Sept pour un secret/7

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 85-98).

CHAPITRE VII

Gillian à Silverton.


Le paysage s’estompa, s’assombrit durant le court trajet qui ne dura que trois quarts d’heure, mais qui parut à Gillian une journée entière. Un moment elle aperçut les collines lointaines qui se profilaient en noir sur le couchant, à un autre, un ruisseau qu’éclairait un reflet rougeâtre. Puis vinrent des maisons isolées, une église de village, d’autres habitations plus groupées, des toits enchevêtrés les uns dans les autres, une tour carrée d’église, deux flèches argentées, un grand pont sur la Severn et enfin… Silverton. Le train entra dans une des travées de la longue gare et la tante Fanteague était là, vêtue de son plus beau manteau, coiffée d’un chapeau solide, l’air très digne.

— Nous avons manqué notre train, lança-t-elle.

Quand elle employait la première personne du pluriel, c’est que ça allait très mal.

— Je ne suis qu’une campagnarde, ma tante. Silverton m’aura bientôt appris à attraper les trains… Elle pensait à l’express de Londres.

— Je suis venue deux fois au-devant de toi, dit la tante, déjà disposée à se radoucir.

Gillian la serra chaleureusement dans ses bras et dit :

— Je n’aurais que ce que je mérite si vous ne m’aviez pas gardé de thé et que je meure de faim.

— Personne ne mourra de faim chez moi, Juliana.

— Oh que vous êtes bonne, tantine !

Elles sortirent à pied de la cour de la gare et montèrent la grande rue aux beaux magasins bien éclairés de chaque coté. La pâtisserie, tout en haut, était éblouissante de lumière, avec des boîtes de chocolat aux rubans de couleurs vives.

— Londres lui-même, dit Gillian, ne saurait être plus joli :

— Oh, Londres !… Enfin je n’y suis jamais allée, Silverton me suffit. Quand on a une église et un docteur, un boucher et les autres fournisseurs pour l’indispensable, un bon magasin de laines et du charbon à un prix raisonnable, on n’a, à mon avis, aucun besoin de Londres.

— Mais on raconte tant d’histoires…

— Oh, les histoires ! Laisse les gens en inventer. Si tu allais à Londres, qu’y trouverais-tu ?

Gillian ouvrait la bouche pour dire « un amoureux », mais se retint à temps.

— Tu y trouverais des églises, des bouchers et autres boutiques, peut-être un magasin de laines mieux fourni, mais du charbon à un prix plus extravagant, voilà tout.

— Oh bien, alors !

— Tu peux demander à tante Émilie.

— Est-ce qu’elle a été à Londres ?

— Mais oui, ma chère, il n’y a pas de quoi crier : elle y a été pour son opération.

Elle aurait dit pour son couronnement qu’elle n’aurait pas prononcé le mot avec plus de respect. Elles quittèrent la belle rue et en montèrent une étroite bordée de vieilles maisons noires et blanches. La lune était levée et répandait des ombres romantiques à l’ancienne mode : un pignon ne projette jamais son ombre pensive sans évoquer pour toute Juliette un Roméo possible. Des cloches se mirent à sonner leurs carillons. L’une d’elles, harmonieuse, semblait répéter six fois le mot « Juin ». Comme elles traversaient le square, on fermait partout les volets. Des pignons noirs ou blancs se penchaient de plus en plus vers Gillian, de nouvelles ombres la séduisaient sans cesse. Encore une étroite montée, puis une petite descente.

— Nous y voilà, dit la tante Fanteague. Le roule ment de la brouette qui apportait la malle les suivait. Elles étaient arrivées à une petite maison brune, entre un haut mur de jardin rouge et une autre maison brune. Il y avait deux fenêtres en haut, deux en bas, deux pignons, des poutres de chêne foncé encadrant les pierres sombres, deux marches blanches usées, un heurtoir brillant.

Elles frappèrent et tante Émilie leur ouvrit. Elle se tenait grave sous un pâle éclairage, dans l’étroit vestibule, et le coucou, un peu en retard, sonnait six heures. Tante Émilie embrassa Gillian.

— Il y a des années que je ne t’ai vue, ma chérie. Comme tu as grandi !

— Tu l’as vue juste avant ton opération, dit Mme Fanteague.

— Oui, oui, ma sœur.

Gillian comprit que l’époque de l’opération serait un sujet inépuisable et lui fournirait sans doute maints renseignements utiles. La malle arrivait.

— Émilie, fait entrer cette enfant. Elle meurt de faim. Moi, je vais m’occuper de la malle. Tante Émilie prit les devants.

Grande et mince, elle semblait avoir trop d’os dans la figure, si bien que, quand elle parlait, on s’attendait à les entendre claquer les uns contre les autres. Elle avait le front ridé, le menton pointu, une bouche sérieuse et des yeux qui, semblait-il, venaient juste de cesser de pleurer. Elle était vétue de gris, avec un petit nœud mauve. Ses cheveux grisonnants étaient noués sur la nuque et tenus par un filet, au lieu d’être échafaudés comme ceux de la tante Fanteague.

Dans le salon, la table était préparée pour le thé, et un bon feu de charbon « raisonnable » brillait dans la cheminée. Il y avait un piano, véritable boîte à musique, une vitrine ovale remplie de fauvettes empaillées, deux armoires vitrées contenant des porcelaines, une table à whist et plusieurs panneaux peints sur velours et encadrés, une grande photographie, signée Hubert Gentil, dans un cadre de peluche, un morceau de charbon supposé renfermer un diamant et qui devait dans la suite valoir beaucoup d’ennuis à Gillian : au bout de quelques semaines, incapable de supporter cet objet soi-disant sans prix, elle le mit à l’épreuve avec un couteau de poche. Comme tout morceau de charbon il se brisa. Il n’y avait aucun diamant, et il ne restait pas non plus de charbon ; or c’était un héritage, mieux que cela, une croyance. Le jour où devant ses débris elle dut affronter sa tante Émilie, Gillian eut conscience d’être vraiment une fille de l’enfer. Aux murs étaient accrochées d’innombrables photo graphies, toutes piquées et légèrement jaunies. On eût dit qu’elles représentaient des gens n’ayant jamais pu vivre réellement. Les dames portaient des chignons, les messieurs, des favoris et tous, des vêtements d’une étrange raideur. C’étaient, lui dit-on, les grands-parents et arrière-grands-parents de ses tantes. Elle se félicita de ne les avoir pas connus. Des vases d’immortelles ornaient la cheminée. Dans un coin, un cylindre de métal peint — des soleils sur fond brun — contenait des roseaux. Un des murs s’ornait de « Fidélité » de Landseer, un autre, de son « Troupeau dans la montagne », un troisième, d’une nature morte par la tante Émilie jeune (pommes, et reines-marguerites dans un vase), et le quatrième, de « Enfin seuls ! ». Sur le piano, de la musique religieuse.

— En ta qualité de voyageuse, dit Émilie, ma sœur t’excusera, j’en suis sûre, de rester comme tu es. Du sucre et du lait ?

— De tout, ma tante, s’il vous plaît.

C’était bien cela : elle voulait de tout. Elle prendrait du sucre, du lait, de tout ce qu’offre la vie, elle supporterait tout, même la souffrance, seulement jamais, jamais elle ne serait comme sa tante Émilie… plutôt mourir. L’atmosphère de la maison l’oppressait, tant elle était morne. Elle était habituée aux « Ha ! » de son père, aux pas de Robert dans la cour, à un bruit de chaînes venant de la vacherie et à des piétinements de sabots dans l’écurie, accoutumée à une odeur de bière et de tabac fort. Ici il n’y avait qu’un vague parfum de camphre ; le pain et le beurre eux-mêmes le sentaient, comme si on les avait coupés et préparés pour un thé des personnages moisis pendus aux murs, il y avait très longtemps, et conservés. Mais Gillian avait encore faim à cette heure tardive ; aussi le camphre et le gâteau à l’anis, la confiture de coing et les petits biscuits, tout lui parut également délicieux. Elle regrettait que Robert ne pût s’en régaler avec elle. Que faisait-il en ce moment ? Elle revoyait la lande obscure, la route sinueuse avec de la neige fondue dans tous les creux, l’immense ciel nuageux, le cabriolet avec Winny trottant allègrement en pointant ses oreilles vers l’écurie, et la silhouette de Robert, un peu penché en avant, dans une de ses attitudes coutumières de vigueur aisée, tenant les rênes dans sa grande main experte d’un air nonchalant, auquel il aurait vite renoncé si la jument avait bronché.

Tout en contemplant les nuances brillantes des pommes de la tante Émilie, voilà le tableau paisible qu’elle voyait. En entendant les charbons tomber avec un bruit mou dans les cendres du foyer bien balayé, elle entendait aussi le trot de Winny faisant « floc » dans les trous, le craquement des harnais, le grincement du porte-fouet qui avait toujours eu un peu de jeu.

La tante Fanteague resta longtemps sur le palier, car elle n’avait pas seulement à discuter le prix avec le porteur, mais aussi à demander pourquoi son petit garçon avait manqué l’école du dimanche, qui se faisait sous une des flèches argentées. Et elle avait dû écouter un mystérieux, quoique bruyant, chuchotement lui expliquant la raison : sa bourgeoise avait eu une augmentation de famille et naturellement tout avait été chaviré dans la maison. Elle eut alors à chercher des encouragements pour l’employé et les siens et à lui faire une foule de recommandations. Aussi la tante Émilie et Gillian restèrent-elles longtemps seules. Elles ne s’étaient pas vues depuis plusieurs années, parce que la vieille demoiselle ne s’était pas sentie assez forte pour faire le voyage de Gwlfas.

Parfois, derrière les volets retentissaient des pas assourdis, aussi lugubrement, pensait Gillian, que si elle les eût entendus, tout éveillée, du fond de sa tombe, Soudain elle eut pitié d’Émilie qui restait là si tranquille, mangeant à peine, se préparant aux rêves dont elle allait jouir dans trois heures. Il n’était pas dans la nature de Gillian de s’affliger pour autrui, et quand elle plaignait quelqu’un elle le méprisait. Pourquoi tante Émilie était-elle devenue comme cela ? Pourquoi ne s’était-elle pas fait enlever par M. Gentil ? En regardant de nouveau le portrait de ce dernier, elle s’étonna moins. Mais, elle avait cette courtoisie innée qu’on trouve chez là plupart des campagnards, si rudes qu’ils soient.

— Ç’a l’air d’être un homme très agréable, dit-elle.

— Sa ressemblance avec Charles ier, de glorieuse mémoire, dit la tante Émilie, passe pour être frappante.

— C’est celui qui a eu la tête ?…

— La ressemblance physique est la seule analogie, dit la vieille fille, non sans raideur.

Gillian se demandait si, au cas où tante Émilie s’oublierait au point de demander un baiser, M. Gentil se conduirait comme avait fait Robert. M. Gentil était-il capable d’un brusque accès de colère avec un regard en dessous qui vous faisait chaud et froid ? Elle ne le croyait pas. Puis sa pensée se porta sur sa tante Fanteague, au sujet de laquelle il y avait et avait toujours eu un mystère. Il existait un M. Fanteague, mais où était-il ? que faisait-il ? qui lui préparait ses repas et lui faisait son lit ? personne ne paraissait le savoir. Il était aussi mystérieux que la Sainte-Trinité.

— Tante Em’, dit tout à coup. Gillian en se jetant sur le tapis aux genoux gris de Mlle Émilie, tante Em’, parlez-moi, je vous en prie, de M. Fanteague.

La vieille fille resta saisie, mais fut dispensée de répondre car sa sœur se tenait sur le seuil.

M. Fanteague, Gillian, est un feu follet qui voltige sur les champs, dit-elle, et là-dessus elle se versa une tasse de thé et on s’en tint là. « Un feu follet sur les champs », cela sonnait joliment mieux que Charles ier. Elle aimerait connaître M. Fanteague. Depuis sa petite enfance, toute allusion à sa personne tombait dans un silence glacial. Mme Makepeace et elle bouillaient d’une curiosité qui, apparemment, ne serait jamais satisfaite.

— Peut-être, songea Gillian, si je suis bien aimable avec M. Gentil, pourrai-je tirer quelque chose de lui.

Elle était trop préoccupée de se bien tenir pour se lever et aller examiner le portrait de près, mais elle le voyait assez bien de sa place, car sa vue, comme ses mouvements souples, avait quelque chose du faucon. Elle profita d’un moment où Mme Fanteague était sortie chercher de l’eau chaude pour dire : « J’ai grand désir d’entendre lire M. Gentil. »

— C’est son soir demain, lui confia tante Émilie, il ne manque jamais, pas depuis des années, même quand il a un rhume. Une fois, c’est la rougeole qu’il a attrapée à l’école du dimanche… Je le compare aux braves missionnaires qui soignent les lépreux, car, si ce n’était pas dangereux, il avait pourtant fait un sacrifice comparable. Une fois il a eu une otite, mais il est venu quand même.

Gillian croisa ses mains autour de ses genoux et dit sans la moindre ironie :

— Ce doit-être magnifique d’avoir un amoureux, un homme qui est fou de vous !

Tante Émilie prit bien vite une feuille de palmier accrochée au mur : elle était très gênée.

M. Gentil, dit-elle, ne serait jamais fou de rien. Et je ne l’appelle pas mon amoureux, ni d’aucun nom si peu réservé. Je dis que c’est mon ami.

— Il n’est pas très probable, demanda Gillian, que M. Gentil sache monter à cheval sans selle ?

— Juliana, dit la sœur aînée qui rentrait dans le salon, mets-toi bien dans la tête que malgré tout ce que passé, nous sommes à présent habituées aux bonnes manières, étriers, selles, drap solide, banc à notre nom à l’église, pas de façons libres comme à Gwlfas.

— Mais ça n’a rien de libre de monter un cheval à cru… il faut avoir une telle pince avec les genoux !

— Il ne faudra pas parler ce langage-là quand M. Gentil sera ici, mon enfant. Maintenant je vais te conduire à ta chambre, tu pourras défaire ta malle, afin que tout soit prêt pour te mettre au lit. Nous sommes des lève-tôt. Nous nous couchons tous les soirs à neuf heures, excepté les jours où vient M. Gentil et où nous nous accordons jusqu’à dix heures. Un soir j’inviterai le pasteur et sa mère. C’est une jeune homme très sérieux, un de ceux qui ont trouvé leur Dieu avant de L’avoir perdu, et qui n’a jamais quitté la voie étroite.

— Oh, pauvre de moi ! Jamais un amusement ?

— Faire le jeu du diable, Juliana, ce n’est pas s’amuser, c’est se perdre.

— Avant de mourir, dit Gillian en brossant devant la grande psyché ses cheveux, qui faisaient son désespoir parce qu’ils ne seraient jamais que d’un châtain banal, avant de mourir, j’espère bien faire au moins une fois le jeu du diable.

Mme Fanteague s’assit sur le lit en levant les bras au ciel.

— Juliana, je t’engage à lire ce soir deux chapitres de la Bible au lieu d’un. Le voyage t’a tourné la tête. Mieux vaut que tu ne redescendes pas. Je t’apporterai du pain et du lait dans ton lit. Voici La colombe dans le nid de l'aigle, que tu pourras lire après tes deux chapitres.

« Je suis dans un nid de colombe, pensa Gillian, j’en aimerais mieux un d’aigle. »

Elle fit le tour de la petite chambre austère. Trois versets de l’Écriture, une petite fille avec un cygne, des chatons dans un panier, le tout encadré dans du carton ; un écran divertissant fait de cartes de Noël ; un papier de tenture à roses bleues, une tablette de livres avec Le point du jour, une Bible, un Compagnon des dames qui avait appartenu à sa grand’mère et avait toujours été considéré comme un précieux trésor, car son grand-père avait « visé haut » pour prendre femme et avait épousé la maîtresse d’école du Donjon Mallard. Il y avait aussi des volumes reliés du Quiver (Le Carquois) des années soixante-dix, et Gillian pensa qu’elle y trouverait des lectures intéressantes. Ce qui la séduisait surtout, c’était la table à coiffer, qui portait une série de boîtes et de coupes en porcelaine, décorées de fleurs supra-terrestres, et un baguier dans lequel Gillian était supposée déposer des bijoux, si elle en avait eu. Elle regarda ses doigts bruns et nus. Comme elle était encore loin de ce jour désiré où elle se tiendrait devant un brillant auditoire, des bagues de toutes couleurs sur ses mains blanches, et le ravirait par son chant. Enfin, elle avait déjà fait un pas vers le but. Mais était-ce bien sûr ? Contemplant ces murs garnis d’images, écoutant le silence que rompaient seulement de lentes sonneries d’horloges, elle perçut soudain dans un éclair qu’elle était plus loin ici de ses rêves qu’aux Gwlfas. Elle se rendit compte que le domicile n’est rien, ou du moins bien peu de chose. La visite de sa tante Émilie à Londres l’aidait à le comprendre. Quand celle-ci était allée à Londres, elle en avait été en réalité plus loin, plus loin de son âme scintillante et folle que lorsqu’elle suivait en bonne santé les vieilles rues de Silverton. Une salle d’hôpital n’était pas Londres, fût-elle située au centre de la ville, pas plus qu’une prison, un couvent ou tout édifice dont on avait, ouvertement ou de façon détournée, fait une cage. Gillian ne pensait pas à tout cela de manière suivie, cohérente, mais la vérité s’était fait jour en elle, et elle savait que ? si elle épousait le pasteur ou tout autre mari dont sa tante aurait fait choix pour elle, elle serait mise en cage, dût-il l’emmener à Londres. Elle n’avait donc pas le choix : ou, elle ferait, comme la Julia du roman, ou alors… ce seraient les Gwlfas.

« Ce sont, réfléchissait-elle, de pauvres vieilles épaves, et tante Émilie est aussi molle qu’un œuf sans coquille. Mais il faut que je reste un peu ici pour apprendre la musique et trouver un moyen d’arriver à Londres. Et je me divertirai un peu avec M. Gentil… je l’entends d’ici chantant : Elle est la reine du monde… J’écrirai à Robert un de ces jours, je m’achèterai du papier parfumé… peut-être qu’alors il baisera la lettre. »

Mme Fanteague, entrant avec du pain et du lait, trouva sa nièce lisant consciencieusement la Bible.

— Le premier déjeuner à huit heures tapant, dit-elle. Puis, quand tu m’auras aidée à la cuisine, je t’emmènerai voir la ville, Juliana, et tu pourras acheter un gâteau pour le thé. Et puis, écoute, Juliana, ce qu’il te faut, c’est un peu de plomb dans la tête et te rapprocher de Jésus, et apprendre à dire « n’est-ce pas » au lieu de « s’pas ».

— Oui, ma tante.

Et Mme Fanteague se retira en spécifiant que la lumière devrait être éteinte dans dix minutes. Gillian ferma la Bible, la mit de côté, tira de sous son oreiller un vieil indicateur trouvé dans le salon et se mit péniblement à chercher les trains pour Londres.

Elle aurait été bien surprise si elle avait su que les amis de Robert — dans un roman on aurait dit ses complices — allaient bientôt surveiller discrètement, tout en allant à leur travail, le départ de tous les trains et que la petite femme de ménage de Mme Fanteague serait dès le lendemain dans la confidence de Johnson, trouverait l’indicateur le lendemain matin et informerait le Bohémien des moindres mouvements de la jeune fille.

Elle n’aurait pas été moins étonnée si elle avait pu jeter un coup d’œil dans le grenier où Robert avait sa chambre, dont la porte était si basse qu’il était obligé de se baisser pour la franchir, bien qu’il fût de taille moyenne. Là, sous le plafond au plâtre écaillé, Robert allait et venait dans sa mansarde, à la lueur de la lune et d’un bout de chandelle. Sur la cheminée était posé le soldat romain et devant lui un ancien ruban de cheveux à Gillian. Il marchait sur ses chaussettes, car les souliers étaient interdits sur l’escalier blanc du grenier et aux Gwlfas on ne connaissait pas les pantoufles. Et tout en allant et venant il se récitait le poème qu’il avait composé sur la route du retour :

Est-ce une fille cruelle que Gillian des Gwlfas ?
Les oiseaux me le demandent et tous les animaux de la lande.
Est-elle cruelle ? Elle a étouffé un oiseau pour se parer
et c’est notre sang qui fait briller ses joues ?
A-t-elle le cœur dur, Robert Rideout ?
Je répondrai aux oiseaux et aux habitants des Gwlfas :
Ah ! elle a le cœur dur aujourd’hui. Elle n’a eu aucun chagrin,
sauf une cicatrice au front. Quand son coeur aura été meurtri,
elle vous aimera tous, oiseaux et habitants des Gwlfas.

Il faut qu’elle avale des larmes amères avant d’être délivrée du mal,
il faut que la vie la blesse et la rabaisse.
Peut-on abattre l’orgueil d’une femme qui porte des marques sanglantes,
d’un cœur qui ressemble au granit battu des vents sur les hauteurs des Gwlfas ?
Seul le soleil brûlant du plein été peut faire craquer le granit,
seul l’amour peut se frayer un chemin dans un cœur de jeune fille.
Moi, Robert Rideout, je lui fendrais l’âme en deux,
je la prendrais dans un filet d’amour et la ferais souffrir.
Jamais elle ne se pavanerait sous le plumage de ses sœurs
dans le monde où les gens perdent leur âme.
Je préférerais l’aimer jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus se voir et s’entendre,
jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus se supporter et soit morte pour elle-même.
Et, quand elle serait, prosternée à mes pieds, implorant l’amour du vacher-berger,
quand ses beaux cheveux traîneraient sur le sol de notre cuisine,
je lui parlerais encore quelque temps avec dureté.
Mais enfin, ô oiseaux et animaux des Gwlfas,
je la saisirais soudain dans mes bras et l’étoufferais sous les baisers.
Gillian, Gillian, Gillian Lovekin !
Gillian, Gillian, Gillian Lovekin !
Il est fâcheux d’être vacher-berger quand on aime une femme riche,
une femme qui a des moutons de bonne race sur les collines et de l’argent à la banque.
Je donnerais volontiers un mouton à chaque vieille veuve du pays,
et une livre de son argent à chaque orphelin,
et quand il ne lui resterait rien qu’une guirlande de vierge,
j’irais la lui demander.
Ainsi elle serait une mendiante. Alors je la ferais reine de Dysgwfas,
et je travaillerais vingt heures sur vingt-quatre pour Gillian,
et je dormirais les quatre autres dans ses bras.
Et Gillian serait doublement vivante après sa mort,
dans mon pennillion et dans les enfants que je lui donnerais.

Ceci prouve que le thé pris à l’embranchement monte fortement à la tête, que les jeunes gens qui habitent la lande sont parfois tout aussi fous que ceux des villes quand ils sont amoureux, que Robert n’était pas aussi froid et aussi primitif qu’il le laissait supposer et qu’il avait grand besoin de leçons pour apprendre l’art de la poésie.

Là-bas, à Silverton, la première voiture de laitier descendit la côte avec fracas, et Gillian se réveillant reprit contact avec la vie en entendant un carillon sonner six heures. Aux Gwlfas Robert aussi reprenait conscience des réalités. Il était temps de donner à manger et à boire aux chevaux ; aussi mit-il de côté son portrait en Romain, son ruban et le souvenir de sa passion, et, descendant sur la pointe des pieds, il sortit dans le monde froid et terre à terre d’un matin de janvier. En faisant une ronde avec sa lanterne il souriait ironiquement de sa folie, sachant bien qu’il était trop fier pour jamais avouer son secret à Gillian. Il n’écrirait même pas ses poèmes, de crainte que quelqu’un ne les vît. Il ne les ferait entendre à personne avant d’être aussi vieux qu’Isaïe, d’avoir la barbe blanche et le pouls glacé, avant de les avoir amenés à la perfection grâce à des dizaines d’années d’un travail plein d’amour.

« Elle doit jeter en ce moment un coup d’œil par la fente des volets, pensait-il. Elle serait rudement furieuse si elle se doutait de l’existence de Johnson. »

Il riait en trayant les vaches et, se souvenant qu’elles étaient — ou seraient un jour — à Gillian, et que celle-ci ne resterait pas toujours à Silverton, il alla même jusqu’à fredonner un petit air accompagné par le bruit du lait tombant dans le seau, comme une abeille heureuse au bourdonnement de basse profonde.