Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le Héron de nuit

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LE HÉRON DE NUIT,

OU BIHOREAU.


Le Héron de nuit ne quitte pas les États du midi ; on l’y trouve en abondance dans les contrées marécageuses, aux environs des côtes, depuis l’embouchure de la rivière Sabine jusqu’aux frontières est de la Caroline du Sud. Sur toute cette vaste étendue de pays, on peut s’en procurer, quelle que soit la saison. Les adultes se tiennent moins au sud que les jeunes ; et même des troupes de ces derniers demeurent tout l’hiver dans la Caroline méridionale, où ces Hérons sont plus communs à cette époque que la plupart des autres espèces de la même famille. Dans cet État, on les appelle poulets indiens ; dans la Basse-Louisiane, les créoles leur donnent le nom de gros-becs ; les habitants de la Floride orientale celui de poules indiennes ; quant à la désignation plus singulière de qua bird par laquelle il semble qu’on ait voulu imiter le cri de cet oiseau, elle est généralement usitée dans les États de l’est.

Dans le cours de mes excursions à travers la Floride-Orientale, j’ai rencontré souvent de ces grands espaces où se réunissent les Hérons de nuit ; entre autres lieux de ce genre, j’en ai vu un particulièrement remarquable par le nombre immense de ces oiseaux qui s’y étaient rassemblés. C’est comme six milles au-dessous de la plantation de mon ami John Bullow, sur un bayou qui débouche dans la rivière Halifax. Là, j’en trouvai par centaines, et qui paraissaient déjà s’être accouplés, bien qu’on ne fût qu’au mois de janvier. Beaucoup de leurs nids des années précédentes étaient encore debout ; et tous, ils semblaient vivre en paix et parfaitement heureux. Mon ami John Bachman connaît, sur la rivière Ashley, à quatre milles de Charleston, un bouquet de chênes-saules parmi les branches desquels chaque hiver, et pendant les quinze dernières années, il a constamment vu se retirer une troupe de cinquante à soixante Bihoreaux. Ce sont tous des jeunes, et il n’en a observé aucun qui eût le plumage des adultes ; ce qui paraît d’autant plus remarquable, qu’en hiver, comme je l’ai dit, les jeunes s’avancent ordinairement plus au sud que les vieux. C’est alors que les chasseurs des environs de Charleston ont l’habitude de se poster au bord des étangs salés pour les attendre à la brune, et souvent ils en abattent plusieurs du même coup ; mais on n’a pas d’exemple qu’un seul vieux ait été ainsi tué, dans cette saison.

Le Héron de nuit pénètre rarement bien loin dans l’intérieur du pays ; il se confine plutôt le long de la côte, sur les terrains bas et marécageux. Au delà de l’embouchure de l’Arkansas, on en trouvera par hasard quelques-uns qui se sont laissé entraîner en côtoyant le grand fleuve ; mais je n’en ai pas vu, ni n’ai entendu dire qu’il y en eût dans le Kentucky, doutant fort qu’il en paraisse jamais dans les parties supérieures du Tennessee. Leurs excursions dans les terres ne doivent pas s’étendre à plus de cent milles de la limite des marées ; d’autre part, ils aiment à se retirer sur les îles qui bordent la côte, et même à y nicher.

À l’approche du printemps, la plupart de ceux qui ont hiverné dans le sud se disposent à retourner vers l’est, bien que probablement un certain nombre aussi séjourne, toute l’année, sur les basses terres de la Louisiane et dans les Florides. Là, du moins, j’en ai trouvé ayant des œufs en avril et mai, et comme j’en voyais également une foule de jeunes qui commençaient à peine à prendre des plumes, j’en conclus que ces œufs étaient d’une seconde couvée. Dès le milieu de mars, le nombre des Hérons de nuit augmente journellement aux Carolines, et un mois plus tard, quelques-uns font leur apparition dans les districts du centre, où beaucoup restent pour couver. Ils ne sont déjà plus aussi abondants dans l’État de New-York, et nichent rarement dans le Massachusetts ; très peu s’avancent jusque dans le Maine, et plus loin à l’est, on les regarde comme une véritable curiosité. À la Nouvelle-Écosse, à Terre-Neuve et au Labrador, cette espèce est tout à fait inconnue.

Quelques auteurs Européens prétendent que ce Héron est rare aux États-Unis, et que c’est un hasard d’en rencontrer, même dans les régions du sud ! Je voudrais que ces personnages-là eussent été avec moi et mon ami Bachman, ou simplement avec quelques-uns des nombreux habitants des districts du sud, qui font le voyage de la Louisiane à la Caroline du Nord : qu’il eût dû leur paraître étrange, à ces savants qui n’affirment la plupart du temps que par ouï-dire, de voir tout un bateau chargé de Hérons de nuit, tués sur les lieux mêmes, dans l’espace de quelques heures, et au cœur de l’hiver !

Ces oiseaux, sauf pendant la saison des œufs, sont défiants et très farouches, surtout les adultes : s’en approcher après qu’ils vous ont aperçu, n’est pas chose facile ; ils semblent connaître la distance à laquelle votre fusil peut les atteindre, guettent tous vos mouvements, et, quand il en est temps, s’enlèvent de leur perchoir. Au moindre bruit, ils partent tous ensemble, en battant vivement des ailes, comme fait le pigeon commun ; et l’on dirait que, dans leur fuite rapide, ils se moquent de votre désappointement. Au contraire, on peut les tuer sans peine, en les épiant aux lieux où ils viennent se reposer pendant le jour. Ils y arrivent ordinairement seul à seul ou par petites troupes ; et, de votre cachette sous les arbres, rien de plus aisé que de les viser à bonne distance, au moment où ils se posent au-dessus de votre tête. J’ai connu des chasseurs qui, de cette manière en tuaient, à deux, de quarante à cinquante, en une couple d’heures. On peut également en tuer, à chaque instant du jour, en les surprenant à l’écart, pendant qu’ils sont occupés à manger, et c’est une chasse qui m’a fréquemment réussi dans diverses parties des États-Unis, même dans les États du centre. Cependant, ils se laissent rarement joindre quand ils sont à terre, car ils ont l’ouïe plus fine encore que le Butor américain : celui-ci, lorsqu’il entend du bruit, se tapit parmi les herbes ; tandis que le Héron de nuit s’envole immédiatement.

Ce dernier niche en communauté, autour des étangs dont l’eau est stagnante, près des plantations de riz, dans l’intérieur des marais reculés, ou dans la mer, sur quelques îles couvertes d’arbres verts. Les Héronnières sont établies, tantôt parmi les basses branches des buissons, tantôt sur des arbres d’une hauteur moyenne, ou, au contraire, très élevés, selon que les uns ou les autres leur paraissent plus convenables et plus sûrs. Dans les Florides, ils recherchent les mangliers qui penchent au-dessus des eaux salées ; dans la Louisiane, ils préfèrent les cyprès, et dans les districts du milieu, les cèdres leur semblent mieux appropriés à leurs besoins. Dans quelques-unes de leurs colonies, non loin de Charleston, que je visitai en compagnie de Bachman, nous trouvâmes les nids placés bas sur des buissons, serrés les uns contre les autres, ceux-ci, à un mètre seulement de terre, plusieurs à sept ou huit pieds, un grand nombre à plat sur les branches, d’autres enfin dans les bifurcations. On en apercevait plus de cent à la fois, tous bâtis sur la lisière des buissons et faisant face à la mer. Ceux que je vis dans les Florides étaient invariablement placés sur le côté sud-ouest des îles de Mangliers, mais plus écartés l’un de l’autre, quelques-uns n’étant qu’à un pied au-dessus de la marque des hautes eaux, tandis qu’il y en avait jusqu’au sommet des arbres, lesquels toutefois ne dépassaient guère vingt pieds. Dans la Louisiane, j’en remarquai tout au haut d’immenses cyprès qui n’avaient pas moins de cent pieds ; et à côté étaient des nids de l’Ardea herodias, de l’Ardea alba, et de quelques Anhingas. Mon ami Thomas Nuttall m’a dit que sur une île très retirée et marécageuse, dans l’étang qu’on appelle Freshpond, près de Boston, il existe une de ces anciennes héronnières ; de méchants garnements ont beau dérober à plaisir les œufs des pauvres oiseaux, ceux-ci ne se rebutent point, mais se remettent de suite à pondre et réussissent ordinairement à élever une seconde couvée.

Le nid du Bihoreau est large, aplati, composé de petits bâtons croisés en divers sens et sur une épaisseur de trois à quatre pouces. Parfois, il est arrangé avec si peu de soin, que les petits font la culbute en bas, avant de pouvoir voler. Souvent, les oiseaux se bornent à réparer ces nids, chaque année ; et quand ils ont une fois trouvé quelque position qui leur plaît, ils y reviennent périodiquement, jusqu’à ce qu’une catastrophe les contraigne à l’abandonner. Ils ont, au plus, quatre œufs dont le grand diamètre est de 2 pouces 1/6, sur 1 pouce 1/2 de large. La coquille est mince et d’un beau vert de mer. Trois semaines environ après être éclos, la plupart des jeunes quittent le nid, grimpent le long des branches auxquelles ils s’accrochent, et parviennent à se hisser jusqu’au sommet des arbres et des buissons où ils attendent que les parents leur apportent la nourriture. Si vous vous en approchez dans ces moments-là, votre présence jette le trouble parmi les petits et les grands : le croassement que les uns et les autres ont jusqu’ici continuellement fait entendre, cesse tout à coup ; les vieux s’envolent et viennent planer autour de vous, ou se posent sur les arbres voisins, pendant que les petits s’échappent en rampant dans toutes les directions et tâchent de se sauver. Leur terreur est telle, qu’on en voit qui se précipitent à l’eau où ils nagent très vite ; bientôt ils ont atteint la rive et courent se cacher partout où ils peuvent. Retirez-vous à l’écart, pour une demi-heure, et vous serez sur de les entendre s’entre-appeler de nouveau. Leurs cris alors s’élevant graduellement redeviennent bientôt aussi bruyants que jamais. La puanteur des excréments qui recouvrent les nids abandonnés, les branches et les feuilles des arbres et des broussailles aussi bien que le sol ; l’odeur fétide qu’exhalent les œufs cassés et les cadavres des jeunes qui ont péri, jointes à celle du poisson et autres matières, font, d’une visite à ces héronnières, une véritable corvée. Corbeaux, vautours et faucons tourmentent ces oiseaux pendant le jour, tandis que les ratons et autres animaux de ce genre les détruisent à la faveur de la nuit. La chair des jeunes, tendre, grasse et succulente, est aussi bonne à manger que celle du pigeon, et n’a qu’à un très faible degré ce goût désagréable qu’on reproche aux autres oiseaux qui, comme eux, se nourrissent de poissons et de reptiles. À cette époque de l’année, on trouve rarement les vieux parés de ces plumes effilées qui leur pendent derrière la tête en forme ce léger panache, et ce n’est qu’à la fin de l’hiver suivant qu’elles repoussent ; mais alors elles atteignent toute leur longueur en quelques semaines.

Leur vol est ferme, plutôt lent que vif et souvent très prolongé. Ils se dirigent en avant par des battements d’ailes réguliers, et, de même que les vrais Hérons, retirent leur tête entre les épaules, tandis que leurs jambes s’étendent derrière eux, et que leur queue forme une sorte de gouvernail. Quand ils sont alarmés, ils montent droit dans les airs, où ils planent quelque temps à une grande hauteur. C’est aussi ce qu’ils font avant de descendre pour chercher leur nourriture ; mais ils ont soin, pour plus de sûreté, de s’abattre préalablement sur le sommet des arbres voisins, et de promener de là un regard attentif aux alentours. Leurs migrations s’accomplissent de nuit, et leur passage est annoncé par des cris rauques et retentissants, assez semblables à la syllabe qua, et qu’ils émettent par intervalles réguliers. Ils semblent alors voler plus rapidement que de coutume.

Par terre, la démarche de cet oiseau ne rappelle en rien la grâce qui distingue celle des vrais Hérons : il s’en va, baissant le dos, le cou rentré, guettant sa proie ; mais du moment qu’il l’aperçoit, par un mouvement subit, il darde son bec avec force et s’en empare. On ne le voit jamais, comme les premiers, attendre, immobile, quelque bonne aubaine ; mais il est constamment en quête pour se procurer de quoi vivre. Il explore habituellement le bord des fossés, les prairies, les rives ombragées des criques, des étangs et des rivières ; il fréquente aussi les grands marais salés, et les bancs de vase que les eaux laissent à découvert en se retirant. J’en ai même remarqué qui, vers le soir, venaient se poser sur les étangs, jusque dans les faubourgs de Charleston, où ils cherchaient tranquillement leur nourriture. Dans ces différents cas, sauf pourtant le dernier, on peut voir ces oiseaux, quelquefois le jour, mais surtout le soir et le matin, s’avancer à gué dans l’eau, jusqu’à mi-jambe. Leur nourriture se compose de poissons, crevettes, grenouilles, lézards aquatiques, sangsues, petits crustacés de toute sorte, d’insectes d’eau, et même de souris dont ils semblent s’accommoder aussi bien que de tout le reste. Une fois rassasiés, ils se retirent sur de grands arbres, soit au bord d’un ruisseau, soit dans l’intérieur de quelques marais, et là ils se tiennent des heures entières, ordinairement sur une seule jambe, digérant et sommeillant, mais sans être tout à fait endormis.

Quand l’un d’eux se sent blessé, il cherche d’abord à se dérober parmi les herbes et les broussailles, où il se foule dès qu’il a trouvé une bonne cachette. Au contraire, lorsqu’il croit n’avoir aucun moyen de fuir, il s’arrête, redresse son aigrette, hérisse ses plumes et se prépare à la défense, en ouvrant son long bec dont parfois il administre de rudes coups ; mais il fait encore bien plus de mal avec ses griffes. Si vous mettez la main dessus, il pousse un cri fort, rauque et continu, et cherche, à tous moments, à s’échapper.

Le Bihoreau change de plumage trois années de suite, avant d’atteindre son état parfait. Cependant, beaucoup d’individus s’accouplent au printemps de la troisième année. Après la première mue d’automne, le jeune est tel que je l’ai représenté dans la planche. Au second automne, les taches longitudinales disparaissent presque entièrement du cou et du reste du corps ; les parties supérieures de la tête deviennent d’un vert triste, se mêlant, près de la mandibule supérieure avec le brun foncé de la première saison, tandis que le surplus du plumage présente une teinte uniforme d’ocre sombre et de brun grisâtre. Dans le cours de l’année suivante, commence à se montrer le vert de la tête et des épaules ; celle-ci se pare de riches couleurs, et la bande frontale qui se voit entre la mandibule supérieure et l’œil, est d’un blanc pur. À cet âge, les plumes grêles du derrière de la tête ont rarement plus d’un pouce ou deux ; les côtés du cou et toutes les parties inférieures sont devenus d’un gris blanc plus clair ; les ailes ne laissent plus voir aucune tache et sont partout d’un gris légèrement brun, de même que la queue. Enfin, au quatrième printemps, le plumage est dans son état complet. À partir de ce moment, le Héron de nuit ne change plus de livrée, si ce n’est qu’il perd sa longue crête après que ses petits sont éclos. Il n’y a pas de différence de coloration entre les sexes ; mais le mâle est un peu plus gros que la femelle.

En toute saison, on remarque une grande différence de taille et de grosseur entre les divers individus de cette espèce : les uns, qui ont toutes leurs plumes, et sont par conséquent dans leur troisième année, pour ne pas dire plus, mesurent quatre pouces de moins que d’autres du même sexe et du même âge, et pèsent à proportion. Ces considérations suffiraient sans doute pour faire naître à certains naturalistes l’envie d’établir ici deux espèces, au lieu d’une ; mais j’ose affirmer que la tentative ne serait pas heureuse.

Au voisinage de la Nouvelle-Orléans et le long du Mississipi, en remontant jusqu’à Natchez, la chasse du Héron de nuit forme l’une des occupations favorites de nos planteurs, qui le regardent comme égalant, en fait d’oiseaux, tout autre gibier, pour la délicatesse de sa chair.