Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le Pluvier doré

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LE PLUVIER DORÉ.


Le Pluvier doré passe l’automne, l’hiver et une partie du printemps dans les États-Unis. Il se montre par troupes considérables, soit le long de nos côtes, soit dans l’intérieur, et même souvent sur les terrains les plus élevés. Cependant le plus grand nombre s’avance, dans les hivers rigoureux, jusqu’au delà des limites de nos États méridionaux ; et, dans cette espèce, les migrations partielles sont surtout influencées par l’état de la saison. Du milieu d’avril au commencement de mai, ces oiseaux sont plus abondants sur les côtes maritimes des districts du centre et de l’est ; tandis qu’en automne ils fréquentent l’intérieur, et plus spécialement les prairies de l’Ouest. Dans les premiers jours de mai, ils se réunissent en troupes immenses, et commencent leurs migrations vers les contrées septentrionales où l’on dit qu’ils vont nicher.

Les détails que donne Wilson sur cette espèce se rapportent en partie au Pluvier à tête de bœuf (Charadrius helveticus) ; et même, dans la seconde édition de ses œuvres, l’éditeur a rejeté le Pluvier doré, comme n’appartenant pas à l’Amérique, bien qu’il eût pu en voir très souvent sur les marchés de Philadelphie. Le prince Bonaparte a fait justice de cette erreur dans ses remarquables Observations sur la nomenclature de l’Ornithologie de Wilson. M. Selby, en parlant du Pluvier doré, dit que, dans son opinion, l’oiseau qu’on désigne sous ce nom en Amérique diffère de celui d’Europe. Pour moi qui les ai vus et examinés sur les deux continents, j’ai reconnu que leurs mœurs, le son de leur voix, leur manière d’être, en un mot toute leur apparence, étaient exactement semblables.

Ce Pluvier marche légèrement sur le sol ; souvent, quand on l’observe, il s’éloigne de quelques pas en courant, puis s’arrête tout court, fait deux ou trois inclinaisons de tête en se secouant tout le corps, et lorsqu’il croit qu’on ne le voit plus, se foule et demeure ainsi caché jusqu’à ce que le danger soit passé. Quand vient pour ces oiseaux le moment de quitter le Nord, et pendant qu’ils se tiennent sur les sables ou les bancs de vase au bord de la mer, ils lèvent fréquemment les ailes, comme pour leur faire prendre l’air quelques instants. En cherchant leur nourriture, ils se dirigent en droite ligne, regardent souvent en bas et de côté, et chemin faisant, ramassent ce qu’ils trouvent en se courbant par un mouvement particulier. On les voit aussi fouler avec leurs pieds la terre humide, pour en faire sortir les vers. En automne, ils se retirent sur les terrains les plus élevés, où ils savent qu’abondent les baies, les insectes et les sauterelles.

Lorsqu’il doit voyager loin, le Pluvier doré vole à une hauteur de trente à soixante pieds, d’une manière régulière et avec une grande rapidité. Si la troupe est nombreuse, elle se forme sur un front étendu et se pousse en avant par des battements d’ailes bien réglés, chaque individu émettant une note assez douce et qu’il répète par intervalles. Avant de se poser, ils font diverses évolutions ; tantôt descendent en effleurant le sol, tantôt décrivent une courbe ou s’élancent de côté ; d’autres fois resserrent, puis étendent leurs rangs ; et à la fin, au moment même où ils semblaient près de s’abattre, le chasseur, impatienté de les attendre, les voit subitement prendre l’essor et lui échapper. Quand ils se posent à portée, le meilleur moment pour les tirer est celui où ils touchent la terre, car alors ils ne présentent qu’une masse compacte et se dispersent l’instant d’après. J’en ai souvent remarqué qui, en passant d’un endroit à l’autre, rompaient soudain leur élan comme pour regarder les objets au-dessous d’eux, ainsi que le font les courlis.

Le 16 mars 1821, étant à la Nouvelle-Orléans, je fus invité, par quelques chasseurs français, à une partie dans les environs du lac Saint-Jean : c’était pour assister au passage des Pluviers, qui par myriades venaient du nord et continuaient leurs migrations vers le sud. Dès le matin, à la première apparition de ces oiseaux, des compagnies de vingt à cinquante chasseurs s’étaient postées dans les différents lieux où ils savaient par expérience qu’ils devaient passer ; placés à égale distance les uns des autres, ils attendaient assis par terre. Quand une troupe approchait, chaque individu se mettait à siffler en imitant leur cri d’appel ; à ce signal, les Pluviers descendaient et commençaient à tournoyer en défilant devant les chasseurs, qui tous, à tour de rôle, leur envoyaient leur coup de fusil, avec tant de succès, que j’ai vu de ces troupes, composées de cent oiseaux et plus, qui se trouvaient ainsi réduites à un misérable reste de cinq ou six individus. Pendant que les chasseurs rechargeaient les armes, les chiens rapportaient le gibier. Le jeu continua de cette manière toute la journée, et au coucher du soleil, quand je quittai ces destructeurs, ils paraissaient tout aussi acharnés à la besogne que lors de mon arrivée. Un seul individu, tout près de l’endroit où j’étais moi-même, en tua, pour sa part, soixante-trois douzaines. En évaluant le nombre des chasseurs à deux cents, et supposé que chacun en eût tué vingt douzaines, c’étaient quarante-huit mille Pluviers dorés qui avaient été abattus dans cette journée.

Je demandai si leur passage avait lieu fréquemment, et l’on me répondit que, six ans auparavant, on les avait vus arriver en aussi grand nombre, immédiatement après deux ou trois jours d’une chaleur excessive, poussés qu’ils étaient par une brise du nord-est. Parmi cette multitude d’oiseaux, quelques-uns seulement étaient gras, la plupart de ceux que j’examinai me parurent très maigres ; à peine si je leur trouvai quelques aliments dans l’estomac, et les œufs dans l’ovaire des femelles n’étaient nullement développés.

J’ai eu de nouveau recours à l’obligeance de mon ami W. Macgillivray, pour obtenir des renseignements sur leurs mœurs, et je ne puis mieux faire que de transcrire ici ceux qu’il m’a donnés.

« Le Pluvier doré est un oiseau très commun dans presque toutes les parties de l’Écosse, spécialement dans les Highlands du nord et aux Hébrides. Quand le temps commence à s’adoucir, vers la fin du printemps on les voit, le long des rivages ou sur les champs à proximité, voler à une grande hauteur et en troupes peu serrées qui tantôt se massent en rangs profonds, tantôt présentent des lignes anguleuses et irrégulières. Ils avancent d’un mouvement paisible et réglé, faisant entendre, à de courts intervalles, leurs notes douces et plaintives ; parfois poussant un cri singulier qui ressemble aux syllabes courlie-wee. Ces oiseaux alors abandonnent leurs retraites de l’hiver, et retournent aux marécages de l’intérieur, sur lesquels ils se dispersent par couples. Au commencement du printemps, si vous traversez un de ces marais à l’aspect sinistre, vous êtes presque sûr d’entendre la voix gémissante du Pluvier, qu’accompagne souvent le faible cheep-cheep de la bécassine ou le cri perçant du courlis. Avancez encore un peu : devant vous, sur ce tertre couvert de mousse, vient de se poser un mâle revêtu de sa belle livrée d’été, noir et vert ; vous pouvez, si cela vous convient, en approcher à moins de dix pas ; et dans certaines localités il ne serait pas difficile à un seul chasseur d’en tuer, en cette saison, plusieurs douzaines par jour. Après que l’incubation a commencé, les femelles se tiennent à leur poste et ne se montrent plus guère. Je ne sais si les mâles les assistent ou non dans leur tâche pénible, mais toujours est-il qu’ils ne les abandonnent pas. Le nid a tout simplement l’apparence d’un petit enfoncement dans une touffée de mousse ou dans une place sèche sur la lande ; quelques brins d’herbe flétris en tapissent négligemment le fond. Les œufs, ne dépassant jamais le nombre de quatre, se trouvent, comme c’est l’habitude dans cette famille, ramassés ensemble par le petit bout. Ils sont beaucoup plus gros et plus pointus que ceux du vanneau, leur longueur étant d’environ deux pouces un huitième, sur une largeur d’un pouce et demi. La coquille, mince et lisse, est d’un jaune grisâtre, irrégulièrement brouillée et pointillée de brun foncé, avec quelques légères taches pourpres, plus marquées vers le gros bout. Les jeunes quittent le nid immédiatement après avoir brisé la coquille, et commencent à se cacher en se foulant à plat sur la terre. À ce moment, la femelle témoigne la plus vive inquiétude pour leur sûreté : s’il en est besoin, elle feindra d’être boiteuse, pour attirer l’ennemi à sa suite ; plusieurs fois je l’ai vue, cette tendre mère, s’envoler à une distance considérable, puis, se posant dans un endroit bien découvert, se traîner par terre comme si elle eût été prête à mourir, et battre péniblement des ailes pour faire croire qu’elle les avait cassées. Les œufs sont excellents, et la chair des jeunes n’est pas moins délicate quand ils commencent à prendre leurs plumes.

» Dès que leurs petits sont en état de voler, les Pluviers se réunissent de nouveau par troupes, mais restent sur les marais jusqu’au commencement de l’hiver. Ce n’est qu’alors qu’ils gagnent les champs ; et quand la saison est trop rigoureuse, ils se retirent sur les terrains bas, près des bords de la mer. Pendant les longues gelées ils cherchent leur nourriture sur les sables et les rivages rocailleux, à la marée descendante ; et en général, tant que dure la mauvaise saison, ils ne s’éloignent guère de la mer.

» Quand une troupe s’abat sur un champ, les divers individus se dispersent et courent chacun de leur côté avec une grande activité, en récoltant ce qui se trouve. Il y en a de si peu farouches, qu’on peut s’en approcher à quinze mètres ; et souvent j’ai fait plusieurs fois le tour d’une de ces troupes éparpillées, pour les ramener ensemble avant de tirer. Dans les temps de vent, ils se foulent à ras de terre, et j’ai lieu de penser que d’ordinaire ils gardent cette position durant la nuit. Sur les Hébrides, j’ai été maintes fois à la chasse de ces oiseaux au clair de lune ; et je ne les trouvais pas moins occupés et moins actifs que dans le jour ; ce qui, je crois, est aussi le cas pour les bécassines. Mais rarement faisais-je capture, attendu la difficulté de bien apprécier la distance dans les ténèbres. Le nombre des Pluviers qui fréquentent, en cette saison, les pâturages sablonneux et les Hébrides sporades[1] est véritablement étonnant.

» Le Pluvier doré entre parfois à gué dans l’eau, pour chercher sa nourriture ; cependant il préfère de beaucoup les terrains secs, et sous ce rapport il diffère essentiellement des chevaliers et des barges. Il aime à sonder les sables humides ; et dans l’été, sur les marécages et les prairies, on trouve les résidus de la fiente de vache fréquemment perforés par son bec. La chair de cet oiseau est délicieuse et, dans mon opinion, ne le cède guère à celle de la bécasse. »





  1. Outer Hebrides. C’est l’archipel qui comprend les îles éparses et les plus éloignées de la côte d’Écosse.