Silhouettes canadiennes/La Mère Saint-Joseph

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Imp. L’Action sociale Ltée (p. 37-55).

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LA MÈRE SAINT-JOSEPH



Le trésor sans prix, l’ornement incomparable de la terre, c’est la sainteté. — Louis Veuillot.


Québec possède la plus ancienne maison d’éducation fondée pour les jeunes filles, dans l’Amérique du Nord.

Tous les Canadiens le savent et la mémoire de la vénérable Marie de l’Incarnation et de Madame de la Peltrie est chez nous en bénédiction. Ces insignes bienfaitrices du pays vivent et vivront à jamais couronnées de reconnaissance et de respect. Mais la jeune religieuse qui partagea leurs périls, leurs labeurs, leurs héroïques misères n’est guère connue. Qui songe à cette aimable et douce mère Saint-Joseph ?…

Notre grande Marie de l’Incarnation l’appelait son ange, sa très chère, sa très fidèle compagne.

Sa correspondance, durant les vingt ans qu’elle lui survécut, prouve qu’elle l’avait en véritable vénération, et la notice qu’elle lui a consacrée nous la montre digne des autels.

Elle l’avait connue dans l’intime du cœur, elle l’avait vue à l’œuvre. Elle savait que rien n’avait jamais paru lui coûter, que les souffrances de toutes sortes, loin de l’accabler, semblaient lui donner des ailes. Et, ravie du vol qui avait porté au ciel cette âme divinement enflammée, la Thérèse de la Nouvelle-France se plaignait, de traîner sa croix, d’aller à pas de plomb.

À la mort de la mère Saint-Joseph, on parla beaucoup de certains faits extraordinaires qui parurent une révélation de sa gloire. Ces faits ont été attestés ; mais la mémoire de cette enfant de la vieille et noble France ne vit plus guère aujourd’hui que dans le monastère qu’elle habita, où ses ossements sacrés reposent, confondus avec ceux de Marie de l’Incarnation et de Madame de la Peltrie.

Elle aurait pourtant, chez nous, bien des droits à un souvenir impérissable. Personne n’a plus aimé le Canada sauvage. Cette céleste créature en avait vraiment fait sa patrie. Elle assurait qu’elle ne pouvait rien faire que pour ce pauvre pays. Quand les périls s’aggravaient, que la Nouvelle-France semblait condamnée à périr, elle s’offrait à Dieu en victime : « Seigneur, disait-elle, effacez mon nom du livre de la vie plutôt que de permettre la ruine de la colonie. »

Marie de la Troche-Savonnières appartenait à une opulente et noble famille, fort liée avec la famille de Madame de Sévigné. Elle naquit dans un château de l’Anjou, vers la fin de l’année 1616.

Aussitôt après sa naissance, sa mère la consacra à la Vierge, la priant de l’offrir à son Fils. Elle lui fit donner le nom de Marie et, dès son bas âge, ce nom fut à l’enfant, un grand sujet de joie.

Elle disait sans cesse qu’elle voulait être religieuse.

Cela amusait fort son père dont elle était les délices. Pour l’exciter, il assurait qu’il allait la marier avec un petit gentilhomme du voisinage et pour donner de la couleur à ses paroles, il lui apportait souvent des cadeaux qu’il disait envoyés par ce futur mari. M. de la Troche avait grand soin de choisir ce qui pouvait le plus charmer l’enfant. Mais elle repoussait tous les cadeaux avec indignation, protestant, en pleurant, qu’elle n’aimerait jamais que Dieu.

Jamais fillette ne fut plus attachante, plus aimée, ni plus frêle. Elle semblait pétrie de grâces et de faiblesse. Mais dès lors, on pouvait juger qu’elle avait un grand sens et un grand cœur.

À douze ans, Marie de la Troche était l’amie, la protectrice des pauvres, la joie et l’orgueil de sa famille. Mais déjà la vie religieuse l’attirait. C’est dans l’austérité du cloître qu’elle voulait passer les années de la légèreté, de la gaieté, de la première fleur, et elle pressait ses parents de la laisser offrir à Dieu un sacrifice entier.

Elle avait quatorze ans quand elle obtint d’entrer au noviciat des Ursulines de Tours. Contre toute attente, sa débile santé s’y fortifia.

M. et Mme de la Troche étaient trop chrétiens pour refuser leur fille à Dieu. Ils éprouvèrent pourtant sa vocation jusqu’à la fin, par tous les moyens que la plus vive, la plus passionnée tendresse peut inventer. La fragile enfant sut résister aux entraînements de son cœur ; elle déploya une force qui étonna les plus ferventes religieuses et fit profession sous le nom de Marie de Saint-Bernard.

C’est pour obtenir la grâce de venir au Canada, affronter la faim, le froid, les fatigues, les misères de toutes sortes et peut-être la mort au milieu des tourments, qu’elle prit, plus tard, le nom de Saint-Joseph.

On sait comment la volonté divine fut révélée à la Mère de l’Incarnation ; comment elle, qui ignorait même l’existence du Canada, reçut l’ordre d’y bâtir une maison à Jésus et à Marie[1].

Toutes ressources lui manquant, elle ne pouvait obéir ; mais dans le secret du cœur, la flamme apostolique la consumait et l’on conçoit avec quel intérêt elle devait lire les Relations de la Nouvelle-France qui commençaient à se répandre.

Beaucoup plus âgée que Marie de la Troche, la Mère de l’Incarnation était pourtant sa compagne de noviciat et bien des fois, elle dut l’entretenir de ces missions lointaines où ses pensées s’en allaient toutes.

Alors, dans les monastères, un souffle d’enthousiasme soulevait les âmes et les poussait vers le Nouveau-Monde ; aussi, chez les Ursulines de Tours, l’émotion fut extrême quand on apprit qu’une noble et riche veuve, Madame de la Peltrie, venait chercher la Mère de l’Incarnation pour fonder, au Canada, un foyer d’instruction.

Le P. de Condren et M. Vincent (saint Vincent de Paul) avaient approuvé le projet. L’archevêque de Tours l’agréait. « Est-ce bien possible, disait le bon prélat, que Dieu veuille choisir de mes filles pour un dessein si glorieux ? Y en a-t-il qui veuillent exposer leur vie si généreusement ? »

Il ordonna que Madame de la Peltrie fut reçue dans le monastère comme lui-même.

D’après la Mère de l’Incarnation, « il semblait qu’elle apportât la joie du paradis. » Le difficile, dit-elle, était de me choisir une compagne, car toutes le voulaient être.

Comme Madame de la Peltrie ne décidait rien sans consulter M. de Bernières[2], les religieuses allaient en foule au parloir prier M. de Bernières de les recommander.

Seule, Marie de la Troche n’osait s’offrir. C’est pourtant cette frêle, tendre et délicieuse jeune fille que la Mère de l’Incarnation se décida à demander. Elle-même la présenta à M. de Bernières qui la jugea éminemment propre à l’apostolat et, à l’étonnement général, Marie de saint-Bernard finit par réunir tous les suffrages. Il restait à obtenir le consentement de ses parents. C’est alors que la généreuse religieuse eut recours à saint Joseph, faisant vœu de porter son nom s’il disposait son père et sa mère à ce cruel sacrifice. Et, par un coup de cette souveraine maîtrise que Dieu a des cœurs, le consentement, jugé impossible à espérer, fut accordé.

Dès le lendemain, Marie de la Troche quittait le cloître où elle avait cru passer sa vie.


M. de Bernières disait à la Mère de l’Incarnation et à Madame de la Peltrie qu’il n’avait point pitié d’elles, mais qu’il s’attendrissait sur leur jeune compagne et la considérait comme une victime. Les religieuses, qui l’enviaient, ne pouvaient aussi s’empêcher de la plaindre, sachant comme elle avait été délicatement élevée. Toutes fondaient en larmes, en lui disant adieu, mais elle resta calme. C’était son adoré Maître et Seigneur qui brisait tous ses liens, qui l’envoyait si loin, parmi tant de dangers, jeter la semence de vie. Et, amoureusement, elle s’abandonnait à sa main qui la soutenait et l’emportait.

L’archevêque de Tours, vénérable vieillard de quatre-vingts ans, bénit les courageuses missionnaires avec une extraordinaire effusion. La Mère Saint-Joseph le pria de leur commander cette fondation de Québec. Il le fit avec une douceur toute paternelle et, présentant à Madame de la Peltrie la Mère de l’Incarnation et sa compagne : « Voilà, dit-il, les deux pierres fondamentales de l’édifice que vous voulez faire à Notre Seigneur dans le Nouveau-Monde. Je vous les donne pour les fins pour lesquelles vous me les demandiez ; qu’elles soient donc dans ce fondement comme deux pierres précieuses semblables à celles du fondement de la Jérusalem céleste ; que cet édifice soit à jamais un lieu de paix, de grâces et de bénédictions… et puisque c’est pour Dieu que vous le faites, que Dieu y habite comme Père et comme Époux jusqu’à la consommation des siècles. »

C’est le 4 mai 1639 que les religieuses[3] s’embarquèrent à Dieppe. Le départ eut de l’éclat. De très grandes dames conduisirent les héroïnes jusqu’au vaisseau, toute la ville faisant cortège.

Trois mois plus tard et après avoir couru les plus grands dangers, les voyageuses arrivaient à Tadoussac, où l’on se délassa des fatigues de la traversée.

Grande fut la surprise des Montagnais en voyant débarquer les religieuses. Ce qu’on leur raconta de leur genre de vie les jeta dans le dernier étonnement. Ils ne pouvaient croire tout à fait qu’elles avaient quitté leur patrie, abandonné leurs parents, leurs amis, pour venir instruire leurs enfants et soigner leurs malades, « car beaucoup les suivirent en canot, sans cesser de jeter les yeux sur notre vaisseau », dit Marie de l’Incarnation dans ses lettres.

Québec n’était encore qu’un pauvre, précaire petit poste perdu dans les forêts. On n’y comptait encore que deux cent cinquante âmes. Mais on y fit aux religieuses une triomphale ovation. « Nous envoyâmes une chaloupe les prendre et accueillir, dit Monsieur de Montmagny dans l’acte de réception, et allâmes nous-même les recevoir au bord de la rivière, accompagné des principaux habitants et suivi de la plupart du peuple qui en faisait paraître une joie extraordinaire, à laquelle nous concourûmes par le bruit des canons de notre fort. »

Au bruit imposant du canon se mêlait le son des fifres et des tambours. Le P. Lejeune, témoin oculaire, dit qu’en débarquant les religieuses furent saluées avec un enthousiasme indescriptible.

Il était sept heures du matin, le temps était superbe, l’été dans toute sa splendeur. Conduites par M. de Montmagny et escortées des Français et des sauvages, les religieuses gravirent le sentier de la montagne. Au sommet, il y avait une place assez vaste où s’élevaient le Fort, la Maison des Cent Associés, celle de Louis Hébert et la chapelle de Notre-Dame de la Recouvrance bâtie par Champlain.

La joie qui débordait de tous les cœurs s’y exhala dans un ardent Te Deum et après le divin sacrifice on se rendit au Fort où les religieuses prirent avec le gouverneur leur premier repas sur la terre canadienne.

Le même jour, et toujours en grande pompe, les courageuses femmes furent conduites aux habitations qu’on leur avait préparées : les Hospitalières à une maison des Cent Associés, vers l’emplacement de la cathédrale anglicane actuelle, et les Ursulines à une misérable petite maison au pied du sentier de la montagne, à l’endroit où se trouve aujourd’hui l’hôtel Blanchard. « Notre logement était si petit, dit Marie de l’Incarnation, qu’en une chambre de seize pieds carrés étaient notre chœur, notre parloir, nos cellules et notre réfectoire, et dans une autre petite salle était la classe pour les Françaises et les filles sauvages. »

Elles se mirent immédiatement à l’œuvre et la Mère Saint-Joseph eut le principal soin des élèves.

Les petites sauvagesses arrivaient toutes richement pourvues de vermine. Il fallait d’abord les nettoyer. Cette horrible tâche fut toujours très convoitée. Madame de la Peltrie la réclama d’abord comme une faveur, mais jamais personne ne s’en acquitta avec plus de joie que la Mère Saint-Joseph. Sa douceur, sa grâce et sa gaieté, lui gagnaient vite le cœur de ces enfants des bois. Il est vrai que, quatre jours après son entrée, sa première élève, Marie Négabamat[4], mit sa robe en pièces et se sauva, ennuyée d’être renfermée, mais son père la renvoya et, ensuite, elle se laissa conduire comme un petit agneau.

La Mère Saint-Joseph apprit le huron et l’algonquin avec une singulière facilité. Le P. Lejeune venait chaque jour en donner des leçons aux religieuses et, témoins des labeurs du maître et des élèves, les petites sauvagesses disaient aimablement : « Que nous voudrions vous donner nos langues ! »

Elles faisaient la révérence comme Madame de la Peltrie et s’efforçaient d’imiter leurs maîtresses, mais il était bien difficile de les former à la propreté. Tous les jours, les pauvres Ursulines trouvaient, dans leurs aliments, des cheveux, des charbons, etc., etc., et, en trempant leur soupe, il leur arrivait parfois de tirer un mocassin de la marmite. Ajoutons que la petite vérole éclata parmi les sauvages et transforma bientôt le petit séminaire en hôpital. Toutes les néophytes eurent la terrible maladie, et quatre en moururent. Les lits étaient sur le plancher et en si grand nombre qu’il fallait passer incessamment par dessus les malades. Quand la maladie cessa, il ne restait plus de linge aux Ursulines. Non seulement leurs draps et leurs serviettes, mais leurs guimpes et leurs bandeaux avaient été employés à panser les malades, chez qui la petite vérole produisait d’inguérissables ulcères.

Il est impossible de se faire une idée de ce que les Ursulines eurent à souffrir durant ce premier hiver au Canada ; mais « dans les flammes ardentes du sacrifice une paix, une fraîcheur délicieuses sont cachées[5] », et, au dire du P. Lejeune, le pauvre petit couvent de la Basse-Ville renfermait plus de joie que tous les palais.

L’arrivée des religieuses — des vierges qui n’avaient d’autre époux que le grand Esprit — avait fait sensation parmi les indigènes. Beaucoup venaient les visiter. Il y en avait que la grille agaçait. Ils demandaient aux religieuses pourquoi on ne les voyait que par des trous, pourquoi elles avaient la tête enveloppée, etc. Mais, d’après Marie de l’Incarnation, certains capitaines faisaient leurs visites avec autant de politesse que les Français bien nés.

Il ne fallait jamais laisser partir un sauvage sans lui offrir à manger. Y manquer aurait été chose honteuse. On tenait donc la marmite au feu tant qu’il y avait quelque chose à y mettre et l’on servait la sagamité dans des écuelles de bois ou d’écorce.

On sait si l’insécurité était grande et, habitant au bord du fleuve, les Ursulines se trouvaient entièrement à la merci des naturels si capricieux, si cruels et si fourbes. Pourtant aucune de ces nobles femmes ne semble avoir songé aux dangers qui les menaçaient. Comme Marie de l’Incarnation, la douce Mère Saint-Joseph aurait pu dire : « Je n’ai peur de rien. »

Au milieu des alarmes, des bruits de guerre, des périls de toute sorte, cette créature frêle et tendre n’eut jamais une heure d’énervement. Son esprit était fort remarquable et sa délicieuse conversation la faisait aimer de tous ceux qui l’approchaient. Elle avait la grâce, l’insinuation dans les entretiens. Elle avait aussi la finesse, le piquant, une gaieté toujours jaillissante. La royale voie de la croix s’illuminait à ses yeux d’une surnaturelle allégresse. Elle serait allée au bûcher en riant, et ravie de sa belle humeur, une religieuse venue de France pour partager les travaux de la fondation écrivait :

« La Mère Saint-Joseph nous fait souvent pleurer à force de rire, à la récréation. Il est bien difficile d’engendrer mélancolie avec elle. »

Son tact avec ses sauvages petites néophytes était incomparable. Elle savait s’emparer de leur attention volage et, pour les délasser de l’application au catéchisme, elle les faisait danser à la mode de leur pays, leur apprenait à chanter en s’accompagnant sur la viole.

L’une d’elles y excella bientôt et fit l’admiration des naturels qui venaient au parloir se faire instruire.

C’est plus de trois ans après leur arrivée à Québec que les Ursulines purent enfin s’établir dans leur monastère de la Haute-Ville.

Ce monastère à trois étages et long de quatre-vingt-douze pieds, passait pour la plus belle maison du pays. Mais il était bien loin d’être terminé. Les planchers de haut n’étaient pas faits. On avait simplement posé des madriers bruts sur les poutres. Et pas de poêles, seulement des cheminées !…

Malgré les grands feux qu’on y faisait, les religieuses pensèrent mourir de froid, pendant le premier hiver, et la Mère Saint-Joseph, si délicate, contracta de graves maladies.

Ses parents n’avaient point tardé à regretter leur héroïque sacrifice. Ce qu’on leur rapportait de la situation de la Nouvelle-France et de la cruauté des indigènes les épouvantait. Ils mirent tout en œuvre pour décider leur fille à repasser en France, mais la souffrance continuelle n’avait point refroidi son ardeur ; toutes les instances, toutes les supplications la trouvèrent inébranlable. « Quand je devrais vivre toute ma vie de la sagamité des sauvages, je ne ferai pas un coup si lâche », disait-elle.

L’évêque de La Rochelle, son oncle maternel, avait résolu de la rappeler quand même, mais ses lettres le touchèrent tellement qu’il la laissa libre.

« Elle désirait avec une sainte passion l’affermissement de la colonie et il lui semblait qu’elle portait dans son cœur tous les Français et, tous les Sauvages. Elle ressentait leurs biens et leurs maux plus que tout ce qui l’eût pu toucher en ce monde. Rien ne lui était plus sensible que d’entendre dire que le pays était menacé de quelque désastre qui tendait à sa ruine[6] ».

Alors elle s’offrait à Notre Seigneur pour souffrir et se consumait à ses pieds pour le forcer à faire grâce.

La ruine de la nation huronne lui fit verser des larmes amères. Elle accueillait, avec une compassion qui ne se peut dire, ceux de ces infortunés qui étaient venus se réfugier à Québec et c’était, une chose ravissante, dit Marie de l’Incarnation, de la voir entourée de quarante à cinquante sauvages, tant hommes que femmes et filles, qui l’écoutaient avec une avidité incroyable.

Malgré ses continuelles souffrances, elle gardait rarement le lit. Son courage et sa ferveur lui faisaient trouver la force de dévorer les douleurs de la maladie et les peines du travail. Elle abhorrait l’infirmerie comme un lieu contraire à la mortification. « J’ai une maladie mortelle dont je ne guérirai pas, disait-elle aimablement, quand on la voulait mettre au repos. Ne vaut-il pas mieux mourir un peu plus tôt et servir Dieu fidèlement ? »

Notre-Seigneur, si bon envers ceux qui l’offensent, pouvait-il ne pas reconnaître par des faveurs extraordinaires l’amour héroïque de cette âme admirablement pure et généreuse ? « Si vous saviez quelle a été son intimité avec Jésus-Christ, vous pleureriez de joie », écrivait Marie de l’Incarnation à l’une de ses sœurs. Cette intimité avec l’amour même surpasse infiniment en douceur toutes les intimités humaines, et Marie de la Troche avait joyeusement supporté les séparations irrévocables, l’exil, les accablants travaux, les misères de toutes sortes. Mais il bien rare qu’à ses bien-aimés Notre Seigneur ne fasse pas porter tout le poids de la croix.


Cinq ans avant sa mort, un jour qu’elle était en oraison, elle fut ravie en esprit : et son âme lui fut montrée sous la figure d’un château d’une admirable beauté qui n’avait d’autre couverture que le ciel. Tout rayonnant de gloire, Notre-Seigneur se tenait, à l’entrée. « Ma fille, lui dit-il, garde le dehors, moi je garde le dedans. » Il lui tendit les bras, mais un crêpe qu’il abaissa les sépara et il lui dit qu’elle ne vivrait plus que de foi et de souffrances.

En effet, la lumière et la joie intérieures lui furent retirées, la maladie qui la minait depuis longtemps s’aggrava et des complications aussi étranges que douloureuses survinrent. Sa vie devint un vrai martyre. Elle n’en continua pas moins à suivre sa règle, se levant presque toujours dès quatre heures du matin, même par les grands froids.

L’incendie de la nuit du 30 décembre 1650 ajouta encore beaucoup à ses épreuves. Par une sorte de miracle, personne ne périt dans les flammes, mais rien ne fut sauvé, et les Ursulines se trouvèrent en plein pays sauvage, sans meubles, sans vivres, sans vêtements.

La Mère de l’Incarnation avait lancé par une fenêtre des habits et divers objets ; tout brûla excepté un matelas et des couvertures qui servirent à protéger la Mère Saint Joseph contre le froid. Le courage de la chère malade ne se démentit pas pendant cette nuit terrible et toutes ces femmes gardèrent un calme héroïque. Mais les personnes, accourues au feu, fondaient en larmes en voyant leur dénuement, les flammes rendant la nuit claire comme le jour. Il y avait de quoi s’émouvoir, car Madame de la Peltrie, en légère tunique, était pieds nus dans la neige et les religieuses n’étaient pas plus chaudement vêtues. À l’exception de trois, qui s’étaient couchées chaussées pour mieux résister au froid, toutes étaient pieds nus.

Il y eut à Québec un admirable élan de charité. Les plus pauvres voulurent donner.

Les Hurons tinrent conseil à l’occasion de ce malheur. Ils vinrent en corps présenter leurs condoléances et offrir aux Ursulines deux colliers de porcelaine de douze cents grains chacun.

« Saintes filles, dit celui qui était chargé de la harangue, vous voilà réduites à la même misère que vos pauvres Hurons pour qui vous avez eu une compassion si tendre. Vous voilà sans patrie, sans maison, sans provision et sans secours sinon du ciel que jamais vous ne perdez de vue. Si nous avions affaire à des personnes semblables à nous, la coutume de notre pays eût été de vous faire un présent pour essuyer vos larmes et un autre pour affermir votre courage. Mais nous avons bien vu que votre courage n’a pas été abattu sous les ruines de cette maison, et pas un de nous n’a vu même une demi-larme dans vos yeux pour pleurer sur vous. »

La petite maison de Madame de la Peltrie, à cent pas du monastère, n’avait pas été détruite par le feu. Trois semaines après le désastre, les Ursulines s’y réfugièrent. C’est là que la Mère Saint-Joseph allait passer les quinze derniers mois de sa vie et boire la lente et horrible lie de son calice de souffrances et de pauvreté.

La maison n’avait que trente pieds sur vingt. Un local si exigu ne permettant pas d’avoir des cellules, il fallut revenir aux expédients du couvent de la Basse-Ville. On cloua des planches le long des murs et les lits des religieuses s’alignèrent à double rang. Le reste de l’installation fut à l’avenant ; mais les Ursulines ne tardèrent pas à reprendre leurs néophytes, et malgré la fièvre et les maux qui la dévoraient, la Mère Saint-Joseph continua de se dévouer à leur instruction.

C’est seulement le 2 février 1652 que, vaincue par la douleur, elle prit le lit. Ce lit, fait d’un matelas placé sur deux planches, elle ne le devait plus quitter et la souffrance sous toutes ses formes allait y consommer son union avec le Crucifié.

« Outre les douleurs et les fatigues de sa maladie, dit Marie de l’Incarnation, elle recevait de très grandes incommodités du lieu où nous étions logées. Il était fort petit… le bruit des sandales de bois sur un plancher de bois, les clameurs des enfants, les allées et venues de tout le monde, le bruit de la cuisine dont nous n’étions séparées que par de simples planches, l’odeur de l’anguille qui infectait tout, de sorte que, durant la rigueur du froid, il fallait tenir les fenêtres ouvertes, pour purifier l’air ; la fumée de la cheminée qui était presque continuelle, enfin la cloche, le chant, la psalmodie lui causaient une incommodité incroyable et augmentaient étrangement son oppression. »

Ajoutons qu’une sœur avait son lit au-dessus du sien et l’on conviendra qu’il y avait de quoi désespérer une malade.

Cette fille de grands seigneurs languit pourtant deux mois entiers sur sa tablette, en face de la cheminée qui chauffait seule la maison et fumait horriblement, et personne ne l’entendit jamais se plaindre.

Non seulement elle ne se plaignait pas, mais elle ne pouvait souffrir qu’on la plaignît. « Je suis contente, disait-elle, de mourir pauvre, privée de toutes les douceurs que j’aurais eues en France. » Elle estimait que l’incendie du monastère avait été une grâce pour elle, puisque, dans cette petite maison, elle pouvait, de son lit, assister à la messe.

Son âme restait plongée dans l’obscurité et la tristesse, mais elle la répandait toute aux pieds de son Sauveur qui ne lui donnait plus d’autre marque d’amour que la croix. Personne n’aurait pu se douter de ses épreuves intérieures ; jusqu’à la fin elle resta elle-même, c’est-à-dire charmante.

Rappelant les promesses de Jésus-Christ à ceux qui quitteraient tout pour l’amour de lui, elle disait, avec la grâce qui lui était naturelle : « Pour le centuple, je lui donnerai quittance lorsqu’il voudra ; quant à la vie éternelle, je l’attends bientôt. »

Elle ne se lassait point de remercier Dieu de l’avoir appelée à l’apostolat. Le souvenir de ses parents lui revenait souvent ; elle savait ce qu’ils avaient souffert de la séparation, et pour consoler ces cœurs dont elle connaissait la générosité, elle disait à ses sœurs :


« Écrivez-leur que je meurs heureuse… heureuse d’avoir abandonné le monde pour me faire religieuse… heureuse de les avoir quittés pour venir au Canada et d’avoir résisté à toutes leurs sollicitations pour me rappeler en France. Je vous en prie, faites-le leur savoir », ajoutait-elle avec une tendre insistance.

L’hydropisie s’était ajoutée à tous ses maux. Pour combattre la suffocation, les médecins lui firent aux jambes des incisions si profondes qu’on voyait jusqu’à la membrane de l’os. La corruption s’y mit aussitôt, lui causant d’atroces douleurs. Cela arriva pendant la semaine sainte, et « l’on crut, dit Marie de l’Incarnation, que Notre-Seigneur n’avait permis ces grandes plaies que pour faire compagnie à celles qu’il reçut sur la croix. »


Ce doux Sauveur se relâcha enfin de ses rigueurs mystérieuses. Trois jours avant la mort de la Mère Saint-Joseph, il remplit son âme de tant de lumière, de tant de douceurs qu’il lui semblait être en paradis. C’est dans l’octave de Pâques, le soir du 4 avril 1652, qu’elle sortit de ce monde. Elle avait trente-six ans.[7]

La Mère Saint-Joseph était si aimable et si vénérée qu’à la seule pensée de la perdre, toutes les religieuses étaient inconsolables. Mais, comme elle expirait, il plut à Notre-Seigneur de leur donner une telle assurance de sa béatitude que leur douleur se trouva changée en joie — joie intense, souveraine, qui pénétra et remplit tous les cœurs n’y laissant aucune place aux regrets. L’heure de la séparation fut ineffablement douce et une triomphante allégresse se répandit dans le pauvre petit monastère.

  1. Peu après sa profession religieuse, dans un songe mystérieux, elle fut transportée dans une contrée lointaine. Ce pays — dont elle avait la vue entière — lui apparut tout couvert d’épaisses ténèbres, des ténèbres vraiment affreuses qui ne s’entrouvraient qu’à un endroit où elle aperçut une petite chapelle. Plus tard, étant en oraison, Dieu lui dit intérieurement : C’est le Canada que je t’ai montré, il faut que tu ailles y bâtir une maison à Jésus et à Marie.
  2. L’illustre et saint M. de Bernières-Souvigny fut l’ange visible de la fondation de Québec, disait Marie de l’Incarnation. On sait le rôle extraordinaire qu’il joua auprès de Madame de la Peltrie et comment il l’avait demandée en mariage pour la défendre contre les persécutions de son père qui voulait la forcer de se remarier. À ceux qui s’étonneraient que Madame de la Peltrie ait eu recours à ce stratagème, je rappellerai que nous n’avons plus l’idée de ce qu’était alors l’autorité paternelle. C’était au point que le grand Condé, le vainqueur de Rocroi, n’osa pas résister à son père et se laissa marier malgré lui comme une petite pensionnaire.
  3. La Mère Richer de Sainte-Croix, une ursuline de Dieppe, s’était jointe aux missionnaires et trois hospitalières envoyées par la duchesse d’Aiguillon pour fonder l’Hôtel-Dieu de Québec, s’embarquèrent avec elles sur le vaisseau amiral, le Saint-Joseph,
  4. Le père de cette enfant fut le premier sauvage qui consentit à se fixer à Sillery. Il craignait un piège, et voici le discours qu’il tint au P. Lejeune, avant de se décider : « Père Lejeune, tu es déjà âgé et partant, il ne t’est plus permis de mentir. Donc, prends courage, dis hardiment la vérité. N’est-il pas vrai que tu m’as promis de me loger dans cette maison qu’on bâtit et de nous aider à défricher, moi et une autre famille. Voici Nenas Mousuat avec lequel je me suis associé. Nous venons voir si tu persistes en ta parole. Prends garde à ce que tu vas faire. Si tu veux mentir, dépêche-toi, avant de nous mettre dans une maison pour nous en faire sortir. Nous jouissons de quelque considération parmi ceux de notre nation. Si l’on nous voyait trompés par vous autres, on se moquerait de nous, ce qui nous fâcherait. » Le P. Lejeune l’ayant assuré qu’il n’avait rien à appréhender, le sauvage répliqua : « Ho, ho, que tu dis de bonnes choses ! si tu ne mens point. Mais pourquoi mentirais-tu, n’étant plus enfant ? »
  5. Marie Gyertz.
  6. Lettres de Marie de l’Incarnation.
  7. Le corps déposé dans un double cercueil fut inhumé dans le jardin, faute de lieu convenable. Dix ans plus tard, on le leva de terre pour le mettre dans le caveau, sous le chœur. Le second cercueil qui était de cèdre se trouva intact, mais, dit Marie de l’Incarnation, on eut la curiosité ou plutôt la dévotion de l’ouvrir, afin de voir dans quel état était le corps. Le cœur et le cerveau étaient parfaitement conservés, la chair s’était transformée en une pâte embaumée, d’une blancheur de lait, répandue sous les ossements, le long du cercueil. Mise sur un fer chaud ou sur des charbons ardents, cette pâte brûlait comme l’encens, en exhalant un parfum suave.



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