Scènes de la vie mexicaine/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


SCENES DE LA VIE MEXICAINE.




REMIGIO VASQUEZ.




I.

Un charme particulier aux villes du Mexique, c’est l’alignement parfait des rues, dont la perspective majestueuse est presque toujours terminée par les lointains bleuâtres de la campagne. A Mexico surtout, mes regards étaient sans cesse attirés vers les collines qui bornent de tous côtés l’horizon. A l’ouest c’était l’Océan Pacifique, à l’est c’était l’Atlantique qu’il me semblait entendre murmurer bien loin derrière ces montagnes. La première de ces mers me rappelait l’une des époques les plus aventureuses de ma vie, et je ne pouvais oublier que la seconde baignait les rivages de la France. Aussi ne contemplais-je jamais ces collines sans me sentir pris de regrets et de tristesses qui dégénéraient souvent en une sorte de fiévreuse inquiétude. Dans ces dispositions d’esprit, tout devait m’être prétexte pour quitter Mexico. J’avais hâte de secouer l’inaction qui commençait à me peser, et de m’abandonner de nouveau à ces hasards, à ces émotions de la vie errante, qui sont contre la nostalgie le plus sûr des remèdes.

Un soir, en rentrant chez moi, j’appris qu’un étranger était venu pendant mon absence. C’était, avait-il dit, pour une affaire de vie ou de mort ; mais, prié de dire son nom, le visiteur avait obstinément gardé l’anonyme. Il avait cependant, involontairement sans doute, laissé savoir qu’il demeurait dans le meson de Regina, puis il s’était éloigné, vivement contrarié de ne pas m’avoir rencontré, et promettant de revenir le lendemain. Du reste, au dire des gens de la maison, l’air étrange du visiteur, les questions nombreuses qu’il avait faites, le soin qu’il avait pris de ne laisser voir au-dessus des plis de sa manga bleu de ciel que ses deux yeux à moitié cachés par un large chapeau, tout concourait à donner à cette visite inattendue un caractère mystérieux qui ne pouvait manquer d’agir vivement sur mon imagination. Resté seul dans ma chambre, j’interrogeai vainement mes souvenirs, et j’attendis avec impatience le jour, qui devait me donner la solution de cette énigme ; mais la matinée se passa, la journée s’avançait, et l’inconnu ne s’était pas présenté. Je résolus de pousser jusqu’au meson de Regina, et, après m’être fait donner minutieusement le signalement de l’étranger, je me dirigeai, plus impatient encore que la veille, vers l’auberge ainsi nommée.

Quoique situé au milieu d’une des rues centrales de la capitale du Mexique ; le meson de Regina ne se distinguait de ceux des routes les moins fréquentées que par le grand nombre de voyageurs qui y arrivaient ou en partaient à chaque moment. C’était, du reste, le même aspect d’incurie, la même nudité, la même absence de tout comfortable. J’appelai le huesped. Dans tout autre pays, il m’eût été facile de savoir le nom de l’inconnu, dont je pouvais décrire le costume dans les moindres détails ; mais j’avais affaire à un hôtelier mexicain. — Croyez-vous, me dit le huesped, que ce soit mon métier de m’enquérir des noms de ceux qui descendent dans ce meson ? J’ai à penser à bien d’autres choses, ma foi ; mais, quant à l’individu dont vous me parlez, il n’y a pas une demi-heure qu’il est parti pour Cuautitlan, à ce que j’ai ouï dire à son domestique, et en faisant diligence, si vous avez intérêt à savoir qui il est, il vous sera facile de le rejoindre.

— De quelle couleur sont leurs chevaux ?

— Gris de fer et fleur de pêcher.

Une promenade de quelques heures, faite avant dîner, ne pouvait que m’être salutaire. Pourtant, avant de me lancer à la poursuite du mystérieux visiteur, je voulus rentrer chez moi, afin d’interroger une dernière fois mon valet Cecilio. Ce jeune garçon était déjà depuis quelques années à mon service, et sa figure joufflue, son air à la fois hypocrite et naïf, me rappelaient involontairement le personnage d’Ambrosio de Lamela dans Gil Blas. Comme je pouvais le prévoir, je n’obtins cette fois encore que des renseignemens très incomplets. Force me fut donc de congédier Cecilio en lui faisant connaître mon intention de partir immédiatement pour Cuautitlan et en lui donnant l’ordre de seller promptement nos chevaux. Cecilio essaya de me prouver que, dans une affaire aussi délicate, il était peut-être plus convenable que je partisse seul ; j’exprimai alors de nouveau ma volonté de façon à lui interdire toute hésitation, et il sortit. Comme il s’agissait d’une excursion hors de la ville, je revêtis le costume mexicain, et je descendis dans la cour en toute hâte. Je ne remarquai pas sans quelque surprise que mon zarape était attaché derrière la selle de mon cheval. Des pistolets garnissaient les fontes, et une lance armée d’un fer démesuré, que j’avais l’habitude de porter en voyage attachée à l’étrier droit, laissait onduler fièrement sa banderole écarlate. Un sabre pendait à l’arçon de la selle de Cecilio, et une valise assez bien remplie chargeait la croupe de son cheval. Je demandai à Cecilio le motif de ces dispositions prises comme pour un long voyage, quand il ne s’agissait que d’une courte promenade : le valet me répondit que les environs de Mexico étaient infestés de voleurs.

Nous partîmes. Les voyageurs que je poursuivais devaient avoir au plus une heure d’avance sur nous, et la couleur peu commune de leurs chevaux devait les rendre facilement reconnaissables sur la route. Je pouvais me flatter, en pressant le pas, de les rejoindre en deux heures, et, au pis-aller, c’était le temps qu’il fallait à des chevaux frais pour franchir les six lieues qui séparent Mexico de Cuautitlan. Je m’éloignai donc avec l’espoir d’être revenu au coucher du soleil. Cependant la différence d’allure entre mon cheval et celui de mon domestique, différence sur laquelle je n’avais pas suffisamment compté, me forçait de ralentir ma marche. Déjà les deux heures étaient presque, écoulées sans que j’eusse vu sur la route l’homme que je cherchais et sans même que nous eussions aperçu encore le clocher de Cuautitlan. Je craignais presque d’avoir été induit en erreur par un faux renseignement de l’hôtelier, quand des muletiers, en retour vers Mexico, répondirent à mes questions qu’en effet ils s’étaient croisés avec deux cavaliers, dont l’un montait un cheval gris de fer, et l’autre un cheval fleur de pêcher. Nous ne tardâmes pas à gagner Cuautitlan, et l’on put me désigner l’auberge où les cavaliers en question devaient être descendus. Je n’avais donc perdu que peu de temps, et j’allais enfin connaître celui que je brûlais d’atteindre. Je me dirigeai vers l’auberge qui venait de m’être indiquée, et, tout en mettant pied à terre, j’interrogeai le huesped avec la confiance d’un homme sûr de son fait.

— Vos chevaux sont-ils fatigués ? me dit l’hôte quand j’eus fini.

— Non.

— Eh bien ! j’en suis aise pour vous, car ces voyageurs n’ont fait qu’entrer et sortir, après s’être un instant rafraîchis, et il ne faudra rien moins que des chevaux frais pour les rattraper.

Et l’hôte, qui s’intéressait encore moins, si cela se pouvait, aux voyageurs chevauchant sur la grand’route qu’à ceux qu’il hébergeait, me tourna le dos avec l’aménité propre à ses confrères. Je me remis en selle. Un quart d’heure de plus, me disais-je, allait me donner raison d’une certaine défiance railleuse que Cecilio ne déguisait pas avec tout le soin convenable. Cependant, à ma grande mortification, le temps s’écoulait, le jour allait faire place à la nuit, et l’ombre s’épaississait insensiblement. La nuit vint à son tour, et j’eusse renoncé à cette chasse obstinée, si l’amour-propre ne fût venu stimuler chez moi la curiosité. Le silence était profond sur la route que nous parcourions. Parfois je m’arrêtais, croyant entendre devant moi le pas de deux chevaux, et je reprenais ma course avec plus d’ardeur jusqu’à ce que l’absence de tout bruit vînt me démontrer que j’étais dupe d’une illusion. La certitude, toutefois, d’être sur les traces des voyageurs me soutenait encore, car, de Mexico à l’endroit où nous étions parvenus, la route n’avait pas d’embranchement ; toutes les probabilités étaient en ma faveur. Néanmoins, après six heures de marche, il fallut songer à prendre quelque repos : douze lieues parcourues à franc étrier rendaient pour nos chevaux une halte nécessaire. Il était temps d’ailleurs de nous procurer un gîte, car, au Mexique, deux qualités sont requises pour s’introduire dans les auberges : la première est que l’auberge convienne aux voyageurs, la seconde est que l’heure et les voyageurs conviennent à l’aubergiste. Je ne tardai pas heureusement à voir briller les lumières d’une cabane isolée, vers laquelle nous piquâmes des deux. Au dire de l’hôte, deux cavaliers étaient passés une demi-heure avant nous devant l’auberge ; mais l’obscurité ne lui avait pas permis de distinguer la couleur de leurs chevaux. Comme il était certain que ces deux voyageurs avaient dû s’arrêter à peu de distance de ce lien et passer comme nous la nuit sous un toit, je me décidai, sans désespérer de les atteindre, à laisser reposer nos chevaux. En repartant avant le point du jour, je devais sans peine regagner le temps perdu. Malheureusement Cecilio se réveilla tard, et ce ne fut qu’au grand jour que nous nous remîmes en route. J’en avais trop fait pour reculer désormais, et d’ailleurs j’étais heureux d’avoir un but à poursuivre. Cecilio ne partageait pas entièrement ma manière de voir, et c’était avec une sorte de désespoir qu’il avait soin de m’avertir à chaque instant du nombre de lieues que nous avions franchies. Cependant, quoique dénoncés par tous les passans que j’interrogeais chemin faisant, les voyageurs, qui ne devaient avoir sur moi que peu d’avance, semblaient m’échapper comme par magie, précisément au moment où je me flattais de les atteindre. J’avais déjà dépassé le défilé pierreux de la Canada, j’avais laissé derrière moi l’hacienda de San-Francisco. J’avais scruté sur mon passage tous les ranchos, tous les lieux ordinaires de halte, et à chaque fois j’apprenais que deux voyageurs montés, l’un sur un cheval gris de fer, l’autre sur un cheval fleur de pêcher, ne devaient être qu’à peu de distance devant moi.

— Ces deux voyageurs ont sûrement le diable au corps, me dit tristement Cecilio, et ce doivent être deux grands criminels, pour avoir intérêt à ne s’arrêter ainsi nulle part.

Sans répondre aux doléances de mon domestique, je continuais à marcher, car je ne voulais pas avoir le dessous dans cette lutte de vitesse, et une espèce de fureur commençait à me stimuler plus encore que la curiosité. Pour la seconde fois depuis notre départ de Mexico, le soleil allait se coucher derrière les montagnes vis-à-vis de nous, sans que rien pût me faire pressentir que la promenade de la veille, inopinément convertie en voyage, dût bientôt avoir un terme. Nos chevaux, surmenés depuis vingt heures, commençaient à se fatiguer, et ce fut avec une vive satisfaction que j’aperçus, aux dernières lueurs du jour, le bâtiment rouge de l’hacienda d’Arroyo-Zarco.


II.

L’hacienda d’Arroyo-Zarco est un bâtiment imposant et vaste, construit moitié en briques, moitié en pierres de taille, et situé presque à l’entrée des vastes et fertiles plaines du Bajio. Cependant l’endroit où s’élève l’hacienda est loin de présenter l’aspect riant qui distingue le bassin qui porte ce nom. C’est une plaine infertile où se dressent çà et là quelques mornes pelés ; deux ou trois de ces mornes s’élèvent derrière Arroyo-Zarco ; une petite source d’une eau azurée, qui prend naissance à peu de distance de ces mornes, a donné à l’hacienda son nom d’Arroyo-Zarco (ruisseau bleu) [1]. Une large et longue cour carrée, ornée sur ses quatre faces d’arceaux de pierre semblables aux cloîtres d’un couvent, sert d’entrée aux bâtimens des maîtres ; les chambres destinées aux voyageurs s’ouvrent sous ces galeries. Plus loin, deux ou trois autres cours renferment des écuries assez spacieuses pour loger à l’aise tout un régiment de cavalerie en campagne. C’était le seul gîte à six lieues à la ronde, et je pouvais espérer enfin d’y rejoindre les deux voyageurs, si toutefois je n’avais pas suivi une fausse voie.

— Nous avons fait trente-deux lieues depuis hier, dit Cecilio en prenant avec un soupir la bride de mon cheval, et, si votre seigneurie doit continuer encore long-temps sa poursuite, peut-être serait-il prudent et convenable que je retournasse à Mexico pour dissiper les inquiétudes qu’on doit avoir sur notre compte.

— Le devoir d’un bon serviteur est d’accompagner son maître partout, répondis-je à Cecilio, et je me rendis près du garçon d’écurie pour l’interroger au sujet des voyageurs arrivés avant nous. J’appris de lui qu’une quarantaine de cavaliers avaient débridé à l’hacienda dans l’après-midi, et, à défaut d’autre renseignement, je dus me contenter d’une invitation courtoise d’aller visiter moi-même les écuries. J’aurais dû commencer par là sans attendre cet avis, et, comme il faisait encore jour, je me dirigeai vers les cours. Un grand nombre de chevaux broyaient dans les auges de bois leur provende de maïs avec un ensemble et une ardeur qui témoignaient de longues traites fournies dans la journée, et je fis un bond de joie en distinguant parmi eux et côte à côte, comme deux fidèles compagnons de route, un cheval gris de fer et un autre fleur de pêcher. C’était un commencement de réussite ; malheureusement il me restait, pour compléter ma découverte, à interroger une soixantaine de voyageurs, car il y avait dans les écuries un nombre à peu près égal de chevaux. L’entreprise, à vrai dire, était presque impraticable, dangereuse peut-être d’un côté, et certainement ridicule de l’autre.

Comme je regagnais la cour d’entrée pour chercher, tout en prenant un moment de repos dans ma chambre, le moyen d’atteindre le but que je poursuivais, un coche attelé de huit mules, chargé de matelas soigneusement sanglés dans leur enveloppe de cuir et escorté par trois cavaliers armés de sabres et de mousquetons, entra bruyamment dans la cour de l’hacienda. C’est toujours un événement que l’arrivée d’une voiture dans les auberges du Mexique ; elle indique des voyageurs de distinction, ou mieux encore la présence de quelques femmes auxquelles, pour peu qu’elles soient jeunes, la solitude et l’excitation du voyage ne manquent pas de prêter mille séductions. Pendant que les deux cochers qui conduisaient l’attelage et les trois cavaliers interpellaient le huesped à grands cris et que la cour se remplissait de figures curieuses, un des cavaliers mit pied à terre et vint respectueusement ouvrir la portière du coche. Un homme d’un certain âge en descendit le premier ; un autre plus jeune le suivit, et avant qu’on eût le temps de lui offrir la main, une jeune femme s’élança derrière eux ; elle portait le costume adopté par quelques riches rancheras en voyage, costume qui leur permet de voyager également à cheval ou en voiture. Elle tenait à la main un chapeau d’homme à larges bords, et sa manga, richement rehaussée de velours et de galons d’argent, ne cachait entièrement ni une taille souple et fine, ni des bras nus et dorés par le hâle. Sa tête découverte laissait voir un magnifique diadème de cheveux noirs, et ses yeux, non moins noirs et non moins brillans, promenaient autour d’elle le regard hardi particulier aux Mexicaines. Ce regard semblait évidemment chercher quelqu’un au milieu de la foule des curieux ; à l’aspect des figures inconnues qui peuplaient la cour de l’hacienda, il s’éteignit aussitôt sous le voile des paupières.

Cependant la nuit allait venir, la jeune femme s’était retirée dans une des chambres de l’hacienda, quand un nouveau voyageur entra dans la cour. C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, grand et bien fait. Quoique vêtu pauvrement, le nouveau-venu portait avec grace ses habits délabrés, et une fine moustache noire, assez fièrement retroussée, rehaussait encore sa bonne mine. Sa physionomie, à la fois triste et hautaine, se distinguait par une singulière expression de finesse et de douceur : Une petite mandoline était suspendue en sautoir à son cou, et au pommeau de sa selle se balançait une rapière fort rouillée. Le cheval maigre qu’il montait était suivi d’un autre en laisse, tout sellé et tout bridé. Je sentis naître en moi tout d’abord un sentiment d’affectueuse sympathie à la vue de ce jeune et mélancolique visage. L’aspect famélique des chevaux et du cavalier racontait énergiquement en effet bien des privations supportées en commun, toute une suite lamentable de courses sans provende, de nuits sans sommeil et de journées sans pain. Comme les autres voyageurs, le jeune cavalier appela le huesped ; mais, au lieu de s’adresser à lui à haute voix, il s’inclina sur sa selle et lui parla bas à l’oreille. Le huesped, pour toute réponse, secoua négativement la tête ; un nuage passa sur le front de l’inconnu, qui rougit légèrement, jeta sur le coche dételé un triste et long regard, regagna la porte d’entrée et sortit de l’hacienda.

Il était temps cependant d’oublier les affaires des autres pour réfléchir aux miennes. La joie de Cecilio, en apprenant que les deux chevaux de nos voyageurs étaient dans l’écurie de l’auberge, se changea en un désespoir concentré quand je lui eus fait part de ma résolution. Comme je ne pouvais interroger successivement soixante voyageurs, je lui donnai l’ordre de seller nos chevaux à minuit et de se mettre en faction dans la cour et à la porte de sortie. De cette façon, aucun voyageur ne pourrait à aucune heure de la nuit se remettre en route sans qu’il le sût. Ce point une fois réglé, je laissai Cecilio livré aux réflexions mélancoliques que lui inspirait la perspective d’une nuit passée à la belle étoile, et je m’acheminai vers la cuisine de l’auberge, qui, selon l’usage, servait aux voyageurs de salle à manger.

Dans la vaste cuisine de l’hacienda, des voyageurs de toute classe, commerçans, militaires, arrieros et domestiques, étaient disséminés autour des diverses tables dressées du côté opposé aux fourneaux. Je m’attablai comme les autres, et, tout en mangeant, je prêtai l’oreille à ce qui se disait autour de moi. Je n’accordai cependant qu’une attention assez distraite aux conversations, qui n’avaient pour objet, comme d’habitude, que des histoires de voleurs, d’orages, de torrens débordés, thèmes de prédilection des voyageurs. Fatigué de n’entendre rien qui eût trait à ce que je brûlais d’apprendre, j’interrogeai l’hôtesse à haute voix sur les voyageurs à qui devaient appartenir les deux chevaux que j’avais remarqués dans l’écurie. Je fus plus heureux d’abord que je ne l’espérais ; j’appris que l’un des individus en question était le seigneur don Tomas Verdugo, arrivé environ une heure avant moi, mais, que, pressé de se remettre en route, il n’avait pris que le temps de relayer et était reparti immédiatement, laissant à l’hacienda deux chevaux qu’il comptait reprendre à un prochain voyage.

— Quoiqu’il me semble singulier que vous ayez affaire à lui, ajouta l’hôtesse, je sais qu’il doit s’arrêter deux jours à Celaya, et vous le trouverez au meson de Guadalupe, dans lequel il a coutume de descendre.

J’eus beau la questionner de nouveau : l’hôtesse se tint opiniâtrement dans la réserve la plus stricte, et je quittai la cuisine fort désappointé d’avoir encore quarante lieues à faire avant de pouvoir rejoindre le mystérieux voyageur, mais enchanté de savoir son nom et de pouvoir me diriger vers un but certain. Après avoir donné contre-ordre à Cecilio, comme il était encore de borne heure et que le sommeil est un hôte qui ne visite sur une couche de pierre que l’homme harassé de fatigue, j’allai m’asseoir, en l’attendant, à la porte extérieure de l’hacienda, à quelques pas de la grande route.

La lune éclairait la campagne, déjà triste et silencieuse comme à minuit. A l’horizon, les collines commençaient à revêtir leur manteau de brume nocturne. Sur la plaine blanchie, les émanations de la terre, condensées par la fraîcheur de la nuit, formaient au loin l’aspect d’un lac tranquille ; du sein de ces vapeurs sortaient, comme des plantes aquatiques, les alors qui croissaient sur le sol pierreux. Au milieu de cette solitude morne et désolée, sur cette terre inhospitalière où mille dangers entourent le voyageur, le voyageur étranger surtout, mon entreprise m’apparut, pour la première fois, ce qu’elle était en réalité une périlleuse folie. Pour la première fois aussi depuis mon départ de Mexico, le cœur me manqua, et, dans un moment de découragement, je formai la résolution de revenir sur mes pas, résolution qui ne devait point s’accomplir. Au moment où je jetais, avant de rentrer, un dernier regard sur le triste paysage qui m’entourait, il me sembla entendre vibrer, au milieu du silence, les sons éloignés d’une guitare. C’était sans doute une halte de muletiers que le bâtiment dérobait à ma vue, ou quelque palefrenier qui charmait ses loisirs au fond d’une écurie. Immobile à ma place, j’écoutais avec recueillement ces sons indécis et brisés par la distance, quand une voix assez sonore vint graduellement s’y marier. Grace au silence de plus en plus profond, je pus reconnaître bientôt que les paroles chantées étaient un fragment du Romancero espagnol ; mais une fantaisie bizarre avait donné pour estritillo ou refrain à ces vers héroïques un dicton populaire jadis en vogue au Mexique. Cette singularité me fit désirer de voir le musicien, et je gagnai dans cette intention l’angle le plus éloigné de l’hacienda. Au pied d’une des collines boisées qui dominent l’hôtellerie, je pus alors apercevoir un feu qui brillait comme un phare au milieu de l’obscurité. La silhouette du chanteur se détachait en noir sur le foyer, et, près de lui, deux chevaux, attachés ensemble par une longue corde, paissaient le peu de touffes d’herbes que le terrain pierreux laissait croître. Je m’avançai doucement pour ne pas interrompre l’inconnu, mais le bruit de mes pas me trahit, et la musique cessa tout à coup. L’inconnu se leva vivement, et j’entendis le cliquetis d’une lame qui sort du fourreau ; l’aventure devenait moins plaisante que je ne pensais. Je m’arrêtai, puis j’avançai de nouveau et sans crainte cette fois : je venais de reconnaître, à la lueur de la flamme, le jeune voyageur dont je n’avais pas oublié la courte apparition dans la cour de l’hôtellerie, et que je ne m’attendais pas à retrouver si près de moi.

— Qui va là ? s’écria-t-il avec un accent espagnol très prononcé.

— Un ami, lui dis-je ; mais rengaînez votre rapière, je suis seul et je n’ai pas d’armes.

La lune éclairait assez vivement les objets autour de moi pour que l’Espagnol se convainquît tout de suite que je disais vrai, et sa lame rentra dans le fourreau.

— Pardonnez-moi mon indiscrétion, seigneur cavalier, repris-je en m’avançant dans le cercle de lumière ; je n’ai été amené vers vous, je dois le dire, que par un sentiment de curiosité. Si je ne me trompe, vous êtes, comme moi, étranger dans ce pays, et, en cette qualité, vous êtes presque un ami.

En dépit de ces avances, les traits de l’Espagnol conservaient une expression de défiance hautaine. Cependant il se rassit et m’invita courtoisement du geste à en faire autant. J’acceptai sans plus de façons.

— Je suis Espagnol, il est vrai, répliqua fièrement mon nouveau compagnon ; mais, dans toute l’Amérique, l’Espagnol n’est-il pas chez lui ? C’est à mon tour de vous demander pardon de vous avoir pris dès l’abord pour un espion envoyé par…

L’Espagnol s’arrêta tout à coup.

— Par qui ? demandai-je.

— Soyez le bienvenu, reprit-il sans répondre, à ma question. Un cigare que j’offris paya cette bienvenue, et nous nous mîmes à fumer avec toute la gravité de guerriers indiens autour du feu du conseil, en nous examinant dans un profond silence. Aux clartés de la lune et du brasier, il était facile de voir, comme je l’avais déjà remarqué, que les plus dures privations avaient laissé sur le front de l’Espagnol leurs ineffaçables stigmates, mais sans avoir en rien altéré la noblesse de cette mâle physionomie.

— Etes-vous par hasard, lui demandai-je, l’auteur des couplets que j’ai si indiscrètement interrompus, et dont, je l’avoue, l’originalité m’a frappé ?

— Non. Je n’ai fait que les arranger sur un air de ma composition pour des circonstances qu’il serait trop long de vous raconter.

Il y avait dans ces réponses des réticences qui donnaient l’essor à mes conjectures. Je résolus donc de provoquer les confidences du jeune Espagnol en lui racontant l’objet de mon voyage et mes déceptions depuis mon départ de Mexico.

— Il y a quelque similitude dans nos positions, reprit-il, quand j’eus fini. Comme vous, je poursuis une œuvre sans nom, mais plaise à Dieu de vous épargner les épreuves que j’ai traversées !

— Parlez, lui dis-je, j’aime les récits sous la voûte du ciel, la nuit, aux lueurs d’un foyer comme celui-ci.

— Soit, dit l’Espagnol. Je commencerai par vous dire que je suis Biscayen et de plus gentilhomme, non par le privilège qui anoblit tous mes compatriotes, mais par la descendance d’une longue suite d’aïeux qui reconnaissaient Lope Chouria (le loup blanc) comme chef de leur antique race. Mon nom est don Jaime de Villalobos. Ici, j’en porte un autre pour ne pas profaner celui-là. Ma mère d’abord, le nom de mes pères après, mon pays ensuite, tel est l’ordre de mes affections et de mon culte. Vous savez désormais qui je suis, seigneur cavalier ; je vais vous dire maintenant ce que j’ai fait.

Il y avait dans cet exorde une certaine arrogance de Cid Campeador qui ne me déplut pas ; c’était comme une strophe inédite ajoutée au Romancero, dont le gentilhomme biscayen chantait les vers un instant auparavant. Le jeune cavalier reprit avec plus de simplicité

— J’étais par malheur aussi pauvre que noble ; plus d’une fois, dans mon enfance, j’ai été réveillé par le vent glacé qui pénétrait presque sans obstacle dans le manoir ruiné que j’habitais avec ma mère ; comme compensation, Dieu m’envoyait la faim, qui me faisait oublier le froid. J’atteignis ainsi la jeunesse ; ma naissance m’interdisait tout travail manuel, tout emploi subalterne, et quitter ma mère qui vieillissait, pour prendre du service dans l’armée, était un effort au-dessus de mes forces. Cependant je ne pus rester étranger à la guerre civile qui éclata dans les provinces basques. Don Carlos, vous le savez peut-être, oubliait souvent de payer ses soldats et ses officiers, et tout ce que je gagnai à le servir fut l’honneur d’être encore, à l’heure qu’il est, créancier de son altesse. A ma rentrée sous le toit maternel, j’eus la douleur de le trouver plus délabré que jamais, et de comprendre mieux encore les angoisses qui déchiraient le cœur de ma mère, car je la voyais ployer de jour en jour sous le double fardeau de l’âge et de la détresse. Un soir, un colporteur vint réclamer de nous l’hospitalité, et, comme il ne demandait qu’un abri, je pus le satisfaire à moitié. Sa vie errante le mettait au courant de toutes les nouvelles, et j’appris de lui qu’un de nos compatriotes avait fait un riche mariage dans la Nouvelle-Espagne.

— Quelle chance n’aurait pas, ajouta-t-il, un jeune gentilhomme comme vous, d’en faire autant dans le pays de l’or et de l’argent, où l’ambition de toutes les femmes se résume par ce dicton :

Camisas de Bretaña,
Y maridos de España [2].

Dans ma position, faire un riche mariage était ma seule ressource, et je résolus de courir cette chance. Je fis partager mes espérances à ma mère. Un à-compte obtenu sur un arriéré de solde me servit à payer mon passage à bord d’un navire qui mettait à la voile de Bilbao, et je partis plein de l’espoir de revenir déposer aux pieds de ma mère une fortune que j’ambitionnais pour elle seule. J’arrivai à Vera-Cruz il y a un an ; je fréquentai assidument les églises, seul endroit où les Vera-Cruzanas veulent bien se montrer, mais aucune d’elles ne daigna faire attention à moi. Le soir, dans les rues désertes, je me résignais à de longues et infructueuses stations : personne ne se montrait. Je compris qu’en ne signalant pas ma présence sous une fenêtre, je courais grand risque de me morfondre ainsi toutes les nuits. J’eus recours à la musique, et j’achetai cette mandoline. Malheureusement, quoique musicien passable, je n’étais pas assez poète pour composer un motif de sérénade, et j’en fus réduit à souder le plus convenablement possible, à un couplet du Romancero que je me rappelais, le dicton même qui m’avait décidé à quitter le manoir. C’est ce couplet que vous avez interrompu tout à l’heure.

L’Espagnol se remit à fumer comme un homme qui vient de remplir consciencieusement sa tâche et garda le silence.

— Et vous êtes encore garçon ? dis-je, fort surpris de cette conclusion aussi brusque qu’imprévue de l’histoire de don Jaime.

— Ce n’est pas la faute d’une espèce de duègne qui, depuis plus de quarante ans, portait des chemises de Bretagne, et se trouvait forcée de s’en tenir là bien malgré elle. Vous le concevez, j’étais venu pour épouser une femme jeune, riche et belle. Si la duègne eût été riche, par amour pour ma mère, je l’aurais épousée ; mais celle-là n’était pas riche, n’était plus jeune, n’avait jamais été belle.

— Hélas ! lui dis-je, vous vous êtes trompé d’un demi-siècle, seigneur don Jaime. Cinquante ans plus tôt, toutes les chances eussent été en faveur d’un cavalier de votre mine et de votre tournure. Aujourd’hui, ce temps est passé, je le crains.

Un sourire imperceptible effleura les lèvres du Biscayen ; je ne sus, pour le moment, si je devais l’attribuer à la reconnaissance pour mon compliment ou à l’incrédulité pour mon pronostic. Je repris après un court silence

— Puisque je suis en veine d’indiscrétion et vous en veine d’indulgence, permettez, seigneur don Jaime, que je vous fasse une dernière question : Où diable avez-vous soupé ce soir ?

A ces mots, le front de l’Espagnol se rembrunit. Je craignis d’avoir abusé des droits d’une intimité trop récente ; mais, soutenu par un juste orgueil, le Biscayen se sentait trop bon gentilhomme pour rougir d’être pauvre.

— Ici, parbleu, reprit-il en souriant d’assez bonne grace, et j’ai l’honneur de vous offrir une portion de mon souper. L’Espagnol me tendit une cigarette.

— Quoi ! c’est là votre souper ?

— Une cigarette ! fi donc ! c’est un trop maigre repas pour le dernier descendant des comtes de Biscaye. J’en ai, s’il vous plaît, consommé plus d’une douzaine, et j’ai parbleu fort bien soupé.

Ce dernier aveu parut avoir épuisé la résignation du pauvre gentilhomme, qui garda le silence pendant quelques instans, puis reprit avec une dignité pleine d’aisance et comme pour se débarrasser d’un hôte importun :

— Seigneur cavalier, je vous ai accordé la seule chose dont je puisse disposer en ce monde : l’hospitalité auprès de mon foyer ; usez-en à votre aise s’il vous convient ; mais, après une journée laborieuse, le moment est arrivé où j’ai besoin de repos. Que Dieu vous vienne en aide !

Le Biscayen raviva la famine du brasier, s’étendit sur son manteau qu’il ramena sur sa figure, après m’avoir fait un geste d’adieu, et resta immobile. Je jetai machinalement un coup d’œil autour de nous. Plus heureux que leur maître et à moitié cachés par le brouillard glacé de la nuit, les deux chevaux paissaient au moins l’herbe flétrie du terrain pierreux. Je m’inclinai, le cœur gros et avec une sorte de respect, devant cette misère profonde si noblement supportée.

— Seigneur don Jaime, repris-je la voix encore émue, il me reste à vous remercier de votre courtoisie, et à vous faire une proposition que sur mon ame et sur mon honneur vous me rendrez heureux et fier d’accepter : celle de venir, sans qu’il m’en coûte rien, ajoutai-je, partager à votre tour ma chambre dans la venta.

Le jeune voyageur tressaillit et se leva sur son séant ; ses yeux étincelaient sur son visage pâli. Il sembla hésiter un moment ; puis, me tendant la main :

— J’accepte, me dit-il, vous me rendez un service que je n’oublierai jamais. Je puis vous l’avouer à présent, j’ai vainement sollicité du huesped cette hospitalité, que je suis trop pauvre pour payer, et que cependant j’aurais achetée pour cette nuit, cette nuit seulement, au prix de mon sang.

Cette réponse était un mystère de plus pour moi ; mais don Jaime devenait mon hôte, et cette qualité m’interdisait toute question nouvelle. Nous prîmes les deux chevaux par la bride, et, sans échanger d’autres paroles, nous nous dirigeâmes vers la venta.


III.

Mon nouveau compagnon une fois installé dans ma chambre, je sortis sous prétexte de veiller à ce qu’on prît soin de nos chevaux, et je commandai à Cecilio d’aller chercher à la cuisine de l’hôtellerie un souper suffisant pour deux personnes. Le Biscayen, après quelques façons, en voulut bien accepter sa part. J’avais déjà fait un repas assez copieux, et je ne touchai au souper que par politesse, tandis que mon convive y faisait le plus grand honneur, tout en s’étonnant de ma sobriété.

— Que voulez-vous ? lui dis-je pour expliquer mon abstinence, c’est mon premier voyage dans ce pays, et je n’ai pas encore pu me faire à cette infernale cuisine.

Et tandis que Cecilio, debout derrière nous, ouvrait des yeux démesurés en m’entendant affirmer que j’étais à mon début en fait de voyages, je ne pouvais m’empêcher d’admirer avec envie chez mon hôte les formidables prouesses d’un appétit développé par vingt-quatre heures de jeûne.

— Maintenant, lui dis-je, quand il ne resta plus que les assiettes, si le voisinage d’une jeune et charmante voyageuse, dont la chambre touche celle-ci, ne vous empêche pas de dormir, je crois que vous ferez bien de m’imiter.

Et je m’étendis par terre dans mon manteau.

— Soit, dit l’Espagnol ; mais peut-être avant de vous endormir ne vous sera-t-il pas désagréable d’entendre un air de mandoline ?

— Vous êtes chez vous, mais vous ne vous offenserez pas si je m’endors en vous écoutant.

En dépit de la couche froide et dure où j’étais forcé de chercher le sommeil, je n’entendis bientôt qu’un murmure confus de notes indécises, puis plus rien. Je me réveillai en sursaut sous l’impression d’une fraîcheur fort vive. La longue et mince chandelle collée à la muraille jetait ses dernières et fumeuses clartés dans la chambre, où je me trouvais seul ; l’Espagnol avait disparu, la porte entr’ouverte laissait pénétrer l’air froid de la nuit qui m’avait réveillé : j’écoutai. Un silence profond avait succédé aux derniers murmures de la vaste hacienda, le coq chantait au loin. Surpris de la brusque disparition de mon compagnon, je me levai pour refermer la porte, et je jetai à tout hasard un coup d’œil dans la cour. Au milieu de l’obscurité, je crus apercevoir deux silhouettes noires à moitié cachées par un pilier. L’une d’elles était le gentilhomme biscayen, dont je distinguai la voix, quoiqu’il parlât bas ; l’autre m’était inconnue ; mais, au timbre plus doux, aux accens qui, bien que voilés par la prudence, s’élevaient au milieu du calme de la nuit comme une tendre et suave mélodie, je ne doutai bientôt plus de la présence d’une femme. J’en avais assez vu, je repoussai la porte ; au grincement des gonds rouillés, une forme légère disparut dans l’ombre d’un pilier plus éloigné. Le Biscayen se dirigea rapidement vers moi

— Ne vous excusez pas, me dit-il ; vous avez, sans le vouloir, surpris un secret qui tôt ou tard devait vous appartenir ; mieux vaut donc que ce soit maintenant. Je parlais de vous d’ailleurs ; n’est-ce pas à vous que je dois l’un des plus heureux momens de ma vie ? n’ai-je pas encore besoin cette nuit même d’une nouvelle preuve de cette amitié qui me sera désormais si précieuse ?

Don Jaime me fit alors en quelques mots le résumé rapide d’un roman commencé six mois auparavant à Mexico, sous les ombrages de l’Alameda ; il s’agissait de projets d’union contrariés par la disparité des fortunes, de tentatives de fuite déjouées par une surveillance incessante jusqu’au moment où le père de celle qu’il avait aimée pour sa seule beauté, avant de se douter qu’elle fût riche, était parti pour la ramener à l’une des haciendas qu’il possédait dans l’intérieur du pays. C’était pour donner suite à un nouveau projet d’enlèvement que don Jaime avait amené deux chevaux ; mais à la troisième étape, c’est-à-dire à la venta d’Arroyo-Zarco, le pauvre jeune homme, qui suivait la voiture à distance, s’était trouvé à bout de ressources, et n’avait pu obtenir accès dans l’hôtellerie. Grace à notre rencontre fortuite, cet obstacle avait disparu, tout était prêt pour gagner Guanajuato. Là don Jaime devait confier la fille de l’hacendero à une parente éloignée qui la cacherait dans un couvent jusqu’au moment où, les poursuites apaisées et le mariage conclu, il devait leur être facile de passer en Espagne. Malheureusement un nouvel obstacle se présentait : comment sortir de l’hôtellerie sans exciter les soupçons du huesped, et comment dissimuler cette fuite en sauvant les apparences ? Don Jaime avait pensé que je pourrais les accompagner en laissant à la venta mon domestique dont nous emmènerions le cheval tout sellé. Doha Luzecita (c’était le nom de la fille de l’hacendero) passerait aisément pour Cecilio, et l’hôte, nous ayant vu sortir comme nous étions entrés, ne pourrait concevoir aucun soupçon.

Il y avait tant d’éloquence dans le regard suppliant du Biscayen, que je fus sur le point de me lancer tête baissée dans cette nouvelle aventure ; mais la réflexion me retint, et je refusai le concours qui m’était demandé. Don Jaime soupira, et sortit de la chambre. Quelques minutes après, il était de retour ; la jeune voyageuse l’accompagnait. Un rebozo soigneusement drapé à la mode mexicaine entourait sa tête et son visage. Les plis du voile de soie ne laissaient entrevoir qu’un étroit bandeau de cheveux de jais, un front que la honte empourprait, et, sous l’arc de noirs sourcils, deux yeux chastement voilés de leurs longues paupières.

— Que ne vous devrais-je point, seigneur cavalier, me dit-elle de cette voix harmonieuse dont le timbre m’avait charmé quelques minutes auparavant, si vous consentiez à nous prêter un appui dont, je rougis de l’avouer, le refus ne changera pas une résolution inébranlable !

Je sentis ma volonté faiblir à ces simples paroles et au regard qui les accompagna ; je balbutiai quelques lieux communs de prudence et de devoir.

— Votre présence, ajouta l’Espagnol, peut conjurer un grand malheur, car je l’aime tant que, plutôt que de me la voir enlever, je la tuerai.

Fière et reconnaissante à la fois de cet élan de la passion qu’elle inspirait, la jeune femme releva les yeux qu’elle avait tenus baissés jusqu’alors et couvrit l’Espagnol d’un regard chargé de ces étincelles brûlantes que l’impétuosité créole ne sait pas long-temps contenir ; c’est ainsi qu’elle voulait être aimée. Puis, me tendant une de ces mains que Dieu semble avoir modelées tout exprès pour les Mexicaines : — Vous consentez, n’est-ce pas ? me dit-elle.

Les momens étaient précieux, minuit avait sonné : je ne me sentis pas la force de répondre par un nouveau refus. Transporter nos selles et nos valises jusqu’aux écuries pour harnacher nos chevaux sans donner de soupçons fut l’affaire d’un instant. La nuit était profonde dans les écuries, et ce ne fut qu’à la lueur de nos cigares que nous pûmes distinguer nos montures. Dans la cour, les deux cochers, conducteurs de la voiture, dormaient près de leurs mules.

— Holà ! l’ami, me dit l’un d’eux en bâillant, est-il de si bonne heure qu’il faille déjà partir ?

— J’ai une longue route à faire, répondis-je ; mais soyez tranquille, le coq n’a pas encore chanté.

Le ronflement du cocher, un instant réveillé, ne tarda pas à se mêler de nouveau aux bruits nocturnes des écuries, et nous pûmes achever à tâtons notre besogne sans nouvelle interruption. Nous disposâmes de notre mieux le second cheval de don Jaime pour la fille de l’hacendero. Une seule formalité restait à accomplir : avertir Cecilio du rôle qu’il devait jouer en notre absence. Je me dirigeai vers la chambre qu’il occupait. La nuit avait été pour lui féconde en surprises de tout genre, et celle qui l’attendait encore ne devait pas être la moins douloureuse. Le pauvre garçon dormait à poings fermés quand je l’éveillai, non sans peine.

— Écoute [3], lui dis-je quand il fut en état de m’entendre, tu vas continuer à dormir comme tu le faisais tout à l’heure jusqu’à dix heures du matin, si cela t’est possible, ou du moins rester invisible dans ta chambre. Les raisons les plus impérieuses exigent que personne dans la venta ne soupçonne ta présence jusqu’à l’heure dite. Alors tu te glisseras inaperçu hors de l’hôtellerie, ce qui te sera d’autant plus facile que j’emmène ton cheval et que tu t’en iras à pied. Tu suivras ensuite la route de Celaya, fût-ce pendant toute la journée, jusqu’au moment où tu m’auras rejoint à l’endroit où je t’attendrai.

— J’exécuterai les ordres de votre seigneurie, dit Cecilio en courbant tristement la tête comme écrasé par cette dernière déconvenue.

Mes deux compagnons de fuite étaient en selle à mon retour. Don Jaime semblait frissonner sous le froid de la nuit, et sa belle compagne, la tête enveloppée de son voile de soie, les épaules couvertes de la manga mise à l’envers, était complètement déguisée à des yeux indifférens ; cependant l’agitation convulsive de son sein et ses sanglots étouffés à grand’peine trahissaient une émotion violente. Je compris les sentimens qui l’agitaient, et je ne pus m’empêcher de jeter un mélancolique regard dans la direction de la chambre où dormait le père de doña Luz. En ce moment solennel, la générosité castillane s’éveilla dans le cœur de don Jaune.

— Luzecita, dit-il d’une voix étouffée, il est encore temps de rester, c’est votre père que vous quittez.

Rappelée par la voix de don Jaime au sentiment qui dominait tout son être, la jeune fille tressaillit, l’univers disparut à ses yeux ; prenant la main de celui qu’elle aimait, et la portant à ses lèvres avec la soumission passionnée d’une esclave d’Orient

— Je n’ai plus de père, dit-elle d’une voix douce et ferme, partons.

A ce cri suprême de la passion, qui, semblable au feu, épure l’atmosphère autour d’elle, mes derniers scrupules s’évanouirent. Nous traversâmes la cour en silence. Le huesped dormait étendu sur le sol en travers de la porte, je le touchai du bout de ma lance et sans parler : il se leva avec la promptitude machinale d’un homme accoutumé à être réveillé à toute heure.

— Déjà en route ? dit-il en recevant le prix de nos chambres. Et ce seigneur aussi, toujours avec ses deux chevaux ?

— Oui, répondis-je, ce cavalier, mon domestique et moi, nous sommes attendus à l’hacienda de San-Francisco avant le jour.

— Bon voyage, dit-il, puis il ouvrit la porte, qui se referma bientôt sur nous. Nous suivîmes pendant quelques minutes le chemin de Mexico pour nous conformer à la fausse indication que j’avais jetée au huesped, et nous tournâmes bride tout à coup dans la direction de Celaya, c’est-à-dire du côté opposé, en ayant soin de faire un détour pour éviter de passer devant l’hacienda. Un brouillard humide et glacé couvrait au loin la plaine ; le vent de la nuit déchirait de temps à autre ces vapeurs mobiles, et on pouvait voir le sol couvert d’un blanc manteau de givre. A quelques pas de nous, mais voilée par la brume, nous apparut bientôt une lueur douteuse qui brillait comme une étoile près de s’éteindre ; c’était le foyer abandonné du gentilhomme biscayen. Nos chevaux fendaient impétueusement le brouillard, que leurs naseaux aspiraient et vomissaient en tourbillons pressés. Bien que partageant l’impatience fiévreuse de mes deux compagnons, je ne pouvais me défendre d’une certaine émotion en comparant l’avenir incertain vers lequel ils s’élançaient en aveugles à ces vapeurs épaisses qui dérobaient à nos yeux l’horizon et la route. Nous ne tardâmes pas à mettre une large distance entre nous et la venta. Nous ralentîmes alors le pas, une lueur grisâtre commençait à éclairer les objets autour de nous ; à l’est, et derrière les collines encore couvertes de brume, une raie blanche signalait l’aube.

— Arrêtons-nous ici un instant, dis-je au Biscayen, et laissons souffler nos chevaux pendant que je vais mettre pied à terre pour écouter si l’on ne nous poursuit pas.

Nous avions franchi à peu près huit lieues dans le plus profond silence, car le cas était de ceux où le cœur trop plein impose un frein sévère à la bouche. L’oreille collée sur le sol, j’écoutai avec anxiété si quelque pulsation souterraine n’indiquait pas un galop lointain de cavaliers : nul bruit, nul écho ne s’éveillait sous terre, et la plaine devait être déserte dans un large rayon autour de nous. Je sentis alors la tranquillité succéder chez moi à l’agitation d’une longue course ; je m’assis sur l’herbe et j’engageai mes compagnons à m’imiter. Ce moment de sécurité passagère fit éclater chez eux l’explosion des sentimens que cette fuite à toute bride avait comprimés pendant de trop longues heures. Comme le givre qui disparaissait à vue d’œil à mesure que les premières teintes du soleil venaient rougir l’herbe de la plaine, l’inquiétude faisait place dans leurs cœurs à la confiance et à l’exaltation joyeuse qu’y versaient à la fois l’air du matin, la jeunesse et la passion. A peine la jeune femme eut-elle touché la terre, qu’obéissant à l’irrésistible impulsion de sa nature américaine, oublieuse du monde entier, elle enlaça d’une fougueuse étreinte celui qui le remplaçait pour elle. Le front mélancolique et flétri de l’Espagnol sembla pour un moment resplendir, rayonner sous ces caresses passionnées ; puis, soit faiblesse, soit émotion trop vive, je le vis pâlir, chanceler et fermer les yeux. Doña Luz poussa un cri déchirant.

— Soyez sans crainte, lui dis-je, le bonheur ne tue pas.

Je déposai doucement sur l’herbe don Jaime toujours immobile, et doña Luz, s’agenouillant près de lui, le couvrit de larmes et de baisers. Un si doux remède eut promptement rappelé à la vie le jeune Biscayen. Don Jaime fit alors quelques pas vers moi, tandis que la jeune créole voilait, en se détournant, sa figure de ses deux mains, avec ce singulier mélange de passion et de pudeur qui prêtait un charme si attrayant à sa beauté.

— Vous n’irez pas plus loin, me dit le Biscayen ; aussi bien vous n’en avez fait que trop pour votre responsabilité, et je n’ai que trop abusé de vous ; mais, avant de nous séparer, j’ai un dernier service à vous demander : c’est celui de troquer votre manteau contre le mien ; le vôtre sera pour moi une sécurité de plus.

Je consentis à l’échange qu’il sollicitait.

— Vous ne gagnerez pas à ce marché, reprit don Jaime en souriant ; mais, puisque vous ne savez pas où vous allez, peut-être le hasard vous poussera-t-il à Guanajuato. Je passerai une quinzaine de jours dans l’une des auberges de la ville, et vous m’y trouverez sans doute, trop heureux de pouvoir vous exprimer une fois encore une reconnaissance que je conserverai toute ma vie.

Le moment était venu de nous séparer. Nous aidâmes doña Luz à remonter sur son cheval ; puis don Jaime se remit lui-même en selle. Détachant alors la mandoline suspendue à ses arçons

— Prenez-la, me dit-il. Pendant long-temps cette mandoline et l’espérance ont été ma seule fortune ; aujourd’hui, à la place de l’espérance, Dieu m’a donné la réalité. Gardez-la en souvenir de moi.

Des larmes vinrent mouiller ses paupières. Il me tendit de nouveau la main, doña Luz me paya d’un sourire plus qu’elle ne me devait, et tous deux s’éloignèrent. Je les suivis du regard en pensant involontairement à la distance fatale qui sépare trop souvent la coupe des lèvres. La brume matinale les eut bientôt dérobés à mes yeux.


IV.

Resté seul au milieu de la plaine déserte du Cazadero, je demeurai quelque temps, je l’avoue, fort embarrassé. Assez loin encore de toute habitation, je me demandai si je ne devais pas tourner bride et regagner l’hacienda d’Arroyo-Zarco ; mais le soleil éclairait si vivement la plaine, l’air du matin était si bienfaisant, que l’hésitation et le découragement disparurent comme les vapeurs sur les collines, qui avaient repris leur teinte azurée. Je me remis en route. Deux lieues à peine devaient me séparer de la venta de la Soledad, où j’avais donné rendez-vous à Cecilio. L’hôte, me voyant arriver avec une guitare en bandoulière, me prit pour quelque touriste mélomane venu à point pour le distraire, et me parla de son goût pour la musique en homme qui avait grand désir de m’entendre. Je dus répondre à ses instances par un refus formel, et je me hâtai de m’installer dans la chambre la plus reculée de la venta. A la tombée de la nuit seulement, Cecilio me rejoignit. Il n’avait rien de nouveau à m’apprendre ; à midi, heure où il s’était glissé hors de l’hacienda, tout y était encore parfaitement calme. Ce renseignement me tranquillisa sur le sort des fugitifs, et, délivré de toute inquiétude de ce côté, je résolus de passer la nuit à la venta. Le pauvre Cecilio, qui venait de faire à pied dix lieues de route, ne pouvait plus se tenir, et moi-même j’avais besoin de forces pour reprendre le lendemain une poursuite qui menaçait de se prolonger bien au-delà de mes prévisions.

Le lendemain de bonne heure, nous étions en selle et nous galopions sur la route de Celaya, où nous espérions rejoindre don Tomas. C’était un voyage de deux journées à faire, et ces deux journées furent signalées à peu près par les mêmes contre-temps qui avaient marqué la première partie de cette singulière excursion. Dans toutes les hôtelleries où nous nous arrêtions, don Tomas nous avait précédés de quelques heures. Enfin j’arrivai à Celaya et je descendis au Meson de Guadalupe, au moment où Cecilio enregistrait soixante-dix lieues parcourues depuis notre départ de Mexico, avec la pensée consolante toutefois que, d’après les renseignemens qui m’avaient été donnés, nous touchions décidément au terme de notre course. Malheureusement, par une sorte de fatalité, ce terme reculait sans cesse au moment même où je croyais l’atteindre. A Celaya comme à Arroyo-Zarco, je manquai don Tomas d’une demi-heure. Don Tomas, en quittant Celaya, s’était dirigé sur Irapuato. Nous partîmes pour Irapuato. Dans l’unique hôtellerie de cette bourgade, personne ne l’avait vu. On l’y connaissait cependant, car l’hôte m’apprit que don Tomas était propriétaire et habitant d’une maison isolée située au pied du Cerro del Gigante (pic du Géant).

— Où est le Cerro del Gigante ? demandai-je alors, non sans appréhender que ce fût à cent lieues plus loin.

— C’est, me répondit l’hôte, la montagne la plus élevée de la sierra qui domine Guanajuato ; en partant demain au point du jour, vous y arriverez à la tombée de la nuit.

Irapuato est à quatre-vingt-dix lieues de Mexico. Pour gagner Guanajuato, j’avais une vingtaine de lieues encore à faire. Je me souvins que Guanajuato était la ville où le gentilhomme biscayen devait conduire doña Luz. Outre la certitude d’y rencontrer don Tomas, j’avais donc l’espoir d’y connaître le sort d’un homme auquel je m’intéressais, déjà comme à un vieil ami. Cette double considération me détermina.

— Eh bien ! dis-je à Cecilio, nous irons attendre cette fois don Tomas Verdugo dans sa propre maison, où il paraît être singulièrement, pressé de rentrer.

La route de Guanajuato serpente à travers un ravin d’une longueur interminable, appelé Cañada de Marfil ; ce fut seulement quelques heures avant le déclin du jour que j’atteignis la ville, dont je traversai rapidement les rues escarpées pour me diriger sans perdre de temps vers le Cerro del Gigante. La route que j’eus à suivre au sortir de la ville était coupée de ravins et de nombreuses collines. Je ne tardai pas à regretter de m’être engagé dans ces défilés lorsque le soleil commençait à baisser déjà et qu’il restait si peu de jour pour traverser des chemins inconnus. A mesure que nous avancions, la nature devenait de plus en plus sauvage ; des cours d’eau qui écumaient contre les pierres, des corbeaux qui croassaient au-dessus de nous, tels étaient les seuls bruits, les seuls hôtes de ces solitudes.

— Ah ! seigneur, me dit Cecilio en se rapprochant de moi dans un moment de halte où je cherchais à me rappeler les instructions qu’on m’avait données, cet endroit me paraît un vrai coupe-gorge, et le moindre mal qui pourra nous arriver sera de nous égarer pour toute la nuit dans ce labyrinthe de montagnes où le froid me gagne déjà.

Je n’étais pas insensible non plus à la fraîcheur qui commençait à régner dans ces bas-fonds, et je jetai sur mes épaules la manga que le Biscayen m’avait donnée en échange de mon zarape. Je commençais en outre à partager les craintes de mon domestique ; mais je jugeai à propos de ne pas laisser paraître mon inquiétude et je continuai d’avancer, bien sûr du reste d’être dans le bon chemin, quoique l’obscurité s’épaissît de plus en plus. Des ravins pierreux, des roches abruptes, des crêtes dépouillées, s’étendaient devant nous ou se dressaient sur nos têtes. Déjà les montagnes projetaient de longues ombres dans les vallées, le brouillard montait en légers flocons des bas-fonds où murmuraient les ruisseaux jusqu’aux sommités que le soleil éclairait de ses derniers rayons, et le pic du Géant, qui m’avait semblé si rapproché, s’élevait toujours à la même distance, couronné d’une auréole de pourpre et dominant les hauteurs voisines avec une sombre majesté, comme le gardien des trésors mystérieusement enfouis dans les entrailles de la sierra.

— Vous savez le proverbe, seigneur maître, poursuivit Cecilio : tel qui va chercher de la laine s’en retourne souvent tondu. Quelque chose me dit que nous nous sommes engagés dans une aventure fâcheuse. Qui peut être en effet ce don Tomas, que tout le monde connaît sur la route et sur qui nous ne pouvons jamais mettre la main ? Quelque chef de bande, sans aucun doute, qui a ses motifs pour se cacher ainsi, et je crains, continua-t-il en baissant la voix, que ces gorges ne soient pas aussi désertes qu’elles le paraissent. Ah ! Jésus ! n’ai-je pas vu reluire le canon d’une carabine là-haut, parmi ces branchages ?

Je portai involontairement les yeux dans la direction que signalait Cecilio, mais le vent seul agitait les buissons épais qui couronnaient la crête des talus, et que je commençais à ne voir que confusément à travers la brume. J’affectai de rire des craintes de mon valet, quand il me sembla entendre au milieu du silence un craquement semblable à celui d’un fusil qu’on arme. Au milieu du ravin où je me trouvais, ravin encombré de rochers éboulés, nos chevaux ne pouvaient avancer que lentement. Je pressai néanmoins le pas. Tout à coup une lueur brilla au-dessus de nos têtes, un sifflement aigu déchira mes oreilles, et une détonation résonna dans le ravin, accompagnée d’un bruit sec semblable à celui d’une balle qui s’aplatit sur un rocher.

— Ah ! le coquin ! s’écria en même temps une voix qui semblait partir de la crête du talus, je l’ai manqué.

Mon premier mouvement fut de fermer les yeux dans l’attente d’un second coup. Un instant se passa dans une anxiété terrible, pendant que les derniers échos répercutaient encore l’explosion, puis je levai la tête pour chercher d’où la balle était partie ; mais le brouillard enveloppait les hauteurs, et je ne pus rien distinguer. Un lambeau de la banderole de ma lance me prouva seulement que la balle avait dû passer à deux pieds de mon corps et que j’avais réellement servi de point de mire.

— C’est bien à moi qu’on en voulait, dis-je à Cecilio ; en route, et tâchons de gravir l’escarpement chacun de notre côté pour mettre la main sur le drôle qui, par-dessus le marché, semble si furieux de m’avoir manqué.

— D’abord, s’écria Cecilio, à qui cette reconnaissance ne souriait que médiocrement, rien n’indique qu’on ait tiré sur vous, et d’ailleurs je ne vous quitte pas ; c’est le devoir d’un bon serviteur d’être toujours à côté de son maître.

J’arrivai plus vite que lui au sommet du ravin ; mais, si loin que ma vue pût atteindre, je n’aperçus devant moi que les collines lointaines déjà nuancées d’un bleu violet, quelques champs où le maïs se balançait tristement, des teintes plus foncées qui annonçaient les crevasses de la sierra, partout un paysage lugubre et attristant que voilait l’ombre du crépuscule. La prudence me faisait un devoir de continuer ma route sur les hauteurs, et j’avançais, car il n’était plus temps de revenir sur mes pas. Je ne marchai pas long-temps sans apercevoir au loin un bâtiment assez vaste ; nulle fumée ne s’élevait du toit, et probablement cette maison était déserte. Ce devait être quelque usine abandonnée, et, à mesure que j’en approchais, le délabrement des murailles, les interstices des toitures, me confirmaient dans cette pensée. Au moment où Cecilio mettait pied à terre pour s’assurer s’il n’y avait en effet aucun habitant, arrivait à toute bride, par un chemin détourné, un cavalier, une carabine à la main. Le cavalier s’arrêta brusquement à mon aspect, et me considéra pendant quelques secondes avec un air de répugnance et d’appréhension. Puis, avec un grand éclat de rire

— Vous n’êtes donc pas Remigio Vasquez ? me demanda-t-il.

— Pas que je sache, lui répondis-je.

— Ah ! seigneur cavalier, que de pardons j’ai à vous demander ! C’était sur Remigio Vasquez que je croyais tirer.

Le drôle se remit à rire de plus belle et reprit avec un accent de regret

Caramba ! dire que je vous ai manqué à vingt pas, moi qui vous tenais si bien au bout de ma carabine ! mais un mouvement brusque que vous avez fait vous a sauvé la vie. Ah ! croyez bien que j’en suis désolé.

— De m’avoir manqué, sans doute ; mais brisons là : aussi bien, l’heure et le lieu sont tels qu’il pourrait me plaire de prendre ma revanche à bout portant.

— Et de quoi ? reprit-il d’un ton plus sérieux, je vous croyais mon ennemi et je me trompais, j’ai tiré sur vous et je vous ai manqué : tout cela se compense parfaitement, et je ne vous en veux pas le moins du monde.

L’inconnu paraissait si convaincu de la force de son argument, que je ne pus m’empêcher de sourire en lui demandant si j’étais encore loin du Cerro del Gigante.

— Une bonne carabine y lancerait d’ici une balle en ligne droite, mais, dans les détours des ravins, vous avez encore au moins deux heures de marche, et, comme la nuit avance et que les chemins sont impraticables dans l’obscurité, j’offre à votre seigneurie l’hospitalité sous mon toit pour vous prouver que je n’ai pas de rancune.

L’aspect délabré de la maison ne me promettait qu’une hospitalité bien précaire, mais l’offre m’en paraissait faite avec franchise ; j’étais en outre de ces voyageurs peu chargés de bagages, avec lesquels les voleurs n’échangent que des saluts sur les routes. Je ne vis donc nul inconvénient à accepter la proposition qui m’était faite, et je mis pied à terre. L’inconnu m’introduisit dans une vaste salle dont la toiture offrait de nombreuses solutions de continuité, et, pendant qu’il aidait Cecilio à desseller les chevaux, je pus voir, aux instrumens qui encombraient la pièce, que j’étais dans un de ces ateliers métallurgiques (haciendas de beneficio) où l’argent extrait des mines reçoit le dernier traitement. Mon nouvel hôte ne tarda pas à revenir, et, après avoir allumé une de ces torches qui servent aux mineurs, m’engagea à me considérer comme chez moi. La misère paraissait avoir élu domicile dans ce bâtiment en ruines, et je ne pus m’empêcher de remarquer avec un certain malaise que rien ne semblait y indiquer le moindre préparatif du souper le plus frugal. Je m’assis en face de mon hôte et j’essayai de prendre patience en l’interrogeant sur l’usage des divers instrumens qui frappaient mes yeux pour la première fois, mais le temps se passait, et, rien ne me faisant pressentir que l’on pensât à se mettre à table, j’abordai la question franchement.

— J’ai grand’faim, lui dis-je.

— Et moi aussi, répondit-il gravement, mais sans bouger.

Je craignis de n’avoir pas été assez explicite.

— A quelle heure soupez-vous d’ordinaire ? Pour moi, toute heure m’est bonne quand j’ai faim comme à présent.

— Toute heure m’est également bonne pour souper, mais aujourd’hui je ne soupe pas.

Cette réponse me consterna ; heureusement Cecilio s’était à tout hasard muni de quelques mètres de viande sèche [4]. Je pus, en renversant les rôles, offrir un repas frugal au singulier amphitryon que le hasard m’avait départi, et qui ne se fit pas prier pour accepter.

— Il me paraît clairement constaté, lui dis-je après que nous eûmes terminé notre modeste collation, qu’il y a de par le monde un certain Remigio Vasquez qui n’est guère de vos amis ; que vous a-t-il donc fait ?

— Rien encore jusqu’à présent, et je ne tirais aujourd’hui sur lui, c’est-à-dire sur vous, que purement par précaution, et pour l’empêcher de me nuire.

Puis Florencio Planillas (ainsi s’appelait mon hôte) entra dans de longs détails sur ses propres affaires. C’était un de ces mineurs obstinés qui ont toute leur vie à lutter contre des illusions toujours nouvelles, et qui, semblables aux joueurs malheureux, se croient constamment à la veille de devenir riches à millions, sans que jamais les rudes leçons de l’expérience puissent avoir raison de leur aveugle entêtement. Son histoire était celle de beaucoup d’autres. Jadis propriétaire principal d’une riche mine d’argent, puis d’une hacienda de beneficio florissante, il avait vu le filon tomber en borrasca [5], et le manque de capitaux l’avait forcé de suspendre les opérations de ses ateliers métallurgiques. Suivant les usages du Mexique en matière de prescription, l’usine ainsi abandonnée pouvait devenir la propriété de celui qui dénoncerait la détresse de l’exploitant. Cette dénonciation, suspendue sur la tête de Florencio Planillas, était pour lui une perpétuelle menace qui troublait ses jours et ses nuits. Son esprit inquiet voyait partout un rival prêt à le dépouiller, quand un inconnu était venu l’avertir qu’un individu nommé Remigio Vasquez était arrivé la veille à Guanajuato avec l’intention avouée de profiter de la suspension des travaux de l’usine pour se la faire adjuger. C’était un rude coup pour Florencio Planillas que d’être dépossédé d’une propriété qui l’avait enrichi dans le passé et lui promettait de plus grands avantages encore dans l’avenir. C’était un de ces cas où les Mexicains ont l’habitude d’en appeler au couteau, et Florencio avait juré la mort de Remigio Vasquez.

— Je ne l’ai jamais vu, ajouta-t-il en finissant ; mais son signalement m’a été donné d’une manière si exacte, qu’il ne m’échappera pas. Je l’avais cherché inutilement tout le jour à Guanajuato, quand ce soir, à mon retour, trompé par l’obscurité, abusé par une vague ressemblance et surtout par la couleur de votre manteau, j’ai pensé que c’était lui qui poussait l’audace jusqu’à venir explorer les lieux, et ce n’est qu’en vous voyant de plus près que j’ai reconnu mon erreur. Je ne vous en veux pas, je vous le répète, de vous avoir manqué ; mais désormais je me servirai de mon couteau. El cuchillo ne suena ni truena (le couteau ne fait ni bruit ni explosion), comme dit mon ami Tomas Verduzco.

— Verdugo ! voulez-vous dire, interrompis-je.

— Vous le connaissez ? s’écria Florencio en riant. La plaisanterie est excellente ; mais vous ne l’employez pas avec lui, je pense.

— Quelle plaisanterie ?

Hombre ! ne savez-vous pas que son nom véritable est Verduzco, et qu’on ne l’appelle Verdugo [6] que parce qu’il lui arrive parfois de se faire justice lui-même dans ce qu’il appelle ses affaires de conscience ?

Cette particularité sur le caractère de l’homme que je poursuivais si opiniâtrement me fut des plus désagréables, je l’avoue ; mais j’étais bien aise d’avoir sur son compte de plus amples détails, et je m’informai près de mon hôte du nombre de fois qu’il était arrivé à don Tomas de mériter son redoutable surnom.

— Ma foi, répondit Florencio, ce sont de ces choses dont on n’aime pas toujours à tenir compte très exact, peut-être ne le sait-il pas lui-même ; mais vous jugeriez peut-être mal don Tomas d’après ce que je vous dis là. Le seigneur Verduzco n’est pas égoïste ; ce n’est pas toujours pour son propre compte qu’il tue son prochain, et, pourvu qu’on lui donne des raisons solides (le mineur appuya sur ce mot), on le trouve toujours prêt à rendre service : il me le disait encore ici ce matin même.

— Diable ! m’écriai-je, c’est un homme fort estimable que don Tomas, et je suis très impatient de faire sa connaissance.

En dépit de cette gasconnade effrontée, mon vif désir de rejoindre don Tomas s’était dissipé comme par magie, et, trop avancé pour reculer désormais, je formai les vœux les plus sincères pour le manquer encore une fois, ne fût-ce que d’une minute, au Cerro del Gigante. La nuit s’acheva sans autre incident que la nécessité où je me trouvai de prêter à mon hôte un pan de ma manga pour le mettre à l’abri du froid que la toiture à jour laissait pénétrer, et je pris congé de lui au matin en le remerciant sérieusement d’une hospitalité qui s’était réduite pour lui à manger les trois quarts de mon souper et à profiter de la moitié de mon manteau. Il est vrai que, quelques heures auparavant, le drôle avait failli me tuer.

Je repris ma marche interrompue la veille dans la direction du Cerro del Gigante. Armé de ma lance dont la banderole déchirée témoignait du danger que j’avais couru, escorté de Cecilio et affublé de la guitare du gentilhomme biscayen, j’avais un faux air du chevalier errant de la Manche suivi de son écuyer et en quête de quelque aventure périlleuse. Celle-ci ne laissait pas d’être délicate, car, je le savais maintenant à n’en point douter, c’était sur les traces d’un bravo mexicain que je courais inutilement depuis six jours. Cependant ma recherche avait de fait un but de sécurité personnelle. J’étais bien convaincu de n’avoir rien à démêler avec ce don Tomas ; mais il pouvait y avoir sous jeu quelque dangereuse méprise. Les bravi du Mexique, comme ceux de tous les pays où l’on exploite encore cette formidable industrie, commencent d’abord par tuer, quittes à reconnaître plus tard leur erreur ou à se faire payer double besogne. Il était donc important de constater bien clairement mon identité aux yeux d’un drôle de cette trempe, et de prévenir tout fatal quiproquo. Décidé par cette considération surtout, je me dirigeai assez résolûment vers le Cerro del Gigante, et j’arrivai bientôt à une maison d’assez belle apparence, située au pied de la montagne. Un ruisseau ombragé de sycomores coulait en murmurant près de la porte. Mon hôte de la nuit précédente m’avait trop minutieusement décrit la demeure du bravo pour que je pusse la méconnaître. Je m’adressai à un domestique qui étrillait à l’entrée de la cour un cheval d’une rare beauté, et m’informai avec toute la politesse convenable si le cavalier Verduzco était visible.

— Non, seigneur, me répondit l’homme. A peine arrivé hier soir, il a été mandé à Guanajuato pour une affaire d’urgence qui ne lui permettra guère de revenir que dans trois jours, et peut-être même sera-t-il obligé de repartir tout de suite.

— Et pour quel endroit ? demandai-je.

— Je n’en sais rien, répondit le domestique d’un ton sec.

Je n’insistai pas davantage, et je tournai bride.


V.

De retour à la ville, je m’informai de la plus modeste des trois ou quatre hôtelleries qui existent à Guanajuato, bien convaincu que c’était celle-là que devait avoir choisie de préférence le Biscayen à son arrivée. Mon espoir ne fut pas trompé, et la première personne que je rencontrai dans la cour de la venta où je descendis fut don Jaime de Villalobos. Il se disposait à sortir quand je me présentai inopinément à ses yeux, et j’eus à peine le temps de mettre pied à terre qu’il me pressa dans ses bras à la mode du pays. De mon côté, je m’informai avec intérêt de ses aventures depuis notre séparation. J’appris qu’il était arrivé à Guanajuato à peu près quatre jours avant moi, et qu’il était au comble de ses voeux. Un prêtre que la parente de doña Luz avait gagné les avait mariés sans difficulté, et depuis ce temps la jeune femme, cachée dans un couvent à la grille duquel il pouvait la voir tous les jours, n’attendait que le moment où les mesures que prenait don Jaime leur permettraient de quitter le Mexique. Une seule circonstance cependant lui causait quelque inquiétude : il croyait avoir rencontré la veille dans les rues l’un des serviteurs qui accompagnaient le père de sa femme à la venta d’Arroyo-Zarco.

— Mais comme je crois voir partout, me dit-il gaiement, des figures de traîtres et d’espions, il est plus que probable que je me suis trompé et qu’on me cherche encore bien loin de l’endroit où je suis aujourd’hui. Et vous, ajouta-t-il, avez-vous mis enfin la main sur don Tomas Verdugo ?

— Non, repris-je, et je compte bien à présent lui rendre la pareille, car ce que j’ai appris sur son compte me donne autant d’envie de l’éviter que j’en ai eu jusqu’à présent de le joindre.

Et je racontai à don Jaime mon aventure dans le ravin avec Florencio Planillas. — Votre manteau, ajoutai-je, a failli me jouer un mauvais tour, car il est semblable, à ce qu’il paraît, à celui que porte le dénonciateur de Florencio, Remigio Vasquez.

A ce nom, don Jaime devint pâle et s’écria :

— Quoi ! c’est Remigio Vasquez qu’on a voulu tuer dans votre personne ! c’est lui qu’on accuse d’une dénonciation à laquelle il est si loin d’avoir pensé ! Ah ! mes pressentimens ne m’ont pas trompé.

— Pourquoi ?

— Remigio Vasquez est le nom que je porte ici.

Cette révélation inattendue me fit tressaillir à mon tour. Quelques heures avaient suffi pour exciter contre don Jaime un homme qui ne l’avait jamais vu, et peut-être, en ce moment même, la vengeance d’un père irrité avait-elle été remise entre des mains plus redoutables, entre celles du bravo. Cependant je ne dévoilai pas entièrement ma pensée au Biscayen, je l’engageai seulement à ne pas sortir de quelques jours, s’il était possible ; mais le gentilhomme espagnol avait repris tout son sang-froid.

— Non, me dit-il, Luzecita m’attend au couvent ; tromper son attente, ce serait la plonger dans une cruelle inquiétude. D’ailleurs, nul ne peut échapper à son destin.

Notre conversation se prolongea quelque temps encore. Comme elle prenait insensiblement un tour lugubre, j’essayai de plaisanter sur notre position actuelle.

— Quant à moi, lui dis-je, je serai plus prudent que vous : je vais aller m’enfoncer dans la mine la plus profonde, et j’aurai bien du malheur si ce terrible Verdugo vient à me rencontrer à dix-huit cents pieds sous terre.

Nous nous séparâmes, don Jaime pour aller au couvent où il était attendu, moi pour visiter une des mines les plus rapprochées de Guanajuato. Comme je traversais la place avant de sortir de la ville, je crus apercevoir sur le seuil d’une pulqueria la figure connue de Florencio Planillas. Enchanté de pouvoir le détromper sur les intentions de Remigio Vasquez, ou pour mieux dire de don Jaime, je m’avançai de ce côté, malgré la répugnance que m’inspiraient ces hideux cabarets mexicains, où la populace mâle et femelle s’abreuve de l’horrible breuvage du pulque [7] fermenté. Soit que Florencio ne m’eût pas aperçu, ou qu’il ne voulût pas me reconnaître, il disparut bientôt dans l’intérieur de l’établissement. La vie de don Jaime dépendait sans doute de l’entrevue que j’allais avoir avec Florencio : il n’y avait pas à balancer. J’enjambai par-dessus quelques buveurs en haillons étendus ivres-morts en travers de la porte et j’entrai dans la pulqueria. C’était une des plus pittoresques que j’eusse vues. Les murailles étaient couvertes de fresques incroyables, de personnages grotesques ou rébarbatifs, de scènes d’ivrognerie, de meurtre, d’amour, de géans et de nains, de piétons et de cavaliers, le tout accompagné de devises bizarres et surmonté de l’inscription sacramentelle : hoy se paya, mañana se fia (aujourd’hui l’on paie et demain crédit). Des cuves découvertes, remplies de la liqueur à la couleur laiteuse, à l’odeur nauséabonde, garnissaient les angles du cabaret, et le cabaretier y puisait largement, à l’aide d’une calebasse, pour servir les consommateurs. Parmi ceux-ci, j’eus bien vite distingué Florencio.

— Ah ! seigneur cavalier, me dit-il en s’avançant le verre en main, permettez-moi de vous offrir…

— Non, je n’ai pas soif ; mais j’ai une bonne nouvelle à vous donner.

J’essayai alors de lui prouver que c’était par un mensonge insigne qu’on lui avait signalé comme dénonciateur un homme qui ignorait jusqu’à l’existence de son hacienda. Ce ne fut pas sans de longs efforts que je pus faire comprendre à cette intelligence obscurcie par l’ivresse l’objet de ma visite, et détromper Florencio sur le compte du Biscayen. — Vous me voyez enchanté, s’écria-t-il quand il eut pu démêler le sens de mes paroles.

— Pour le pauvre Remigio Vasquez ? lui dis-je.

— Non, pour moi, qui n’ai plus à craindre sa dénonciation, reprit-il avec la franchise de l’ivresse ; mais, si cela change mes intentions à son égard, l’affaire de Remigio Vasquez n’en est guère meilleure, c’est-à-dire… (et avalant ce qui restait dans son verre, il sembla chercher à recueillir ses idées) c’est-à-dire qu’elle est excellente… pour… pour…

— Pour qui ? m’écriai je impatienté.

— Ah ! caramba, pour notre ami intime, le respectable don Tomas Verdugo, comme votre seigneurie l’appelait hier.

Et le mineur ne tarda pas à me révéler que le bravo devait recevoir une somme assez considérable pour venger, à ce qu’on lui avait dit, sur la personne de don Jaime, l’honneur d’une famille outragée.

— Et où est don Tomas ? dis-je à Florencio. Je suis sûr de le détromper, comme je viens de vous détromper vous-même.

— Je crois savoir où est à présent celui que vous cherchez, reprit Planillas.

— Eh bien ! qu’attendez-vous ? Mettons-nous immédiatement en quête de lui.

— Hélas ! je brûle d’être loin d’ici, mais je ne puis m’en aller sans payer mon écot, car je vous confesse que je n’ai pas un tlaco dans ma poche.

— Qu’à cela ne tienne, appelez le cabaretier.

— Au fait, répliqua effrontément Florencio, hier soir je vous ai donné l’hospitalité, vous payez ma dépense aujourd’hui, nous sommes quittes.

Le cabaretier se présenta aussitôt, et je lui demandai combien lui devait Florencio ; sur un signe de ce dernier que je surpris, le cabaretier demanda deux piastres. C’était un prix exorbitant, et le buveur dut gagner plus d’une piastre et demie sur ce marché, mais le temps était précieux, et je me laissai rançonner ; j’avais hâte de me mettre à la poursuite de don Tomas. Malheureusement les jambes chancelantes de mon guide secondaient mal mon impatience, et j’étais obligé de ne marcher que fort lentement. Ce fut ainsi que je parcourus une partie de la ville, tandis que l’ivrogne croyait à chaque porte reconnaître celle de la maison où devait se trouver don Tomas, et chaque fois était forcé d’avouer sa méprise. Nous arrivâmes enfin devant une allée sombre et humide au bout de laquelle on apercevait le jour douteux qui sortait d’un jardin.

— Êtes-vous sûr que vous ne vous trompez pas encore cette fois ? demandai-je avec anxiété à Florencio, car le temps presse, et le pauvre Vasquez court risque de la vie.

— C’est ici certainement, balbutia mon compagnon, et je n’arriverai pas trop tard, car, ajouta-t-il les yeux baignés des larmes de l’ivresse, je ne me consolerais jamais… jamais, s’il arrivait malheur au pauvre don Tomas… un si digne homme !

Après cet élan d’une sensibilité qui n’avait que le tort de se tromper singulièrement d’objet, Florencio se précipita dans le couloir, et je restai seul, car il m’avait prévenu que je ne pouvais monter avec lui. Je me promenai dans la rue, en proie à une anxiété facile à comprendre, comptant les minutes, qui me paraissaient des siècles, et m’attendant à chaque instant à voir descendre cet homme, ce don Tomas, qui, toujours invisible, ne cessait, depuis tant de jours, d’être présent à ma pensée ; mais le temps s’écoulait, et personne ne se montrait sur la porte. J’attendis ainsi près d’une heure, enfin je me décidai à entrer moi-même. Je traversai l’allée sombre, je pénétrai dans le jardin, et le premier objet qui frappa mes yeux fut un homme étendu à terre. C’était le malheureux Florencio, qui ronflait à tout rompre, oubliant l’univers entier dans la torpeur de l’ivresse. Je revins sur mes pas, bien décidé à ne plus compter que sur moi-même ; mais un long espace de temps s’écoula avant que je pusse m’orienter dans les rues de la ville. Je regagnai péniblement l’hôtellerie, Cecilio m’attendait sur la porte.

— Ah ! s’écria-t-il aussitôt qu’il m’aperçut, il est arrivé un malheur. Le jeune cavalier que vous avez trouvé ce matin ici s’est pris de querelle dans la rue avec un passant, et on vient de le transporter dans sa chambre. Il est mort, sans nul doute.

Telle est au Mexique la fréquence d’un pareil spectacle, que nulle agitation dans l’hôtellerie ne trahissait un si triste drame. Je me précipitai dans la chambre de don Jaime. Le pauvre jeune homme, seul, sans soins, sans consolation, paraissait dormir d’un tranquille sommeil sur sa couche de pierre et sous le manteau sanglant qu’on avait jeté sur sa tête. L’air frais qui frappa son visage quand je le soulevai lui fit ouvrir des yeux que la mort obscurcissait déjà.

— Je vous reconnais, me dit-il ; c’est vous qui êtes venu à moi quand j’avais faim ; vous venez encore à moi quand je meurs. Merci.

Le Biscayen me tendit une main glacée.

— Ma main est brûlante, n’est-ce pas ? reprit-il ; il y a si peu de temps qu’elle la pressait dans les siennes ! Mon Dieu ! que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus ?

— Rien n’est désespéré, lui dis-je. Apprenez-moi où je puis faire prévenir doña Luz.

Le Biscayen murmura à mon oreille une adresse que je gravai dans ma mémoire. — Maintenant, reprit-il, c’est inutile ; mes momens sont comptés, elle arriverait trop tard ! Quand je serai mort, ne lui dites pas que je suis mort pour elle. Dites-lui seulement qu’elle a eu ma dernière pensée !

Des mots sans suite s’échappèrent bientôt de la bouche du Biscayen ; les noms de sa mère et de sa patrie se confondaient sur ses lèvres avec celui de la femme qui lui coûtait la vie. Tandis que le monde extérieur s’obscurcissait visiblement à ses yeux, les douces et saintes impressions de l’enfance, les premières gravées au cœur de l’homme et les dernières qui s’en effacent, jetaient seules encore quelques rayons au milieu des ombres croissantes de sa pensée. Tout à coup, se tournant vers moi, don Jaime ajouta d’une voix plus distincte

— Vous irez voir ma mère, n’est-ce pas ?… Que ce soit dans un an, que ce soit dans dix ans… Vous lui direz, pour la consoler, que je meurs riche à millions ; mais vous lui cacherez que c’est sur un lit semblable.

Je m’inclinai en signe d’assentiment, et don Jaime employa le peu de forces qui lui restaient à m’indiquer où je trouverais sa demeure, près de Vergara, en Biscaye. Je promis de nouveau d’accomplir son dernier voeu. Un vague sourire se dessina sur les lèvres du mourant qui s’agitaient pour proférer un remerciement et ne purent que murmurer une fois encore le nom de sa mère. Ce fut sa dernière parole. J’essuyai avec un coin de son manteau l’écume rougeâtre qui teignait ses lèvres, et je fermai ses yeux, dilatés par sa courte agonie. En ce moment je me sentis toucher l’épaule. Je me retournai. Un homme que je n’avais pas vu entrer était debout derrière moi. A sa canne, je reconnus un alcade.

— Eh ! seigneur cavalier, me dit-il, vous donneriez bien quelque chose, je pense, pour venger la mort de ce jeune homme ; mais, soyez tranquille, la justice voit tout.

— Quand il est trop tard, dis-je à demi-voix.

— C’est un ami, un parent, un frère peut-être ? reprit l’alcade. J’étais trop au fait des lois mexicaines pour me laisser prendre à ce faux semblant d’intérêt et de compassion, et je gardai le silence [8].

— Eh bien ! voyons, j’attends votre déclaration, poursuivit-il d’un air engageant.

— Ma déclaration, dis-je, seigneur alcade, la voici (et je demandai intérieurement pardon au cadavre étendu devant moi du mensonge que j’étais forcé de proférer) : je déclare ne pas connaître, n’avoir jamais connu ce jeune homme.

L’alcade, désappointé, ne tarda pas à vider les lieux.

— Ah ! seigneur cavalier, dit le huesped, qui avait assisté à cette conférence, vous êtes étranger au pays, mais vous n’y êtes pas arrivé depuis hier.

Je feignis de ne pas comprendre la portée du compliment qui s’adressait à mon expérience, et je jetai un dernier coup d’œil sur le malheureux Biscayen. Sa figure avait repris cette sérénité qu’on remarque chez les hommes dont une épée a brusquement tranché la vie, et un placide sourire semblait encore errer sur ses lèvres. A peine commencées depuis quelques jours, mes courtes relations avec don Jaime de Villalobos étaient déjà terminées ; quant au lien mystérieux que le hasard avait formé entre moi et don Tomas, il ne devait se rompre que plus tard.

Une année s’était passée depuis la mort du Biscayen. J’avais quitté le Mexique. Outre la promesse faite à don Jaime, un motif moins romanesque, une affaire toute personnelle, m’avait conduit en Espagne. La guerre civile traversait alors sa dernière phase. Les diligences qui font le service de Bayonne à Madrid ou qui desservent les autres points avaient cessé de circuler par crainte des bandes carlistes qui infestaient la frontière basque. J’étais à Bilbao, et ce ne fut qu’à grands frais que je pus me procurer deux chevaux et un guide. Ce guide, qui devait me laisser à Vergara, d’où je gagnerais Saint-Sébastien, était lui-même un ancien carliste. Il y a dix lieues à peu près entre Vergara et Bilbao. Sur tout ce parcours, les populations des villages qui craignaient l’invasion émigraient par troupes, et le chemin, dangereux par lui-même, m’eût paru fort long sans les récits de mon guide. Nous arrivâmes vers le soir à Vergara, qui venait d’être déserté. Une bande carliste y avait fait annoncer sa venue. Mon guide ne pouvait aller plus avant, sa passe ne lui permettait pas de franchir la ville ; à une lieue de là, les chevaux eussent été embargués, et lui-même pouvait être arrêté.

— Je dois vous laisser là, me dit-il, mais j’en suis vraiment fâché. Je connais mes anciens camarades, et je prie la sainte Vierge que vous ne tombiez pas entre leurs mains.

— Ma nationalité me protège, lui dis-je, et puis je ne suis ni carliste ni christino.

— Votre titre de Français vous épargnera en effet bien des misères… car… car…, et le brave homme ; après avoir hésité long-temps, ajouta : Car vous serez probablement pendu tout d’abord.

Je supportai assez héroïquement cette foudroyante conclusion ; je m’étais dit en effet que, si ma vie était menacée, je trouverais un asile inviolable chez la mère du pauvre don Jaime, ancien officier carliste lui-même. Le montagnard, qui n’avait pas le secret de mon sang-froid, me serra la main en s’écriant :

— Vous êtes un brave ; morbleu ! et je prie Dieu que vous soyez plutôt fusillé que pendu.

L’ex-carliste me quitta ; je laissai ma valise à l’hôtel, et après m’être informé de la situation du château de la Tronera, qu’on m’indiqua tout de suite, je me dirigeai à pied vers cette résidence, à un quart de lieue de Vergara. Le château des Villalobos, comme je m’y attendais, était un triste séjour ; le vent sifflait aux angles des tourelles démantelées avec un bruit lugubre qui résonnait à mes oreilles comme le tambour lointain des bandes carlistes. Des essaims d’hirondelles voltigeaient sur les toitures à jour. Toutes les fenêtres étaient closes ; cependant des échafaudages désertés se dressaient à certains endroits du bâtiment, indiquant des réparations interrompues. La solitude et le silence qui régnaient alentour m’épouvantèrent. Le château semblait abandonné. Je heurtai néanmoins à la porte, quelques instans s’écoulèrent, et une femme vêtue de noir vint m’ouvrir. Je la priai d’annoncer à sa maîtresse qu’un étranger arrivant d’Amérique désirait avoir l’honneur de lui présenter ses hommages et lui donner des nouvelles importantes.

— Hélas ! me répondit la femme, il y a six mois que la pauvre dame est morte, et chaque jour j’attends son fils.

— Il est mort aussi, lui dis-je.

J’appris alors qu’environ six mois avant ma venue la mère de don Jaime avait reçu une forte somme d’argent. Aucune lettre n’accompagnait l’envoi. La mère cependant n’avait pas hésité à reconnaître son fils dans ce bienfaiteur assez riche pour demeurer anonyme. Alors le bonheur avait fait chez elle ce que le chagrin n’eût pas manqué de faire plus tard, il l’avait tuée. Avant de mourir, elle donna l’ordre d’employer la somme qu’elle avait reçue à restaurer le château et à le rendre digne de son jeune maître ; puis, bercée jusqu’au dernier moment d’une douce et bienfaisante erreur, elle s’endormit en remerciant Dieu d’avoir permis qu’un jour de prospérité vînt luire enfin sur l’antique race des Villalobos.

Ma promesse était remplie. Je ne m’arrêtai pas au château. Il est inutile d’ajouter que, contrairement aux prévisions de mon guide, j’achevai mon excursion sans avoir rencontré sur ma route l’ombre d’une bande carliste ou d’un détachement christino.


GABRIEL FERRY.


  1. Zarco ne peut littéralement se rendre que par le mot glauque, ou mieux encore par le vieux mot français pers.
  2. Chemises de toile de Bretagne,

    Maris d’Espagne.
  3. Au Mexique, l’usage veut que le maître tutoie le valet.
  4. Dans certaines parties du Mexique, la viande de boucherie est découpée en lanières, séchée au soleil et débitée à la mesure, comme le ruban, la corde ou la toile.
  5. Borrasca est le terme consacré dans les mines pour exprimer le moment où les travaux deviennent stériles.
  6. Verdugo, bourreau, et par extension un poignard affilé.
  7. Sève de l’aloës, qui, d’abord douce comme de l’eau de miel, devient, par la fermentation, aigre, puante et capiteuse.
  8. Reconnaître un cadavre ou se porter partie civile contre l’assassin est à peu près tout un au Mexique : c’est faire les frais d’une justice aussi coûteuse que dérisoire. Il n’y a pas long-temps encore qu’à la Havane on fermait toutes les portes d’une rue dans laquelle un assassinat se commettait. Au Mexique, on se contente de se sauver.