCESSAIRE.

Une divinité propice a mis à la portée des mortels tout ce qui peut soulager leurs maux et faire cesser leurs plaintes. Les végétaux les plus communs et les mûres suspendues aux buissons épineux suffisent pour apaiser la faim d’un estomac à jeun. Il n’y a qu’un sot qui puisse mourir de soif, quand un fleuve coule près de lui, ou trembler de froid, lorsqu’il peut s’approcher du foyer où pétille un bois enflammé. La loi, armée de son glaive, défend le seuil redoutable de la femme mariée, et la jeune épouse goûte sans crainte les douceurs d’un hymen légitime. Ainsi la nature prodigue nous donne tout ce qui peut satisfaire nos besoins ; mais rien ne peut mettre un terme à l’amour effréné de la gloire.


XVII.
SUR LA CIRCONCISION DES JUIFS.

Quoiqu’il adore la divinité sous la forme d’un porc, et qu’il invoque dans ses prières l’animal aux longues oreilles[1], un juif, s’il n’est pas circoncis, s’il ne s’est pas, d’une main habile, dégagé le gland de son enveloppe, se verra retranché du peuple hébreu, et forcé de chercher un refuge dans quelque ville grecque, où il sera dispensé d’observer le jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple, la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir eu le courage de se circoncire.


XVIII.
LE VRAI PLAISIR.

Le plaisir de l’accouplement est sale et de courte durée : le dégoût le suit aussitôt. N’allons donc pas tout d’abord nous y précipiter en aveugles, comme des brutes lascives ; car, par lui, la flamme de l’amour languit et s’éteint. Ah ! plutôt, prolongeons, prolongeons sans fin ses doux préludes ! Restons longtemps couchés dans les bras l’un de l’autre ! Plus de fatigue alors, plus de honte. Cette jouissance nous a plu, nous plaît et nous plaira longtemps ; jamais elle ne finit, et se renouvelle sans cesse.


XIX.
L’ILE DE DÉLOS.

Cette Délos[1], maintenant unie à la terre par des liens indissolubles, jadis nageait dans la mer azurée, et, poussée çà et là par de légers zéphyrs, voguait ballottée sur la cime des flots[2]. Bientôt un dieu l’attacha par une double chaîne, d’un côté à la haute Gyare, de l’autre à l’immobile Mycone.


XX.
APOLLON ET BACCHUS.

Apollon et Bacchus répandent tous deux la lumière ; tous deux, créés par les flammes, tous deux furent produits par une essence ignée. Tous deux lancent de leur chevelure, l’un par ses rayons, l’autre par les pampres dont il se couronne, une chaleur qui nous embrase : l’un dissipe les ténèbres de la nuit, l’autre celles de l’âme.


XXI.
SUR UN CHIFFRE GRAVÉ SUR L’ÉCORCE D’UN ARBRE.

Quand je plantai, jeunes encore[1], ces pommiers et ces poiriers, je gravai sur leur tendre écorce le nom de l’objet de mes feux. Depuis ce jour, plus de fin, plus de repos pour mon amour. L’arbre croît, ma flamme augmente ; et de nouvelles branches ont rempli la trace des lettres.


XXII.
LES MŒURS D’OUTRE-MER.

Méprise les mœurs d’outre-mer : elles sont pleines de fourberie. Personne dans l’univers ne vit plus honnêtement qu’un vrai citoyen romain. J’aimerais mieux un seul Caton que trois cents Socrates.


XXIII.
PRÉCEPTE DE SAGESSE.

Il est aussi nuisible d’avoir beaucoup d’or que de n’en pas avoir du tout ; il est aussi nuisible d’oser toujours que d’avoir toujours peur ; il est aussi nuisible de trop se taire que de trop parler ; il est aussi nuisible d’avoir en ville une maîtresse que d’avoir au logis une épouse. Tout le monde avoue ces vérités, et personne n’agit en conséquence.


XXIV.
UN ROI ET UN POËTE, OISEAUX RARES.

On fait tous les ans des consuls et des proconsuls nouveaux ; mais on ne voit pas tous les jours naître un roi ou un poëte.


XXV.
ÉPITHALAME.

Courage, jeunes gens, redoublez d’ardeur ; unissez tous vos efforts ! Que les colombes ne soupirent pas plus amoureusement que vous ; que vos bras s’entrelacent par des chaînes plus étroites que celles du lierre ; que les coquilles soient moins unies entre elles que vos lèvres. Courage ! amusez-vous ; mais n’éteignez pas ces lampes vigilantes. Témoins muets des mystères de la nuit, elles n’en révèlent rien au jour.


XXVI.
ALLOCUTION À UNE NOUVELLE MARIÉE.

Déliez, jeune épouse, ces voiles de lin qui tiennent vos appas captifs, et confiez-vous sans crainte à votre maître. N’allez pas déchirer de vos ongles ce visage d’albâtre ; ne repoussez pas les caresses. Cette nuit qui vous effraye n’offre pourtant aucun danger. Pourquoi vous défendre ? lorsqu’il aura vaincu, votre triomphe est certain.


XXVII.
LA FABLE DE PASIPHAÉ, SUR TOUS LES MÈTRES EMPLOYÉS PAR HORACE.

La fille du Soleil brûle d’un feu nouveau, et poursuit, égarée par sa passion, un jeune taureau à travers les prairies. Les saints nœuds de l’hymen ne la retiennent plus : l’honneur du rang suprême, la grandeur de son époux, elle a tout oublié. Elle voudrait être métamorphosée en génisse ; elle porte envie au bonheur des Prétides, et fait l’éloge d’Io ; non pas parce qu’on l’adore au ciel sous le nom d’Isis, mais à cause des cornes qui s’élèvent sur son front. Si rien ne s’oppose plus à sa malheureuse passion, elle serre dans ses bras le cou du farouche taureau, pare ses cornes des fleurs du printemps, et s’efforce de coller sa bouche à la sienne. Que l’Amour inspire d’audace à ceux qu’il frappe de ses traits ! Elle ne craint pas de renfermer son corps dans des planches de chêne qui ont reçu la forme d’une génisse : elle se livre à tous les égarements que lui inspire un amour infâme, et donne la vie… ô crime ! à un monstre ambiforme, immolé par le bras de ce jeune descendant de Cécrops, qu’un fil protecteur guidait à travers les détours du labyrinthe de Crète.


XXVIII.
LE DÉDOMMAGEMENT. IMITATION DE MÉNANDRE.

Si je ne puis jouir, qu’il me soit du moins permis d’aimer.

Que d’autres jouissent, j’y consens ; je ne leur porte point envie. C’est faire son propre supplice, que d’être jaloux du bonheur d’autrui. Vénus couronne les vœux de ceux qu’elle favorise. Cupidon m’a donné les désirs, mais il me refuse la possession.

Heureux mortels ! savourez des baisers de flamme ; froissez, par de douces morsures, des lèvres de rose ; collez une bouche amoureuse sur des joues qu’anime le fard de la nature, sur des prunelles qui brillent comme des diamants ! Faites plus : lorsque étendus près de votre belle, sur une couche moelleuse, vos membres, vos poitrines s’unissent, s’attachent par la glu du plaisir ; lorsque l’instinct du désir excite votre maîtresse à seconder vos efforts amoureux ; lorsqu’elle gémit d’une voix éteinte par le plaisir, pressez sa gorge d’albâtre, serrez-la plus étroitement dans vos bras, tracez de nouveaux sillons dans le champ de Vénus ; redoublez d’ardeur ; et, parvenus au terme de la carrière, les yeux égarés, prêts à rendre l’âme, épuisés de plaisir, faites pleuvoir dans son sein une tiède rosée. Voilà votre lot, à vous que Vénus favorise. Mais laissez-moi, du moins, cette vaine consolation : si je ne puis jouir, qu’il me soit permis d’aimer.


XXIX.
L’INUTILITÉ DE LA PARURE.

Cesse, je t’en supplie, aimable fille, de te montrer à moi si parée ; épargne un cœur qui t’appartient tout entier ; ne l’accable pas par ta beauté ! Cesse de surcharger tes attraits d’ornements superflus : l’art ne peut rien ajouter à tant d’appas. À quoi bon arranger avec tant de soin ta tête et tes cheveux ? ta tête est si belle par elle-même, tes cheveux en désordre me plaisent tant ! Pourquoi ce ruban de soie qui tient captive ta blonde chevelure ? près de ses tresses dorées, pâlit la soie la plus brillante. Pourquoi multiplier les boucles qui couronnent ta tête ? abandonnés à la nature, tes cheveux ont tant de charmes

Je ne puis concevoir pourquoi tu portes un voile d’or : ton front nu a plus d’éclat que l’or. Ton oreille est chargée d’or et de pierreries ; et cependant, nue, ton oreille est préférable à la rose nouvelle. Tu empruntes au pastel un coloris éblouissant, et cependant ton teint est, par lui-même, plus brillant que le pastel. Un collier, en forme de croissant, étincelle sur ton cou de neige, et, sans cette parure, ton cou est ravissant. Tu couvres d’un voile jaloux ta gorge d’albâtre, et ta gorge repousse le voile qui la couvre. Pour empêcher ta robe de flotter, tu emprisonnes ta taille dans les nœuds d’une ceinture : ta taille est l’objet de ma vénération, même lorsque ta robe est flottante.

Dis-moi : pourquoi cet anneau et cette pierre précieuse qui entourent tes doigts délicats, quand la pierre reçoit tout son prix du doigt qui la porte ? Il n’est point de parure qui puisse ajouter à tes charmes naturels, et tu n’es déjà que trop belle, pour mon malheur ! Cesse, par des agréments d’emprunt, de vouloir paraître trop belle : ne l’es-tu pas déjà par tes propres attraits ? Ce n’est pas pour moi que tu dois avoir recours à tant de soins : comme si, pour t’aimer, j’avais besoin d’y être contraint par la violence ! Mon penchant me porte à t’aimer, et je ne combats pas cette douce inclination. Je ne t’aimerais pas davantage, quand tu serais la déesse des fleurs.

Tes yeux le disputent d’éclat aux rayons qui entourent Jupiter, et les traits de sa foudre pâliraient aux feux que lancent tes prunelles. Rien dans l’univers de plus brillant que le soleil ; et cependant, près de toi, le soleil est pâle et sans clarté. Ton cou est plus blanc que la neige nouvellement tombée, que la neige dont le soleil n’a point encore altéré la blancheur. Ton front, ta poitrine, ressemblent à du lait, au lait d’une chèvre qu’on vient de traire, à son retour du pâturage. Les parfums balsamiques que répand une forêt au printemps sont moins doux que ton haleine, et le plus frais jardin n’a rien qui te soit préférable. Les suaves couleurs d’une prairie, même lorsqu’elle est émaillée de fleurs, n’approchent pas de ta beauté. Le blanc troène ne peut t’égaler ; le lis qui s’élève sur un vert gazon s’avouerait vaincu par ton éclat. La rose, avant même d’être détachée de son buisson épineux, n’égale point l’incarnat de tes joues. La violette épanouie et dans toute sa gloire, quand on ose la comparer à toi, n’a plus rien que de vulgaire.

Hélène, et Léda sa mère, ne pourraient supporter le parallèle, quoique l’une ait séduit Pâris, et l’autre Jupiter : et pourtant Léda força Jupiter à se déguiser sous le plumage d’un cygne ; Hélène fit prendre les armes à tous les rois de l’Asie ! Léda, les cheveux flottants sur son cou d’albâtre, tressait des guirlandes de fleurs pour la déesse d’Argos ; Jupiter parcourait alors la voûte céleste : il l’aperçut du haut d’un nuage, et, pour elle, se métamorphosa en oiseau. Quand tu joues au milieu de la foule de tes compagnes, dont tu sembles la reine, étoile resplendissante au milieu de tes jeunes satellites, si, du haut des cieux, le puissant Jupiter t’apercevait, il ne rougirait pas de déposer à tes pieds sa divinité. La beauté d’Hélène et ses puissants attraits furent la proie du Troyen Pâris, qui l’emporta au delà des mers. La Grèce conjurée arma mille vaisseaux pour la reprendre ; mille voiles volèrent à sa poursuite. Si le ravisseur phrygien t’eût vue si belle, il t’eût enlevée, soit sur son navire, soit sur son coursier. La guerre de Troie dura dix ans entiers ; mais cette guerre, si on l’eût faite pour toi, un seul mois eût suffi pour la terminer. À mon avis, la fille de Léda méritait moins que toi qu’Ilion, pour la garder, devînt la proie des flammes, et, pour toi, Priam eût eu plus de raison de ne pas regretter la perte de son empire.

Si, la robe retroussée, les cheveux flottants, l’arc en main, les bras nus, comme Diane la chasseresse, et accompagnée d’un chœur de dryades, tu poursuivais de tes traits les sangliers fougueux, et qu’un dieu te rencontrât errante au milieu des forêts, il te prendrait pour une véritable divinité.

Lorsque trois déesses se disputèrent le prix de la beauté, et prirent Pâris pour leur juge, son choix préféra Vénus aux deux autres ; et, sur trois, deux se retirèrent vaincues. Ah ! si, te joignant alors à ces trois rivales, tu te fusses offerte la quatrième à cette épreuve, Pâris eût adjugé le prix à la quatrième ; et si la pomme devait être la récompense de la plus belle, elle aurait été la tienne.

Celui-là porte un cœur de fer, qui peut voir sans émotion tes célestes appas et l’incarnat brillant de tes joues. S’il est un mortel insensible à tant de charmes, je le convaincrai sans peine d’être né d’un chêne ou d’un rocher.


XXX.
LA VIE HEUREUSE.

Non, tu te trompes : le bonheur de la vie n’est pas ce que, vous autres hommes, vous vous figurez. Ce n’est pas d’avoir les mains couvertes de pierreries, de reposer sur un lit incrusté d’écaille, d’ensevelir ses flancs dans une plume moelleuse, de boire dans des vases d’or, ou de s’asseoir sur la pourpre, de couvrir sa table de mets dignes d’un roi, ou de serrer dans ses vastes greniers toutes les moissons de l’Afrique. Mais présenter un front calme à l’adversité, dédaigner la vaine faveur du peuple, contempler, sans s’émouvoir, les épées nues : quiconque est capable d’un tel effort peut se vanter de maîtriser la fortune.


XXXI.
LA GRENADE.

Lesbie, la lumière de mon âme, m’a envoyé une grenade : maintenant je n’ai plus que du dégoût pour tous les autres fruits. Je dédaigne le coing que blanchit un léger duvet ; je dédaigne la châtaigne hérissée de dards ; je ne veux ni des noix, ni des prunes dorées qu’aimait Amaryllis[1] ; je laisse le grossier Corydon mettre un grand prix à de tels présents ! j’ai en horreur les mûres, que rougit la couleur du sang : elles rappellent, hélas ! un crime affreux, commis par l’Amour. Lesbie m’a aussi envoyé des gâteaux où elle a légèrement imprimé ses dents ; le miel de ses lèvres en a augmenté la douceur. Son haleine, plus embaumée que le thym du mont Hymette, répand sur tout ce qui l’approche je ne sais quel parfum plus doux que celui du miel.


XXXII.
LA MÉTEMPSYCHOSE. IMITATION DE PLATON.

Tandis que je cueillais un baiser suave sur les lèvres de mon jeune ami, et que j’aspirais sur sa bouche entr’ouverte le doux parfum de son haleine, mon âme, souffrante et blessée, se précipitait sur mes lèvres, et, cherchant à se frayer un passage entre celles de cet aimable enfant, s’efforçait de m’échapper.

Si ce tendre rapprochement de nos lèvres eût duré un seul instant de plus, brûlée des feux de l’amour, mon âme passait dans la sienne et m’abandonnait. O prodigieuse métamorphose ! mort par moi-même, j’aurais continué de vivre dans le sein de mon ami !


XXXIII.
L’HERMAPHRODITE.

Lorsque ma mère me portait encore dans son sein[1], elle consulta, dit-on, les dieux : — Que dois-je mettre au jour ? — Apollon répondit : un fils ; — Mars : une fille ; — Junon : ni l’un ni l’autre. — Quand je fus né, j’étais hermaphrodite. — Quelle sera la cause de sa mort ? — Les armes, dit la déesse ; — Le gibet, dit Mars ; — L’eau, dit Apollon. — Ces trois prédictions s’accomplirent. Un arbre ombrageait l’onde voisine ; j’y grimpe : je portais une épée ; elle tombe ; et moi, par malheur, je tombe dessus ; mon pied s’arrête dans les branches, ma tête plonge dans l’eau. Ainsi donc, homme, femme, sans sexe, je meurs noyé, percé, pendu.


XXXIV.
LA BOULE DE NEIGE.

Je ne pouvais croire que la neige renfermât du feu[1] ; mais, l’autre jour, Julie me jeta une boule de neige : cette neige était de feu. Quoi de plus froid que la neige ? et pourtant, Julie, une boule de neige lancée par ta main a eu le pouvoir d’enflammer mon cœur. Où trouverai-je maintenant un refuge assuré contre les pièges de l’Amour, si même une onde glacée recèle sa flamme ? Tu peux cependant, ô Julie, éteindre l’ardeur qui me consume, non pas avec la neige, non pas avec la glace, mais en brûlant d’un feu pareil au mien.


XXXV.
ÉPITAPHE DE CLAUDIA HOMONÉA, ÉPOUSE D’ATIMETUS.

Voyageur qui poursuis tranquillement ta route, arrête un instant, je te prie, et lis ce peu de mots :

HOMONÉA.

Moi, cette même Homonéa qui se vit préférée aux jeunes filles les plus illustres ; moi qui reçus de Vénus la beauté, et des Grâces le talent de plaire ; moi qui fus instruite dans tous les arts par la docte Pallas ; je suis maintenant renfermée dans l’étroit espace de ce tombeau. Et, cependant, à peine quatre lustres composaient mon âge, lorsque le destin jaloux étendit sur moi sa fatale main. J’en gémis, non pas pour moi, mais pour Atimetus, mon époux, dont la douleur est pour moi plus triste que la mort même.

ATIMETUS.

Si le sort cruel consentait à faire l’échange de nos âmes, et que ton existence pût être rachetée par la mienne, quel que soit le peu de jours qu’il me reste à vivre, j’en eusse volontiers fait le sacrifice pour toi, ô ma chère Homonéa ! Hélas ! tout ce que je puis faire, c’est d’abandonner la lumière céleste, et, par une prompte mort, de te rejoindre bientôt sur les rives du Styx.

HOMONÉA.

Cesse, ô mon époux ! de flétrir ta jeunesse par la douleur, et de provoquer la mort par tes regrets ! Les larmes sont inutiles ; elles ne peuvent émouvoir le destin. J’ai vécu : c’est le sort commun de tous les mortels. Cesse tes plaintes. Puisses-tu ne jamais éprouver encore une semblable douleur ! puisse le ciel couronner tous tes vœux ! puisse-t-il ajouter à ton existence tout ce qu’une mort prématurée a retranché de jours à ma jeunesse !

ATIMETUS.

Que la terre te soit légère, ô femme si digne de vivre, et de jouir longtemps des biens dont la nature t’avait comblée !


XXXVI.
ÉPITAPHE D’UNE CHIENNE DE CHASSE.

La Gaule me vit naître ; la Conque me donna le nom de sa source féconde, nom dont j’étais digne par ma beauté. Je savais courir, sans rien craindre, à travers les plus épaisses forêts, et poursuivre sur les collines le sanglier hérissé. Jamais de pesants liens ne captivèrent ma liberté ; jamais mon corps, blanc comme la neige, ne porta l’empreinte des coups. Je reposais, mollement étendue sur le sein de mon maître ou de ma maîtresse ; un lit dressé pour moi délassait mes membres fatigués. Quoique privée du langage, je savais me faire comprendre mieux qu’aucun de mes semblables ; cependant, jamais personne ne redouta mes aboiements. Mère infortunée ! je trouvai la mort en donnant le jour à mes petits ; et maintenant un marbre étroit couvre la terre où je repose.

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NOTES


SUR LES FRAGMENTS ATTRIBUÉS A PÉTRONE.


I. 1 Cedit crinibus aurum. — On trouve la même idée dans une pièce attribuée à Gallus :

Pande, puella, pande capillulos
Flavos, lucentes, ut aurum nitidum ;


et dans Stace, Achilléide,livre I, vers 162 :

Fulvoque nitet coma gratior auro.

2 Ipsa tuos quum ferre velis per lilia gressus. Cette image gracieuse ne le cède guère à celle de Virgile(Enéide,liv. VII, V. 808), lorsqu’il dit, en parlant de Camille, reine des Volsques :

Illa vel intactae segetis per summa volaret
Gramina, nec teneras cursu laesisset aristas.

IV. 1 Transversosque rapit fama sepulta probris ? Ces mots transversos rapit répondent à ce passage de Septimius (Guerre de Troie, liv. I, ch. 7) : Prœda ac libidine transversi agebantur

V. 1 Primus in orbe deos fecit timor. — Ce vers se trouve littéralement dans la Thébaïde de Stace, livre III, vers 661, et Lucrèce a paraphrasé la même idée :

Nunc quœ causa deum per magnas numina gentes
Pervolgarit, et ararum compleverit urbes ;
.   .   .   .   .   .   .   .   .  
Unde etiam nunc est mortalibus insitus horror,
Qui delubra deum nova toto suscitat orbi
Terrarum.   .   .   .   .   .   .   .   .  
.   .   .   .   .   .   .   .   .  
Prœter eas cœli rationes, ordine certo,
Et varia annorum cernebant tempora verti ;
Nec poterant, quibus id fieret, cognoscere, causis ;
Ergo perfugium sibi habebant omnia divis
Tradere, et illorum nutu facere omnia flecti.

VIII. 1 Invenias quod quisque velit. — Bourdelot a inséré cette épigramme dans le chapitre CXXVI du Satyricon, après ces mots : Nisi in equestribus sedeo.

XI. 1 Si commissa verens avidus reserare minister. — Pétrone semble avoir emprunté à Ovide (Métamorphoses, liv. XI) ces détails sur la fable si connue des oreilles de Midas ; Ausone, dans sa vingt-troisième épître, la rapporte en ces termes :

 
Depressis scrobibus vitium regale minister
Credidit, idque diu texit fidissima tellus.
Inspirata dehinc vento cantavit arundo.

XII. 1 Fallunt nos oculi, vagique sensus. — Lucrèce à traité le même sujet, liv. IV, V. 354 :

Quadratasque procul turres quum cernimus urbis,
Propterea fit uti videantur sœpe rotundœ,
Angulus obtusus quia longe cernitur omnis ;
Sive etiam potius non cernitur, ac perit ejus
Plaga, nec ad nostras acies perlabitur ictus.

XIV. 1 Sic format lingua fœtum, quum protulit ursa.— On lit dans Ovide (Métamorphoses, liv. XV, V. 379) :

Nec catulus, partu quem reddidit ursa recenti,
Sed male viva caro est ; lambendo mater in artus
Fingit ; et in formam, quantam capit ipsa, reducit.

2 Et piscis nullo junctus amore parit. — C’est une des nombreuses erreurs des anciens sur la génération des animaux ; elle n’a pas besoin d’être réfutée, non plus que la prétendue virginité des mères abeilles, que Pétrone, exprime ainsi trois vers plus loin :

Sic, sine concubitu, textis apis excita ceris
  Fervet, et audaci milite castra replet.


Presque tous les traducteurs de Virgile ont prouvé dans leurs notes l’absurdité de cette opinion, à propos de ces vers (v. 198 et 199) du quatrième livre des Géorgiques :

Quod neque concubitu indulgent, nec corpora segnes
In Venerem solvunt, aut fœtus nixibus edunt

XV. 1 Naufragus, ejecta nudus rate, quœrit eodem, etc. — Ces vers ne semblent-ils pas inspirés par ceux-ci de Properce, liv. II, élég. 1, v. 43 ?

Navita de ventis, de tauris narrat arator,
  Enumerat miles vulnera, pastor oves.

2 Grandine qui segetes et totum perdidit annum, — Ovide a dit de même (Métamorphoses,liv. I, v. 273) :

.   .   .   .   .   Longique perit labor irritus anni.

1 XVII. 1 Judœus et licet porcinum numen adoret, Et cœli summas advocet auriculus. — Pétrone, par une mauvaise foi commune à tous les païens, qui accusaient les juifs et les chrétiens de toutes sortes de crimes et d’infamies, prétend ici qu’ils adoraient la divinité sous la forme d’un porc, tandis que leur aversion pour cet animal immonde est un fait notoire. Peut-être prenaient-ils pour une preuve de respect religieux cette abstinence de la chair de porc. Juvénal est tombé dans la même erreur, lorsqu’il dit :

Nec distare putant humana carne suillam.


Quant à cette autre assertion de Pétrone, et cœli summa advocet auriculas, on sait que Tacite, Appien d’Alexandrie, Molon et d’autres historiens profanes ont reproché aux juifs de conserver dans le sanctuaire de leur temple une tête d’âne d’or massif, qui était l’objet de leur culte : le motif de ce culte (disent les auteurs païens) était que les Hébreux, traversant le désert sous la conduite de Moïse, et dévorés par la soif, furent redevables de leur salut à l’instinct de leurs ânes, qui découvrirent des sources d’eau où tout le peuple de Dieu se désaltéra. L’historien Josèphe et Tertullien ont démontré clairement l’absurdité de cette fable. Cependant les Romains désignaient les chrétiens ainsi que les juifs par le nom grossier d’asinarios, et, dans d’infâmes caricatures exposées en public, ils représentaient le Christ avec des oreilles d’âne ; l’un de ses pieds se terminait par un sabot de corne ; il était vêtu d’une longue robe et portait un livre dans sa main ; et au-dessous de ces images monstrueuses ils mettaient cette inscription insolente : Deus christianorum anoxètos.

XIX. 1 Delos, jam stabili revincta terræ — Ce fragment est évidemment imité de Virgile, Enéide, livre III, vers 73 :

Sacra mari colitur medio gratissima tellus
Nereidum matri, et Neptuno Ægeo :
Quam pius arcitenens, oras et littora circum
Errantem, Gyaro celsa Myconoque revinxit,
Immotamque coli dedit, et contemnere ventos.

2 Olim purpureo mari natabat. — Dans ce vers, purpureus signifie brillant, et non pas pourpré ; c’est encore une imitation de Virgile, Géorgiques, livre IV, vers 373 :

In mare purpureum violentior effluit amnis.

XXI. 1 Quando ponebam novellas arbores. — Parny semble avoir voulu imiter cette idée gracieuse dans ces vers :

Bel arbre, je viens effacer
Ces deux noms qu’une main trop chère,
Sur ton écorce solitaire,
Se plut elle-même à tracer.
Ne parte plus d’Éléonore ;
Rejette ces chiffres menteurs ;
Le temps a désuni les cœurs
Que ton écorce unit encore.

XXXI. 1 Nolo nuces, Amarylli, tuas, nec cerea prima. — Allusion à ces vers de la IIe églogue de Virgile :

Ipse ego cana legam tenera lanugine mala,
Castaneasque nuces, mea quas Amaryllis amabat.
Addam cerea pruna.   .   .   .   .

XXXIII. 1 Quum mea me genitrix gravida gestaret in alvo. — Cette épigramme est, certes, un tour de force pour la précision ; on ne peut dire plus en moins de mots. « L’Anthologie entière, s’écrie La Monnoye dans l’enthousiasme de l’admiration, n’a rien de mieux tourné, de plus fin, ni de plus joliment imaginé. » (Œuvres choisies de La Monnoye, t. III, p. 418.) La langue grecque est peut-être la seule jusqu’ici qui ait pu rendre avec grâce les dix vers latins par dix vers équivalents ; et c’est ainsi que Politien, Lascaris et La Monnoye ont su traduire agréablement en grec l’épigramme de l’Hermaphrodite. Nicolas Bourbon l’a refaite, je ne sais pourquoi, en latin ; elle se trouve dans ses Nugœ. Il s’en faut bien que cette copie vaille l’original. Jean Doublet, mademoiselle de Gournay, et La Monnoye lui-même, ont essayé d’en donner chacun une traduction française. La première est en seize vers irréguliers, la deuxième en dix-huit vers alexandrins, la troisième en quatorze vers de dix syllabes. Ainsi la plus courte des trois est d’un tiers plus longue que l’original ; je la cite comme la meilleure, la voici :

Ma mère enceinte, et ne sachant de quoi,
S’adresse aux dieux ; là-dessus grand’bisbille.
Apollon dit : C’est un fils, selon moi ;
Et selon moi, dit Mars, c’est une fille ;
Point, dit Junon, ce n’est fille ni fils.
Hermaphrodite ensuite je naquis.
Quant à mon sort, c’est, dit Mars, le naufrage ;
Junon, le glaive ; Apollon, le gibet.
Qu’arriva-t-il ? Un jour, sur le rivage,
Je vois un arbre, et je grimpe au sommet
Mon pied se prend ; la tête en l’eau je tombe,
Sur mon épée. Ainsi, trop malheureux,
A l’onde, au glaive, au gibet je succombe,
Fille et garçon, sans être l’un des deux.

M. de Guerle a essayé de faire en français ce que Politien, Lascaris et La Monnoye ont fait en grec ; voici son imitation qui, à défaut d’autre mérite, a du moins celui de la précision :

Ma mère enceinte, un jour, vint consulter les dieux.
Que dois-je mettre au jour ? — Un fils, dit Aphrodite,
Phébus dit : une fille ; — et Junon : nul des deux. —
Enfin, me voilà né. Que suis-je ? Hermaphrodite.
Sur ma mort divisés, Pan me voue au gibet,
Mars au glaive, Bacchus m’envoie à la rivière.
Aucun ne faut. Un saule ornait une onde claire ;
J’y grimpe. Sur ma brette, en glissant du sommet,
Je tombe, nez dans l’eau, pieds en l’air, et rends l’âme,
Percé, noyé, pendu, sans nul sexe, homme et femme.

XXXIV. 1 Me nive candenti petiit modo Julia. — Charmé de la délicatesse qui caractérise la pensée et l’expression de l’épîgramme de Pétrone, La Monnoye a voulu la faire passer dans notre langue ; on va juger si la copie a conservé les grâces de l’original :

Que dans la neige il se trouve du feu,
Pas n’aurais cru que cela se pût faire ;
Mais lorsqu’Iris, par manière de jeu,
Hier m’en jeta, j’éprouvai le contraire.
Par un effet qui n’est pas ordinaire,
Mon cœur d’abord brûla du feu d’amour ;
Or, si ce feu part du propre séjour
Où le froid semble avoir élu sa place,
Pour m’empêcher de brûler nuit et jour,
N’usez, Iris, de neige ni de glace :
Mais, comme moi, brûlez à votre tour.

Longtemps avant La Monnoye, Clément Marot avait imité la même épigramme dans son style naïf et badin :

Anne, par jeu, me jeta de la neige,
Que je cuidois froide certainement :
Mais c’étoit feu, l’expérience en ai-je,
Car embrasé je fus soudainement.
Puisque le feu loge secrètement
Dedans la neige, où trouverai-je place
Pour n’ardre point ? Anne, ta seule grâce
Esteindre peult le feu que je sens bien,
Non point par eau, par neige, ne par glace,
Mais par sentir un feu pareil au mien.



FIN DES NOTES.