Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Fête du 4 juillet au Kentucky

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LA FÊTE DU 4 JUILLET

AU KENTUCKY.


Beargrass-Creek, l’un de ces délicieux cours d’eau qui arrosent les riches cultures du Kentucky, serpente sous les épais ombrages de superbes forêts de hêtres au milieu desquels sont dispersées diverses espèces de noyers, de chênes, d’ormes et de frênes qui le couvrent tout au long sur chacun de ses bords. C’est là, près de Louisville, que je fus témoin de la fête destinée à célébrer l’anniversaire de la glorieuse proclamation de notre indépendance. Au loin, dans l’ouest, les bois déployaient leur majestueux rideau de verdure, jusque vers les beaux rivages de l’Ohio ; tandis que, vers l’est et le sud, leurs cimes ondoyaient par-dessus les campagnes aux pentes légèrement inclinées. Sur chaque lieu découvert apparaissait une plantation, souriant dans la pleine abondance d’une moisson d’été, et le fermier semblait rester en extase devant la magnificence d’un tel spectacle. Les arbres de ses vergers inclinaient leurs branches, comme impatients de rendre à leur mère, la terre, les fruits dont ils étaient chargés ; nonchalamment étendus sur l’herbe, les troupeaux ruminaient à loisir, et la chaleur naturelle à la saison les invitait encore à s’abandonner plus complétement au repos.

Libre et franc de cœur, hardi, droit, et s’enorgueillissant de ses aïeux virginiens, le Kentuckyen a fait ses préparatifs pour célébrer, comme d’habitude, l’anniversaire de l’indépendance de son pays. Ou est sûr qu’aux environs ils sont tous d’un même accord : qu’est-il besoin d’invitation personnelle, là où chacun est toujours bien reçu de son voisin ; là où, depuis le gouverneur jusqu’au simple garçon de charrue, tout le monde se rencontre, l’allégresse dans l’âme et la joie sur le visage ?

C’était, en effet, un bien beau jour ! Le soleil étincelant montait dans le clair azur des cieux ; l’haleine caressante du zéphyr embaumait les alentours du parfum des fleurs ; les petits oiseaux modulaient leurs chants les plus doux sous l’ombrage, et des milliers d’insectes tourbillonnaient et dansaient dans les rayons du soleil ; fils et filles de la Colombie semblaient s’être réveillés plus jeunes ce matin-là. Depuis une semaine et plus, serviteurs et maîtres n’étaient occupés qu’à préparer une place convenable. On avait soigneusement coupé le taillis ; les basses branches des arbres avaient été élaguées, et l’on n’avait laissé que l’herbe, verdoyant et gai tapis pour le sylvestre pavillon. C’était à qui donnerait bœuf, jambon, venaison, poule d’Inde et autres volailles ; là se voyaient des bouteilles de toutes les boissons en usage dans la contrée ; la belle rivière[1] avait mis à contribution le peuple écaillé de ses ondes ; melons de toutes sortes, pêches, raisins et poires eussent suffi pour approvisionner un marché ; en un mot, le Kentucky, la terre de l’abondance, avait fait fête à ses enfants.

Un limpide ruisseau versait spontanément le tribut de ses eaux, et pour rafraîchir l’air on avait le souffle de la brise. Des colonnes de fumée montant des feux récemment allumés s’élevaient par-dessus les arbres ; plus de cinquante cuisiniers allaient et venaient, vaquant à leurs importantes fonctions ; des garçons de toute espèce disposaient les plats, les verres et les bols à punch parmi les vases où pétillait un vin généreux, et plus d’un baril, pour la foule, était rempli de la vieille liqueur du pays[2].

Cependant l’odeur des rôtis commence à parfumer l’air, et toutes les apparences annoncent l’attaque prochaine d’un de ces festins substantiels, tels qu’il en faut au vigoureux appétit de nos Américains des forêts. Chaque maître d’hôtel est à son poste, prêt à recevoir les joyeux groupes qui, dès ce moment, commencent à se montrer hors de l’enceinte obscure des bois.

Les belles jeunes filles, habillées tout en blanc, s’avancent, chacune sous la protection de son robuste amoureux, et les hennissements de leurs montures qui caracolent, indiquent combien elles sont fières de porter un si charmant fardeau. Le couple léger saute à terre, et l’on attache les chevaux en entortillant la bride autour d’une branche. Tandis que cette brillante jeunesse se dirige ainsi vers la fête, on dirait une procession de nymphes ou de divinités déguisées ; les pères et les mères les couvrent d’un tendre regard, tout en suivant le joyeux cortége, et bientôt la pelouse n’est plus que vie et mouvement. — Attention ! prenez garde à ce grand canon de bois relié de cercles de fer et bourré de poudre fabriquée à la maison ; on y met le feu au moyen d’une longue traînée, il détone, et des milliers de hurrahs partant du cœur se mêlent à l’explosion retentissante. C’est maintenant au tour des savants : plus d’un noble et chaleureux discours vient chatouiller les oreilles de l’assemblée, qui accueille par d’unanimes applaudissements les bonnes intentions de l’orateur. Cela probablement ne vaut pas l’éloquence des Clay, des Everett, des Webster ou des Preston, mais sert du moins à rappeler au souvenir de tout Kentuckyen présent le nom glorieux, le patriotisme, le courage et la vertu de notre immortel Washington. Fifres et tambours sonnent la marche qui l’a toujours conduit à la gloire, et lorsqu’on entonne notre fameux « Yankee-doodle[3] », les mêmes acclamations recommencent.

Mais les maîtres d’hôtel ont prévenu l’assemblée que le festin est prêt. Les belles forment l’avant-garde et sont placées les premières autour des tables, qui gémissent sous de véritables monceaux des meilleures productions du pays. Près de chaque nymphe aux doux yeux se tient son beau aux petits soins qui, dans une préférence, dans une œillade, épie la moindre occasion de lire son bonheur. Cependant les tas de viande diminuent, comme on peut le croire, sous l’action de tant d’agents de destruction ; de nombreux toasts aux États-Unis sont portés et acceptés ; de nouveaux speechs sont prononcés provoquant d’affectueux essais de réponse ; les dames se retirent sous des tentes dressées non loin, et où elles sont conduites par leurs partners ; puis ceux-ci reviennent à table, et le champ leur étant ainsi laissé libre, les cordiales santés reprennent à la ronde. Toutefois les Kentuckyens n’aiment guère à prolonger leurs repas, et quelques minutes suffisent pour les satisfaire. Après un petit nombre de visites au bol de punch, ils retournent joindre les dames, et la danse va commencer.

Cent jeunes beautés, sur double file, s’alignent autour de la pelouse, dans la partie ombragée des bois ; çà et là de petits groupes attendent les bienheureux fredons de la rondes et du cotillon. Enfin la musique éclate ! violons, cornets et clarinettes ont donné le signal, et toute cette foule, d’un mouvement gracieux, semble s’élancer dans les airs. Bientôt, au milieu des rangs, figure le costume pittoresque des chasseurs ; leur tunique frangée saute en mesure avec les robes des dames, et les parents de l’un et de l’autre sexe tiennent le pas et se mêlent parmi leurs enfants. Pas un front où le contentement ne rayonne, pas un cœur qui ne tressaille de joie. Là ni orgueil, ni pompe, ni affectation ; l’entrain gagne tout le monde, les esprits ne sont livrés qu’au plaisir ; peines et soucis s’envolent avec le vent. Dans les intervalles de repos, on fait circuler toutes sortes de rafraîchissements, et pendant que les danseuses se contentent d’humecter leurs lèvres de l’agréable jus du melon, le chasseur du Kentucky étanche sa soif par d’amples rasades de punch convenablement tempéré.

Que n’étiez-vous avec moi, cher lecteur, pour prendre votre bonne part du champêtre spectacle de cette fête nationale ! Avec quel plaisir n’eussiez-vous pas entendu, là, le babil ingénu des amoureux ; ici, les graves dissertations des anciens sur les affaires de l’État ; ailleurs, l’entretien de braves laboureurs s’occupant d’améliorations apportées aux instruments et ustensiles d’agriculture, et toutes les voix enfin, confondues dans un même vœu, ne demandant qu’une continuation de prospérité pour le pays en général et pour le Kentucky en particulier ! Vous eussiez aimé à voir ceux que n’avait pas attirés la danse, s’essayant de loin au tir de leurs pesantes carabines ; d’autres, fiers de montrer à la course la supériorité de leurs fameux chevaux de Virginie ; ceux-ci, racontant des exploits de chasse et par moments faisant retentir les bois de leurs bruyants éclats de rire. Pour moi, le temps passait rapide comme une flèche dans son vol. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis que j’assistais à cette fête, et maintenant encore, à chaque anniversaire du 4 juillet, le seul souvenir de ce jour de joie me rafraîchit l’âme.

Mais hélas ! le soleil décline, l’obscurité du soir commence à ramper sur la scène ; dans les bois, de larges feux sont allumés projetant au loin, sur la pelouse foulée, les grandes ombres des arbres, vivantes colonnes, et se reflétant jusque sur les heureux groupes forcés de se séparer. Là-haut, à la voûte toujours limpide des cieux, commencent à scintiller les innombrables flambeaux de la nuit ; on dirait que la nature elle-même sourit au bonheur de ses enfants. Enfin, le souper est servi, chacun y fait honneur, et alors il faut bien songer au départ. L’amant s’empresse de faire avancer le coursier de sa belle, le chasseur serre la main d’un camarade, on se réunit par groupes de parents et d’amis, et chaque famille regagne en paix sa demeure.





  1. C’est ce que signifie l’Ohio, en langage indien.
  2. « Old monongahela. » Nom tout local pour indiquer quelque boisson propre à un canton, et très probablement d’origine indienne.
  3. Air national américain, mais très monotone à ce qu’il paraît, et peu fait pour exciter l’enthousiasme des Européens.