Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Un bal à Terre-Neuve

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UN BAL À TERRE-NEUVE.


Nous revenions du Labrador, cette contrée d’un aspect si saisissant et si sauvage, et notre vaisseau le Ripley rangeait de près la côte nord de Terre-Neuve. L’air était doux, le ciel clair ; mes jeunes compagnons s’amusaient sur le pont au son de divers instruments, et moi je contemplais la scène pittoresque qui se déroulait le long de ces rivages hardis et souvent d’une magnifique grandeur. Des portions de ces terres reculées apparaissaient couvertes d’une végétation luxuriante et de beaucoup supérieure à celle des régions que nous venions de quitter ; dans quelques vallées, je crus même distinguer des arbres d’une hauteur moyenne. Le nombre des habitations croissait rapidement ; sur les vagues des baies que nous dépassions dansaient des flottilles de petits navires et de bateaux. Là se dressait un bord escarpé qui semblait être la section d’une grande montagne dont l’autre moitié s’était enfoncée et perdue dans les profondeurs de la mer, tandis qu’à sa base bouillonnait le flot, terreur du marinier. Ces énormes masses de roc brisé remplissaient mon âme d’une religieuse terreur ; je me demandais quelle puissance continuait à soutenir d’aussi gigantesques fragments, de tous côtés suspendus comme par enchantement, au-dessus de l’abîme, et attendant ainsi le moment d’écraser par leur chute l’équipage impie de quelque vaisseau de pirate ; plus loin, des montagnes aux croupes doucement arrondies élevaient leur tête vers le ciel, comme aspirant à monter encore pour s’épanouir au sein de sa pureté azurée ; et par moments, il me semblait que le bramement du renne parvenait jusqu’à mon oreille. On voyait d’épaisses nuées de courlis dirigeant leur vol vers le sud ; des milliers d’alouettes et d’oiseaux chanteurs fendaient les airs ; et je me disais, en les regardant : Que n’ai-je aussi des ailes pour m’envoler vers mon pays et ceux que j’aime !

Un matin, de bonne heure, notre vaisseau doubla le cap nord de la baie de Saint-Georges. Le vent était léger, et la vue de cette magnifique étendue d’eau qui pénétrait dans les terres jusqu’à une distance de dix-huit lieues sur une largeur de treize, réjouissait à bord tous les cœurs. Une longue rangée de rivages abrupts la bordait d’un côté, et leur sombre silhouette se prolongeant sur les flots ajoutait un nouveau charme à la beauté de la scène ; de l’autre, les tièdes rayons d’un soleil d’automne, glissant sur les eaux, blanchissaient les voiles des petites barques qui s’en allaient naviguant de çà et de là comme autant de mouettes au plumage d’argent. Qu’il nous était doux de revoir des troupeaux paissant au milieu des plaines cultivées, et le monde à ses travaux dans les champs ! C’en était assez pour nous consoler de toutes nos fatigues et des privations que nous avions souffertes ; et comme le Ripley gouvernait alors vers un port commode qui soudainement s’était ouvert devant nous, le nombre des vaisseaux que nous y apercevions à l’ancre et l’aspect d’un joli village augmentaient encore notre joie.

Bien que le soleil dans l’ouest touchât presque à l’horizon, lorsque nous jetâmes l’ancre, les voiles ne furent pas plutôt ferlées, que nous descendîmes tous à terre. Alors se produisit, parmi la foule, un vif sentiment de curiosité : ils semblaient inquiets de savoir qui nous étions, car à notre tournure et à celle de notre schooner, qui avait un certain air guerrier, on voyait bien que nous n’étions pas des pêcheurs. Comme nous portions nos armes d’habitude et notre accoutrement de chasse moitié indien, moitié civilisé, les premières personnes que nous rencontrâmes commençaient à manifester de forts soupçons ; ce qu’ayant remarqué, le capitaine fit un signe, et la bannière semée d’étoiles fut hissée soudain à notre grand mât et salua joyeusement les pavillons de France et d’Angleterre. Alors nous fûmes parfaitement accueillis ; l’on nous fournit abondance de provisions fraîches ; et nous, tout heureux de nous retrouver encore une fois sur la terre ferme, nous traversâmes le village pour aller nous promener aux environs. Mais la nuit tombait ; il nous fallut rentrer dans notre maison flottante, d’où nous eûmes au moins la satisfaction d’envoyer des aubades répétées aux paisibles habitants du village.

Dès l’aurore, j’étais sur le pont, admirant le spectacle d’activité et d’industrie que j’avais devant les yeux. Le port était déjà rempli de bateaux pêcheurs employés à prendre des maquereaux, dont nous fîmes provision. Des signes de culture s’observaient aux pentes des montagnes, qui par endroits se couvraient d’assez beaux arbres ; non loin coulait une rivière qui avait creusé son lit entre deux rangs de rochers escarpés, et de côté et d’autre des groupes d’Indiens s’occupaient à chercher des écrevisses de mer, des crabes et des anguilles que nous trouvâmes tous abondants et délicieux. Un canot chargé de viande de renne s’approcha de nous, conduit par deux vigoureux Indiens qui échangèrent leur cargaison contre différents objets de la nôtre. C’était un plaisir de les voir, eux et leurs familles, cuire à terre leurs écrevisses : ils les jetaient toutes vives dans un grand feu de bois, et aussitôt grillées, ils les dévoraient encore si chaudes qu’aucun de nous n’eût pu même y toucher. Quand elles furent convenablement refroidies, j’en goûtai et les trouvai beaucoup plus savoureuses que celles qu’on fait bouillir. — On nous représenta le pays comme abondant en gibier ; la température y était de 20 degrés[1] plus élevée que celle du Labrador ; et pourtant on me dit que, dans la baie, la glace se brisait rarement avant la mi-mai, et que peu de vaisseaux essayaient de gagner le Labrador avant le 10 juin, époque où commence la pêche de la morue.

Une après-midi, nous reçûmes la visite d’une députation que nous adressaient les habitants du village, pour inviter tout notre monde à un bal qui devait avoir lieu cette nuit même ; on nous priait de prendre avec nous nos instruments. À l’unanimité, l’invitation fut acceptée ; nous voyions bien qu’elle nous était faite de bon cœur ; et comme nous nous aperçûmes que les députés avaient un faible pour le vieux jamaïque, nous leur en versâmes, non moins cordialement, quelques rasades qui nous prouvèrent bientôt qu’il n’avait rien perdu de sa force pour avoir fait le voyage du Labrador. À dix heures, terme indiqué, nous débarquâmes. Des lanternes de papier nous éclairaient vers la salle de danse. L’un de nous avait sa flûte, un autre son violon, et moi, je portais dans ma poche un flageolet.

La salle n’était rien moins que le rez-de-chaussée d’une maison de pêcheur. Nous fûmes présentés à la ménagère, qui, de même que ses voisines, était une adepte dans l’art de la pêche. Elle nous accueillit par une révérence, non à la Taglioni, j’en conviens ; mais faite avec une modeste assurance qui, pour moi, me plaisait tout autant, que l’aérien et cérémonieux hommage de l’illustre sylphide. On peut dire que la brave dame avait été prise un peu au dépourvu, et tout à fait en négligé, de même que son appartement. Mais elle était remplie d’activité, d’excellentes intentions, et ne demandant qu’à faire les choses dans le bon style. D’une main, elle tenait un paquet de chandelles ; de l’autre, une torche flambante, et distribuant les premières à des intervalles convenables le long des murs, elle en approchait successivement la torche et les allumait ; ensuite, elle vida le contenu d’un large vaisseau de fer-blanc, en un certain nombre de verres que portait une sorte de plateau à thé reposant lui-même sur la seule table que possédât la pièce. La cheminée, noire et vaste, était ornée de pots à café, de cruches à lait, tasses, écuelles, couteaux, fourchettes, et de toute la batterie de cuisine nécessaire en si importante occasion. Une rangée de tabourets et de bancs de bois tout à fait primitifs avait été disposée autour de l’appartement, pour la réception des belles du village, dont quelques-unes faisaient maintenant leur entrée, dans tout l’épanouissement d’un embonpoint fleuri dû à l’action fortifiante d’un climat du Nord, et si magnifiquement décorées, qu’elles eussent éclipsé, de bien loin, la plus superbe reine des sauvages de l’Ouest. Leurs corsets semblaient prêt d’éclater, et leurs souliers m’avaient l’air d’être non moins étroits, tant étaient rebondies et pleines de suc ces robustes beautés des régions arctiques ! Autour de leur cou brillaient des colliers avec de gros grains entremêlés de tresses d’ébène ; et à voir leurs bras nus, on aurait pu concevoir, pour soi-même, quelques craintes ; mais heureusement leurs mains n’avaient d’autre occupation que d’arranger nœuds de rubans, bouquets de fleurs et flonflons de mousseline.

Ce fut alors que parut l’un des beaux qui revenait tout frais de la pêche : bien connu de toutes, et les connaissant toutes également, il sauta sans façon sur des planches mal jointes qui formaient, en dessus, une espèce de grenier ; puis, après avoir promptement changé ses nippes mouillées, contre un costume mieux approprié à la circonstance, il fit à son tour son entrée dans l’appartement où, se carrant, se dandinant, il salua les dames et leur présenta ses hommages sans plus de gêne, sinon avec autant d’élégance, que le cavalier le plus fashionable de Bond-street. Les autres arrivèrent à la file, en grande tenue, et l’on demanda la musique. Mon fils, en guise d’ouverture, joua « Salut, Colombie, heureuse terre » ; puis, la Marseillaise[2], et finit par le « God save the king ». Quant à moi, enfoncé dans un coin, à côté d’un vieux gentleman d’Europe, dont la conversation était instructive et amusante, je me contentai de rester simple spectateur, et de faire mes observations sur cette drôle de société.

Les danseurs se tenaient le pied en avant, chacun pourvu de sa danseuse. Un Canadien se mit de la partie en accompagnant mon fils sur son crémone ; et vive la joie ! La danse est certainement l’une des récréations les plus salutaires et les plus innocentes que l’on puisse imaginer. Dans mon temps, j’aimais bien mieux me donner ce plaisir que de me morfondre à guetter une truite ; et je me suis dit quelquefois que cet amusement, partagé avec une aimable personne du sexe, adoucissait mon naturel, de même qu’un pâle clair de lune embellit et tempère une nuit d’hiver. J’avais aussi à côté de moi une jeune miss, la fille unique de mon agréable voisin, qui goûta tellement mes observations à ce sujet, que la seconde contredanse la trouva toute prête à honorer l’humble plancher du savoir-faire et des grâces de son pied mignon.

À chaque pause des musiciens, l’hôtesse et son fils présentaient des rafraîchissements à la ronde ; et je ne revenais pas de ma surprise en voyant que les dames, femmes et filles, vous avalaient le rhum pur, à plein verre, ni plus ni moins que leurs amoureux et leurs maris. Mais peut-être aurais-je dû réfléchir que, dans les climats froids, une dose de spiritueux ne produit pas le même effet que sous de brûlantes latitudes, et que le raffinement n’avait point encore appris à ces puissantes et rustiques beautés à affecter une délicatesse qui n’était pas dans leur nature.

Il s’en allait tard ; ayant beaucoup à faire pour le lendemain, je quittai la compagnie et me dirigeai vers le rivage. Mes hommes étaient profondément endormis dans le bateau ; néanmoins en quelques minutes je fus à bord du Ripley. Mes jeunes amis ne revinrent qu’au matin ; et beaucoup de filles et de garçons de pêcheurs sautaient encore aux sons de la musique du Canadien, même après notre déjeuner.

Toutes les danseuses que j’avais vues à ce bal étaient certes parfaitement exemptes de mauvaise honte ; aussi fûmes-nous très étonnés, dans nos courses et nos pérégrinations à travers les prés et les champs du voisinage, d’en rencontrer plusieurs qui s’échappèrent en nous apercevant, comme des gazelles devant des chacals. L’une d’elles qui portait un seau sur sa tête, se hâta de le renverser et courut se cacher dans les bois ; une autre qui cherchait sa vache, remarquant que nous nous dirigions vers elle, se jeta à l’eau et traversa une petite anse où elle en avait par-dessus la ceinture ; après quoi elle s’enfuit vers sa maison, du train d’un lièvre effaré. Je voulus demander à quelques-unes le motif de cette étrange conduite ; mais pour toute réponse, je vis leurs joues se couvrir d’une vive rougeur.




  1. Toujours au thermomètre de Fahrenheit.
  2. Au Mexique et au Pérou, on exécute quelquefois la Marseillaise jusque dans les églises, en la regardant sans doute comme un hymne purement religieux.