Sept pour un secret/17

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 203-218).

CHAPITRE XVII

Thé pour quatre au « Repos de la Sirène ».


Ce fut par une fin d’après-midi d’un mars verdoyant que Gillian partit pour le thé du Repos de la Sirène. Son père s’était mis en route le matin de bonne heure, Mme Makepeace faisait sa lessive chez elle, et Robert était allé chercher les vaches. Et Gillian s’en fut avec un bouquet de chatons de noisetier dorés sur sa robe, et une rougeur, à l’avance, sur ses joues : M. Elmer disait de telles choses ! Il était bien plus amusant que Robert. Naturellement celui-ci était indispensable, comme le pain : on ne pouvait se représenter la ferme sans lui. Mais un assaisonnement, pensait-elle, rend le pain plus savoureux… M. Elmer était ce condiment, trop épicé, peut-être. Mme Fanteague aurait dit : certainement — pas très bon pour l’estomac, mais agréable. Le cœur en cornaline brillait au soleil, les chatons jaunes se balançaient. Un merle lançait vigoureusement sa douce chanson du haut d’un marronnier aux bourgeons bruns dans la haie d’un pâturage éloigné. Elle apercevait l’auberge. On l'avait habillée de chaux blanche et elle avait un air propre et romanesque au soleil de l’après-midi. Les moutons d’Elmer, avec leurs agneaux à tête noire, regardaient Gillian à travers la barrière de leur clos. Elle arriva à la porte, toute brillante de peinture neuve. Les fenêtres étaient claires, Fringal avait nettoyé les plates-bandes. Gillian trouvait tout charmant. Elle frappa… M. Elmer allait-il venir lui-même ? Elle se le demandait, mais il l’attendait dans la salle, et, fatigué d’avoir été à la Croix-des-Pleurs au galop — et revenu de même pour assister à une vente aux enchères qui d’ordinaire lui prenait toute une journée —, il s’était assoupi.

Ce fut Fringal qui vint lui ouvrir. Il la savait invitée, ce qu’il désapprouvait énergiquement, ayant ses raisons pour cela. Il avait eu la ferme intention de ne pas la recevoir à la porte, mais Gillian était en avance et il avait pensé que ce pourrait être un client. Il la regardait, immobile, avec une figure de lutin moqueur.

— Bonsoir, lui dit Gillian.

— B’soir, répliqua-t-il en s’inclinant avec une satisfaction silencieuse.

— Je suis Mademoiselle Lovekin.

— Ah, Mademoiselle Lovekin ? Je ne me rappelle pas bien qui vous êtes.

— Mais si, je suis la fille du fermier Lovekin.

— Oh, la fille du fermier Lovekin. Je pensais que vous étiez sans doute une voyageuse en cotonnades et dentelles.

— Je suis invitée à prendre le thé, dit-elle en tapant du pied avec colère.

— Pardon ?

— J’ai reçu une invitation à prendre le thé.

— Je deviens un peu dur d’oreille.

— Vous avez très bien entendu…

— Qu’est-ce que j’ai rendu ?

— Je n’ai pas dit ça, j’ai dit… oh, assez de ces sottises, vieille bête, et laissez-moi entrer.

— Les pies, les pies, on dirait un nid de pies dans un arbre, déclara Fringal en s’inclinant de nouveau. Puis il s’aplatit entre le chambranle et la porte, qu’il entr’ouvrait juste assez pour y passer, lui.

— Je vous dis que je suis Mademoiselle Juliana Lovekin et que j’ai reçu une invitation à prendre le thé.

— Pas de moi.

— De vous, non, de M. Elmer, votre maître.

— De M. Elmer ? Oh, il y a bien des gens que M. Elmer engage à venir dans cette vieille auberge, dit-il, renonçant brusquement à sa surdité. Il y a une telle masse de jeunes personnes invitées à venir à cette taverne que mon temps se passe à leur trouver des verres.

— Peu m’importent les autres personnes qui viennent : j’entre.

— Comme des mésanges sur une poignée de grain, elles arrivent, murmura-t-il. Il les invite et puis les oublie. Il vous a oubliée.

— Vous êtes un vieux méchant.

— Il vous a oubliée, et il s’est endormi.

— Alors, réveillez-le : je viens prendre le thé avec lui.

— Comment pourriez-vous prendre le thé avec lui quand il est au lit ? Si vous vous êtes mis cela dans la tête, vous ne valez pas mieux que vous n’en avez l’air.

Et il se remit à rire.

Gillian, comprenant qu’il n’y avait rien à faire avec lui, résolut d’user de ruse. Elle se rappela l’existence d’une porte de derrière et de Ruth.

— Eh bien, bonjour, dit-elle en s’éloignant, Mais Fringal n’eut pas plus tôt refermé la porte, qu’elle fit en courant le tour de la maison et entra dans l’arrière-cuisine où Ruth repassait. Celle-ci tourna vers l’arrivante ses yeux brillants, d’un air non, pas étonné, mais rêveur. Elle donnait toujours l’impression d’être inaccessible à la surprise, impénétrable aux larmes, à la souffrance. Son visage jeune et douloureux contemplait Gillian par-dessus un amas de linge. Sa silhouette maigre, affublée comme toujours d’une robe gris poussière, avec un grand tablier de serpillère, ses cheveux en désordre, ses bras ridés par l’eau du baquet auraient fait d’elle une image saisissante du travail pénible et sans grâce, même si elle avait pu parler, mais le fait de ne pouvoir dire un mot lui donnait quelque chose de tragique. C’était évident, même aux yeux de Gillian qui la regardait sans attention ni sympathie. Elle se détachait en noir sur le mur blanchi à la chaux, le soleil frappait son visage fatigué et ses yeux magnifiques se posaient sur les couleurs vives de Gillian, qui était aussi éclairée par des rayons qui semblaient la couvrir de caresses, bien qu’ils n’en eussent pas pour Ruth. Avec ses joues enflammées par la colère, ses yeux gris étincelants de fureur, sa robe à la teinte chaude, ses chatons jaunes et le cœur de cornaline rouge, elle était vraiment éblouissante sur le fond blanc du mur. Les yeux de Ruth s’attardaient sur elle, l’accueillaient, l’aimaient ; ceux de Gillian étaient remplis de pitié, ceux de Ruth d’adoration.

Elle sourit.

M. Elmer est-il là ? demanda vivement Gillian, souriant elle aussi.

Ruth fit oui de la tête, et quelque chose dans ce signe disait avec quelle tristesse, quelle peine elle était assurée de la présence de son maître.

— Le vieux m’a dit qu’il était au lit. Est-ce vrai ?

Ruth secoua la tête.

— Où est-il, alors ?

Ruth essuya ses bras à son tablier, vint prendre Gillian par la main et la conduisit par un corridor — en évitant la cuisine où se tenait Fringal — à la seconde porte de la salle. Elles s’y arrêtèrent, considérant ses panneaux sombres, telles des images du jour et de la nuit,ou de la vie et de la mort :

Enfin Ruth monta les trois marches et leva la main pour atteindre la poignée. Mais avant de l’ouvrir elle se retourna encore une fois pour abaisser son regard sur le visage ardent et vif de la jeune fille. Il y avait dans ce regard une interrogation, de la tolérance, de la tendresse et, qui sait ? de la pitié. Une expression passagère, une sorte de profonde compassion maternelle, sembla emplir un instant ces grands yeux. C’était presque comme si elle eût dit, du haut de nombreuses souffrances dont elle prenait avantage :

« Que voulez-vous à cet homme ? Que vous est-il, délicieuse créature ? Est-il sage de gravir ces trois marches sombres et de franchir cette sombre porte ? Je pourrais vous arrêter. Maintenant encore, je pourrais vous saisir par le bras et vous entraîner dans la cuisine où est Fringal. Je pourrais vous sauver pour une heure… pour un jour. Vous sauver de quoi ? Comment le savoir ? Venez-vous troubler ma tranquillité ? Ai-je une paix à détruire ? Deviendrez-vous semblable à moi, si vous passez cette porte ? Votre visage sera-t-il de pierre, vos épaules courbées, et le mutisme glacera-t-il vos jours ? Peut-être que non, parce que je suis ici et que je serai votre sauveur. Moi, je n’en ai pas eu. »

Gillian tremblait sous ce regard. Pourquoi ? Elle ne pouvait se l’expliquer à elle-même et ne put de toute sa vie l’expliquer à personne. Elle ne pouvait faire comprendre qu’au pied de ces marches, au Repos de la Sirène, elle avait subi le choc de cette création muette qui peine et souffre dans les tourments, cette création qui, dès qu’on la voit, l’entend et s’en rend compte une fois, fait blanchir les cheveux de la jeunesse et glace le cœur, car c’est un calvaire.

On eût dit que sur la face de Ruth s’étendait à perpétuité l’ombre de la croix, que, si on se perdait dans ses yeux, on voyait les cavernes rocheuses et suintantes qui, par les voies raboteuses et inexorables de l’agonie, conduisent aux profondeurs de la mort.

Gillian se sentait très petite et désemparée sous ce regard, effrayée et cependant consolée.

Soudain, comme sur un signe du destin, Ruth mit la main sur le loquet, sourit, ouvrit la porte, s’effaça pour laisser entrer la jeune fille et se retira,

La pièce était confortable et même gaie, ce qui rassura Gillian. Il y avait des rideaux rouges, une armoire d’angle vitrée, pleine de porcelaines brillantes, deux fauteuils, une table couverte d’une nappe bleue, des cuivres sur la cheminée, un dressoir garni de plats, des pipes, un fouet de chasse et des éperons, un tapis de foyer où se tenait un chat moucheté et, dans le plus grand des fauteuils, profondément endormi, le maître de la maison.

Comme une nymphe qui guette le sommeil d’un satyre, Gillian le regarda, s’approcha sur la pointe des pieds, pencha la tête de côté et l’examina de nouveau.

— Il a vraiment de la chance, se dit-elle. Sa chevelure, ébouriffée par sa course à cheval et, son sommeil, lui allait mieux que bien peignée comme elle était d’habitude. Son front détendu, ses cils baissés, sa bouche moins dure qu’à l’état de veille, son teint coloré donnaient de lui un portrait que sa mère aurait aimé rappelaient son enfance. Ses grandes mains vigoureuses reposaient sur les bras, du fauteuil, ses longues jambes étaient étendues vers le feu. Tout contre ses pieds, le chat faisant le gros dos, ronronnait de plaisir.

« Ce chat n’a pas peur de lui, songea Gillian, pourquoi le redouterais-je ? » Mais que fallait-il faire ? Sortir et puis rentrer ? Seulement, alors cet affreux bonhomme pourrait la voir. Tousser ? Il tressaillerait et serait mécontent. Il soupira dans son sommeil. Soupirer ! Cet homme grand, hardi cavalier, difficile en affaires, au regard dur, soupirait comme une très vieille femme ou un petit enfant !

« Voyons, qu’est-ce qui te trouble ? » chuchota-t-elle, reprenant les termes d’une chanson de Robert :

Voyons, qu’est-ce qui te trouble ?
Voyons, quel vieux chagrin d’autrefois
se dresse comme un arbre sur hier
et projette son ombre sur demain ?


Pourquoi pensait-elle à ces vers, pourquoi était-elle saisie de cette étrange pitié, elle n’aurait pu, le dire. Elle était d’ordinaire inaccessible à la sympathie, elle n’avait pas plus pitié du monde en général que le jeune oiseau affamé de ses parents épuisés. Elle se tenait tout contre son fauteuil. Il était bizarre qu’il dormît si profondément, songeait-elle, et, en réalité, c’était uniquement parce qu’il avait régalé un grand nombre d’amis, qui lui avaient rendu sa politesse, au Repos du bouvier. Gillian en avait assez de cet hôte silencieux. Avec lui, la femme muette et ce Fringal repoussant, elle trouvait la maison par trop peu accueil lante. Le chat lui-même, à force de ronronner, s’était assoupi.

« Il faut en finir », se chuchota Gillian, et, rougissant, riant sans bruit, elle se pencha et lui caressa légèrement la bouche avec son bouquet de noisetier.

— Hé ! s’écria Elmer, holà ! Qui diable… qui m’a embrassé ?

Cette soudaine et mécontente vitalité d’un personnage jusque-là si inerte alarma Gillian, qui restait là, les mains croisées, très rouge et ne trouvant pas un mot à dire.

Elmer se leva, bâilla, s’étira.

— Dieu me pardonne, dit-il, j’ai dû dormir. Comment êtes-vous entrée sans faire le moindre bruit ? Depuis combien de temps êtes-vous là ? Qu’est-ce que c’était… Il s’arrêta, baissant les yeux sur elle. — C’est vous qui m’avez embrassé… inutile de prétendre que ce n’est pas vous.

— Je ne l’ai jamais fait, jamais, monsieur Elmer.

— Je jure que si, je l’ai senti. Et tout à coup, il se mit à rire. Vous pouvez recommencer, si vous en avez envie.

— Oh, ne continuez pas, Monsieur Elmer. Ce sont simplement ces chatons de noisetier… je vous les ai passés sur la figure.

— Les avez-vous détachés de votre robe ?

— Non… quelle différence cela ferait-il ?

Une fameuse pour lui : ainsi cette douce poitrine ronde s’était assez approchée de lui pour lui caresser les lèvres. Et il dormait. Brusquement, un regret intense d’avoir dormi lui fit dire : « Recommencez ! »

Elle se mit à rire : « Pas de danger ! Vous êtes éveillé à présent. »

Il se rassit, ferma les yeux et ronfla.

— Allons, Gillian. Vous ne pouvez prendre votre thé, tant que vous n’aurez pas réveillé le maître. Bien qu’une fois. Si vous consentez, je vous rapporterai un morceau de musique de la prochaine foire à laquelle j’irai.

Elle hésita : il paraissait bien inoffensif… Elle s’approcha, se pencha vers lui et les chatons lui touchèrent juste la bouche.

— Oh, cria-t-elle, oh, laissez-moi… laissez-moi !

Car soudain la prudence d’Elmer, ses facultés d’homme d’affaire étaient parties au diable. Il avait rarement, eu envie d’une chose autant qu’il désirait appuyer sa tête contre la robe ardoise. Il l’entourait de ses bras, il serrait étroitement son visage entre les seins de Gillian, parmi les chatons du bouquet. Elle était haletante et terrifiée.

— Oh, Monsieur Elmer, le vieux va entrer ! cria-t-elle, et elle entendit son pas quelque part dans le corridor carrelé.

— Lâchez-moi !

Mais l’étreinte passionnée, presque torturante, ne se relâchait pas. Le coussin était si doux, le parfum de violettes si délicieux. Il avait jusque-là donné si peu de temps au romanesque, et là, il en goûtait l’essence même. Il ne tenait aucun compte de ses supplications, qui se faisaient plus pressantes à mesure que les pas se rapprochaient. Il restait assis là, la tenant courbée sur lui et mal à l’aise, et continuait à appuyer sa figure sur la poitrine de Gillian et sa main sur son dos au point qu’elle étouffait et se sentait défaillir.

Un instant encore et Fringal entrerait. Mais tout à coup, à l’autre porte, à celle par laquelle elle était entrée, retentit un heurt bruyant, anxieux. Elmer l’entendit et laissa aller Gillian. La porte s’ouvrit lentement et Ruth entra, puis presque aussitôt après Fringal, qui tressaillit à la vue de Gillian, la regarda fixement, toussa et enfin fut pris d’un accès de rire.

Ruth portait le plateau du thé, qu’elle déposa sur la table après y avoir mis une nappe. Regardant ensuite son maître, elle désigna Fringal d’un air interrogateur.

— Non, dans la cuisine avec toi, dit Elmer.

Évidemment, ils prenaient d’ordinaire tous trois leurs repas ensemble.

— Je veux que Ruth prenne le thé avec nous, dit Gillian.

— Ah, par Dieu, non, dit Elmer.

— Si vous ne laissez pas Ruth s’asseoir à côté de nous, je m’en vais.

Gillian, plus rouge que la plus pourpre des roses avait des larmes dans les yeux. Ruth, en la regardant, fit trois fois un signe de tête affirmatif : oui, elle prendrait place à la table avec eux, quoi qu’il dût en résulter.

— J’ai dit non, insista Elmer.

— Alors, au revoir, fit Gillian, et Fringal s’empressait déjà pour la faire sortir.

— Oh, restez, restez, s’écria Elmer d’un ton irrité. Va chercher deux autres tasses… mais ensuite, conclut-il, ils s’en iront.

— Et moi un peu après.

— Oui, un peu après, pas en même temps qu’eux.

Ruth revenait avec deux tasses de cuisine et du thé de qualité inférieure pour Fringal et pour elle.

— Versez-nous le thé, dit Elmer à Gillian.

— Pourquoi pas Ruth ?

— Je ne veux plus vous entendre prononcer ce nom. Voici votre chaise… allons.

Gillian, avec beaucoup de nervosité, obéit.

— Du sucre, monsieur Fringal ? Du sucre, Ruth ?

Comme c’était drôle : elle disait exactement les mêmes mots que sa tante Fanteague, mais ici ils n’avaient pas d’écho. Il semblait même à son imagination naïve que ces gens étaient en dehors du train-train ordinaire de la vie. Ruth buvait son thé comme si c’était un breuvage magique et Fringal mangeait ses tartines de beurre comme un marin naufragé son der nier biscuit. Elmer, lui, se contentait de la contempler, de l’admirer, ne buvait ni ne mangeait rien, mais il envoya quatre fois Ruth chercher à la ouisine diffé rentes choses qui pourraient, pensait-il, faire plaisir à Gillian.

Fringal ne le quittait pas des yeux, fronçait le sourcil, buvait son thé à longues gorgées, puis il dit, sans raison apparente :

— Un faux-bourdon.

Personne n’y fit attention, seule Gillian désireuse d’être polie demanda : — Que disiez-vous, monsieur Fringal ?

— Une abeille-mâle, répéta-t-il d’un ton bourru, un faux-bourdon, une reine et deux ouvrières.

— Une ruche, dit Elmer, qui avait immédiatement compris et voulait arranger les choses.

Gillian était plus intriguée que jamais.

— Vous étant la reine, expliqua le valet, et lui le faux-bourdon, autrement dit le mâle.

Gillian rit de plus belle : une fille de la campagne ne pouvait manquer de saisir l’allusion.

— Vous feriez bien de donner à manger aux cochons, dit Elmer.

— Quand j’aurai fini mon thé.

— Alors, dépêchons.

Fringal avala encore quelques biscuits de marin, puis s’en alla avec une fureur muette.

Elmer jeta un coup d’œil à Ruth qui, ayant eu à couper et à beurrer les tartines, n’avait pas fini de boire.

— Oust ! dit-il.

Elle se leva et se dirigea vers la porte.

— Elle n’a pas terminé, cria Gillian, et pourquoi lui parlez-vous sur ce ton ?

Les yeux d’Elmer se posèrent avec colère sur ceux de Gillian, s’y attardèrent, s’adoucirent.

— Finis ! ordonna-t-il à Ruth.

Il semblait incapable de lui dire plus d’un mot à la fois et toujours impératif.

Elle se rassit et avala son thé et sa tartine à peu près comme les Israélites ont dû manger la Pâque. Gillian, dont la curiosité tempérait l’égoïsme, l’observait et remarqua que des gouttes de sueur perlaient sur son front. La dernière bouchée non encore avalée, elle se leva et gagna la porte, comme heureuse d’échapper aux yeux étincelants d’Elmer. Celui-ci vint s’asseoir à côté de Gillian.

— Pourquoi parlez-vous à Ruth sur ce ton ? répéta-t-elle.

— Cela ne vous regarde pas, Gillian.

— Si, du moment que je désire le savoir.

— Si je vous le dis, me donnerez-vous encore un baiser avec les chatons de votre bouquet ?

Gillian réfléchit. Elle n’avait pas aimé sentir la figure d’Elmer appuyée contre sa poitrine : elle en avait eu chaud et avait éprouvé une impression gênante. Elle se demandait si cela lui aurait autant déplu, au cas où c’eût été le visage de Robert au lieu de celui d’Elmer. Mais on ne pouvait guère se représenter le calme et froid Robert dans cette situation.

Pourtant cette étreinte avait piqué sa curiosité, et Gillian désirait vraiment être plus renseignée sur Ruth, qui éveillait en elle le même frisson d’étonnement que les vieux et terribles contes de fées, tels que celui de Jack le tueur de géants, dans l’esprit d’un enfant.

— Je vous caresserai la figure avec les chatons, monsieur Elmer, si c’est ce que vous voulez’dire, et maintenant expliquez-moi.

— Eh bien, si vous voulez savoir pourquoi je parle à Ruth comme je le fais, c’est parce qu’elle ne comprendrait rien d’autre : elle n’a pas d’âme.

— Pas d’âme ? Seigneur, est-ce une enfant du péché comme moi ?

— Une enfant du péché, vous ?

Il était partagé entre la terreur et l’envie de rire.

— Ah ! Ils sont venus quand j’étais bébé, ils m’ont entourée comme des guêpes et m’ont laissé une marque : regardez.

Elle souleva ses cheveux.

— Seul, Robert Rideout peut me sauver, ajouta-t-elle.

Elmer poussa une sorte de grognement qui tenait de l’éclat de rire et, se penchant, baisa la cicatrice.

— Il ne serait pas capable de vous sauver, dit-il, mais vous n’êtes pas une enfant du péché. Et il rit franchement.

— Je ne crois pas que je n’aie pas d’âme, dit-elle.

— Peu m’importe que vous en ayez une ou non.

— Mais si je n’en avais pas, je serais simplement comme cette Sirène, errant et gémissant, laissant un peu d’argent ici et un peu là, et ne pouvant pourtant acheter de l’amour…

— Vous voulez dire comme celle qui est là, dehors, La Femme Nue !

Sous son regard Gillian rougit, puis baissa les paupières, rougit encore plus, se mordit les lèvres et essaya d’atteindre la porte.

Mais il l’entourait de nouveau de ses bras, et lui fit lever la tête pour jouir de sa confusion.

— Robert Rideout peut prendre votre âme et s’en réjouir, dit-il avec un gros rire, pourvu que j’aie… il n’acheva pas la phrase.

— Serez-vous réveillée demain matin de bonne heure ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas.

— Eh bien, tâchez de l’être : il y aura quelque chose que vous aurez plaisir à voir : regardez par votre fenêtre à six heures.

— Ah !

— Et je vous emmènerai à la foire de mai de la Croix-des-Pleurs, si vous voulez.

— Peut-être… mais à présent il faut que je m’en aille. Bonsoir, Monsieur Elmer.

Il la laissa partir. En la regardant passer devant la fenêtre, il frotta sa manche sur son visage brûlant et se dit :

« Elle t’a eu, Ralph, mon garçon. »

Son expression redevint sombre, maussade et il murmura par deux fois : « Si seulement… oui, si seulement… »

Ruth entrait pour débarrasser la table. Soudain Elmer saisit son fouet de chasse et, l’en menaçant, cria :

— Hors d’ici, salope, f…-moi le camp.

Quand elle fut partie, avec la même soumission passive que toujours, il se jeta dans le fauteuil.

« Ça ne plaira pas au vieux, pensait-il. C’est le genre de bonhomme qui sera fou furieux si on clabaude sur sa fille. Mais pourtant… Et puis il y a Fringal… que faire de lui ? » Comme pour répondre à cette question, la face rusée de ce personnage jeta un coup d’œil oblique par l’entrebâillement de la porte. Il n’en ouvrait jamais une toute grande et, à le voir faire, on croyait surprendre un homme qui a un secret bien gardé.

— Que voulez-vous ? demanda Elmer.

— Une augmentation.

— Ah, voilà le ton de votre chanson.

Fringal fit entendre son rire dur et sifflant.

— Combien ?

— Cinq shillings par semaine.

— C’est un vol.

— Je ne réponds pas de ma langue au-dessous de ce prix-là.

— Mais si je vous le donne ?

— Muet, muet comme une taupe à six pieds sous terre, muet comme un poisson dans sa coquille, muet comme un poisson dans un étang gelé…

— Muet, ça suffit.

Fringal regarda le feu d’un air de regret, comme s’il y voyait toutes les pittoresques comparaisons qu’il lui était interdit de faire.

Elmer tira le sac en peau de chamois qui lui servait de bourse.

— Tenez, dit-il, la première semaine.

— Merci bien, monsieur. Et il empocha l’argent, fit un signe de tête, la face plissée de rire et s’éloigna.

— Fringal.

— Monsieur ?

— Portez la poule blanche et sa couvée demain matin de bonne heure chez le vieux Lovekin : soyez-y à six heures.

— Combien vous en donne-t-il ?

Fringal était jaloux. C’était lui qui avait mis les œufs à couver, soigné la poule et nourri les poussins avec de la pâtée plusieurs fois par jour : ils allaient lui manquer.

— Ça, c’est mon affaire.

— Ah, c’est votre affaire, pas vrai ? Est-ce vous qui avez recueilli les œufs, les avez mis à couver, qui avez soigné, surveillé la mère, aidé les poussins à sortir de leur coque, les avez protégés contre les rats avec un grillage, et tout ça ? Est-ce vous, hein ? Et maintenant, c’est votre affaire ?

— Je me contente de ce que j’en retire.

— Où faudra-t-il que je les mette ?

— Vous les porterez dans le jardin, derrière la grille et les ferez sortir dans l’herbe. À six heures, puis vous reviendrez.

— Rien à dire ?

— Rien.

— Muet, alors, c’est le mot, poussins ou…

Il hocha doucement la tête, pinça sa bouche qui ressembla à la fente d’une petite boîte aux lettres de campagne, sifflota, ouvrit la porte avec précaution et disparut.