Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Un Cheval sauvage

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UN CHEVAL SAUVAGE.


Pendant ma résidence à Henderson, je fis la connaissance d’un gentleman qui revenait de visiter les contrées voisines des sources de la rivière Arkansas. Là, il avait acheté un Cheval sauvage, tout récemment capturé, et qui descendait de ces chevaux primitivement amenés d’Espagne, qu’ensuite on avait mis en liberté dans les vastes prairies du Mexique. L’animal n’était pas beau, tant s’en fallait ; il avait une grosse tête, avec une proéminence considérable au milieu du front ; sa crinière, épaisse et en désordre, lui pendait du cou sur la poitrine, et sa queue, trop peu fournie pour qu’on pût la dire ondoyante, balayait presque la terre ; mais, en revanche, il avait un large poitrail, des jambes fines et nerveuses, et ses yeux, aussi bien que ses naseaux, annonçaient du feu, de la vigueur et beaucoup de fond. Il n’avait jamais été ferré, et, bien que surmené dans un long voyage qu’il venait de faire, ses noirs sabots n’étaient nullement endommagés. Sa couleur tirait sur le bai ; les jambes, d’une teinte plus foncée, se rembrunissaient peu à peu, jusqu’à devenir par en bas presque noires. Je m’informai du prix qu’il pouvait valoir chez les Indiens osages, et le propriétaire actuel me répondit qu’attendu que l’animal n’était âgé que de quatre ans, il lui avait fallu donner pour l’avoir, avec le bois de la selle et le harnais en peau de buffle, divers articles équivalant à environ trente-cinq dollars. Il ajouta qu’il n’en avait jamais monté de meilleur ; et ne doutait pas que, bien nourri, il ne fît faire pendant un mois, à son homme, de 35 à 40 milles par jour ; du moins, c’était de ce train que lui-même il avait voyagé, sans lui laisser prendre d’autre nourriture que l’herbe des prairies et les roseaux des basses terres. Seulement, après avoir traversé le Mississipi à Natchez, il lui avait donné du blé. Maintenant, dit-il, que j’ai fini mon voyage, je n’en ai plus besoin et je voudrais le vendre. Je pense qu’il vous conviendrait pour un bon cheval de chasse ; il porte très doux, ne se fatigue pas et est ardent comme je n’en ai guère vu. Je cherchais précisément un cheval ayant les qualités qu’il me vantait dans le sien, et je lui demandai si je pourrais l’essayer. — L’essayer, monsieur, mais très bien ! et si vous voulez le nourrir et le soigner, libre à vous de le garder un mois. En conséquence, je fis mettre le cheval à l’écurie et me chargeai de sa nourriture.

Deux heures après, je prenais mon fusil, enfourchais le coursier de la prairie et partais pour les bois. Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir qu’il était très sensible à l’éperon ; j’observai de plus qu’en effet il marchait parfaitement sans se fatiguer et sans incommoder son cavalier. Je voulus de suite m’assurer de ce que je pourrais en attendre dans une chasse au daim ou à l’ours, en le faisant sauter par-dessus une souche de plusieurs pieds de diamètre. Je lui rendis les rênes, pressai ses flancs de mes jambes, sans employer l’éperon ; et l’intelligent animal semblant comprendre qu’il s’agissait pour lui de faire ses preuves, bondit et franchit la souche aussi légèrement qu’un Élan. Je tournai bride, le fis sauter plusieurs fois de suite, et toujours j’obtins même résultat. Bien convaincu maintenant qu’avec lui je n’aurais à craindre aucun obstacle de ce genre à travers les bois, je résolus d’éprouver sa force, et pour cela me dirigeai vers un marais, que je savais bourbeux et très difficile. Il entra dedans en flairant l’eau, comme pour juger de sa profondeur, ce qui indiquait une prudence et une sagacité qui me plurent. Ensuite, je le conduisis en différents sens tout au travers, et le trouvai prompt, sûr et décidé. Sait-il nager ? me demandai-je ; car il y a d’excellents chevaux qui ne savent pas nager du tout, mais qui se couchent sur le côté, comme pour se laisser flotter au courant, de sorte qu’il faut que le cavalier lui-même se mette à la nage en les tirant vers la rive, si mieux il n’aime les abandonner. L’Ohio n’était pas loin ; je le poussai au beau milieu de la rivière, et il commença à prendre obliquement le fil de l’eau, la tête bien élevée au-dessus de sa surface, les naseaux dilatés, et sans faire entendre rien qui rappelât ce bruit de reniflement habituel à beaucoup de chevaux, dans de semblables occasions. Je le menai et le ramenai, tantôt en aval du courant, tantôt directement à l’opposé ; enfin, le trouvant tout à fait à mon gré, je regagnai le bord où il s’arrêta de lui-même, et se détira les membres en se secouant, de façon à me faire presque perdre la selle. Après quoi, je le mis au galop, et tout en courant pour revenir à la maison, je tuai un gros dindon sauvage dont il s’approcha, comme s’il eût été dressé pour cette chasse, et qu’il me permit de ramasser sans descendre.

À peine rentré chez le docteur Rankin, où je demeurais, j’envoyai un mot au propriétaire du cheval, pour lui dire que je serais bien aise de le voir. Quand il fut venu, je lui demandai son prix. — Cinquante dollars au plus bas. — Je comptai la somme, pris un reçu et devins ainsi maître de l’animal. Le docteur, juge des plus compétents en cette matière, me dit en souriant : Monsieur Audubon, quand vous en serez fatigué, je me charge de vous rembourser votre argent : car, comptez-y, c’est un cheval de première qualité. Lui-même il le fit ferrer ; et pendant plusieurs semaines ma femme s’en servit, et s’en trouva parfaitement bien.

Des affaires m’appelant à Philadelphie, Barro (il avait été ainsi nommé, d’après son premier propriétaire), fut mis au repos et convenablement préparé dix jours à l’avance. Le moment de mon départ étant arrivé, je montai dessus, en lui faisant faire à peu près quatre milles à l’heure. Je veux vous tracer mon itinéraire, afin que, si cela vous convient, vous puissiez me suivre sur quelque carte du pays, comme celle de Tanner, par exemple : de Henderson, par Russellville, Nashville, Knoxville, Abington en Virginie, The natural Bridge, Harrisonburg, Winchester, Harper’sferry, Frederick et Lancaster, jusqu’à Philadelphie. Après être demeuré plusieurs jours dans cette dernière ville, je m’en revins par Pittsburg, Wheeling, Janesville, Chillicothe, Lexington, Louisville, et de là, à Henderson. Mais la nature de mes affaires m’obligea souvent à m’écarter de la grande route, et j’estime que je pus faire en tout comme deux mille milles[1]. Je n’en avais jamais parcouru moins de quarante par jour ; et le docteur avoua que mon cheval était en aussi bon état à l’arrivée qu’au départ. Un tel voyage, et sur le même cheval, peut sembler à un Européen quelque chose d’extraordinaire ; mais, dans ce temps-là, chaque marchand avait, pour ainsi dire tous les jours, à en entreprendre de pareils ; et quelques-uns partaient des lointaines contrées de l’ouest, même de Saint-Louis, sur le Missouri. À la vérité, il leur arrivait fréquemment de vendre leurs chevaux en s’en revenant, soit à Baltimore ou Philadelphie, soit à Pittsburg, où ils prenaient le bateau. Ma femme aussi a fait sur un seul cheval et en marchant du même train, le voyage de Henderson à Philadelphie. À cette époque, le pays était encore comparativement nouveau ; il y avait peu de voitures ; et, au fait, les chemins n’étaient guère praticables pour aller à cheval de Louisville à Philadelphie ; tandis qu’aujourd’hui, on parcourt cette distance en six ou sept jours, et même moins ; cela dépend de la hauteur des eaux dans l’Ohio.

Vous aimerez peut-être à savoir de quelle manière je traitais mon cheval pendant la route : chaque matin, debout avant le jour, je commençais par le nettoyer, lui pressais la croupe avec la main pour m’assurer qu’il ne s’écorchait point, et jetais par-dessus une couverture pliée en double. Le surfaix, au-dessous duquel étaient placées les poches, assujettissait la couverture sur le siége ; et, en arrière, était attaché un grand manteau roulé et bien serré. Il y avait un mors à la bride ; un poitrail bouclé de chaque côté, servait à maintenir la selle dans les montées ; mais mon cheval n’avait pas besoin de croupière, ayant les épaules hautes et bien formées. En partant, il prenait le trot, à raison, comme je l’ai dit, de quatre milles à l’heure, et continuait ainsi. Je faisais d’ordinaire de quinze à vingt milles avant déjeuner ; mais après la première heure, je le laissais boire à sa soif. La halte, pour déjeuner, était généralement de deux heures. Je l’arrangeais bien comme il faut, et lui donnais autant de feuilles de blé qu’il en pouvait manger. Cela fait, je me remettais en route jusqu’à une demi-heure après soleil couché. Alors, je le lavais, lui versais un seau d’eau froide sur la croupe, le bouchonnais partout, lui regardais les pieds et les nettoyais. Je remplissais son râtelier de feuilles de blé, son auge de grain ; je mettais dedans, quand je pouvais m’en procurer, une citrouille d’une bonne grosseur, ou quelques œufs de poule ; enfin, si l’occasion s’en présentait, je lui donnais un demi-boisseau d’avoine de préférence au blé, qui quelquefois échauffe les chevaux. Au matin, son auge et son râtelier, presque vides, m’indiquaient suffisamment l’état de sa santé.

Je le montais depuis quelques jours seulement, et déjà il m’était si attaché qu’en arrivant au bord d’un ruisseau limpide, où j’avais envie de me baigner, je pus le mettre en liberté pour paître, et qu’il ne but qu’à mon commandement. Il était extrêmement sûr du pied et toujours si bien en train que, de temps à autre, lorsqu’un dindon venait à se lever devant moi du lieu où il faisait la poudrette, je n’avais qu’à incliner le corps en avant, pour le faire partir au galop, qu’il continuait jusqu’à ce que l’oiseau, quittant la route, fût rentré dans les bois. Alors il reprenait son trot ordinaire.

En m’en revenant, je rencontrai, au passage de la rivière Juniata[2], un gentleman de la Nouvelle-Orléans, du nom de Vincent Nolte. Il se prélassait sur un superbe cheval qui lui avait coûté trois cents dollars ; et un domestique, également à cheval, en menait en laisse un autre de rechange. Je ne le connaissais pas du tout alors ; néanmoins je l’abordai, en lui vantant la beauté de sa monture, politesse à laquelle il répondit assez malhonnêtement, en me disant qu’il m’en aurait souhaité une pareille. Il m’apprit qu’il se rendait à Bedford, dans l’intention d’y passer la nuit. Je lui demandai à quelle heure il comptait y être ; assez tôt, dit-il, pour faire apprêter quelques truites pour le souper, à condition que vous viendrez en manger votre part, dès que vous serez arrivé. Je crois, en vérité, que Barro comprit notre conversation, car immédiatement il redressa les oreilles et allongea le pas ; aussitôt, M. Nolte, faisant caracoler son cheval, le mit au grand trot ; mais tout cela fut peine perdue, car j’arrivai à l’hôtel un bon quart d’heure avant lui, commandai les truites, fis mettre mon cheval à l’écurie, et eus encore du temps de reste pour attendre mon camarade sur la porte, où je me tins prêt à lui souhaiter la bienvenue. À dater de ce jour, M. Vincent Nolte est devenu mon ami ; nous fîmes route ensemble jusqu’à Shippingport, où demeurait un autre de mes amis, Nicholas Berthoud ; et en me quittant, il me répéta ce qu’il m’avait déjà dit plusieurs fois, que jamais il n’avait vu un animal d’aussi bon service que Barro.

Si je me rappelle bien, je crois avoir communiqué quelques-uns de ces détails à mon savant ami Skinner, de Baltimore, qui a dû les insérer dans son Sporting magazine. Lui et moi, nous étions d’avis que l’introduction dans notre pays de cette espèce de chevaux des prairies de l’Ouest, devrait servir généralement à améliorer nos races ; et, si j’en juge d’après ceux que j’ai vus, je suis porté à croire que certains d’entre eux pourraient devenir propres à la course. Quelques jours après mon retour à Henderson, je me séparai de Barro, non sans regret, pour la somme de cent vingt dollars.





  1. Huit cent deux lieues de France, ou 3,208,000 mètres.
  2. État de Pensylvanie.