Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le Cygne trompette

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LE CYGNE TROMPETTE.


On peut le dire, l’histoire des Cygnes d’Amérique n’a été, jusqu’à présent, qu’ébauchée. Sur les mœurs de ces oiseaux si majestueux, si élégants et dignes de tout notre intérêt, nous ne possédons encore qu’un bien petit nombre de pages auxquelles il soit possible d’accorder quelque confiance : leurs migrations, l’étendue des pays qu’ils parcourent, restent toujours pour nous un problème. Une espèce a été figurée pour l’autre, même par des naturalistes de premier ordre : le Cygnus Bewickii, de la Grande-Bretagne, a été donné comme un Cygne de l’Amérique du Nord, à la place du Cycnus americanus, si bien décrit par le docteur Sharpless, dans la faune de l’Amérique boréale ; ce dernier a été pris pour le Cygne siffleur, Cycnus musicus, de Bechstein, par le prince Bonaparte, qui dans son Synopsis des oiseaux des États-Unis dit qu’il est très commun, l’hiver, sur la baie de Chesapeake. Il est possible, après tout, que nous ayons plus de deux espèces de Cygnes, dans les limites de l’Amérique septentrionale ; mais quant à moi, je ne connais, du moins pour le moment, que celle qui fait l’objet du présent article, et le Cycnus americanus de Sharpless.

Dans une note du journal de Lewis et de Clark, écrite par ces intrépides voyageurs dans le cours même de leur expédition au travers des montagnes Rocheuses, je lis ceci : « Il y a deux espèces de Cygne, la grande et la petite : la grande, c’est celle du Cygne commun de nos États de l’Atlantique ; la petite diffère de la première seulement par la taille et, si je puis dire, par son chant : elle est environ d’un quart moins forte, et sa voix ne rappelle en rien celle de l’autre. Les premiers oiseaux de cette espèce furent trouvés au-dessous des grands détroits de la Colombie, près la nation des Chilluckittequaws[1]. Ils abondaient dans les environs, et restèrent avec l’expédition, tout l’hiver, en nombre qui dépassait ceux de la grande espèce, dans la proportion de cinq à un. »

Ces observations sont en partie exactes, en partie erronées : en réalité, la petite espèce, je veux dire celle du Cycnus americanus de Sharpless est la seule qui soit abondante dans nos États de l’Atlantique ; tandis que le grand Cygne ne se trouve que rarement, pour ne pas dire jamais, à l’est des bouches du Mississipi. Quant au petit, mentionné par Lewis et Clark, le docteur Townsend m’en a envoyé, de la rivière Colombie, un échantillon qui ne laisse rien à désirer ; et j’ai pu m’assurer que, de tout point, c’est bien le même que le Cycnus americanus de Sharpless. Le docteur Townsend vient enfin corroborer l’opinion des deux éminents voyageurs, lorsqu’il constate que les individus, dans cette dernière espèce, sont beaucoup plus nombreux que ceux du grand Cygne, ou Cycnus buccinator, dont je vais commencer l’histoire.

Vers la fin d’octobre, les Cygnes trompettes font leur apparition sur les parties basses des eaux de l’Ohio. Tous à la fois, ils descendent sur les lacs ou les vastes étangs, sans beaucoup s’éloigner de la rivière, et donnent une préférence marquée à ceux qu’enferme une ceinture épaisse de grands roseaux. C’est là qu’ils se tiennent jusqu’à ce que la surface entière soit prise par la gelée, qui les force alors à s’avancer plus au sud. Dans les hivers doux et jusqu’aux premiers jours de mars, j’ai vu des Cygnes de cette espèce sur les étangs, au voisinage de Henderson ; mais ce n’étaient que quelques individus qui peut-être s’étaient arrêtés là pour se guérir de leurs blessures. Quand le froid devenait vif, la plupart de ceux qui visitaient l’Ohio gagnaient le Mississipi, pour descendre par degrés ce fleuve, à mesure qu’augmentait la rigueur de la saison ; ou bien, au contraire, ils le remontaient, si le temps devenait plus favorable. J’ai cru remarquer, en effet, que ni le grand froid ni la grande chaleur ne leur convenaient aussi bien qu’une température moyenne. J’ai pu suivre leurs migrations vers le sud, jusqu’au Texas, où parfois cette espèce abonde, et où j’en ai vu en captivité un couple de jeunes parfaitement apprivoisés et qu’on avait pris dans l’hiver de 1836. Ils pouvaient avoir deux ans, étaient d’un blanc pur, mais d’une apparence relativement chétive : peut-être n’avaient-ils pas eu à manger leur content, ou bien quelque blessure les faisait-elle encore souffrir. Leurs notes bien connues me rappelaient les jours de ma jeunesse, ce temps hélas ! déjà si loin, où je passais la moitié de l’année au milieu des nombreuses troupes de ces oiseaux.

À la Nouvelle-Orléans, on voit souvent, dans les marchés, des Cygnes trompettes tués sur les étangs de l’intérieur et les grands lacs aboutissant au golfe du Mexique. Cette espèce n’est pas connue de mon ami le révérend John Bachman, qui, durant les vingt années de sa résidence dans la Caroline du Sud, n’en a jamais rencontré un seul, et même n’en a pas entendu parler ; tandis que le Cygne américain même, dans les hivers rigoureux, est loin d’y être rare, quoiqu’en général il ne dépasse guère le midi de cet État. Les eaux de l’Arkansas et ses tributaires sont, chaque année, visités par le Cygne trompette ; et le plus gros que j’aie jamais vu avait été tué sur un lac, près la jonction de cette rivière avec le Mississipi : son envergure était environ de dix pieds, et il ne pesait pas moins de trente-huit livres. Ses tuyaux, dont je me suis servi pour dessiner les pieds et les griffes de presque tous mes petits oiseaux, avaient une pointe si dure et pourtant si flexible, que la plus fine plume d’acier fabriquée de nos jours aurait fait triste figure, si elle avait dû leur être comparée.

Il y a déjà nombre d’années, dans une expédition entreprise à la recherche des fourrures, mon associé et moi (car j’en avais alors un dans mon commerce), nous nous étions établis en campement sur le Tawapatee-Bottom. Après avoir amarré notre bateau à l’abri sous la rive orientale du Mississipi, nous avions fait mettre à terre tout notre bagage. L’équipage se composait de douze à quatorze Canadiens français, tous excellents chasseurs ; et comme en ce temps-là il y avait du gibier à foison, daims, ours, ratons, opossums suffisaient et au delà à nos besoins ; dindons sauvages, tétraos et pigeons pendaient accrochés de toutes parts autour de nous, et les lacs gelés nous procuraient un ample supplément de poissons délicieux : pour en prendre, il s’agissait tout simplement de donner un fort coup de hache juste au-dessus de l’étroit espace où chacun d’eux était emprisonné ; puis, en faisant un trou dans la glace, nous n’avions plus qu’à les en retirer. Le courant même du large fleuve était si solidement pris, que chaque jour nous étions dans l’habitude de passer d’un bord à l’autre. Tous ces détails qui me charment encore, je m’en souviens comme s’ils ne dataient que d’hier. Dès qu’à travers le crépuscule grisâtre on commençait à distinguer les sombres voiles de la nuit, le cri retentissant de centaines de Cygnes éclatait à notre oreille ; et de bien loin, par-dessus les eaux gelées du Mississipi, je voyais venir successivement chaque troupe, de divers côtés, et s’abattre sur le fleuve, à l’opposé de notre camp. D’abord ils consacraient quelques instants à s’éplumer, puis s’étendaient tranquillement sur la glace ; et malgré l’ombre croissante, je pouvais encore suivre de l’œil la gracieuse courbe de leur cou, lorsque doucement ils le ramenaient en arrière, pour reposer leur tête sur le plus mollet et le plus chaud des oreillers. Alors, dans toute cette masse blanche comme neige, on n’apercevait plus rien qu’un point noir, à environ un demi-pouce de la base de leur mandibule inférieure, et qui se trouve placé là, je le suppose, pour rendre plus facile la respiration de l’oiseau. Je n’ai jamais remarqué qu’aucun d’eux fît sentinelle dans leurs rangs. Sans doute, ils s’en remettent à la subtilité de leur ouïe, pour les avertir de l’approche de l’ennemi. Cependant l’obscurité, devenue complète, empêchait de plus rien voir jusqu’au retour de l’aurore ; mais chaque fois que des bois voisins s’élevaient les hurlements de bandes de loups qui rôdaient dans les ténèbres, on entendait les clameurs sonores des Cygnes remplir les airs. Quand la matinée s’annonçait belle, toute la blanche troupe, se mettant debout, commençait par faire sa toilette ; puis, les ailes ouvertes, ils s’élançaient, comme pour se disputer le prix de la course ; et le sourd trépignement de leurs pieds sur la glace résonnait semblable aux roulements de gros tambours voilés qu’accompagnait le bruit de leur voix claire et perçante. Enfin, après avoir ainsi couru vingt mètres ou plus avec le vent, ils prenaient l’essor tous ensemble. Au contraire, si le temps était couvert, pluvieux et froid, ou s’il devait tomber de la neige, ils restaient sur la glace, debout, se promenant ou couchés, en attendant qu’il y eût apparence de mieux, et alors ils partaient encore tous et d’une même volée.

Par une de ces tristes matinées que je viens d’indiquer, nos gens formèrent un complot contre les Cygnes ; et s’étant séparés en deux pelotons qui devaient les prendre, l’un par en haut, l’autre par en bas du courant, à un signal parti du camp, il se mirent lentement en marche. Les pauvres oiseaux ne soupçonnaient aucune trahison, et tant que les hommes furent à plus de cent cinquante pas d’eux, ils se tinrent tranquilles, accoutumés sans doute de longue date avec nous, par suite de nos fréquentes excursions sur la glace. Mais tout à coup, voilà qu’ils se dressent sur leurs pieds, allongent le cou, secouent la tête, en manifestant de grands symptômes de frayeur. Cependant les chasseurs continuaient d’avancer, lorsqu’un coup de fusil étant venu par hasard à partir, la confusion se mit parmi la troupe ailée, et chacun de s’envoler de son côté, les uns remontant, les autres descendant le cours du fleuve, et plusieurs se dirigeant vers le rivage. On fit alors feu de toutes pièces, et une douzaine environ tombèrent, quelques-uns seulement blessés, la plupart roides morts. Le soir même ils se reposèrent à environ un mille au-dessus du camp, et dès lors nous ne songeâmes plus à les inquiéter. Moi-même j’ai vu plusieurs fois tuer de ces Cygnes, et soyez sûr qu’à moins d’avoir un bon fusil, bien chargé avec du plomb à daim, vous pourrez en tirer plus d’un sans grand effet, car ce sont des oiseaux robustes et qui ont la vie dure.

Pour se faire une juste idée de l’élégance et de la beauté qui les distinguent, il faut les contempler lorsque, sans se douter qu’on peut les voir, ils se balancent en paix à la surface de quelque étang solitaire : leur cou, que d’ordinaire ils tiennent roide et presque droit, décrit alors les courbes les plus gracieuses, tantôt penché en avant, tantôt s’inclinant en arrière au-dessus du corps ; d’autres fois ils l’allongent, plongent un instant leur tête sous l’eau pour y puiser, et par un effort subit, rejettent sur leur derrière et sur leurs ailes un flot limpide qui retombe et roule en scintillants globules tout le long de leurs plumes. À ce moment l’oiseau bat des ailes, fait rejaillir les ondes, et, comme ivre de plaisir, il s’élance et glisse sur le liquide élément, avec une merveilleuse agilité. Lecteur, figurez-vous une troupe de cinquante Cygnes se jouant ainsi sous vos yeux, et vous vous sentirez comme je me suis souvent senti moi-même, devant un tel spectacle, le plus heureux et le plus exempt de souci de tous les mortels !

Quand il nage sans être inquiété, le Cygne montre la plus grande partie de son corps au-dessus de l’eau ; mais dès qu’il redoute le moindre danger, il s’y enfonce beaucoup plus. S’il se repose en se réchauffant au soleil, il retire en arrière un pied, qu’il étend de toute sa longueur, et dans cette singulière posture il reste quelquefois une heure sans bouger. Lorsqu’il veut aller vite, le joint du tarse, ou si vous préférez, le genou paraît environ d’un pouce hors de l’eau, et de petites vagues lui baignent amoureusement le bas du cou et viennent onduler autour de ses flancs, comme le flot qui mollement effleure le bordage d’un navire glissant sous un léger souffle de brise. Jamais, si ce n’est dans la saison des amours ou lorsqu’il passe auprès de sa femelle, je n’ai vu le Cygne étendre et relever ses ailes, ainsi qu’on prétend qu’il le fait, pour profiter du vent et s’aider dans sa fuite. Pourtant j’en ai poursuivi bon nombre en canot, et sans les atteindre, sans même les obliger à prendre l’essor. Probablement vous aurez remarqué, comme tout le monde, les pénibles efforts qu’ils font pour avancer de quelques pas sur la terre, et je vous épargne la description de cette lourde démarche, qui n’a rien de bien agréable à voir.

Le vol du Cygne trompette est ferme, élevé par moments et soutenu ; il fend les airs en battant régulièrement des ailes, à la manière des oies sauvages, et porte le cou tendu de même que les pieds, qui s’allongent en arrière par delà la queue. Lorsqu’ils passent bas, j’ai cru souvent entendre comme une sorte de cliquetis produit par le mouvement des plumes qui bordent les ailes. Pour leurs grands voyages, ils se forment en angle, et sans doute le conducteur de la troupe est un des plus vieux mâles ; cependant je ne suis pas bien sûr du fait, ayant quelquefois vu, en tête de la ligne, un oiseau gris qui ne pouvait être qu’un jeune de l’année.

Les Cygnes prennent ordinairement leur nourriture en s’immergeant une partie du corps et en allongeant le cou sous l’eau, comme font les canards d’eau douce, ainsi que quelques espèces d’oies ; et alors leurs pieds s’agitent en l’air pour les aider, j’imagine, à se maintenir en équilibre. Parfois cependant ils font des excursions dans les terres et paissent l’herbe, non de côté, comme les oies, mais plutôt comme les canards et la volaille. Ils mangent différents végétaux, des feuilles, des graines, des insectes aquatiques, des limaces, de petits reptiles et de petits quadrupèdes. La chair du jeune Cygne est excellente, mais celle des vieux est sèche et coriace.

Une fois, à Henderson, j’en pris un vivant : c’était un mâle qui pouvait avoir deux ans. Il n’avait reçu qu’une légère blessure au fouet de l’aile, et je parvins à m’en emparer, après lui avoir longtemps donné la chasse sur un étang d’où il n’avait pu s’envoler. Emporter à près de deux milles de là un oiseau de cette force et de cette taille n’était pas chose facile ; mais je savais qu’il ferait plaisir à ma femme et à mes petits enfants, et je ne perdis pas courage. Quand il fut à la maison, je lui rognai le bout de l’aile blessée et le lâchai dans le jardin. Il se montra d’abord extrêmement craintif et farouche, puis s’accoutuma peu à peu aux domestiques, qui le nourrissaient très bien, et se rendit enfin si familier, qu’il venait, à l’appel de ma femme, manger du pain dans sa main. Trompette, c’était le nom que nous lui avions donné, déploya un caractère que rien jusque-là n’aurait fait soupçonner : devenu aussi audacieux qu’il avait été timide, il harcelait mon dindon mâle, mes chiens, ainsi que les enfants et les domestiques. Chaque fois qu’on laissait ouvertes les portes du verger, il prenait sa course vers l’Ohio, et ce n’était pas sans peine qu’on le ramenait à la maison. Dans une de ces escapades, il s’absenta toute la nuit, et je crus bien que nous ne le reverrions plus ; mais je reçus avis qu’on l’avait rencontré faisant route vers un étang qui n’était pas très loin de chez nous. Prenant avec moi mon meunier et six ou sept domestiques, je me dirigeai de ce côté ; et nous l’aperçûmes en effet sur l’étang, où il s’ébattait à son aise, en ayant l’air de nous narguer tous. Pourtant, après l’avoir longtemps poursuivi, nous réussîmes à le pousser près du bord, où nous le rattrapâmes. — Mais ces oiseaux favoris, de quelque espèce qu’ils soient, finissent toujours mal : par une nuit sombre et pluvieuse, un domestique ayant négligé de fermer la porte, Trompette s’esquiva, et depuis lors je n’en ai jamais entendu parler.

Des mœurs de ce noble oiseau au temps des amours, non plus que de son nid, du nombre des œufs et de l’éclosion des petits, je ne puis absolument rien vous dire. Si jamais j’ai l’occasion de m’instruire là-dessus, croyez que je vous communiquerai avec grand plaisir le résultat de mes observations. Seulement le docteur Richardson nous apprend que cette espèce de Cygne est la plus commune dans l’intérieur des terres où l’on va chercher les pelleteries ; qu’elle niche au Sud, jusqu’au 61e degré de latitude, mais généralement en deçà du cercle polaire arctique, et que, dans ses migrations, elle précède d’ordinaire les oies de quelques jours.



FIN.

  1. Tribu indienne, qui compte encore environ quatorze cents individus