Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le Plongeur ou Cincle d’Amérique

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LE PLONGEUR,

OU CINCLE D’AMÉRIQUE.


Comme je me sens peu de goût pour les dissertations critiques, je ferai grâce au lecteur d’une longue et laborieuse revue de tout ce qui a été dit au sujet de cet oiseau, aussi intéressant que peu connu. Le prince Bonaparte l’a représenté d’après un spécimen qui lui avait été envoyé des sources de la rivière Athabasca[1], sous le nom de Cinclus Pallasii ; et il a été décrit par M. Swainson, qui l’a d’abord appelé Cinclus mexicanus ; ensuite, dans la Faune de l’Amérique boréale, C. americanus. Je préfère ce dernier nom à celui de C. unicolor qui, du reste n’est pas exact, l’oiseau n’étant pas d’une seule et même couleur.

Malheureusement, je le répète, on sait très peu de chose de ce qui a rapport aux mœurs de notre Plongeur ; cependant, comme pour la forme et la taille, il rappelle exactement le Cincle d’Europe, on peut croire qu’il lui ressemble aussi quant à sa manière de vivre. Je ne puis donc mieux faire, dans la pénurie de renseignements où nous sommes à cet égard, que de vous présenter l’histoire de ce dernier, telle que l’a donnée en détail mon ami Mac Gillivray ; et vous pouvez être sûr qu’au milieu des sauvages montagnes de son pays natal, il a consacré à l’étude de cet oiseau un zèle et une habileté que n’emploient pas toujours les meilleurs ornithologistes. Ce compte rendu qui parut, pour la première fois, dans un recueil périodique, le Naturaliste, et que l’auteur a revu et augmenté pour l’insérer ici, est un véritable modèle du genre.

« Le Plongeur est, sous certains rapports, l’un des oiseaux les plus intéressants, parmi ceux qui naissent dans nos contrées. Il fait sa principale résidence au milieu des vallons déserts de nos districts montagneux ; mais de temps à autre, le naturaliste le rencontre dans ses courses, qui voltige au long des ruisseaux, ou bien se tient perché sur quelques pierres, au milieu de l’eau, le blanc de sa gorge le faisant toujours découvrir à une grande distance. Il n’est pas jusqu’au simple récolteur de plantes, celui de tous les hommes qu’on jugerait le moins capable de comprendre les harmonies de la nature, qui ne s’arrête un moment pour le regarder, lorsque, fendant l’air comme un trait, il passe auprès de lui dans son vol égal et rapide. Le berger solitaire, dirigeant ses pas vers la montagne, le voit apparaître avec joie ; et le pêcheur patient qui promène, en rêvant, sa ligne à la surface de l’étang profond, ne peut s’empêcher de sourire, lorsqu’il aperçoit ce petit camarade, fin pêcheur, comme lui, et dont les singuliers mouvements ont si souvent attiré son attention. Ajoutez cette curieuse organisation qui lui fait chercher sa nourriture au fond de l’eau, bien que par sa forme et sa structure, il soit allié aux grives, aux troglodytes et autres oiseaux de terre, et vous comprendrez tout l’intérêt qu’il inspire aux naturalistes. Plus d’une fois leur sagacité s’est exercée pour tâcher d’expliquer son mode de progression au sein de cet élément ; mais très peu, je dois le dire, ont basé leurs conjectures sur l’observation des faits. Dans ces derniers temps, les propriétaires, voire même leurs intendants, trop occupés d’autres affaires pour chercher à s’assurer par leurs propres yeux, et s’en remettant aux rapports de personnes ignorantes ou prévenues, n’ont pas craint de donner l’ordre à leurs gardes-chasse et à leurs bergers de détruire la charmante et mélodieuse créature, partout où ils la trouveraient, sous prétexte qu’elle détruit elle-même les œufs et le frai du saumon !

» On s’imagine bien que, dans le cours de mes pérégrinations, cet oiseau n’a pas manqué d’exciter ma curiosité d’une façon toute particulière. Je l’ai observé avec soin ; et de tout ce que j’ai écrit sur les oiseaux, son histoire que je trace ici est peut-être celle qui laisse le moins à désirer.

» D’habitude on le rencontre le long des petits cours d’eau, surtout quand ils sont clairs et rapides, présentant des bords caillouteux ou rocailleux. Il fréquente toutes les parties de l’Écosse ; et je l’ai même trouvé dans les régions montagneuses du Cumberland et du Westmoreland. Montagu dit qu’il n’est pas très rare non plus au pays de Galles et en Devonshire. En Écosse, il ne se confine pas dans les contrées montagneuses, mais se montre dans les plus basses régions du Lothian, aussi bien que sur les plateaux élevés et les ruisseaux alpestres des Grampians. Néanmoins il est plus abondant sur les terrains accidentés de montagnes, et ne se trouve nulle part en plus grand nombre qu’aux bords de la Tweed et de ses tributaires, dans les comtés de Peebles et de Selkirk aimés des troupeaux. Il est aussi très bien connu aux grandes Hébrides. Non-seulement il n’émigre pas, mais rarement s’éloigne-t-il de sa résidence ordinaire, si ce n’est quand les gelées se prolongent ; et alors il descend au long des ruisseaux, où on le voit voltiger en suivant le courant et près des cascades. L’écluse d’un moulin est aussi sa retraite favorite, particulièrement au printemps et en hiver. Je ne l’ai jamais aperçu sur des bancs à fond tourbeux ou couvert de vase ; cependant on le voit quelquefois sur ceux dont les bords sont caillouteux et peu profonds, comme à Saint-Mary’s-Loch, sur le Yarrow[2], où j’en ai tué.

» Le vol du Cincle est ferme, droit et rapide, comme celui du roi-pêcheur se composant de coups d’aile vifs, réguliers que cet oiseau donne, sans intervalles ; et jamais ne plane. Il se perche sur des pierres, des fragments de rocher qui se projettent au bord des ruisseaux, ou bien au milieu même de l’eau ; et on le voit, par un mouvement brusque et fréquent, incliner la gorge en bas et fouetter de la queue, à peu près comme le cul-blanc, le traquet, ou mieux encore, comme le troglodyte. Ses jambes sont ployées, son cou rentré, et ses ailes légèrement tombantes. Il plonge dans l’eau, s’y enfonce, sans craindre la force du courant contre lequel, en général, il se dirige, et s’avance ainsi au-dessous de la surface, souvent avec une rapidité étonnante. Cependant il ne tombe pas de haut, la tête la première, comme fait le roi-pêcheur, le sterne ou le fou ; mais il entre dans l’eau en marchant, ou se pose dessus ; et c’est alors seulement qu’il plonge, à la manière d’un macareux ou d’un guillemot ; puis, ouvrant à moitié les ailes, il disparaît avec une agilité, une prestesse qui prouvent combien il est heureusement doué pour cette étrange manœuvre. Je l’ai vu se mouvoir, sous l’eau, dans des positions qui me permettaient de le contempler à mon aise ; et je reconnaissais bientôt que son mode d’action était alors exactement semblable à celui des plongeons, harles et cormorans que maintes fois j’avais observés d’une éminence, pendant qu’ils poursuivaient des bancs d’ammodytes sur les rivages sablonneux des Hébrides. On peut dire en réalité qu’à ce moment il vole, puisqu’il fait usage de ses ailes, non-seulement à partir de la jointure du carpe, mais en les employant dans toute leur étendue, exactement comme s’il avançait au sein des airs. Dans ce mouvement, son corps est d’habitude penché en avant ; et sans doute il lui faut dépenser une grande force pour contre-balancer les effets de la gravité, car il ne peut que très difficilement se maintenir au fond ; et on le voit revenir à la surface, comme du liége, dès qu’il se relâche un instant de ses efforts. Montagu a parfaitement décrit ce singulier spectacle, lorsqu’il dit : Une ou deux fois j’ai été bien placé pour l’examiner sous l’eau, et je l’ai vu s’y démener de çà et là, d’une façon très extraordinaire, ayant la tête en bas, comme s’il picotait quelque chose, en même temps qu’il se donnait un violent exercice et faisait aller les ailes et les jambes à la fois. Cependant tout ce mouvement ne lui est habituel que lorsqu’il lutte contre un fort courant ; et l’œil alors est véritablement charmé de le suivre, au milieu des teintes brillantes et variées que multiplie autour de lui l’inégalité de réfraction des diverses couches du liquide. Lorsqu’il cherche sa nourriture, il ne va pas loin sous l’eau : d’abord il se pose sur quelque point qui fait saillie, ensuite s’enfonce, reparaît bientôt tout près de là et plonge encore ; ou bien il prend sa volée, pour aller fouiller une autre partie de la rivière ou s’abattre sur une pierre. Souvent vous le voyez qui, du haut de quelque gros caillou, fait de courtes excursions à travers l’eau. Il part d’un air vif, en courant, mais sans précipitation, et l’instant d’après sa tête se lève en barbotant à la surface, et il regagne son poste à la nage ou à gué. Quant à cette assertion de certaines personnes, qu’il marche dans l’eau ou au fond de l’eau, elle n’est basée ni sur l’observation, ni sur la nature même des choses. Le Plongeur, en effet, n’est nullement un oiseau marcheur ; même sur le sol, je n’en ai jamais vu faire plus de deux ou trois pas, et encore n’était-ce qu’une sorte de sautillement. Ses jambes courtes, ses ongles recourbés sont peu propres à la course, mais admirablement calculés, pour lui permettre de fixer un pied solide sur les cailloux glissants, soit en dessus, soit en dessous de la surface de l’eau. De même que le roi-pêcheur, il restera quelquefois longtemps perché sur une pierre ; mais, sous d’autres rapports, les mœurs de ces deux oiseaux sont tout à fait différentes.

» La première fois que j’eus l’occasion de bien observer le Cincle, pendant qu’il chemine ainsi sous l’eau, ce fut en 1819, sur les montagnes Braemar[3]. Du bord de la rivière qui passe près de Castle-Town, j’en pus voir un qui se livrait à ses exercices dans le courant, très rapide en cet endroit. En septembre 1832, j’en guettai quelque temps un autre sur la Tweed : il s’était envolé de la rive pour se poser au milieu de l’eau, où sur-le-champ il plongea. Le courant était également très rapide ; il se montra d’abord un peu plus haut, flotta pendant quelques secondes, plongea encore, reparut, s’enfuit vers la rive opposée, et en l’atteignant s’enfonça de nouveau, revint à la surface, et continua de cette manière ses capricieuses évolutions. Quand il est perché près du bord, sur une pierre autour de laquelle la rivière est assez tranquille, il entre dans l’eau à plusieurs reprises, sans doute pour attraper quelque chose, et retourne chaque fois à son poste d’observation. Dans ce cas, on peut aisément en approcher, pourvu qu’on use de certaines précautions ; mais, en général, il se tient sur ses gardes et prend facilement l’alarme. J’en ai souvent tué qui me regardaient, tandis que je marchais sur eux, sans faire mine de rien ; cependant il est rare qu’ils vous laissent venir à portée de fusil. Après qu’on l’a poursuivi environ un quart de mille, soit en remontant, soit en descendant un cours d’eau, d’habitude l’oiseau revient sur le chasseur pour regagner sa première station, et vous avez chance de le tuer, lorsqu’il passe auprès de vous.

» Au mois d’août 1834, dans une ascension au White-Coom, la plus haute montagne du Dumfriesshire, je remarquai, avec mon fils, un Plongeur qui, en nous voyant, s’était réfugié à l’abri d’une grosse pierre par-dessus laquelle l’eau tombait en bouillonnant, et qui se trouvait au milieu d’un petit ruisseau coulant dans un lit étroit et creusé en forme de précipice. Nous pensions que le nid ou les petits pouvaient y être cachés, et nous nous en approchâmes doucement. En effet, nous aperçûmes l’oiseau derrière la cascade ; et comme nous cherchions à le prendre, il s’échappa et alla plonger dans un endroit où l’eau formait nappe, en cherchant à se dérober par le bas du ruisseau ; mais il n’y put réussir, car il nous retrouvait devant lui à chaque tournant, et fut obligé de revenir se réfugier au lieu d’où il était parti. Alors nous nous décidâmes à détourner l’eau de la pierre ; mais une seconde fois, il plongea, et après de nouveaux tours et détours, songea enfin tout de bon à battre en retraite. Cependant il reparut encore un peu plus loin à la surface et s’envola. Je m’étonnais qu’il n’eût pas tout d’abord fait usage de ses ailes, puisqu’il pouvait nous échapper bien plus vite au travers des airs qu’au milieu de l’eau. Cette chasse nous procura une nouvelle et rare occasion de l’observer quand il fuit sous ce dernier élément, et dans une circonstance où probablement il subissait l’empire d’une grande terreur. Il volait çà et là, au travers de l’étroite nappe ou mare, absolument de la même manière que vole un oiseau dans un espace circonscrit de l’atmosphère ; toutefois avec moins de rapidité, et commençant par plonger, il paraissait couvert de légers globules d’air qui lui adhéraient au-dessus du corps.

» Lorsqu’il est blessé, le Cincle fuit ordinairement sous l’eau et tâche ainsi de gagner le bord, où il se blottit parmi les pierres et sous la rive ; et pour peu qu’il lui reste de vie, on est sûr qu’il s’y cachera si bien, qu’il faudra de bons yeux pour le retrouver. Sous ce rapport il ressemble beaucoup à la poule d’eau. — Dans l’hiver de 1829, j’en tirai un sur l’Almond, qui s’envola de l’autre côté, entra dans l’eau d’un pas tranquille, plongea et ressortit à quelque distance, sous une rive où je le pris, après avoir traversé le courant, qui était en partie gelé. Un autre conserva juste assez de force pour fuir sous un pont du Yarrow, dans un trou profond, à moitié rempli d’eau et à la surface duquel je le trouvai mort. En août 1834, j’en tirai un troisième sur Manor-Water, dans le district de Tweeddale. Il s’échappa et fut se cacher, en plongeant, toujours sous la rive. Je traversai le courant et cherchai à m’en emparer ; mais il glissa sous l’eau, descendit la rivière en nageant, et à une vingtaine de mètres de là se coula sous une grosse pierre, moi ne cessant de le suivre. En introduisant dans le trou la baguette de mon fusil, je ne produisis d’autre effet que de contraindre le pauvre oiseau à s’enfoncer le plus loin qu’il put ; et pendant que j’étais occupé à retirer du gravier et des cailloux de derrière la pierre, il se faufila lestement en dessous de l’eau, et descendit assez loin sans reparaître, et par suite, sans prendre haleine. Mais j’avais remarqué la place où il venait de replonger, et quand il se montra à la surface pour respirer, je l’attendais et le pris.

» Quand on met ainsi la main sur lui, il se débat tant qu’il peut, et de ses pieds s’accroche fortement à vous, sans toutefois jamais essayer de mordre. Je note ce fait comme s’appliquant aussi à certaines espèces d’oiseaux, tels que la litorne, le merle, l’étourneau qui n’ont pas le pouvoir de faire du mal à leur ennemi, et cependant ne se laissent pas lâchement tuer, mais résistent jusqu’à la fin sans perdre courage, et tâchent de profiter de la plus légère chance de salut. D’autres, égaux en force, comme la bécasse, le pluvier doré et le vanneau, ne déploient pas la même énergie, et souffrent leur destin avec résignation et même une apparence de stupidité. D’autres encore, tels que les mésanges et les bergeronnettes, bien qu’évidemment sous le coup de la terreur, quand on les prend, n’en cherchent pas moins toutes les occasions de mordre. Ai-je besoin d’ajouter que quelques-uns, comme la crécerelle et l’épervier, mordent et griffent avec autant d’effet que de bonne volonté ?

» En fait de chasse aux oiseaux, je n’ai jamais rien vu de plus lamentable que la scène dont je fus un jour témoin, au-dessus de Cramond-Bridge, près d’Édimbourg : un Cincle qui avait eu les poumons traversés par un coup de feu, était resté sur place, les jambes ployées, les ailes tombantes et la tête penchée, sans faire le moindre effort pour s’échapper, et paraissant insensible à tout ce qui se passait autour de lui. Le sang lui dégouttait du flanc et bouillonnait dans sa gorge, que le pauvre oiseau essayait en vain de débarrasser. Par intervalles, des spasmes violents soulevaient sa poitrine, et étaient suivis d’un effort pour vomir. Il y avait bien cinq minutes qu’il était dans cet état lorsque j’arrivai sur lui et m’en emparai ; il expira dans ma main. Au moment de l’agonie, sa pupille se contracta de façon à ne présenter plus qu’un simple point, puis aussitôt après se dilata. Alors la paupière inférieure commença à s’élever graduellement et finit par lui recouvrir l’œil. C’est ordinairement ce qui arrive chez les oiseaux, lesquels n’expirent pas les yeux ouverts, ainsi que cela a lieu pour l’homme et la plupart des quadrupèdes.

» À en croire les auteurs, la nourriture du Cincle consisterait en petits poissons, crevettes et insectes aquatiques. Ainsi, d’après Willughby, « pisces predatur, nec insecta aversatur ». Montagu dit en avoir vu un vieux s’envoler avec un poisson dans le bec, et il ajoute que parfois ces oiseaux attrapent des insectes au bord de l’eau. M. Temminck prétend que leur régime se compose « d’insectes d’eau, de demoiselles avec leurs larves, et souvent de frai de truite ». M. Selby combine judicieusement ces diverses allégations, en nous apprenant que des insectes aquatiques, du frai et des œufs de poisson forment toute leur nourriture. M. Jenyns, plus réservé, s’en tient aux insectes aquatiques. Inutile de m’étendre plus au long sur ce qu’en disent d’autres compilateurs. Au fond, il n’y a rien d’incroyable dans tout cela, bien qu’un point soit à noter : c’est qu’aucun de ces divers naturalistes ne constate avoir lui-même trouvé ni poisson, ni œufs dans l’estomac du Cincle. Quant à moi, j’en ai ouvert bon nombre, à toutes les époques de l’année, et jamais non plus je n’y ai formellement reconnu autre chose que des limnées, des patelles et des grains de sable. Pour les œufs et le frai de saumon, jusqu’ici rien absolument ne prouve que le Cincle en mange ; et par conséquent la persécution à laquelle il se voit en butte, sur une simple prévention, devrait cesser, au moins jusqu’à plus ample informé. J’ai dit que des limnées et des patelles composaient le fond de sa nourriture : c’est là un fait qu’on n’avait pas encore soupçonné ; et cette découverte m’a fait d’autant plus de plaisir, qu’elle suffit pour expliquer, d’une manière satisfaisante, toutes les excursions sub-aquatiques auxquelles j’ai vu ces oiseaux se livrer.

» Les Plongeurs vont ordinairement par couples ; d’autres fois cependant on les voit solitaires, ou même pour quelques jours, en famille, lorsque arrive la saison des œufs ; mais jamais par troupes. En certains lieux favorables, tels qu’une chute d’eau, une suite de rapides, on peut, en hiver, en rencontrer jusqu’à quatre ou cinq, qui tous se tiennent à l’écart les uns des autres. — Leur chant est bref, mais agréable, et reprend à de courts intervalles. On ne peut pas le comparer au plain-chant des merles ; il ressemble plutôt au gazouillement voilé du mauvis et de l’étourneau, durant l’hiver ; ou, si l’on aime mieux, aux premières notes de la grive chanteuse. Ce doux ramage n’est point particulier seulement à de certaines époques de l’année ; mais il charme l’oreille, dès que le soleil brille, en toute saison. Sa note commune, que l’oiseau répète fréquemment, perché sur une pierre ou lorsqu’il suit le cours des ruisseaux, peut être rendue par la syllabe chit.

» Vers le milieu du printemps, il commence à s’occuper de son nid ; de sorte que sa première couvée prend la volée en même temps que celle du merle. Le nid est caché dans la mousse, au bord de l’eau, ou parmi des racines qui se projettent sur le courant ; quelquefois dans la crevasse d’un rocher, sous un pont, ou même dans l’étroit espace qui se trouve derrière une chute d’eau. Il varie considérablement en forme et en grosseur suivant la position ; mais il est toujours plutôt gros qu’autrement, et ressemble plus qu’aucun autre à celui du troglodyte. Mon ami M. Weir en a trouvé un, dans le côté de Linlithgow, qui peut être considéré comme un modèle. Voûté en dessus, il a par dehors l’apparence d’une masse elliptique aplatie, mesurant dix pouces du dessus de l’entrée, à la partie postérieure, sur huit et demi de large et six de haut. L’ouverture, pratiquée sur le côté, vers le sommet, est d’une forme oblongue et surbaissée, ayant 3 pouces 1/4 de large, avec une élévation d’un pouce 1/2. L’extérieur se compose de diverses espèces de mousses, principalement d’hypnée, solidement feutrées, de manière à présenter un tout compacte et très résistant par en bas. Cette dernière partie ne sert évidemment que comme une sorte de boîte destinée à contenir le nid proprement dit, et, sous ce rapport, rappelle l’enveloppe boueuse qui constitue celui des hirondelles. Quant au nid lui-même, il est hémisphérique et n’a que 5 pouces 1/2 de diamètre. Les matériaux consistent en jeunes tiges et en feuilles d’herbes, avec une ample garniture de feuilles de hêtre. J’en ai examiné plusieurs autres qui étaient semblablement construits et tous bordés de feuilles de hêtre, mêlées tantôt à quelques feuilles de lierre, tantôt à une ou deux feuilles de platane. Montagu décrit ce nid comme étant très gros, formé en dehors de mousse et de plantes aquatiques, et bordé de feuilles de chêne sèches. D’autres ont reconnu que la bordure se composait de feuilles de différents arbres, ce qui peut dépendre des localités. Les œufs, au nombre de cinq ou six, en forme d’ovale régulier, sont légèrement pointus et d’un blanc pur. Leur longueur varie en général de 11/12es de pouce à un pouce 1/12e ; leur largeur se mesure par 9/12es. — Ils paraissent un peu plus petits que ceux de la grive des vignes. »

Le genre Cinclus peut être considéré comme placé sur la limite des deux familles des turdidés et des myrmothéridés[4], bien qu’au fond plus étroitement allié à la grive qu’à la brève, mais d’un autre côté, par le chamæza[5], se rapprochant peut-être un peu davantage de cette dernière. Les organes digestifs du Cincle sont exactement les mêmes que ceux des grives et autres genres voisins ; pourtant ils ne rappellent en rien ceux des oiseaux piscivores, attendu que l’œsophage est étroit, et l’estomac un véritable gésier. Comme la nature l’a destiné à se nourrir d’insectes aquatiques et de mollusques qui adhèrent aux pierres sous l’eau, cet oiseau, dans son ensemble, est organisé pour y descendre à de petites profondeurs et s’y maintenir pendant une minute ou deux : en conséquence, il a les plumes serrées, médiocrement longues, ainsi que la queue et les ailes, celles-ci, en outre, étant larges et puissantes. Son bec, que n’embarrassent ni poils ni barbules, est façonné pour pouvoir saisir de petits objets et les détacher des pierres. Par ses pieds faits comme ceux des grives, mais proportionnellement plus forts, il établit le passage entre les oiseaux de terre à bec mince, et les palmipèdes, de même que le roi-pêcheur semble les unir aux oiseaux plongeurs du même ordre.

La seule observation propre aux mœurs du Cincle d’Amérique que j’aie à vous présenter est la suivante, et je la dois à l’obligeance du docteur Townsend : Cet oiseau, dit-il, fréquente les clairs ruisseaux qui descendent des montagnes, au voisinage de la rivière Colombie. Quand je l’aperçus, il nageait au milieu des rapides, tantôt effleurait en volant la surface de l’eau, s’y plongeait bientôt et ne reparaissait qu’au bout d’un temps assez long ; quelquefois il se posait sur la rive, où il se donnait toutes sortes de mouvements saccadés, et relevait brusquement la queue, comme le troglodyte. Je ne l’entendis pas moduler une seule note. Quand je l’ouvris, je trouvai dans son estomac des restes frais de limaces aquatiques ; je ne l’avais jamais vu s’abattre préalablement sur l’eau, mais il s’y plongeait tout en volant.





  1. Rivière des possessions anglaises, dans le nord de l’Amérique septentrionale.
  2. Rivière du comté de Selkirk, qui se jette dans la Tweed et est célèbre par les sites pittoresques qu’elle offre dans son cours.
  3. Comté d’Aberdeen.
  4. Les Grives et les Fourmiliers.
  5. Genre de Passereaux de l’Amérique du Sud.