Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Introduction et dédicace

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INTRODUCTION ET DÉDICACE.


En écrivant ces pages, cher lecteur, je n’avais qu’un but, celui de vous être agréable. Puissent-elles vous procurer une partie seulement du plaisir que j’ai trouvé moi-même à rassembler les matériaux propres à leur composition. Je ne demande pas d’autre dédommagement de tous mes travaux, et peut-être encore est-ce trop exiger ; car enfin je ne suis pour vous qu’un inconnu. Permettez-moi donc, avant d’aller plus loin, de vous rendre compte de ma vie et des motifs qui ont pu me déterminer à vous mettre ainsi en rapport avec un Américain, un homme des bois.

J’ai reçu la vie et vu le jour dans le Nouveau-Monde. À peine avais-je appris à faire quelques pas et à bégayer ces premiers mots toujours si doux à l’oreille des parents, que les productions de la nature, de toutes parts répandues autour de moi, étaient déjà l’objet constant de ma curiosité enfantine. Bientôt elles devinrent mes uniques compagnons de jeu ; et avant même que mes idées fussent assez développées pour me permettre de faire la différence entre la couleur azurée du ciel et la teinte émeraude du clair feuillage je sentais que, d’elles à moi, se formait une intimité, je ne dis pas de l’amitié seulement, mais presque du délire, qui pour toujours accompagnerait mes pas dans la vie. — Et maintenant encore, plus que jamais, je reconnais le pouvoir de ces impressions de l’enfance. — Elles avaient si bien pris possession de moi, que quand il fallait quitter mes bois, mes prairies et mes ruisseaux, quand on me retranchait la vue de l’immense Atlantique, je devenais insensible à tout autre amusement plus en rapport avec mon âge. À mon imagination il fallait des compagnons aériens ; aucun toit ne me paraissait plus solide que la voûte épaisse du feuillage, retraite habituelle des tribus emplumées, ou que les cavités et les fissures des rocs massifs dans lesquelles le cormoran, aux ailes sombres, et le courlis venaient chercher le repos, et souvent un abri contre les fureurs de la tempête. Ordinairement mon père m’accompagnait dans mes courses, et se faisait un plaisir de me procurer des fleurs et des oiseaux, m’apprenant à admirer les mouvements élégants de ceux-ci, leur plumage éclatant et soyeux, les signes par lesquels ils manifestent leurs sentiments de jouissance et de crainte ; en même temps que les formes toujours parfaites, non moins que la splendide parure de celles-là. Alors mon précepteur bien-aimé se mettait à me parler du départ et du retour des oiseaux avec les saisons ; à me décrire les lieux qu’ils préfèrent, et, ce qui est plus étonnant que tout le reste, leurs changements de livrée. Et c’est ainsi qu’il excitait en moi le désir de les étudier, et qu’il élevait mon âme vers leur puissant créateur.

Quels plaisirs vivifiants brillaient sur ces jours de ma première jeunesse ! quelle sérénité de pensées, lorsque, mon attention souvent fixée pendant des heures, je contemplais en extase les œufs perlés et brillants qui reposaient dans leur conque gracieuse, tantôt au milieu d’un duvet moelleux, tantôt parmi des feuilles sèches et de petites branches, ou qui restaient exposés sur le sable brûlant, sur les rochers battus des flots, au bord de notre Océan ! Je m’habituais à les regarder comme des fleurs dans le bouton ; j’épiais, si je puis dire, leur épanouissement, pour reconnaître selon quelles lois ces yeux, par exemple, dont la nature a pourvu chaque espèce, doivent s’ouvrir, chez l’une dès la naissance, et dans l’autre rester clos quelque temps encore ; je suivais à la trace les tardifs progrès des jeunes oiseaux vers la perfection, et j’admirais la rapidité avec laquelle certains d’entre eux, même sans plumes, savaient déjà se sauver du péril et se mettre en sûreté.

Je grandissais, et mes désirs grandissaient avec moi. Ces désirs, cher lecteur, ne visaient à rien moins qu’à l’entière possession de tout ce que je voyais ; et je souhaitais passionnément de faire intime connaissance avec la nature. Cependant plusieurs années s’écoulèrent qui ne furent qu’une suite de tristes désappointements ; et pour toujours, sans doute, s’élèveront en moi de ces aspirations que rien ne pourra satisfaire ! Du moment qu’un oiseau était mort, eût-il été pendant sa vie le plus beau du monde, le plaisir de sa possession devenait pour moi presque un chagrin. Je mettais bien tous mes soins, toute mon attention à tâcher de lui conserver l’apparence de la nature, mais je ne voyais que trop que sa parure était souillée, et que, malgré mes précautions et des réparations continuelles, ce n’était plus là ce charmant petit être sorti si frais des mains de son créateur. Oui, j’aurais désiré posséder toutes les productions de la nature, mais je les désirais avec la vie ! cela était impossible ; et que faire alors ? Je me tournai vers mon père, et lui fis part de mes désappointements et de mon anxiété. Il me procura un livre d’illustrations… Un nouveau sang courut dans mes veines ; je tournai et retournai les pages avec avidité. Il est vrai que ce que j’y voyais ne répondait pas tout à fait à mon attente ; mais cela m’inspirait du moins le désir de copier la nature. C’est donc à la nature que je m’adresserai ; c’est elle que je m’efforcerai d’imiter : de même que, dans mon enfance, rampant encore sur la terre, je m’étais essayé à me lever moi-même et à prendre peu à peu une attitude droite, avant que la nature m’eût donné la vigueur nécessaire au succès d’une telle entreprise.

Mais ici, nouveaux et non moins cruels désappointements, lorsque, pendant plusieurs autres années, je dus m’avouer à moi-même que mes productions étaient encore pires que celles que, dans le livre de mon père, je me hasardais, à part moi, sans doute, à regarder comme mauvaises. Mon crayon donnait naissance à des familles d’estropiés, si drôlement arrangés, pour la plupart, qu’ils ressemblaient à des êtes entiers et vivants, à peu près comme les corps mutilés d’un champ de bataille. Ces difficultés et ces mécomptes m’irritaient, mais ne diminuaient pas un seul instant en moi le désir d’arriver à de parfaites reproductions d’après nature. Plus mes copies étaient mauvaises, plus je découvrais de beautés dans les originaux. M’arracher de mes études, c’eût été pour moi la mort ; tout mon temps y était pris. Chaque année vit éclore des centaines de ces grossières ébauches qui, pendant longtemps, à ma demande, ne servirent qu’à faire des feux de joie aux anniversaires de ma naissance.

Patiemment, et avec assiduité, je continuai de m’appliquer à l’étude. Je sentais bien l’impossibilité de communiquer la vie à mes représentations ; mais je n’abandonnais pas pour cela l’idée de reproduire la nature.

Plusieurs plans furent successivement adoptés, de nombreux maîtres me dirigèrent la main. À l’âge de seize ans, quand je revins de France, où j’étais allé pour recevoir les premiers rudiments de mon éducation, mes dessins avaient pris forme. David avait guidé mon crayon traçant des objets de dimensions impossibles, des yeux et des nez de géants, des têtes de chevaux représentées dans d’anciennes sculptures… Ce pouvait être là des sujets fort convenables pour des individus prétendant atteindre à de plus hautes branches de l’art ; mais moi, je les eus bientôt mis de côté, et retournant à mes bois du Nouveau-Monde, plein d’une nouvelle ardeur, je commençai une collection de dessins non interrompue depuis, et que je publie maintenant sous ce titre : « Les Oiseaux d’Amérique. »

Il m’arrivera souvent, cher lecteur, de vous renvoyer, par la suite, à ces illustrations, afin que vous puissiez juger par vous-même. Si vous y trouvez quelque mérite, votre approbation me rendra bien heureux, en m’apprenant que je n’ai pas en vain dépensé ma vie. C’est vous qui pouvez le mieux apprécier l’exactitude de chacun de ces traits ; car je suis persuadé que vous aimez la nature, que vous l’admirez, que vous l’étudiez. Et quel est l’homme ayant un cœur, qui n’écoute avec délices les notes d’amour des chantres du feuillage ? Chaque regard qu’il jette sur leurs formes charmantes fait naître en son esprit mille questions à leur sujet ; il ne peut considérer ces arbres qu’ils habitent, ces fleurs sur lesquelles glissent leurs ailes, sans en admirer la grandeur, sans jouir avec transport de leurs doux parfums et de leurs teintes brillantes.

Dans la Pensylvanie, bel État, au centre même de la ligne qui borde nos rivages de l’Atlantique, mon père, toujours empressé de se montrer mon meilleur ami dans la vie, me fit don de ce que les Américains appellent une belle plantation, rafraîchie pendant les chaleurs de l’été par les eaux de la rivière Schuylkil, et traversée par une crique nommée perkioming. Ses bois étendus, ses vastes champs, ses montagnes couronnées d’arbres toujours verts, fournirent d’amples sujets à mes pinceaux. C’est là que je commençai mes simples et agréables études, avec aussi peu de souci de l’avenir que si le monde entier eût été fait pour moi. Je partais invariablement pour mes courses dès la pointe du jour, puis m’en revenant tout trempé de rosée et chargé de quelque butin emplumé, je me disais : Oui, c’est là et ce sera toujours pour moi la plus haute jouissance à laquelle il me soit donné d’atteindre.

Cependant, lecteur, n’allez pas croire que l’enthousiasme avec lequel je poursuivais la satisfaction de mes goûts favoris, fût en moi un obstacle à l’admission de sentiments plus délicats. La nature, qui avait tourné mon jeune esprit vers les fleurs et les oiseaux, réclama bientôt ses droits sur mon cœur. Qu’il me suffise de vous dire que depuis longtemps celle que j’aimais m’a rendu heureux en me donnant le titre d’époux… Et maintenant, si vous le permettez, passons ; car qui se soucie d’entendre les radotages amoureux d’un naturaliste, dont on peut supposer les sentiments aussi légers que les plumes mêmes que sa main dessine ?

Pendant une période d’une vingtaine d’années ma vie fut une succession de vicissitudes. J’essayai diverses branches de commerce ; mais aucune ne me réussit, sans doute parce que mon esprit tout entier était rempli par ma passion de courir et d’admirer ces productions de la nature, desquelles je recevais mes joies les plus vives. J’avais à lutter contre le mauvais vouloir de ceux qui, dans ce temps-là, s’appelaient mes amis, en en exceptant toutefois ma femme et mes enfants. Les observations de mes autres amis m’irritaient outre mesure. Enfin, rompant tout lien, je m’abandonnai sans réserve à mon penchant. Aux yeux de personnes ne comprenant pas le désir extraordinaire qui me possédait alors de voir et de juger par moi-même, je devais évidemment passer pour un individu rebelle à tout sentiment de devoir, et sans égard pour les intérêts des miens. J’entrepris de longs et ennuyeux voyages, fouillai les bois, les lacs, les prairies et les rivages de l’Atlantique. Des années se passèrent loin de ma famille ; et pourtant, lecteur, me croirez-vous ? je n’avais en vue que cet unique objet : simplement jouir du spectacle de la nature. Jamais, même un seul instant, je n’avais conçu l’espoir d’être, en quoi que ce fût, utile à mes semblables ; jusqu’au jour où, par hasard, je fis la connaissance du prince de Musignano, à Philadelphie, où m’avait conduit l’intention de m’avancer plus à l’est, le long de la côte.

J’atteignis Philadelphie le 5 avril 1824, juste au moment où le soleil disparaissait sous l’horizon. Excepté le bon docteur Mease, qui m’avait visité dans ma jeunesse, j’avais à peine un ami dans toute la ville, car alors je ne connaissais ni Harlan, ni Witherell, ni Macmurtrie, ni Lesueur, ni Sully. — J’allai chez lui, et lui montrai quelques-uns de mes dessins. Il me présenta au célèbre Charles-Lucien Bonaparte, qui, à son tour, m’introduisit dans la Société d’histoire naturelle de Philadelphie. Mais ce patronage, dont j’avais tant de besoin, je me sentis bientôt poussé à aller le chercher ailleurs. Je laissai Philadelphie, visitai New-York, où je trouvai un accueil bien propre à relever mes esprits abattus ; ensuite, remontant le noble cours de l’Hudson, je glissai sur nos grands lacs, cherchant les plus inaccessibles solitudes de nos sombres et sauvages forêts.

C’est dans ces forêts que me vint, pour la première fois, l’idée d’un second voyage en Europe ; et déjà je me figurais mes travaux se multipliant sous le burin du graveur. Heureux jours, nuits de songes fortunés ! Je repassai le catalogue de mes collections, et me mis à réfléchir comment il serait possible, pour un individu sans relations et sans appui, tel que je l’étais, de mener à bien un si grand projet. Le hasard, le hasard seul avait partagé mes dessins en trois classes différentes, d’après les dimensions des objets qu’ils représentaient. À la vérité, je n’avais pas en ce moment tous les spécimens nécessaires ; cependant je les distribuai aussi bien que je pus, par cahiers de cinq planches, dont chacune maintenant fait partie de mes illustrations. Je retouchai et amendai le tout de mon mieux ; et, m’éloignant chaque jour de plus en plus des demeures de l’homme, je résolus de ne négliger rien de ce que mon travail, mon temps ou mon argent pourraient accomplir.

Un accident arrivé à deux cents de mes dessins originaux, faillit couper court à mes recherches ornithologiques. Je veux vous le raconter, simplement pour vous montrer jusqu’à quel point l’enthousiasme — puis-je appeler d’un autre nom ce zèle infatigable avec lequel je travaillais — peut dominer l’observateur de la nature, et le rendre capable de surmonter les plus rebutants obstacles. Je quittai le village de Henderson, dans le Kentucky, sur les bords de l’Ohio, où je demeurais depuis plusieurs années, ayant besoin d’aller à Philadelphie pour affaires. Avant de partir j’eus soin de mettre en sûreté tous mes dessins ; je les plaçai dans une caisse de bois, et les donnai en garde à un parent, lui recommandant bien de veiller avec la plus grande attention à ce qu’il ne leur arrivât aucun dommage. Mon absence dura plusieurs mois ; et quand je fus de retour, après avoir consacré quelques jours aux douceurs de la famille, je m’informai de ma boîte, et de ce qu’il me plaisait d’appeler mon trésor. La boîte fut apportée, je l’ouvris… Ah ! lecteur, mettez-vous à ma place : un couple de rats de Norwége avait tranquillement élevé sa petite famille parmi les débris rongés de ce papier qui, naguère encore, représentait des centaines d’habitants de l’air ! Une chaleur brûlante me traversa le cerveau comme un trait ; je me sentis défaillir, tout mon système nerveux était atteint. Je souffris plusieurs nuits d’insomnie complète, et mes jours passaient comme des jours d’insensibilité et d’oubli. À la fin, les pouvoirs animaux se réveillant, grâce à la force de ma constitution, je pris mon fusil, mon album, mes crayons, et me replongeai dans mes bois aussi gaiement qui si rien ne me fût arrivé. Je sentais même, avec bonheur, que maintenant je pourrais faire bien mieux ; et trois années ne s’étaient pas écoulées que mon portefeuille était de nouveau rempli.

L’Amérique était mon pays, c’est d’elle que m’étaient venues toutes mes jouissances ; aussi ne me préparai-je à la quitter qu’avec un profond chagrin. Mais j’avais vainement essayé de publier mes illustrations aux États-Unis : à Philadelphie, le principal graveur, de Wilson, entre autres, avait déclaré à mes amis que jamais mes dessins ne pourraient être gravés ; à New-York, nouvelles difficultés, ce qui me détermina tout à fait à porter mes collections en Europe.

En approchant des côtes d’Angleterre, en voyant pour la première fois ses fertiles rivages, je me sentis le cœur grandement oppressé. Je ne connaissais pas une âme dans ce pays. J’avais bien sur moi des lettres d’amis américains et d’hommes d’État très haut placés ; mais ma situation ne m’en paraissait pas moins précaire à l’extrême. Je m’imaginais que chaque individu que j’allais rencontrer possédait des talents bien supérieurs à ceux des habitants les plus distingués de nos rivages de l’Atlantique. Et de fait, la première fois que je m’aventurai à travers les rues de Liverpool, je manquai perdre courage : deux grands jours durant, pas un seul regard de sympathie n’avait rencontré le mien… Et je ne pouvais m’enfuir dans les bois ; il n’y en avait aucun dans les environs !

Mais comme tout prit bientôt un autre aspect autour de moi, et que le souvenir de ce changement est encore présent à ma pensée ! La première lettre que je présentai me procura immédiatement un monde d’amis. Les Rathbones, les Roscoe, les Chorley, les Mellie, et d’autres, me prirent par la main ; et tous se montrèrent envers moi si empressés, si bienveillants, d’une si généreuse bonté, que jamais le souvenir de tant d’obligations ne s’effacera de mon cœur. Mes dessins furent publiquement exposés et loués publiquement. La joie gonflait mon sein ; la première difficulté était donc surmontée : ces honneurs, qu’en les sollicitant presque de mes amis, je m’étais vu refuser à Philadelphie, Liverpool me les accordait spontanément.

Je quittai cet emporium du commerce, muni de nombreuses recommandations, et me disposai à visiter la belle Edin[1] ; il me tardait de voir les hommes et les scènes illustrés par la verve brûlante de Burns[2], par la lumineuse éloquence de Scott et de Wilson. J’arrivai à Manchester, et là les Lloyd, les Gregg, les Sergeant, les Holme, les Blackwall, les Bentley, et beaucoup d’autres, se chargèrent de rendre mon séjour aussi agréable que fructueux. De nombreux amis me pressèrent de les accompagner aux jolis villages de Bakewell, de Mattlock et de Buxton : c’était une excursion de pur agrément. La nature était alors dans tout son éclat ; du moins c’était ainsi que nous la voyions dans notre société, et l’été apparaissait plein de promesses.

J’accomplis mon voyage vers l’Écosse, en longeant les côtes d’Angleterre ; je passai en vue du château de Lancastre et traversai Carlisle. Combien, pendant ce temps, j’avais modifié mes idées sur cette île et ses habitants ! À la voûte de chacun de ses temples étaient appendus les trophées de ses gloires, et je trouvais tout son peuple debout pour les devoirs de la plus affectueuse hospitalité. Je vis Édimbourg ; je fus frappé de la beauté naturelle de son site, j’en admirai la pittoresque élégance, et je reconnus bientôt dans ses habitants la même urbanité qu’en ceux que je venais de laisser derrière moi. Les savants et les littérateurs de cette antique métropole de l’Écosse me reçurent comme un frère. Impossible d’inscrire ici les noms de tous ceux qui m’accueillirent avec la plus grande bonté ; mais la gratitude me commande de citer les professeurs Jameson, Graham, Russel, Wilson, Brower et Monroë ; sir Walter Scott, le capitaine Hall ; les docteurs Brewster et Greville ; MM. James Wilson, Neill, Hay, Combe, Hamilton, les Witham, les Lizars, les Syme et les Nicholson. La Société royale, celle des antiquaires d’Écosse, celle des Arts utiles, l’Académie écossaise de peinture, de sculpture et d’architecture, m’inscrivirent d’elles-mêmes et gratuitement au nombre de leurs membres.

C’est dans cette capitale que commença la publication de mes illustrations ; et j’aurais pu l’y achever s’il ne m’était survenu des difficultés imprévues. Mon graveur, M. W.-H. Lizars, me conseilla de m’adresser à un artiste de Londres ; et là, après beaucoup de vaines recherches, je parvins à me mettre en rapport avec M. Robert Havell junior, qui, depuis ce temps, n’a pas cessé de travailler pour moi ; et je suis heureux de dire qu’il s’en est acquitté à la satisfaction générale de mes patrons.

Il y a de cela déjà quatre années. Un volume de mes illustrations, contenant cent planches, est sous les yeux du public ; et vous pouvez facilement juger, cher lecteur, que c’est à l’Angleterre que je suis redevable de presque tous mes succès : elle m’a fourni les artistes dont le talent a mis mes ouvrages en état de paraître devant le monde ; elle m’a accordé le plus haut patronage et les plus grands honneurs ; en un mot, grâce à elle, j’ai pu commencer et poursuivre la série de mes illustrations. — À l’Angleterre donc mon éternelle reconnaissance !

Deux objections ont été faites à ce mode de publication : l’une est la grande dimension du papier sur lequel sont représentés les objets ; l’autre le temps nécessaire pour pouvoir la compléter.

Quant à la dimension du papier, je ne pouvais faire autrement, sans renoncer en même temps au désir de vous présenter mes oiseaux avec les dimensions mêmes que la nature leur a données. À ce sujet, un des premiers ornithologistes de l’époque, qui a eu la bonté de revoir quelques-unes de mes planches, a fourni des observations comme je ne pourrais me flatter de le faire moi-même, et auxquelles vous me permettrez de vous renvoyer. Le nom de Swainson est sans doute bien connu de vous. Veuillez aussi, sur ce point, vous en rapporter, pour ma défense, à un homme qui, étant le centre de toute la science zoologique, a qualité suffisante pour que vous l’écoutiez dans une question d’ornithologie. — Je veux parler du grand, de l’immortel Cuvier.

En second lieu, quant au temps nécessaire pour achever mon travail, je n’ai qu’une chose à observer : c’est qu’il sera moins long encore que celui requis par beaucoup d’amateurs pour la maturation de certains vins serrés dans leurs celliers. Ils y étaient déjà plusieurs années avant le commencement de mon ouvrage ; et ils ne seront cependant considérés comme ayant acquis tout leur bouquet que nombre d’années après que, moi, je serai arrivé à la conclusion des « Oiseaux d’Amérique ».

Depuis que j’ai fait la connaissance de M. Alexandre Wilson, le célèbre auteur de l’ouvrage bien connu et justement estimé sur les oiseaux d’Amérique, et plus récemment, celle de mon excellent ami Charles Lucien-Bonaparte, j’ai pu juger avec quelle avidité jalouse, entre confrères en histoire naturelle, chacun se jette à décrire le moindre objet de ses propres découvertes, ou celles que les voyageurs ont eu la chance de faire dans de lointains pays. On semble mettre, à agir ainsi, un tel point d’honneur, une telle gloriole, qu’on laisse volontiers de côté toute autre considération : et je crois, en vérité, que les liens même de l’amitié n’empêcheraient pas certains naturalistes de voler, oui, de voler à de vieilles connaissances, le mérite de décrire les premiers un objet encore inconnu. Certainement, je ne nierai pas le vif plaisir que j’éprouvais, lorsque venant à m’emparer d’un oiseau, je m’apercevais qu’il était, pour moi, d’une espèce nouvelle ; mais ce sentiment auquel je viens de faire allusion, pour ma part, je ne l’ai jamais connu[3]. Telle est encore aujourd’hui ma manière de voir ; et malgré les instances répétées de naturalistes bien plus éminents que je ne puis jamais espérer de le devenir, j’ai gardé, et je garde toujours par-devers moi, ignorées des autres, des espèces que je n’ai trouvées figurées dans aucun livre, et que je considère comme nouvelles ; entendant toutefois en donner dans mes illustrations un nombre proportionné à celui des espèces déjà connues qui ont été gravées. — En vous reportant au texte pour les descriptions, vous aurez le lieu et la date de leur découverte. — Et de ces découvertes, ne croyez pas que je prétende me faire un grand mérite ; j’aimerais tout autant que les objets en eussent été préalablement observés : cela eût épargné à quelques incrédules la peine de les chercher dans les livres et le désagrément de trouver qu’ils étaient réellement nouveaux. Je vous assure, ami lecteur, que, même en ce moment, j’aurais bien moins de plaisir à présenter au monde savant un nouvel oiseau dont j’ignorerais les habitudes, qu’à décrire les particularités et les mœurs d’un autre déjà depuis longtemps découvert.

Il y a aussi des gens que le désir outré de devenir célèbres pousse à ne rien faire connaître de l’assistance qu’ils ont reçue d’autrui dans la composition de leurs ouvrages. En maintes circonstances, en effet, le véritable auteur des dessins et des descriptions dans les livres d’histoire naturelle n’est, autant dire, pas mentionné du tout ; tandis que l’auteur prétendu se pavane dans toute sa gloire en récoltant le mérite que le monde a bien voulu lui accorder. Ce manque de loyauté m’a toujours révolté ; et c’est, au contraire, avec bien du plaisir que je reconnais ici l’assistance que j’ai reçue d’un ami, M. William Macgillivray, dont l’esprit cultivé et le goût prononcé pour l’étude des sciences naturelles m’ont été d’un grand secours, je ne dis pas, pour dessiner mes figures, ou rédiger le livre maintenant entre vos mains, bien que parfaitement apte à l’une et à l’autre tâche, mais pour compléter les détails scientifiques et adoucir certaines aspérités de mes biographies.

Je ne vous présenterai pas les objets dont se compose mon livre, dans l’ordre adopté par les auteurs à systèmes ; et j’ai peine à croire que vous vous en plaigniez, cher lecteur. Ce n’est pas que vous et moi, nous ne sachions parfaitement, et tout le monde avec nous, qu’il existe une chaîne immense reliant l’une à l’autre chacune des parties de l’œuvre sublime du Créateur ; mais, après avoir reçu la vie, chaque être a été laissé en liberté pour s’en aller, à son choix, chercher la nourriture la mieux appropriée à ses besoins, ou les conditions de bien-être si abondamment répandu pour eux tous sur la surface du globe. Et je ne sache pas qu’il soit dans leurs habitudes de s’aligner l’un à la suite de l’autre, en procession régulière, comme pour aller à un enterrement ou à une fête. Celui qui voudra écrire une ornithologie universelle, et dont les connaissances seront au niveau d’une telle entreprise, celui-là seul pourra présenter la classification des oiseaux avec une utilité réelle.

Ce que je veux vous offrir, c’est donc simplement le résultat de mes propres observations relativement à chaque espèce, et dans l’ordre où j’ai publié mes figures. Ne craignez pas que j’aille vous ennuyer par d’interminables descriptions, ne vous faisant grâce ni du nombre, ni de la forme des plumes, surtout lorsqu’il s’agira d’espèces bien connues. Quant à des tables de synonymie, j’ai aussi jugé cela superflu : les descriptions techniques et les détails se trouveront comme appendices au chapitre plus généralement intéressant des mœurs de chaque espèce ; de sorte qu’il vous sera loisible de les lire ou non, à votre gré.

Que si vous êtes botaniste, cher lecteur, vous aurez, je l’espère, du plaisir à contempler mes arbres, mes fleurs et mes buissons ; d’autant plus, je m’assure, que déjà peut-être vous les aurez vus au milieu de leurs forêts natales. Dans le cas contraire, puisse le spectacle de mes illustrations faire naître en vous la tentation d’aller vous-même partager la bienveillante hospitalité de nos frères, les aborigènes d’Amérique.

Maintenant, un mot aux critiques : et ceci, je le fais avec une entière déférence. Puissent-ils être, pour moi, des lecteurs également débonnaires ! Ils ont vu mes illustrations, ils les ont jugées favorablement ; ils ont passé leur œil perçant sur chaque page ; ils connaissent enfin la très médiocre portée de mes talents ; qu’ils me permettent, en leur offrant mes compliments, de les assurer d’une chose : c’est que depuis que je sais qu’il existe de par le monde d’aussi respectables personnages, j’ai toujours travaillé plus fort, avec plus de patience et plus de soin, pour mériter leur faveur, leur indulgence et leur appui.


John J. Audubon.

  1. Édimbourg.
  2. Robert Burns, poëte écossais, né en 1759, fils d’un jardinier, et dont les chants populaires sont en effet remarquables par beaucoup de verve et d’imagination.
  3. L’illustre Réaumur, qui, lui aussi, savait tout ce que vaut une découverte en histoire naturelle, disait, longtemps avant Audubon : « Qu’on ne juge pas du prix que je mets à la gloire d’avoir le premier observé un insecte, par la longueur de la description précédente. La nature nous offre un trop prodigieux nombre d’occasions, et trop faciles à saisir, d’acquérir cette sorte de gloire, pour que nous en devions être beaucoup flattés. Il est honteux pour nous de n’être pas assez frappés des beautés qu’elle nous présente, mais il n’y a pas de quoi nous enorgueillir lorsque nous les apercevons. »