Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le martinet pourpré

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LE MARTINET POURPRÉ.


Le martinet pourpré paraît à la Nouvelle-Orléans, du 1er au 9 février, rarement plus tôt. On le voit alors faisant ses évolutions au travers des airs, au-dessus de la ville et de la rivière, où il attrape en passant toutes sortes d’insectes qu’il trouve en abondance à cette époque.

Ces oiseaux élèvent souvent trois couvées pendant qu’ils restent avec nous. Au moment où ils arrivent, j’ai maintes fois eu l’occasion d’en voir des troupes prodigieuses qui volaient dans les environs à une hauteur considérable, en décrivant des cercles et faisant la chasse au insectes qui se rencontraient sur leur route. Ces troupes étaient peu serrées et se dirigeaient soit vers l’est, soit vers le nord-ouest, à raison à peu près de quatre milles à l’heure. C’est un point que j’ai vérifié moi-même ; car le 4 février 1821, sur le bord de la rivière, au-dessus de la ville, j’en suivis une que j’eus sur ma tête pendant plus de deux milles, tout en allant du même train qu’elle et mes yeux constamment fixés en l’air, au grand étonnement des personnes qui passaient auprès de moi, et qui avaient probablement bien d’autres choses en vue. Mon thermomètre de Fahrenheit se tint à 68°, le temps étant calme et humide. Cette troupe pouvait avoir un mille et demi de long, sur un quart de mille de large. Le 9 du même mois, un peu au-dessus du Champ de bataille, j’eus encore le plaisir d’en voir une autre, mais qui ne me parut pas aussi nombreuse.

Aux chutes de l’Ohio, j’ai vu de ces martinets arriver dès le 15 mars, par petits détachements de cinq ou six individus. Le thermomètre ne marquait que 28°, le jour suivant que 45°, et ainsi de suite pendant une semaine, c’est-à-dire que tous les pauvres voyageurs périrent de faim et de froid, ou devinrent tellement incapables de se servir de leurs ailes, qu’ils se laissaient prendre par les enfants. Vers le 25 du même mois, ils sont ordinairement très abondants dans ces parages.

À Sainte-Geneviève, dans le Missouri, ils n’arrivent guère avant le 10 ou le 15 d’avril, et quelquefois souffrent beaucoup d’une reprise inattendue de la gelée. À Philadelphie, on ne les voit point avant le 10 avril. Ils atteignent Boston vers le 25, et continuent leur migration en remontant bien plus haut, à mesure que le printemps s’épanouit au nord.

Quand vient le moment de leur retour aux États du sud, ils n’ont pas besoin, comme au printemps, d’attendre des jours plus chauds pour se remettre en voyage, et tous ils partent vers le 20 d’août. Mais pendant les quelques jours qui précèdent, ils s’assemblent par troupes de 50 à 150 sur les flèches des églises dans les villes, ou sur les branches de quelque grand arbre mort, aux environs des fermes. De là, on les voit de temps en temps faire des excursions, en poussant un cri général ; ils dirigent leur course vers l’ouest, volent avec rapidité pendant plusieurs centaines de mètres, puis s’arrêtent tout court au milieu de leur essor, pour retourner, en se jouant, à leur arbre ou à leur clocher. Ils semblent agir ainsi dans l’intention d’exercer leurs forces, et probablement aussi pour déterminer la route qu’ils doivent suivre, et prendre les arrangements nécessaires afin de se mettre tous en état de supporter les fatigues du voyage. Lorsqu’ils sont posés, pendant ces jours de préparation, ils emploient la plus grande partie du temps à parer et oindre leurs plumes, à se rendre la peau propre et à nettoyer chaque partie de leur corps des nombreux insectes dont ils sont infestés. Ils demeurent sur leurs juchoirs, exposés à l’air de la nuit, quelques-uns seulement se retirant dans les boîtes où ils ont été élevés, et qu’ils ne quittent que lorsque le soleil est depuis une heure ou deux au-dessus de l’horizon ; et ils continuent, pendant la première partie de la matinée, à s’arranger les plumes avec une grande assiduité. Enfin, à l’aurore, par un temps calme, ils s’élancent d’un même accord, et on les voit se dirigeant droit à l’ouest ou au sud-ouest, pour se joindre aux autres troupes qu’ils rencontrent, jusqu’à ce qu’ils n’en forment plus qu’une comme celle que j’ai précédemment décrite. Ils voyagent alors bien plus rapidement qu’au printemps, et se tiennent plus serrés l’un contre l’autre.

C’est pendant ces migrations qu’on peut le mieux juger de la puissance du vol chez ces oiseaux, et surtout lorsqu’ils viennent à se heurter contre quelque impétueux coup de vent. Ils font face à l’ouragan, et semblent glisser sur ses bords, comme déterminés à ne pas perdre un pouce du terrain qu’ils ont gagné. Le premier rang affronte la tourmente avec opiniâtreté, montant ou plongeant à la surface des courants opposés, pénétrant dans le centre même du tourbillon, et bien décidé à se frayer un passage tout au travers ; tandis que derrière, le reste suit de près, les uns et les autres serrés ensemble et formant un tout si compacte, qu’on ne voit, d’en bas, qu’une masse noire. Alors ils n’ont pas le temps de pousser un cri ; mais du moment qu’ils ont doublé la dernière pointe du courant, ils se relâchent de leurs efforts, reprennent haleine, et tous d’une voix font entendre un joyeux gazouillement, pour se féliciter de l’heureuse issue d’une pareille lutte.

Le vol, dans cette espèce, ressemble beaucoup à celui de l’hirondelle de fenêtre ; mais, bien que facile et gracieux, il ne peut être comparé, pour la rapidité, à celui de l’hirondelle domestique. Excepté celle-ci, le martinet peut distancer tout autre oiseau. C’est plaisir de les voir se baigner et boire tout en volant, lorsque, sur un lac ou une rivière, par un brusque mouvement imprimé à la partie postérieure de leur corps, ils l’amènent en contact avec l’eau, pour se renlever l’instant d’après et se secouer ainsi que fait un barbet, en éparpillant les gouttes, comme autant de perles, tout autour d’eux. Quand ils veulent boire, ils rasent la surface de l’eau, les deux ailes entièrement relevées, et formant l’une avec l’autre un angle très aigu. Dans cette position, ils baissent la tête et plongent le bec plusieurs fois de suite et rapidement, en avalant un peu d’eau à chaque gorgée.

Ils se posent assez facilement sur différents arbres, notamment sur les saules, en faisant de fréquents mouvements des ailes et de la queue, lorsqu’ils changent de place pour chercher des feuilles et les porter à leur nid. On les voit aussi fréquemment s’abattre sur le sol, où, malgré leurs jambes si courtes, ils se meuvent avec une certaine agilité ; ils vont, ramassant un scarabée ou un autre insecte, marchant au bord des flaques d’eau pour s’y désaltérer, mais en ouvrant un peu les ailes, ce qu’ils font aussi sur les arbres, comme s’ils ne s’y trouvaient pas à l’aise.

Ces oiseaux sont extrêmement courageux, persévérants et tenaces dans ce qu’ils considèrent comme leur droit. Ils montrent une forte antipathie contre les chats, les chiens et autres quadrupèdes qui leur paraissent dangereux. Ils attaquent et poursuivent indistinctement toute espèce de faucon, corneille ou vautour, et, pour cette raison, sont en grande faveur auprès des laboureurs. Ils chasseront et harcèleront un aigle jusqu’à ce qu’il ne soit plus en vue de leur nid, et l’exemple suivant pourra vous donner une idée de leur opiniâtreté, lorsqu’une fois ils ont fait choix d’un lieu pour y élever leur couvée.

J’avais construit et fixé au bout d’une perche un logement spacieux et commode pour recevoir des martinets, dans un enclos auprès de ma maison, où, depuis quelques années, plusieurs couples venaient faire leur nid. Pendant l’hiver, j’établis de cette manière d’autres petites boîtes, désirant y attirer aussi des oiseaux bleus. Au printemps, arrivèrent les martinets, qui, trouvant ces petits appartements plus agréables que les leurs, s’y installèrent, en forçant les jolis oiseaux bleus à décamper. J’observai les divers combats qui furent livrés en cette occasion, et je m’assurai que l’un des oiseaux bleus était doué, pour le moins, d’autant de courage que son adversaire ; seulement, le martinet étant le plus fort, il avait dû lui céder sa maison, où son nid se trouvait presque terminé ; mais, autant qu’il était en son pouvoir, il ne manquait pas une occasion de taquiner l’usurpateur. Le martinet mettait la tête à la fenêtre, et se contentait de lui répondre par des accents d’insulte et de défi. Je vis bien qu’il me fallait intervenir. En conséquence, je montai sur l’arbre où la boîte de l’oiseau bleu était attachée, pris le martinet et lui rognai la queue avec des ciseaux, dans l’espoir que cette punition mortifiante produirait son effet et l’engagerait à retourner à ses quartiers. Pas du tout : je ne l’eus pas plutôt lâché, qu’il courut droit à la boîte et y rentra. Je le pris une seconde fois et lui coupai la pointe de chaque aile, de façon cependant qu’il pût toujours voler pour chercher sa nourriture ; puis je le remis en liberté : mais cela n’y fit encore rien, et je vis l’entêté martinet se réinstaller dans la boîte en dépit de tous mes efforts. Alors, de colère, je le pris et le traitai de telle sorte, qu’il ne revint jamais plus troubler le voisinage.

Chez un de mes amis, dans la Louisiane, des martinets s’étaient emparés de quelques creux dans les corniches, et y avaient élevé leurs petits plusieurs années de suite, jusqu’à ce qu’enfin les insectes qu’ils introduisaient avec eux dans la maison, eurent déterminé le propriétaire à s’occuper d’une réforme. On appela des charpentiers pour nettoyer la place et fermer les ouvertures par où les oiseaux s’introduisaient. Cela fut bientôt fait. Les martinets paraissaient au désespoir ; ils apportèrent de petites branches et d’autres matériaux, et recommencèrent à construire de nouveaux nids, en quelque endroit du bâtiment que restât un trou. Mais on leur donna si bien la chasse, qu’après de nombreuses tentatives, la saison se trouvant trop avancée, ils furent contraints de déguerpir et se retirèrent aux environs de la plantation, dans quelques creux d’arbres qui autrefois avaient appartenu à des pics. Au printemps suivant, on bâtit un logement tout exprès pour eux ; et c’est ce qui se pratique généralement chez nous, où l’on considère ce martinet comme un voyageur privilégié et comme l’avant-coureur du printemps.

La voix du martinet n’est pas mélodieuse, mais cependant ne laisse pas que de faire beaucoup de plaisir. On aime surtout à entendre le gazouillement du mâle, pendant qu’il courtise sa femelle. Ses chants, des premiers qui retentissent au matin, sont bien accueillis de tout le monde. Le fermier laborieux se lève de sa couche dès qu’ils ont frappé son oreille ; bientôt après, ils se mêlent aux concerts des autres oiseaux, et l’homme des champs, certain d’un beau jour, reprend ses travaux pacifiques avec une nouvelle ardeur. L’Indien, plus amoureux encore d’indépendance, recherche avec non moins d’empressement la compagnie du martinet. Souvent à quelque branche, auprès de son camp, il suspend une calebasse ; et de ce berceau ainsi préparé, l’oiseau fait sentinelle et se précipite, pour garantir de l’attaque du vautour, les peaux de daim ou les pièces de venaison qu’on a exposées à l’air pour sécher. L’humble esclave des États du Sud se donne encore plus de peine, afin que rien ne manque à l’oiseau favori : la calebasse est proprement vidée et attachée à l’extrémité flexible d’un roseau qu’il a été chercher dans le marais voisin, et qu’il a planté auprès de sa hutte. Hélas ! ce n’est là, pour lui, qu’un souvenir de la liberté qu’il connut autrefois ; et, au son de la corne qui l’appelle au travail, en disant adieu au martinet, il ne peut s’empêcher de songer que, lui aussi, il serait bien heureux, s’il pouvait, sans maître et sans entraves, se livrer à la joie et gambader tout le jour ! À la campagne, presque chaque taverne a, sur le haut de son enseigne, sa boîte aux martinets ; et j’ai remarqué qu’en général, plus la boîte est belle, meilleure est l’auberge elle-même.

Toutes nos villes ont aussi de ces boîtes ; et l’on peut dire que le martinet est vraiment un oiseau privilégié, puisque même les enfants maraudeurs ne cherchent pas à le troubler. Il glisse tranquillement le long des rues, en gobant par-ci par-là quelque moucheron ; s’accroche sous les gouttières, jette un regard curieux dans l’intérieur des maisons, en se balançant sur ses ailes devant les fenêtres ; ou bien il s’élève haut au-dessus de la ville, plonge dans l’air limpide, et joue avec les cordes des cerfs-volants, qu’il frappe en passant d’un vol rapide et sans jamais manquer le but ; puis soudain il revient raser les toits, d’où il chasse Grimalkin, l’hôte du logis, qui s’en allait, rôdant sans doute à la recherche de ses jeunes chats.

Dans les États du centre, le martinet commence à bâtir un nid nouveau, quand il ne se contente pas de réparer et d’augmenter celui de l’année précédente, huit ou dix jours après son arrivée, c’est-à-dire vers le 20 d’avril. Il le compose de bûchettes, de petites branches de saule, d’herbe, de feuilles sèches ou vertes, et de tous les chiffons qu’il peut trouver, et y pond de quatre à six œufs d’un blanc pur. Plusieurs couples se retirent dans la même boîte pour couver, et la petite communauté semble vivre en parfaite harmonie. Ils élèvent d’ordinaire deux nichées par saison : la première éclôt à la fin de mai ; la seconde, vers le milieu de juillet. Cependant, comme je l’ai dit, dans la Louisiane, ils en ont quelquefois trois. Le mâle couve à son tour, et prodigue les plus tendres soins à la femelle. Il gazouille sans cesse, perché sur la boîte, ou bien passe et repasse devant l’entrée. Ses notes, à ce moment, sont emphatiques et prolongées, mais basses, et même moins musicales que ses communs pews pews.

Ces oiseaux ne se nourrissent que d’insectes, et, entre autres, de hannetons ; rarement s’attaquent-ils aux mouches à miel.