Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Toujours en calme

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TOUJOURS EN CALME.


Le quatre juin, notre situation n’avait pas changé ; si ce n’est que les courants du golfe nous avaient emportés à une grande distance du lieu où, comme je vous le disais, nous nous amusions à prendre des dauphins. Ces courants étaient des plus irréguliers et nous entraînaient çà et là, tantôt nous faisant craindre d’être jetés sur les côtes de la Floride, et menaçant tantôt de nous envoyer à Cuba. Parfois un faible souffle de vent, ranimant notre courage, gonflait légèrement nos voiles et nous poussait sur les ondes immobiles, comme le patineur dont les pieds rapides ne font qu’effleurer la glace ; mais, après quelques heures d’espérance, tout retombait en calme plat.

Un jour, plusieurs petits oiseaux vinrent se poser sur nos espars et même s’abriter jusque sur le pont. L’un d’eux, une femelle d’ortolan, attira particulièrement notre attention ; car, immédiatement après elle et sur sa trace, nous vîmes descendre un superbe faucon pèlerin. Le ravisseur plana quelque temps au-dessus d’elle, puis vint s’établir à l’extrémité d’une vergue, et de là, fondant à l’improviste sur le petit glaneur des champs, l’emporta en triomphe dans ses serres. Remarquez, je vous prie, la date, et jugez de ma stupéfaction, quand je le vis dévorer, tout en volant, le pauvre oiseau, sans plus de souci ni de gêne que n’en montrerait le faucon du Mississipi[1], pour avaler, au haut des airs, un lézard à gorge rouge qu’il aurait ramassé sur quelque arbre majestueux, dans les bois de la Louisiane.

Nous avions à bord une favorite, appartenant à notre capitaine, et qui n’était rien moins que la compagne d’un coq, ou, en d’autres termes, une simple poule. Les uns l’aimaient, parce que de temps en temps elle nous pondait un œuf frais, chose assez rare en mer, même sur le Délos ; d’autres, pour le plaisir qu’ils trouvaient à la jeter par-dessus le bord et à la voir se débattre des pieds et des ailes, avec terreur, et tenter les derniers efforts pour regagner sa maison flottante, ce qu’elle n’aurait jamais pu faire, sans la généreuse assistance de notre bon capitaine. L’excellent cœur ! quelques semaines après, la malheureuse poule tomba par hasard à l’eau ; nous filions alors grand train ; et je crus apercevoir une larme dans ses yeux, quand il la vit flotter haletante et bientôt disparaître dans notre sillage. — Mais pour le moment, nous sommes encore en calme, et maudissant de tout notre cœur la tyrannie du vieil Éole.

Une après-midi nous prîmes deux requins ; dans l’un, c’était une femelle d’environ sept pieds de long, nous trouvâmes deux petits tout vivants et qui ne demandaient qu’à nager, ainsi que l’expérience nous le prouva. En effet, nous en jetâmes un à la mer, et de suite il plongea, comme s’il eût été de tout temps habitué à se suffire à lui-même. On avait séparé l’autre en deux ; mais la tête remuait encore et semblait vouloir s’échapper. Le reste du corps fut coupé en morceaux, ainsi que la mère, pour servir d’amorce aux dauphins, qui, je le répète, sont friands de cette chair.

Notre capitaine, toujours empressé de me procurer quelque distraction, vint m’avertir qu’il y avait une foule de perches marines sous notre poupe ; et des hameçons furent immédiatement préparés pour cette pêche. Maintenant on sentait un peu d’air sur nos têtes, les voiles s’entr’ouvraient à la brise, et sous leur impulsion le vaisseau commençait à se mouvoir. Le capitaine et moi, nous nous mîmes à la fenêtre de la cabine ; nous avions chacun un bon hameçon, une ligne de fil, quelques petits morceaux de lard ; et notre amorce descendait à peine au milieu de la troupe frétillante, que, l’un après l’autre, les petits poissons venaient mordre en se suivant de si près, qu’en moins de deux heures, si je m’en rapporte à mon journal, nous en enlevâmes trois cent soixante-dix. Quel régal, quelle délicieuse friture ! Si jamais, par même calme, je me trouve retenu dans le golfe du Mexique, je n’oublierai pas cette perche. Celles que nous venions de prendre avaient à peine trois pouces de long ; elles étaient maigres, de forme épaisse, et ne nous en fournirent pas moins un excellent repas. C’était plaisir de les voir se tenir en masse compacte à l’abri près du gouvernail ; elles étaient si voraces, qu’à l’approche seule de notre appât elles sautaient hors de l’eau, comme fait parfois le poisson-soleil dans nos rivières ; toutefois, dès l’instant que le vaisseau s’arrêtait, elles se dispersaient le long de ses flancs et ne voulaient plus mordre. J’en dessinai une ; et c’est ce que j’ai toujours tâché de faire pour les autres espèces que j’ai pu me procurer, durant ce calme mortel. Mais je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré de ces perches, en traversant l’Atlantique, bien qu’en haute mer, diverses sortes de poissons viennent également s’attacher à la poupe des navires et soient désignées par le même nom.

Une autre fois nous prîmes un marsouin qui avait bien deux mètres de long. C’était la nuit ; un beau clair de lune me permettait de voir parfaitement la scène. Contrairement à ce qui se pratiquait d’habitude, le poisson fut piqué, au lieu d’être harponné ; mais les pointes s’étaient enfoncées d’une telle force dans le devant de la tête, qu’il lui était impossible de se détacher : en vain il se débattait et faisait des bonds prodigieux. L’individu qui l’avait frappé, passant au capitaine la ligne où tenait le fer, se laissa glisser au moyen d’une corde le long des sous-barbes du beaupré, et manœuvra de façon à le prendre par la queue. Quelques matelots alors le hissèrent à bord. En arrivant sur le pont, il poussa un profond gémissement, s’agita convulsivement à plusieurs reprises, et bientôt rendit le dernier soupir. Nous l’ouvrîmes le lendemain matin, huit heures après sa mort, et lui trouvâmes les intestins encore chauds ; ils étaient disposés de la même manière que ceux d’un cochon de lait. Il avait dans le ventre plusieurs seiches en partie digérées. Sa mâchoire inférieure dépassait la supérieure d’environ 3/4 de pouce ; et chacune était garnie d’une simple rangée de dents coniques, longues d’un demi-pouce, et séparées de telle sorte qu’en se correspondant aux deux mâchoires elles pouvaient tout justement jouer les unes entre les autres. L’animal pesait comme quatre cents livres ; ses yeux étaient extrêmement petits. Nous avions à bord des gens qui considéraient sa chair comme délicate ; mais, dans mon opinion, si elle est bonne, celle de l’alligator l’est aussi, et ce que je puis dire, c’est que de longtemps l’envie ne me prendra de me régaler ni de l’une ni de l’autre. Le capitaine avait vu de ces marsouins sauter perpendiculairement à plusieurs pieds hors de l’eau, puis retomber dans de petites barques que leur poids faisait souvent enfoncer.

Durant ces longues journées, des troupes de pigeons ne cessèrent de passer entre Cuba et les Florides, et de temps en temps une mouette à gorge rose venait se jouer autour de nous ; la nuit, des sternes noddies se posaient sur nos cordages ; et parfois apparaissait une frégate planant au-dessus de notre tête, dans le limpide azur des cieux.

Cependant on étudiait la direction des courants, et notre capitaine, qui avait de véritables dispositions pour la mécanique, s’employait à tourner des cornes à poudre et autres articles. Il faisait si peu d’air et la chaleur était si étouffante, que nous avions dressé sur le pont une grande tente pour prendre nos repas et passer la nuit ; mais, malgré tout, la fatigue et l’ennui nous dominaient ; et je crois que les matelots se seraient presque jetés à l’eau, pour gagner la terre à la nage. Enfin, le cinquante-septième jour depuis notre départ, l’air fraîchit un peu. À l’instant tout fut en mouvement à bord ; vers midi, nous passions au sud du phare des Tortugas, et quelques heures après nous naviguions sur l’Atlantique. Éole, cette fois, s’était bien réveillé de son profond sommeil. Dix-neuf jours après avoir perdu de vue les caps de la Floride, je débarquais à Liverpool.





  1. Falco plumbeus, Gmel.