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Silbermann/I

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NRF (p. 11-28).

I


En troisième on passait au grand lycée. Il occupait la moitié de l’établissement et était identique à la partie où j’avais fait mes études pendant quatre années. Même cour carrée, plantée de quelques arbres, dont faisait le tour une haute galerie couverte, élargie à un endroit pour former préau : même disposition des classes tout du long de cette galerie ; et sur les murs, entre les fenêtres, semblables moulages de bas-reliefs antiques.

Néanmoins, comme c’était la première fois, le matin de cette rentrée d’octobre, que je pénétrais dans cette cour, les choses me présentaient un aspect neuf et je portais de tous côtés des regards curieux. La pensée chagrine d’une indépendance qui expire me vint à l’esprit comme je remarquais les portes et les croisées nouvellement repeintes. Leur couleur marron rouge était pareille à celle des jujubes que l’avant-veille encore je ramassais à Aiguesbelles, près de Nîmes, dans le jardin du mas. C’était là, chez mes grands parents, que nous avions passé les vacances comme chaque année. Nous y restions jusqu’au soir du dernier dimanche, car ma mère se plaisait beaucoup à ces jours de cérémonie et de loisir qui lui rappelaient les réjouissances virginales de sa jeunesse. L’absence de mon père, qui rentrait à Paris au commencement de septembre, la rendait libre de les vivre de même façon qu’autrefois. Le matin, nous allions avec mes grands parents au temple. Au retour, ma mère ne manquait jamais de cueillir au vieux figuier dont les racines noueuses étaient captives dans le dallage de la terrasse, la figue la plus belle et la plus chaude. Elle me la tendait, ayant fendu en quatre la pulpe rose et granuleuse, et me regardait manger, cherchant dans mes yeux si j’aimais les fruits de cet arbre autant qu’elle les avait aimés à mon âge…

Mais dans cette cour où je me trouvais maintenant et malgré une légère angoisse à l’idée des nouvelles contraintes scolaires, une joyeuse impatience chassait de moi tout regret. J’allais revoir Philippe Robin, qui était mon ami.

Il n’était pas encore là, car les élèves de l’institution catholique où il était demi-pensionnaire arrivaient au lycée juste pour l’entrée en classe. En l’attendant, parmi le bruit dont depuis deux mois je m’étais désaccoutumé, j’avais serré quelques mains et échangé quelques mots ; mais de la manière la plus insignifiante, la moins intime, réservant avec soin pour Philippe toute effusion essentielle. D’ailleurs, plusieurs des figures qui m’environnaient m’étaient inconnues ; d’autres l’étaient à moitié, ne portant pas de nom, ayant seulement la légende que je leur avais composée, les années passées, au cours des allées et venues quotidiennes.

Le détachement de l’école Saint-Xavier apparut.

En tête venaient de Montclar et de La Béchellière (c’était l’habitude chez nos professeurs de dire ainsi) qui tous deux avaient été dans la même division que moi en quatrième. Le premier, de taille moyenne, robuste, les traits énergiques, montrait cet air arrogant qu’il prenait toujours pour pénétrer au lycée. Il lançait des coups d’œil méprisants de droite et de gauche et faisait part de ses moqueries à son compagnon. Celui-ci, grand, le cou long, d’aspect également hautain, mais en raison de son buste étriqué et de ses gestes gourmés, laissait apparaître, en guise de réponse, une expression niaise sur son visage privé de couleurs. Enfin j’aperçus Philippe qui accourait vers moi.

Comme il avait changé ! Je ne pus retenir une exclamation en le considérant de près. Son teint était hâlé ; on lui voyait un duvet doré sur les joues ; et quand il riait, des fossettes se creusaient profondément, laissant ensuite de petites lignes sur la peau.

— Hein ! dit-il fièrement, je me suis bien bruni au soleil. C’est à Arcachon où j’ai passé le mois de septembre avec mon oncle Marc, comme je te l’ai écrit. Toute la journée, pêche ou chasse en mer. Quelquefois nous partions à quatre heures du matin et nous rentrions à la nuit… Et une chasse pas commode, mon vieux ! des courlis… Il n’y a pas d’oiseaux plus prudents ni plus difficiles à tirer. C’est mon oncle qui me l’a dit. Il n’en a tué que quatre pendant la saison, et pourtant il a tout le temps des prix au Tir aux pigeons.

Je n’avais jamais tenu un fusil. Chasser ne m’attirait nullement. Je connaissais un peu l’oncle de Philippe. C’était un homme d’une trentaine d’années, bien découplé, à grosses moustaches rousses, dont la poignée de main était brutale.

Philippe s’interrompit et me demanda distraitement :

— Et toi ? Tu es rentré hier ?… Tu as passé de bonnes vacances ?

— Oh ! dis-je, j’adore Aiguesbelles. Chaque année je m’y plais davantage.

— Eh ! bien, moi aussi, jamais je ne me suis autant amusé que pendant ces deux mois surtout à Arcachon.

Il reprit son récit. Il me rapporta l’incident d’une barque échouée, me décrivit des régates à voile auxquelles il avait pris part. Il parlait sans s’occuper de moi et sur un ton fanfaron. J’eus le souvenir d’une grosse déception que j’avais éprouvée, étant enfant, un jour qu’un ami que j’avais été voir avait joué tout seul en ma présence, lançant des balles très haut et les rattrapant. Tandis que Philippe résumait cette vie folle et heureuse où je n’avais eu aucune place, où tout m’était étranger, son visage était devenu rouge de plaisir. Et cela me fut si désagréable, cette bouffée de sang, cela me parut la preuve d’une infidélité si profonde que je détournai la tête. Le regard tombé sur le cailloutis poussiéreux de la cour, je me rappelai avec tristesse que depuis des semaines je songeais aux délices du moment où je me retrouverais avec lui… Et j’eus le pressentiment que nous allions cesser d’être amis.

Le tambour roula. Nous nous mîmes en rang.

— À Houlgate, pendant le mois d’août, poursuivit-il à voix moins haute, j’ai fait beaucoup de tennis. Mais, là-bas, c’était moins agréable parce que — il fit une moue — il y avait trop de Juifs… Sur la plage, au casino, partout, on ne rencontrait que ça. Mon oncle Marc n’a pas voulu y rester trois jours. Tiens, celui-là y était. Il s’appelle Silbermann.

En disant ces mots, il m’avait désigné un garçon qui se tenait à la porte de la classe, en tête des rangs, et que je ne me rappelais pas avoir aperçu l’année précédente dans aucune division de quatrième. Il était petit et d’extérieur chétif. Sa figure, que je vis bien car il se retournait et parlait à ses voisins, était très formée, mais assez laide, avec des pommettes saillantes et un menton aigu. Le teint était pâle, tirant sur le jaune ; les yeux et les sourcils étaient noirs, les lèvres charnues et d’une couleur fraîche. Ses gestes étaient très vifs et captivaient l’attention. Lorsque, avec une mimique que l’on ne pouvait s’empêcher de suivre, il s’adressait à ses voisins, ses pupilles semblaient sauter sur l’un et puis sur l’autre. L’ensemble éveillait l’idée d’une précocité étrange ; il me fit songer aux petits prodiges qui exécutent des tours dans les cirques. J’eus peine à détacher de lui mon regard.

Nous entrâmes en classe.

Les Saint-Xavier, au nombre d’une dizaine, se groupèrent, comme ils en avaient l’habitude. Je me plaçai devant Philippe Robin. Sitôt entré, Silbermann avait couru avec un air de triomphe au pied de la chaire. Notre professeur était un homme autour de la quarantaine, aux regards pénétrants et froids, aux mouvements justes. Il procéda envers chacun de nous à une sorte d’interrogatoire, prenant des notes d’après les réponses. On apprit que Silbermann avait sauté une classe. Le fait était rare et motiva des explications.

— J’étais en retard d’une année, déclara-t-il, et c’est pour réparer ce retard, comme j’ai eu de bonnes places en cinquième.

— Je doute que vous puissiez suivre le cours.

— J’ai eu trois prix l’année dernière, répliqua-t-il avec insistance.

— C’est très bien, mais vous ne vous trouvez pas préparé comme vos camarades aux matières de notre enseignement. Le programme scolaire est gradué, et qui manque un échelon risque fort de tomber.

— J’ai travaillé pendant les vacances, Monsieur.

Durant ce dialogue, Silbermann s’était tenu debout et il avait parlé d’une voix très humble. Malgré cette attitude exemplaire, son ton sonna étrangement dans la classe tant il avait voulu être persuasif.

Lorsque nous sortîmes en récréation, quelqu’un s’approcha et lui dit en haussant les épaules :

— Voyons, tu ne pourras pas rester ici. Il faudra que tu redescendes en quatrième.

— Ah ! tu crois ça ? répondit Silbermann, faisant une mine ironique. Puis, la main vivement tendue, avec un petit battement âpre de la narine :

— Combien veux-tu parier que je serai au moins deux fois premier avant la fin du trimestre ?


L’après-midi de ce premier jour, nous eûmes congé. Philippe Robin vint me voir. Ma famille le trouvait charmant. Mon père me citait en exemple ses manières viriles, et ma mère ses attentions courtoises. Ils avaient beaucoup encouragé notre camaraderie. La première fois que je l’avais nommé devant elle, ma mère m’avait demandé s’il n’habitait pas avenue Hoche, et, sur ma réponse affirmative, elle avait dit avec respect :

— Alors, c’est le fils du notaire. C’est une famille très connue, un grand nom de la bourgeoisie parisienne. Les Robin ont une étude depuis cent ans peut-être.

Et elle m’avait conseillé de l’inviter à la maison. Je sais bien pourquoi. Ma mère, depuis son mariage, n’avait eu d’intérêt dans la vie que pour la carrière de son mari. Elle avait poursuivi avec une patience unique tout ce qui pouvait hausser et étayer la situation de mon père dans la magistrature. Certes, elle ne songeait pas à ralentir son effort, car mon père, juge d’instruction à Paris, n’était encore, comme elle le disait, qu’à mi-côte. Mais j’approchais de l’âge d’homme et elle s’apprêtait à faire le même chemin avec moi, tel un courageux cheval de renfort qui ne connaît qu’une seule tâche. Elle m’entretenait souvent de mon avenir, m’expliquait diverses professions, leurs avantages, leurs « aléas », découvrant à mon esprit des espaces un peu obscurs d’aspect un peu rude, pareils à des forges, où, pour me stimuler, elle soufflait le foyer, brandissait l’outil, frappait l’enclume. Son horreur la plus vive était à l’égard de ceux qui ne travaillaient pas. Elle prononçait le mot « oisif » d’une façon qui mettait vraiment hors la loi celui auquel il était appliqué. Elle était d’une activité que révélait son agenda, chargé et surchargé de mille signes et posé tout ouvert sur sa table comme une bible. Si l’on avait rassemblé toutes ces pages depuis vingt ans et si l’on avait su y lire, on aurait démêlé à quelle sorte de travail sa vie avait été employée. On aurait pu suivre à travers ces notes de vaines occupations mondaines, visites ou assemblées d’œuvres charitables, un ouvrage mystérieux de galeries percées et étendues, dont l’utilité concourait toute à servir mon père. Dans cette fourmilière savamment creusée autour de nous, il n’était point de voie qui ne fût entretenue avec régularité. Oui, elle avait mis à son effort l’application tenace d’une fourmi. Sur son livre de visites, les adresses biffées n’étaient pas seulement celles des personnes qui étaient mortes, mais encore celles des salons qui n’avaient pas d’aboutissants, chemins où elle s’était fourvoyée et qu’elle abandonnait sitôt son erreur aperçue.

Ce que lui coûtaient ces démarches, ces menées, je l’ai su plus tard, lorsque j’ai compris le sens des soupirs que je l’avais entendue pousser bien souvent devant son miroir, tandis qu’elle arrangeait ses cheveux grisonnants ou qu’elle entourait d’une voilette sa figure pâle et effacée d’ouvrière trop laborieuse.

— Ah ! ce dîner Cottini… laissait-elle échapper… Cette visite chez Mme Magnot…

C’est que Cottini, directeur d’un grand journal, avait une réputation notoire de viveur, et que Magnot, le député, avait, disait-on, vécu plusieurs années en ménage avec sa maîtresse avant de l’épouser. Or ma mère jugeait les mœurs selon un code rigoureux et inflexible.

Instruite par cette expérience, elle désirait m’écarter de toute carrière ouverte à la brigue et soumise aux influences politiques. Pour d’autres raisons, réussite incertaine, absence de discipline, elle repoussait les professions libérales ou celles qui dépendent d’une vocation souvent trompeuse.

— C’est se jeter à l’aventure, déclarait-elle. De nos jours, la sagesse est d’entrer dans une grande administration privée dont on connaît le chef. On suit la filière, c’est vrai, mais sans risque ; et si l’on est intelligent et consciencieux comme c’est ton cas, on avance rapidement tandis que les autres marquent le pas.

Aussi, alors qu’elle ne m’eût pas vu sans méfiance fréquenter la magnifique maison des Montclar, « ces oisifs », elle se montrait fort contente de mon intimité avec Philippe Robin, le fils du notaire. Elle n’avait pas tardé à entrer en relations avec les parents de mon ami ; et généralement, au retour des visites qu’elle leur faisait, elle m’apprenait que « ce qu’il y a de plus huppé dans la bourgeoisie à Paris se trouvait là ».

Cette amitié entre Philippe et moi ne provenait pas d’une conformité de nature. Philippe avait un esprit positif ; il était d’une humeur très sociable et assez rieur. Moi, j’étais peu bavard, plutôt grave, et sensible principalement à ce qui joue dans l’imagination. Mais, surtout, notre morale, si l’on peut ainsi dire pour parler de règles dirigeant des cerveaux de moins de quinze ans, n’était pas la même.

Lorsque Philippe ressentait un vif désir, lorsqu’il cédait à quelque tentation, ses mouvements étaient bien visibles. Il ne dissimulait rien ; il se comportait avec franchise et insouciance, comme s’il avait la garantie commode que toute faute peut être remise. Il n’en était pas de même pour moi. J’appréhendais sans cesse qu’une mauvaise action ne me fît dévier pour toujours de la voie étroite qu’un idéal sévère me présentait comme le juste chemin. Ayant grandi dans une atmosphère traversée par les foudres de la loi, je redoutais également le jugement de la société. Ces scrupules de conscience et ce respect craintif retenaient mes actes et me faisaient placer avant toutes qualités la réserve et le renoncement. Quel succès, lorsque (souvent grâce à une habile dissimulation) je me sentais à l’abri de toute curiosité ! Quelle joie, lorsque je parvenais à triompher d’une intention suspecte ! Joie si forte et jugée par moi si salutaire que je ne résistais guère au plaisir de la provoquer par un artifice. Ainsi, je me laissais quelquefois envahir sournoisement par de mauvaises pensées, je favorisais leur développement dans mon imagination, je prenais plaisir à m’y exciter, puis, avec une sorte de passion, je coupais net ces mauvais rameaux. J’avais alors le noble sentiment d’avoir fortifié mon âme. De même, à Aiguesbelles, mon grand-père ordonnait au printemps que quelques pieds de vigne ne fussent point taillés, afin que lui-même, se promenant dans son domaine, eût la satisfaction d’y porter la serpe. Il se penchait sur le cep dangereusement délaissé, réduisait et rognait avec une passion vétilleuse, puis, en se relevant, me disait d’un ton orgueilleux :

— Vois-tu, petit, la meilleure vigne est celle qui est la plus soigneusement taillée.