Sept pour un secret/9

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 107-116).

CHAPITRE IX

La forge du barde.


Une lueur vive sortait par la fenêtre sans volets de la hutte ronde que Robert avait construite lui-même en mottes de gazon, avec un toit de genêts, pour les brebis prêtes à mettre bas. Il faisait bon à l’intérieur, même sans la chaleur que répandait le brasier primitif de charbons rouges reposant sur quatre grosses pierres. Dardée un peu en l’air, la lumière allait frapper l’herbe gelée de la lande à l’endroit où elle descendait vers l’horizon. La hutte était dans un creux et à côté se trouvait le toit de chaume bas, que supportaient des troncs de mélèzes et qu’entouraient des claies, sous lequel se tenaient les brebis.

Assis devant la table à la clarté douteuse d’une lanterne, Robert lisait une lettre. Il se levait par moments et se penchait sur un agneau moite et frêle, étendu à côté du brasier, et qui venait d’entrer dans la vie ayant juste le souffle. Parfois aussi, quand un bêlement de souffrance étouffé lui parvenait de la bergerie, il sortait et la vaste lande formait un cadre d’ébène à sa petite lumière ronde couleur de narcisse. Puis, se rasseyant, il appuyait sur la table les manches rapiécées de sa veste tachée et méditait sur sa lettre. Elle venait de Gruffydd Conwy, du cottage de la forge de Trewern Cœd, au delà de la frontière, et elle l’invitait à venir, son premier samedi de liberté, parler à Gruffydd au sujet des pennillions.

Robert, toujours pratique quand c’était nécessaire, compta les brebis qui n’avaient pas encore agnelé et conclut qu’on pourrait se passer de lui le samedi suivant. Il était transporté à l’idée de posséder bientôt la science qui lui permettrait d’enfermer rapidement ses pensées dans une forme durable. Il sifflait, fredonnait et quelquefois chantait à plein gosier, et sa voix roulait tendre ment sous la lueur de l’aube grise vers l’horizon de l’Est, au delà duquel Gillian dormait, toute rose dans sa chemise blanche. Son cœur de poète la conjurait, ses yeux la contemplaient, ses bras se tendaient douloureux vers elle. Si le désir avait pu pénétrer ce jeune cœur si dur, il l’aurait attirée de son lit, de la maison, de la ville par-dessus la campagne obscure, comme un héron blanc, jusque dans ses bras. Mais elle ressemblait à la jeune fille dans un cercueil de verre et la moindre vibration de sa passion profonde et cachée ne pouvait toucher son âme.

Il était heureux de ces nuits de veille, qui usaient un peu sa vigueur, et, en diminuant sa vitalité, en rendant sa passion moins physique, moins palpitante, lui faisaient l’existence plus facile et lui ramenaient la paix, comme le crépuscule répand sur la plaine encore violemment éclairée les plis calmes de la brume. Il éteignit sous ses brodequins cloutés les charbons du brasier et, un agneau sous chaque bras, prit pour rentrer chez sa mère le sentier qui sentait la terre, la gelée blanche et le foin d’hiver.

Arrêté devant la porte de derrière, suivant son habitude quand il avait des chaussures boueuses, il siffla en imitant le merle pour appeler sa mère, qui accourut en toute hâte et prit dans ses bras les deux vilaines petites bêtes.

— Jim, le facteur, est venu, dit-elle, m’annoncer que Mme Thatcher a passé la nuit dernière.

Là-dessus arriva Jonathan qui, allant au marché, s’était rasé et, par conséquent, coupé. Il se tenait là, le rasoir d’une main, un bout de chiffon sale dans l’autre, faisant songer à un homme qui aurait tenté de se suicider.

— De nouvelles gens, dit-il, de nouveaux voisins. Il va y avoir d’autres habitants à la Sirène maintenant, et ça ne me dit rien de bon. Quand j’aperçois une figure nouvelle, pour moi ça sent les ennuis.

— Moi, je sens que ça brûle, fit Mme Makepeace en courant à son fourneau.

— Est-ce que ce jambon est cuit, mère ? dit Robert avec un vif intérêt.

— Ah, il a été au feu toute la nuit, mais il faut qu’il refroidisse avant qu’on ne puisse y goûter.

— Nous pourrions bien ne pas vivre assez pour le manger, riposta tristement Jonathan. Voyez ce qui est arrivé à cette pauvre Mme Thatcher. Nouveaux voisins, nouveaux voisins ! Dieu nous garde !

— Ah, quel pauvre « Dieu nous garde » tu fais, Jonathan, lança sa femme, ôtant la croûte de pâte qui enveloppait le jambon cuit et guettant de l’œil les agneaux, dans la crainte qu’une escarbille brûlante ne les atteignît.

— Vous rappelez-vous l’histoire des nouveaux venus à la Sirène, il y a cent ans ? continua Jonathan imperturbable. Ils ont loué l’auberge en un tournemain. Pas de discussion ni de marchandage pour le prix, pas de cajoleries à l’agent pour choisir ce papier-ci pour une pièce et celui-là pour une autre. Ils l’ont prise telle quelle, juste au moment où l’œil de faisan était en fleurs devant l’entrée. Ils arrivèrent en bande, une vraie troupe ; y en a qui disent qu’ils s’amenèrent dans un grand carrosse comme personne n’en a jamais vu par ici, avant ou après, mais moi, je crois qu’ils sont venus dans un corbillard. Enfin, d’une façon ou de l’autre, ils ont débarqué et c’est l’arrière-grand’mère du maître qui a allumé le feu pour eux, et c’est elle et un vieil homme très ancien qui leur ont souhaité la bienvenue. Ils sont entrés et sont allés tout droit à l’armoire de chêne qui est construite dans le mur de la cuisine. Un d’eux — un gentleman tout à fait à la vieille mode — s’est baissé, a arraché les lames du plancher qui ne tenaient guère et ils en ont tiré une grande caisse de bois. L’arrière-grand’mère du maître ne savait pas ce qu’il y avait dedans ; seulement, au poids qu’elle paraissait peser, elle a pensé que ce n’était pas de l’argent. Et là-dessus, sans plus de façon, les quatre messieurs ont soulevé la boîte et l’ont chargée sur leurs épaules, et les deux dames ont pris chacune un flambeau et les voilà partis. Mais la chose qui a fait tomber la vieille grand’mère en syncope, c’est la manière dont ils ont disparu : ils ont marché tout droit à travers le dressoir de la cuisine, plats, tasses et tout, et à travers le mur, eux et la caisse. Et la chose qui a le plus effrayé la vieille, c’est que le dessin bleu des plats se voyait à travers les grands manteaux des messieurs. Ah, y a de quoi faire peur, à la Sirène, pas de danger que ça manque. Grand bien leur fasse, aux nouveaux occupants, quels qu’ils soient.

— Il n’y a personne de nos côtés qui voudrait la louer, dit Mme Makepeace, une maison pleine de recoins et de détours comme ça. Je me figure qu’on la laissera aux fantômes, pour leur magie.

Robert, qui achevait son déjeuner, voyait la vieille baraque abandonnée aux fantômes, entendait les soupirs et les grognements étranges d’une nuit d’hiver là-dedans, et songeait quelle belle habitation ce serait si elle leur appartenait, à Gillian et à lui. Jamais, supposait-il, en aucun endroit sinon de ce genre — un séjour presque réservé aux fées — Gillian et lui ne pourraient s’aimer sans entraves. Ce serait superbe de la prendre, rieuse ou fâchée, et de partir avec elle pour la vieille auberge, et de dire des paroles magiques. Alors, voyez, la maison et tout appartiendrait aux fées, et elle et lui, seuls entre les humains, y vivraient tranquilles, servant aux elfes de tout petits gobelets de nectar.

— Qu’est-ce qui te fait rire en dedans ? lui demanda sa mère.

— Rien, rien, dit-il, la bouche pleine.

— Quel garçon, ah, quel garçon ! s’écria Jonathan, levant les bras en manière de protestation. Tout le temps à ruminer des idées dans sa tête et distrait comme personne.

Robert se leva brusquement et annonça :

— Je vais prendre un congé samedi, beau-père ; alors, vous aurez l’œil sur les moutons, hein ?

— Que dira le maître ?

— Il dira ce qu’il voudra.

— Où vas-tu garçon ?

— Je vais voir quelqu’un de l’autre côté de la frontière, mère. Vous veillerez sur les agneaux, n’est-ce pas, le temps que je ferai mon affaire ? Et il était parti.

« Après qui en a-t-il, pour s’en aller comme ça, tout seul ? » se demandait sa mère, mais elle savait qu’il ne servirait à rien de l’interroger. Car pas un oiseau migrateur qui a son voyage tout tracé dans les profondeurs de son subconscient, ne saurait être aussi mystérieux que Robert quand il ne voulait pas parler. Elle se demandait quelquefois si le père de Robert aurait réussi à tirer un mot de lui. Puis elle soupirait, car plus il avançait en âge, plus il ressemblait à son père et plus elle l’aimait profondément. À l’époque où John Rideout lui faisait la cour, elle était tellement dominée par la sombre beauté des yeux de son fiancé que, quand il la quittait, elle s’accrochait, défaillante à la porte, et, aux minutes de ses pires révoltes, de ses plaintes les plus abondantes, il n’avait qu’à la regarder bien en face avec un : « Eh bien, ma fille, qu’est-ce qui te prend ? » pour que son cœur, comme elle disait, « ne fit qu’un tour », et que sa colère tombât et qu’elle ne trouvât plus rien à dire ! Aussi, chaque fois que Robert faisait, ou disait quelque chose lui rappelant, ces moments-là — des instants précieux et vrais, jamais connus avant, jamais depuis — elle lui était reconnaissante et elle envoyait promener les désirs de l’infortuné Jonathan, comme elle délogeait les poulets quand ils ne se perchaient pas à leur place.

Aussi, quand vint le samedi, avait-elle préparé pour Robert un bissac contenant du pain, du fromage, une bouteille de bière de ménage et il n’eut à surmonter aucune objection, sauf le « Ha ! » d’Isaïe, très énergique, il est vrai, mais bref. Et, à l’heure où les cloches matinales sonnaient à Silverton, — car il y avait deux « hautes églises » où se célébrait tous les jours un service quelconque dès la première heure — et où Gillian, plaçant sa dernière épingle à cheveux, songeait qu’il est bien agréable de ne se lever qu’à six heures, Robert se mettait en route à travers la lande. Toutes les persienncs étaient closes au Repos de la Sirène et Robert fut attristé en pensant que la grosse patronne, si gaie, si maternelle, ne ferait plus tinter ses verres. Il détourna les yeux sur le petit taillis, sur la friche, toujours aussi sauvage, quoique la neige eut disparu. Une flaque d’eau au pied, une tache de mousse d’un beau vert sur le côté, une teinte vaguement jaune sur ses branches de mélèzes où les bourgeons commençaient à se gonfler… pourquoi alors était-elle si lugubre ? Ce devait être pour le motif qu’il avait dit à Gillian : le mal était passé par là — ou s’y répandrait — une horreur, violente et féroce comme quelque énorme bête, crèverait le sol, ravagerait la contrée. Et de nouveau, comme une cloche qui l’avertissait, lui venait l’intuition qu’il verrait cet événement, qu’il avait à lutter contre un danger formidable, ici même, aux portes de chez lui.

Il avançait d’un bon pas à travers les flots de bruyère brune, les fougères mortes et les genévriers secs. Des pluviers gémissaient doucement, toujours d’un peu loin, un faucon plana quelque temps au-dessus de sa tête, puis s’éloigna. La solitude de la lande et des collines oppresse certaines natures en hiver, mais elle ne troublait pas Robert. Pas une voix de berger ou un bêlement de mouton, pas un gazouillis ou un chant d’alouette, rien que des ruisseaux grossis par la neige, courant sur leurs lits de rochers, des pluviers s’écartant comme des âmes en peine et le faucon ne faisant pas plus de bruit qu’une feuille. Un pays pour les hommes, n’ayant rien de doux ou de féminin pour lui rappeler Gillian, excepté un nuage blanc qui glissait lentement sur le ciel pâle, portant comme une annonce de printemps, et qui semblait fait de narcisses ou de perce-neige éblouissants, serrés les uns contre les autres, comme dans les bottes qu’on vend au marché. C’est un bouquet comme celui-là qu’il aurait fait à Gillian s’il avait pu l’épouser, un bouquet si compact de tendresse qu’on n’aurait pu distinguer une fleur de l’autre. (Robert ignorait les raffinements de l’art, et les eût-il connus qu’il les aurait probablement rejetés.) Il l’aurait solidement attaché avec un lien très fort et il aurait été si gros qu’il aurait fallu les deux petites mains de sa fiancée pour le tenir. Et elle se serait avancée dans l’église, adorable comme une fée, jusqu’à ce qu’elle l’eût rejoint, lui, qui l’aurait attendue sans faire attention a personne. Alors il se serait tourné vivement et lui aurait jeté un regard, le regard qu’il avait pour conquérir et pour refuser, chaque fois qu’elle était près de lui, et il y avait gros à parier qu’elle aurait tout à coup laissé tomber le bouquet aux pieds du pasteur.

Robert se mit à rire tout haut et aussitôt, entouré qu’il était par tant de milles carrés d’une solitude bienveillante, il chanta :

Gillian, Gillian, Gillian Rideout !

Et les pluviers, le regardant dans la lumière, lui répondirent, portés sur leurs ailes d’argent, avec des cris argentins, et, s’abattant çà et là sur des taches vertes qui étincelaient au milieu des bruyères, redressaient leur huppe, car ils entendaient au loin le pas du printemps, ce magicien qui lançait des feux verts dans les endroits les plus sombres, les enivrait de vigueur et les incitait à l’amour, leur donnant pour un temps la liberté qu’on goûte dans la vie.

Alors Robert, oubliant qu’il n’était que berger-vacher, que Gillian était loin, et qu’il y avait à Silverton des jeunes gens dont il enviait le noble sang, éleva la voix et chanta :

Elle est étendue sur le nuage blanc comme sur un lit de fleurs.
Si elle dormait, je lui donnerais un baiser.
Les fleurs ont le doux parfum d’un matin de mai,
et leurs pétales sont blancs comme du lait,
mais ses mains sont plus douces à baiser et ses bras plus blancs.
Elle est semblable à un pluvier doré courant sur la bruyère noire.
Mais quand je tends les mains, elle retire la sienne, comme si elle avait des ailes.
J’ai envie d’acheter une paire de ciseaux d’argent
et de lui rogner un peu une aile,
afin que vous ne puissiez vous envoler à jamais loin de moi,
Gillian, Gillian, Gillian Lovekin !


« Parbleu, se dit-il en s’asseyant pour prendre son repas de midi, il serait temps que j’aille voir ce vieux Gonwy, oui, pour sûr. »

Tourné vers l’Est, il pensait, tout en mangeant son pain et son fromage, au thé pris à l’embranchement et l’idée s’imposait à lui que la distance compte pour fort peu et les états d’esprit pour beaucoup. Celui d’Isaïe, par exemple, avait plus d’effet que tous les milles qui séparaient Robert de Silverton et de Londres. Les dispositions d’Isaïe, agissant sur les siennes, mettant en jeu son honneur et enflammant sa fierté, étaient la seule chose qui le séparât de Gillian. Sans cela, songeait-il, il ne lui aurait pas fallu longtemps pour la ramener chez elle. Combien d’heures d’ici Silverton, avec son vieux bâton pour compagnon et une chanson dans son cœur ? Et après ? Eh bien, après il aurait à lutter contre l’ambition de Gillian, ses aspirations à la vie mondaine, « et elle soupire un peu cruellement après ces plaisirs-là », pensait-il. Pourtant il se produit en amour des surprises, des ravissements, des angoisses capables de balayer l’ambition, comme la vague un coquillage sur une plage… sinon le premier flot, alors le second, ou le dixième, peut-être, et sinon… alors encore dix autres. Avec le temps, la coquille la plus incrustée au rocher doit être emportée. Mais il y avait toujours Isaïe, il y avait l’argent de Gillian… il y avait ce nom infamant de berger-vacher.

Il reprit sa route vers l’Ouest. Il renonçait à l’action pour le rêve, à la vie pour la poésie. Il mettrait toute son âme à conquérir cette chose étrange, la poésie, cette créature si différente de celles qu’il avait jusque là maîtrisées et soignées, cette créature indomptable, mystérieuse, blanche, merveilleuse, la bête-fauve de Dieu. Il pensait à un daim, parce qu’il y en avait un sculpté sur la haute cheminée Aux Armes du bouvier, à la Croix-des-Pleurs. Aussi, comme le jeune chasseur de l’antique légende, il se lança à la poursuite de la pâle créature enchantée, à travers la forêt bruissante de la vie.