Silhouettes canadiennes/La Vénérable Marguerite Bourgeoys

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Imp. L’Action sociale Ltée (p. 65-95).

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LA VÉNÉRABLE
MARGUERITE BOURGEOYS



« L’héroïsme est le triomphe éclatant de l’âme sur sur la chair, c’est-à-dire sur la crainte : crainte de la pauvreté, de la souffrance, de la calomnie, de la maladie, de l’isolement, de la mort… L’héroïsme est la concentration éblouissante et glorieuse du courage. »


Lissue du procès de béatification de notre Sœur Bourgeoys n’est plus douteuse.

Le Canada aura bientôt la joie d’élever des autels à cette insigne bienfaitrice et de lui rendre un culte public. Nous en avons maintenant presque la certitude. Et, en attendant que Rome la proclame bienheureuse, on peut affirmer sans crainte que par son courage, par sa grandeur d’âme, l’humble femme a mérité les hommages du genre humain.

Une créature mortelle ne saurait avoir plus de force, de générosité, de dévouement.

Marguerite Bourgeoys appartient à cette élite dont le Christ se sert pour conquérir le monde. Elle a été chez nous

l’ouvrière de Dieu, une messagère de lumière et, comme dit l’Écriture, un astre bienfaisant. Son nom est à jamais uni aux glorieux noms des fondateurs de Montréal. On peut dire que la Vierge elle-même donna Marguerite Bourgeoys à sa ville naissante, « œuvre d’une merveilleuse importance, fleurie des espérances célestes » [1].

Sur cette terre de Ville-Marie, sacrée par tant de vertus, par tant d’héroïsme, la douce femme se consuma de labeurs. Là, elle fonda la Congrégation de Notre-Dame qu’on a parfois appelée une famille d’anges.

C’est la première communauté qui se soit formée chez nous, et pour le Canada tout entier, chacun sait qu’elle fut et qu’elle est un immense bienfait, une grâce inestimable.

On ne saurait dire l’importance de la mission de la Sœur Bourgeoys. Son action a été prodigieusement féconde et de sa vie très sainte rayonneront à jamais les enseignements les plus élevés, les plus fortifiants.

Marguerite Bourgeoys naquit à Troyes, en Champagne, le 17 avril 1620.

Sa famille était de condition médiocre et ni riche ni pauvre. Dès ses premières années, d’après ses historiens, Marguerite montra des dispositions fort remarquables. Douée de la plus heureuse facilité, elle était ardente et constante au travail. L’application, l’effort semblait ne lui rien coûter. Son adresse à toutes choses était singulière et elle avait le don inné — on pourrait dire la passion — d’enseigner.

Dès l’âge de dix ans, elle se plaisait à réunir ses petites compagnes pour les faire travailler et son ascendant sur ces enfants était incroyable.

Marguerite n’avait que douze ans lorsqu’elle perdit son excellente mère. Mais sa raison était si au-dessus de son âge, que son père n’hésita pas à lui confier l’éducation de ses deux plus jeunes enfants et la conduite de sa maison.

On ne connaît rien de cette partie de sa vie, mais on peut assurer que la fillette fut à la hauteur de ses graves devoirs, car l’humble Sœur Bourgeoys, si sévère pour elle-même, ne s’est jamais accusée d’y avoir manqué.

Quand M. Olier et M. de la Dauversière formèrent, à Paris, la Compagnie de Notre-Dame de Montréal, Marguerite Bourgeoys venait d’avoir vingt ans. Cette jeune fille, destinée à figurer dans l’élite de l’héroïque phalange, ne tarda pas à être préparée à son extraordinaire vocation, et la lumière lui vint de la Vierge, le premier dimanche d’octobre 1640.

Il y avait, ce jour-là, chez les Dominicains de Troyes, fête du Rosaire avec procession solennelle, et Marguerite s’y était jointe. Comme la procession défilait devant l’abbaye des Nonnains, elle leva les yeux vers une statue de Marie, qui ornait le portail, et la statue, qu’elle avait considérée bien des fois, lui parut d’une beauté ravissante, toute céleste.

En même temps, une lumière surnaturelle inonda son âme de vingt ans. Elle vit le néant de tout ce qui passe ; elle comprit que la sainteté est la grande joie de la vie, la seule joie de la mort, et, comme une flamme du ciel, l’amour divin pénétra son cœur et l’embrasa.

Ce fut pour Marguerite l’heure décisive, l’heure sacrée, l’adieu irrévocable à toutes les joies de la terre : « Je me trouvai si touchée et si changée, dit-elle dans ses mémoires, que je ne me reconnaissais plus… Dès ce moment, je quittai tous mes petits amusements, et me retirai d’avec le monde pour me donner au service de Dieu. »

Fort jolie, elle avait aimé les toilettes fraîches, élégantes ; mais à partir de ce jour, elle ne voulut plus porter et ne porta plus, dans la suite, que des habits très simples, de couleur brune ou noire, sans ornements superflus.

Son premier soin fut de faire une confession extraordinaire. Avec la plus véhémente contrition, elle accusa ses désirs de paraître, ses fautes de vanité. Elle n’en avait pas de plus graves et, toute sa vie, elle ne cessa de les déplorer.

L’énergie qu’elle mit au travail de sa perfection ne devait pas faiblir. « Son attrait dominant, ou plutôt l’occupation habituelle de son esprit et de son cœur, était de s’unir aux dispositions très saintes dont la Vierge avait animé toutes ses actions, lorsqu’elle était sur la terre : pratique sanctifiante à laquelle elle fut constamment fidèle et qu’elle laissa aux vierges chrétiennes, dont elle devint plus tard l’institutrice et la mère, comme la base et le fondement de toute la perfection de leur institut. »[2]

Dès lors se révélait l’admirable générosité dont Marguerite devait donner tant de preuves. Sa jeune âme ardente avait la soif du sacrifice, l’austère passion du renoncement entier. Dans les dépouillements elle ne voyait que les degrés par où l’on s’élance vers Dieu.

Sur le conseil de son confesseur, Marguerite fit des démarches pour entrer au Carmel, mais sa demande fut rejetée, et elle ne fut pas mieux accueillie chez les Clarisses.

Ces humiliations ne firent qu’enflammer sa ferveur, et loin de se reprendre au monde en se voyant repoussée du cloître, elle s’attacha irrévocablement à Dieu par les vœux de chasteté et de pauvreté.

Marguerite avait alors vingt-trois ans et était présidente d’une congrégation de jeunes filles qui avait pour directrice la supérieure des religieuses de Notre-Dame, Sœur Louise de Sainte-Marie, propre sœur de Maisonneuve.

Cette dame avait été ravie de voir son frère se sacrifier à la fondation de Ville-Marie. Elle désirait passionnément aller partager ses périls et ses travaux ; quand les besoins de sa colonie rappelaient Maisonneuve en France, elle le pressait fort de l’emmener à Montréal, avec trois ou quatre de ses religieuses.

Maisonneuve remettait à plus tard ces enthousiastes, et, pour leur adoucir ses refus, il avait accepté comme gage d’entente, une image de la Vierge autour de laquelle Sœur Louise avait écrit en lettres d’or :

Sainte Mère de Dieu, pure, au cœur loyal,
Gardez-nous une place en votre Montréal.

Les religieuses, qui rêvaient du martyre, comptaient donc aller à Ville-Marie, et Marguerite Bourgeoys, qui se trouvait libre par la mort de son père, leur avait offert de les accompagner.

En attendant, elle s’occupait beaucoup des jeunes filles et faisait à Troyes, un bien considérable. Au bon sens le plus clair, le plus ferme, à l’énergie laborieuse, à une piété céleste, elle joignait la grâce, la tendresse, la gaieté.

Son confesseur admirait en elle un harmonieux ensemble des dons les plus rares, les plus heureux.

Ne pouvant s’expliquer qu’on l’eût refusée chez les Carmélites et les Clarisses, il en vint à croire que Marguerite Bourgeoys devait fonder un nouvel institut pour l’éducation de la jeunesse.

Il jugeait bien, mais ce n’était pas en France que le nouvel institut devait naître, et Dieu qui destinait Marguerite à l’apostolat lointain, la préparait à sa rude mission par d’immenses grâces.

Chaque fois qu’elle communiait, Notre-Seigneur se plaisait à répandre en son cœur des torrents de flammes et de délices. Il daigna même se montrer à elle dans l’hostie.

Ravie de sa beauté, elle vécut ensuite comme un ange qui viendrait sur terre habiter un corps mortel, n’usant plus des choses nécessaires à la vie qu’avec dégoût. C’était, dit M. Faillon, la disposition où Dieu voulait faire entrer cette grande âme, pour la rendre capable d’exécuter les desseins qu’il allait lui manifester en l’appelant à Ville-Marie.

La lutte entre la civilisation et la barbarie y était toujours terrible et Ville-Marie devait coûter encore bien des années d’alarmes, d’efforts, d’angoisses et de combats.

La petite garnison, décimée par l’atroce guerre de surprises des Iroquois, ne comptait plus que dix-sept hommes valides, et Maisonneuve s’était décidé à passer en France demander du renfort à la Compagnie de Montréal.

Il en avait obtenu une recrue de cent huit hommes d’élite. Avant de s’embarquer, il vint à Troyes voir ses sœurs, Madame de Chuly et la supérieure des religieuses de Notre-Dame.

Or, deux ou trois jours avant son arrivée, Marguerite Bourgeoys vit en songe un homme qui lui était inconnu, et elle eut intérieurement une impression extraordinairement forte, qu’elle aurait avec lui des rapports très particuliers que Dieu ferait naître pour sa gloire.

Ce rêve l’impressionna étrangement ; elle en parla à plusieurs personnes.


Cependant, Maisonneuve, aussitôt à Troyes, s’empressa d’aller au couvent de Notre-Dame voir sa sœur.

Celle-ci revit son frère avec une extrême joie et, vivement secondée par quelques-unes de ses religieuses, elle renouvela ses instantes prières pour qu’il les emmenât à Montréal.

Dans l’état où se trouvait Ville-Marie, y tenter un établissement de religieuses cloîtrées eut été un acte d’insigne folie. Maisonneuve n’eut pas de peine à le leur prouver.

Mais sa sœur ne voulait pas accepter ce nouveau refus et, dans l’espoir de disposer son frère à les emmener, elle lui parla de Marguerite Bourgeoys, présidente de la Congrégation externe, et des avantages inappréciables que sa colonie pourrait retirer d’une fille de cette valeur et de cette vertu.

Elle parla si bien, avec tant de conviction que Maisonneuve désira la connaître et pria sa sœur de la faire appeler. On l’envoie donc chercher. Mais à peine entrée dans le parloir, Marguerite, apercevant Maisonneuve, s’arrête et, toute saisie et surprise, s’écrie : « Voilà celui que j’ai vu dans mon rêve ! »

Naturellement, on voulut avoir l’explication de cette étrange exclamation et elle raconta le songe qu’elle avait eu.

Les religieuses riaient, mais le fondateur de Montréal ne partageait pas cette gaieté, un sentiment extraordinaire de respect et de confiance le pénétrait. À peine eut-il vu, eut-il entendu Marguerite qu’il eut en elle une foi profonde, absolue. Il comprenait que cette jeune fille était un grand don de Dieu à sa colonie naissante, et, sans hésiter, il lui demanda si elle consentirait à se dévouer à l’œuvre de Montréal. « Oui, dit-elle, si mes supérieures l’approuvent, j’irai avec bonheur à Ville-Marie. »

Fort surprises de ce dénouement, les religieuses protestèrent, mais sans succès. La décision du héros était prise. Alors, dit M. Faillon, ces généreuses femmes, craignant d’être à jamais déçues de leurs espérances, s’adressèrent à Marguerite et lui dirent qu’elle devait leur être fidèle, lui donnant ainsi à entendre, qu’ayant été invitée par les religieuses de la Congrégation à les suivre au Canada, elle ne devait y aller qu’en leur compagnie. Mais Marguerite répondit agréablement :

« Il est vrai, j’ai promis de vous accompagner si vous alliez dans ce pays ; mais je n’ai pas promis, si vous tardiez trop, de ne pas y aller sans vous. »

Les autorités religieuses approuvèrent la décision de Marguerite. Mais elle avait espéré emmener une compagne. La Compagnie de Montréal n’ayant pas permis à Maisonneuve de lui accorder cette satisfaction, elle se trouva dans une grande angoisse. Il répugnait à sa délicatesse de s’en aller si loin, seule avec un gentilhomme qu’elle connaissait à peine et une recrue de soldats. Cela lui semblait contre la prudence, contre les convenances.

Elle exposa ses craintes à son confesseur. Il lui répondit :

« M. de Maisonneuve est le chevalier de la Reine du ciel, mettez-vous sous sa conduite comme sous la garde d’un ange. »

Dans ses supérieurs, Marguerite voyait Dieu lui-même et elle n’hésita point à obéir. Elle se disait : « Dieu m’a créée, je suis sa chose, je dois exécuter ses ordres, quels qu’ils soient. »

Mais chacun sait combien profonde est la tendresse qui nous lie au sol natal. Puis, il fallait s’en aller dans une contrée sauvage, affronter des périls dont le moindre suffisait à faire dresser les cheveux.

Il semble donc qu’une faible femme était en droit de demander à Dieu un signe manifeste de sa volonté. Et ce signe que Marguerite n’osait désirer, il plut à Dieu de le lui donner ou, plutôt, il voulut que la Vierge lui apparût, la rassurât elle-même : « Va, lui dit la Reine de Ville-Marie, je ne t’abandonnerai point. »

Les cruelles appréhensions de Marguerite se dissipèrent à l’instant ; comme un torrent de lumière, une grande certitude inonda son âme, et une paix surnaturelle, une paix divine la pénétra. « Rien ne me semblait plus difficile », dit-elle dans les mémoires écrits à la fin de sa vie.

Cependant, comme elle était très sensée et très humble, elle n’osait trop croire à la réalité de l’apparition.


« Après cette apparition, dit-elle, comme je craignais les illusions, je pensai que si cela était de Dieu, je n’avais que faire de rien porter pour mon voyage. Je dis en moi-même : “ Si c’est la volonté de Dieu que j’aille à Ville-Marie, je n’ai besoin d’aucune chose. »


Il faut bien se souvenir qu’alors le Canada était sauvage, qu’on n’y trouvait rien des nécessités de la vie. Ceux qui venaient s’y établir avaient donc grand soin de se pourvoir de tout. Madame de la Peltrie avait frété un vaisseau de son bagage et de celui des religieuses Ursulines.

Mais au lieu de faire provision de hardes, de meubles, de comestibles, Marguerite se prépara au grand départ en distribuant aux pauvres ce qu’elle possédait. Elle ne garda même pas le peu d’argent qu’elle avait, et quitta Troyes (en février 1653) n’emportant ni blanc ni maille, mais seulement un petit paquet qu’elle pouvait porter sous son bras.

Marguerite Bourgeoys fit le voyage de Troyes à Paris dans la voiture publique, en compagnie de M. Cossard, son oncle, et de Madame de Chuly, sœur de Maisonneuve.

Celle-ci allait dire adieu à son frère. Comme tout le monde à Troyes, elle ignorait le dessein de Marguerite. Ce dessein était resté un profond secret.

Mais une fois en chemin, Marguerite Bourgeoys dit ouvertement qu’elle n’allait à Paris que pour prendre la route du Canada, où elle devait passer avec M. de Maisonneuve.

Chacun crut à une plaisanterie. Madame de Chuly et M. Cossard ne firent que rire du propos. Rendue à Paris, Marguerite pria son oncle de l’accompagner chez un notaire où elle avait, disait-elle, quelques affaires à régler. C’était un acte d’abandon de ses droits à la succession de son père et de sa mère, qu’elle voulait faire en faveur de son frère et de sa sœur.

Il fallut bien que M. Cossard se rendit à l’évidence. Plus affligé qu’on ne saurait dire, il supplia sa nièce de renoncer à son projet. Il lui représenta ce qu’elle devait à sa famille, l’extravagance et la témérité de ce voyage.

Voyant qu’il ne gagnait rien, il se hâta de faire savoir la nouvelle à Troyes.

Marguerite y était aimée et bientôt elle fut accablée de lettres, de supplications et de reproches. Parents et amis s’unirent pour l’arrêter. Madame de Chuly n’était pas moins ardente à la dissuader, à la retenir. Et comme on savait qu’elle avait été refusée au Carmel, on fit des démarches auprès du provincial des Carmes. Ces démarches eurent un plein succès : ce religieux écrivit à Marguerite qu’il la ferait recevoir dans le couvent de son ordre qu’elle choisirait.

Ainsi pressée et tiraillée, Marguerite ne savait plus quel parti prendre. Elle se rendit pourtant à Nantes, où l’on devait s’embarquer, et pendant le voyage qu’elle fit seule, l’héroïne eut à essuyer les humiliations les plus cruelles, les plus étranges affronts. Pour ajouter à tous ses sacrifices, Dieu permettait qu’on la prît pour une personne suspecte, et rien ne lui fut épargné de ce qui pouvait la dégoûter, la détourner du voyage.

Cependant Maisonneuve la rejoignit à Nantes. Il avait reçu une lettre anonyme, où l’on tâchait d’alarmer sa délicatesse, en lui représentant le tort qu’il allait faire à Mlle Bourgeoys. Il la lui montra et son angoisse s’en accrut.

Tout éplorée, n’en pouvant plus, elle se rend à une église où le Saint-Sacrement était exposé. Là, prosternée, elle proteste à Notre-Seigneur avec une grande abondance de larmes, que son unique désir est de connaître et d’accomplir sa volonté, fallût-il sacrifier mille fois sa vie. Elle se relève consolée, inondée d’une joie toute céleste. « En un instant, dit-elle dans ses mémoires, toutes mes peines furent changées ; je reçus là, une très forte impression et une très grande assurance qu’il fallait faire ce voyage, et je revins de l’église avec une entière certitude que Dieu voulait que j’allasse en Canada. »

Cette illustre bienfaitrice de notre pays partit sans autres ressources que sa confiance en Dieu. Elle n’emportait pas un denier pour le voyage. Les plus grands parmi les saints ne l’ont pas surpassée en détachement. Son abnégation n’était pas moins admirable et l’indélicatesse de ses compagnons de voyage la mit à une longue et cruelle épreuve.

Comme Marguerite ne buvait pas de vin, le propriétaire du navire, M. Lecocq — chez qui elle avait logé à Nantes — avait eu l’attention de faire porter sur le vaisseau quelques barriques d’eau douce pour son usage.

Certains, à bord, jugèrent bon de s’en emparer, et, durant toute la traversée, la Sœur Marguerite — comme on l’appelait, — se trouva réduite à l’eau répugnante et croupie que buvait l’équipage. Sa mortification s’en accommodant parfaitement, elle se garda bien de s’en plaindre.

Malgré les instances de Maisonneuve, jamais elle ne voulut prendre place à sa table. Il avait toujours grand soin de lui faire porter des aliments convenables, mais elle ne les acceptait que pour les distribuer et se contentait de la nourriture des matelots.

Peu après le départ, il lui arriva un accident dont sa délicatesse s’alarma fort. Avant de quitter Paris, Mme de Chuly avait fait, pour son frère, une ample provision de ce linge fin et de ces riches dentelles dont les hommes de condition usaient alors, et elle avait confié ses coûteuses futilités à Sœur Marguerite. Afin de tout remettre au chef en parfait ordre, celle-ci voulut en faire un paquet, mais un coup de roulis lança à la mer les précieux objets.

Connaissant peu Maisonneuve, elle crut qu’il serait très sensible à cette perte, irréparable en Canada. Mais il rit doucement de l’accident, et pour réconforter Marguerite qui pleurait presque, il l’assura que porter des babioles l’ennuyait, et que c’était une bonne chose que les dentelles fussent à l’eau.


La traversée fut longue, pleine de périls. Après avoir fait trois cent cinquante lieues sur mer, il fallut retourner en France, prendre un autre vaisseau, et peu après le départ, une épidémie éclata à bord.

Huit hommes en moururent, et cette fièvre contagieuse mit en pleine lumière la charité de Marguerite Bourgeoys : « Dans cette traversée, dit le premier historien de Montréal, elle n’eut pas de médiocres peines, y ayant eu quantité de malades, elle les servit en qualité d’infirmière et en prit un indicible soin. »


La volonté de cette femme étonnante triompha du mal de mer. Nuit et jour elle fut auprès des malades, leur rendant tous les services, les consolant, les instruisant, leur distribuant avec une céleste joie tout ce qu’elle recevait de la charité de Maisonneuve et du capitaine.

Cependant, au Canada, on avait appris que Maisonneuve était en route avec une recrue de cent huit hommes. Et comme on ignorait qu’il lui avait fallu relâcher, on s’inquiétait en voyant qu’il n’arrivait pas et chaque jour les craintes devenaient plus vives.

À Québec et à Ville-Marie, il y eut prières publiques, exposition solennelle du Saint-Sacrement.

Torturée par l’angoisse, Mlle Mance descendit à Québec pour avoir des nouvelles. La situation était terrible ; les bandes infernales, plus redoutables que jamais.

Au printemps, des hommes, envoyés à Montréal par le gouverneur-général Lauzon, n’osèrent pas s’approcher du fort. Convaincus qu’il n’y restait plus un Français, ils se tinrent au large, observant de loin ; puis ils descendirent annoncer que les Iroquois avaient pris Ville-Marie.

La sinistre nouvelle avait été vite démentie par ceux de Montréal qui avaient cru à une barque fantôme.

Mais six cents Iroquois venaient de bloquer Trois-Rivières. Les colons avaient repoussé ces démons incarnés, et cependant si un secours n’arrivait pas, si le vaisseau de Maisonneuve s’était perdu, c’en était fait de la Nouvelle-France. Chacun le comprenait.

Aussi à son arrivée, le 22 septembre, Maisonneuve fut salué comme un libérateur. La joie s’éleva jusqu’aux transports quand on vit débarquer la recrue. Il y eut à l’église de Québec solennel Te Deum, et cette universelle allégresse, à l’arrivée d’un renfort de cent hommes, prouve bien comme la colonie était faible, abandonnée.

Il n’y avait alors à la Haute-Ville, que cinq ou six maisons, et à la Basse-Ville que le magasin des PP. Jésuites et celui de Montréal. Tout était si pauvre que cela faisait pitié, dit Marguerite Bourgeoys.

Du premier coup d’œil, elle put mesurer l’étendue de son sacrifice, mais sa sérénité n’en fut pas troublée. Et à Québec elle ne tardait pas à nouer l’une de ces profondes amitiés qui sont une douceur et une bénédiction dans la vie.

À Jeanne Mance, l’ouvrière de la première heure, la glorieuse compagne de ses périls, accourue au rivage pour le recevoir, Maisonneuve s’était empressé d’annoncer l’arrivée de Marguerite Bourgeoys. « C’est une fille de sens et d’esprit, lui dit-il, qui nous sera d’un puissant secours à Montréal. Sa vertu est un trésor. »

Et comme une vraie sympathie équivaut à des années d’intimité, l’amitié la plus étroite unit bientôt les héroïnes que l’histoire appelle les deux anges de Ville-Marie.

Marguerite Bourgeoys s’était logée au magasin de Montréal où l’on avait transporté les malades qui n’étaient pas encore rétablis. Elle leur continua ses soins et tous furent bientôt sur pied.

Pendant, ce temps, Maisonneuve était aux prises avec Lauzon qui voulait retenir ses hommes à Québec et refusait de fournir des barques, encore qu’il y fût obligé.

Maisonneuve triompha de toutes les résistances, de toutes les ruses. La recrue s’embarqua bientôt pour Montréal et, afin qu’on ne retînt aucun de ses hommes, le fondateur de Montréal partit le dernier.

À Ville-Marie, avec une impatience ardente, on attendait le chef, absent depuis deux ans. Quand les barques parurent, la joie de la petite garnison devint exubérante, indescriptible. Celle des arrivants ne fut guère moindre. On était enfin au terme du voyage.

À perte de vue sur l’île royale, la forêt inviolée étalait son feuillage doré, rougissant. Et il nous semble que Marguerite Bourgeoys dut frémir d’une émotion sacrée lorsqu’en ce décor de sauvage solitude, au bord des eaux luisantes, sous le ciel radieux, elle aperçut le fort qui abritait le germe de Ville-Marie, la merveilleuse cité chrétienne rêvée.

Ce jour-là, au berceau tant de fois ensanglanté de Montréal, il y eut grande fête. L’arrivée de la recrue donna comme une illusion de sécurité. Les colons réfugiés au fort regagnèrent joyeusement leurs maisons abandonnées depuis des années, et tout le monde se mit à l’ouvrage avec un entrain admirable. On défricha des terres, on bâtit des maisons ; l’hôpital fut agrandi et fortifié.

La croix portée par Maisonneuve sur la montagne, après l’inondation de 1642, avait été enlevée par les Iroquois. On le constata avec regret et le fondateur de Montréal chargea Marguerite de la faire remplacer.

Elle ne craignit pas d’accompagner les ouvriers trois jours de suite. Qui nous dira ses pensées pendant qu’elle suivait leur travail, et quels profonds hommages elle rendit à la croix rédemptrice lorsqu’on l’éleva sur le Mont-Royal ? Qu’elle aurait aimé s’y rendre souvent en pèlerinage ! Mais le danger était trop grand.

C’était pour assurer l’instruction aux enfants de Montréal que Maisonneuve lui avait demandé de se sacrifier à son œuvre. En attendant qu’on pût ouvrir une école, il confia à Marguerite Bourgeoys la direction de sa maison et elle passa quatre ans au fort. D’après les historiens, elle fut comme une véritable mère pour les colons ; on la trouvait partout où il y avait quelque souffrance à soulager. Les soldats lui inspiraient une compassion particulière ; elle blanchissait leur linge, raccommodait leurs hardes. Durant un hiver très rude, quelques-uns étant venus se plaindre que le froid les empêchait de dormir, elle leur donna le lit qu’on l’avait forcée d’accepter et se réduisit à coucher sur le plancher.

Combien elle devait s’ingénier pour soulager un peu ceux qui passaient les nuits d’hiver, le long du fleuve, veillant en silence pour le salut de tous ! Comme son cœur si noble devait s’attendrir quand les braves qui étaient de garde, venaient à la chapelle du fort, faire leur prière à la Vierge, avant de prendre leur poste de périls !

On avait vite le crâne dégarni de sa peau, et à Ville-Marie, pour franchir le seuil de sa porte un homme prenait les armes. Marguerite Bourgeoys ne semble avoir jamais eu le moindre souci du danger, et partout où il y avait quelque bien à faire, on la voyait accourir.

Vénérée de tous, elle l’était particulièrement de Maisonneuve. Le héros lui ouvrait toute son âme et c’est elle qui l’engagea à faire le vœu de chasteté.

Aux heures d’abattement, ne devait-il pas chercher auprès d’elle la consolation, la confiance ? Que de fois, sans doute, il l’entretint de ses craintes, de ses espérances, des rêves de beauté et de gloire que son mâle esprit caressait pour sa ville. Le cher projet de bâtir une chapelle à la Vierge dut être discuté bien souvent, au foyer du fort, durant les longues soirées. On ne saurait dire avec quel zèle Marguerite Bourgeoys poursuivit ce dessein, ni ses patientes, ses saintes industries.

Si Dieu glorifiait toujours devant les hommes l’ardente bonne volonté, comme il l’a fait une fois d’après une gracieuse tradition, au frontispice de la chapelle de Notre-Dame de Bonsecours, un ange aurait écrit : « Marguerite m’a bâtie. »

Jeanne Loysel, la première enfant qui vécut à Montréal, lui fut confiée à l’âge de quatre ans. Jean Desroches vint ensuite, et le 30 avril 1657, peu après l’arrivée des Sulpiciens qui amenèrent quelques familles, la Sœur Marguerite ouvrit une école. Mais combien rudes et humbles furent les commencements de son œuvre !

« Quatre ans après mon arrivée, écrit la Sœur Bourgeovs, M. de Maisonneuve voulut me donner une étable de pierre pour en faire une maison et y loger celles qui feraient l’école. Cette étable avait servi de colombier et de logis pour les bêtes à cornes. Il y avait un grenier au-dessus, où il fallait monter par une échelle, par dehors, pour y coucher. Je la fis nettoyer, j’y fis faire une cheminée et tout ce qui était nécessaire pour loger les enfants. J’y entrai le jour de sainte Catherine, 30 avril 1657. Ma Sœur Marguerite Picard, qui a été ensuite Madame la Montagne, demeurait avec moi. »


Par l’acte de donation, on voit que le bâtiment avait trente-six pieds de long et dix-huit de large. Maisonneuve, d’un si grand cœur, n’avait pu donner un logement plus convenable, et dans cette maison, qui rappelait tant l’étable de Bethléem, Marguerite Bourgeoys se mit de tout cœur à son œuvre d’éducatrice. On lui confia d’abord tous les enfants. [3]

Elle les réunissait dès l’âge le plus tendre. Ces héroïques nichées de Ville-Marie passèrent toutes par ses mains si saintes, si maternelles.

Pour avoir des auxiliaires, Marguerite Bourgeoys se rendit en France.

Elle n’avait à promettre que pauvreté, labeurs, périls de toutes sortes, mais il y a toujours par le monde des êtres capables de tous les sacrifices. Marguerite Bourgeoys savait faire vibrer les fibres généreuses du cœur, et, à Troyes même, elle trouva des compagnes d’héroïsme.


« J’ai admiré, dit-elle dans ses mémoires, comme M. Chatel, qui était notaire apostolique, m’a confié sa fille qu’il aimait beaucoup. M’ayant demandé comment nous vivrions à Ville-Marie, je lui montrai le contrat qui me mettait en possession de l’étable qui avait servi de colombier et de logis pour les bêtes à cornes ; et ne voyant rien pour subsister, il me dit : Eh bien ! voilà pour loger, mais pour le reste que ferez-vous ? De quoi vivrez-vous ? Je lui dis que nous travaillerions pour gagner notre vie, et que je leur promettais à toutes du pain et du potage ; ce qui lui tira les larmes des yeux et le fit pleurer. Il aimait beaucoup sa fille, mais ne voulut pas s’opposer aux desseins de Dieu sur elle. Il prend conseil de l’évêque de Troyes, M. Malier du Moussay, car il était bon serviteur de Dieu ; et, sur la réponse affirmative du prélat, il accède aux désirs de sa fille. On passa en son étude le contrat d’engagement, ainsi que celui de ma Sœur Crolo, qui avait eu le désir de venir avec moi, dès mon premier voyage. Par ce contrat, elles s’engagèrent pour demeurer ensemble et faire l’école à Ville-Marie. »

Ces jeunes filles et deux autres qui se dévouèrent aussi à l’instruction des enfants de la colonie, ne songeaient pas à former une communauté. Mais Dieu les avaient choisies ; l’œuvre de Marguerite Bourgeoys devait se perpétuer chez nous, et dès 1658, dans ce poste de Montréal, toujours en péril, l’étonnante femme fonda la Congrégation de Notre-Dame sous la sauvegarde de la Reine du Ciel.


Un des associés de la Compagnie de Montréal, touché du zèle de la Sœur Bourgeoys, lui offrit un fonds considérable pour assurer un revenu à la congrégation naissante. Mais la magnanime fondatrice refusa absolument de l’accepter afin de ne fonder son œuvre que sur Dieu, et de pratiquer aussi parfaitement que possible la pauvreté qu’elle avait vouée.

Elle savait par expérience, quelles privations, quelles souffrances l’extrême pauvreté entraîne. Mais l’esprit de Jésus-Christ la possédait parfaitement et la souffrance faisait sa vie et ses délices.

Cependant cette passionnée de la croix n’avait rien d’austère dans son extérieur. Au contraire, tout en elle conviait au divin Maître, et nulle part l’héroïque créature ne semblait plus à sa place qu’au milieu des sourires et des clartés radieuses de l’enfance.

L’étable ne tarda pas à être insuffisante : il fallut construire une maison, et les Sœurs eurent bientôt des missions à Montréal et ailleurs.

L’instruction était absolument gratuite, ce qui obligeait les Sœurs à subsister du travail de leurs mains. Il est impossible de se faire une idée de ce que ces généreuses femmes eurent à dévorer de privations et de fatigues. « Elles travaillaient jour et nuit », dit l’annaliste de l’Hôtel-Dieu.

Comme le remarque M. de Ransonet, la Sœur Bourgeoys n’attendait pas que les paroisses qui s’ouvraient fussent en état d’assurer à ses filles la subsistance. Il lui suffisait qu’il y eût du bien à faire.


« On nous demande, a écrit la Sœur Bourgeoys, pourquoi nous faisons des missions qui nous mettent en hasard de beaucoup souffrir, et même d’être prises, tuées, brûlées par les sauvages.

« Nous répondons que les apôtres sont allés dans tous les quartiers du monde pour prêcher Jésus-Christ, et qu’à leur exemple, nous sommes pressées d’aller le faire connaître dans tous les lieux de ce pays où nous sommes envoyées. Si les apôtres ont donné leurs travaux, leur vie et tout ce qu’ils pouvaient prétendre en ce monde pour faire connaître Dieu, pourquoi les filles de la Congrégation ne sacrifieraient-elles pas leur santé, leur satisfaction, leur repos et leur vie pour l’instruction des filles à la vie chrétienne et, aux bonnes mœurs. Notre-Seigneur demanda à ses apôtres s’ils boiraient son calice et on demande aux filles de cette communauté si elles peuvent embrasser la pauvreté et le mépris. Pour pouvoir instruire gratis, elles se contentent de peu, se privent de tout et vivent partout pauvrement. Et, comme les apôtres, elles travaillent même la nuit pour gagner leur vie et n’être à charge à personne. Aussi cette communauté doit être une image du collège des apôtres, mais je compare le collège apostolique à une étoile au firmament et la congrégation à un brin de neige. »

« Pensez, mes chères sœurs, disait l’admirable fondatrice à ses filles qu’elle envoyait en mission, pensez que vous allez recueillir les gouttes du sang de Jésus-Christ qui se perdent. Oh ! qu’une Sœur qu’on envoie en mission sera contente si elle pense qu’elle y va par l’ordre de Dieu et en sa compagnie ; si elle pense que dans cet emploi elle peut et elle doit témoigner sa reconnaissance à Celui de qui elle a tout reçu ! Oh ! qu’elle ne trouvera rien de pénible ni rien de fâcheux. Elle voudra au contraire manquer de toutes choses, être méprisée de tout le monde, souffrir toutes sortes de tourments et mourir même dans l’infamie. »

La Sœur Bourgeoys et ses premières compagnes faisaient ordinairement à pied leurs voyages. Dénuées de tout, elles s’en allaient instruire gratuitement les enfants dans les paroisses qui s’ouvraient. Elles y vivaient de la vie des plus pauvres et, ajoute la sainte fondatrice : Tout cela réussissait !

Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité, les Sœurs l’éprouvaient et M. Dollier de Casson écrivait : « Ce que j’admire le plus, c’est que ces filles, étant sans bien et voulant instruire gratuitement les enfants, aient néanmoins acquis, par la bénédiction que Dieu verse sur le travail de leurs mains, et sans avoir été à charge à personne, plusieurs maisons et plusieurs terres dans l’île de Montréal. »

À cette œuvre de l’éducation, que les intentions les plus sincères accomplissent souvent si imparfaitement, les Sœurs de la Congrégation excellaient. Là-dessus, intendants, magistrats, gouverneurs, prêtres, évêques, historiens, voyageurs sont unanimes.


« …Marguerite Bourgeoys, dit Charlevoix[4], a rendu son nom cher et respectable à toute la colonie par ses éminentes vertus et par l’Institut des filles de la Congrégation dont l’utilité augmente tous les jours avec le nombre de celles qui l’ont embrassé.

« Sans autre ressource que son courage et sa confiance en Dieu, elle entreprit de procurer à toutes les jeunes personnes, quelque pauvres et quelque abandonnées qu’elles fussent, une éducation que n’ont point, dans les royaumes les plus policés, beaucoup de filles, même de condition. Elle y a réussi au point qu’on voit toujours avec un nouvel étonnement des femmes, jusque dans le sein de l’indigence et de la misère, parfaitement instruites de leur religion, qui n’ignorent rien de ce qu’elles doivent savoir pour s’occuper utilement dans leurs familles, et qui, par leurs manières, leur façon de s’exprimer et leur politesse ne le cèdent point à celles qui, parmi nous, ont été élevées avec le plus de soin. C’est la justice que rendent aux filles de la Congrégation tous ceux qui ont fait quelque séjour au Canada. »

Aussi, dès 1667, les habitants de Ville-Marie tinrent une assemblée générale et adressèrent au roi une requête demandant que la Congrégation de Notre-Dame fût autorisée par des lettres patentes.

La Sœur Bourgeoys ne voulait d’autre protection que celle de Dieu ; elle dut pourtant céder aux désirs de tous et passa en France. Elle s’embarqua n’ayant pas même dix sous, mais comme on l’a dit, sa vie est un admirable plaidoyer en faveur de la Providence.

À la demande de Colbert, Louis XIV accorda des lettres patentes les plus élogieuses et le grand ministre les fît enregistrer au Parlement de Paris, afin qu’elles ne rencontrassent aucun obstacle au Conseil souverain de Québec.

Cependant plus de vingt ans devaient s’écouler avant que l’autorité épiscopale approuvât l’institut de la Sœur Bourgeoys.

Quel est le fondateur qui n’a pas souffert de ses amis, de ses frères et de ses pères dans la foi ? « Pour montrer que le dessein de ce nouvel institut était venu d’En-Haut, dit M. Faillon, Dieu permit que l’autorité épiscopale, quoique dirigée par les motifs les plus purs, s’y montrât d’abord peu favorable. Jusqu’alors, on avait vu les vierges consacrées à Dieu, suivre quelqu’une des règles approuvées par l’Église, et demeurer renfermées dans la clôture de leurs couvents. »

Le genre de vie des filles de la Congrégation était jugé trop extraordinaire, on ne croyait pas qu’il fût possible de le continuer.

La Sœur Bourgeoys n’en continuait pas moins sa mission chez nous. Dès les premières années, elle avait ouvert un pensionnat pour les élèves aisées ; elle établit à la Montagne une école pour les petites sauvagesses ; à Montréal et à Québec on avait l’ouvroir de la Providence où vingt grandes filles pauvres apprenaient à travailler.

Pour la Sœur Bourgeoys vivre c’était agir. Elle était l’un de ces êtres de grâce, de courage et d’abnégation que rien ne lasse, à qui les fardeaux les plus lourds semblent donner des ailes.

On ne saurait trop louer sa délicate charité envers les jeunes filles qui venaient de France pour s’établir dans la colonie et qu’on appelait filles du roi. À chacun de ses voyages, on lui en confia un bon nombre. Durant la traversée, elle voyait à tous leurs besoins avec une sollicitude infatigable ; à Montréal, elle les logeait, les nourrissait, les instruisait, les préparait à la rude vie qui les attendait. Elle avait accommodé une maison pour les recevoir et y restait avec elles jusqu’à leur mariage. Celles qui arrivaient, elle allait les quérir au bord de l’eau et l’on s’imagine facilement comme son accueil maternel devait réconforter ces jeunes filles si esseulées.

On dit que toutes lui gardèrent une véritable affection. Elle les suivait dans leurs pauvres ménages, elle les formait à ces humbles et fortes vertus qu’on appelle primitives parce qu’on les trouve surtout aux débuts de la vie des peuples.

Nos ancêtres avaient besoin d’un grand excédent d’énergie physique et morale, il leur fallait aller à la vie, comme on va au feu. Et à ces pauvres et rudes foyers de Ville-Marie, toujours menacés, que de fois la Sœur dut porter la confiance en Dieu, la sérénité.

Elle ressentait, au plus vif du cœur, les maux de chacun. Les massacres, les enlèvements, tous ces cruels événements de la guerre de surprises faite aux colons la laissaient comme blessée et ensanglantée.

Les odieux procédés, dont on usa à Québec envers Maisonneuve, lui furent aussi bien sensibles. C’est à elle surtout que le fondateur de Montréal — digne de l’apothéose — s’ouvrait des avanies qu’il avait à subir, et bien amère fut sa douleur, quand elle le vit partir, pour ne revenir jamais.

Une épreuve terrible allait aussi l’atteindre dans son œuvre.

Un furieux incendie réduisit en cendres tout ce que la Congrégation possédait à Montréal. Deux religieuses périrent même dans les flammes et l’une de ces infortunées était la propre nièce de la Sœur Bourgeoys.

Mgr de Laval, jugeant que la Congrégation ne pourrait jamais se relever de cette catastrophe, proposa à la Sœur Bourgeoys, de l’agréger aux Ursulines de Québec. Sa soumission envers ses supérieurs était sans bornes. Cependant elle crut devoir représenter au prélat que le bien qu’elle voulait faire avec ses filles était incompatible avec la règle d’une communauté cloîtrée, que ce serait aller contre les vues qu’elle croyait avoir reçues de Dieu, qu’elle ne voulait d’autres chaînes que celle du pur amour. Elle ajouta qu’elle comptait sur la protection de la Vierge, et Mgr de Laval ne crut pas devoir insister. Il la laissa libre d’agir comme elle jugerait bon, et l’héroïque femme commença à bâtir n’ayant que quarante sous.

Sa confiance obtint des prodiges et le miraculeux rétablissement de la Congrégation augmenta la vénération que la Sœur Bourgeoys inspirait.

Les écrits du temps en fournissent de nombreuses preuves. Après avoir rappelé ce que cette fille de grâce avait fait pour le pays, l’annaliste de l’Hôtel-Dieu ajoute : « Les affaires spirituelles et temporelles réussissent toujours entre ses mains, parce que c’est l’amour de Notre-Seigneur qui la fait agir et lui donne l’intelligence. Elle vit encore aujourd’hui en odeur de sainteté, si humble, si rabaissée, qu’elle inspire l’amour de l’humilité, rien qu’à la voir. »

« Nous l’avons connue, dit Leclercq [5], pleine de l’esprit de Dieu, de sagesse et d’expérience, d’une constance invincible à tous les obstacles qu’elle a trouvés à son dessein. »

« Je ne crois pas, écrivait le Supérieur des Jésuites de Québec, avoir jamais connu de fille aussi vertueuse que la Sœur Bourgeoys, tant j’ai remarqué en elle de grandeur d’âme, de foi, de confiance en Dieu, de zèle, d’humilité, de mortification. »

Jamais on n’a tenu la nature plus sous ses pieds. L’amour l’avait jetée sur la croix et la consuma sur la croix. La souffrance faisait sa gloire et ses délices.

Que dire de cette ferveur d’esprit, de cette prière intense qui ranimait son corps épuisé et lui tenait lieu de repos : « Ô gémissements ! ô cris de la nuit, pénétrant les nues, perçant jusqu’à Dieu ! ô fontaines de larmes, source de joie[6] ! »

Sans cesse elle intercédait pour cette nouvelle église, et le curé de Ville-Marie, M. Souart, voyait dans sa prière un rempart puissant, invincible.

Cette admirable vertu du courage — qui en suppose tant d’autres — ne s’affaiblit jamais chez cette femme auguste, et à l’âge de soixante-neuf ans, elle en donna une preuve qui mérite d’être signalée.

Mgr de Saint-Vallier songeait alors à fonder l’Hôpital-Général. Au mois de mars 1689, il écrivit à la Sœur Bourgeoys pour l’engager à se rendre à Québec, afin d’en conférer avec elle.

Il n’y avait pas longtemps que l’effroyable massacre de Lachine avait jeté l’épouvante et la consternation dans la colonie. Cependant la Sœur Bourgeoys n’attendit pas la navigation ; elle n’hésita pas à se mettre en route, et fit à pied le voyage de Montréal à Québec, endurant des fatigues inconcevables, souvent obligée de se traîner à genoux sur la glace.

L’évêque voulait lui confier l’établissement de l’Hôpital.

Malgré ses répugnances, elle entra aveuglément dans ses vues et se livra à des travaux durs et humiliants, portant sur ses épaules, de la basse-ville à la haute, les meubles et les ustensiles nécessaires au nouvel hôpital, et après avoir employé à ce pénible travail, les quatre premiers jours de la semaine sainte, elle passa la nuit du jeudi au vendredi, à genoux, immobile devant le Saint-Sacrement [7].

Envers les abandonnés recueillis par la compassion de l’évêque de Québec, elle exerça la charité dans la souveraine perfection. Trois ans plus tard, Mgr de Saint-Vallier déchargea les Sœurs de la Congrégation du soin de l’hôpital. Elles purent toutes rentrer dans les fonctions de leur institut et par l’éducation des jeunes filles travaillèrent à la formation si laborieuse de notre nationalité. « Vous ne sauriez croire, écrivait, l’intendant de Meulles à Colbert, combien les filles de la Congrégation font de bien au Canada. Elles instruisent toutes les jeunes filles dans la dernière perfection. Si on en pouvait disperser en beaucoup d’habitations, elles feraient un bien infini. Cette sorte de vie est tout à fait à estimer. »

Mgr de Saint-Vallier, faiblement porté vers la Congrégation, dit l’abbé Faillon, a pourtant écrit :

« Je n’exagère point en vous assurant que cet établissement a été fait comme par miracle par une pauvre fille. »


L’héroïque vie de la fondatrice et de ses premières compagnes ne pouvait pas être la vie commune, et quand la Congrégation se fut multipliée, bien des adoucissements furent jugés nécessaires. La Sœur Bourgeoys n’en voulut jamais pour elle, mais elle accepta pour ses filles, les mitigations imposées par les supérieurs. Son esprit de renoncement lui faisait pourtant regretter les changements apportés à la règle primitive, et quand elle donnait l’habit à une postulante, la vénérable fondatrice lui répétait plusieurs fois : « Ma chère sœur, soyez toujours petite, humble et pauvre. »

Elle vit la paix de sa communauté profondément troublée. Durant plus de quatre ans, d’étranges peines intérieures mirent sa foi et sa confiance en Dieu à une redoutable épreuve. C’était le sceau de la croix sur sa vie et sur son œuvre admirable [8].

L’Institut de la Congrégation fut approuvé en 1696. Quand la Sœur Bourgeoys eut enfin obtenu de se démettre de la charge de supérieure, elle dit à ses filles, avec l’incompréhensible humilité des saints : « Maintenant, il n’est plus question de parler de moi que comme d’une misérable qui, pour n’avoir pas été fidèle dans l’emploi qui m’avait été si amoureusement confié, mérite de très grands châtiments, qui s’augmenteront encore par la peine que mon relâchement vous a fait ressentir. C’est pourquoi je vous demande le secours de vos prières. »

Délivrée des terribles peines d’esprit qui l’avaient torturée si longtemps, elle acheva sa vie dans l’action de grâces. Dieu semblait se plaire à exaucer même ses désirs.

Malgré son âge et ses austérités, sa santé était parfaite, mais le 1er janvier 1700, apprenant que l’une de ses religieuses était à l’extrémité, elle se plaignit à Dieu : « Oh ! Seigneur, dit-elle, que ne me prenez-vous, moi, inutile à tout, au lieu de cette chère Sœur qui peut rendre de si grands services ! »

Contre toute espérance, la mourante se ranima, elle revint promptement à la santé. La sainte fondatrice, saisie des plus cruelles douleurs, comprit que sa prière était exaucée et malgré ses extrêmes souffrances, qui lui arrachaient parfois des cris, une immense joie inonda son cœur. Le passage terrible n’eut rien d’amer pour cette âme déjà céleste.

Comme François d’Assise, Marguerite Bourgeoys pouvait dire : « J’ai servi mon Dieu avec courage » et comme lui aussi elle chantait souvent et invitait celles qui l’entouraient à chanter. Elle mourut le 12 janvier 1700, et comme elle expirait, son visage extraordinairement altéré s’illumina d’une splendeur radieuse.

La vénération publique se manifesta de la manière la plus touchante autour de cette dépouille sacrée. Après les funérailles, un ecclésiastique distingué écrivit en France : « Le concours du peuple a été extraordinaire. Si les saints se canonisaient comme autrefois, on dirait demain la messe de sainte Marguerite du Canada. »

Deux siècles se sont écoulés et l’heure de la glorification semble proche. Dans l’Amérique du Nord, surtout au Canada, il y a eu d’illustres serviteurs de Dieu, mais pas un seul n’a encore été mis sur les autels. Il est probable que Marguerite Bourgeoys sera la première offerte à la vénération de l’univers.



  1. M. Olier.
  2. M. Faillon.
  3. M. Souart, curé de Ville-Marie, n’ouvrit une école pour les garçons que plus tard.
  4. Histoire de la Nouvelle-France, 1721.
  5. Premier établissement de la foi.
  6. Bossuet.
  7. M. Faillon.
  8. La Congrégation de Notre-Dame compte aujourd’hui dans notre pays cent trente établissements et plus de trente mille élèves. Mgr Bourget, de sainte mémoire, disait dans un mandement aux Sœurs de la Congrégation : « L’œuvre sublime que vous a confiée la divine Providence et que vous remplissez avec tant de zèle, nous est tellement chère, que nous ne cessons de bénir le Seigneur de ce qu’il lui a plu de choisir cette ville pour en être le berceau. La régularité qui, grâce à Dieu, a toujours régné dans votre communauté prouve que vous n’avez pas été infidèles à la vocation de Dieu qui vous a établies à Ville-Marie pour honorer son auguste Mère, et imiter ses vertus. Les succès toujours croissants qu’obtiennent vos travaux montrent aussi que le Seigneur est avec vous. Aussi faites-vous notre gloire ! »