Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le corbeau

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LE CORBEAU.


Laissant aux compilateurs la tâche ingrate de répéter cette masse de fables et d’insipides inventions qui ont été accumulées, par la suite des âges, sur le compte de telles ou telles espèces d’oiseaux remarquables, je vais m’occuper de mettre en ordre les matériaux que j’ai rassemblés durant des années de pénibles, mais délicieuses observations, et poursuivre mes essais sur l’histoire et les mœurs des citoyens emplumés de nos bois et de nos plaines d’Amérique.

En traitant des oiseaux représentés dans le second volume de mon atlas, comme je l’ai déjà fait pour ceux du premier, j’entends me renfermer dans les particularités que j’ai pu recueillir pendant le cours d’une vie principalement consacrée à étudier les oiseaux de ma terre natale, alors que tant d’occasions m’étaient offertes de les contempler et de voir avec admiration se manifester en eux les perfections glorieuses de leur tout-puissant Créateur.

C’est parmi les hautes herbes des vastes prairies de l’Ouest, dans les forêts solennelles du Nord, aux sommets des montagnes méditerranéennes, sur les rivages de l’Océan infini, au sein des lacs spacieux et des rivières magnifiques ; c’est là que j’ai cherché, pour découvrir les choses cachées depuis la création, ou que n’a contemplées encore que l’œil du misérable Indien, unique habitant, à remonter aux plus hauts âges, de ces splendides et mélancoliques solitudes. Où est l’étranger, je dis celui qui n’a pas vu ma chère patrie, qui puisse se former une juste idée de l’étendue de ses forêts, aux premiers jours ; de la majesté de ces arbres superbes que, pendant des siècles, a fait ondoyer la brise, et qui ont résisté au choc de la tempête ; des larges baies de nos côtes de l’Atlantique, remplies par mille cours d’eau différant de grandeur, comme diffèrent les étoiles au milieu de la pure immensité du firmament ; du contraste si frappant de nos plaines de l’Ouest et de nos rivages sablonneux du Sud entrecoupés de marais couverts de roseaux, avec les rochers escarpés qui protégent nos côtes de l’est ; des rapides courants du golfe du Mexique, et du flot bruyant de la marée dans la baie de Fundy ; de nos lacs océaniens, de nos puissantes rivières, de nos cataractes tonnantes, de nos colossales montagnes élevant leurs têtes blanches de neige au sein des paisibles régions d’un air limpide et glacé. Oh ! que ne puis-je vous esquisser ici les beautés si variées de ma terre chérie !… Mais ne voulant point, n’ayant jamais voulu me lancer dans des descriptions d’objets au-dessus de ma portée, du moins laissez-moi vous dire tout ce que je sais de ceux que j’ai admirés dans ma jeunesse ; que j’ai étudiés, étant homme, et pour l’acquisition desquels j’ai bravé les chaleurs énervantes du Sud, les froids engourdissants du Nord ; pénétré dans l’inextricable marais de roseaux ; foulé le sentier douteux de la forêt silencieuse, pagayé avec mon frêle canot sur les criques des rivages bourbeux, et fait glisser ma barque galante sur les vagues gonflées de l’Océan.

Maintenant donc, cher lecteur, je vais reprendre mes descriptions et faire un pas de plus vers l’accomplissement de cette tâche qui, soit dit avec une juste modestie, semble m’avoir été imposée par Celui qui m’a appelé à l’existence. On peut dire qu’aux États-Unis, le corbeau est jusqu’à un certain point un oiseau émigrant, puisqu’on en voit qui descendent aux régions extrêmes du sud, durant les grands froids de l’hiver, et qui ensuite, à la première apparition d’une saison plus douce, regagnent les cantons du milieu, de l’ouest et du nord. Quelques-uns sont reconnus pour nicher dans les parties montagneuses de la Caroline du Sud ; mais ces exemples sont rares et dus uniquement à la sécurité qu’ils y trouvent pour élever leurs petits, parmi des précipices inaccessibles. Leurs lieux habituels de retraite sont les montagnes, les bancs abrupts des rivières, les bords des lacs hérissés de rochers, les sommets escarpés des îles désertes ou peu peuplées. C’est là qu’il faut guetter et observer ces oiseaux, si l’on veut connaître leurs mœurs et leur vrai naturel manifesté, cette fois, dans toute sa liberté, loin de la crainte de leur ennemi le plus dangereux, le roi de la création.

Au milieu d’une atmosphère claire et raréfiée, le corbeau déploie ses ailes lustrées et sa queue ; à mesure qu’il gagne en avant, chaque coup de rame audacieux qu’il donne l’emporte de plus en plus haut ; comme s’il savait que, plus il s’approche du soleil, plus reluisantes deviennent les teintes de son plumage. Il n’a qu’un souci : c’est de convaincre sa compagne de la constance et de la ferveur de son amour ; et le voilà qui glisse légèrement au-dessous d’elle, qui flotte dans l’air liquide ou qui navigue à ses côtés. Que je voudrais pouvoir, ô lecteur, vous rendre cette variété d’inflexions musicales au moyen desquelles ils s’entretiennent tous deux, durant leurs tendres voyages ; ces sons, je n’en doute pas, expriment la pureté de leur attachement conjugal confirmé et rendu plus fort par de longues années d’un bonheur goûté dans la société l’un de l’autre. C’est ainsi qu’ils se rappellent le doux souvenir des jours de leur jeunesse ; qu’ils se racontent les événements de leur vie ; qu’ils dépeignent tant de plaisirs partagés, et que peut-être ils terminent par une humble prière à l’Auteur de leur être, pour qu’il daigne les leur continuer encore.

Maintenant ont cessé leurs cris de reconnaissance et de joie. Voyez : le couple fortuné glisse vers la terre en lignes spirales. Ils descendent sur la crête la plus escarpée de quelque rocher si haut, qu’on peut à peine les distinguer d’en bas. Ils se touchent ; leurs becs se rencontrent, et ils échangent d’aussi tendres caresses que les amoureuses tourterelles. Bien loin, au-dessous d’eux, vagues sur vagues roulent et bondissent en écumant contre les flancs inébranlables de la sourcilleuse tour dont l’aspect formidable plaît au sombre couple qui, depuis des années, a fait de ces lieux le berceau des chers et précieux fruits de son mutuel amour. À moitié chemin entre eux et les ondes bouillonnantes, un léger rebord du roc en s’inclinant cache leur aire. C’est là maintenant qu’ils se dirigent pour voir quels dommages ont pu y causer les assauts de la tempête pendant l’hiver. Puis ils volent aux forêts lointaines d’où ils rapportent les matériaux qui doivent en réparer les brèches : ou bien, sur la plaine, ils ramassent le poil et la laine des quadrupèdes, et, vers la baie sablonneuse, font leur butin des herbes sauvages. Peu à peu le nid s’élargit et reprend forme ; et quand tout y est rendu propre et convenable, la femelle dépose ses œufs et commence à couver ; pendant que son mâle, courageux et plein de zèle, la protége, la nourrit et par moments vient prendre sa place.

À l’entour d’eux, tout est silence ; on n’entend que le rauque murmure des vagues, ou le sifflement de l’aile des oiseaux de mer qui passent en gagnant les régions du nord. Enfin les jeunes crèvent la coquille, et les parents sans repos, s’étant félicités l’un l’autre du joyeux événement, dégorgent de la nourriture à moitié préparée qu’ils déposent dans leur bec encore trop tendre. Vienne alors le plus audacieux aventurier des airs ! il est attaqué avec furie et bientôt repoussé ! Tandis que croissent les petits, ils savent bien qu’il leur faut rester tranquilles et silencieux : un seul faux mouvement pourrait les précipiter dans l’abîme ; le moindre cri, pendant l’absence de leurs parents, risquerait d’attirer sur eux les serres impitoyables du faucon pèlerin ou du gerfaut. Les vieux eux-mêmes semblent redoubler de soin, de vigilance et d’activité, variant leur route pour regagner leur domicile, et souvent y rentrant tout à fait à l’improviste. — Mais voilà les jeunes devenus capables de se tenir sur le bord du nid ; ils essayent leurs ailes, et enfin prennent courage pour voleter à quelque logement plus commode et peu éloigné. Déjà ils sont assez forts pour suivre leurs parents au large ; ils vont chercher la nourriture dans leur compagnie et dans celle des autres, jusqu’au temps de la nichée, où ils s’accouplent à leur tour et se dispersent.

Malgré toutes les précautions du corbeau, son nid est envahi partout où on le trouve ; on oublie qu’il n’est d’aucun usage, et l’on ne se souvient que de ses méfaits que l’imagination grossit ; et lui-même, en quelque lieu qu’il se présente, on le tue, parce que, de temps immémorial, l’ignorance, les préjugés et l’amour de la destruction ont travaillé l’esprit de l’homme à son détriment. Les hommes exposent leur vie pour atteindre son nid ; ils y emploient cordes et câbles, sans avoir pourtant contre lui d’autre grief que la mort de quelques brebis ou d’un agneau de leurs nombreux troupeaux. D’autres, disent-ils, détruisent les corbeaux, parce qu’ils sont noirs ; d’autres, parce que leur croassement est désagréable et de mauvais augure, et malheur surtout aux pauvres petits qui sont emportés à la maison, pour devenir les souffre-douleurs de quelque enfant cruel ! Quant à moi, j’admire le corbeau, parce que je vois en lui beaucoup de choses calculées pour exciter notre étonnement. J’avoue qu’il lui arrivera parfois de hâter la fin d’une brebis qui, d’elle-même, s’en allait périr, ou de détruire un agneau chétif ; il pourra manger les œufs des autres oiseaux, ou, par occasion, ravir quelques-uns de ceux que le fermier ne se fait pas faute d’appeler les siens ; même, de jeunes poulets seront quelquefois de délicieux morceaux pour lui et sa progéniture ; mais aussi combien de brebis, d’agneaux et de volailles lui sont redevables de leur salut ! Les plus intelligents de nos fermiers savent très bien que le corbeau détruit un nombre prodigieux d’insectes, de larves et de vers ; qu’il tue souris, taupes et rats, en quelque lieu qu’il les rencontre ; qu’il prend la belette, la jeune sarigue et la moufette ; qu’avec la persévérance d’un chat, il guette la tanière des renards dont il perce et enlève les petits ; nos fermiers savent aussi parfaitement qu’il les avertit de la présence du loup rôdant autour de leurs vergers, et qu’il n’entre jamais dans leurs champs de blé, sans qu’eux-mêmes ils en profitent. Oui, cher lecteur, le fermier connaît très bien tout cela ; mais ce qu’il connaît aussi, c’est sa propre force. Essayez de tous les moyens ; adressez-vous à son intérêt ou à sa pitié… L’oiseau est un corbeau ! et comme La Fontaine le dit avec tant de vérité et d’à-propos :


« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »

Le vol du corbeau est puissant, égal, et par moments bien soutenu ; quand le ciel est calme et beau, il monte à d’immenses hauteurs où il plane plusieurs heures de suite, et bien qu’on ne puisse pas le dire léger, il s’élance cependant avec assez de vigueur pour pouvoir lutter avec différentes espèces de faucons et même avec des aigles, lorsqu’ils l’attaquent. Il manœuvre de façon à diriger sa course au milieu des plus épais brouillards du nord, et il est de force à traverser d’immenses étendues de terre et d’eau sans se reposer.

Le corbeau est omnivore ; sa nourriture consiste en petits animaux de toute espèce : œufs, poissons morts, charognes, crustacés, insectes, vers, noix, différentes sortes de baies et de fruits. Je ne l’ai jamais vu s’attaquer à de gros animaux vivants, comme ont coutume de le faire le vautour noir et le catharte aura ; mais je sais qu’il suit les chasseurs sans chien pour se repaître des parties du gibier qu’on rejette, et qu’il emporte le poisson salé, quand on le met rafraîchir à la fontaine. Quelquefois il s’élève en l’air, tenant un crustacé qu’il laisse retomber exprès pour le briser sur quelque rocher. Sa vue est excessivement perçante, mais son odorat, si tant est qu’il possède ce sens, est faible ; sous ce rapport, il offre une grande ressemblance avec nos vautours.

La saison de couver pour ces oiseaux varie, suivant la latitude, du commencement de janvier à celui de juin ; la durée de l’incubation est de dix-neuf ou vingt jours. Ils ne font qu’une nichée par an, à moins qu’on n’enlève les œufs ou qu’on ne détruise les petits. Les jeunes restent dans le nid plusieurs semaines, avant de pouvoir voler. C’est toujours au même nid que les vieux reviennent d’année en année, et s’il arrive que l’un d’eux périsse, l’autre prend un nouveau compagnon pour habiter avec lui la même demeure. Il y a plus : après que les petits sont éclos, si l’un des parents est tué, d’ordinaire le survivant s’y prend de manière à trouver soit mâle, soit femelle, pour lui aider à les nourrir.

Le corbeau peut être considéré comme un oiseau qui aime à vivre en société, puisque après la saison des œufs, il s’en rassemble des troupes de quarante, cinquante et plus, comme j’en ai vu sur la côte du Labrador et sur le Missouri. Quand il est apprivoisé et traité avec bonté, il s’attache à son maître, et le suit avec toute la familiarité d’un fidèle ami. Il est capable d’imiter la voix humaine, à ce point que certains individus ont appris à prononcer quelques paroles, et très distinctement.

Sur la terre, le corbeau s’avance d’un air imposant ; ses mouvements annoncent une sorte de réflexion et d’importance qui va presque jusqu’à la gravité. En marchant, il donne fréquemment de petits coups d’ailes comme pour se maintenir les muscles en action. Je ne sache pas en avoir jamais vu dont l’habitude fût de percher dans les bois, bien qu’ils se posent volontiers sur les arbres, pour y chercher des noix et d’autres fruits. Mais où ils aiment à passer la nuit, c’est sur les rochers escarpés, dans des lieux à l’abri des vents du nord. Doués, selon toute apparence, de la faculté de pressentir la saison qui s’approche, ils quittent, aux premières annonces de l’hiver, les hauts lieux, sombres et sauvages retraites où ils nichaient, pour gagner les basses terres, et c’est alors qu’on les voit, au long des rivages de la mer, saisissant les mollusques et les petits crustacés, à mesure que la marée se retire.

Ils sont vigilants, industrieux, et quand la sûreté de leurs petits ou du nid est menacée, ils se montrent pleins de courage, et repoussent aigles et faucons, chaque fois qu’il leur arrive d’approcher ; mais pourtant, dans aucun cas, ils ne s’aventurent à attaquer l’homme. Il est même extrêmement difficile de venir à portée de fusil d’un vieux corbeau. Plus d’une fois, je me suis trouvé à quelques pas seulement d’un de ces oiseaux, pendant qu’il était sur ses œufs, m’en étant approché en rampant avec les plus grandes précautions, jusqu’à la crête d’un rocher qui surplombait son nid. Mais aussitôt qu’il m’avait aperçu, il partait avec toutes les apparences de la frayeur. — Ils sont tellement circonspects et si rusés, qu’on n’en attrape presque jamais au piége. Ils feront très bien le guet près de celui qu’on a tendu pour un renard, un loup, un ours, attendant que quelqu’un de ces animaux passe et s’y prenne, pour aller ensuite eux-mêmes manger l’appât !

J’ai déjà noté que quelques corbeaux vont, au sud, faire leur nid jusque dans les Carolines. Le lieu où ils se retirent, pour cet objet, est appelé la montagne de la Table et situé dans le district de Pendleton. L’extrait suivant des Vues de la Caroline du Sud, par Drayton, pourra nous en donner une idée :

« La montagne de la Table est la plus remarquable de toutes celles de cet État. Sa hauteur excède trois mille pieds, et à la vue simple, on peut, de son sommet, distinguer d’un seul coup d’œil une trentaine de fermes. Son flanc est un précipice abrupt, d’un roc solide, de trois cents pieds de profondeur et presque à pic. On l’appelle le Saut de l’amant. Pour ceux qui sont dans la vallée, il fait l’effet d’un mur immense se dressant vers le ciel, et la terreur qu’il inspire se trouve encore considérablement augmentée par la masse d’ossements blanchis qui gisent à sa base. Ce sont les restes des différents animaux qui se sont imprudemment aventurés trop près du bord. Souvent le faîte en est enveloppé de nuages[1]. Comme la pente du sol va en montant insensiblement, depuis les côtes de la mer jusqu’à cette extrémité occidentale de la Caroline, on peut estimer, en y ajoutant l’élévation même de la montagne, que son sommet se trouve à plus de quatre mille pieds au-dessus du niveau de l’Atlantique ; hauteur de laquelle, à l’aide des verres dont la science dispose actuellement, on peut voir les vaisseaux franchissant la barre de Charleston. Pendant l’hiver, des masses énormes de neige se détachent avec fracas des flancs de cette montagne, et leur chute s’entend à sept milles de là. Les parties les plus inaccessibles servent de refuge aux daims et aux ours, et les pigeons sauvages y perchent en si grand nombre, que quelquefois les branches des arbres se brisent sous leur poids. »




  1. Ainsi qu’il arrive au cap de Bonne-Espérance, sur la montagne qui porte le même nom.