Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/L’hospitalité dans les bois

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L’HOSPITALITÉ DANS LES BOIS.


Hospitalité ! douce vertu, toujours agréable à l’étranger, mais qu’on n’apprécie pas pour ce qu’elle est, en réalité, dans tous les cas. Qu’un voyageur se soit rendu célèbre, l’accueil dont il se voit l’objet n’est souvent dû, en grande partie, qu’à la soigneuse attention que l’hôte porte à ses propres intérêts ; et certes, la faveur dont on l’entoure perd bien de son prix, quand on la lui fait acheter par mille et mille réponses à d’interminables questions sur ses lointains voyages et ses périlleuses aventures. Tel autre reçoit l’hospitalité de la munificence de personnages qui, possesseurs de tout le confort de la vie, éblouissent de leur ostentation le pauvre voyageur égaré, le conduisent pompeusement d’un bout à l’autre de leur vaste manoir, puis le laissent tout seul à s’égayer, comme il l’entendra, dans un bel appartement, sous prétexte qu’il n’est pas fait pour être présenté à l’honorable cercle des amis de la maison. Un troisième, avec plus de chance, rencontre un caractère simple et franc : on l’accueille à bras ouverts ; on lui offre argent, domestiques et chevaux, pour le mettre en état de continuer sa route, et l’on ne se sépare de lui que les larmes aux yeux ! Dans ces divers cas, l’étranger contracte plus ou moins d’obligation, et doit, par suite, plus ou moins de reconnaissance. Mais croyez-moi, cher lecteur, l’hospitalité reçue de l’habitant des forêts, qui ne peut offrir que l’abri de son humble toit, et partage avec vous les provisions qui lui suffisent à peine pour les besoins de chaque journée, voilà celle qui, entre toutes, est agréable au voyageur, et dont son cœur ne perd jamais le souvenir.

J’avais déjà fait dans les bois plusieurs centaines de milles, en compagnie de mon fils, jeune garçon de quatorze ans, lorsque nous arrivâmes près d’une rivière aux eaux limpides et sur le bord opposé de laquelle j’aperçus une habitation. Nous traversâmes en canot, et bientôt nous nous arrêtions devant la maison, qui justement était une auberge où nous résolûmes de passer une partie de la nuit. Nous étions l’un et l’autre extrêmement fatigués, et je fis avec l’hôte un arrangement pour nous conduire environ cent milles plus loin, dans une légère voiture à la Jersey ; nous devions repartir au lever de la lune.

Il pouvait être deux heures avant l’aurore, quand la belle Cynthie aux rayons d’argent commença de poindre au-dessus de la forêt. Nous partîmes au bon trot, dansant sur la charrette comme des pois dans un crible. Le chemin, tout juste assez large pour nous laisser passer, était sillonné d’ornières profondes, et barré çà et là de troncs d’arbres et de vieilles souches par-dessus lesquels nous nous lancions bravement, sans ralentir notre train. Le maître de l’auberge, M. Flint, notre conducteur, nous avait vanté sa parfaite connaissance du pays ; aussi nous abandonnâmes-nous avec confiance à sa direction, lorsqu’il nous proposa de nous mener par la traverse, au plus court ; et nous allions, cahotés tout du long et faisant de droite et de gauche de fréquents détours pour ne pas nous rompre le cou sur les monceaux de bois qui obstruaient le passage. La journée avait commencé par promettre du beau temps ; mais comme il avait gelé blanc depuis plusieurs nuits, on s’attendait à un changement prochain. Malheureusement il arriva bien avant que nous eussions regagné la route. La pluie tomba par torrents, le tonnerre grondait, les éclairs nous aveuglaient. Nous n’étions encore qu’au matin, mais la tourmente nous avait plongés dans une nuit complète, noire, effroyable. Notre voiture n’était pas couverte ; mouillés et transis, nous gardions un morne silence, avec la perspective de passer la nuit sous le chétif abri que pourrait nous procurer notre véhicule.

Que faire… ? S’arrêter ! c’était encore pis que d’avancer. Nous lâchâmes donc la bride aux chevaux, avec un reste d’espoir qu’ils sauraient nous tirer de ce mauvais pas. Tout à coup ils ralentirent leur course ; nous vîmes briller dans le lointain une faible lumière, et, presque au même instant, des chiens se mirent à aboyer. Nos chevaux, arrêtés par une haute clôture, commencèrent de leur côté à hennir, tandis que moi, j’appelais de toutes mes forces ; et nous eûmes bientôt une réponse. En même temps, une torche de pin s’agita dans les ténèbres, en s’avançant vers nous. Elle était portée par un esclave nègre qui, sans prendre le temps de nous adresser aucune question, nous recommanda de longer la haie, en disant que le maître l’avait envoyé pour conduire les étrangers à la maison. Nous le suivîmes tout réconfortés, et peu de temps après nous arrivions à la porte d’une petite cour, dans laquelle nous aperçûmes une modeste cabane.

Sur le seuil, se tenait un jeune homme de grande taille et de bonne mine, qui nous invita à descendre de voiture et à lui faire l’amitié d’entrer. Sans cérémonie nous acceptâmes, et pendant que nous mettions pied à terre, la conversation s’engagea : « Un mauvais temps, messieurs. Mais qui donc a pu vous amener par ici ? Il faut que vous ayez perdu votre chemin, car il n’y a pas de route à vingt milles à la ronde. — Il n’est que trop vrai, nous l’avons perdu, répondit M. Flint ; mais en revanche nous avons trouvé un gîte, et grand merci pour votre réception ! — Ma réception, répliqua l’habitant des bois, n’est pas bien magnifique, après tout ; mais vous êtes ici en sûreté, et c’est le principal… Élisa, Élisa, continua-t-il en se retournant vers sa femme, aie soin de préparer quelque chose pour les étrangers… Et toi, Jupiter, s’adressant au nègre, apporte du bois et rallume le feu… Élisa, appelle les garçons, et traite les étrangers du mieux que tu pourras… Approchez, messieurs ; ôtez ces habits mouillés et séchez-les au feu… Élisa, vite, atteins des bas et une chemise ou deux. »

Pour ma part, connaissant mes compatriotes comme je les connais, je n’étais pas beaucoup surpris de tout cela ; mais mon fils, qui, comme je l’ai dit, avait à peine quatorze ans, faisait tout bas la remarque, en se rangeant auprès de moi, que nous étions bien heureux d’avoir rencontré de si braves gens. M. Flint, pendant ce temps, mettait la main aux chevaux qu’il conduisait sous un hangar ; et la jeune femme allait et venait pour tout préparer, d’un air si empressé et si aimable, qu’elle semblait évidemment nous dire que tout ce qu’elle en faisait n’était qu’un plaisir pour elle. Deux jeunes nègres avancèrent un moment leur grosse face pour nous regarder, puis disparurent en appelant les chiens, et bientôt après les cris du poulailler nous apprenaient qu’on s’occupait activement de nous. Jupiter apporta de nouveau bois dans l’âtre dont la flamme illumina toute la maisonnette ; enfin, M. Flint et notre hôte étant rentrés, nous commençâmes réellement alors à goûter toutes les douceurs de l’hospitalité.

« C’est bien dommage, observa l’habitant des bois, que nous n’ayons eu le bonheur de vous avoir il y a aujourd’hui trois semaines ; car c’était, dit-il, le jour de nos noces : mon père nous avait donné de quoi garnir le buffet, et vous auriez pu faire meilleure chère. Malgré cela, si vous aimez le jambon et les œufs, on pourra vous en donner, même un petit poulet sur le gril. Je n’ai pas de whisky ; mais mon père a de fameux cidre, et je vais vous en chercher. » Je demandai si son père demeurait loin : « Seulement à trois milles, monsieur, et je vais être de retour avant qu’Élisa ait fricassé le souper. » En effet il sortit, et l’instant d’après nous entendions le galop de son cheval. La pluie tombait toujours à torrents ; et alors moi aussi, je fus frappé de l’extrême bonté de notre hôte.

D’après toutes les apparences, l’âge du couple aimable sous le toit duquel nous avions trouvé l’abri ne dépassait pas, à eux deux, la quarantaine. On voyait bien qu’ils n’étaient pas riches et n’avaient qu’à peine pour se suffire à eux-mêmes ; mais la générosité de leurs jeunes cœurs était sans bornes. La cabane, nouvellement bâtie, avait été construite de troncs de tulipier soigneusement rabotés et polis : tout y respirait la plus grande propreté ; même les grossières pièces de bois qui formaient le plancher paraissaient tout récemment lavées et séchées. Plusieurs robes et jupons d’une étoffe commune, mais solide, étaient pendus aux poutres, d’un côté de la cabane, tandis que l’autre était couvert de vêtements et d’effets à l’usage d’un homme. Un grand rouet avec des rouleaux de laine et de coton occupait l’un des coins ; dans l’autre, se dressait un petit buffet contenant la modeste batterie de cuisine, en plats neufs, verres, assiettes et autres ustensiles d’étain. La table n’était pas grande non plus, mais toute neuve et aussi polie, aussi luisante que peut l’être du noyer. Le seul lit que je vis était entièrement l’œuvre de l’industrie domestique, et la courte-pointe montrait suffisamment combien la jeune épouse était habile à manier la navette et le fuseau. Une belle carabine ornait le manteau de la cheminée, et le devant du feu était de telles dimensions, qu’on eût dit qu’il avait été disposé tout exprès pour y ménager place à la nombreuse lignée que semblait promettre cette heureuse union.

Le jeune noir s’occupait à moudre du café ; le pain fut pétri des belles mains de l’épouse, et placé à mesure, pour la cuisson, sur une plaque au-devant du feu ; le jambon et les œufs frillaient déjà et chantaient dans la poêle ; en avant de l’âtre, au-dessus des cendres chaudes, deux poulets sur le gril se gonflaient et fumaient à faire envie ; enfin la nappe était mise, tout était prêt, quand les pas du cheval annoncèrent le retour du mari. Il entra, apportant un baril de cidre de deux gallons[1] ; et vraiment ses yeux pétillaient de plaisir en disant : « Tu ne sais pas, Élisa ! mon père qui voulait nous voler nos étrangers ; il allait venir ici, les prier de l’accompagner chez lui, comme si nous n’avions pas, à nous deux, de quoi bien les recevoir ! Au moins, voilà du liquide… Allons, messieurs, à table, et que chacun fasse de son mieux ! » Il n’était pas besoin de nous reforcer ; et moi, pour savourer plus délicieusement mon repas, je pris une chaise de la façon du mari, par préférence à celles qu’on appelle windsor, et dont une demi-douzaine garnissait la cabane. La mienne était rembourrée d’un morceau de peau de daim proprement tendue, et procurait un siège très confortable.

La femme reprit alors ses fuseaux, et le mari, après avoir rempli une bouteille d’un cidre pétillant, s’assit auprès du feu pour sécher ses habits. Le bonheur dont il jouissait éclatait dans ses yeux, lorsqu’à ma demande il se mit à nous raconter en gros l’état de ses affaires et ses projets. « J’aurai, nous dit-il, vingt-deux ans, vienne Noël prochain. Mon père quitta la Virginie étant jeune, et s’établit sur la grande étendue de pays où il vit encore. À force de travailler, il n’a pas trop mal réussi. Nous étions neuf enfants ; la plupart sont mariés et établis dans le voisinage. Le brave homme a partagé aux uns la terre qu’il possédait déjà, et en achète de surplus pour les autres. Il y a deux ans qu’il m’a donné celle que j’occupe ; et pour un plus beau morceau, il n’est pas facile d’en trouver. J’ai défriché, j’ai planté et je me trouve avoir champs et verger. Mon père m’a aussi donné un fonds de bétail, quelques chiens, quatre chevaux et deux nègres. Je campais ici ordinairement pendant mes travaux ; puis quand j’ai voulu me marier avec la jeune femme que vous voyez à son rouet, mon père m’a aidé à élever cette hutte. Par hasard, il s’est trouvé que ma femme avait aussi un nègre, et nous avons commencé notre ménage aussi bien que beaucoup d’autres, et Dieu aidant, nous pourrions… Mais, messieurs, vous ne mangez pas, reforcez-vous donc… Élisa, m’est avis que ces messieurs ne refuseraient pas un peu de lait. » La jeune femme arrêta son rouet, et nous demanda, d’une voix douce, lequel nous préférions du lait caillé ou du lait doux (car il faut que vous sachiez, lecteur, que le lait caillé est regardé, par nombre de fermiers, comme un régal) : et l’on apporta du lait caillé et du lait doux ; mais, pour ma part, je préférai m’en tenir au cidre.

Le souper fini, nous nous rapprochâmes tous du feu, et de nouveau la conversation s’engagea. À la fin, notre bon hôte s’adressant à sa femme : « Élisa, lui dit-il, j’imagine que ces messieurs ne seraient pas fâchés de se coucher ; vois donc quel lit tu pourras leur donner. » Élisa regarda son mari en souriant : « Mais, Willy, nous n’avons qu’à dédoubler le nôtre et en étendre la moitié pour nous sur le plancher, où nous dormirons très bien. Quant au reste, nous l’arrangerons pour ces messieurs du mieux que nous pourrons. » À cela, je m’opposai tout d’abord, et proposai de coucher sur une couverture, auprès du feu ; mais ni Willy ni Élisa ne voulurent en entendre parler. En conséquence, ils déménagèrent une partie de leur lit qu’ils installèrent sur le plancher, et après de longs débats, il fallut bel et bien nous y étendre. Les nègres furent envoyés à leur cabine, le jeune couple se mit au lit, et M. Flint nous endormit tous avec une interminable histoire qui ne tendait à rien moins qu’à nous prouver comme quoi il était vraiment extraordinaire qu’il eût fini par s’égarer.

Toi, qui restaures si délicieusement la nature épuisée, sommeil embaumé… Mais la suite à demain ; car il fuyait déjà, ce doux sommeil, chassé par l’aurore. M. Speed, notre hôte, se leva, mit le nez à la porte, et bientôt se retournant, nous assura qu’il faisait trop mauvais pour qu’on pût songer à partir. Je crois, en vérité, qu’il en était bien aise ! Mais moi, j’avais hâte de continuer ma route, et je priai M. Flint de voir à préparer ses chevaux. Cependant Élisa était debout aussi, et je vis qu’elle disait quelque chose à l’oreille de son mari, qui se mit à crier tout haut : « Certainement, messieurs, vous ne partirez pas sans prendre un morceau, et c’est moi qui me charge de vous remettre dans votre route. » J’eus beau dire et beau faire, le déjeuner fut préparé, et il fallut le manger. Le ciel s’était un peu éclairci, et sur les neuf heures nous remontions en voiture. Willy, à cheval, marchait devant ; et, en assez peu de temps, il nous eut conduits dans un chemin que nous n’eûmes qu’à suivre pour regagner enfin la grande route. C’est là que nous nous séparâmes de notre hôte des bois, avec un regret d’autant plus vif, qu’il ne voulut rien accepter d’aucun de nous. Bien loin de là ; il dit avec un sourire, à M. Flint, qu’il espérait que d’autres fois encore il pourrait prendre le chemin le plus long pour le plus court, et, nous souhaitant un bon voyage, s’en retourna au trot de son cheval, vers sa gentille Élisa et son heureuse demeure.





  1. Environ huit litres.