Sept pour un secret/5

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 55-69).

CHAPITRE V

Robert écrit deux lettres.


La cuisine Makepeace était encore plus miraculeuse ment propre que la plupart des cuisines de la campagne. Il ne semblait pas possible que poêlons et casseroles eussent jamais servi. Les carreaux avaient ce doux brillant que donne le lavage quotidien à l’eau et au lait, La grille du foyer luisait, immaculée et lisse comme un soulier de femme élégante. La nappe à carreaux rouges et bleus découvrait, quand on la pliait pour faire des opérations culinaires, une table d’une blancheur de neige. Les pots, bien astiqués, les pots de Broseley et la théière de Coalport, étincelaient sur le dressoir. L’horloge de chêne avec marqueterie, accrochée au mur, qui faisait entendre son tic-tac apaisant et sa sonnerie qui faisait l’effet d’un tintement d’or pâle, était éblouissante, d’un verni satiné. Tout semblait destiné à satisfaire l’amour de Mme Makepeace pour le nettoyage. On astiquait les ustensiles, non parce qu’ils en avaient besoin, mais parce que c’était « leur jour », Il en résultait que Jonathan et Robert faisaient l’effet d’hommes des cavernes de quelque race disparue, égarés dans la demeure d’une elfe.

Un soir, vers le milieu de janvier, ils étaient assis chacun d’un côté du feu. Mme Makepeace était à la ferme pour aider Gillian à faire sa malle. Le dégel était venu, et le sentier du cottage à la ferme était parsemé de larges taches sombres là où la neige avait fondu. Le buisson de jasmin contre la porte montrait déjà des pointes vertes, et la dernière lueur qui s’attardait dans le ciel était verdâtre.

À travers la pièce, Robert regarda le ciel pâle, et le pelargonium à œil blanc qui, à côté de l’autre aux feuilles odorantes, se détachait sur le rideau de mousseline de la moitié inférieure de la fenêtre, répondit par un coup d’œil clair au sien. Il avait, pensa-t-il, quelque chose de Gillian dans son assurance pleine de réserve. En lui-même, il disait « pétulance » et « timidité », et il se mit à composer un poème à ce sujet, en fredonnant à mi-voix et tout en écorçant des chevilles pour tenir le chaume. Les branches qui lui servaient à cet usage étaient posées en tas sur le tapis en laines de couleurs vives, œuvre de Mme Makepeace et qui portait au milieu le mot « Bienvenue ». Jonathan et lui employaient leurs couteaux de poche, grands et pratiques. Les pommes de terre du souper mijotaient doucement dans une marmite accrochée au-dessus des flammes, et d’un chaudron posé sur le bord plat de la grille s’exhalait une bonne odeur de légumes.

Jonathan, cessant de travailler, regarda Robert longuement, la bouche entr’ouverte.

— Alors, elle s’en va ?

Robert fit oui de la tête.

— La patronne d’ici, dit l’autre, avec un geste du pouce vers le tablier de sa femme pendu à la porte, me l’a donné à entendre.

Il avait tellement l’habitude d’être surveillé et protégé par sa femme qu’il vivait avec le sentiment continuel de sa présence. Qu’elle fût partie au marché, et que la porte fût occupée par son tablier et sa coiffe, ou à la lessive, et que son manteau et son chapeau fussent là, pour lui elle n’était jamais absente.

— Ah ! qu’elle dit, quand elles agitent leurs ailes, ça marche ferme, mais elles ne veulent pas revenir avant de s’être cassé les ailes.

Sur le haut de la fenêtre, Robert vit paraître une image de Gillian qui, dans sa robe ardoise, qui existait pour lui parce qu’elle la lui avait décrite, gisait, une aile cassée traînant à côté d’elle, comme il avait vu souvent, un canard sauvage abattu.

— Faut veiller… que ça ne lui arrive pas.

— J’pense que c’est moi qui aurai à la conduire demain à la gare, Bob.

— Non, moi.

Jonathan parut s’absorber dans une contemplation mystérieuse de ses piquets. L’horloge disait une heure moins le quart.

— Des troupeaux, des pâturages en montagne, un nouveau berger, et de l’argent en banque, voilà ce qu’on dit, fit-il.

Robert sortit de son rêve de canard sauvage et de pelargonium rose.

— De l’argent ? Quel argent ?

— Celui qu’aura la jeune Gillian Lovekin quand le maître aura disparu.

— L’argent, reprit Robert en continuant sa besogne, ce n’est que de la crotte.

— Bonnes gens, mon garçon ! Il achète tout, sauf le paradis… et encore ? que disent certains.

— Achète-t-il l’amour ?

— On le prétend, fit Jonathan avec un rire étouffé.

— Où a-t-on dit ça ?

— Au Cabaret, à La Fille Nue.

— Je n’aime pas ce nom-là. Pourquoi ne dit-on pas Au repos de la Sirène, comme c’est écrit sur l’enseigne ?

— Eh ben, mon gas, elle est là au-dessus de la porte, effrontée comme la Femme de Babylone, nue jusqu’à la taille : nous l’appelons ce qu’elle est, heureux encore qu’elle ait des écailles décentes. Elle n’est pas si inconvenante qu’Éve dans la Bible de feu ma mère. Ça ne m’étonne pas qu’Adam ait mal tourné. Si celle-là avait acheté une chemise de calicot, un corset, deux, trois jupons et une jolie robe imprimée avec un tablier, il n’y aurait pas eu ces « jeux de mai » avec le serpent, la pomme et je ne sais quoi encore. P’t'être que leur aîné aurait été un garçon convenable qui aurait élevé sa famille près des vieux, et alors, il n’y aurait pas eu de nègres.

— Pourquoi pas ?

— Les enfants de l’amour de Caïn, ç’a été le commencement des moricauds.

Où Jonathan avait-il acquis sa connaissance — d’ailleurs apocryphe — des écritures, c’est un mystère. Avec les légendes populaires du pays, c’était le fond des histoires pour lesquelles il était réputé.

— Badigeonnez-moi cette fille, que je dis, ou mettez-lui un corsage. Comme ça elle tire l’œil, et c’est mauvais pour les garçons. Car jusqu’à ce qu’ils se marient et découvrent quelle pauvre chose c’est qu’une femme, ils se figurent que c’en est une curieuse et magnifique. Soudain, au milieu du rêve de canards sauvages et de pélargoniums, l’image de Gillian surgit sur le ciel vert avec le corps pâle et souple de la sirène de l’enseigne.

Robert se leva, jeta ses chevilles par terre et se mit à marcher de long en large dans la petite salle. Deux pas et demi, puis demi-tour, deux pas et demi, puis demi-tour. Il fallait faire taire ce vieux bavard, ou l’aiguiller dans une autre direction.

— Contez-moi la première arrivée de la sirène, dit-il.

— Jetée à la côte à Aberdovey. Ah, voilà ce qui est arrivé. De hautes marées qu’ils ont, des fois, à Aberdovey. C’était une marée de printemps comme on n’en a plus revu. Une masse de coquillages et d’algues bizarres est arrivée avec le flot, et des poissons de couleur et des fleurs de mer venant de pays lointains. Et puis elle. Elle était couchée là, évanouie au milieu des varechs verts, et un pêcheur l’a trouvée et est devenu fou d’amour pour elle. Alors elle l’a entortillé et ensorcelé, et elle lui chantait ;

« Reviens à la mer, pêcheur, reviens à la mer  »
« Pas de danger », qu’il dit, et il l’embrasse.
« Alors, mets-moi dans de l’eau fraîche, pourvu que ce soit de l’eau. »
« Et qu’est-ce que tu me donneras ? » qu’il dit.
« Mon amour, pour une nuit. »
« Mais tu es une sirène glacée, tu ne peux pas aimer. »
« Je me ferai mortelle pour une nuit. »


Alors, pour une nuit, elle n’a été qu’une mortelle, Et à l’aube grise il l’a jetée dans la rivière et elle a remonté le courant jusqu’au sommet d’une montagne, puis elle a traversé jusqu’à la source d’un autre torrent, et encore d’un autre, et enfin elle est arrivée à l’auberge de Dysgwlfas, juste où le petit ru tombe dans la rivière. Alors elle a chanté pour l’aubergiste et l’a séduit. Certains disent qu’ils sont descendus jusqu’à la Severn et à la mer. Mais on n’a plus jamais entendu parler de l’aubergiste, seulement on a trouvé dans les flaques un peu d’écume de mer. Y en a qui disent qu’on l’a vue sur la lande avec un berger qui avait un talisman pour la conserver toujours mortelle. En tout cas un peintre d’enseigne l’a mise là sur une planche, et c’est là qu’elle est.

« C’était une Gillian !» se dit Robert. Cette façon de braver le sort, de séduire les hommes, cette effronterie et cette manière de se dérober, c’était tout Gillian, et le départ du lendemain à la conquête du monde ressemblait beaucoup au voyage de la sirène. Il voudrait bien avoir été ce berger à la fin de l’aventure. Il savait si bien ce qu’il lui fallait, à elle, et il était impuissant à le lui donner. Tout ce qu’il pouvait, c’était mettre son âme dans un poème et l’y élever sur le trône. Y serait-elle sensible ? Il fit claquer ses doigts :

— Pas de cela ! s’écria-t-il, et il se mit à l’aimer.

— Bougre, petit, t’as failli me faire couper. Jonathan, quand il maniait son couteau, redoutait toujours la suprême catastrophe.

Des pas mous et rapides se firent entendre dans la boue, et, après un bruit de pieds grattés et frottés, Abigaïl entra et se mit immédiatement à préparer le souper.

— Eh bien, la patronne, demanda Jonathan, ça y est, emballage, étiquette ?

Robert s’immobilisa de façon frappante : ses mains brunes reposaient inertes sur ses genoux, ses yeux se fixèrent sur le visage de sa mère.

L’impérieuse nécessité de surveiller Jonathan la gênait pour causer. Pas un ange gardien près d’un pêcheur, pas un chasseur le doigt sur la gâchette, pas un chat devant un oiseau n’aurait pu avoir l’esprit plus tendu, plus absorbé qu’elle quand Jonathan tenait un couteau. Chaque fois qu’il prenait une branche et en taillait un côté pour préparer un solide soutien à la corde, elle se penchait un peu en avant, se mordillant les lèvres à chaque coup de la lame et incapable de parler. Puis quand il marquait une petite gorge autour de la cheville, besogne moins dangereuse, elle se détendait. Quand enfin il jetait le piquet sur le tas, elle soupirait, souriait et reprenait son caquet. Ce ne fut donc que par des phrases hachées que Robert apprit comment allait la robe neuve, comment Mlle Gillian avait acheté une blouse rose toute faite, trois chemises de nuit blanches — et non écrues comme celles qu’elle portait d’ordinaire — des souliers à talon et une voilette, combien elle était ravissante coiffée de la toque en plumes de canard ardoise ; comment elle avait porté six peaux de lapins au meilleur fourreur de la Croix-des-Pleurs et s’en était fait faire un manchon et une palatine ; comment elle avait ri autant qu’une demi-douzaine de piverts et chanté comme vingt merles ; comment, enfin, elles avaient fait de la colle et mis l’étiquette :

Mademoiselle Juliana Lovekin.
Voyageuse pour Silverton.

Ah, que l’œil blanc du pélargonium était triste ! Il semblait presque à Robert qu’une rosée était tombée dans cette pièce paisible, car il la voyait à travers des larmes.

— En voilà des affiquets, fit Jonathan, et tout ça simplement pour aller chez sa tante !

— Partir, c’est s’ouvrir les portes du monde, dit Abigaïl, en versant le contenu du chaudron dans une énorme soupière, puis elle annonça que le souper était prêt. Robert fredonna tout doucement :

Mais si loin que j’aie erré,
je n’ai pu trouver les sourires ou les pleurs
                     de quelqu’un…

— Quel jargon, commençait Jonathan, en le regardant bouche bée, mais à ce moment il se coupa et Abigaïl prit le commandement. Elle avait tout le nécessaire sous la main, aucun mauvais tour du destin malveillant ne la surprenait. Elle possédait désinfectants ordinaires, onguents, aiguilles propres pour enlever les épines, vieux linges, bandes, et même un morceau de fer pour cautériser, au cas où un chien enragé aurait poursuivi Jonathan pour le mordre — ce qui arriverait, elle en était certaine, s’il y avait un seul cas de rage dans tout l’Ouest. Tandis qu’elle lui bandait le doigt, elle lui donnait l’impression d’être un héros blessé, si bien qu’il lui en venait une fierté et qu’il jouissait de son malheur, sans que l’idée qu’il était maladroit pût lui traverser l’esprit.

Robert regarda le tas de piquets à côté de Jonathan. Avec les siens, il en aurait pour jusqu’à minuit de les finir, mais la pensée de ne pas les achever ne lui vint pas. Il y avait une tâche à faire, comme quand on plantait les pommes de terre ou coupait les foins, et si l’un était arrêté, c’était aux autres d’en faire davantage.

— À quelle heure partira-t-elle, mère ?

— Au train de midi.

— Alors je vous demanderai de me servir ma soupe et un morceau aussitôt que j’aurai fini de traire. Je mettrai simplement mon manteau du marché et je m’envelopperai dans une couverture de cheval.

— Tu es donc commandé pour l’accompagner ?

— Oui.

Une épingle de sûreté dans la bouche, Mme Makepeace considéra son fils par-dessus la main bandée de Jonathan. Ses yeux brillaient de tendresse — tendresse vaine, puisqu’elle ne pouvait l’aider. — Elle aurait aimé le dorloter, comme elle soignait Jonathan, mais elle savait que ce serait inutile. Il répondit à son regard avec ses yeux profonds — pensifs et tristes, graves et un peu moqueurs — et le secret du jeune homme, qu’elle avait deviné sans le connaître de façon certaine, se répandit dans la salle paisible. « La peste de cette fille ! songea-t-elle. Je n’aurais pas voulu que ça se passât comme ça : c’est elle qui aurait dû s’amouracher la première. Maintenant le petit va rester hébété, comme un mâle dont la femelle a été tuée, sans rien dire, ni rien faire. Ah, pauvre de moi !» — Tu ne pourrais pas te tenir tranquille une minute, mon pauvre Jonathan ?

Celui-ci, auquel sa coupure avait valu une vraie jouissance, leva les yeux vivement, comme un enfant pris en faute, à cette apostrophe brusquement irritée.

— Mère, demanda Robert, y a-t-il un morceau de papier à lettre ici ?

— Il en reste une feuille ou deux de la boîte que Mme Fanteague m’a envoyée il y a eu un an à la Noël. Et elle alla les chercher.

— Une plume, mère.

Mais impossible d’en trouver une : ce n’était pas une famille écrivassière. Isaïe tenait lui-même les comptes de la ferme, les chansons de Robert n’existaient que dans sa tête, et quand Abigaïl écrivait sur les pots de confiture, elle empruntait une plume à Gillian.

— Il y a une goutte d’encre, dit-elle, mais la plume est perdue.

Robert alluma une lanterne, sortit et revint bientôt avec une plume d’oie qu’il tailla. Sa mère ne se mordait pas les lèvres quand il se servait d’un couteau et ne le surveillait pas. N’était-il pas tout le portrait de son père, cet homme d’une compétence universelle, quoique sans prétention ?

Robert posa la plume et le papier sur la commode, à côté de la boîte en coquillages et de la Bible qu’on avait toujours sous la main, et se remit à tailler ses chevilles.

En lavant sa vaisselle, Mme Makepeace se disait : « Voilà comment ça va marcher. Pas un mot à elle, pas un à moi. Ce sera merveille si le Seigneur tout-puissant en arrache un au garçon. Il se contentera de ruminer son chagrin. Qu’est-ce que c’est que cette lettre qu’il va écrire quand nous serons montés ? »

Elle alla chercher son bougeoir.

— Il est temps pour nous de nous retirer, mon chéri.

— C’est ce que dit Lord Umphrey quand le Carrosse noir est venu chercher Lady Rosanna Tempest, déclara Jonathan. « Il est temps pour nous de nous retirer », dit-il. Et elle monta dedans, et les voilà partis. Et tout disparut, car Lord Umphrey était le diable en personne, et on ne les a jamais revus.

— Il pleut tout doucement, dit Abigaïl, en ouvrant la porte pour regarder la nuit.

— Mauvaise route pour demain, mère.

— Ah, Bob ! soupira-t-elle.

Quand elle s’agenouilla, en chemise de nuit écrue, les épaules couvertes du châle rouge que lui avait donné son John, elle ajouta à ses prières une requête spéciale pour son fils : « Permettez, Seigneur, que Mlle Gillian, et le maître, et tout le monde se courbent devant la volonté de mon fils comme le blé sous le vent. Amen. »

Cette prière s’adressait-elle au Christ, ou à Jéhova, ou à un dieu du paganisme, on ne saurait le dire. Dès qu’il fût seul, Robert prit son papier à lettre et sa plume, et commença sa lettre qui fut très courte, et qu’il adressa à « M. Gruffydd Conwy, aux bons soins de M. Cadwallador, épicier, au Donjon ».

La figure penchée sur son papier, ses cheveux noirs et souples et sa tête bien faite se détachant sur le mur blanc, il était joli à voir. Quand il levait son large front pour regarder l’horloge à la sonnerie d’or, le visage jaune qu’était le cadran semblait se féliciter, comme une femme qui aurait charmé ces yeux gris.

Robert, content d’avoir terminé sa lettre, tira un gobelet de bière au baril du garde-manger et se remit à tailler ses piquets. Cela fait, il tomba dans une méditation profonde, tandis que la lueur du feu qui baissait éclairait par en dessous son visage, accentuant la vigueur de sa mâchoire, les plis fins autour de ses yeux, ses tempes un peu creuses, et son nez ferme. Il devait être assis de même, seul et pensif, une autre nuit, à peu de temps de là, tandis que l’horloge ferait entendre son tic-tac étouffé, comme terrifié, et que la clarté rouge du foyer colorerait sa figure comme celle du soldat romain dans la gravure de Gillian. Peut-être, dès maintenant, son moi était-il en lui-même sur ses gardes et prêt.

Elle le quittait… allait-il lui demander d’écrire ? À quoi bon des lettres ? Ou bien on a l’âme même d’une personne près de soi ou on n’a rien. À quoi lui servirait-il, quand il aurait besoin de son rire, de ses accès de colère, quand il voudrait l’avoir là, sous ses yeux pour lui préparer des surprises, d’avoir une lettre, formaliste et guindée, disant qu’elle allait bien et que sa tante lui envoyait ses compliments ? D’ailleurs on ne permettrait pas à Gillian de lui écrire, puisque sa famille visait un homme d’Église.

— Il n’y a qu’un mot qui vaille, songeait-il : ce que j’éprouve pour cette enfant doit être « le secret que nul n’a révélé ». Il rumina : « Pas de raison pour que je ne sache pas qu’elle va bien et qu’elle a du bon temps. »

Et il écrivit une seconde lettre, adressée à :

Le Bohémien Johnson.
La Caravane, sur le champ de foire
à Silverton.

Le Bohémien Johnson allait au Pays de Galles en passant par Gwlfas tous les printemps et retournait en automne à Silverton, où il séjournait l’hiver. C’était un ami de Robert, qui entretenait avec pas mal de gens des amitiés silencieuses, solides et durables. Chaque printemps et chaque automne, Johnson et lui fumaient une pipe devant le feu des forains, parlant peu, ne posant guère de questions, mais se sentant en confiance mutuelle. Johnson n’ignorait pas grand chose de Silverton et de la région qui était son quartier général. Et puis il possédait la clef de cet étrange système de communications expresses qui, dans les pays peu habités, transmet les nouvelles presque aussi rapidement que le télégraphe, courant à travers une contrée comme un feu grégeois secret, Mercure de la démocratie. Sous sa surveillance, Gillian serait en sécurité. Le désir qui la tenait d’aller seule à Londres, Robert le savait, elle ne pourrait le réaliser sans que Johnson en fût informé. C’était une envie qu’il fallait traiter résolument, avait décidé Robert. Que pouvait l’autorité paternelle, ou les aphorismes des tantes, ou la molle réprobation d’un M. Gentil quand il s’agissait d’une fille comme Gillian ? Les lèvres de Robert prirent leur expression impérieuse et une lueur amusée brilla dans ses yeux. Johnson et lui étaient les hommes d’une tâche de ce genre, car ils sauraient agir contre la ruse, s’opposer à la hardiesse grâce à une connaissance supérieure de la situation, et, n’étant pas des raffinés, ils n’auraient pas scrupule à recourir à la force, si nécessaire. À l’idée d’oser — bien que sans dire un mot — donner des ordres à Mlle Lovekin, Robert, relevant la tête, eut un rire silencieux. Oui, avec l’aide de Johnson il réussirait.

« Ah, mes amis, songeait-il, si elle allait, dans son innocence, se pavaner dans ce grand désert si peuplé de Londres, elle serait bien vite foulée aux pieds. » Et il écrivit :

« Cher ami,

La fille du maître va faire un petit séjour aux Lilas, chez Mme Fanteague. Prière d’avoir l’œil sur elle. Fais-moi savoir de temps à autre que tout va bien. Préviens-moi vite si tu apprends qu’elle part en voyage n’importe où. J’espère que la présente te trouvera en bonne santé comme je le suis moi-même. »

« Robert Rideout »

Il alluma sa pipe et contempla ses enveloppes avec complaisance.

« Voilà qui est réglé » réfléchit-il, et il alla à la fenêtre. La nuit de velours sombre s’appuyait contre elle avec un poids presque palpable, et on avait l’impression que la vitre allait d’un instant à l’autre tomber à l’intérieur. Il tira le verrou et sortit, pénétrant tout droit au cœur d’un grand nuage qui se posait sur Gwlfas comme un oiseau gris. À travers le parc, et le passage voûté, il gagna la petite pelouse devant la ferme, où l’herbe moussue était spongieuse, avec des taches de neige blanche au Nord. Il se tenait au pied du pigeonnier. Oui, voilà sa fenêtre éclairée, jaune pâle comme un narcisse des prés. Un moment il vit l’ombre de sa tête se profiler sur la lumière.

Il lança un caillou qui sonna contre la vitre, il le lançait comme un signal de détresse à cause de la douleur soudain éprouvée à la pensée que demain il n’y aurait plus là ce narcisse lumineux. Elle ouvrit la fenêtre et se pencha à l’extérieur. Elle avait un châle blanc et en dessous, à la lueur vacillante d’une bougie, il aperçut une manche avec un plissé… une de ces extravagantes chemises de nuit neuves, sans doute.

Et il n’y aurait que deux vieilles dames pour les admirer ! Dieu !

— Bonne nuit, fit-il brusquement, car maintenant qu’elle était là il ne trouvait plus rien à lui dire. Il avait cessé d’être la machine habituelle à frapper des mots, et n’était plus qu’une houle d’instincts et de désirs farouches.

Un éclat de rire tomba de la fenêtre.

— Et c’est pour me dire le « bonne nuit » le plus sec du monde que vous avez réveillé la Belle au bois dormant !

— Vous ne dormiez pas.

— Qu’est-ce qui vous a retenu si tard ?

— Des lettres à écrire.

— Des lettres ? Je ne vous savais pas capable d’en écrire.

— Je peux réussir tout ce que je me mets dans la tête de faire.

— Où sont-elles ? À qui les adressez-vous ? Puis-je les voir ?

— Dans ma poche — et il se frappa la poitrine. Elles sont pour des amis à moi. Vous ne pouvez pas les voir, mais elles vous concernent.

Et il éclata de rire.

— Quel garçon agaçant vous faites. Et elle claqua sa fenêtre.

Le narcisse des prés était fané.

— Allons, Dieu vous bénisse ! dit Robert, pendant que ses lourds brodequins faisaient « floc, floc » à travers la pelouse.