Sept pour un secret/8

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 99-105).

CHAPITRE VIII

Gillian fait la connaissance de M. Gentil.


Gillian entendit la femme de ménage ouvrir les volets et parler au Bohémien Johnson à la porte d’entrée. C’était un bizarre messager d’amour, avec son costume curieusement bigarré, ses boucles d’oreilles, son visage malpropre et son odeur caractéristique de vrai nomade. Gillian regarda par sa fenêtre et Johnson leva les yeux. D’un seul coup d’œil sombre il l’avait photographiée dans sa mémoire : où qu’elle fût, dans n’importe quel milieu, avec n’importe quelle robe, il la reconnaîtrait.

« Voilà, se dit Gillian, un pauvre bohémien misérable, comme ceux qui passent au printemps et à la chute des feuilles », et elle lui jeta un penny. Il se baissa avec un hâte servile pour le ramasser. Quand il eut tourné le coin de la rue, il rit doucement. Il y a une qualité que les Bohémiens apprécient plus que les simples campagnards, c’est l’ironie. Cette fille était virtuellement sa prisonnière, c’était la bonne amie de Robert Rideout : il fallait la lui garder intacte, avec ou sans son consentement à elle, peu lui importait. Il pouvait lui procurer les joies du cœur ou lui faire subir les tortures de l’enfer.

Elle lui avait jeté un penny et, sans trouble, inconsciente, elle s’accrocha au cou le cœur de cornaline et descendit vivement faire les rôties.

— Puis-je bien apprendre le piano, ma tante ?

— Oui. J’ai pensé que tu ferais pas mal de profiter de l’occasion. Le temps perdu se paye en enfer : il ne faut jamais en gâcher. Si la pauvre Émilie avait appris la musique, elle aurait, j’en suis sûre, fait de grandes choses en ce monde.

— Puis-je commencer aujourd’hui ?

— J’y penserai.

— Qui me donnera des leçons, tante ?

— Il y a une charmante femme…

— Une femme !

— Tu cries comme si on te brûlait, Juliana.

Gillian se pencha sur la rôtie. Ces rêves d’un jeune organiste au teint pâle, aux cheveux flottants et aux doigts fins, qui s’éprendrait d’elle mais qu’elle dédaignerait, où étaient-ils ?

— C’est une cousine de M. Gentil : ils sont d’une famille très douée.

Gillian alla donc avec sa tante, après le petit déjeuner, prendre sa première leçon. Quand elle se fût promenée dans le marché, qu’elle eût regardé les boutiques et aidé sa tante à faire des chaussons aux pommes et qu’elle eût dîné, elle commença à attendre avec impatience le soir et M. Gentil. Ce serait tout au moins quelqu’un sur qui faire un essai. Elle monta dans sa chambre mettre une blouse rose pour le thé. On allumait les becs de gaz et le crépuscule se teintait de violet : Elle avait lu jusqu’à la couverture le Magazine de la paroisse et fait des gammes. Elle redescendit en courant, très agitée. Quand elle rougissait et que ses yeux brillaient, on oubliait sa cicatrice et son grand nez. On prenait le thé dans le salon, en l’honneur de M. Gentil, avec des buns grillés, des choux à la crème et maintes friandises. La tante Émilie avait une robe de popeline lavande avec un col de dentelle et elle s’était, coiffée de manière à dissimuler ses cheveux gris. Elle avait un camée comme broche et du parfum sur son mouchoir. Les trois femmes, affairées, déplaçaient ici une cuillère, là une assiette, arrangeaient le bouquet de laurier-thym qui ornait la table, tisonnaient le feu. Si M. Gentil les avait vues il aurait été bien gêné, car il était très simple malgré sa prestance royale.

Des pas… qui s’arrêtent… un coup de sonnette. Prompte comme l’éclair, Gillian était déjà dans le vestibule.

Elle ouvrit la porte et se trouva en face de Charles ier.

— Entrez, M. Gentil, dit-elle, je suis la nièce de tante Émilie, comme vous le savez sans doute. M. Gentil fit le plus beau des saluts et prononça :

— Je suis très honoré et très charmé, Mademoiselle Lovekin.

Quand il s’inclina, Gillian aperçut son crâne chauve, mais quand il se redressa elle ne le vit plus et l’oublia.

— Émilie ! dit M. Gentil en faisant une nouvelle courbette. Je suis enchanté de vous voir si bonne mine et, si je peux me permettre de le dire, si char mante.

M. Gentil ne parlait pas la langue de Silverton. Il avait une petite bibliothèque qui lui venait de son grand-père, il en lisait infatigablement les livres et y puisait ses phrases. Comme disait Mme Fanteague, quand les mots lui auraient manqué, son physique lui aurait assuré le succès. Il portait un col Gladstone très haut, un nœud de cravate tout fait, un gilet blanc et une jaquette, et il avait des manchettes.

Gillian comprit qu’il aurait trouvé Robert très commun, car quand on lui demanda ce qu’il prendrait il répondit « un peu de confiture », tandis que Robert aurait dit « de la marmelade, merci beaucoup » et, en aurait pris à pleine cuillère.

M. Gentil ne paraissait pas s’inquiéter de savoir s’il en avait ou non, ce qui stupéfia Gillian.

— Combien d’airs pouvez-vous chanter, Monsieur ? demanda-t-elle.

— Mon Dieu, Mademoiselle Lovekin, j’en ai six dans ma serviette, mais nous nous contentons générale ment de deux. C’est notre limite, je crois, n’est-ce pas Émilie ?

Elle acquiesça.

— Mais ce soir, implora Gillian, chantez-les tous, et, si vous êtes enroué après, j’ai de la réglisse que m’a achetée Robert.

— Qui est Robert, ma chérie ?

La question venait d’Émilie, qui se sentait ce soir-là en veine de romanesque. M. Gentil prit un air malicieux.

— Oh, dit Gillian, le vacher-berger, tout simplement.

L’attitude de M. Gentil indiqua que la réglisse d’un vacher-berger ne saurait en aucun cas adoucir le larynx d’un Charles ier.

— Si Émilie veut bien m’accompagner, dit-il, je chanterai pour commencer Reine du monde.

Émilie ne demandait pas mieux.

M. Gentil avait une voix de fausset qui chevrotait légèrement. Le pathétique de la scène, Émilie, la pauvre et triste Émilie, Reine du monde avec M. Gentil pour soupirant, le pauvre M. Gentil qui, en cinquante-cinq ans, n’avait jamais senti la flamme divine, jamais été tenté de s’écarter des bonnes manières — ce pathétique échappait complètement à Gillian. Depuis bien des années il chantait cet air, sans avoir seulement fait d’Émilie la reine de son foyer. Pour Gillian ils représentaient deux énigmes et elle s’impatientait. Elle concevait un projet amusant qui lui vint quand M. Gentil prononça :

Oh, fêter tous deux le mois de Mai…

Elle lui ferait chanter cela en duo avec elle. Il l’emmènerait en bateau sur la rivière… sans Émilie. Elle verrait si elle réussirait à faire rougir M. Gentil comme avait rougi Robert, à le mettre en colère, à faire trembler ses mains comme celles de Robert au salon de thé. Si elle était tante Émilie, elle aurait vite obligé M. Gentil à se déclarer. Tante Émilie était maladroite.

« Peut-être, songeait-elle, si je l’amène à me faire un aveu, parlera-t-il ensuite de son amour à ma tante. » Mais au fond de son cœur elle sentait que ce n’était pas bien joli. Quel besoin avait-elle de troubler cet homme mûr, cette femme laissée pour compte, qui tous deux se contentaient de rester à jamais sur une eau stagnante ?

Sa conscience l’avertissait, telle une cloche qui tinte, mais elle restait sourde à sa voix plaintive. Elle s’endurcissait comme le jour où elle avait tranché la tête au canard ardoise. Elle était une enfant du péché… n’était-elle pas marquée d’une cicatrice ? Elle était prête à célébrer les « jeux de Mai » avec M. Gentil, avec Robert, avec n’importe qui. Seulement il y avait chez Rpbert quelque chose d’inflexible, une volonté plus opiniâtre que la sienne, mais d’une qualité différente.

M. Gentil chanta toutes ses romances, en dernier Annie Laurie, qu’il s’accompagna lui-même, et pendant qu’il la disait ses yeux ne quittaient pas Gillian. La tante Émilie ne s’en douta pas, parce qu’elle écoutait toujours paupières baissées.

Mme Fanteague bâilla beaucoup pendant le concert et, sitôt Annie Laurie terminé, s’écria :

— Et maintenant, la lecture.

Ils en étaient au quatrième volume des Œuvres complètes de Crabbe. M. Gentil lisait d’une voix mielleuse et pendant ce temps Gillian combinait comment elle le rendrait amoureux d’elle. S’il y avait eu là un pâle musicien, quelqu’un, en dehors du pasteur inabordable, elle aurait laissé M. Gentil tranquille. En ce moment même, si elle le regardait longuement, elle perdait courage. Mais elle décida de faire de lui sa victime.

Crabbe était fini. Gillian alla chercher dans la cuisine le plateau du souper. Le repas terminé, tous les esprits étant échauffés — car, comme disait Émilie, le cacao est très stimulant — ils jouèrent aux petits jeux.

Celui qui avait bien répondu à la question se mettait dans les cheveux une des allumettes en papier qu’Émilie avait faites dans l’après-midi. M. Gentil posait la sienne derrière son oreille — chose qu’il n’aurait jamais faite avant le cacao. Il en eut pour finir une quantité, « comme toujours », dit avec fierté la tante Émilie. Il était si instruit !

En aidant M. Gentil à enfiler son pardessus, dans le vestibule modestement éclairé, Gillian lui dit :

— Monsieur Gentil, voulez vous m’emmener sur la Severn ?

Il pensait qu’il pourrait peut-être… un jour.

— Mais sans tante Émilie !

— Sans Émilie ? Il se frotta la tête d’un air perplexe. Sans Émilie ? Que pensera de cela votre tante Fanteague.

— Nous partirons de bonne heure après le petit déjeuner, un jour, quand les matinées seront plus claires.

— Mais jamais je ne…

— Oh, mais vous le ferez pour une fois, M. Gentil. Ce sera magnifique, sur la Severn.

M. Gentil soupira. Il ne se levait jamais avant neuf heures et il détestait ramer. Mais cette petite passionnée implorait si gentiment ! Ses yeux étaient si suppliants !

Il n’était pas assez jeune pour lui résister.

Car la jeunesse est impitoyable. Il n’est pas vrai que les jeunes gens soient plus accessibles à la tentation. Ce sont les hommes d’âge moyen, regrettant leurs échecs ou leur demi-succès, enclins à la mélancolie, pleins de respect pour la jeunesse, heureux de tout chant qui leur fait oublier le silence grandissant autour d’eux, ce sont eux qui trouvent difficile de dire non.

Robert Rideout aurait lancé un « non » et c’eût été fini. M. Gentil, lui, hésitait, et durant cet instant Gillian lui mit la main sur le bras, et il fut perdu.

— Un jour, oui, un jour, mademoiselle Juliana.

— Le premier jour de soleil, quand le temps se sera un peu éclairci, dit-elle résolument.

M. Gentil, l’air assez malheureux, consentit, mais ajouta que l’hiver serait sans doute long et le printemps, froid et humide.