Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Les Naufrageurs de la Floride

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LES NAUFRAGEURS[1] DE LA FLORIDE.


Longtemps avant de songer à visiter moi-même les îles délicieuses des rivages sud-est de nos Florides, ce que j’avais entendu raconter des naufrageurs m’avait inspiré contre eux de terribles préventions. Souvent on m’avait parlé des moyens lâches et barbares que, disait-on, ils employaient pour attirer les vaisseaux de toutes nations sur les récifs où ils pillaient la cargaison et dépouillaient matelots et passagers ; de sorte que je ne me sentais qu’un médiocre désir de rencontrer de pareils hommes, et moins encore de me voir forcé de recourir à leur assistance. Le nom de naufrageur s’était associé, dans mon esprit, aux idées de piraterie, de cruauté, et même d’assassinat.

Je me trouvais, par une belle journée, sur le pont luisant de la Marion, coutre de la douane des États-Unis, lorsqu’une voile monta à l’horizon, se portant dans une direction opposée et serrant de près le vent. Les mâts qui s’inclinaient sveltes et polis, en se balançant sous la brise, me rappelaient les forêts de roseaux ondoyants aux bords du Mississipi. Cependant le vaisseau avait changé de route et s’était rapproché de nous. La Marion, semblable à un oiseau de mer, les ailes étendues, effleurait les ondes, bercée par un doux roulis, tandis que le navire inconnu bondissait de vague en vague, comme le dauphin rapide à la poursuite de sa proie. Bientôt nous glissions bord à bord, et le commandant de l’étrange schooner saluait notre capitaine, qui lui rendait promptement sa politesse. Quel beau vaisseau, pensions-nous, quelles justes proportions, quel fin gréement, et comme il est bien manœuvré ! Il nage mieux qu’une mouette, il s’élance ; et en quelques embardées, le voilà là-bas, vers les récifs, à deux ou trois milles sous notre vent. Maintenant, dans cet étroit passage, bien connu sans doute de son commandant, il roule, il pirouette, il danse, ballotté comme une plume légère ; le cuivre de sa carène tantôt étincelle sur le dos des vagues, et tantôt s’enfonce profondément dans l’abîme. Mais le dangereux passage est traversé ; il se remet au vent, reprend sa direction première et disparaît par degrés à notre vue… Lecteur, c’était un naufrageur de la Caroline.

Aux îles Tortugas, je voulus visiter quelques-uns de ces vaisseaux, en compagnie d’un ami. Nous avions déjà remarqué la parfaite discipline et la vivacité des hommes employés à cette tâche ardue ; en approchant d’un de leurs plus grands schooners, j’admirai sa forme si bien adaptée à sa destination, la largeur de son bau[2], son léger tirage, l’exactitude de sa ligne de flottaison, la propreté de ses flancs peints, le poli de ses mâts toujours soigneusement graissés, enfin la beauté de tous ses agrès. Nous fûmes accueillis à bord avec cette cordialité naturelle à nos loups de mer. Sur le pont régnaient l’ordre et le silence. Le commandant et le second nous conduisirent dans une cabine spacieuse, bien éclairée et fournie de tout ce qui pouvait être nécessaire à une quinzaine de passagers ou plus. Le premier me montra sa collection de coquilles marines ; et toutes celles que je n’avais pas encore vues et que je lui signalais, il me les offrait avec une amabilité telle, que je dus devenir plus circonspect dans mes démonstrations admiratives. Il possédait aussi plusieurs œufs d’oiseaux rares, qu’il me mit dans la main, en m’assurant qu’avant un mois il s’en serait aisément procuré de nouveaux, car, dit-il, « c’est maintenant pour nous la morte-saison sur les récifs ». On servit le dîner consistant en poisson, volailles et autres mets dont nous prîmes notre part. Ces deux officiers, l’un et l’autre des basses contrées de l’Est, étaient des hommes vigoureux, actifs, propres et même coquets dans leur tenue. En peu de temps nous fûmes tous ensemble comme de joyeux compagnons. Ils traitaient mon excursion aux Tortugas, rien que pour chercher des oiseaux, de caprice et de simple affaire de curiosité ; ce qui ne les empêcha pas d’exprimer le plaisir qu’ils éprouvaient en voyant quelques-uns de mes dessins, et de m’offrir leurs services pour me procurer de nouveaux échantillons. On proposa des expéditions au loin et au près, on en arrêta même une pour le lendemain matin, et nous nous quittâmes amis.

Le lendemain donc, de bonne heure, nous partîmes, avec plusieurs de ces braves gens, pour la clef dite l’île des Boubies, et éloignée d’environ dix milles. Leurs bateaux, bien manœuvrés, volaient sous l’impulsion prolongée de vigoureux coups de rames, tels que savent en donner les équipages des baleiniers et des vaisseaux de guerre. Le capitaine chantait, et parfois en se jouant, courait des bordées avec notre belle chaloupe. Bientôt nous atteignîmes l’île des Boubies, et là ce fut une vraie partie de plaisir. Ils étaient de parfaits tireurs, avaient d’excellents fusils, et en savaient plus long, sur les Fous et les Boubies, que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des meilleurs naturalistes du monde. Ajoutez qu’ils n’étaient pas de moindre force à la chasse au daim ; et qu’à certains moments, quand l’ouvrage manque, ils n’ont qu’à descendre sur quelque île un peu étendue, pour se procurer, en deux heures, une provision complète de venaison délicieuse.

Quelques jours plus tard, ils vinrent me prendre pour une autre expédition : on devait, cette fois, chercher des coquilles marines. Il fallait les voir, tous dans l’eau jusqu’à la ceinture et même jusqu’au cou, plongeant comme des canards, et rapportant, à chaque fois, un beau coquillage. Ce dernier exercice semblait particulièrement de leur goût.

La mission du coutre se trouvant terminée, nous donnâmes aux naufrageurs avis de notre prochain départ. Ils m’adressèrent une invitation pour retourner à bord de leurs vaisseaux, et j’acceptai. Ils voulaient me montrer et m’offrir de superbes coraux, des coquilles, des tortues vivantes de l’espèce dite à bec de faucon, et une grande quantité d’œufs. Je ne pus leur faire absolument rien accepter en retour ; seulement ils me remirent quelques lettres, me priant d’être assez bon pour les jeter à la poste à Charlestow. C’était, me dirent-ils, pour leurs femmes, là-bas, dans l’Est. Ils étaient si empressés de faire tout pour m’être agréables, qu’ils proposèrent d’aller eux-mêmes devant la Marion, pour venir la retrouver à l’ancre et m’apporter des oiseaux rares de la côte, dont la retraite leur était connue. Des circonstances tenant au service m’empêchèrent de profiter de leur obligeance ; et ce fut avec un sincère regret, et non sans quelque sentiment d’amitié, que je dis adieu à ces joyeux camarades. Qu’il est différent, me pensais-je, de connaître les choses par soi-même, ou par ouï-dire !

Jamais, avant cela, je n’avais vu de naufrageurs de la Floride, et depuis lors je n’ai plus eu la chance d’en rencontrer ; mais mon ami, le docteur Benjamin Strobel, ayant passé quelques jours au milieu d’eux, a bien voulu me communiquer à ce sujet les pages suivantes, que je vous soumets telles que lui-même les a écrites :

« Le 12 de septembre, étant au port à la clef Indienne, nous fûmes rejoints par cinq vaisseaux naufrageurs dont les licences étaient expirées, et qui allaient les renouveler à la clef de l’Ouest. Nous résolûmes de les accompagner le lendemain matin ; et ici, je ne puis m’empêcher de dire quelques mots de ces fameux naufrageurs, tant capitaines qu’équipages. D’après tout ce que j’avais entendu dire, je m’attendais à trouver des vaisseaux malpropres, sentant la piraterie, commandés et manœuvrés par une bande de noirs et barbus coquins dont les regards même dénotaient les instincts sanguinaires. Je fus agréablement surpris de voir de beaux sloops, de spacieux schooners, des clippers parfaitement construits, les uns et les autres dans le meilleur ordre. Les capitaines étaient, pour la plupart, pleins de jovialité, comme de gais fils de Neptune ; chez eux, la bonne humeur s’alliait à une disposition hospitalière et polie, et au désir d’être de toute façon serviables aux navires qui montaient ou descendaient en vue des récifs. Quant aux matelots, très proprement mis, ils portaient sur leur figure un air de franchise, et, pour tout dire, d’honnêtes gens.

» Le 13, à l’heure indiquée, nous mîmes tous ensemble à la voile, c’est-à-dire les cinq naufrageurs et le schooner Jane ; mais comme notre vaisseau n’était pas très bon marcheur, nous acceptâmes l’invitation d’aller à bord d’un des autres. La flotte leva l’ancre à huit heures du matin ; le vent était léger, mais bon, la mer unie et la journée superbe. Je manque véritablement de termes pour exprimer le plaisir et la satisfaction que j’éprouvai. La surface des eaux calme et paisible, d’un vert magnifique et transparente comme une glace, n’était agitée que par notre sillage et les évolutions du pélican qui plongeait soudain du haut des airs et fondait, les mandibules ouvertes, sur sa proie. Les navires de notre flottille, la voile tendue au souffle de la brise, et faisant jaillir la blanche écume de chaque côté de la proue, glissaient silencieux, semblables à des îles d’ombres vaporeuses, sur une mer immobile de lumière. À quelques verges seulement, et jusque sous nous, des troupes de poissons plongeaient et se jouaient au sein des ondes, parmi les varechs, les éponges, les pennatules[3] et les coraux, dont le fond était émaillé. À droite commençaient à se montrer les clefs de la Floride, paraissant, de cette distance, comme autant de points perdus à l’immense horizon, mais qui, à mesure que nous approchions, grandissaient, grandissaient, revêtues de la plus riche livrée du printemps, et offrant à nos regards une variété de couleurs et de nuances qu’adoucissaient encore et rendaient plus délicates la pureté des cieux et l’éclat du soleil au-dessus de nos têtes. C’était un spectacle féerique ; mon cœur battait, et ravi d’admiration, je m’écriai dans la langue de Scott :


« Vois ces mers enlaçant, de leurs vagues profondes,
» Trois cents îles, là-bas, éparses sur les ondes. »



Les vents alizés nous caressaient de leur haleine fraîche et embaumée ; et pour achever de donner la vie à cette scène, c’était entre nous à qui monterait le plus rapide vaisseau. Pendant cette lutte animée, de profondes émotions accompagnaient tour à tour chacun des jouteurs, selon que celui-ci s’élançait en avant, ou que cet autre restait pesamment en arrière.

» Environ vers trois heures de l’après-midi, nous arrivâmes à la baie de Honda. Nous n’avions qu’un vent faible, et nul espoir d’atteindre, ce soir même, la clef de l’Ouest. Il fut donc résolu qu’on ferait port où nous étions, et nous entrâmes dans un beau bassin où nous jetâmes l’ancre à quatre heures. Immédiatement les barques furent mises à flot, et des parties de chasse organisées. Nous prîmes terre et fûmes bientôt en quête, les uns de coquillages, les autres d’oiseaux. Un Indien qu’un des naufrageurs avait recruté le long de la côte, et qui était employé comme chasseur, fut expédié pour nous procurer de la venaison. On lui avait remis une carabine chargée seulement d’une balle ; et au bout de quelques heures, il revenait avec deux daims tués du même coup. Il avait attendu pour tirer qu’ils fussent tous deux côte à côte, dans la direction de son point de mire, et les avait abattus l’un et l’autre.

» Quand nous fûmes tous de retour et qu’on eut réuni notre butin, il s’en trouva, et de reste, pour faire un repas copieux. Nous fîmes porter presque tout le gibier à bord du plus grand vaisseau, où l’on se proposait de souper. Nos bâtiments se tenaient à portée de voix l’un de l’autre ; et quand la lune fut levée, on put voir les bateaux allant et venant entre chaque navire, et tout occupés d’échanger des compliments et des politesses. On n’eût jamais supposé que ces hommes fussent, par métier, des rivaux, tant ils se manifestaient mutuellement de bon vouloir. Sur les neuf heures nous nous rendîmes au souper. Déjà un certain nombre de convives nous attendaient. Dès que nous parûmes à bord, un matelot allemand qui jouait très bien du violon fut appelé sur le tillac ; bientôt toutes les mains s’unirent, et au son d’une musique joyeuse on dansa jusqu’au souper. La table, dressée dans la cabine, gémissait sous le poids des mets, tels que venaison, canards sauvages, courlis, poissons… On porta des toasts, on chanta ; et, entre autres pièces curieuses, notre Allemand, qui s’accompagnait de son instrument, nous régala de la chanson suivante, dont il passait pour être l’auteur. Je ne dis rien de la poésie, et vous la donne simplement comme je l’ai entendue ; mais telle qu’elle est, elle ne manque pas de caractère :


LA CHANSON DES NAUFRAGEURS.

Vous tous, écoutez en silence
Un betit air de ma façon ;
Et, sans plus tarder, ché commence :
Chai fait et musique et chanson
En l’honneur de notre vaisseau ;
Qu’il est donc fier et qu’il est beau,
Lorsqu’il porte, affrontant l’orage,
Les joyeux amis du naufrage !
 
Ce roc, au milieu de l’abîme,
Est notre sompre rentez-vous :

Là, sans soubçon, paufre fictime,
Passe un nafire, près de nous.
Dansons et chantons ; dans la nuit,
Le courant l’entraîne sans bruit.
Sur l’écueil où gronte l’orage,
À nous les tébris du naufrage !

Au secours ! spectacle funeste !
Il est pertu… Saufons les biens,
Les agrès aussi… Pour le reste,
Au bon Tieu de sauver les siens.
Et nous allons, le lentemain,
En or chancher notre butin.
Sur l’écueil où gronte l’orage,
À nous les tébris du naufrage !

Alors, sans souci, poche pleine,
À terre, en praves matelots,
Nous puvons, toute une semaine,
À ceux qui voguent sur les flots.
Puisse, vous poussant par ici,
Un bon fent nous jeter aussi,
Sur l’écueil où gronte l’orage,
Les tébris de votre naufrage !


» Le chanteur, avec un fort accent germanique, appuyait emphatiquement sur certains mots, et entre chaque couplet jouait une ritournelle, en ayant toujours bien soin de nous répéter : Messieurs, c’est de ma composition ! Vingt ou trente voix reprenaient en chœur ; et je vous assure que, dans le calme de la nuit, cela ne produisait pas un trop mauvais effet. »




  1. Nous nous permettons ce néologisme qui répond exactement au mot Wreckers du texte. Autrement il nous faudrait dire, par une longue périphrase, « des individus dont le métier est d’épier, sinon d’occasionner eux-mêmes les naufrages, et de vivre de leurs débris ».
  2. Beam, bau. Se dit des poutres qui sont posées dans le sens de la largeur du bâtiment, pour affermir les bordages et soutenir les ponts.
  3. Genre de zoophytes marins dont la forme rappelle assez bien celle d’une plume.