Sept pour un secret/2

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 13-19).

CHAPITRE II

Robert Rideout.


Un fin croissant de lune montait obliquement à l’Est au-dessus de l’épaule sombre de la lande, s’enchevêtrait dans la chevelure noire des pins qui se balançaient légèrement au vent du soir, glissait à travers comme un poisson hors d’un filet troué, puis planait librement dans un vaste ciel gris qui commençait à vibrer, entre les nuages cotonneux, à la lueur vaguement phosphorescente des étoiles. Dans la dernière prairie, qui montait en pente rude avec son herbe épaisse, jusqu’à la courbe magnifique du marais, Robert trouva les moutons, inquiets sous ce ciel incertain. Ils étaient couchés, serrés les uns contre les autres, leurs corps se détachant sur une herbe horriblement lumineuse que frisait la gelée. On lisait déjà dans les yeux des brebis le pressentiment de l’agnelage.

— Allons, venez, dit Robert, venez.

Ils se levèrent avec un craquement féerique de l’herbage, prêts à le suivre où il voudrait les conduire. Comme il se dirigeait vers la ferme, une voix, nette et argentée comme la jeune lune, coupant comme une faucille le profond silence plein de présages, et venant de l’autre côté de la haie de coudriers, lui cria :

— Vous m’attendiez là, dehors, Bob ?

Il se retourna, sans hâte ni surprise.

— Qu’est-ce que vous faites, ma petite Gillian, à chercher des noisettes en novembre ? Vous ne connaissez donc pas le vieux quatrain ?

— Dites-le moi.

        Noisette de Novembre,
         noisette de mort.
        Personne ne se souviendra
         de ta tombe.

— C’est de vous, cria-t-elle.

Il rit timidement. — Pourquoi supposez-vous cela ?

— Je ne suppose pas, j’en suis sûre. C’est vous qui l’avez fait dans un coin de votre baroque tête noire. Je crois que vous y avez une armoire, comme celle où Mme Makepeace conserve ses confitures, et vous y gardez des histoires, des chansons et Dieu sait quoi, avec chacune son étiquette, et vous allez les y chercher quand vous en voulez une.

Elle sauta à bas du talus, et deux lapins morts qu’elle tenait à la main se balançaient sur son tablier qu’ils tachaient de sang.

— Je constate, dit Robert la surveillant d’un œil amusé, que vous êtes une fameuse diablesse, y a pas d’erreur. Qu’est-ce qui vous a pris d’attraper des lapins, vous qui ne ressemblez à rien tant qu’à un petit lapin brun ?

Elle lança les deux bêtes sur l’herbe, rejeta ses nattes en arrière, mit ses mains sur ses hanches minces et dit :

— Il faut bien que j’en prenne, j’ai besoin d’argent pour mes leçons de musique, vous le savez.

— Et quel besoin avez-vous d’apprendre la musique ?

— Je veux chanter et jouer de la harpe d’or comme ce grand homme à l’assemblée des bardes. (Eistedford.)

— Et puis après ?

— Alors je m’achèterai de l’étoffe rouge pour m’en faire une robe, je mettrai la harpe dans la voiture à côté de ma tante Fanteague, et j’irai dans le monde jouer devant le public et le faire pleurer.

— Pourquoi pleurer ?

— Parce que les gens n’aiment pas pleurer devant une effrontée. Même aux assemblées de « Réveils », ils ne pleurent que quand les prédicateurs crient à tue-tête et que les textes les frappent, pan-pan, pan-pan, et les étourdissent. Si on réussit à les faire pleurer quand ils ne voudraient pas, on sait qu’on a du pouvoir sur eux.

— Vous êtes une drôle de fille.

— D’où avez-vous tiré cette chanson que vous m’avez apprise hier ?

— De l’arc-en-ciel.

— Est-ce vous qui l’avez composée ?

— Est-ce moi qui ai fait la lune ?

— Quand vous ne voulez pas dire une chose, vous ne voulez pas. Vous avez une tête de mule, Bob Rideout

— Je suis comme on m’a fait.

— Tant pis pour vous, mais je vais la chanter.

 J’ai pris ma petite harpe dans ma main,
  J’ai été et venu dans le pays,
 De tous côtés pendant bien des années.
  Mais si loin que j’aie erré,
 Je n’ai pu trouver les sourires ou les pleurs
    de quelqu’un.
 Et tous les jours, dans le calme du soir,
   j’entendais un appel,
 Comme celui d’êtres criant dans la douleur :
   « Reviens à la maison. »

— Pas mal, dit Robert, seulement vous ne vous faites pas assez enjôleuse à la fin.

— Je ne veux pas, je veux faire frémir les auditeurs, les bouleverser. Je veux leur tirer les larmes des yeux, et l’argent de la poche.

— De l’argent ?

— Oh, des sacs pleins. Je ne peux être une grande dame sans argent.

— Qu’est-ce qui vous prend de vouloir être une dame ?

— Je veux avoir un diadème étincelant autour de la tête, au pieds des souliers dorés et une robe qui fasse « froufrou », comme l’herbe qui pousse, et qu’on chuchote : « Voici Gillian Lovekin. »

— Grand bien vous fasse !

— Et que des jeunes gens m’entourent et que je puisse me moquer d’eux, que l’un me dise : « Épousez-moi, Gillian Lovekin » ; et un autre : « Je vous aime à en mourir, Mademoiselle Juliana ! » pour que je leur réponde : « Allez-vous en ! ».

— Alors, vous ne les épouseriez pas ?

— Pas de danger ! Je veux entendre le public battre des mains et reprendre le refrain en chœur, comme à l’Eistedfof, et que mon cœur fasse « toc, toc », que mon visage rougisse, que je sache qu’ils pleureront quand je voudrai et riront si cela me plaît, et qu’ils se souviennent de Gillian Lovekin jusqu’au jour de leur mort.

— Dieu nous préserve ! Vous allez leur apprendre quelque chose, à ce qu’il semble, Gill. Vous êtes pas mal cruelle quand vous avez une idée en tête. J’appellerais ça torturer.

— Et quand je m’endormirai, le soir, je ne pourrai pas supporter d’oublier pendant dix heures qui je suis… et quand je succomberai au sommeil pour de bon, alors je ne le regretterai pas tellement, sachant qu’on se souviendra de moi toujours et toujours.

Elle redressa son corps svelte, qui avait cette beauté particulière, rappelant un rameau souple, que donnent un dos étroit, des épaules tombantes et des hanches minces. La cicatrice de son front brillait comme de l’argent à la lueur de la lune. Les moutons remuaient autour d’elle comme des âmes en peine, et les lapins gisant à ses pieds auraient pu être des victimes offertes en sacrifice à quelque divinité des bois.

Robert la regarda, droit dans les yeux et attentive ment pour la première fois de sa vie. Depuis son arrivée aux Gwlfas, il y avait douze ans, il l’avait acceptée telle qu’elle était. À présent il la voyait. Ses yeux sombres et rêveurs, si bien protégés par leurs cils, son front pensif et sa bouche, grande et belle, dont les lèvres se joignaient avec une régularité qui masquait en partie leur dureté, tout en lui sembla se pénétrer d’elle.

C’est de la même façon exactement qu’il buvait la beauté du paysage, les formes étranges et adorables des arbres et des rochers.

Pendant qu’elle se tenait là, songeant à son avenir tel qu’elle le rêvait, elle pénétra dans l’être de Robert comme une goutte de pluie au cœur d’une fleur. Ni l’un ni l’autre ne savait ce qui lui arrivait, pas plus que les moutons ne comprenaient d’où leur venait le malaise qui les troublait toujours avant la neige.

Robert était aussi simple, aussi peu prétentieux qu’un enfant, sans avoir l’égoïsme de celui-ci : il voyait le paysage et non Robert Rideout dans le site, il voyait les moutons et non Robert comme le bon berger au milieu d’eux. Les montagnes ne le faisaient pas penser à lui-même les gravissant. Quand il arrivait au bord d’un étang, il ne s’y mirait pas instinctivement comme le font neuf cent quatre-vingt-dix-neuf personnes sur mille. Il n’y avait rien d’un Narcisse dans son âme. Il avait rarement envie d’imiter les oiseaux, mais plutôt de les écouter attentivement. Aussi en ce moment voyait-il Gillian avec l’œil de l’esprit, il l’écoutait avec l’oreille intérieure, la buvait de l’âme, mais ne songeait pas une seconde à lui par rapport à elle. Il voyait sa taille mince sans son bras à lui autour, sa bouche sans qu’elle reçût de baisers. Ses yeux se posaient sur les épaules et la poitrine de la jeune fille presque comme ceux des fidèles sur une Madone, et pour lui le portrait en pied de Gillian était exactement tel qu’elle le voyait elle-même — isolé, enveloppé en lui-même, complet en soi.

Peut-être était-il rêveur, peut-être s’était-il développé tardivement. Son père avait été tout semblable, mais sans le don poétique de Robert. Il n’avait épousé Abigaïl qu’à quarante-cinq ans, bien qu’il l’eût connue quand il en avait trente. Elle avait commencé par lui rire au nez. Mais durant ces quinze ans elle avait perçu dans sa voix la passion grandissante, jusqu’au jour où son moindre mot la mettait en émoi.

Gillian ne s’intéressait pas même assez à Robert pour se moquer de lui. Elle avait eu, à sa manière enfantine, la vision de ce à quoi aspire toute l’humanité : un petit nid sûr et impérissable bâti sur les murs croulants du temps. Elle voulait continuer à être elle-même, fût-ce quand elle se serait dissoute dans le néant, elle voulait se faire entendre, aimer, regretter des hommes et des femmes. Dans le silence gris-tourterelle et roucoulant de la ferme, toute absorption mentale prenait double force. Ainsi, tandis que Simon grognait, qu’Isaïe Lovekin faisait ses comptes, que Robert fendait du bois dehors, et que Jonathan subissait les aventures de sa journée, Gillian construisait ce rêve dans lequel elle était toujours au premier plan, en pleine lumière, tandis qu’une masse de figures s’estompaient dans le fond. Quand Mme Fanteague venait de Silveton, apportant des nouvelles du monde et un vif sentiment des belles manières, son rêve prenait une telle intensité qu’il l’empêchait de dormir toute la nuit.

Robert, avec un large soupir, la quitta comme une abeille fuit une fleur, et, comme une fleur, consciente de sa valeur mais fragile, elle parut frissonner un peu en se ressaisissant.

Il emmena les moutons vers la ferme et ils le suivirent avec un menu piétinement.

D’un de ses souples plongeons de faucon, Gillian ramassa ses lapins. Troublée par l’attitude inaccoutumée de Robert, elle se soulagea en chantant, et en marchant derrière les moutons au clair de la lune et suivant son ombre avec une curiosité impersonnelle, elle entonna sur un air à elle, d’une voix haute que renvoyait l’écho, des hauteurs de la lande :

 J’ai vu sept pies sur un arbre,
 une pour vous et six pour moi.
 Une pour la douleur,
 deux pour la joie,
 trois pour une fille,
 quatre pour un garçon,
 cinq pour de l’argent,
 six pour de l’or…

Et plus bas, dans le vallon, près du ruisseau à la voix basse, Robert, de son timbre riche et bien posé, acheva la chanson :

  sept pour un secret
  qui n’a jamais été révélé.