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Schultze (Fritz). — Kant et Darwin

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Schultze (Fritz). Kant et Darwin. Contribution à l’Histoire de la Doctrine de l’Évolution. Iena, 1875. (Kant und Darwin. Ein Beitrag zur Geschichte d. Entwicklungslehre).

En présence des développements considérables, et de l’empire chaque jour croissant de la doctrine Darwinienne, il semble que le moment soit venu d’écrire l’histoire de la philosophie évolutionniste. On en a déjà un chapitre curieux et instructif dans la première partie du livre de Hæckel, l’Histoire naturelle de la création. M. Schultze se propose de rassembler à son tour quelques matériaux pour l’œuvre désirée. Il veut montrer « comment la pensée qui s’épanouit dans la doctrine actuelle de l’évolution, était déjà en germe dans l’esprit du plus grand des philosophes allemands, d’Emmanuel Kant. En même temps ce petit écrit doit servir à éclairer d’une lumière nouvelle le rôle qui appartient à Kant et à sa philosophie dans les sciences de la nature, rôle que Zöllner a si bien fait ressortir par son beau livre sur la nature des comètes. » (C. Friedr. Zöllner, Ueber die Natur d. Kometen. Beitrage zur Geschichte und Theorie d. Erkenntniss. Leipzig, 1872. Voir surtout p. 426 et suiv. : Emmanuel Kant et les services qu’il a rendus à la science). « Il faut que les savants comprennent bien qu’ils auraient pu profiter beaucoup et qu’ils auront encore beaucoup à apprendre à l’école de Kant. »

Tout ce que Kant a écrit sur les problèmes qu’agite et que prétend résoudre aujourd’hui la théorie de l’Évolution, se trouve rassemblé dans les 270 pages du livre de M. Schultze. L’auteur n’intervient guère dans cette suite de citations que pour les résumer ou les relier par de rapides indications, rarement pour porter un jugement. Ce modeste travail a néanmoins le mérite de réunir en un court volume, pour la commodité du lecteur, des textes qu’il faudrait aller chercher dans les huit gros volumes, dont se compose l’œuvre complète de Kant.

Les pages empruntées à la critique du jugement téléologique forment naturellement la partie la plus considérable et en même temps le couronnement du livre. Elles sont connues, et nous croyons inutile de les rappeler. Mais on sait moins, et pourtant il est intéressant de voir comment la pensée de Kant s’est élevée aux conceptions définitives, dont l’exposé magistral est contenu surtout dans la dialectique du jugement téléologique.

Dans l’Histoire générale de la nature et théorie du ciel, ou essai d’explication mécanique du système du monde en conformité avec les principes de Newton, 1755, qui précède de 6 ans les « Lettres cosmologiques » de Lambert sur le même sujet, Kant soutient déjà les hypothèses que Laplace et Herschel feront plus tard adopter dans la science. Il s’attache à défendre les droits du mécanisme dans la physique astronomique ; mais il semble peu préoccupé encore de lui faire sa part dans l’explication des phénomènes de l’organisation. Il ne la méconnaît pas pourtant, puisque, dans le chapitre si curieux sur les habitants des planètes, il n’hésite pas à faire dériver de l’action de la chaleur solaire et de l’éloignement plus ou moins grand, où sont les diverses planètes de ce foyer central, l’intelligence plus ou moins vive des êtres raisonnables qui les habitent.

C’est dans ses leçons sur la géographie physique, qu’il fit pendant de longues années à partir de 1757 environ, et avec un succès toujours croissant (elles ne furent publiées qu’en 1802, par Rink, VIIe vol. de l’éd. Hartenstein), que nous trouvons l’expression première et déjà très-décidée des vues de Kant sur le rôle de la sélection sexuelle, de l’adaptation et de l’hérédité, ces lois essentielles de la théorie évolutionniste. Mais Kant ne les applique, dès maintenant comme dans la suite, qu’à la formation des variétés ou des races au sein d’une même espèce.

Le traité de 1762 sur « L’unique preuve possible pour une Démonstration de l’existence de Dieu » (Ed. Hartenstein, II vol.), nous offre une exposition théorique des principes sur lesquels doit reposer la conciliation du mécanisme et de la finalité. Kant passe en revue les diverses interprétations qui ont été données de la finalité naturelle, depuis la plus grossière, celle qui voit en chaque phénomène l’effet d’un dessein particulier de Dieu, jusqu’à la plus raisonnable, la seule vraiment scientifique, celle qui entreprend de concilier la finalité avec le mécanisme. « Dans cette dernière, dit Kant, domine une règle qui, pour n’avoir pas encore été formulée, n’en a pas moins été observée de tout temps dans la pratique, à savoir que, dans la recherche des causes, on doit faire grande attention à maintenir le plus possible l’unité de la nature, et ne pas conclure trop facilement de la grande variété des effets à l’égale diversité des causes. » Qu’on songe à la riche et élégante variété des figures représentées par les flocons de neige, à la régularité des polygones et des étoiles formés par leurs cristaux : personne ne s’avise pourtant de chercher la cause de ces phénomènes surprenants ailleurs que dans l’action des lois générales de la physique. « N’est-on pas porté à soupçonner que peut-être là même, où, dans la nature organique, certaines appropriations intelligentes paraissent résulter d’une disposition spéciale de la nature, elles ne sont cependant qu’une suite nécessaire de la même cause, qui manifeste ailleurs sa fécondité dans beaucoup d’autres effets non moins remarquables. » — Le besoin de s’attacher en toute chose à l’explication la plus simple fait également adopter à Kant la doctrine de l’épigenèse, qui soutient la préformation générique, mais non individuelle des êtres dans leurs ascendants ; et voit dans l’individu engendré un véritable produit {Product) et non pas seulement un simple extrait (Educt) de ses parents. Il rejette aussi bien la théorie de l’emboîtement des germes, quoiqu’elle ait en sa faveur Malpighi, Leibniz, Haller et Bonnet, que la doctrine plus grossière des occasionalistes.

L’écrit de 1766, « Songes d’un visionnaire éclairés par les songes des métaphysiciens, » au milieu d’une spirituelle et incisive critique des conceptions de la psychologie rationnelle, renferme des considérations intéressantes sur la prédominance légitime du mécanisme dans l’explication de la nature, et sur l’analogie étroite qui relie entre eux et les différents règnes et les espèces différentes. « En appeler à des principes immatériels (dans l’étude de la nature), c’est l’artifice d’une philosophie paresseuse. Il faut éviter autant que possible les explications de ce genre et appliquer dans toute leur étendue les principes des sciences naturelles qui reposent sur les lois mécaniques de la pure matière, parce que seules ces lois permettent d’entendre pleinement les phénomènes (allein d. Begreiflichkeit hig fäsind) ». Mais de ce que les règles du mécanisme sont notre seul guide assuré dans l’étude des faits physiques, il ne suit pas de là que la nature entière ne soit qu’un pur mécanisme. Au contraire, nous devons supposer que la vie s’y étend beaucoup plus loin que nos sens ne savent la découvrir. « Jusqu’où la vie s’étend-elle, et par quels degrés confine-t-elle à la matière absolument inanimée, c’est ce qu’il sera peut-être à jamais impossible de déterminer avec certitude. » Le règne animal ne se relie-t-il pas au règne végétal par des transitions insensibles ?

Dans l’article très-bref qu’il fit paraître en 1771 à propos de l’écrit de Moscati sur la différence de structure des hommes et des animaux, ce n’est plus seulement l’animal et la plante, c’est l’animal et l’homme que Kant rattache l’un à l’autre par une étroite analogie. « Quelque paradoxale que soit au premier abord l’opinion du docteur Italien (Moscati), elle doit à l’analyse d’un philosophe aussi pénétrant de paraître presque complètement certaine. M. Moscati nous montre que le premier soin de la nature a été d’assurer la conservation de l’individu et de l’espèce chez l’homme envisagé comme animal ; et que, dans ce but, la position qui est commandée à l’homme par la structure interne « de son organisme, par la position qu’occupe le fœtus dans le sein maternel, et le besoin de protéger son développement contre tout danger, est la position horizontale que gardent tous les animaux à quatre pattes. Mais la nature a déposé aussi dans l’homme un germe de raison, qui, en se développant, le rend capable de vivre en société, et qui le pousse à prendre et à conserver la position la mieux appropriée à ces relations nouvelles, la position verticale d’un bipède. Ce changement lui assure une grande supériorité sur les autres animaux ; mais elle lui fait payer par des incommodités sans nombre l’orgueil qui l’a porté à élever la tête au-dessus de ses anciens camarades. »

Dans son Anthropologie {pragmatische Anthropologie, VII vol., Hartenstein), qu’il ne publia qu’en 1798, mais où il résume les leçons professées, comme il le dit dans sa préface, pendant près de 30 années concurremment avec ses leçons sur la géographie physique, Kant se montre tellement dominé par l’idée évolutionniste, qu’il ne craint pas de s’arrêter un instant à l’hypothèse d’une descendance simienne de l’homme : « Cette remarque nous conduit à nous demander si la seconde époque ne pourrait point, par l’effet de grandes révolutions dans la nature, avoir été suivie par une troisième époque, pendant laquelle un orang-outang ou un chimpanzé aurait réussi à transformer les organes qui servent à la marche, à la perception des objets et au langage, de manière à leur donner la constitution qu’ils ont dans l’organisme humain ; en même temps qu’un organe profondément caché parmi les autres et propre à servir à l’exercice de la pensée était destiné à se développer insensiblement sous l’action de la culture sociale » (V. le dernier chapitre du livre : Du caractère de l’espèce[1]). — Kant, dans cette même anthropologie, développe les conséquences que la concurrence vitale, à laquelle il donne le nom de Zwietracht, a eues pour le perfectionnement de l’espèce humaine. Il y reviendra de nouveau, avec une grande élévation de langage et de pensée dans l’essai de 1784, qui a pour titre : « Idée d’une histoire générale au point de vue cosmopolite » (Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbûrgerlicher Absicht, 1784). « Le moyen dont la nature se sert pour assurer le développement de toutes les facultés de l’homme, c’est l’antagonisme des individus dans la société… L’homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux que lui ce qui convient au bien de l’espèce : elle veut l’antagonisme ». — « … Sur un terrain étroit comme celui où se développe la vie sociale, les passions des individus ont le plus heureux effet. C’est ainsi que les arbres d’une forêt, en cherchant à se dérober mutuellement l’air et le soleil, se mettent dans la nécessité de s’élever les uns au-dessus des autres pour pouvoir jouir de ces deux biens, et que leur croissance se fait forcément suivant la ligne verticale, la plus belle des directions. Ceux, au contraire, qui croissent en liberté et séparés les uns des autres, qui étendent leurs rameaux suivant leur fantaisie, deviennent contrefaits, tordus, mal contournés. » L’antagonisme des individus les contraint à recourir à l’institution de la justice sociale ; la même cause conduira les peuples à l’établissement d’une justice internationale, d’un tribunal suprême où leurs différends trouveront une solution pacifique.

Deux petits essais, l’un de 1785, « sur les différentes races humaines » (von d. verschiedenen Racen d. menschen), l’autre de 1785, sur « ce qu’il faut entendre par le concept d’une race humaine » (Bestimmung des Begriffs einer Menschenrace), sont consacrés à l’exposition des vues de Kant sur le monogénisme. Kant s’appuie pour expliquer la diversité des races humaines sur les principes de l’adaptation, de l’hérédité, de la sélection sexuelle, dont il a déjà fait précédemment des applications nombreuses.

Jusqu’ici Kant nous a paru surtout désireux de manifester sa sympathie et d’accentuer son adhésion aux nouveautés des théories évolutionnistes de son temps. L’examen des idées de Herder et de Forster, qui en acceptent sans restriction et en exagèrent même les conséquences, va lui fournir l’occasion de tracer les limites où son esprit critique conçoit que l’hypothèse évolutionniste doit être renfermée.

Kant rend justice au talent, à la riche imagination, au savoir étendu de Herder ; il applaudit à la tentative que poursuit l’auteur des « Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité, » et qui peut être à bon droit considérée comme une première et grandiose application du principe de l’évolution à l’histoire de notre planète et de l’humanité qui l’habite. Mais l’hypothèse de forces invisibles, organisatrices (unsichtbarer, die Organisation bewirkender Krafte) pour n’aboutir qu’à « expliquer ce qu’on ne comprend pas par ce qu’on comprend encore moins ; » l’hypothèse d’une descendance de toutes les espèces les unes des autres, et, par conséquent, d’une mère commune par voie de transformation progressive : de telles conceptions, aux yeux de Kant, conduisent « à des conséquences devant lesquelles la pensée recule avec effroi » (die Vernunft von ihnen zurückbebt). Nous reconnaissons ici les réserves du philosophe critique.

Kant veut avant tout maintenir la génération ab ovo et la fixité des espèces. Il trouve en 1788 une nouvelle occasion de les défendre, contre Forster qui se faisait l’interprète des théories évolutionnistes de Blumenbach et de Bonnet, et soutenait avec eux la génération équivoque ou, comme nous dirions, la génération spontanée, et la transformation incessante des espèces. Kant n’admet l’empire des lois de l’évolution que dans la formation des races et des variétés au sein d’une même espèce : il se refuse à y soumettre les espèces elles-mêmes.

M. Schultze ne nous paraît pas insister assez sur ces réserves de Kant, qui marquent avec précision la limite précise où il entend s’arrêter dans son adhésion à la doctrine de l’Évolution.

M. Schultze n’est-il pas encore trop dominé par le souvenir des conceptions de la cosmologie contemporaine et le désir de concilier Kant, non-seulement avec Darwin, mais même avec Haeckel, lorsqu’il croit trouver (p. 47) dans les vues cosmologiques de l’essai sur « l’unique démonstration de l’existence divine » la preuve d’une inclination secrète de Kant à une sorte d’hylozoïsme moniste {Wie sehr Kant sich hier einem hylozoistischen Monismus zuneigt, liegt auf der Hand) ? Notre auteur ne cède-t-il pas à une préoccupation semblable, lorsque, des passages où Kant, dans sa polémique contre Forster, insiste sur le rôle du mécanisme, il conclut que « le concept de fin n’est en vérité pour Kant qu’une ombre vaine, qu’un principe sans fécondité, etc. ; et qu’on peut bien affirmer que Kant serait le premier à rejeter le principe de la finalité, si on lui montrait le moyen d’expliquer les êtres organisés d’après les pures lois de la mécanique. »

Sans doute la pensée de Kant est que l’expérience vraiment scientifique (Erfahrung) n’atteint sûrement que les phénomènes matériels ; et que nous ne devons recourir à la finalité qu’au défaut ou dans l’intérêt des explications mécaniques. Mais il croit non moins fermement qu’au fond et dans la réalité des choses tout doit et peut s’expliquer à la fois mécaniquement et téléologiquement. Malheureusement la science complète, celle qui embrasserait les choses à ce double point de vue, dépasse les limites de l’entendement humain. Il est prudent de nous en tenir dans le détail des phénomènes aux données de l’expérience, c’est-à-dire du mécanisme. Mais, bien loin que le mécanisme supprime la finalité comme principe général dans l’explication des choses, Kant affirme expressément, par la doctrine, capitale dans toute sa philosophie, du Primat de la Raison pratique, que le mécanisme n’est dans la nature que l’instrument de la finalité morale..

Nolen.

  1. L’Anthorpologie, p. 333, trad. par Tissot, chez Germer Baillière.