Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/La Fosse aux Loups

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LA FOSSE AUX LOUPS.


Il existe parmi les hommes un sentiment universel d’hostilité contre le Loup. Sa force, son agilité, sa ruse presque comparable à celle de son parent, maître renard, le rendent un objet de haine, spécialement pour le laboureur dont les troupeaux sont toujours exposés à ses ravages. En Amérique, où ces animaux abondaient jadis, et où, dans certaines contrées, on les rencontre encore en nombre considérable, on ne les traite pas avec plus de miséricorde que dans les autres parties du monde. Trappes et piéges de toutes sortes sont employés pour les détruire, de même qu’on dresse chiens et chevaux pour la chasse du renard. Quant au Loup, à moins qu’il ne soit blessé, ou ne puisse, par quelque autre cause, user de tous ses moyens, comme il est plus puissant et qu’il a peut-être plus d’haleine que le renard, on le poursuit rarement, à chasse ouverte, avec une meute ou d’autres chiens. Cependant, à raison des grands dégâts qu’il commet, et parce qu’il est très nuisible au fermier, tous les moyens ont été mis en œuvre pour exterminer sa race. On a peu d’exemples, dans notre pays, de cas où il se soit attaqué à l’homme ; pour ma part, je ne connais qu’un seul fait de ce genre et le voici :

Deux nègres, d’environ vingt-trois ans, demeurant sur les bords de l’Ohio, dans les parties basses du Kentucky, avaient leurs belles sur une plantation, à dix milles de là. Souvent, après que le travail du jour était terminé, ils allaient leur rendre visite, et le chemin le plus court pour les conduire auprès d’elles passait directement au travers d’un grand champ de cannes. Aux yeux d’un amant, chaque minute est précieuse, et c’était cette route que d’habitude ils prenaient pour perdre moins de temps. L’hiver avait commencé froid, sombre, menaçant ; et après le coucher du soleil, à peine dans tout l’affreux marais restait-il un rayon de lumière ou un souffle de chaleur, si ce n’est dans les yeux et le cœur des ardents jeunes gens, ou des loups voraces qui rôdaient aux environs. La neige couvrait la terre et rendait leurs traces plus aisées à suivre de loin pour les bêtes affamées. Prudents jusqu’à un certain point, nos amoureux avaient la hache sur l’épaule et marchaient aussi vite que le permettait l’étroit sentier. Il leur semblait bien, de temps en temps, voir briller quelque chose devant eux, mais ils étaient assez simples pour croire que c’était l’effet des petites branches couvertes de neige qui venaient leur fouetter le visage. Tout à coup, un long et redoutable hurlement éclate presque sur eux, et ils reconnaissent de suite qu’ils ont affaire à une bande de loups que la faim rend furieux et peut-être désespérés. Ils s’arrêtent et se mettent en défense, attendant le résultat. Tout était sombre autour d’eux, sauf la neige épaisse de plusieurs pieds ; et le silence de la nuit remplissait leur âme d’effroi. Que faire ? quel parti prendre ? Après être restés quelque temps immobiles et prêts à repousser l’attaque, ils se décident à continuer leur route ; mais à peine ont-ils remis leur hache à l’épaule et fait un pas, que le premier se voit assailli par plusieurs ennemis. Ses jambes se trouvent prises comme dans un étau, et il sent de tous côtés des coups de griffe et de dent qui le torturent. En même temps, d’autres loups sautent à la gorge de son compagnon et le jettent à bas. Tous les deux ils combattirent bravement ; mais bientôt l’un ne donna plus signe de vie, et l’autre, à bout de forces, désespérant de se maintenir seul, et plus encore de porter secours à son camarade, s’accrocha à une branche et grimpa, comme il put, sur la cime d’un arbre où il se trouva enfin en sûreté. Au matin, il vit les restes de son malheureux ami rongés et dispersés sur la neige qui était toute tachée de sang ; autour gisaient les cadavres de trois loups ; les autres avaient disparu. Scipion alors se laissant glisser par terre, ramassa les haches et regagna, de son mieux, la maison du maître, pour raconter sa triste aventure.

Il pouvait y avoir deux ans que ce malheur était arrivé, lorsqu’un soir, voyageant entre Henderson et Vincennes, je m’arrêtai pour passer la nuit, dans une ferme située au bord de la route. Après avoir mis mon cheval à l’écurie et m’être rafraîchi moi-même, j’entrai, comme c’est mon habitude, en conversation avec le fermier, qui me demanda si je voulais aller avec lui rendre visite à quelques fosses à loups qu’il avait établies à environ un demi-mille de chez lui. J’accédai bien volontiers à sa proposition, et le suivis, à travers champs, jusque sur la lisière d’un bois épais où j’aperçus bientôt les engins de destruction. Les fosses, au nombre de trois, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre, et pouvant avoir huit pieds de profondeur, étaient plus larges d’en bas, de manière qu’une fois tombé dedans, aucun animal ne pût s’en échapper. L’ouverture était couverte d’une plate-forme à bascule construite de branchages et fixée à un axe central qui formait pivot. Dessus, on avait attaché un gros morceau de venaison corrompue, dont les exhalaisons, peu flatteuses pour mon odorat, étaient cependant propres à attirer les loups. Mon hôte était venu les visiter ce soir-là, simplement parce qu’il avait l’habitude de le faire chaque jour, pour s’assurer que rien n’était dérangé. Il me dit que les loups abondaient, cet automne, et lui avaient mangé presque tous ses moutons et l’un de ses poulains, mais qu’il s’apprêtait à le leur faire payer cher ; il ajouta que si je voulais tarder de quelques heures, le lendemain matin, il promettait de me procurer une partie de plaisir telle qu’on en voit rarement dans le pays. Sur ce, nous rentrâmes à la ferme, et après une nuit employée à bien dormir, nous étions, le lendemain, debout avec l’aurore.

Je crois que tout va à souhait, dit mon hôte, car les chiens me paraissent impatients de partir. Ce ne sont pourtant que de pauvres chiens de berger ; mais leur nez n’en est pas pour cela plus mauvais. Effectivement, en le voyant prendre son fusil, sa hache et un grand couteau, ils se mirent à hurler de joie et à gambader autour de nous. — À la première fosse, nous trouvâmes l’appât enlevé et toute la plate-forme bouleversée : l’animal s’était pris, mais à force de gratter, il était parvenu à se creuser un passage souterrain par où il avait pu s’échapper. Le fermier alla regarder dans l’autre… Ah, ah ! s’écria-t-il, il paraît que nous avons là-dedans trois camarades et de la belle espèce, je vous en réponds. J’avançai la tête et je vis les loups, deux noirs, le troisième roussâtre, et tous, pour sûr, d’une taille respectable. Ils étaient étendus à plat par terre, les oreilles couchées, et leurs yeux manifestant plus de frayeur que de colère. — Maintenant, dis-je, comment faire pour mettre la main dessus ? — Comment, monsieur ? mais probablement en descendant dans la fosse où nous leur couperons le nerf du jarret. Un peu novice en ces matières, je demandai au fermier la permission de rester simple spectateur. — À votre aise, me répondit-il, demeurez ici et regardez-moi faire à travers les broussailles. Ce disant, il se laissa glisser en bas, après s’être armé de sa hache et de son couteau, tandis que je gardais la carabine. C’était pitié de voir la couardise des loups. Il leur tira, l’une après l’autre, les jambes de derrière, et d’un coup de son couteau, leur trancha le principal tendon au-dessus du joint. Il y allait d’un air aussi tranquille que s’il se fût agi de marquer des agneaux.

Ah ! s’écria-t-il, quand il fut remonté, nous avons oublié la corde ; je cours la chercher ! Et il partit vif et léger, comme un jeune homme. Bientôt il était de retour, essoufflé, tout en nage, et s’essuyant le front du revers de sa main. À présent, en besogne. — Moi, je dus relever et maintenir la plate-forme, pendant que lui, avec la dextérité d’un Indien, jetait la corde et passait un nœud coulant au cou de l’un des loups. Nous le hissâmes en haut, complétement immobile, comme mort de peur, ses jambes, désormais sans mouvement et sans vie, ballottant çà et là contre les parois du trou, sa gueule toute grande ouverte, et indiquant, par le seul râle de sa gorge, qu’il respirait encore. Une fois qu’il fut étendu sur le sol, le fermier défit la corde au moyen d’un bâton, et l’abandonna aux chiens, qui tous se ruèrent dessus et l’étranglèrent. Le second fut traité sans plus de cérémonie ; mais le troisième, le plus noir et qui sans doute était le plus vieux, montra moins de stupidité, du moment qu’on l’eut détaché et qu’il se vit à la merci des chiens. C’était une femelle, comme nous le reconnûmes après, et quoique n’ayant l’usage que de ses jambes de devant, elle s’en servit pour fuir et batailler avec un courage que nous ne pouvions nous empêcher de juger digne d’un meilleur sort. Elle se défendit en effet vaillamment, donnant de droite et de gauche un coup de dent au premier chien assez hardi pour l’approcher, et qui s’en retournait avec cela, braillant et piteux, en lui laissant toute une gueulée de sa peau. Enfin, elle fit tant et si bien, que le fermier, de peur qu’elle ne s’échappât, lui envoya une balle au travers du cœur. Alors les chiens se jetèrent dessus, et assouvirent leur vengeance dans le sang de la maudite bête qui avait ravagé le troupeau de leur maître.