Sir Robert Peel/02

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SIR ROBERT PEEL

DEUXIÈME PARTIE.


VII.

Sir Robert Peel arrivait au pouvoir sous les auspices les plus brillans et pourtant précaires, avec des forces éclatantes, mais aussi avec des faiblesses cachées [1]. Son triomphe était aussi légitime que complet : le cabinet whig n’avait succombé à aucun accident, à aucune manœuvre ; il s’était usé lentement, au grand jour de débats solennels, et retiré devant le vote positif et réfléchi du parlement. Le cabinet que Peel venait de former comptait dans son sein les hommes les plus illustres par la gloire, par le rang, par la capacité, par la considération : dans la chambre des pairs, le duc de Wellington, sans fonction spéciale ; lord Lyndhurst, aussi habile dans la discussion poétique que dans l’administration de la justice ; lord Aberdeen, d’un esprit aussi conciliant qu’élevé, prudent, patient, équitable, et mieux instruit que personne des intérêts et des traditions diplomatiques de l’Europe ; lord Ellenborough, le plus brillant des orateurs tories ; — dans la chambre des communes, lord Stanley, que le noble chef retiré des whigs, lord Grey, regardait, me dit-il en 1840, comme l’héritier le plus direct de la grande école oratoire de Pitt et de Fox ; sir James Graham, administrateur éminent, raisonneur fécond et animé, plein de ressources dans les débats ; — autour d’eux, un groupe d’hommes jeunes encore et déjà très distingués, laborieux, éclairés, convaincus, dévoués : M. Gladstone, lord Lincoln, M. Sidney Herbert, sir William Follett ; — derrière cet état-major politique, une majorité nombreuse, formée par dix ans de lutte, contente et fière de son récent triomphe ; et à la tête de ce puissant parti et de ce grand cabinet, sir Robert Peel, chef incontesté, éprouvé, accepté de tous, entouré de la considération publique, investi de l’autorité du caractère, du talent, de l’expérience, de la victoire. Jamais peut-être premier ministre n’avait réuni dès son avènement autant d’élémens et de gages d’un gouvernement sûr et fort.

Mais il était appelé à la plus difficile des œuvres, à une œuvre essentiellement incohérente et contradictoire. Il fallait qu’il fût à la fois conservateur et réformateur, et qu’il fît marcher avec lui, dans cette double voie, une majorité incohérente elle-même, et dans laquelle dominaient, au fond, des intérêts, des préjugés, des passions immobiles et intraitables. L’unité manquait à sa politique et l’union à son armée. Sa situation et sa mission étaient également complexes et embarrassées ; c’était un bourgeois chargé de soumettre à de dures réformes une puissante et fière aristocratie, un libéral sensé et modéré, mais vraiment libéral, traînant à sa suite les vieux tories et les ultrà-protestans. Et ce bourgeois, devenu si grand, était un homme d’un naturel concentré et peu sympathique, de manières froides et gauches, habile à diriger et à dominer une assemblée, mais peu propre à agir sur les hommes par l’attrait de l’intimité, de la conversation, des communications expansives et libres, plus tacticien que missionnaire, plus puissant par les argumens que sur les âmes, plus redoutable pour ses adversaires qu’aimable pour ses partisans.

Mieux que lui-même peut-être, ses adversaires se rendaient compte, avec la sagacité de l’esprit de parti, des difficultés qui l’attendaient, et ils n’avaient garde de les lui aplanir. Ministres encore à l’ouverture du parlement, et appelés à rédiger, comme leur testa ment, le discours de la couronne, les whigs eurent grand soin d’y bien définir la double tâche qu’ils n’avaient pu accomplir eux-mêmes, mais qu’ils imposaient à leur successeur. Ils dirent aux chambres : « Les dépenses extraordinaires qu’ont entraînées les événemens du Canada, de la Chine et de la Méditerranée, et la nécessité de tenir sur pied des forces suffisantes pour protéger nos vastes possessions, nous obligent à chercher les moyens d’accroître le revenu public. Sa majesté désire ardemment que ce but soit atteint de la façon la moins onéreuse pour son peuple, et, après mûre délibération, il lui a paru que votre attention devait se porter sur la révision des droits qui frappent les produits étrangers. Vous aurez à examiner, d’une part, si quelques-uns de ces droits ne sont pas à la fois improductifs pour le trésor public et vexatoires pour le commerce ; d’autre part, si le principe de la protection n’a pas reçu une extension également nuisible au revenu de l’état et aux intérêts du peuple. Sa majesté désire aussi que vous preniez en considération les lois qui règlent le commerce des grains. Vous aurez à voir si ces lois n’aggravent pas les fluctuations naturelles des moyens de subsistance, si elles n’entravent pas le commerce, ne dérangent pas le cours de la circulation monétaire, ne diminuent pas le bien-être et n’accroissent pas les privations du grand corps de la nation. »

Prenant ainsi, en se retirant, tous leurs avantages, les whigs chargeaient sir Robert Peel de réparer leurs fautes et d’acquitter leurs promesses. Il était condamné à relever le pouvoir et à réformer les lois, à combler le déficit et à soulager le peuple.


VIII

Avant de se mettre en marche vers ce double but, il employa cinq mois à étudier les faits et à préparer ses mesures. Impatiens de reprendre le rôle toujours facile de l’opposition, les whigs se plaignaient de ses lenteurs ; Peel leur répondait avec une poignante ironie : « Si je suis coupable de n’avoir encore rien proposé sur la législation des grains un mois après mon entrée au pouvoir, que faut-il penser d’un ministère qui, pendant cinq ans, jusqu’en mai 1841, a gouverné sans exprimer à ce sujet une opinion arrêtée et unanime ? Si vous êtes à ce point convaincus que les lois sur les grains infligent au pays des maux effroyables, qu’elles sont la cause de la détresse commerciale et des souffrances qui pèsent, dans quelques districts, sur les classes ouvrières, pourquoi avez-vous laissé s’écouler cinq ans sans proposer un remède à ces maux ? Pourquoi avez-vous fait, entre vous, de cette question une question libre ?… J’en conviens : après avoir été dix ans en dehors du pouvoir, je crois raisonnable de ne pas changer en quelques semaines cette législation, d’examiner tous les renseignemens recueillis avant moi, de me rendre compte de tous les faits, de tous les avis… Que ne mettez-vous la chambre en demeure de s’expliquer sur la confiance que je lui demande ? Elle a été élue d’après votre conseil et sous vos auspices ; consultez-là sur ce qu’elle pense de la conduite que je tiens. » Les whigs n’avaient garde de soumettre à la chambre une telle question ; ils savaient trop quelle serait sa réponse. Le parlement fut prorogé sans que sir Robert eût exposé ses plans. La session se rouvrit, le 3 février 1842, avec un mouvement et un éclat inaccoutumés. La reine venait d’accoucher du prince de Galles ; un vif sentiment monarchique animait le pays et les chambres ; elles votèrent au prince Albert, comme à la reine ellemême, des adresses de félicitation affectueuse. Le roi de Prusse, le premier des souverains protestans du continent, l’ancien et naturel allié de l’Angleterre, était venu à Londres comme parrain du jeune prince. Il assistait à la séance royale. Quoique fortuits et passagers, les incidens heureux, les élans de joie publique profitent au pouvoir qui les voit naître. Après un débat de pure forme, les adresses en réponse au discours du trône furent votées, dans l’une et l’autre chambre, sans aucun dissentiment. Elles annonçaient que des mesures seraient incessamment proposées pour le l’établissement de l’équilibre entre les dépenses et les revenus de l’état, pour la révision du tarif des douanes, des lois sur les grains, sur les banqueroutes, sur l’enregistrement des listes d’électeurs, sur la juridiction des cours ecclésiastiques, et pour apporter à la détresse de certains districts manufacturiers tout le soulagement qu’on pouvait attendre de la législation. Toute hésitation et toute lenteur cessèrent en effet dans la marche du cabinet ; il mit immédiatement les chambres à l’œuvre, et pendant plus de six mois, du 3 février au 12 août 1842, sir Robert Peel fut constamment sur la brèche, soit pour exposer et discuter ses plans sur les grandes questions à l’ordre du jour, soit pour faire face à toutes les attaques de l’opposition et à tous les incidens du gouvernement.

Le moyen qu’il adopta pour remettre l’équilibre dans les finances de l’état, l’établissement d’une taxe (income-tax) sur tous les revenus fonciers, mobiliers ou professionnels, au-dessus de 150 liv. sterl. (3,750 fr.), rencontra une forte opposition, et n’a pas cessé d’être, surtout en France, parmi les économistes et les financiers, l’objet de critiques aussi vives que les inquiétudes qui les inspirent. Dans un temps aussi enclin que le nôtre aux passions démocratiques, je devrais plutôt dire aussi craintif devant leurs prétentions ou leurs attaques, un impôt qui ne frappe que les classes riches, et n’excite ainsi point d’effervescence populaire, est trop tentant pour qu’on n’en redoute pas l’abus. L’assiette de la taxe sur les revenus est de plus évidemment sujette à une incertitude, à une inquisition, à un arbitraire, à des fraudes qui la rendent particulièrement suspecte et désagréable. Ces objections sont moins fortes en Angleterre qu’elles ne seraient ailleurs. Il y a là, dans toutes les carrières où s’exerce l’activité humaine, beaucoup plus de grandes fortunes faciles à connaître et à atteindre. Les garanties de légalité, de liberté, de publicité, je dirai même de moralité dans les rapports des citoyens avec l’état, y sont plus sûres et plus efficaces. D’ailleurs la taxe sur les revenus n’y était pas nouvelle ; M. Pitt l’avait proposée et fait voter en 1798 au taux de 10 pour 100 ; sir Robert Peel ne demandait que 3 pour 100. Il tint absolument à sa demande ; c’était à ses yeux une question d’honneur national aussi bien que de prudence administrative. « J’ai acquitté mon devoir comme ministre de sa majesté, dit-il en terminant l’exposé de son plan ; j’ai proposé, avec tout le poids du gouvernement, ce que je crois nécessaire pour le bien public. Je vous laisse maintenant à accomplir le devoir qui vous est propre, le devoir d’examiner mûrement et d’accepter ou de rejeter définitivement les mesures que je vous propose. Nous vivons dans une ère solennelle pour les sociétés humaines. C’est la pente naturelle des hommes d’exagérer la grandeur des crises qui les frappent et des événemens auxquels ils assistent. Pourtant on ne saurait nier, je crois, que l’époque où là la Providence nous a placés, nous et nos pères, l’époque qui s’est écoulée depuis la première explosion de la première révolution française, ne soit l’une des périodes les plus mémorables de l’histoire du monde. La conduite que l’Angleterre a tenue durant ce temps attirera les regards, et, j’en ai la confiance, l’admiration de la postérité. Cette période se divise en deux parts presque égales : vingt-cinq ans d’une lutte continue, la plus redoutable où se soient jamais engagées les forces d’un peuple, et vingt-cinq ans d’une profonde paix européenne, rare fortune dont la plupart d’entre nous ont joui, et que nous avons due aux sacrifices accomplis pendant les années de guerre. Un temps viendra où d’innombrables millions d’hommes nés de notre sang, mis par notre vaste colonisation en possession d’une grande partie de notre globe, vivant sous des institutions issues des nôtres, parlant notre langue, un temps viendra, dis-je, où ces in nombrables millions d’hommes se rappelleront avec orgueil les exemples de courage et de constance qu’ont donnés nos pères pendant la terrible époque de la guerre… On comparera leur conduite avec celle que nous aurons tenue nous-mêmes pendant les années de la paix. Je m’adresse aujourd’hui à vous, au sein de cette paix qui dure de puis vingt-cinq ans ; je vous expose les difficultés et les charges financières qui pèsent sur vous. J’ai l’espérance, la ferme confiance que, fidèles à l’exemple de vos pères, vous regarderez ces difficultés en face, et que vous ne refuserez pas de faire des sacrifices pareils à ceux qu’ils ont faits pour maintenir le crédit public. Pensez-y bien ; ceci n’est pas une difficulté accidentelle : il y a dans les hautes classes de la société de grands progrès de jouissance et de bien-être, de prospérité et de richesse ; au milieu de ces progrès existe un mal grave, un désordre dans les finances de l’état qui a été croissant depuis sept ans, et en face duquel vous vous trouvez aujourd’hui. Si vous avez, comme je crois que vous l’avez, le courage et la constance de ceux qui vous ont été donnés en exemple, vous ne consentirez pas à rester les bras croisés, regardant ce mal s’accroître tous les ans. Vous n’adopterez pas le misérable expédient d’aggraver pendant la paix, au milieu de ces progrès de prospérité et de richesse, le fardeau qu’aura à supporter la postérité… Votre conduite serait en trop grand contraste avec celle de vos pères, pressés par des embarras bien plus pesans que les vôtres. En présence d’une sédition dans leurs flottes, d’une rébellion en Irlande, de cruels désastres au loin, avec des fonds publics au-dessous de 52, vos pères, avec un redoublement de vigueur et aux applaudissemens du pays, se sont soumis à une taxe sur le revenu de 10 pour 100. Vous ne vous exposerez pas à une si injurieuse comparaison… Au moment où je vous remets la responsabilité, vous vous montrerez dignes de votre mission, dignes de représenter un grand peuple… L’empire de l’opinion prévaut de plus en plus sur l’empire de la force physique ; la bonne foi, le bon renom sont de plus en plus pour tous les peuples, surtout pour le peuple anglais, le plus sûr moyen de maintenir sa grandeur. Vous ne manquerez pas au devoir que vous ont légué vos pères ; vous ne ternirez pas un nom qui est votre plus glorieux héritage. »

Les chambres pensèrent et sentirent comme le ministre qui les honorait en s’y confiant ; le grand parti qui marchait sous sa conduite, propriétaires, capitalistes, négocians, manufacturiers, aristocrates et riches de toute sorte, accepta le fardeau qu’il lui imposait, et l’ordre fut rétabli dans les finances de l’état.

Au début et en apparence, la seconde des mesures que proposa sir Robert Peel était moins grave ; elle consistait dans la révision du tarif des droits imposés à l’entrée des produits étrangers. « Les principes d’après lesquels nous avons procédé en général, dit Peel (je dis en général, car il y a quelques articles qui font exception), sont ceux-ci. Nous avons voulu d’abord supprimer toute prohibition absolue, et abaisser les droits d’un effet prohibitif. Nous avons ensuite grandement réduit les droits sur les matières premières employées dans nos manufactures ; dans certains cas, le droit devient purement nominal et moyen de statistique plutôt que source de revenu ; presque dans aucun cas, le droit sur les matières brutes ne s’élève au-dessus de 5 pour 100. Je propose que, sur les objets qui sont en partie manufacturés, les droits soient effectivement réduits et ne dépassent jamais 12 pour 100. Enfin, sur les objets qui sont complètement le produit du travail manufacturier, les droits ne s’élèveront presque jamais au-dessus de 20 pour 100. » Douze cents articles étaient compris dans le tarif ; les droits furent réduits sur sept cent cinquante articles, et ces réductions, en y ajoutant celles dont le café et les bois de construction furent également l’objet, devaient entraîner pour le trésor une perte évaluée à 1,040,000 livres sterling (26,000,000 de francs). « Beaucoup de partisans déclarés de la liberté du commerce penseront, dit Peel, que je ne suis pas allé assez loin : sur le principe général de la liberté du commerce, il n’y a plus maintenant, je crois, grande différence d’opinion, et tout le monde est d’accord qu’il faut acheter au plus bas et vendre au plus haut prix possible ;… mais quand on traite avec des intérêts si grands et si variés, on ne saurait procéder toujours par une exacte application du principe. Les vrais amis du principe général doivent penser qu’il ne serait pas sage de proposer des changemens tels qu’il en résultât des maux particuliers assez graves pour soulever une grande clameur et exciter une vive sympathie. Je pense à cet égard comme un homme d’état éminent qui n’est plus, et avec qui j’avais le bonheur d’agir en 1825. M. Huskisson proposa, à cette époque, dans la politique commerciale et coloniale de ce pays, quelques réformes bien moins étendues que celles que j’ai l’honneur de soumettre à la chambre. Il dit en les présentant : « Je n’ai nul désir de mettre en vigueur des principes nouveaux quand les circonstances n’en provoquent pas l’application ; une expérience déjà longue dans les affaires publiques m’a appris, et chaque jour m’apprend encore qu’en présence des intérêts si vastes et si complexes de ce pays, les théories générales, quelque incontestables qu’elles soient abstractivement considérées, ne doivent être appliquées qu’avec une extrême circonspection, en tenant grand compte des relations actuelles de la société, et avec de grands ménagemens pour tous les établissemens qui se sont formés dans son sein. » Ce sont là, reprit Peel, de justes, profondes et sages idées, et elles nous ont dirigés, moi et mes collègues, dans la révision de notre tarif… Je regrette que, de nos réformes, il puisse résulter un peu de souffrance pour quelques intérêts ; si nous y avions renoncé par ce seul motif, nous nous serions condamnés à un ajournement indéfini de ces questions. J’ai la confiance que le bien général que produiront nos mesures sera une ample compensation à quelques dommages individuels, et qu’elles accroîtront grandement la demande des produits de notre industrie, ainsi que les moyens, pour le peuple, de se procurer les nécessités et les commodités de la vie. Nous faisons ces propositions dans un moment de grands embarras financiers ; mais en agissant ainsi, nous donnons à l’Europe un bon exemple : nous déclarons que nous ne chercherons pas à améliorer nos finances en élevant les droits à l’importation ; nous comptons sur d’autres moyens pour remplir notre trésor. J’espère que notre exemple agira sur les nations étrangères ; mais quand même elles ne le suivraient pas, cela ne devrait point nous décourager, car c’est toujours l’intérêt de ce pays-ci d’acheter à bon marché ce dont il a besoin, soit que les autres pays veuillent, ou non, en faire autant dans leurs rapports avec nous. Non-seulement ces principes nous seront immédiatement profitables, mais en les pratiquant nous en déterminerons tôt ou tard l’application générale, source assurée d’avantages mutuels, et pour nous et pour ceux qui seront assez sages pour agir comme nous. »

Pendant que Peel parlait, au moment où il exprimait son assentiment au principe général de la liberté du commerce, un vif mouvement d’approbation s’éleva dans la chambre ; il s’interrompit : « Je comprends, dit-il, ce mouvement ; je ne veux pas engager en ce moment une discussion sur la loi des grains, mais je soutiens, et j’en ai plus d’une fois donné les raisons, qu’il y a là une exception à la règle générale. Je sais que ces messieurs de l’opposition se plaindront des limites dans lesquelles, pour cette importante matière, j’ai renfermé l’application du principe de la liberté. Je persiste à croire qu’il serait inopportun d’aller aussi loin qu’on voudrait me pousser. Si j’apportais dans la loi des grains des changemens plus étendus que ceux que j’ai naguère soumis à la chambre, je ne ferais qu’accroître les souffrances et les alarmes du pays. Nous avons fait, je pense, tout ce que comportent, dans les circonstances actuelles, de si graves intérêts. »

Il avait en effet, dès les premiers jours de la session, abordé cette difficile matière et proposé, dans la législation des céréales, les seules réformes qu’il eût alors dessein d’y apporter. Elles étaient, à vrai dire, peu considérables ; il maintint le système de l’échelle mobile des droits à l’importation des grains étrangers, en le modifiant dans un sens libéral, soit par le changement des bases d’après lesquelles devaient être fixées les moyennes des prix, soit par l’abaissement de la protection accordée, sur les divers degrés de l’échelle, aux blés indigènes. Le maximum de la protection, qui était de 27 shellings spar quarter, quand le blé indigène était au-dessous de 60 shellings le quarter, fut réduit à 20 shellings, et seulement quand le blé était au-dessous de 51 shellings. Ces modifications ne satisfaisaient aucun des partis opposans ; les whigs, par l’organe de lord John Russell, proposèrent la substitution d’un droit fixe de 8 shellings par quarter à l’échelle mobile ; M. Villiers, M. Cobden et les radicaux réclamèrent la complète abolition de tout droit sur les grains ; M. Christopher, au nom des partisans ardens de la protection, demanda qu’à tous les degrés de l’échelle mobile les droits fussent plus élevés. Sir Robert Peel fit rejeter, après de longs débats, toutes ces propositions, et maintint fermement celle du cabinet, sans confiance passionnée, sans illusion, sans charlatanisme, offrant son plan comme la transaction la plus équitable entre les intérêts en présence, mais ne s’en promettant et n’en promettant à personne ni la conciliation définitive de ces intérêts, ni la cessation de la détresse des classes ouvrières dans certaines parties du pays. « Je me fais un devoir, dit-il en commençant, de déclarer qu’après avoir consacré à cette question toute l’étude et toute l’attention dont je suis capable, je ne puis recommander la proposition que j’ai à faire en vous donnant l’espérance qu’elle atténuera effectivement et immédiatement la détresse commerciale. J’admets la réalité de cette détresse, je déplore les souffrances qu’elle cause, je sympathise avec les classes condamnées à de si dures privations ; mais je ne saurais attribuer la détresse, autant du moins que le supposent quelques personnes, à l’influence des lois sur les grains… Elle tient, selon moi, à d’autres causes qui suffisent à l’expliquer. » Il apporta la même sincérité dans la discussion, dans l’appréciation de la valeur pratique de ses mesures, évidemment perplexe, quoique décidé, et très combattu dans son âme entre son ardent désir d’améliorer le sort des classes ouvrières et les ménagemens qu’il voulait garder, non-seulement par prudence parlementaire, mais par justice et nécessité permanente, envers la propriété foncière et l’agriculture nationale. « Il est impossible, dit-il, de ne pas sentir que ceux qui demandent la complète abolition des lois sur les céréales peuvent faire appel à des argumens qui leur donnent de grands avantages ; ils peuvent se récrier contre une taxe sur le pain, sur la nourriture du peuple ; ils peuvent dire que cette taxe est établie pour la protection ou au profit d’une classe particulière… Je persiste pourtant dans l’opinion qu’il est de la plus grande importance, pour les intérêts de ce pays, qu’en fait de subsistances vous y demeuriez, autant que cela se peut, indépendans des secours étrangers. Je ne veux pas dire absolument indépendans, ce qui est impossible ; rien ne serait plus nuisible que de faire naître par les lois cette impression qu’on veut rendre ce pays absolument indépendant de tout secours étranger ; ce que je dis, c’est qu’il importe infiniment, dans un pays où le blé est la principale nourriture du laboureur, que si nous avons recours à des blés étrangers, ce soit uniquement pour combler un déficit accidentel, non pour en tirer le fond permanent de notre subsistance Les droits que je propose sont à coup sûr un abaissement considérable de la protection jusqu’ici accordée au cultivateur indigène, et pourtant, s’il y regarde bien, il verra qu’il peut supporter cette réduction et qu’il est encore efficacement protégé Je n’entends protéger spécialement aucune classe ; la protection ne peut être soutenue d’après ce principe ; elle doit être d’accord avec le bien général de toutes les classes du pays. Je ne me croirais pas l’ami des agriculteurs, si je demandais pour eux une protection dans l’unique dessein de maintenir leurs revenus Je désavoue expressément toute intention semblable. Je crois et mes collègues croient qu’il importe infiniment à notre pays, à toutes les classes de la société dans notre pays, que la principale source de leur alimentation réside dans l’agriculture nationale, et nous croyons en même temps que toute augmentation de prix sur les grains, imposée pour atteindre à ce but, doit être réclamée non comme une prime particulière pour l’agriculture, mais comme une mesure avantageuse au pays tout entier… Telle est la proposition que le gouvernement de sa majesté soumet à la chambre… Le moment me paraît bon pour régler cette question. Il n’y a pas au dehors assez de blé disponible pour alarmer ceux qui redoutent un excès d’importation. Pendant le temps qui s’est écoulé depuis la clôture du parlement, et au milieu de la détresse commerciale, les esprits sont restés sur cette délicate matière, aussi modérés, aussi calmes qu’on pouvait le désirer. Quelque fermentation a pu paraître çà et là, quelques tentatives ont pu être faites pour enflammer le peuple ; mais, je dois en convenir, l’attitude et la conduite du gros de cette nation, notamment des classes les plus frappées par la détresse commerciale, leur donnent droit à la sympathie et au respect. Aucun obstacle violent n’entravera la solution de la question ; elle est pleinement dans le domaine de la loi. J’ai la confiance qu’acceptée, ou non, tout entière et telle qu’elle est, la proposition que j’ai l’honneur de soumettre à la chambre aura pour effet d’amener quelque arrangement satisfaisant et définitif. »

C’était trop espérer et de la sagesse générale des hommes et de sa propre sagesse : quoique adoptées sans amendemens et à de fortes majorités, les propositions de sir Robert Peel, loin d’amener pour cette grande question un arrangement satisfaisant et définitif, ne furent qu’un nouveau pas dans la lutte. Dès qu’il eut manifesté l’intention de réduire les droits protecteurs de l’échelle mobile, une scission commença dans son parti et jusque dans son cabinet ; le duc de Buckingham, qu’il y avait appelé comme le plus dévoué représentant des intérêts agricoles, se retira, et dans la chambre des communes 104 conservateurs votèrent pour l’amendement qui réclamait des droits plus élevés que ceux de la proposition ministérielle. M. Villiers et M. Cobden réunirent 90 voix en faveur de la complète abolition des lois sur les céréales. Le système du droit fixe, soutenu par les whigs, rallia 226 suffrages contre 349, fidèles à celui de l’échelle mobile. Quelque complète que fût pour le gouvernement la victoire, ce n’étaient pas là, surtout à l’entrée de la carrière, des oppositions ni des symptômes d’avenir à dédaigner. Au terme de la session de 1842, l’avant-veille de la prorogation du parlement, lord Palmerston se chargea de mettre en lumière cette situation et d’en faire éclater, sous les pas du cabinet victorieux, les embarras et les périls : « Certainement, dit-il, le jour où nous sommes sortis des affaires et où nos adversaires ont pris le pouvoir, ce jour a été pour le parti tory un jour d’exultation et de triomphe. C’était certainement un jour qui leur assurait, pour de longues années, le maintien de ce système de monopole et de droits restrictifs auquel ils étaient attachés, et qu’ils jugeaient bon pour l’intérêt public comme pour leur propre intérêt ; mais, ô vanité de la sagesse humaine ! que la vue des hommes les plus sagaces est courte ! Avant que peu de mois se fussent écoulés, les chants de triomphe des tories se sont changés en cris de lamentation. Les hommes qu’ils avaient choisis comme leurs plus fermes champions, les défenseurs qu’ils avaient armés pour leur cause, ceux-là même ont tourné contre eux leurs armes, et leur ont porté sans pitié des coups qui, s’ils ne sont pas mortels aujourd’hui, amèneront infailliblement bientôt la ruine complète du système favori des tories. Grand a été leur désappointement et amères leurs plaintes. Nous ne les avons pas beaucoup entendues dans cette chambre, et pour cause ; mais dans toutes les autres maisons de Londres, dans tous les clubs, dans toutes les rues ont retenti les colères de ces pauvres gens se disant victimes de la plus cruelle déception. Il est vrai qu’ils ont été cruellement déçus ; mais par qui ? Ce n’est point par l’honorable baronet dont ils ont fait leur chef ; c’est par eux-mêmes, c’est à eux-mêmes qu’ils doivent s’en prendre du mécompte que leur cause la conduite du gouvernement de sa majesté. Pourquoi, pendant les dix longues années qu’ils ont passées marchant à la suite de leurs chefs dans l’opposition, n’ont-ils pas pris la peine de s’assurer des opinions de ces chefs sur ces questions d’une importance à leurs yeux vitale ?… Ce que sont réellement ces opinions, nous avons eu, dans la session actuelle, pleine liberté et occasion de l’apprendre ; elles nous ont été exposées sans détour sans équivoque, et je dois dire que les plus zélés avocats de la liberté commerciale n’auraient pu manifester des doctrines plus libérales, des principes plus élevés et plus justes. Personne ne peut supposer que nos honorables adversaires aient hérité de nous ces principes en prenant nos places, ou qu’ils les aient trouvés enfermés dans les boîtes rouges dont nous leur avons remis les clés… Encore moins peut-on croire que ces opinions, ces doctrines aient été, pour les chefs tories, le résultat d’études profondes auxquelles ils se sont livrés depuis leur entrée au pouvoir en septembre dernier ; nous savons par expérience ce que sont les labeurs obligés des ministres ; nous savons que le torrent des affaires roule sur eux à toute heure de tous les jours, comme les flots de la Tamise, et les emporte irrésistiblement Non, ce n’est pas entre le 3 septembre, jour de leur avènement, et le 3 février, jour de l’ouverture de cette session, que les ministres de sa majesté ont eu le loisir d’étudier les ouvrages d’Adam Smith, de Ricardo, de Mac Culloch, de Mill et de Senior ; évidemment les idées qu’ils ont exprimées dans cette chambre étaient le fruit de longues études et d’anciennes méditations, d’études et de méditations poursuivies pendant ces dix années du loisir que permet l’opposition même la plus active. Nos honorables adversaires sont arrivés au pouvoir imbus de ces excellens principes, dont la manifestation, de leur part, a excité tant d’admiration de notre côté de la chambre, tant de surprise et d’alarme sur d’autres bancs… Les mesures qu’ils nous ont proposées sont loin sans doute de répondre et aux besoins du pays, et à nos désirs, et aux principes mêmes sur lesquels elles se fondent ; mais il n’en est pas moins vrai que, depuis que nous avons un gouvernement tory, nous avons fait un grand pas dans la bonne voie, assez grand pour nous remplir d’espoir dans l’avenir, et pour nous décider à essayer de nous contenter, dans le présent, de ce que nous avons déjà obtenu. »

Peel ressentit vivement un coup si bien porté, et il le repoussa avec hauteur et rudesse envers ses adversaires, avec ménagement et douceur envers ses amis. Prenant sur-le-champ la parole après lord Palmerston, « le noble lord, dit-il, devrait voir avec un peu plus de tolérance les changemens d’opinion : il a été, pendant vingt ans, le partisan zélé de Perceval, de Castlereagh, de Canning ; jusqu’en 1827, jusqu’à la mort de M. Canning, cet adversaire décidé et invariable de toute réforme parlementaire, le noble lord a fidèlement suivi et servi M. Canning. En 1830, à l’avènement du comte Grey, l’avocat décidé et invariable de la réforme, le noble lord a aussi fidèlement suivi et servi le comte Grey Pendant la vie de M. Canning, n’avait-il donc rien vu dans les circonstances du temps, dans le progrès des événemens, qui indiquât la nécessité prochaine de grands changemens constitutionnels ? N’avait-il rien observé qui lui apprît qu’il était prudent de devancer les demandes populaires et d’écarter, par des concessions opportunes et limitées, la nécessité d’innovations dangereuses ? Fallait-il absolument, pour amener et justifier son changement d’opinion, quelque grand coup soudain et imprévu, comme la révolution de 1830 en France ? Je puis croire et je crois à la pureté de ses motifs ; mais je crois aussi que, de sa part, il y a mauvaise grâce à étaler tant d’intolérance et de violence contre les changemens d’opinion dans l’esprit d’autrui… Il insinue que j’ai trompé mes amis par l’étendue et l’importance des modifications que j’ai apportées dans les lois sur les grains ; je suis accoutumé à entendre, de la part de ses amis à lui, un reproche tout contraire : ils disent que ces modifications ne sont ni étendues ni importantes, que la loi nouvelle ne vaut pas mieux que l’ancienne, qu’il y a mécompte et déception, non pas pour les agriculteurs, mais pour le grand corps des consommateurs. Ces deux accusations ne peuvent être vraies l’une et l’autre ; au fait, ni l’une ni l’autre n’est vraie ; je n’ai trompé personne, je n’ai pratiqué dans le gouvernement point de principes que je n’eusse professés dans l’opposition. Que me disiez-vous alors ? Que mes partisans ne me soutenaient qu’à contre cœur et sans conséquence, qu’ils blâmaient ma modération, mon penchant pour la liberté commerciale. Quand j’ai pris le pouvoir en 1835, n’ai-je pas fait une déclaration publique des principes d’après lesquels je voulais agir ? En quoi m’en suis-je écarté en 1842 ?… Le noble lord dit que je n’ai pas pris ces principes dans les boîtes rouges des derniers ministres. Il n’a jamais rien dit de plus vrai. Le dernier cabinet n’a pas laissé la moindre trace de ses intentions en fait de liberté commerciale et d’abaissement des tarifs : elles ont pu être excellentes, mais nous n’en avons rien découvert… Ce n’est qu’au jour même de votre chute, comme des pénitens consternés, que vous vous êtes souvenus des principes que vous aviez oubliés ou négligés aux jours de votre force, et vous avez discrédité ces principes mêmes en essayant de les faire servir, non pas au bien public, mais au salut d’une administration en ruine… Le noble lord explique l’inaction du cabinet dans ses dernières années par un argument qu’il croit triomphant ; ils n’étaient pas, dit-il, assez forts, ses collègues et lui, pour faire prévaloir leurs principes ; ils étaient entravés, annulés par l’opposition. Alors pourquoi restiez-vous au pouvoir ? pourquoi préfériez-vous vos places à vos principes ? Pourquoi ne proposiez-vous pas ce que vous jugiez bon, en renvoyant au parlement la responsabilité du rejet ? J’ai le droit de vous faire cette question. En 1835, ai-je renoncé à la taxe sur la drèche parce que mes partisans me menaçaient de la repousser ? Non ; je les ai réunis, je leur ai dit que le maintien de la taxe sur la drèche était nécessaire au maintien du crédit public, que je m’opposerais à ce qu’elle fût abolie, et que je me retirerais si j’étais battu. J’ai résisté, et résisté efficacement… Vous me disiez l’an dernier que je serais un instrument dans les mains d’autrui, et qu’on me refuserait le pouvoir de pratiquer mes principes. J’ai déclaré alors, comme je le déclare aujourd’hui, que le pouvoir, ses privilèges, son éclat, ne sont rien à mes yeux si ce n’est comme instrument de bien public. S’il faut posséder le pouvoir par tolérance et ne le garder qu’à la condition d’abandonner mes propres opinions pour obéir à celles d’autrui, je ne le garderai pas. Mon dédommagement pour tous les sacrifices que le pouvoir impose, c’est l’espoir de cette honorable renommée qu’on n’acquiert qu’en suivant fermement la route qui, selon notre juge ment toujours faillible, conduit au bonheur du pays… Ce n’est pas en s’asservissant aux volontés d’autrui, en recherchant la faveur momentanée des majorités, qu’on arrive à ce but, seul digne de nos efforts. Malgré tout ce qu’a dit le noble lord, malgré les rumeurs qu’il a recueillies sur les secrets mécontentemens de mes amis, j’ai l’orgueilleuse satisfaction de savoir que je conserve leur confiance, tout en réclamant le droit d’agir selon ma propre pensée. C’est leur généreux appui qui, de l’ouverture à la clôture de cette session, m’a mis en état de surmonter toutes les difficultés et de faire triompher toutes les mesures que j’ai proposées. Des nuances diverses, des mécontentemens accidentels ont pu se produire ; mais je demeure convaincu que ma conduite dans le pouvoir ne m’a fait perdre, chez mes amis, rien de cette adhésion confiante qui m’encourageait dans les arides régions de l’opposition. Après l’approbation de ma conscience et l’honneur de mon nom dans l’avenir, leur estime et leur cordial soutien sont la plus haute récompense que puissent me valoir mes travaux. »

Ce n’était pas uniquement par prudence et pour raffermir son parti ébranlé que Peel tenait ce langage ; sa confiance était sincère et jusqu’à un certain point fondée ; comme il le rappelait, il avait plus d’une fois, en face de ses adhérens, proclamé ses principes et revendiqué son indépendance ; malgré des dissidences et des humeurs évidentes, le gros du parti lui était resté et lui restait fidèle. Nécessaires les uns aux autres, d’accord sur les principes fondamentaux du gouvernement, infailliblement vaincus dès qu’ils seraient désunis, le chef et la plupart des soldats marchaient ensemble sans s’interroger, ne faisant rien pour se tromper mutuellement, mais évitant de se détromper, et couvrant leurs dissentimens et leurs mécomptes de leurs concessions ou de leur silence. Rare exemple d’intelligence et de modération patienté dans une situation incurablement fausse, qui ne pouvait durer sans s’aggraver en s’éclaircissant, mais qui, grâce à ces vertus politiques, pouvait et devait durer encore longtemps ! Dans le parlement, le jour commençait à se faire sur ce péril ; dans le pays, deux faits considérables, la ligue contre la loi des grains et l’état de l’Irlande, vinrent presser le cours des événemens et contraindre sir Robert Peel à marcher plus vite sur la pente où il s’était placé.


IX

Dans le comté de Lancaster, près de Manchester, une ville manu facturière de second ordre, peuplée pourtant de 50,000 habitans, Bolton, avait été jetée par la crise commerciale dans la plus cruelle détresse. Sur cinquante établissemens de manufacture, trente étaient fermés ; plus de 5,000 ouvriers ne savaient où trouver ni presque où chercher leur subsistance. Les désordres et les crimes, comme les misères, allaient croissant dans cette ville désolée avec une effroyable rapidité. Près du quart des maisons n’avaient plus d’habitans ; les prisons en regorgeaient. Des enfans mouraient de faim dans les bras de leurs mères ; des pères abandonnaient leurs femmes et leurs enfans, essayant de les oublier, puisqu’ils ne pouvaient les nourrir. Le parlement faisait des enquêtes sur l’étendue et les causes de cette détresse. Bolton avait pour représentant à la chambre des communes le docteur Bowring, économiste intelligent, actif, expansif, infatigable, appliqué sans relâche à mettre et remettre ces faits sous les yeux de la chambre, en les invoquant pour la cause de la liberté commerciale, dont il était l’un des plus zélés défenseurs, et soutenu dans son ardeur philanthropique par son goût pour le plaisir de faire du bruit en faisant du bien. Le mal persistait ; nul remède n’arrivait. Un vieux médecin, le docteur Birney, annonça un jour à Bolton qu’il ferait le soir, dans la salle de spectacle, une leçon sur la loi des grains et ses effets. Une grande foule se réunit, la salle était pleine ; mais quand l’orateur voulut prendre la parole, il se troubla et s’embarrassa à ce point qu’il lui fut impossible de poursuivre. Le désappointement et l’humeur, dans ce public déjà si triste, se tournèrent en irritation. Un violent désordre était près d’éclater. Un jeune chirurgien, M. Paulton, s’élança sur le théâtre, et improvisa tout à coup contre la loi des grains, et sur les souffrances qu’elle infligeait aux classes ouvrières, une éloquente invective. L’assemblée l’écouta et l’applaudit avec passion. On lui demanda de recommencer, dans une autre séance, son populaire discours. Il recommença en effet, apportant à l’appui de ses idées de nouveaux faits, de nouveaux raisonnemens, de nouveaux motifs de colère. Le docteur Bowring se trouvait en ce moment à Manchester, où, parmi les principaux manufacturiers, un comité venait de se réunir pour étudier la détresse publique et les moyens d’y porter remède. Entendant parler de M. Paulton et de ses improvisations, il le fit engager à venir à Manchester et à entretenir le comité de ses vues. Aussi approuvé et goûté à Manchester qu’à Bolton, M. Paulton reçut du comité la mission de parcourir les principaux districts manufacturiers de l’Angleterre, pour les échauffer d’un même zèle dans un même dessein. La chambre de commerce de Manchester adopta presque à l’unanimité une pétition demandant au parlement l’abolition complète et immédiate de la loi des grains. Les fabricans, négocians, marchands et ouvriers de la ville signèrent, au nombre de plus de vingt-cinq mille, une sorte de déclaration de guerre à cette loi, et pour rendre ce mouvement efficace en le transformant en action continue, les manufacturiers formèrent une association permanente vouée à la poursuite de leur but, instituèrent, sous le titre de Circulaire contre la Taxe sur le Pain, une publication périodique, organe de leurs opinions et de leurs conseils, choisirent des commis-voyageurs intellectuels chargés de la répandre en la commentant, et ouvrirent, pour subvenir aux frais de l’œuvre, une souscription qui s’éleva aussitôt à 50,000 livres sterling (1,250,000 francs ).

Ainsi commença contre la loi des grains l’organisation régulière de la passion publique, au service d’un intérêt et d’une idée.

Une idée n’est rien sans un homme. Sur-le-champ il s’en trouva un pour l’institution naissante. Richard Cobden, manufacturier en toiles peintes, établi depuis peu d’années à Manchester, s’y était promptement distingué par son esprit pénétrant, droit, fécond, et par son éloquence vive, claire, naturelle, hardie, aussi bien que par son honnêteté et ses succès industriels. Il était riche et populaire, et quoique les jalousies locales l’eussent empêché d’être envoyé à la chambre des communes par Manchester même, il y siégeait au nom de Stockport, ville voisine, qui l’avait élu son représentant. À peine entré dans l’association, Cobden comprit que, si Manchester en demeurait le principal théâtre et les manufacturiers de Manchester les principaux acteurs, elle serait de peu d’effet. Ce mélange d’instinct et de réflexion prompte qui caractérise les esprits puissans et les missions vraies lui apprit que, pour réussir, il fallait que l’association de particulière devînt générale, de provinciale nationale, et qu’elle eût pour centre de publicité et d’action le grand centre du pays et de son gouvernement, c’est-à-dire Londres. C’était d’ailleurs pour lui-même le sûr moyen de jouer dans cette œuvre le premier rôle. À Manchester, il avait des rivaux plus riches et plus influens que lui ; à Londres, et comme membre du parlement, il devenait naturellement l’organe et le chef de l’association. Il s’employa donc vivement à en transporter le siège à Londres, au milieu du grand mouvement politique et des partisans déjà célèbres de la liberté commerciale. Des relations s’établirent entre eux et le comité de Manchester ; des réunions se tinrent, où le but et les principes de l’association, ses conditions et ses moyens de succès, furent débattus et proclamés dans une sphère plus élevée et plus étendue que celle où elle avait pris naissance. Dans une de ces réunions, M. Cobden venait de décrire l’organisation de la ligue hanséatique et d’autres confédérations analogues formées dans le moyen âge pour résister à l’oppression des puissances du temps et protéger les classes labo rieuses : « Pourquoi ne formerions-nous pas aussi une ligue ? s’écria un des assistans. — Oui, reprit Cobden, une ligue contre la loi des grains. » L’adhésion fut générale et vive ; elle se répandit rapidement au dehors, partout où le mouvement venu de Manchester avait pénétré, et l’association qui déclarait la guerre à la loi des grains eut dès-lors un nom éclatant, un chef populaire, de l’unité et de la grandeur.

La ligue rencontra dès ses premiers pas un dangereux écueil ; avant elle s’était formée une autre association bien autrement ambitieuse, celle des chartistes, qui n’aspiraient à rien moins qu’à changer, n’importe à quel prix, l’état civil comme l’état politique de l’Angleterre, sa société comme sa constitution ; révolutionnaires aussi étourdis qu’arrogans, qui, entre autres fautes capitales, commettaient celle de copier en paroles des révolutions étrangères. C’était la prétention des chartistes de dominer dans toutes les assemblées populaires, et d’y faire d’abord proclamer leurs principes et leurs projets. Ils avaient naguère, dans un grand meeting tenu à Leeds, violemment rompu avec les radicaux, qui ne voulaient pas réclamer absolument et sans transaction le suffrage universel ; ils repoussèrent avec la même violence la ligue pour la liberté commerciale, qui tenait à se renfermer dans son modeste dessein ; ils se refusèrent avec elle à toute entente ainsi limitée, portèrent le trouble dans ses réunions, et finirent par jeter les manufacturiers, ses chefs, dans la plus cruelle perplexité, en donnant aux ouvriers le conseil de quitter les ateliers et de cesser tout travail, assurés, disaient-ils, que, lorsque toute source de production et de revenu serait ainsi tarie, le gouvernement serait contraint de capituler et de se soumettre aux conditions que les classes ouvrières voudraient lui dicter. Un tel conseil devait trouver aisément crédit dans les districts manufacturiers que désolait la détresse. Tout travail y cessa en effet ; les ouvriers oisifs se promenèrent, en masses bruyantes, dans les rues et aux environs des villes, commettant ça et la des désordres graves sur le lieu même, mais peu menaçans en général. Par calcul comme par instinct, la ligue contre la loi des grains demeura étrangère à ce mouvement, qui compromettait à la fois et les intérêts actuels de ses chefs et le but lointain qu’ils poursuivaient. On essaya bien d’en rejeter sur eux la responsabilité, au moins indirecte, et probablement les prétextes ne manquaient pas à ce reproche, car dans les grandes agitations publiques tous les novateurs sont solidaires, et prêtent, dans les premiers momens, le souffle de leurs passions aux désordres que la plupart d’entre eux sont loin de vouloir. Au fond, M. Cobden et ses amis déploraient une perturbation que les souffrances populaires et les folies chartistes avaient seules soulevée, et lorsqu’au bout de peu de semaines elle cessa devant quelques mesures de répression et par son propre affaissement, ils furent à coup sûr des premiers et des plus sincères à s’en réjouir.

Rentrés par le retour de l’ordre dans leur liberté d’action, ils reprirent leurs réunions publiques : elles avaient commencé dans la salle de spectacle de Bolton ; elles s’établirent dans celles de Drury-Lane et de Covent-Garden, à Londres ; le théâtre fut arrangé en salon ; une petite estrade y fut dressée pour les orateurs ; une foule nombreuse de tout rang, de tout état, de tout sexe, remplissait le parterre, les loges, les galeries, et les économistes les plus distingués venaient là périodiquement attaquer le régime protecteur et réclamer la liberté commerciale au nom des principes et des intérêts, de la science et de la charité. Nous avons quelque peine à concevoir et nous ne supporterions pas en France le degré de violence auquel s’emportaient quelquefois les orateurs. Dans l’état de notre société et de nos mœurs, les points d’arrêt sont trop rares et les moyens de résistance conservatrice trop faibles pour que parmi nous de telles attaques contre l’ordre établi et les lois en vigueur se puissent déployer sans péril. Nous l’avons trop oublié dans nos élans vers la liberté ; nous voulons le torrent et nous détestons les digues, ce qui a cette conséquence déplorable que, lorsque l’inondation et ses ravages éclatent, nous n’y savons d’autre remède que de tarir les sources mêmes, sauf à languir et à dépérir ensuite de sécheresse et de soif. La chaire chrétienne elle-même ne se permettrait pas aujourd’hui, dans nos églises et au nom de la charité envers les pauvres, les tableaux que les apôtres de la liberté commerciale présentaient, dans Covent-Garden, au public anglais. « Voulez-vous, disait là un jour M. W.-J. Fox, qui entra bientôt dans la chambre des communes, voulez-vous mettre en lumière les plus pernicieux, les plus mortels effets de la loi sur les grains ? Cela pourrait se faire dans cette salle, mais non pas en y réunissant l’auditoire que j’y vois aujourd’hui. Allez dans les impasses, les ruelles, les cours obscures, les greniers et les caves de cette métropole ; réunissez leurs misérables et affamés habitans ; amenez-les ici, dans ces loges, dans ce parterre, dans ces galeries, avec leur chétive apparence, leurs joues creuses et pâles, leurs regards inquiets, peut-être des passions amères et sombres perçant sous leurs traits : vous aurez là un spectacle qui troublerait le cœur le plus ferme et amollirait le plus dur, un spectacle devant lequel je voudrais amener ici le premier ministre, et je lui dirais : « Voyez, délégué de la majesté royale, chef des législateurs, conservateur des institutions, regardez cette masse de misères ; voilà ce que vos lois et votre pouvoir, s’ils ne l’ont pas créé, n’ont pas su prévenir, ni guérir, ni adoucir ! » Je sais ce qu’on nous répondrait, si cette scène pouvait se réaliser ; on nous dirait : « Il y a toujours eu des pauvres en ce monde ; il y a beaucoup de maux que les lois ne créent pas et ne peuvent guérir ; quoi qu’on fasse, la misère existera toujours ; c’est la mystérieuse dispensation de la Providence. » Je dirais à mon tour au premier ministre : « Hypocrite ! ne vous servez pas de cet argument ; vous n’en avez pas encore le droit. Délivrez l’industrie de toute entrave, retirez de la coupe de la pauvreté le dernier grain du poison du monopole ; accordez au travail tous ses droits, ouvrez à un peuple industrieux tous les marchés du monde : si après tout cela il y a encore de la pauvreté, vous aurez acquis le droit, peu digne d’envie, de blasphémer contre la Providence. »

Quand une idée s’est ainsi transformée en passion et en vertu, quand la part de vérité qu’elle contient efface et fait disparaître à ce point les objections qu’elle suscite et les autres vérités qui la limitent, on ne délibère plus, on ne discute plus ; on ne veut plus qu’agir ; on marche, on se précipite. La ligue fit les plus rapides progrès ; dans la plupart des comtés et des villes, en Ecosse comme en Angleterre, des meetings se réunirent, des déclarations de principes furent publiées, d’abondantes souscriptions recueillies en sa faveur. Un siège vint à vaquer dans la chambre des communes parmi les représentans de la Cité ; M. James Pattison, porté au nom de la liberté commerciale, fut élu contre M. Th. Baring, candidat conservateur. Le plus considérable des banquiers de Londres, M. Samuel Jones Lloyd, se prononça pour les novateurs. Le Times, qui jusque-là avait fait peu de cas du mouvement, changea d’allure et déclara solennellement : « La ligue est un grand fait. » Le fonds de 50,000 livres sterl., produit de la première souscription, était épuisé ; on résolut de former un nouveau fonds de 100,000 livres sterl. (2,500,000 fr.), et dans le premier meeting tenu à Manchester, les souscriptions s’élevèrent immédiate ment à 13,700 livres sterl, (342,500 fr.) Enfin une accession nouvelle et peu attendue apporta à la ligue un grand accroissement de crédit ; on tint dans les campagnes, notamment dans le comté de Dorset, des meetings de laboureurs, ces favoris de la protection, et ils y racontèrent leur propre détresse, presque égale à celle des ouvriers dans les manufactures : « Je suis protégé, s’écria, dit-on, un paysan, et je meurs de faim ! »

Peel suivait d’un œil à la fois bienveillant et inquiet ce grand mouvement ; ami des principes que soutenait la ligue, il était choqué de l’excès de ses paroles comme de l’impatience de ses prétentions, et plus préoccupé des embarras prochains qu’il en prévoyait que de la force qu’un jour peut-être il en pourrait tirer. La détresse publique, qui ne cessait point, le désolait ; il persistait à penser, comme il l’avait dit en prenant le pouvoir, que la loi des grains n’en était pas la seule, ni même la principale cause. Ni la nouvelle loi qu’il avait fait rendre à ce sujet, ni ses mesures pour l’abaissement des tarifs n’amenaient encore de grands et évidens résultats. Le revenu public était en souffrance ; l’atteinte déjà portée au système protecteur et le péril bien plus grave dont le menaçait la ligue redoublaient la colère des tories exclusifs ; leurs attaques contre Peel, contre « sa trahison déjà consommée et ses obscurs desseins, » devenaient de jour en jour plus rudes. Il en était plus irrité qu’intimidé ; mais dans ce trouble des partis, en présence de tant de passions ennemies ou compromettantes, de tant de problèmes et de faits encore incertains, il jugeait plus sage de ralentir que de presser sa marche dans la voie difficile où il était engagé.

Un cruel incident vint ajouter à cette disposition de son esprit un sentiment de tristesse personnelle : comme il se promenait avec son secrétaire intime, M. Drummond ; un homme inconnu, un Écossais, Daniel Mac Naughten, arrivé naguère de Glasgow à Londres, se rencontra sur leur chemin, et demanda à des passans si ce n’était pas la sir Robert Peel. Peu de jours après, le 21 janvier 1843, M. Drummond, en traversant la place de Charing-Cross, fut atteint et tué d’un coup de pistolet tiré par Mac Naughten, qui l’avait pris pour sir Robert. Il fut clairement établi dans le procès qu’aucune idée, aucune passion politique n’était mêlée à ce crime, et que la préoccupation insensée d’une prétendue persécution, dont il se croyait la victime et sir Robert Peel l’auteur, avait seule poussé l’assassin. II fut enfermé dans une maison de fous ; mais l’impression qu’avait reçue sir Robert de ce malheur était profonde et ne tarda pas à se manifester.

Le 2 février 1843, le jour même de l’ouverture de la session et dans le débat de l’adresse, il s’empressa de déclarer hautement la politique expectante qu’il se proposait de suivre dans la grande question dont le pays était agité. « J’ai fait, dit-il, l’an dernier, dans les lois qui régissent notre commerce, et avec l’aide de mes collègues et de mes amis, des changemens plus considérables que n’en avait tenté aucune autre époque. Si j’avais eu en vue d’autres changemens étendus et prochains, je les aurais proposés d’un seul coup, dans le cours de la dernière session. Pourquoi ne l’aurais-je pas fait ? J’ai exposé alors les principes généraux qui réglaient ma conduite, j’adhère toujours à ces principes : si j’avais de nouvelles réformes à proposer, elles y seraient conformes ; mais je n’ai autorisé personne à penser que je ferais chaque année de grandes innovations… Je ne puis oublier que, dans ce pays, la protection a été la règle, et que sous cette règle se sont créés de nombreux et considérables intérêts. Si, en introduisant de meilleurs principes, vous agissez trop vite, si vous créez des souffrances au moment même où vous vous efforcez d’amener des améliorations, vous courez le risque de retarder le progrès des bons principes même… Je tromperais donc les honorables membres, si je les induisais à attendre, dans la session actuelle, les importantes innovations auxquelles ils ont fait allusion. Je ne veux pas entrer maintenant dans la défense de la loi des grains : nous aurons sans doute d’autres occasions de la discuter ; mais puisqu’on me demande de m’expliquer à ce sujet, je dois déclarer que le gouvernement de sa majesté n’a point le dessein de proposer de tels changemens. »

Devant une déclaration si positive, l’agitation fut vive dans la chambre ; les partisans de la liberté commerciale n’avaient pas suscité au dehors un tel mouvement, et avec un tel succès, pour n’obtenir au dedans que l’inaction. Leurs attaques devinrent pressantes ; M. Cobden les rendit personnelles. Après avoir soutenu que le peuple agricole souffrait de la loi sur les grains autant que le peuple manufacturier, et de la loi nouvelle autant que de l’ancienne, il interpella directement sir Robert Peel. « Quel autre remède avez-vous que le nôtre pour mettre fin à la détresse publique ? Vous avez agi selon votre propre jugement ; vous êtes responsable des conséquences de votre acte ;… en faisant passer votre loi, vous avez refusé d’écouter les manufacturiers ; la responsabilité de votre mesure retombe sur vous… L’honorable baronet dit que c’est son devoir de décider avec indépendance et d’agir sans tenir compte d’aucune influence, d’aucune instance, et moi je dis à l’honorable baronet que c’est le devoir de tout membre honnête et indépendant de le déclarer individuellement responsable de l’état actuel du pays ;… je lui dis que toute la responsabilité de ce déplorable et dangereux état pèse sur lui. » A ce mot de responsabilité, et de responsabilité personnelle, si âprement et tant de fois répété, sir Robert Peel prit la parole avec une émotion visible : « L’honorable membre vient de redire ici très énergiquement ce qu’il a dit plus d’une fois dans les conférences de la ligue, qu’il me regarde comme individuellement, personnellement responsable de la détresse et des souffrances du pays. Quelles que puissent être les conséquences de ces insinuations, jamais aucune menace, soit au dedans, soit au dehors de cette enceinte, ne me fera tenir une conduite que je considère… » Il ne put achever sa phrase ; amis ou adversaires de Peel, beaucoup de membres se demandaient ce qu’il voulait dire et pourquoi il était si ému. On comprit que l’image de M. Drummond poursuivait sa pensée, et que cette responsabilité de la détresse publique, rejetée avec tant d’insistance sur sa tête, le frappait comme une provocation à l’assassinat. À l’instant M. Cobden se récria, protestant avec véhémence contre un si injuste soupçon ; non-seulement les radicaux ses amis, mais les whigs, lord John Russell entre autres, l’en défendirent comme d’une indignité dont il n’avait pu concevoir l’idée, et à la fin de la séance il renouvela lui-même sa protestation, évidemment sincère, et désolé qu’un pareil sens eût pu être un moment attribué à ses paroles. Sir Robert accepta son désaveu, mais sans abandon et gardant un air de froide méfiance. Courageux jusqu’à l’obstination, il était en même temps d’une extrême susceptibilité nerveuse et enclin aux suppositions les plus amères : amertume excusable et presque clairvoyante dans cette circonstance. La passion se rassure trop par l’innocence de ses intentions sur les effets de ses emportemens ; on ne sait pas ce que des paroles prononcées sans mauvais dessein peuvent contenir de venin fatal qui ira enflammer les esprits ardens et pervers, toujours en fermentation obscure dans les régions inconnues de la société.


X

Un autre fardeau bien plus lourd à porter que la loi des grains et bien plus impossible à écarter, l’Irlande, pesait incessamment sur sir Robert Peel. Après l’émancipation des catholiques, il s’était flatté que cette plaie de son pays et de son gouvernement touchait à la guérison. Sans le proclamer, il avait toujours présent à l’esprit le plan qu’avait conçu M. Pitt, lorsqu’en 1800 il avait accompli l’union des deux royaumes. L’émancipation des catholiques, un traitement fixe assuré par l’état au clergé catholique, des établissemens d’instruction publique fondés pour donner à ce clergé, dans le pays même, l’éducation qu’il ne recevait pas du tout ou qu’il allait encore chercher sur le continent, par ces trois mesures coordonnées l’union de l’Irlande avec l’Angleterre devait devenir vraie et efficace. Sir Robert Peel avait exécuté la première, et si personne n’osait encore proposer la seconde, la troisième était depuis longtemps commencée. En 1795, M. Pitt avait fait instituer à Maynooth, dans le comté de Kildare, un collège spécialement destiné à l’éducation des prêtres catholiques, et depuis cette époque, sous tous les cabinets, tories ou whigs, et malgré les réclamations des ultra-protestans, le parlement avait voté chaque année, pour cette institution, une allocation peu considérable, mais importante par le principe qu’elle consacrait. Le 20 septembre 1841, trois semaines à peine après la formation du cabinet conservateur, l’opposition au vote annuel de ce fonds s’étant renouvelée, sir Robert Peel s’en expliqua hautement : « Depuis trente ans, dit-il, que je fusse ou non dans le pouvoir, j’ai voté pour le don au collège de Maynooth, sans ressentir à ce sujet aucun scrupule religieux ; je me fais donc un devoir de proposer aujourd’hui cette allocation à la chambre. « Elle fut votée par 99 voix contre 23, et le bon vouloir persévérant du premier ministre pour le clergé catholique de l’Irlande fut constaté en même temps que la résistance obstinée qu’il devait rencontrer.

À en juger par les apparences, sa situation dans les questions d’Irlande ressemblait à celle ou il se trouvait en Angleterre pour les questions économiques : dans l’un et l’autre cas, il avait pour adversaires les deux partis extrêmes, — là les ultra-protestans et les masses catholiques, — ici les conservateurs intraitables du système protecteur et les avocats populaires de la liberté commerciale, sir Robert Inglis et M. O’Connell comme le duc de Buckingham et M. Cobden ; mais au fond la différence des deux situations était immense, et la difficulté des deux tâches incomparable. En Angleterre, la question des céréales n’avait en soi rien d’insoluble, et devait évidemment finir soit par une transaction, soit par l’adoption d’un principe nouveau, plus ou moins fâcheux pour certains intérêts, mais qui ne bouleversait point l’état. Sir Robert Peel avait d’ailleurs affaire là, soit dans le camp de la protection, soit dans celui de la liberté, à des adversaires intelligens, expérimentés dans les luttes politiques, que la passion, même violente, ne frappait pas d’un complet aveuglement, et capables dans la victoire de quelque mesure, dans la défaite de quelque résignation. En Irlande, il avait à refaire toute la société en défaisant toute son histoire ; avec des vainqueurs et des vaincus, des maîtres et des sujets, divers de race, de religion, de langue, et après des siècles de guerre ou d’oppression, il fallait former et former promptement une nation de citoyens égaux et libres, gouvernés comme leurs voisins d’Angleterre ou d’Ecosse. Et à chaque pas dans ce travail surhumain, sir Robert Peel était aux prises d’un côté avec les intérêts et les passions de son propre parti, de l’autre avec les haines, les préjugés, l’ignorance invétérée d’un peuple, et en outre avec l’hostilité personnelle d’un chef populaire, longtemps avocat puissant d’une bonne cause, maintenant charlatan au service d’un désir insensé. Pendant que l’aristocratie protestante anglo-irlandaise, laïque et ecclésiastique, défendait âprement sa domination, O’Connell réclamait avec fracas, au nom du peuple irlandais, ce qu’en aucun cas, à aucun prix, Peel ne pouvait accorder, la destruction de la grande œuvre de Pitt, le rappel de l’union des deux royaumes.

Pendant les sessions de 1843 et 1844, trois grands débats dans les deux chambres, prolongés pendant plusieurs jours, amenèrent l’un et l’autre parti à manifester pleinement, par l’organe de leurs simples soldats comme de leurs chefs, tout ce qu’ils avaient dans l’âme sur l’état et le gouvernement de l’Irlande. Les monumens de cette lutte solennelle nous restent ; en les étudiant avec soin, je suis demeuré confondu, pour les Irlandais du fol aveuglement des espérances, pour les Anglais, whigs ou tories, de l’inconcevable légèreté des promesses. Dans le premier de ces débats, il s’agissait d’un bill proposé par lord Eliott, principal secrétaire d’Irlande, pour établir quelques mesures de police, la plupart depuis longtemps déjà usitées, sur la possession des armes à feu dans ce pays, désolé par les violences et les assassinats. Lord Cléments, député du comté de Leitrim, dans le Connaught, prit le premier la parole : « Ce bill est diabolique… Que dirait le noble lord qui le propose si je proposais pour l’Angleterre une mesure semblable ? Nous sommes mécontens en Irlande, très mécontens. Il nous faut la législation anglaise ; il faut que cette chambre nous la donne. Si nous ne devons pas l’obtenir, plus tôt nous le saurons en Irlande, mieux cela vaudra… Ce que nous demandons, nous le disons nettement, hardiment : nous demandons que vous gouverniez en Irlande comme en Angleterre, ni plus ni moins. Donnez-nous cela ; sinon nous demeurerons mécontens, très mécontens, et en perpétuelle agitation. » Deux mois plus tard, un homme éminent, le plus éloquent des représentans de l’Irlande après O’Connell, M. Sheil, avec plus de mesure, tenait sur le même sujet le même langage : « Le peuple irlandais, disait-il, se demandera pourquoi les législatures des deux pays doivent être unies, si les législations sont différentes, et comment il se peut que de fortes majorités adoptent pour l’Irlande un bill que, pour l’Angleterre, au milieu des circonstances les plus extrêmes, aucun ministre n’oserait proposer. » L’année suivante, O’Connell lui-même exprimait la même idée d’une façon encore plus explicite et plus absolue : « L’union, disait-il, devait être l’identification des deux îles ; il ne devait y avoir dans l’une point de droits, point de privilèges qui ne devinssent communs à l’autre ; la franchise électorale devait être la même, l’organisation des corpo rations municipales la même, tous les droits civiques les mêmes. Le comté de Cork ne devait pas plus différer de celui de Kent que l’Yorkshire ne diffère du Lancashire. Voilà ce que devait être l’union, voilà ce que se proposait M. Pitt. » C’était la en effet l’idée qu’en avait conçue le peuple irlandais ; la complète et prompte jouissance des droits, des lois, des libertés, de la prospérité de l’Angleterre, telle était, à ses yeux, la conséquence nécessaire de l’union des deux royaumes ; on l’irritait quand on la lui faisait attendre ; on l’avait trompé s’il ne la possédait pas.

Il n’y a, en politique, point de plus grande faute, et en morale politique point de tort plus grave, que d’exalter sans mesure les espérances déjà si promptes des peuples, et d’ouvrir devant leur imagination, comme leur prochaine conquête, des perspectives dont ils n’atteindront peut-être jamais le terme, et dans lesquelles, en tout cas, ils ne marcheront qu’à pas lents. Ce fut là, à commencer par M. Pitt, la faute, le tort, l’erreur de tous les cabinets anglais envers l’Irlande. Je dis l’erreur, car il y avait dans leur pensée et dans leur conduite une large part de sincérité. Les troubles de l’Irlande devenaient pour eux un sérieux péril ; ses misères pesaient sur eux comme un remords. Animés d’un ardent désir d’y mettre un terme, ils partageaient les illusions qu’ils se plaisaient à répandre. Ils se trompaient eux-mêmes, comme ils trompaient les Irlandais, sur la valeur de leurs mesures et l’efficacité de leurs promesses. On n’abolit pas en un jour des siècles d’iniquité et de tyrannie ; on ne régénère pas un peuple par quelques lois. Plus l’Angleterre prodiguait à l’Irlande les espérances, plus l’Irlande s’irritait de ses mécomptes. Accusés tour à tour de l’avoir abusée et tour à tour contraints de la réprimer, les tories et les whigs étaient tour à tour l’objet de ses colères. O’Connell avait naguère appelé les whigs vils, brutaux et sanguinaires ; il avait attaqué lord Grey comme sir Robert Peel, et les meetings qu’il convoquait pour réclamer le rappel de l’union avaient commencé sous le ministère de lord Melbourne.

Frappé de sa propre impuissance comme de celle de ses prédécesseurs, Peel s’en exprimait avec une tristesse profonde. « L’honorable membre, disait-il en répondant à M. Sheil, se montre surpris du calme et de l’apathie avec lesquels je vois, assure-t-il, l’état actuel de l’Irlande. Je puis l’assurer que je vois l’état actuel de l’Irlande avec la douleur et l’anxiété la plus amère. J’ai fait tout ce que je pouvais. J’avais espéré une atténuation graduelle des difficultés et des animosités suscitées par les sentimens religieux. J’avais espéré un rapprochement progressif entre les protestans du nord et les catholiques du midi de l’Irlande. J’avais cru voir, dans les rapports des honorables membres de cette chambre entre eux et dans leurs bons sentimens mutuels, un meilleur étal ; des esprits et l’influence de ces lois qui ont relevé les catholiques de toute incapacité politique, et les ont mis avec nous sur le pied d’une parfaite égalité. Notre commerce avec l’Irlande allait croissant… J’espérais que le rétablissement de la tranquillité attirerait dans ce pays des capitaux qui s’emploieraient en entreprises utiles pour sa prospérité L’agitation si déplorablement ranimée en Irlande a déçu toutes mes espérances. »

Le mal devint bientôt plus grave que des espérances déçues. L’agitation prépara ouvertement la sédition. De telles masses de population accoururent aux meetings convoqués pour réclamer le rappel de l’union, qu’on les appela des meetings-monstres, prenant plaisir à étaler leur force, et se flattant que le cabinet en serait intimidé. Le 15 août 1843, cinq cent mille hommes, dit-on, se réunirent à Tara, lieu jadis célèbre, où se faisait, avant l’invasion anglaise, l’élection des anciens rois d’Irlande, et qui avait été naguère, dans la grande insurrection irlandaise, en 1798, le théâtre d’une défaite des insurgés. O’Connell se montra là plus hardi et plus confiant qu’il n’avait jamais paru. « N’en doutez pas, dit-il, l’accablante majesté de votre nombre passera en Angleterre et aura là son effet. Le duc de Wellington a commencé par nous menacer. Il parlait de guerre civile ; il n’en dit plus un mot à présent. Il fait faire des meurtrières dans les vieilles fortifications. C’est bien là le fait d’un vieux général ; comme si nous voulions aller nous casser la tête contre des murailles ! J’apprends avec plaisir qu’on a dernièrement importé chez nous une grande quantité d’eau-de-vie et de biscuit. J’espère que les pauvres soldats en auront quelque chose. Le duc de Wellington parle de nous attaquer ; j’en suis charmé. Je ne dirai pas le moindre mot blessant pour les braves soldats qui composent l’armée de la reine, et qui se conduisent si bien. Pas un de vous n’a une seule plainte à former contre aucun de ceux qui résident dans notre pays. Ils sont la plus vaillante armée du monde ; mais j’affirme ceci : s’ils nous faisaient la guerre, l’Irlande, animée comme elle l’est aujourd’hui, fournirait assez de femmes pour battre toutes les troupes de la reine… Voyez comme tout le peuple d’Irlande se lève pour le rappel de l’union ! Lorsque le 2 janvier dernier je me suis hasardé à dire que ceci serait l’année du rappel, ils ont tous ri de moi. Rient-ils maintenant ? C’est notre tour de rire. Je vous dis que dans un an le parlement sera à Dublin, dans College-Green… Oui, le parlement d’Irlande s’assemblera alors, et je défie tous les généraux vieux et jeunes, et toutes les vieilles femmes en pantalons, je défie toute la chevalerie de la terre de nous enlever notre parlement, quand nous l’aurons repris. »

Peu après ce meeting, et en réponse au discours par lequel la reine avait clos la session du parlement, O’Connell déclara à son tour par un manifeste que l’Irlande n’avait plus rien à espérer du gouvernement anglais pour le redressement de ses griefs, que les moyens légaux et constitutionnels étaient épuisés, et un nouveau meeting, qui surpasserait, dit-on, en nombre et en ardeur, tout ce qu’on avait encore vu, fut convoqué pour le 8 octobre suivant, à Clontarf, près de Dublin, où les Irlandais avaient jadis remporté une victoire sur les envahisseurs danois. Tout le programme de cette journée, la marche, l’arrivée, l’emplacement, la tenue des populations furent solennellement réglés d’avance, avec un air de précision militaire, comme s’il se fût agi, non d’un rassemblement populaire à haranguer, mais d’une armée à passer en revue la veille du combat.

À Dublin et à Londres, le gouvernement jugea que le jour était venu où sa patience devait être à bout. À Dublin, le vice-roi, lord Grey, et le chancelier, sir Edward Sugden, purs tories, dévoués aux principes et aux intérêts anglo-protestans, déclarèrent qu’il n’y avait pas moyen de tolérer de telles démonstrations, dussent-elles ne pas aboutir encore à des attaques. Le principal secrétaire d’Irlande, Jord Eliott, plus libéral et plus bienveillant pour les Irlandais, partagea leur avis. À Londres, sir Robert Peel avait un sentiment trop profond de la mission et de la dignité du pouvoir pour admettre qu’il pût se laisser à ce point braver et menacer : « Nous maintiendrons la loi, » répétait-il sans cesse à propos de l’Irlande ; il approuva sur-le-champ les propositions du conseil privé de Dublin. Par une proclamation publiée le 7 octobre, le meeting annoncé pour le 8 fut interdit ; le 14, M. O’Connell, son fils John et ses principaux affidés furent arrêtés comme prévenus de conspiration, de sédition et de rassemblement illégal, et les formalités de la mise en accusation aussitôt remplies, il fut décidé que le procès aurait lieu devant le jury de Dublin le 16 janvier 1844.

Sir Robert Peel avait vu éclater en 1843 toutes les difficultés de sa situation ; toutes les questions qui préoccupaient l’Angleterre étaient engagées sur sa tête ; il était aux prises avec tous ses adversaires. Il avait subi quelques échecs, laissé voir un peu de tâtonne ment, gardé, dans quelques occasions importantes, une attitude un peu inerte et obscure. Ses ennemis étaient contens et moqueurs. Les journaux l’attaquaient avec insulte. Parmi les spectateurs impartiaux, plusieurs commençaient à douter de sa fortune et à parler de ses prochains périls. Ils se trompaient. Quoique la session de 1843 n’eût pas été pour lui aussi brillante ni aussi heureuse que celle de 1842, sa politique à l’intérieur, soit qu’elle fût active ou expectante, explicite ou réservée, était restée parfaitement la même, à la fois modérée et indépendante avec ses amis comme avec ses adversaires, éclairée et honnête, prudente et patiente sans timidité, préoccupée des intérêts du pays, non des fantaisies du public, comme il con vient à un pouvoir sérieux et consciencieux dans un pays libre. Il avait continué à se montrer ce qu’il était réellement, le plus libéral entre les conservateurs, le plus conservateur entre les libéraux, et dans l’un et l’autre camp le plus capable de tous. Il s’était fermement établi dans la confiance de la reine et n’avait pas cessé de grandir dans celle du parlement et du pays. Sa politique extérieure, aussi digne d’estime et encore plus rare, ne contribuait pas moins à honorer son nom et à assurer son crédit.


XI

Quand je dis « sa politique extérieure, » mon langage n’est pas parfaitement exact ; sir Robert Peel n’avait pas, à proprement parler, une politique extérieure qui fût vraiment la sienne, dont il se rendît compte avec précision, qui se proposât tel ou tel plan spécial d’organisation européenne, et dont il poursuivît assidûment le succès. C’est la condition naturelle des pays libres que la politique intérieure, les questions d’organisation constitutionnelle ou de bien-être public, les grandes mesures d’administration et de finances tiennent dans leurs affaires le premier rang. À moins que l’indépendance nationale ne soit menacée, quand un peuple n’est pas un instrument entre les mains d’un maître, le dedans prime, pour lui, le dehors. C’est sur tout la condition de l’Angleterre, défendue par l’Océan des complications et des périls extérieurs : « Heureuse nation, disait M. de Talleyrand, qui n’a pas de frontières ! » Je ne me souviens pas qu’à aucune époque le poste de ministre des affaires étrangères ait été, en Angleterre, celui du premier ministre ; c’est au premier lord de la trésorerie que, par l’usage et ses raisons profondes, ce rang a été en général réservé. Sir Robert Peel était essentiellement un premier lord de la trésorerie, chef du gouvernement intérieur dans l’état et du cabinet dans le parlement.

Mais si la politique extérieure n’était pas sa pensée dominante ni sa principale affaire, il avait à ce sujet deux idées ou plutôt deux sentimens puissans et beaux : il voulait, entre les états, la paix et la justice. Et ces grandes paroles n’étaient pas uniquement pour lui un drapeau, un moyen d’agir sur l’esprit des hommes : il voulait la paix et la justice, dans les rapports de l’Angleterre avec les autres nations, sincèrement, sérieusement, comme une bonne et habituelle politique. Quoique très préoccupé de la grandeur de son pays, très accessible même, en fait de dignité et d’honneur national, aux impressions populaires, il ne formait pour l’Angleterre aucun dessein d’agrandissement, ne ressentait envers les peuples étrangers aucune jalousie égoïste, et n’avait au dehors aucune manie de domination, aucun penchant à déployer une influence importune et arrogante. Il respectait le droit et la dignité des autres états, des petits comme des grands, des faibles comme des forts, et ne regardait l’emploi de la menace ou de la force que comme une dernière extrémité, légitime seulement quand elle était absolument nécessaire. Je répète les mêmes mots parce qu’ils sont les plus simples et les plus vrais ; il voulait sérieusement, dans la politique étrangère de son pays, la paix et la justice, c’est-à-dire, pour exprimer ma pensée à son plus grand honneur, qu’il croyait la morale et le bon sens essentiels et praticables dans les relations extérieures comme dans le gouvernement intérieur des nations : lieu commun en apparence, que répètent des lèvres tous les politiques, mais auquel, en réalité, bien peu d’entre eux portent vraiment foi.

Par une bonne fortune rare, ou plutôt par une sympathie naturelle, sir Robert Peel avait placé, dans son cabinet, les affaires étrangères aux mains d’un homme animé des mêmes sentimens et plus propre que personne à les pratiquer. J’ai traité pendant cinq ans avec lord Aberdeen des rapports de nos deux patries, et de toutes les questions qui en sont nées durant cet intervalle, grande mortalis œvi spatium ; je ne vois pas pourquoi je me refuserais le plaisir de dire, de sa politique et de lui-même, ce que j’en pense, ce que j’en ai vu et éprouvé moi-même. Je ne fais nul cas des réticences et des modesties affectées ; retiré aujourd’hui bien loin du monde, je ne sens aucun embarras à dire tout haut ce que j’ai pensé, senti ou voulu quand j’étais mêlé à son mouvement, et j’accepte volontiers, dût-il en revenir à mes amis ou à moi quelque honneur, les occasions de mettre en lumière la politique que, de concert avec eux, j’ai essayé de faire triompher.

Lord Aberdeen avait, pour sir Robert Peel, deux inappréciables avantages : il appartenait au parti tory, à la plus brillante époque des tories, à leurs jours de victoire, et il ne partageait nullement leurs préventions, leurs passions, leurs traditions d’entêtement ou de haine ; esprit aussi libre que mesuré, aussi juste que fin, toujours prêt à comprendre et à admettre les changemens des temps, les motifs et les mérites des hommes ; aristocrate avec des formes simples, des sentimens libéraux et un caractère sympathique ; lettré sans prétentions littéraires ; très réservé dans la vie commune et plein de charme dans l’intimité, très anglais de principes et de mœurs, et pourtant très familier avec l’histoire, les idées, les langues, les intérêts des peuples du continent. Comme Peel, il voulait la paix et la justice dans les relations des états ; mieux que personne, il savait en discerner et en accepter les conditions, n’employer que les procédés et le langage propres à assurer leur empire, et en inspirant, aux hommes avec qui il traitait, foi dans sa modération et son équité, il les disposait à porter de leur côté, dans les affaires, les mêmes sentimens.

Entre ces deux hommes, la confiance devait être et fut entière : le grand seigneur écossais acceptait franchement et simplement la suprématie du fils du filateur anglais ; le chef parlementaire ne prétendait point diriger les affaires étrangères et imposer à son collègue ses vues, ses goûts, ses façons d’agir diplomatiques. D’accord sur le fond des choses, ils étaient sûrs de n’avoir point à défendre, l’un son autorité, l’autre son indépendance ; ils marchaient loyalement ensemble dans la même voie, chacun à son rang et avec sa mission. Sir Robert Peel n’avait pour aucune alliance, pour aucune amitié particulière sur le continent, une préférence marquée : il mettait un grand prix aux bons rapports avec la France, avec le roi Louis-Philippe et son gouvernement, et ne négligeait aucune occasion d’ex primer les sentimens, de tenir le langage propres à assurer cette situation ; mais il attachait aux bons rapports, avec l’Allemagne ou avec la Russie la même importance, et s’empressait également de le témoigner. Lord Aberdeen, tout en se maintenant dans les meilleurs termes avec toutes les puissances, avait surtout à cœur d’établir entre l’Angleterre et la France une intime entente, profondément convaincu que les deux peuples qui pourraient se faire le plus de mal sont aussi les plus intéressés à bien vivre ensemble, et que les grands intérêts humains, aussi bien que leurs intérêts nationaux, sont engagés dans leur pacifique accord.

Le cabinet conservateur, en arrivant aux affaires, trouvait la situation extérieure chargée de complications graves : en Asie, la guerre avec la Chine et dans l’Afghanistan ; — avec les États-Unis d’Amérique, trois controverses anciennes et récemment ravivées : au nord la délimitation des frontières, à l’ouest la possession de l’Orégon, sur les mers la répression de la traite ; — en Europe, la France depuis plus d’un an en état d’irritation contre l’Angleterre, et venant à peine de reprendre sa place dans le concert européen. Aux extrémités du monde, sir Robert Peel et lord Aberdeen avaient, par la guerre ou les négociations, de grandes et difficiles questions à résoudre, avec leur plus proche voisin la bienveillance et la confiance à rétablir.

Je doute que deux gouvernemens se soient jamais rencontrés plus sympathiques que ne l’étaient alors les cabinets de Londres et de Paris, soit dans leurs vues de politique générale, soit dans leurs dispositions mutuelles, et qui aient eu à subir, dans cette harmonie, de plus fréquentes et plus délicates épreuves. Comme sir Robert Peel et lord Aberdeen, le roi Louis-Philippe et son cabinet, en 1841, voulaient sincèrement et sérieusement la paix et la justice dans les relations des états. J’ai vécu sous l’éclat des plus grands spectacles de force et de guerre auxquels ait assisté le monde, j’en ai ressenti, autant que nul autre spectateur, le patriotique et orgueilleux plaisir ; mais au milieu de nos triomphes et de l’enivrement national le sacrifice de tant de vies, les douleurs de tant de familles, l’épuisement de la France, la perturbation continue de l’Europe, les droits des princes et les droits des peuples, traités avec un égal dédain, la victoire ne servant qu’à étendre de plus en plus la guerre, point de stabilité au sein d’un ordre sans liberté, cet interminable enchaînement de violences et de chances terribles me choquaient profondément. La France veut et mérite autre chose que d’être l’enjeu d’un grand homme adonné sans relâche à tenter les grands coups du sort. On peut le dire encore aujourd’hui, malgré la lutte redoutable qui a interrompu un moment cette heureuse fortune de l’Europe : nous jouissons depuis plus de quarante ans des bienfaits de la paix ; en voici un qui est trop peu remarqué. Deux révolutions ont éclaté chez nous dans ce laps de temps ; elles n’y ont point ramené l’étranger, qui y était venu deux fois en quinze mois contre l’empereur Napoléon Ier. Malgré ses alarmes, ni en 1830, ni même en 1848, l’Europe ne s’est sentie dans la nécessité de nous faire la guerre ; en 1815, peuples et rois n’avaient pas cru pouvoir vivre en sûreté à côté de Napoléon. Impossible avec lui, la politique pacifique et modérée est devenue après lui et demeure encore aujourd’hui, sous l’héritier de son nom et de son pouvoir, la politique européenne. Ce sera la gloire du roi Louis-Philippe d’avoir, au milieu d’une vive recrudescence révolutionnaire, hautement proclamé et constamment pratiqué cette politique. On en attribue tout le mérite à sa prudence et à un habile calcul d’intérêt personnel. On se trompe : quand on a fait la part, même large, de l’intérêt et de la prudence, on n’a pas tout expliqué ni tout dit. L’idée de la paix dans sa moralité et sa grandeur avait pénétré très avant dans l’esprit et dans le cœur du roi Louis-Philippe ; les iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent par des motifs si légers ou pour des combinaisons si vaines, révoltaient son humanité et son bon sens. Parmi les grandes espérances sociales, je ne veux pas dire les belles chimères, dont son époque et son éducation avaient bercé sa jeunesse, celle de la paix l’avait frappé plus que toute autre, et demeurait puissante sur son âme. C’était à ses yeux la vraie conquête de la civilisation, un devoir d’homme et de roi ; il mettait à remplir ce devoir son plaisir et son honneur, plus encore qu’il n’y voyait sa sûreté. Il se félicita de l’avènement du cabinet conservateur à Londres comme d’un gage non-seulement de la paix, mais d’une politique équitable et tranquille, seul gage à son tour de la vraie et solide paix.

Trois affaires, le droit de visite pour la répression de la traite, l’occupation de Taïti et la guerre du Maroc, ont troublé et failli compromettre gravement, de 1841 à 1846, nos rapports avec l’Angleterre. Je n’ai garde d’en reproduire ici le récit et la discussion ; je ne veux que caractériser l’esprit dans lequel les deux cabinets les ont traitées de concert et en ont étouffé le péril.

C’est un lieu commun, longtemps répété et probablement encore admis par bien des gens, que, dans son ardeur à introduire et à étendre le droit de visite pour la répression de la traite, l’Angleterre tenait bien plus au droit de visite qu’à la répression de la traite, et se proposait bien plutôt d’assurer sa prépondérance maritime que de tarir les sources de l’esclavage. Étrange ignorance de l’histoire, et bien frivole appréciation du caractère du peuple anglais ! L’égoïsme national y tient, il est vrai, une grande place : son intérêt le préoccupe plus souvent que l’enthousiasme ne le gagne ; il démêle et poursuit, avec une sagacité froide et même dure, tout ce qui peut servir sa prospérité ou sa puissance ; mais quand une idée générale, une conviction morale s’est établie dans son âme, il en accepte sans hésiter les conséquences onéreuses, en recherche le succès avec une passion persévérante, et peut faire pour l’obtenir les plus grands sacrifices. Ce trait caractéristique de l’Angleterre éclate dans l’histoire de ses croyances religieuses, de ses institutions politiques, et même de ses idées philosophiques. Il n’y a point de peuple plus attaché à son intérêt quand son intérêt le préoccupe, plus dévoilé à sa foi quand il a une foi.

L’abolition de la traite et de l’esclavage est, depuis près d’un siècle, en Angleterre, une vraie foi, une partie intégrante de la foi chrétienne, une passion morale, née d’abord au sein d’une minorité, mais qui ne s’est pas reposée un seul jour tant qu’elle n’a pas conquis la majorité et soumis les esprits même qu’elle n’a pas conquis. Elle a poursuivi son but à travers tous les obstacles, tous les efforts, tous les sacrifices. Sans doute le plaisir de l’orgueil national et la satisfaction de certains intérêts ont pu se mêler et se sont mêlés à ce généreux dessein ; mais le sentiment moral en a été le véritable auteur, et c’était bien réellement pour parvenir à l’abolition de la traite, non pour entraver misérablement, en retardant çà et là quelques navires, le commerce de ses rivaux, que le gouvernement Anglais, dominé et poussé par le peuple anglais, a mis longtemps à l’établissement du droit de visite tant d’ardeur et d’obstination.

Pendant mon ambassade à Londres, dix jours après la signature du traité du 15 juillet 1840 sur les affaires d’Égypte, lord Palmerston réunit au Foreign-Office les représentans d’Autriche, de France, de Prusse et de Russie, et nous invita à signer, pour la répression de la traite, un traité par lequel les trois puissances du Nord acceptaient les conventions conclues à ce sujet, en 1831 et 1833, entre la France et l’Angleterre, et qui de plus apportait dans l’exercice du droit de visite quelques modifications. Cette négociation avait été entamée, suivie et amenée à ce point par mes prédécesseurs. J’en rendis compte à M. Thiers, alors chef du cabinet, qui me répondit : « Je vais consulter sur l’affaire de la traite des nègres. Je crains aujourd’hui de faire traité sur traité avec des gens qui ont été bien mal pour nous. » M. Thiers avait raison : ce n’était pas au moment où le cabinet anglais venait de se séparer de nous avec un si mauvais procédé qu’il convenait de lui donner une nouvelle marque de confiance et d’intimité.

Un an après, à la fin de 1841, le cabinet whig était tombé. Le traité du 15 juillet 1840 ne subsistait plus ; les affaires de l’Égypte et de Méhémet-Ali étaient terminées ; la convention du 13 juillet 1841, en réglant, quant au passage des détroits, les relations des cinq grandes puissances avec la Porte, avait fait rentrer la France dans le concert européen. Sir Robert Peel et lord Aberdeen avaient remplacé lord Melbourne et lord Palmerston, et nous témoignaient les dispositions les plus amicales. Ils me demandèrent de signer le nouveau traité, depuis longtemps préparé, pour la répression plus efficace de la traite. Je n’hésitai point. Aucun motif de convenance et de dignité ne nous commandait plus d’en retarder la conclusion. Nous aussi, nous voulions la répression de la traite. Nous avions, depuis dix ans, accepté, pour y parvenir, l’exercice réciproque du droit de visite. Ni les plaintes auxquelles il avait donné lieu, ni les modifications qu’y apportait la nouvelle convention, ne me parurent assez graves pour nous faire délaisser l’œuvre morale qui nous l’avait fait accepter et l’intimité politique qui s’y rattachait. Le 20 décembre 1841, M. de Sainte-Aulaire, depuis quelques mois seulement ambassadeur du roi à Londres, signa le nouveau traité.

On sait quels orages attira sur moi cet acte. Je n’ai nul droit de m’en plaindre. La lutte où je me vis engagé, à cette occasion, dans les chambres aboutit à deux résultats qui semblaient difficiles à concilier. Je réussis dans mes efforts, car les cabinets de Paris et de Londres demeurèrent intimement unis malgré les efforts de l’opposition pour les diviser, et le but que l’opposition avait poursuivi contre moi devint un succès pour moi ; d’accord entre les deux cabinets, le droit de visite fut aboli.

Je ne veux pas donner le change sur ma pensée : à considérer les choses en elles-mêmes et abstraction faite des exigences d’une situation créée par les passions des hommes, je n’ai pas pris alors et je ne prends pas davantage aujourd’hui l’abolition du droit de visite pour un succès. Généralement et sincèrement pratiqué, c’était, je crois, le moyen le plus efficace de réprimer la traite, et la répression de la traite valait bien les inconvéniens et les ennuis, d’ailleurs exagérés, du moyen ; mais le prince de Metternich disait avec raison : « Le vice de ce mode d’action, c’est qu’il n’est praticable qu’entre, je ne dis pas seulement des gouvernemens, mais des pays vivant dans la plus grande intimité, étrangers à toute susceptibilité, à toute méfiance réciproque, et animés du même sentiment au point de passer de bon cœur l’éponge sur les abus. » Cette identité, de sentiment, cette égalité de zèle n’existaient point, entre la France et l’Angleterre, pour la répression de la traite, et loin qu’il n’y eût entre les deux peuples point de susceptibilités ni de méfiances, le traité du 15 juillet 1840 avait ranimé en France toutes celles que la sympathie de l’Angleterre pour la France, après les événemens de 1830, avait assoupies. Je ne pense pas que le soulèvement qui éclata en 1842 contre le droit de visite, appliqué à la répression de la traite, fût juste, ni politique, ni même parfaitement spontané et naturel ; l’art de l’opposition le fomenta, et la faiblesse de beaucoup de conservateurs l’accepta fort au-delà de la vérité. Ce fut pourtant bientôt, on ne saurait le nier, une de ces impressions contagieuses contre lesquelles le raisonnement, la prudence, les notions même de droit et d’équité demeurent sans pouvoir. La surprise fut grande dans le cabinet anglais à cette explosion de méfiance avouée et d’hostilité mal déguisée contre l’Angleterre. Sir Robert Peel et lord Aberdeen étaient étrangers au tort qu’avaient eu envers nous leurs prédécesseurs ; la cause de notre mécontentement avait disparu ; ils s’appliquaient avec empressement à en effacer la trace ; ils avaient peine à comprendre l’amertume des soupçons, la vivacité des alarmes que des traités en vigueur depuis dix ans excitaient tout à coup parmi nous. Et quand je me prévalais de cet état des esprits pour me refuser à la ratification du nouveau traité : « Prenez garde, disaient-ils, ce sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur déterminante, mais qu’il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils sont très injurieux pour nous, et nous ne pouvons avec dignité les voir se produire sans les ressentir vivement. On est par venu à persuader en France que nous sommes d’abominables hypocrites, que nous cachons des combinaisons machiavéliques sous le manteau d’un intérêt d’humanité. Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne nous en montrant pas offensés ; mais si vous venez, à la face de l’Europe, nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les repousser, car notre silence impliquerait une sorte d’adhésion. »

Une autre pensée préoccupait aussi les ministres anglais : engagés au même moment dans une négociation avec les États-Unis sur le concert à établir entre les deux nations pour la répression de la traite, ils s’étaient flattés que, si l’Europe entière acceptait le traité du 20 décembre 1841 sur le droit de visite, l’Amérique aussi finirait par y adhérer, et que, la traite devenant alors à peu près impossible, ils auraient l’honneur d’atteindre le grand but que l’Angleterre poursuivait avec tant d’ardeur. Non-seulement par notre refus de ratifier le traité ils perdaient cette espérance, mais l’idée leur vint que nous ne refusions cette ratification que de concert avec les États-Unis, et en nous unissant secrètement à eux pour faire échouer, dans l’ancien et dans le nouveau monde, les desseins de l’Angleterre. C’était surtout dans l’esprit naturellement inquiet et méfiant de sir Robert Peel que fermentaient ces soupçons ; les honnêtes gens, qui ne sont ni chimériques, ni dupes, tombent aisément dans des méfiances extrêmes, et les siennes apparaissaient quelquefois singulièrement au milieu du bon vouloir et du sincère désir d’entente cordiale qui ranimaient. Il fallut du temps et les épreuves que le temps amène dans les relations des hommes pour le convaincre que nous aussi nous étions sincères, qu’il pouvait avoir confiance en nous, même quand nos actes le contrariaient, et que, dans l’affaire du droit de visite entre autres, nous ne faisions que céder à une nécessité qu’il connaissait aussi bien que nous, la nécessité du respect pour les sentimens de nos chambres et de notre pays. Sir Robert avait d’ailleurs l’esprit trop juste et trop ferme pour ne pas mettre sa politique générale au-dessus de telle ou telle question particulière ; il voulait, entre l’Angleterre et la France, et pour toute l’Europe, la paix, la vraie paix, la politique tranquille et conservatrice : quand il se tint pour bien assuré que c’était là aussi, sans arrière-pensée, notre politique, et que nous avions, pour la maintenir dans notre pays, encore plus d’efforts à faire que lui dans le sien, il se résigna aux sacrifices qu’elle lui imposait envers nous, et après avoir accepté en 1842 notre refus de ratifier le traité du 20 décembre 1841 sur le droit de visite, il en vint à accepter, en 1845, l’abolition du droit de visite même et des conventions de 1831 et 1833, qui le consacraient.

Ce fut surtout à lord Aberdeen que cette politique éclairée, conciliante et vraiment indépendante des préventions de parti comme des humeurs populaires, dut son succès au sein du cabinet même comme dans les négociations. Les ennuis ne lui étaient pas épargnés : pendant qu’on m’accusait à Paris de condescendance servile envers l’Angleterre, on lui adressait à Londres le même reproche ; il était le complaisant ou la dupe du roi Louis-Philippe et de M. Guizot. Attristé quelquefois de ces absurdes imputations, il ne leur cédait jamais rien au fond, ne se décourageant jamais de la bonne politique, très réservé seulement dans le langage, et d’une patience infinie à préparer et à attendre les résultats, j’ai à cœur de donner une juste idée de la loyale intimité qui régnait entre nous, et de la façon dont nous traitions ensemble au milieu des embarras et des ombrages qui nous assiégeaient. J’extrais ce fragment d’une lettre que je lui adressais le 3 décembre 1844, à propos d’un soupçon qu’il m’avait exprimé sur un incident survenu en Espagne : « Ce que nous avons, je crois, de mieux à faire l’un et l’autre, c’est de mettre en quarantaine sévère tous les rapports, bruits, plaintes, commérages, qui peuvent nous revenir sur les menées secrètes ou les querelles de ménage de nos agens ; — pour deux raisons : la première, c’est que la plupart de ces commérages sont faux ; la seconde, c’est que, même quand ils ont quelque chose de vrai, ils méritent rarement qu’on y fasse attention. L’expérience m’a convaincu, à mon grand regret, mais enfin elle m’a convaincu que nous ne pouvions encore prétendre à trouver ou à faire soudainement passer dans nos agens la même harmonie, la même sérénité de sentimens et de conduite qui existent entre vous et moi. Il y a, chez nos agens dispersés dans le monde, de grands restes de cette vieille rivalité inintelligente, de cette jalousie aveugle et tracassière qui a longtemps dominé la politique de nos deux pays. Les petites passions personnelles viennent s’y joindre et aggravent le mal. Il faut lutter, lutter sans cesse et partout contre ce mal, mais en sachant bien qu’il y a la quelque chose d’inévitable, et à quoi, dans une certaine mesure, nous devons nous résigner. Nous nous troublerions tristement l’esprit, nous nous consumerions en vains efforts, si nous prétendions prévenir ou réparer toutes les atteintes, tous les mécomptes que peut recevoir çà et la notre bonne entente. Si ces atteintes sont graves, si elles compromettent réellement notre politique et notre situation réciproque, portons-y sur-le-champ remède, d’abord en nous disant tout, absolument tout, pour parvenir à nous mettre d’accord, vous et moi, ensuite en imposant nettement à nos agens notre commune volonté. Mais sauf de telles occasions, laissons passer, sans nous en inquiéter, bien des difficultés, des tracasseries, des humeurs, des mésintelligences locales, qui deviendraient importantes si nous leur permettions de monter jusqu’à nous, et qui mourront dans les lieux mêmes où elles sont nées si nous les condamnons à n’en pas sortir. »

Les deux visites de la reine d’Angleterre au château d’Eu, où elle amena lord Aberdeen, et celle du roi Louis-Philippe au château de Windsor, où je l’accompagnai, contribuèrent beaucoup à développer entre nous cette bonne intelligence générale, cette confiance prompte, cette harmonie préétablie, si la politique peut admettre cette belle expression de Leibnitz, qui sont presque impossibles à espérer quand les personnes ne se sont jamais rencontrées et unies dans la liberté des conversations longues et intimes. J’eus également à Windsor avec sir Robert Peel, et aussi avec le duc de Wellington, dont le grand jugement et l’autorité persistaient au milieu d’un déclin physique très apparent, de longs entretiens sur les questions qui nous préoccupaient, particulièrement sur le droit de visite, et malgré l’extrême réserve de leurs paroles, malgré l’incertitude, encore grande, de leurs intentions, je revins persuadé que le cabinet anglais ne tarderait pas à reconnaître lui-même qu’après les débats soulevés et au milieu des écueils à grand’peine évités depuis trois ans, le droit de visite n’était plus entre la France et l’Angleterre, pour la répression de la traite, qu’un mot vain, une arme inefficace, et pour les bons rapports des deux pays un continuel péril. Le duc de Broglie, en se chargeant d’aller suivre à Londres cette négociation, en détermina l’heureuse issue : il avait signé la convention de 1833 ; toute l’Angleterre savait avec quelle sincérité et quelle constance il était dévoué à l’abolition de la traite et de l’esclavage ; elle portait, et à son caractère en général, et à ses sentimens sur cette question en particulier, une entière confiance. Le docteur Lushington, chargé par le cabinet anglais de négocier avec lui, avait, dans l’opinion de son pays, des mérites et une autorité analogues ; ils surmontèrent, non sans travail, mais d’un commun et loyal effort, les difficultés, grandes encore, de la question ; les officiers de marine qui leur avaient été adjoints pour en étudier les détails pratiques, entre autres le capitaine Bouet pour la France et le capitaine Trotter pour l’Angleterre, y portèrent le même bon vouloir, le même désir de succès. Le 29 mai 1845 fut signé le traité qui substituait au droit de visite un nouveau mode de concert et d’action, entre la France et l’Angleterre, pour la répression de la traite, et ce nuage disparut de l’horizon.

Dans l’affaire du droit de visite, c’était la France qui se montrait susceptible et réclamait un nouveau droit entre les deux états ; dans l’affaire de Taïti, ce fut l’Angleterre qui se crut offensée et en droit de demander une réparation. Non que le gouvernement anglais lui-même fût, à l’origine de cet incident, vivement intéressé dans la question : il avait, en 1827, sous le ministère de M. Canning, formellement refusé la possession de l’île de Taïti, que les chefs indigènes lui avaient offerte, et il n’avait ainsi nul droit à faire valoir contre l’établissement du protectorat français ; mais nous nous trouvions là en présence d’une autre puissance anglaise considérable, quoique sans titre politique, et avec laquelle sir Robert Peel et lord Aberdeen avaient grandement à compter.

C’est une assertion admise comme un fait, et incessamment répétée dans la plupart des journaux catholiques, que le protestantisme est en pleine décadence, qu’il ne compte plus guère dans son sein que des indifférens ou des esprits empressés de retourner au catholicisme, que partout enfin il se refroidit et se décompose, comme les morts. Curieux exemple de l’ignorance frivole où peut jeter la passion ! Je pourrais inviter les personnes qui se complaisent dans cette idée à aller en Angleterre et à voir de leurs propres yeux combien la foi et la pratique du christianisme protestant y sont vivantes, répandues, assidues ; je pourrais les promener en Hollande, en Allemagne, en Suède, aux États-Unis d’Amérique, en France même et leur montrer partout, parmi les protestans, la foi et la ferveur religieuse se ranimant et se propageant à-côté de l’incrédulité savante ou grossière, fanatique ou apathique, maladie dont à coup sûr, dans le monde chrétien, les états protestans ne sont pas seuls atteints ; mais je laisse la cette controverse de statistique religieuse, et n’y veux prendre qu’un fait auquel l’affaire de Taïti se lie intimement, et qui en explique seul la gravité.

J’ai sous les yeux les rapports et les budgets de trente-deux sociétés libres anglaises vouées à la propagation ou au maintien du christianisme protestant dans le monde. Je résume les moyens d’action et les travaux des six principales de ces associations pour l’année 1846, la dernière dont les faits et les chiffres me soient connus avec précision, et je trouve que ces six sociétés de missions protes tantes anglaises ont reçu pour leur œuvre, dans le cours de cette seule année, 548,725 livres sterling (13,718,125 francs), et qu’elles ont dépensé 527,408 livres sterling (13,185,200 francs). Elles avaient en activité à la même époque, dispersés sur toute la face du globe, 1752 missionnaires principaux, y compris 16 évêques, et sans compter plusieurs milliers d’aides-missionnaires, maîtres d’école, exhortans et autres ouvriers chrétiens de diverses qualifications [2]. Je sais avec certitude que depuis 1846 le chiffre des dépenses et le nombre des agens de cette œuvre générale des missions protestantes anglaises se sont notablement accrus.

C’était l’une des plus considérables et des plus actives entre ces associations pieuses, la Société des Missions de Londres, qui avait envoyé dans l’île de Taïti ses missionnaires. Ils y résidaient depuis longtemps, travaillant avec ardeur à la conversion et à la civilisation des indigènes. Je dis à la civilisation comme à la conversion. Quand les jésuites s’établirent au Paraguay, ils ne se contentèrent pas de prêcher et de convertir ; ils s’appliquèrent à civiliser le nouveau peuple chrétien en le gouvernant. En dépit des dissidences profondes et probablement aussi de l’antipathie qui les séparent des jésuites, les missionnaires protestans ont avec eux, au point de vue social, une remarquable analogie. En portant le christianisme chez les Indiens du Paraguay, les jésuites n’y vinrent pas en simples apôtres, uniquement préoccupés de planter la croix et de semer la parole divine dans un monde idolâtre ; c’était une société organisée, un essaim d’une congrégation ailleurs ancienne et puissante, une grande famille religieuse, selon leur propre langage, qui se transportait au milieu des peuplades sauvages pour les faire vivre sous la loi d’une autorité chrétienne, en même temps qu’elle leur prêchait la foi chrétienne. Avec dès principes très divers, les missions protestantes ont un semblable caractère : ce ne sont pas non plus des individus isolés, exclusivement voués à l’œuvre de l’apostolat chrétien ; ce sont des familles chrétiennes qui vont vivre au milieu des païens, et leur enseigner, avec l’autorité de l’exemple comme de la parole, les mœurs chrétiennes, les vertus domestiques chrétiennes, la civilisation chrétienne telle qu’elle s’est développée dans leur patrie. Eux aussi, ils racontent, ils prêchent l’Évangile, ils meurent, s’il le faut, pour l’Évangile ; mais, en attendant le succès ou la mort, ils vivent selon l’Évangile, dans toutes les relations naturelles des hommes, sous les yeux de ces peuples qu’ils veulent lui conquérir. Ce sont des maris, et des femmes, des pères et des mères, des parens et des enfans, des frères et des sœurs, des maîtres et des serviteurs chrétiens, en même temps que des missionnaires et des Anglais. Je déteste les comparaisons jalouses : personne ne respecte et n’admire plus que moi les missionnaires catholiques qui vont vivre et mourir seuls dans un monde ennemi, ayant pour unique affaire et pour unique joie la propagation de la foi chrétienne, et pour unique perspective, dans leur austère et solitaire travail, le salut de quelques pauvres âmes ignorées et la chance du martyre ; mais Dieu a des voies diverses pour ses serviteurs, et la famille missionnaire dans sa vertueuse activité n’est, à coup sûr, ni moins belle à ses yeux, ni moins utile à son service, que le prêtre missionnaire dans son pieux isolement.

Les missionnaires anglais étaient à Taïti de véritables magistrats moraux, puissans auprès de la population et de ses chefs, prédicateurs et réformateurs vénérés, jouissant à la fois des succès de la parole et des plaisirs de la domination. L’établissement du protectorat français leur devait être et leur fut très amer : c’était un péril pour leur foi, la chute de leur prépondérance et un échec, dans l’Océan Pacifique, pour le nom de leur patrie. Dès que la nouvelle en arriva à Londres, toutes les sociétés de missions s’émurent, tinrent des meetings, envoyèrent des députations au cabinet anglais, à l’ambassadeur de France, déclarant que leur œuvre était compromise dans toute l’Océanie, et demandant que le protectorat commun de l’Angleterre, de la France et des États-Unis d’Amérique remplaçât, dans Taïti, le protectorat exclusivement français. Onze des principaux patrons de ces sociétés, tous hommes considérables par le rang et le caractère, adressèrent à lord Aberdeen une lettre pressante à l’appui de ces réclamations [3]. L’un d’entre eux, sir George Grey, témoigna l’intention d’interpeller le cabinet dans la chambre des communes. Le mouvement devint bien plus vif encore quand on apprit, quelques mois après, que ce n’était plus du simple protectorat français qu’il s’agissait à Taïti, et que l’amiral Dupetit-Thouars avait pris pleine possession de l’île et de la souveraineté. Le parti des saints éclata ; les politiques les moins dévots et les plus amis de la France se montrèrent troublés ; sir George Grey interpella sir Robert Peel, qui répondit en éludant, mais avec une émotion pénible ment contenue. Les diplomates étrangers eux-mêmes prirent l’affaire en vive sollicitude, la jugeant très grave : « Taïti, dit l’un d’eux, sera pour le cabinet anglais un plus gros embarras que l’Irlande. » Une extrême froideur, sinon une rupture entre la France et l’Angleterre, en paraissait la conséquence inévitable.

Le cabinet anglais était très agité. Avant même qu’il fût question de Taïti, à la seule nouvelle de notre occupation des Marquises, il avait vu percer, parmi ses amis, des symptômes d’humeur et d’inquiétude ; « ceci est une honte et un danger pour l’Angleterre, » avait dit à lord Aberdeen un homme sérieux. L’hostilité jalouse contre la France n’est plus en Angleterre un sentiment général et permanent, ni qui domine la politique ; mais ce sentiment vit toujours dans beaucoup de cœurs anglais, et s’y réveille aisément avec ses susceptibilités, ses aveuglemens et ses exigences. Sir Robert Peel, sans les partager, prêtait volontiers l’oreille à ces impressions, et en tenait grand compte. Un autre sentiment, la crainte d’être pris pour dupe, le préoccupait vivement lui-même. « Était-on bien sûr que l’amiral Dupetit-Thouars n’eût pas agi en vertu d’instructions secrètes du gouvernement français ? Ne l’avions-nous pas engagé nous-mêmes à saisir le premier prétexte pour transformer notre protectorat de Taïti en complète et souveraine possession ? Pourquoi avions-nous dans ces mers-là trois frégates ? Elles n’étaient assuré ment pas nécessaires contre les naturels de Taïti ; nous avions prévu sans doute un conflit plus sérieux. » Lord Aberdeen, pour maintenir entre les deux pays la politique de conciliation et de bonne entente, avait sans cesse à lutter, et contre ces impressions publiques, et contre ces méfiances intérieures ; il fallait non-seulement qu’il prévînt, de la part du cabinet, toute résolution, toute démarche brusque ou excessive, mais souvent aussi, et c’était là peut-être son plus difficile soin, qu’il arrêtât sur les lèvres du chef du cabinet les paroles de soupçon ou d’irritation que, dans les entraînemens ou les embarras de la discussion au sein de la chambre des communes, sir Robert était enclin à laisser échapper. »

Lord Aberdeen jugeait bien de la situation, et faisait preuve d’autant de sagacité que de prudence. Nous n’avions, et nous n’avions jamais eu, dans toute cette affaire, ni dessein secret, ni arrière-pensée, ni désir même au-delà de nos actes et de nos paroles. Nous voulions acquérir dans l’Océan-Pacifique un point qui pût être à la fois un lieu de déportation salubre et sûr, et une station de ravitaillement et de refuge pour notre marine marchande, sans nous engager dans les charges et dans les chances d’un grand établissement territorial. Le petit archipel des Marquises paraissait satisfaire à ces conditions ; il n’appartenait à nulle autre puissance ; l’amiral DupetitThouars reçut la mission de l’occuper. Il ne s’agissait nullement de Taïti dans ses instructions, et nous n’avions formé sur cette île, ni dans le présent, ni dans l’avenir, absolument aucun dessein. Quand nous apprîmes que, quatre mois après l’occupation des Marquises, l’amiral Dupetit-Thouars, à la suite d’incidens compliqués que je n’ai garde de reproduire ici, avait été amené à établir dans Taïti le protectorat français, nous prévîmes, non sans regret, qu’il en pour rait résulter dans nos rapports avec l’Angleterre quelques difficultés, mais nous ratifiâmes l’acte sans hésiter. De toutes nos raisons, je n’en rappelle qu’une, la raison décisive : le drapeau français venait d’être planté dans l’Océanie ; nous ne voulûmes pas qu’au moment même de son apparition il y reculât. Nous ne portions atteinte aux droits ni même aux prétentions d’aucun état ; le traité conclu par l’amiral Dupetit-Thouars, en établissant le protectorat, respectait la souveraineté et les droits intérieurs de la reine de Taïti. Nous dîmes hautement les motifs et les limites de notre résolution. Le cabinet anglais les comprit, et ne réclama point. Nous comprîmes à notre tour son déplaisir et ses embarras, et nous nous promîmes mutuellement la prudence et les ménagemens que se doivent, dans les affaires à la fois petites et délicates, de grands gouvernemens qui ne veulent ni faiblir l’un devant l’autre, ni se brouiller pour des misères.

Je dis des misères, et en maintenant ce mot, je l’explique je ne voudrais, à aucun prix, être soupçonné de méconnaître la grandeur des intérêts et des sentimens engagés dans cette question, des intérêts et des sentimens chrétiens. Protestant et ministre d’un roi catholique dans un pays de liberté religieuse, mais essentiellement catholique, je n’ai jamais cherché à surmonter les difficultés de cette situation qu’en l’acceptant tout entière, et en en remplissant tous les devoirs divers, mais, à mon sens, point opposés. J’ai gardé hautement ma foi en servant la politique de mon pays ; j’ai soutenu libre ment la politique de mon pays en gardant ma foi. Dans l’affaire de Taïti, l’épreuve était, pour moi, délicate : le catholicisme, le protestantisme et la politique étaient là en présence ; je me permettrai de rappeler textuellement ici quels principes j’ai invoqués pour concilier leurs droits, non pas après coup, mais au moment même de l’épreuve et pendant le combat : « Ce serait, disais-je le 10 juin 1843 et le 1er mars 1844 dans la chambre des députés, ce serait pour un gouvernement une entreprise insensée, je ne veux pas dire autre chose, que de se charger de faire de la propagande religieuse et d’imposer sa religion par la force, même aux païens… l’Angleterre ne le fait point. Il y a des missionnaires anglais uniquement préoccupés du désir de répandre le christianisme, et qui, spontanément, librement, à leurs risques et périls, sans aucune intervention du gouvernement anglais, vont promener leur activité et leur dévouement sur la face du monde pour y porter leur foi. Ils ont bien le droit de le faire ; ils ne sont pas le gouvernement de leur pays. Mais ils portent partout où ils pénètrent la foi, la langue, le nom, l’influence de leur pays, et leur gouvernement ; qui le sait, qui recueille le fruit de leur activité, leur gouvernement les suit de ses regards, les soutient, les protège partout où ils pénètrent. En cela, il fait aussi son devoir : à chacun sa tâche ; aux missionnaires libres la propagation de leur foi religieuse, au gouvernement la protection de ses sujets, même missionnaires, partout où ils vont. La France aussi a ses missionnaires ; avant que vous vous en occupassiez, des hommes sincères, courageux, dévoués, des prêtres catholiques, faisaient dans le monde, avec la langue et le nom français, ce que les missionnaires anglais font au nom de leur pays. Ils le faisaient précisément dans les parages qui nous occupent, dans les archipels de l’Océan-Pacifique ; ils travaillaient à conquérir à leur foi l’archipel des îles Gambier, l’archipel des Navigateurs, de la Nouvelle-Zélande et bien d’autres. Pourquoi le gouvernement français ne ferait-il pas pour les missionnaires français catholiques-ce que le gouvernement anglais fait pour les missionnaires anglais protestans ? Pourquoi ne les suivrait-il pas de ses regards, ne les couvrirait-il pas de sa protection… C’est l’histoire, la tradition, la situation naturelle de la France… Parce qu’heureusement la liberté des cultes s’est établie en France, parce que catholiques et protestans vivent en paix sur le même sol, sous la même loi, serait-ce une raison pour que la France délaissât son histoire, ses traditions, la religion de ses pères, pour qu’elle cessât de la protéger dans le monde ? Non, certainement non : la France a reçu chez elle la liberté religieuse ; elle la portera partout. Je ne vois pas pourquoi la France ne ferait pas dans l’Océanie, dans les établissemens français, ce qu’elle fait chez elle-même, sur son ancien territoire. Ce sera difficile, dit-on ; il y aura des embarras, des complications. C’est le métier des gouvernemens de faire des choses difficiles, de suffire aux complications qui se présentent… Nous avons promis et garanti, aux missionnaires anglais qui résident à Taïti, liberté, protection, sécurité, et je n’hésite pas à dire que le gouvernement anglais a pleine confiance dans notre parole ; mais cette parole que nous avons donnée, nous avons à la demander aussi pour nous. Ailleurs qu’à Taïti, dans la Nouvelle-Zélande par exemple, des missionnaires catholiques se sont établis ; un évêque français est à leur tête ; ils sont sous l’autorité anglaise : nous avons besoin qu’ils jouissent là de la même liberté, de la même sécurité que nous garantissons aux missionnaires anglais à Taïti… Partout dans cette Océanie la religion catholique et la religion protestante sont à côté l’une de l’autre ; toutes deux se propagent en même temps… C’est un beau spectacle que ces missions diverses travaillant paisiblement, librement, à la propagation de la foi chrétienne ; mais c’est un spectacle difficile, délicat, périlleux, qui ne peut durer qu’à la condition qu’il sera protégé par la bonne intelligence, par l’harmonie des deux grands gouvernemens sous l’empire desquels ces missions s’exercent. Le jour où cette bonne intelligence aura cessé, du milieu de cet océan il sortira des tempêtes ; ces missions religieuses, catholiques et protestantes, deviendront des principes de querelle, des causes de guerre. Si donc vous voulez que cette grande œuvre, aussi salutaire que belle, continue et réussisse, appliquez-vous à maintenir l’harmonie entre les deux puissans gouvernemens qui la protègent. Et quand ces deux gouvernement sont eux-mêmes d’accord sur ce point, quand ils se promettent l’un à l’autre, quand ils se donnent effectivement l’un à l’autre, dans les régions dont je parle, toutes les libertés, toutes les garanties dont l’œuvre que je rappelle a besoin, ne souffrez pas qu’il dépende de la volonté d’un homme, quelque honorable, quelque courageux, quelque dévoué à son pays qu’il soit, et ce n’est pas moi qui contesterai à l’amiral Dupetit-Thouars aucun de ces mérites, ne souffrez pas, dis-je, qu’il dépende de la volonté d’un seul homme de venir troubler un pareil spectacle, et rompre entre les deux grands pays qui le donnent la bonne intelligence et l’harmonie qui peuvent seules assurer sa durée et son succès. »

Mise franchement en pratique et adoptée par les chambres après de violens débats, cette politique eut dans le cabinet anglais l’effet que nous étions en droit d’en attendre. Dès qu’on sut que nous n’avions pas ratifié la prise de possession souveraine de Taïti, et que nous nous en tenions au protectorat accepté dix-huit mois auparavant par les indigènes, les humeurs et les méfiances se dissipèrent sir Robert Peel s’empressa de rendre hommage à notre loyale modération ; lord Aberdeen ne rencontra plus parmi ses collègues ni doute ni objection aux mesures qu’il se proposait de prendre pour éloigner de Taïti les agens qui pouvaient nous y susciter de nouveaux embarras. L’affaire semblait terminée.

Mais les affaires ne finissent pas si aisément ni si vite, lorsqu’après avoir traité avec la politique d’un gouvernement, on demeure encore en présence de la liberté et de la foi d’un peuple. Beaucoup plus préoccupées de leur œuvre que des principes du droit des gens et des ménagemens entre les états, les sociétés de missions anglaises ne se résignaient pas à voir Taïti passer sous l’empire d’une puissance étrangère et catholique. Nous promettions à leurs missionnaires liberté et protection ; mais elles doutaient de l’efficacité permanente de nos promesses. Elles perdaient à la fois la domination et la sécurité. Soit de propos prémédité, soit par entraînement, elles s’engagèrent dans un ardent travail pour faire échouer, à Taïti même, ce protectorat français dont elles n’avaient eu ni le droit ni le pouvoir d’empêcher l’établissement. Jusqu’à quel point leurs directeurs et leurs patrons à Londres entrèrent eux-mêmes dans ce dessein, je l’ignore et ne m’inquiète point de le savoir ; la passion qui animait ces sociétés n’avait nul besoin, pour agir, des ordres préalables ou du concours avoué de leurs chefs, et ne les attendait pas ; leurs agens et leurs amis, missionnaires attachés à leur service ou marins dévoués à leur cause, résistaient naturellement, spontanément, au protectorat français, et s’unissaient dans leurs efforts, publics ou secrets, isolés ou concertés, pour l’entraver ou le détruire. À Taïti, plusieurs des missionnaires anglais établis dans l’île, ou plus modérés, ou plus exclusivement préoccupés de leur tâche religieuse, et plus exempts de passion humaine, se tinrent en dehors de ces menées, déclarant hautement que, « comme ministres de l’Évangile de paix, c’était, à leurs yeux, leur impérieux devoir d’exhorter la population de ces îles au maintien de la paix et à la soumission envers le pouvoir de fait, soumission conforme à l’intérêt des Taïtiens, et surtout commandée par la loi de Dieu, qu’ils étaient, eux, missionnaires chrétiens, spécialement chargés d’inculquer. » Mais cette pieuse résignation de quelques hommes n’arrêtait point la lutte engagée contre l’établissement français. M. Pritchard, à la fois agent des missions et consul d’Angleterre à Taïti, était à la tête de cette lutte. Je ne connais point M. Pritchard, et ne veux commettre, sur lui et son caractère personnel, ni erreur ni injustice : ce qui est certain, c’est qu’appelé à rechercher avec quelque soin ce qu’il avait été et ce qu’il avait fait auparavant, je l’ai trouvé, dès 1836, résidant à Taïti, actif, remuant, influent, passionnément hostile contre toute intervention, toute action, contre la moindre apparition française et catholique dans l’île. Il en était absent en septembre 1842, quand l’amiral Dupetit-Thouars établit le protectorat ; il y revint le 26 février 1843, et dès qu’il y fut de retour, la fermentation anti-française, jusque-là faible et obscure, devint vive et continue. Quand les incidens de cette lutte décidèrent l’amiral Dupetit-Thouars, le 5 novembre suivant, à prendre dans Taïti la souveraineté au lieu du protectorat, M. Pritchard amena aussitôt son pavillon, et déclara qu’il cessait ses fonctions de consul, n’étant pas accrédité, à ce titre, par le gouvernement anglais, auprès d’une colonie française ; mais en abdiquant son caractère public, il n’en continua pas moins ses efforts pour susciter dans l’île, contre les autorités françaises, la résistance ou même la sédition, et au bout de quatre mois, le 3 mars 1844, en l’absence du gouverneur, appelé sur un point éloigné par un mouvement d’insurrection, le capitaine d’Aubigny, commandant provisoire à Papeiti, crut indispensable de faire brusquement arrêter M. Pritchard, et de l’enfermer dans un blockhaus, au secret. Rentré à Papeiti quelques jours après, M. Bruat, en rendant compte de cet incident, le 21 mars, au ministre de la marine, lui disait : « Dans l’agitation où se trouvait le pays, cette mesure était nécessaire ; mais je n’ai dû approuver ni la forme ni le motif de l’arrestation. Cependant la gravité des événemens était telle que je ne pouvais revenir sur ce qui avait été fait sans décourager notre parti et raffermir les révoltés. À mon arrivée, j’ai tout de suite fait transférer M. Pritchard du blockhaus à bord de la Meurthe, en donnant au commandant Guillevin l’ordre de le recevoir à sa table… J’ai écrit aussi au capitaine anglais du Cormoran pour l’engager à quitter Papeiti, où il n’avait aucune mission, et à emmener M. Pritchard, que j’ai promis de mettre à sa disposition dès que le bâtiment quitterait le port. »

Quand M. Pritchard arriva le 26 juillet en Angleterre, racontant lui-même son arrestation et probablement en atténuant les causes, mais non pas les ennuis, tous les sentimens suscités depuis l’origine de l’affaire de Taïti, et qui jusque-là s’étaient un peu contenus, firent explosion dans les clubs, dans les journaux, dans les salons, dans les chambres. Interpellé le 31 juillet par sir Charles Napier, sir Robert Peel répondit sur-le-champ, du moins selon le compte-rendu des journaux : « Nous avons reçu des rapports de Taïti, et comptant sur l’exactitude de ces rapports, que je n’ai aucune raison de mettre en doute, je n’hésite pas à dire qu’un grossier outrage, accompagné d’une grossière indignité, a été commis sur le consul britannique dans cette île. Le gouvernement de sa majesté a reçu cette nouvelle lundi, et nous avons saisi la première occasion pour faire au gouvernement français les communications que nous jugions commandées par les circonstances… Présumant que les nouvelles sont exactes, je pense que le gouvernement français fera la réparation que nous croyons que l’Angleterre a droit de demander. »

À la lecture des journaux qui rapportaient ces paroles, ma surprise fut grande et l’émotion dans nos chambres très vive. Nous n’avions reçu du gouvernement anglais aucune communication ; au moment où sir Robert Peel avait parlé, nous ne lui en avions encore fait aucune ; ni de part ni d’autre les faits n’avaient été examinés et contrôlés : comment avait-il pu s’exprimer avec une âpreté si précipitée et si inexacte ? Interpellé à mon tour dans l’une et l’autre chambre, je résolus de rester dans la plus complète réserve. « Il y a ici, répondis-je, des questions de fait et de droit à éclaircir entre les deux gouvernemens. Les questions de politique extérieure ont des phases diverses, et elles ne sauraient, à toutes ces phases indifféremment, entrer dans cette chambre. La porte ne leur en doit pas être ouverte toutes les fois qu’elles viennent y frapper. Il y a un moment où la discussion porte la lumière dans ces questions ; il y en a d’autres où elle y mettrait le feu. Il ne se peut pas que les tribunes de l’une et de l’autre chambre ressemblent à des journaux, qui, tous les matins, disent et discutent ce qu’ils savent sur les affaires pendantes entre les gouvernemens. Convaincu comme je le suis que, pour les intérêts généraux du pays, et pour la question même dont il s’agit, il y aurait des inconvéniens graves à la débattre en ce moment, je m’y refuse absolument. Quand elle aura suivi son cours naturel, quand l’opinion et la conduite du gouvernement du roi auront été mûrement arrêtées, quand les faits et les droits auront été éclaircis entre les deux gouvernemens, alors je serai prêt, je serai le premier à venir dire et discuter ici ce qu’a fait le gouvernement et quels ont été ses motifs. Jusque-là je garderai le silence. »

C’était évidemment la seule attitude sensée et utile. La clôture de notre session me la rendit plus facile qu’elle ne l’eût été quelques semaines plus tôt. Je n’ai garde de m’arrêter plus longtemps ici sur une affaire qui fit un bruit alors si grave et aujourd’hui si ridicule. Je ne saurais non plus convenablement raconter la délicate négociation à laquelle elle donna lieu entre lord Aberdeen et moi. Toutes ces vivacités, toutes ces difficultés, tous ces périls, accompagnement naturel d’un régime de liberté, et dont on s’arme si souvent contre ce régime, aboutirent à des résultats justes en soi, honorables pour les deux cabinets et salutaires pour les deux pays. Averti de l’inopportunité et de l’inexactitude de ses premières paroles, sir Robert Peel me fit dire qu’il ne reconnaissait comme correcte aucune des versions qu’en avaient publiées les journaux. Quand les faits eurent été bien éclaircis et débattus, le cabinet français main tint d’une part son droit d’éloigner de tout établissement colonial tout résident étranger qui troublerait l’ordre, d’autre part sa conviction que les autorités françaises à Taïti avaient eu de légitimes motifs de renvoyer de l’Ile M. Pritchard. Il reconnut en même temps qu’on avait usé envers lui de procédés inutiles et fâcheux, et il en exprima son improbation et son regret. Il offrit de lui accorder, à raison des dommages et des souffrances que ces procédés avaient pu lui faire éprouver, une indemnité dont le règlement fut remis aux deux amiraux français et anglais près de partir pour aller prendre dans l’Océan-Pacifique le commandement des deux stations. Le cabinet anglais, de son côté, ne contesta plus les principes ni les faits soutenus par le cabinet français ; il renonça à toute idée de faire reparaître M. Pritchard à Taïti et de nous demander le rappel de l’officier qui l’en avait éloigné. L’affaire reçut ainsi, non-seulement une conclusion officielle, mais une fin équitable et sincèrement acceptée comme telle des deux parts, en sorte que je pus dire avec vérité, le 21 janvier suivant, dans la chambre des députés : « On appelle cela de l’entente cordiale, de la bonne intelligence, de l’amitié, de l’alliance. Il y a ici quelque chose de plus rare, de plus nouveau et de plus grand que tout cela. Il y a aujourd’hui, en France et en Angleterre, deux gouvernemens qui croient qu’il y a place dans le monde pour la prospérité et pour l’activité matérielle et morale des deux pays, deux gouvernemens qui croient qu’ils ne sont pas obligés de regretter, de déplorer, de craindre leurs progrès mutuels, qu’ils peuvent, en déployant librement leurs forces de toute nature, s’entr’aider au lieu de se nuire. Et les deux gouvernemens qui croient qu’ils peuvent cela croient aussi qu’ils doivent le faire, qu’ils le doivent à l’honneur comme au bien-être de leur pays, à la paix et à la civilisation du monde. Et ce qu’ils croient possible et de devoir pour eux, ces deux gouvernemens le font réellement ; ils mettent ces idées en pratique, ils se témoignent, en toute occasion, un respect mutuel des droits, un ménagement mutuel des intérêts, une confiance mutuelle dans les intentions et dans les paroles. Voilà ce qu’ils font, et voilà pourquoi les incidens les plus délicats, les plus graves, n’aboutissent pas entre eux à la rupture, ni même au refroidissement des relations des deux pays. »

J’avais plein droit de tenir ce langage, car lord Aberdeen et la reine d’Angleterre elle-même le tenaient comme moi et avant moi. Lord Aberdeen écrivait le 6 septembre 1844 à lord Cowley : « Ma conviction est que le sincère désir que ressentent les deux gouvernemens de cultiver la meilleure et la plus cordiale entente rend presque impossible que des incidens de cette nature, s’ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de justice et de modération, puissent aboutir autrement qu’à une issue amicale et heureuse. » Et le 5 septembre, en venant clore, au nom de la reine, la session du parlement, le lord-chancelier avait dit : « Sa majesté s’est trouvée naguère engagée dans des discussions avec le gouvernement du roi des Français sur des événemens de nature à interrompre la bonne entente et les relations amicales entre ce pays et la France. Vous vous réjouirez d’apprendre que, grâce à l’esprit de justice et de modération qui a animé les deux gouvernemens, ce danger a été heureusement écarté. »

Sans émouvoir le public anglais aussi profondément que l’avait fait notre occupation de Taïti, notre guerre avec le Maroc, qui éclata à la même époque, vint aggraver les embarras de la politique inter nationale. L’Angleterre s’accoutumait lentement et péniblement à croire que notre établissement en Algérie fût un fait accompli et définitif ; mais, tout en le regardant comme précaire, elle en redoutait fort l’extension, surtout vers l’ouest, aux dépens de l’empire marocain, en face de Gibraltar. Les vanteries frivoles provoquent les terreurs crédules. Cette trop célèbre parole : « La Méditerranée doit être un lac français, » troublait en Angleterre beaucoup d’esprits. Quand ils virent une armée française, sous les ordres du gouverneur général de l’Algérie, entrer dans le Maroc, et une escadre française, commandée par un fils du roi, paraître devant Tanger, l’inquiétude fut grande, et sir Robert Peel, toujours très attentif aux impressions publiques, s’en préoccupa vivement. Des instructions pressantes partirent de Londres, ordonnant au consul-général anglais à Tanger de peser de tout le poids de l’Angleterre sur l’empereur du Maroc pour qu’il fît droit aux réclamations de la France et arrêtât le cours de la guerre. Le cabinet anglais aurait, au fond, désiré que nous lui laissassions le soin de nous faire obtenir la justice que nous demandions, et il ne s’y fût pas épargné ; mais il nous convenait de prouver au Maroc notre force, en nous faisant justice nous-mêmes. Autant nous souhaitions peu défaire en Afrique de nouvelles conquêtes, autant nous étions décidés à mettre celles que nous y possédions hors de page, en n’admettant pas que personne vînt nous y troubler, ni que nous eussions besoin d’aucun appui étranger. M. le prince de Joinville, en frappant, dans l’espace de dix jours, les deux principales villes du Maroc sur ses côtes, Tanger et Mogador, et le maréchal Bugeaud, en dispersant d’un seul coup l’armée marocaine sur les rives de l’Isly, portèrent rapidement la politique française au but qu’elle se proposait. M. le prince de Joinville accomplit l’œuvre avec autant de sagacité que de prudence, en prenant sur lui d’engager sur-le-champ la négociation de la paix aussi résolument qu’il avait poussé la guerre, et la question du Maroc fut vidée, sans que notre bonne entente avec l’Angleterre en reçût aucune atteinte, sous les yeux de ses marins et au milieu des allées et venues de ses agens, empressés de nous prêter leurs bons offices, que nous acceptions volontiers en pouvant nous en passer.

L’Europe chrétienne a raison de ne pas vouloir qu’aucune ambition particulière précipite la chute de ces états musulmans délabrés qui languissent et tombent en ruine à ses portes. Les intérêts de l’ordre européen passent avant toute question d’avenir, et il ne convient pas à la politique de justice et de paix de donner, même envers la barbarie et le chaos, l’exemple de la violence astucieuse ou agressive. Cependant la Providence a des décrets visibles, et c’est notre droit de les pressentir et de nous y tenir prêts, si nous n’avons pas celui de les hâter dans un dessein égoïste. Les Turcs sortiront d’Europe. Les Barbaresques perdront ce qui leur reste d’empire dans le nord de l’Afrique, à l’est et à l’ouest de ce qu’ils ont déjà perdu. La foi et la civilisation chrétiennes ne renonceront point à leur vertu expansive. À quel moment et par quelles combinaisons rentreront-elles en possession de ces belles contrées qu’elles serrent chaque jour de plus près ? Nul ne le sait ; mais nul ne peut douter que cet avenir ne leur appartienne. C’est, pour tous les états chrétiens, un acte de prévoyance comme de sens moral d’en tenir grand compte dans leur politique, et de ne pas se mettre en lutte directe et permanente avec, des faits qui éclateront infailliblement un jour, et qui seront, quand ils éclateront, un triomphe pour l’humanité.

En septembre 1844, trois ans après l’avènement du cabinet de sir Robert Peel, au moment où sa troisième session parlementaire atteignit son terme, deux des affaires qui avaient failli troubler les bons rapports de l’Angleterre avec la France, celles de Taïti et du Maroc, étaient réglées ; la troisième, celle du droit de visite, s’acheminait vers une solution amicalement concertée. Dans le même laps de temps, le cabinet britannique avait victorieusement terminé la guerre et conclu la paix avec la Chine. Après avoir réparé, par une campagne vigoureuse, les échecs des armes anglaises dans l’Afghanistan, il avait, avec une fermeté franche et sage, renoncé à une conquête difficile à faire, difficile et compromettante à garder, si elle eût été faite. Par un traité signé le 9 août 1842 à Washington, il avait réglé avec les États-Unis d’Amérique la délimitation des frontières des deux puissances dans le nord et le mode de leur concours pour la répression de la traite ; leur différend sur la possession de l’Orégon restait seul en suspens. Sir Robert Peel et lord Aberdeen avaient ainsi, en trois ans, sans atteinte à la paix, sans perturbation grave entre les puissances, en maintenant ou rétablissant au contraire partout les bons rapports, résolu toutes les questions de politique extérieure qu’ils avaient trouvées engagées quand ils avaient pris les affaires, et toutes celles qui s’étaient élevées pendant leur administration. Et ils n’en avaient suscité eux-mêmes aucune ; ils n’avaient cherché dans aucun événement prématuré, dans aucune complication factice, de la force ou de l’éclat pour leur pouvoir. Ils avaient suffi à tout et n’avaient rien provoqué. C’est là le vrai caractère, le caractère sensé et moral de la bonne politique extérieure. Elle ne considère pas les peuples comme des instrumens dont elle dispose pour le succès de ses propres inventions et des combinaisons de sa pensée ambitieuse ou inquiète ; elle fait leurs affaires au dehors à mesure qu’elles se présentent naturellement et appellent une solution nécessaire, regardant toujours la paix comme son but et le droit comme sa loi. Ce fut à cette époque l’heureuse condition de la France et de l’Angleterre que les deux gouvernemens fussent animés du même esprit et se prêtassent loyalement, pour le faire prévaloir, un mutuel appui.



GUIZOT.

  1. Voyez la première partie dans la livraison du 1er mai dernier. — En renvoyant le lecteur à cette première partie, nous devons rectifier une erreur qui s’y est glissée par inadvertance. Page 251, ligne 22, au lieu de lord Dudley Stuart, il faut lire lord Dudley simplement. Lord Dudley Stuart est un personnage tout différent, et qui n’a jamais été ministre.
  2. Ces six grandes sociétés des missions anglaises sont :
    1° La Société pour la Propagation du Christianisme, fondée en 1698. — Elle avait en 1846 :
    liv. st. fr.
    Revenu 97,559 2,438,975
    Dépense 93,550 2,348,750

    2° La Société des Missions de l’Église anglicane, fondée en 1701. — Elle avait en 1846 :

    liv. st. fr.
    Revenu 115,259 2,881,474
    Dépense 93,846 2,346,150


    Ses missions sont réparties entre seize diocèses, savoir :

    évêque missionnaires
    Nouvelle-Écosse 1 43
    Nouveau-Brunswick 1 35
    Québec 1 53
    Toronto 1 90
    Terre-Neuve 1 27
    La Jamaïque 1 11
    Les Barbades 1 15
    Antigoa 1 5
    La Guyane 1 9
    Calcutta 1 13
    Madras 1 21
    Ceylan 1 3
    Bombay 1 2
    Australie 1 37
    Nouvelle-Zélande 1 3
    Tasmanie 1 11
    Total 16 378


    3° La Société des Missions baptistes, fondée en 1792. — Elle avait en 1846 :

    liv. st. fr.
    Revenu 22,886 564,650
    Dépense 27,589 689,725


    En activité 200 stations et 150 missionnaires, avec un grand nombre d’aides.
    Les baptistes ont en outre quatre sociétés de missions spéciales, qui avaient en 1846 :

    liv. st. fr.
    Revenu 14,654 366,350
    Dépense 14,210 355,250


    4° La Société des Missions de Londres fondée en 1795. — Elle avait en 1846 :

    liv. st. fr.
    Revenu 79,545 1,988,625
    Dépense 74,497 1,862,425


    Elle entretenait 70 stations et 244 missionnaires.
    5° La Société des Missions de l’Église anglicane en Afrique et dans l’Orient, fondée en 1800. — Elle avait en 1846 :

    liv. st. fr.
    Revenu 106,059 2,651,475
    Dépense 96,662 2,416,550


    Elle entretenait 105 stations et plus de 600 missionnaires.
    6° La Société des Missions wesleyennes. Ses travaux ont commencé en 1786 ; elle a été organisée en 1816. — Elle avait en 1846 :

    liv. st. fr.
    Revenu 112,823 2,820,575
    Dépense 112,056 2,801,400


    Elle entretenait 263 stations principales, et 364 missionnaires, sans compter un très grand nombre d’aides-missionnaires, maîtres d’école, etc.

  3. Les signataires de cette lettre étaient : le marquis de Cholmondeley, l’évoque de Chester, l’évèque de Chichester, le comte de Galloway, lord Bexley, lord Asbley-Cooper (aujourd’hui le comte de Shaftesbury), lord Sandon (aujourd’hui le comte Harrowby), lord Teignmouth, sir George Grey, sir Thomas Baring et sir Robert Inglis.