Sept pour un secret/14

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 171-178).

CHAPITRE XIV

Temps infect.


Il y eut un long silence, amer et plein de larmes. Enfin, les quelques voyageurs arrivèrent sur le quai, des porteurs parurent et Robert, qui désirait avoir une explication immédiate et complète, se penchant au dehors, chuchota à l’un d’eux :

— Ne laissez monter personne.

L’employé regarda Gillian d’un air soupçonneux. Robert lui donna un shilling et lui souffla : « Lune de miel ».

Mais tous les employés de Silverton ne purent empêcher une vieille femme, venant du marché avec deux paniers, de monter dans le compartiment. Plus Robert essaya de l’en empêcher, plus elle s’obstina. Les hommes d’équipe eurent beau lui dire sur le ton le plus persuasif qu’il y avait, plus en tête, des voitures extrêmement confortables… l’un d’eux, récemment rentré de son voyage de noce, alla même jusqu’à suggérer qu’elle pourrait monter en première.

Elle n’en repoussa pas moins Robert et grimpa.

Une fois assise elle s’aperçut qu’il y avait de la brouille dans le ménage.

Elle offrit à Gillian une pastille, le seul bonbon qu’elle eût sur elle. Celle-ci, qui songeait à tous les plaisirs qu’elle aurait pu goûter si prochainement, la refusa et continua à pleurer de plus belle. La vieille jeta un regard courroucé à Robert, puis alla s’asseoir à côté de Gillian.

— Voyons, ma petite, dit-elle en posant sur la robe ardoise une grande main gantée de laine jaune, il ne faut pas vous en faire, nous avons toutes à en passer par là.

Les joues écarlates de Gillian prirent une teinte encore plus foncée. Robert, en désespoir de cause, lança :

— Quel temps infect, madame.

— Infect, vraiment ? dit la vieille d’un air féroce. Je ne m’en occupe pas. Ce que je sais c’est qu’il est pénible de quitter son chez soi, son père et sa mère, et tout ce qu’on possède pour suivre son mari.

Ce fut au tour de Robert de rougir.

— Et il ne faut pas être impatient et trop pressé, jeune homme, c’est moi qui vous le dis. Il faut la distraire… vous venez de prononcer les paroles sacrées : « Aimer, honorer et chérir », ne l’oubliez pas.

Robert, cramoisi de fureur, n’en souhaitait pas moins de tout son cœur de les avoir prononcées.

— Et vous, ma chère, continuait la zélatrice, vous venez de dire : « Aimer, honorer et obéir ». Eh bien, il faut lui obéir.

— Jamais je ne lui obéirai, jamais ! répliqua Gillian ; il m’a traitée d’une façon honteuse.

— C’est ce que je pensais.

— Il m’a traînée sur le quai et n’a pas voulu ma permettre d’aller à Londres… je le hais.

— Mon Dieu, mou Dieu, dit la vieille très troublée. Quelle union !

— Écoutez, dit Robert, si vous ne vous taisez pas, je vous flanque par la fenêtre.

Ce fut le tour de la vieille femme d’être déconcertée. Elle regarda Robert avec, puis sans ses lunettes. Peu à peu, avec épouvante elle arriva à cette conclusion qu’ils étaient tous deux fous, et comme le train faisait halte fort à propos, elle descendit précipitamment.

— Maintenant, dit Robert, il faut m’expliquer tout, Gillian.

— Je vous serais obligé de m’appeler désormais Mlle Lovekin.

— Eh bien, Mademoiselle Lovekin, pourquoi avez-vous eu l’idée de faire une chose aussi… absurde ?

— Je la ferai…

— Non.

— Je suis libre.

— Vous n’êtes pas libre de vous perdre.

— Vous êtes un trouble-fête, un rapporteur et un cafard.

— Qu’est-ce que cette histoire de M. Gentil ?

— Je déteste M. Gentil.

— Chut, Gillian ! Il est mort.

— Mademoiselle Lovekin.

— Mademoiselle Lovekin.

— Est-ce de ma faute s’il avait les poumons fragiles ? Qu’y puis-je ?

— Non, je ne vois pas que vous, y puissiez quelque chose.

— On dit que je l’ai entraîné à la mort. Ma tante Fanteague m’a appelée… m’a appelée… m’a

— Eh bien, de quel nom vous a-t-elle appelée ?

— Une meurtrière.

— Pauvre petite ! Et Robert lui caressa l'épaule.

— Ne me touchez pas, Monsieur Rideout.

— Et alors ?

— Alors, la tante Émilie a perdu la raison.

— Miséricorde !

— Elle a crié, crié, puis a déclaré qu’elle était veuve, et elle a acheté un voile… Ici, Gillian eut un ricanement hystérique — et elle a dit qu’elle me tuerait.

— Le ciel nous protège !

— Alors tante Fanteague a dit : « Rentre chez toi » et vous avez écrit : « Tout est très calme », et j’ai décidé d’aller à Londres.

— Je comprends.

— Et je ne peux plus entendre autre chose que la voix de M. Gentil chantant : Reine du monde, et je ne vois plus que son crâne chauve quand il me saluait en me disait bonsoir. Ce n’est pas juste, car ce n’est pas ma faute… je voulais simplement m’amuser un peu. Dites que ça n’a pas été ma faute, Robert, dites-le.

— Il faudra que je réfléchisse un peu avant de le dire. Avez-vous annoncé à votre père que vous alliez revenir ?

— Oui.

— Et qu’aurait-il éprouvé en ne vous voyant pas arriver et en vous croyant perdue ?

— Je ne sais pas, je m’en moque. Il ne s’en serait pas inquiété.

— Si, il se serait tourmenté, Gillian.

— Mademoiselle Lovekin.

— Demain, peut-être, Mademoiselle Lovekin ; pour le moment, Gillian. Et avez-vous dit à Mme Fanteague que vous rentriez aux Gwlfas ?

— Oui.

— Qu’aurait-elle pensé si vous, étiez partie de chez elle sans rien dire et qu’elle n’ait plus eu de vos nouvelles ?

— Ça lui aurait été bien égal… elle m’a traitée de meurtrière.

— Vous avez fait deux mensonges, Gillian. Vous êtes allée droit au but en passant sur quantité de gens. M. Gentil s’est-il décidé de lui-même à aller sur la rivière ?

— Non.

— Vous l’y avez forcé.

— Forcé ?

— Voyons, Gillian ! Nous savons, vous et moi, comment vous faites quand vous vous êtes mis une idée dans la tête. Quelles colères ! C’est pire qu’un cochon qui regimbe quand on veut le ramener du marché.

— Je ne veux pas qu’on me compare à un cochon.

— Vous m’écouterez.

Elle se boucha les oreilles, mais il lui prit les mains.

— Allons, Gillian. Si je voulais, je pourrais aller droit au maître et lui dire la vérité.

— Vous ne feriez pas ça…

— Non, si vous vous conduisez comme il faut. Ainsi vous aviez décidé d’aller à Londres toute seule ?

— Oui.

— Eh bien il faut me donner votre parole la plus sacrée de ne jamais recommencer, pas sans prévenir votre papa.

— Pourquoi ?

— Parce que je vous le dis. Promettez ou je lui raconte tout.

— Je le promets… je ne vous le pardonnerai pas.

— Il faudra écrire à votre tante Émilie, la pauvre femme. Vous lui avez enlevé son adorateur. Il n’était peut-être pas celui que vous auriez choisi pour amoureux, mais Mlle Émilie l’avait choisi et vous n’aviez pas le droit de le lui prendre.

— Tante Émilie est vieille et laide.

— Elle n’est pas laide… un peu vieille, peut-être. Mais il ne lui reprochait rien, jusqu’au jour où vous l’avez séduit.

— Je ne l’ai pas séduit.

— Inutile de nier, Gillian, je connais vos façons. Il faut écrire une longue lettre — cendres et poussière — à votre tante Émilie, et une autre à Mme Fanteague. Et il faudra que vous fassiez une croix en fleurs pour la tombe de M. Gentil.

— Avec quoi faudra-t-il la faire ? — Gillian avait toujours un ton de défi, mais était curieuse. — Rien n’est en fleur.

— Les épines noires et les ajoncs sont fleuris, vous la ferez avec ces arbustes-là, et sans mettre de gants, Gillian. Et quand vous aurez les mains en sang, il faudra dire : « J’ai contribué à faire mourir M. Gentil comme j’ai tué le canard ardoise… pour me parer. »

— Mais rien qu’une petite gerbe ? implora-t-elle.

— Non, une grande. Je ferai la carcasse et vous la garnirez. Il y a une belle touffe de perce-neige dans notre jardin, vous pourrez les y mettre. Là, maintenant c’est fini.

— Ce ne sera jamais fini, Robert Rideout : je vous haïrai jusqu’à mon dernier jour.

— Êtes-vous capable de rentrer à pied du Donjon ?

— Oui, mais je préfère m’en aller toute seule.

— Vous prendrez une tasse de thé à la taverne, et puis nous partirons.

Le thé ne ressembla pas du tout à celui de l’embranchement, mais Robert y prit plaisir, après la veille, la soirée précédente et l’émotion de ce jour-là.

— Je suis disposé à boire une goutte qui me remonte, dit-il. Ce fut sa seule allusion à ses sentiments personnels. Ils se mirent en route de bonne heure. Quand enfin, après une marche presque silencieuse, ils perçurent les fenêtres éclairées de La Sirène, Gillian demanda :

— Alors, les nouveaux propriétaires sont installés ?

— Oui, le diable les emporte.

— De quoi se compose la famille ?

— Deux hommes et une femme.

Quand ils passèrent devant la porte ouverte, Elmer guettait Robert, car il faisait encore clair dehors et de sa place il voyait la route.

— Vous entrez un peu ? dit-il, et cette jeune fille aussi ?

— Pas ce soir, Elmer, merci beaucoup, répondit Robert, et il poursuivit son chemin.

Ralph se mit à rire.

— À deux la promenade est douce, cria-t-il, bonne chance.

— Quel nom avez-vous dit ? interrogea Gillian.

— Ralph Elmer.

— Un nom qui sonne bien.

— Moi je le trouve affreux.

Pourquoi fallait-il que tout le monde l’accuse de faire un rêve impossible… son rêve le plus cher ? Il se le demandait. Sa figure avait mûri : il paraissait toujours plus vieux que son âge, car la pensée personnelle, comme l’eau courante, laisse ses traces.

Ils arrivaient aux prairies de Dysgwlfas, à la barrière de la ferme.

— Bonsoir, dit gravement Robert. Je veille sur vous jusqu’à ce que vous soyez entrée.

— C’est adieu pour toujours, Robert Rideout, dit-elle en prenant son sac.

— Pas encore : il y a la croix en fleurs.

— Vous couperez des ajoncs et des épines noires pour moi, n’est-ce pas, Robert ? Vous avez vos gants pour tailler les haies, et il n’y en a pas plus près que la petite friche.

— Non, il faudra les cueillir vous-même.

— Mais, je ne peux pas aller dans la friche, vous avez dit vous-même que c’est un endroit sauvage.

— Elle est sauvage… je ne refuse pas de vous donner un coup de main pour couper des branches.

— Demain ?

— Soit, et il se pourrait que, quand vous aurez fait la croix, vous n’entendiez plus autant M. Gentil chanter Reine du monde.