Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le Grèbe cornu

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LE GRÈBE CORNU.


C’est au commencement d’octobre, après la saison des œufs, que ces Grèbes font leur première apparition sur les eaux de nos États de l’ouest, telles que celles de l’Ohio, du Mississipi et de leurs nombreux tributaires. Je les ai souvent vus arriver, à cette époque, volant haut dans les airs et suivant le cours des fleuves. L’idée communément reçue que ces oiseaux n’accomplissent leurs migrations que par eau, est on ne peut plus absurde. J’ai déjà fait quelques remarques à ce sujet ; mais comme on n’en peut trop dire, quand il s’agit de combattre une erreur qui tend à s’accréditer, je répète ici que j’ai vu des troupes de Grèbes passant, au temps de leurs migrations, très haut en l’air, et avec une grande rapidité, sans pour cela paraître plus gênés que beaucoup d’oiseaux en apparence mieux doués pour le vol.

Un soir, le 14 octobre 1820, je me laissais aller paisiblement au cours de l’Ohio ; le temps était très calme, et je fus surpris d’entendre au-dessus de ma tête, comme un sifflement d’ailes semblable au bruit que fait un faucon lorsqu’il fond sur sa proie. Je levai les yeux et vis une troupe de Grèbes, trente environ, qui glissaient vers les eaux, comme pour s’y poser, à un quart de mille de moi. Déjà ils n’étaient plus qu’à quelques pieds de la surface, lorsque, se renlevant tout à coup, ils continuèrent leur route et disparurent. Mais peu de temps après ils revinrent, passèrent à quarante ou cinquante mètres de moi, en décrivant un cercle, et finirent par s’abattre pêle-mêle. Je les vis bientôt tout occupés à se baigner et faire leur toilette, selon l’habitude des canards, des cormorans et autres oiseaux aquatiques. Je me mis à ramer autour d’eux ; à peine firent-ils attention à moi, et je pus m’en approcher à mon aise. Quand je les jugeai en nombre suffisant et qu’ils me parurent bien serrés l’un contre l’autre, je tirai et en tuai quatre. Le reste s’enfuit, d’abord en nageant ; mais bientôt ils prirent leur essor et s’envolèrent en petit corps très compacte, dans la direction du courant, et ne semblant pas décidés à se reposer de sitôt. Je ramassai les morts : il y en avait quatre, comme je l’ai dit, trois jeunes et un adulte, dont le plumage d’hiver commençait à paraître, et tous de l’espèce du Grèbe cornu. Je remarque ici qu’en général les Grèbes ne muent pas aussitôt que la plupart des autres oiseaux, après qu’ils ont eu des petits. Ainsi, lorsque le Grèbe à crête part en septembre pour le sud, sa tête est encore ornée de la plupart des plumes qui lui composent cette parure pendant le printemps et l’été.

En automne et en hiver, les Grèbes cornus abondent sur les grandes rivières ou les baies de nos États du sud ; mais ils sont rares le long des côtes, dans les districts de l’est et du centre. Sur les rivières, aux environs de Charleston, et de là jusqu’aux embouchures du Mississipi, on les rencontre, à ces mêmes époques, en quantités considérables, quoique jamais par troupes de plus de quatre à sept individus. Ils recherchent particulièrement les cours d’eau dont les bords sont couverts de grands joncs, de roseaux et autres plantes, et dans lesquels le flux de la marée se fait sentir. Là ils vivent plus en sûreté et plus tranquilles que sur les étangs, où cependant ils arrivent en foule quand approche le temps de s’accoupler, c’est-à-dire vers les premiers jours de février. À ce moment, on croirait que ces oiseaux peuvent à peine voler, tant on les voit rarement faire usage de leurs ailes ; mais qu’ils soient poursuivis et qu’il souffle une bonne brise, alors ils s’enlèvent très facilement de dessus l’eau, et volent à des centaines de mètres, sans paraître fatigués. En décembre et janvier, je n’en ai jamais vu qui eussent gardé la moindre trace de crête ; tandis qu’en mars, lors de leur retour vers le Nord, les longues plumes commencent à leur repousser sur la tête. Il faut, je crois, quinze jours ou trois semaines, pour que ces touffes aient acquis leur entier développement ; et ce changement s’accomplit plus tôt chez les vieux que chez les jeunes, dont quelques-uns quittent le Sud portant encore leur livrée d’hiver.

Sur terre, le Grèbe cornu ne fait pas meilleure contenance que le Grèbe de la Caroline, car, de même que ce dernier, il est obligé de s’y tenir presque droit, appuyé sur le derrière, les tarses et les doigts étendus latéralement. Il plonge en un clin d’œil, et une fois qu’il a connu les effets du fusil, on n’a plus guère chance de l’approcher. Souvent au seul bruit de la détonation les vieux disparaissent sous l’eau, bien qu’étant déjà hors de toute atteinte. Les jeunes, pour la première fois, s’y laissent prendre plus aisément ; mais le moyen le plus sûr de s’en procurer, c’est de se servir de filets de pêcheur, dans les mailles desquels ils s’embarrassent.

Sauf une espèce de faucon tenant de près au circus cyaneus[1], je ne connais pas d’oiseau qui ait les yeux de la couleur de ceux du Grèbe cornu. L’iris est extérieurement d’un rouge vif, avec un cercle intérieur blanc, ce qui lui donne un air tout à fait singulier. Chez aucun de nos plongeons et de nos grèbes, je n’ai trouvé rien de pareil. Le Grèbe cornu ne semble pas voir mieux pour cela, ni être plus diurne que les autres ; on ne peut pas dire qu’il se nourrisse d’objets que leur petitesse rendrait plus difficiles à découvrir, puisque dans l’estomac des Grèbes de la plus grande espèce j’ai trouvé d’aussi menues graines que dans celui de ce dernier. La raison de cette étrange coloration de l’iris reste donc pour moi un mystère.

La plupart de ces oiseaux se retirent, pour nicher, très haut dans le Nord ; cependant il en demeure quelques-uns, toute l’année, dans les limites des États-Unis ; et alors ils élèvent leurs petits sur le bord des étangs, spécialement dans les parties septentrionales de l’État de l’Ohio, au voisinage du lac Érié. Deux nids que je trouvai avaient été placés à quatre mètres de l’eau, au sommet d’une touffe de grandes herbes sèches et foulées ; ils étaient composés de ces mêmes herbes grossièrement entre-croisées jusqu’à une hauteur d’environ sept pouces. Le diamètre, à la base, pouvait être au moins d’un pied ; l’intérieur, de quatre pouces seulement, était mieux fini et rembourré de plantes plus délicates, dont on voyait en outre, sur les bords, une certaine quantité que l’oiseau, sans doute, y avait laissées en réserve pour en recouvrir ses œufs quand il était obligé de les quitter. Je comptai, dans l’un de ces nids, cinq œufs, sept dans l’autre ; tous renfermaient des petits bien développés (on était au 29 juillet), et mesuraient en longueur un pouce trois quarts, sur un pouce deux huitièmes et demi de large. La coquille, lisse et d’un blanc jaunâtre uniforme, ne présentait ni points ni taches d’aucune sorte. Les nids pouvaient être à cinquante mètres l’un de l’autre, et sur le bord sud-ouest de l’étang. Je note exactement tous ces détails, à cause de la proche parenté de cet oiseau avec le Grèbe à oreilles de Latham, et parce qu’en n’y faisant pas attention, on pourrait les confondre l’un avec l’autre, ainsi que leurs œufs, qui sont précisément de la même longueur ; mais j’observe que ceux du Grèbe à oreilles sont d’un bon huitième de pouce moins larges, ce qui leur donne une forme plus allongée. J’ai constaté la même différence entre les œufs de ces deux espèces en Europe. Je ne suis pas certain si le mâle et la femelle couvent à tour de rôle ; néanmoins, comme j’en vis deux couples sur l’étang, je serais porté à le croire. Les nids n’étaient point attachés aux joncs qui les entouraient, et ne me paraissaient nullement faits pour pouvoir flotter, en cas de besoin, ainsi que l’ont prétendu divers auteurs.

Je n’ai pu voir encore de ces Grèbes tout petits : mais d’après ce que je connais des autres espèces, j’affirmerais presque que ce que l’on raconte de l’habitude où seraient les parents de les emporter sur leur dos ou sous leurs ailes, pour les soustraire au danger, n’est qu’une fable. En pareil cas, les Grèbes ont coutume de plonger ou de s’envoler tous à la fois, et je ne vois pas alors comment les vieux et les jeunes s’y prendraient pour se tenir ainsi attachés l’un à l’autre.

Dans l’estomac de presque tous ceux que j’ai ouverts, j’ai remarqué une quantité considérable de matières comme des poils roulés en pelotes, semblables à celles qu’on trouve dans les hiboux. Je ne sais s’ils les dégorgent, mais certainement elles ne passeraient pas au travers des intestins. À moins qu’on ne tienne ces oiseaux dans une volière pour les y étudier, c’est un point qu’on ne peut guère espérer d’éclaircir. Sur la mer, leur nourriture consiste en crevettes, petits poissons et crustacés ; dans les eaux douces, ils savent attraper insectes, sangsues, grenouillettes et lézards aquatiques. Ils mangent aussi des graines d’herbes, et dans un seul estomac j’en ai recueilli assez pour remplir la coquille d’un de leurs œufs. Quant à leur vol, il se compose de battements d’ailes réguliers et courts, exécutés avec une grande rapidité.





  1. L’oiseau Saint-Martin.