Sir Robert Peel/04

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SIR ROBERT PEEL

QUATRIÈME PARTIE.[1]


XV.

En sortant du pouvoir comme il en sortit en 1846, sir Robert Peel entra dans la situation la plus tentante et la plus périlleuse pour l’orgueil même le plus légitime, l’empire sans le gouvernement, l’autorité sans la responsabilité. J’ai vu de nobles esprits succomber à cette tentation et se donner trop complaisamment les superbes plaisirs d’une supériorité facile en protégeant et censurant tour à tour le pouvoir sans en porter le fardeau. Sir Robert Peel n’échoua point sur cet écueil. Il avait puissamment gouverné, et ne sentait nul besoin d’étaler, comme critique, une habileté qu’il avait prouvée comme acteur. Il connaissait par sa propre expérience les difficultés du gouvernement, et sa raison, comme son équité, se refusait à imputer tout le mal aux torts ou à l’insuffisance des gouvernans. Il était, je crois, peu empressé à reprendre le pouvoir, et n’éprouvait, contre ceux qui le possédaient, point d’irritation ni d’humeur, car ils ne faisaient pas obstacle à ses désirs. Pendant quatre ans, de 1846 à 1850, depuis sa retraite jusqu’à sa mort, il garda cette attitude délicate et rare, jouissant à la fois de l’indépendance et de l’influence, patron de ses anciens adversaires, les critiquant sans amertume et leur donnant sans arrogance son appui.

Ce fut pour lui, dans les premiers temps, une vertu facile ; à mesure qu’ils apparaissaient, les faits lui donnaient raison et justifiaient ses actes en confirmant ses prévoyances. La famine se développa en Irlande dans des proportions et avec des conséquences effroyables ; en quelques jours et par des proclamations formelles, le vice-roi déclara cinquante-huit districts en état de détresse ; elle y était telle qu’on a peine à en croire les témoignages les plus authentiques. Dans un seul de ces districts, celui de Skibbereen, sur une population de 62 000 habitans, 5 060 moururent en trois mois, et 15 000 ne savaient pas le matin comment ils se nourriraient dans le jour. À Bantry, les magistrats chargés de constater les causes des décès rendirent, dans une seule enquête, quarante verdicts de « mort de faim. » « J’ai vu, dit dans un meeting à Exeter-Hall un ecclésiastique anglican, M. Hazlewood, j’ai vu des malheureux piquer les bestiaux qu’ils rencontraient et appliquer leurs lèvres à la blessure, pour apaiser leur faim en suçant le sang. » Des associations se formèrent, des meetings se tinrent, des souscriptions s’ouvrirent de toutes parts pour soulager de si horribles calamités, et dans le parlement réuni le 19 janvier 1847, l’Irlande fut le premier sujet des délibérations. Ministres et opposans, whigs et tories, protestans et catholiques, se montrèrent également touchés de ses maux et empressés à lui venir en aide. O’Connell, presque mourant et déjà si faible qu’à peine entendait-on sa voix, quoique tout le monde dans la chambre fît silence pour l’écouter, traça des misères de ses compatriotes, sans irritation ni emphase, le plus pathétique tableau : « Je suis convaincu que la chambre ne soupçonne seulement pas ces excès de souffrances… Je vous dis que, si vous n’y portez immédiatement remède, vingt-cinq pour cent de la population de l’Irlande mourront de faim… Il faut quelque chose de prompt et d’efficace, non pas des distributions de charités, non pas des souscriptions particulières, mais quelque grand acte de générosité nationale, de munificence énorme… On dit que les propriétaires irlandais n’ont pas fait leur devoir. Beaucoup l’ont fait, quelques-uns non ;… mais rappelez-vous à quel point la propriété foncière en Irlande est chargée de dettes et d’hypothèques, combien de terres sont administrées par la cour de chancellerie ou par des fondés de pouvoir ! L’Irlande est en vos mains, l’Irlande est à votre merci ; si vous ne la sauvez pas, elle ne se sauvera pas elle-même. Souvenez-vous de ce que je vous prédis : un quart de la population périra si vous ne venez à son secours. »

Ce furent là, le 8 février 1847, les dernières paroles publiques du patriote irlandais ; il quitta la chambre et l’Angleterre, et n’eut pas même le temps d’arriver à Rome pour y mourir ; il expira en route, à Gênes, le 15 mai suivant. Frappant exemple, entre tant d’autres, de ce mélange, à la fois triste et noble, de dévouement et d’égoïsme, de sincérité et de mensonge, d’élévation et de grossièreté, de vanité et de grandeur, qui se peuvent allier dans le cœur et la vie de l’homme ! O’Connell, s’il eût vécu, eût vu toute l’Angleterre, parlement et peuple, saisis pour l’Irlande d’une compassion pleine d’un secret remords, et jetant à pleines mains pour la soulager leurs richesses, leur zèle et leurs lumières. C’est l’honneur de la civilisation chrétienne d’avoir fait pénétrer le repentir jusque dans l’âme des nations ; l’Angleterre s’est repentie d’avoir opprimé l’Irlande ; l’Europe s’est repentie d’avoir pratiqué l’esclavage. L’antiquité païenne n’a point connu ces réveils de la conscience publique, ces illuminations morales qui changent soudain le fond des cœurs et bientôt l’état des sociétés. Tacite n’a su que déplorer la chute des anciennes vertus de Rome, et Marc-Aurèle que s’enfermer tristement dans l’isolement stoïque du sage ; rien n’indique que ces âmes supérieures aient seulement soupçonné les grands crimes de leur état social dans ses plus beaux jours et aspiré à les réformer. Le monde chrétien voit, d’époque en époque, s’élever sur son horizon des vérités et des vertus nouvelles qui lui révèlent à la fois sa grandeur et ses fautes, et le rajeunissent en l’épurant. Avant même qu’O’Connell les lui demandât, l’Angleterre se sentit obligée, envers l’Irlande, à ces actes de munificence énorme qui pouvaient seuls, sinon réparer, du moins expier ses torts séculaires ; le parlement n’était pas encore ouvert, et déjà d’immenses travaux publics étaient ordonnés et entrepris en Irlande, travaux mal conçus, la plupart sans utilité, sans but, véritables ateliers nationaux, bons seulement à donner momentanément du pain à des multitudes affamées et à manifester la sollicitude du pouvoir. Dans le mois de janvier 1847, cinq cent mille ouvriers étaient ainsi employés en Irlande, gagnant chacun, dit-on, à peu près de quoi suffire à la subsistance de quatre personnes, en tout deux millions d’individus officiellement nourris, et le 25 janvier, au moment où lord John Russell prenait la parole à ce sujet, la dépense du mois s’élevait déjà à plus de 700 000 livres sterling (17 500 000 francs)[2]. Le parlement, en essayant de régler un peu mieux l’objet et la surveillance de ces travaux, décida que la dépense ne pèserait pas sur l’Irlande seule, et que l’Angleterre en prendrait la moitié à sa charge. Des sommes considérables furent avancées aux propriétaires irlandais pour l’achat des semences, pour le drainage de leurs terres, pour le défrichement des landes. On leur imposa en revanche le pesant fardeau de la loi des pauvres, auquel jusque-là ils n’avaient pas été soumis. On décréta enfin la suspension absolue, jusqu’au 1er septembre 1847, non-seulement de tout droit à l’importation des grains, mais aussi des lois de navigation qui restreignaient l’importation en élevant le fret, et les plus fermes partisans du système protecteur, tout en faisant leurs réserves contre la politique générale du cabinet, votèrent eux-mêmes ces mesures, dont ils ne laissaient pas cependant d’entrevoir la portée. « Quand j’ai vu, dit lord George Bentinck, les intéressés dans la navigation se joindre à la ligue contre la loi des céréales pour en amener forcément la révocation, j’ai prévu qu’eux aussi ils auraient bientôt leur tour, et qu’ils porteraient la peine de leur aveugle entraînement. »

Lord George Bentinck ne se trompait pas : à peine la suppression temporaire des lois de navigation était votée, que M. Ricardo demanda à la chambre des communes la formation d’un comité pour étudier les effets actuels de ces lois, et sir Robert Peel appuya la motion. « Plusieurs fois déjà, dit-il, entre autres en 1815 et en 1824, vous avez relâché les lois de navigation ; examinons mûrement si les changemens naguère introduits dans notre politique commerciale n’exigent pas aussi dans ces lois quelques modifications. » L’alarme se répandit au sein du peuple maritime, dans les chantiers et dans les ports, parmi les armateurs, les constructeurs, les navigateurs. Le 9 février 1848, vingt mille matelots se réunirent, conduits par les maîtres d’équipage des bâtimens qui se trouvaient dans la Tamise : tous les bateaux à vapeur, toutes les embarcations du fleuve, au bruit d’une musique populaire et toutes bannières déployées, portèrent cette vaste procession jusqu’au pont de Westminster, et elle se rendit de là au palais de Buckingham pour présenter à la reine un mémoire en défense des lois de navigation ; mais trois mois après, le 15 mai 1848, le cabinet lui-même, par l’organe du président du bureau du commerce, M. Labouchère, proposa la réforme de ces lois. Après un long débat, à deux heures après minuit, ranimant l’intérêt de la chambre fatiguée, sir Robert Peel appuya énergiquement la mesure. Elle fut votée en principe, et l’année suivante, le 11 juillet 1849, malgré une forte résistance de la chambre des lords, la libre concurrence fut établie dans la navigation comme dans le commerce anglais.

Ramenées soit par le cours naturel des affaires, soit par les manœuvres de l’opposition, presque toutes les questions qu’avait eu à traiter le gouvernement de sir Robert Peel, aussi bien celles qu’il avait résolues que celles qui étaient restées en suspens, reparurent sous ses successeurs : l'income-tax, le système monétaire et l’organisation de la banque, l’état des colonies, les droits sur les sucres, la distinction entre les sucres provenant du travail libre et les sucres produits du travail esclave, le nombre des heures de travail dans les manufactures, etc. On était dans l’une de ces époques de crise et de transformation sociale où l’ancien régime, partout et incessamment aux prises avec l’esprit nouveau, se défend obstinément, quoique avec peu d’espoir, essayant chaque jour de prévenir le péril du lendemain ou de réparer l’échec de la veille, et tenant sans relâche, sur les diverses brèches qui s’ouvrent, ses intrépides et inutiles défenseurs. Lord George Bentinck et M. Disraeli continuèrent dans la chambre des communes à jouer ce rôle, dirigeant l’un et l’autre leurs coups bien plus contre sir Robert Peel que contre les ministres whigs : M. Disraeli avec quelque mélange de complimens dans ses attaques depuis qu’elles ne s’adressaient plus à un homme en pouvoir ; lord George avec un loyal et hardi dévouement aux intérêts comme aux principes du parti protecteur, toujours prêt à la lutte, prompt au danger, aussi laborieux que véhément, mais avec peu de discernement, sans mesure, prenant de toutes mains, tantôt des armes contre ses ennemis, tantôt des plans pour essayer de gagner quelque popularité, et inspirant peu de confiance dans ses assertions ou dans ses vues, même aux hommes qui honoraient le plus sa sincérité et son courage. Il proposa, pour venir au secours de l’Irlande, un gigantesque projet de chemins de fer pour lequel l’Angleterre devait avancer 16 millions de livres sterling (400 millions de francs). Dans la discussion du bill pour l’introduction de la loi des pauvres en Irlande, il se livra aux plus violens emportemens, accusant les ministres et leurs principes de commerce libre d’avoir amené la famine, et soutenant avec un grand appareil de détails statistiques que, s’ils avaient fait construire en Irlande quatre cents maisons de travail, assez rapprochées pour qu’aucun pauvre ne se trouvât à plus de trois milles et demi (environ 5 kilomètres) d’un tel établissement, ils auraient sauvé des milliers de vies et épargné, dans l’année, à l’état une somme de 4 319 733 livres sterling (106 972 243 francs). Soit qu’il vînt en aide au cabinet, soit qu’il se défendît pour son propre compte, sir Robert Peel pouvait repousser ces attaques avec modération et bonne grâce, car il n’avait dans la lutte aucun intérêt actuel ni vulgaire, et ne la soutenait plus que par honneur ou dans des vues de bien public et au profit de ses rivaux. Il tint avec persévérance, pendant quatre ans, cette conduite plus noble que difficile, appelé presque aussi souvent que s’il eût été ministre à justifier sa politique, et s’acquittant de cette tâche sans vanité malicieuse, sans hostilité détournée, sans se préoccuper de ses anciens dissentimens et sans regarder qui recueillait le fruit de ses nouveaux succès.

Dans une seule circonstance, il ne résista pas au plaisir de rappeler expressément à ses anciens adversaires qu’ils ne s’étaient pas conduits envers lui comme il se conduisait envers eux. Pressés à leur tour par les désordres et les attentats qui désolaient l’Irlande, les whigs proposèrent le 29 novembre 1847, par l’organe de leur ministre de l’intérieur, sir George Grey, un bill de répression et de police à peu près semblable à celui qu’ils avaient repoussé dix-sept mois auparavant pour renverser le cabinet de Peel. Sir Robert approuva et appuya franchement la mesure. « Je m’empresse, dit-il, de déclarer que je donnerai à la proposition du gouvernement de sa majesté mon plus cordial concours… Je n’en querellerai aucun détail… L’honorable membre qui la présente et ses collègues sentiront, j’en suis sûr, que je ne saurais résister à leur appel, car c’est précisément le même appel que naguère je leur ai moi-même adressé, mais en vain… » Et se tournant vers les conservateurs mécontens, qui en juin 1846 s’étaient unis contre lui aux whigs : « J’espère, dit-il, que leur ressentiment contre le dernier cabinet ne portera pas les hommes qui se sont opposés au bill de 1846 à refuser à la mesure actuelle le concours dont elle a besoin. »

Le bill fut adopté par 224 suffrages contre 18, et les adversaires de sir Robert Peel se chargèrent ainsi de justifier eux-mêmes la mesure pour laquelle ils l’avaient renversé. Tous les grands actes de son administration subirent victorieusement l’épreuve des circonstances nouvelles qu’amena le temps et des nouvelles luttes dont ils furent l’objet, et le plus grand de tous, l’établissement définitif du libre commerce des grains, donna lieu, le 31 janvier 1849, à une éclatante manifestation populaire. C’était ce jour-là qu’arrivait le terme des trois années assignées par le bill de 1846 pour l’abolition de tout droit d’importation. M. Cobden, M. Bright, M. George Wilson, tous les anciens chefs de la ligue contre la loi des céréales, et plus de deux mille personnes se réunirent à Manchester pour célébrer dans un banquet solennel le moment précis de leur complet triomphe. Après de nombreux discours, cinq minutes avant minuit, la musique joua l’air d’un chant devenu populaire dans cette question sous ce titre : le Bon Temps vient. L’assemblée l’entonna en chœur. L’horloge sonna minuit. Le président, imposant tout à coup silence, annonça que « le bon temps était venu. » L’assemblée entière se leva et salua par les plus bruyantes acclamations cette première minute de la pleine liberté du commerce des grains. Le lendemain 1er février 1849, quand le parlement ouvrit sa session, les récits du banquet de Manchester remplissaient les colonnes des journaux et les conversations du public.

Aux anciennes questions qui avaient occupé le gouvernement de sir Robert Peel, et qui reparurent sous ses successeurs, s’ajoutèrent des questions nouvelles auxquelles il s’empressa de prendre part. La première fut celle de l’éducation populaire. Sir Robert, pendant son administration, ne l’avait pas oubliée, et la somme annuellement votée par les chambres, depuis 1833, pour venir en aide aux écoles, avait été portée par ses soins de 30 000 liv. st. d’abord à 40 000, puis à 75 000, puis à 100 000 liv. st. (2 500 000 fr.) ; mais il n’avait pas eu l’occasion de développer à ce sujet ses idées. Lord John Russell la lui fournit, dans la session de 1847, en traitant lui-même de l’éducation populaire avec des détails et une solennité qui annonçaient l’importance que le cabinet whig se proposait d’y attacher. Sir Robert Peel entra vivement dans la question, en homme qui en était depuis longtemps préoccupé, et qui regrettait d’avoir fait si peu pour un si grand intérêt public. « Si nous connaissions, dit-il, dans toute son étendue le mal dont nous parlons, si nous avions sous les yeux le compte de tous les actes de rapine et de violence, de tous les attentats contre la propriété et la vie qui ont pris leur source dans l’ignorance grossière et les habitudes brutales des jeunes générations, si nous savions combien d’âmes immortelles ont comparu, depuis cinquante ans, devant leur créateur et leur juge sans avoir reçu la moindre notion des grandes vérités et des lois morales du christianisme, nous frémirions de notre négligence, et nous nous hâterions de chercher des remèdes à ce déplorable état. » Les remèdes proposés par lord John Russell n’étaient pas encore bien considérables, et son langage avait plus de portée que ses mesures ; mais les principes en étaient sains et pratiques : c’était l’état venant en aide aux efforts soit de l’église, soit des sectes dissidentes, soit des corporations laïques, soit des particuliers en faveur de l’éducation populaire, et apportant partout dans cette grande œuvre sa puissance et sa surveillance, sans gêner nulle part ni la foi religieuse ni le libre développement du zèle volontaire. Sir Robert Peel appuya chaudement les propositions du cabinet. Deux traits surtout sont à remarquer dans son discours, son ferme attachement à l’église anglicane et sa scrupuleuse équité envers les croyances diverses. « Je suis décidé, dit-il, pour une éducation religieuse… Je crois qu’une éducation purement laïque ne conviendrait nullement à notre peuple ; ce serait une demi-éducation, où la partie la plus importante serait négligée… Je ne nie pas que l’église établie ne soit puissante, et je me réjouis qu’elle le soit. Je crois même qu’aujourd’hui sa puissance va croissant, et qu’elle acquiert de plus en plus le respect et l’attachement du peuple. Pourquoi ? Parce qu’elle s’est montrée disposée à accepter d’opportunes et salutaires réformes. Elle a consenti à la réduction des traitemens pour les ecclésiastiques d’un haut rang, et elle a consacré ces économies à l’amélioration du sort des ecclésiastiques inférieurs… Elle s’est activement préoccupée de l’éducation du peuple… Si le gouvernement vient à son aide dans cette tâche, elle en aura d’autant plus d’influence, et je m’en féliciterai. Je m’en féliciterai sans scrupule, car il y aura en ceci parfaite égalité ; le gouvernement viendra en aide aux dissidens comme à l’église… Ici s’élève une question qui ne touche ni l’église, ni les dissidens, mais les catholiques romains. Mon avis est qu’aucun système d’éducation publique ne sera complet et satisfaisant, si les catholiques en sont exclus… Vous voulez, vous devez étendre la sphère de vos dons en faveur de l’instruction populaire ; plus cette sphère s’étendra, plus l’exclusion des catholiques deviendra choquante. Le temps est venu, je crois, et je tiens d’autant plus à manifester en ceci mon opinion qu’elle est, je le sais, très impopulaire, le temps est venu de prendre en considération les réclamations des catholiques à ce sujet… Pensez à la population catholique de Liverpool ou de Manchester. Il y a à Manchester un quartier qu’on appelle la ville irlandaise, et qui contient 60 000 ou 70 000 ouvriers, en général laborieux et de bonne conduite ; ils n’ont là point de protecteurs naturels, point de riches manufacturiers de leur croyance. Que devient l’éducation des enfans de ces 70 000 pauvres ? Qui s’en inquiète ? Je ne connais pas de situation plus urgente, non-seulement dans l’intérêt des catholiques eux-mêmes, mais parce qu’il importe infiniment à la grande communauté protestante que cette grande population catholique ne reste pas plongée dans une ignorance qui enfante ces désordres, ces crimes, cette dégradation brutale dont nous sommes tous témoins. »

Quelques mois après, une autre question s’éleva qui mit l’équité libérale de sir Robert Peel en matière de croyances religieuses à une nouvelle épreuve ; le 11 décembre 1847, à l’occasion de l’élection de M. de Rothschild, nommé l’un des quatre représentans de la Cité de Londres, lord John Russell proposa de relever les juifs de l’incapacité politique qui leur interdisait l’entrée du parlement. Sir Robert appuya hautement la motion : « Une première fois, dit-il, et à mon grand regret, j’ai voté silencieusement sur cette question… J’ai besoin de dire aujourd’hui les motifs qui m’amènent à un vote très différent de mes premières impressions, et me placent dans un pénible conflit avec des hommes dont j’ai presque invariablement partagé les sentimens et la conduite. Je ne me souviens pas de m’être jamais trouvé avec eux, à propos d’une question aussi grave, dans un aussi douloureux dissentiment. Je proteste avant tout, pour mon propre compte, contre cette idée que, dans notre capacité de législateurs, la religion est pour nous une question indifférente. Je suis profondément convaincu que c’est notre devoir suprême de soutenir la religion et son influence sur l’âme humaine. Je suis profondément convaincu que l’esprit et les préceptes du christianisme doivent présider à nos délibérations, et que, si nos lois sont contraires à l’esprit et aux préceptes du christianisme, nous ne pouvons espérer que Dieu les bénira. Je puis le dire avec vérité : soit que j’aie tort ou raison en votant comme je vais le faire, ma résolution sera déterminée bien moins par des considérations d’utilité politique que par un profond sentiment de devoir religieux. Entre les croyances des juifs et celles des chrétiens, il y a, selon moi, une différence radicale. Je ne pense pas que l’accord des juifs avec les chrétiens pour reconnaître les vérités historiques et l’origine divine des préceptes moraux de l’Ancien-Testament efface leur dissidence quant aux doctrines qui sont le principe vital et le fondement du christianisme. Si donc nous avions, en tant que législateurs, autorité pour décider de l’erreur religieuse et mission pour punir l’erreur religieuse, ce serait notre pénible devoir de punir les juifs, car je considère l’incapacité politique infligée par la loi comme une sorte de peine ; mais nous n’avons point cette mission. Si les juifs ont commis, il y a bientôt deux mille ans, un crime inexpiable, nous n’avons reçu aucune autorité pour visiter l’iniquité des pères sur les enfans, non pas seulement jusqu’à la troisième ou quatrième, mais jusqu’à la trois centième ou la quatre centième génération. Ce terrible pouvoir ne nous appartient pas. « C’est à moi que la vengeance appartient ; je la rendrai, dit le Seigneur[3]. »

Comment un homme touché à ce point des grandes raisons morales sur lesquelles se fonde la séparation de l’état civil et des croyances religieuses avait-il attendu si longtemps pour voir cette lumière ? Comment avait-il été si longtemps le défenseur, le défenseur sincère et profond du principe opposé ? Ce serait un phénomène étrange si ce n’était pas la conséquence d’un fait fréquent et simple : les premières idées que l’homme a reçues, les relations qui l’ont habituellement entouré, l’atmosphère au sein de laquelle il a vécu, dominent sa pensée comme sa vie, et la part de vérité qu’elles contiennent peut lui suffire à ce point que ses yeux demeurent fermés à toute idée contraire, ou que, s’il en entrevoit quelqu’une, il s’en défend comme d’un tort ou d’un péril. Un pieux ecclésiastique de Londres, à peu près contemporain de sir Robert Peel, presque aussi distingué par l’esprit que par la vertu, et dévoué avec passion à l’abolition de la traite des nègres, John Newton, avait lui-même fait longtemps la traite sans se douter de l’indignité de son commerce. Sir Robert n’avait pas, pour devenir libéral envers les catholiques et les juifs, une pareille transformation à subir ; mais la sienne ne fut ni moins naturelle, ni moins sincère : il pensa à des choses auxquelles il n’avait pas pensé ; il regarda à des faits auxquels il n’avait pas regardé ; il éprouva des sentimens qu’il n’avait pas connus. Sans la grandeur de son rôle et l’importance de ses actions, personne ne songerait à s’étonner de ses vicissitudes morales, histoire commune de tant d’âmes humaines.

Parmi les autres questions d’administration intérieure dans lesquelles intervint sir Robert Peel, libre du fardeau des affaires et choisissant à son gré les objets comme les jours de son action, je n’en relèverai plus qu’une seule, la plus grande de toutes, et aussi celle où son intervention eut le plus d’originalité et d’effet, la réforme qui, en changeant l’état de la propriété foncière, a changé l’état social de l’Irlande. L’Irlande pesait sur l’esprit de sir Robert Peel comme un cauchemar, — non-seulement ses souffrances actuelles et accidentelles, mais son état ancien et permanent, principale cause de ses souffrances. Trois années de maladie des pommes de terre avaient affamé la population ; on avait imposé à la propriété foncière la loi des pauvres, et la propriété foncière, écrasée de dettes, dénuée de capitaux, frappée de stérilité, tombait dans l’impuissance et la ruine. Que deviendrait ce peuple de jour en jour plus nombreux et plus misérable ? Que deviendrait l’Angleterre chargée de ce fardeau toujours croissant et toujours près d’aboutir à un grand danger ? « En vain, disait Peel le 30 mars 1849, en vain vous vous efforceriez d’y échapper en affectant l’indifférence pour l’état de l’Irlande ; l’état de l’Irlande finirait par devenir l’état de l’Angleterre. Vous entretenez aujourd’hui en Irlande, aux frais de notre trésor, 47 000 hommes, soldats ou gens de police, et avec ces 47 000 hommes expressément chargés de maintenir l’ordre, quel est, je vous le demande, l’état du pays ? J’ouvre le tableau des dernières assises de Clonmel tenues pour une section du comté de Tipperary, et j’y trouve 279 personnes mises en jugement ; 18 pour fait d’incendie, 4 pour attaque à main armée contre un poste de police, 3 pour vol qualifié, 4 pour complot d’assassinat, 42 pour faits de trahison, 14 pour vol de grand chemin, 21 pour meurtre, 14 pour coups de feu avec intention de meurtre, et dans la prison, qui n’a que 223 cellules, sont actuellement détenues 668 personnes, dont 20 condamnées à la déportation. Le juge Jackson n’a-t-il pas eu raison de dire que c’était là un tableau effroyable ?… Pensez-y, pensez aux misères que l’Irlande souffre et aux dépenses que les misères de l’Irlande imposent à l’Angleterre ; pensez seulement au mal que font à nos propres pauvres laborieux les pauvres abandonnés de l’Irlande qui affluent chez nous… Je ne me suis concerté avec aucun parti ; je ne sais qui soutiendra mes propositions ; rejetez-les si vous voulez, mais faites-en quelque autre : si vous proposez quelque chose de mieux, personne dans cette chambre ne l’appuiera plus cordialement que moi. Je n’ai que deux sentimens, une profonde sympathie pour ce malheureux pays et une profonde conviction qu’un vigoureux effort est indispensable, non-seulement pour l’Irlande, mais pour l’Angleterre elle-même. »

Les propositions de sir Robert Peel portaient sur deux points, l’émigration et l’état de la propriété foncière en Irlande. Quant à l’émigration, l’un de ses jeunes et plus intimes adhérens, lord Lincoln, avait déjà fait, le 1er juin 1847, une motion à ce sujet, demandant que le gouvernement prît des mesures pour déterminer et aider les paysans surabondans et misérables en Irlande à passer dans les colonies anglaises. Peel appuya la motion, mais avec réserve et en se montrant très touché des diflicultés d’une semblable opération. Quand il y revint en 1849 pour son propre compte, il garda les mêmes scrupules, élevant des doutes sur les bons résultats d’un système d’émigration officielle, insistant sur l’énormité de la dépense, approuvant ce que faisait déjà le gouvernement pour encourager l’émigration volontaire, qui coulait par torrens, et l’exhortant à développer ses mesures en ce sens plutôt qu’à en prendre de plus directes et de plus vastes. Ce fut sur le régime de la propriété foncière en Irlande que sir Robert Peel porta tout son effort : après avoir vivement retracé son déplorable état, ses charges publiques, ses dettes privées, la nouvelle taxe des pauvres, les hypothèques accumulées, l’apathie des propriétaires, l’entassement stérile des tenanciers, « je vous proposerai, dit-il, avec une extrême hésitation un moyen d’atténuer ces maux et les dangers dont ils nous menacent, moyen lent, mais le seul efficace, le seul qui nous offre une chance de salut. Il faut que ces terres passent dans les mains de propriétaires nouveaux, animés d’un nouvel esprit, qui les reçoivent dégagées des hypothèques dont elles sont grevées, les possèdent avec un titre certain, et apportent dans leur exploitation les capitaux, l’énergie, la confiance, l’espérance nécessaires pour réussir. » Il rappela ce qui s’était passé sous Jacques Ier, au nord de l’Irlande, dans l’Ulster, lorsqu’après plusieurs révoltes des chefs irlandais, le roi, mis en possession par la confiscation de deux millions d’acres de terre, en avait distribué une grande partie à des Anglais et à des Écossais protestans qui étaient allés s’y établir et avaient fondé, par une culture intelligente et active, la prospérité de cette province. « Rien ne serait plus aisé, dit Peel, que de suggérer de tels remèdes, si nous ne tenions aucun compte de ces droits de propriété que la législature britannique a pour premier devoir de protéger. Loin de nous également la pensée de laisser pénétrer dans nos mesures les distinctions religieuses qui entraient dans le plan du roi Jacques Ier ! Cette indispensable mutation de la propriété ne pourrait s’opérer ni par la contrainte, ni par des transactions entre particuliers ; il y faudrait l’entremise de commissaires du gouvernement qui prendraient possession des terres en les dégageant de leurs charges, et les répartiraient ensuite, sans distinction de religion ni de race, entre des acquéreurs capables de les exploiter avec fruit… Le droit de propriété a pour les propriétaires actuels si peu de valeur, que je ne puis m’empêcher de croire que le gouvernement, avec la sanction de cette chambre et en prenant l’affaire dans toute sa grandeur, pourrait trouver des moyens d’appeler sur le sol de l’Irlande de nouveaux capitaux, d’écarter la misère et l’impuissance qui pèsent sur les propriétaires actuels, et d’ouvrir à ce pays désolé les perspectives d’un meilleur avenir. »

À la première apparition de cette idée, des sentimens très divers s’élevèrent dans les chambres et dans le public. Plusieurs savans jurisconsultes, entre autres le chancelier whig lord Cottenham, firent non-seulement beaucoup d’objections, mais une assez forte résistance ; indépendamment des difficultés légales du plan proposé, il ne pouvait réussir qu’autant que l’exécution en serait confiée à des commissaires spéciaux qui enlèveraient, sur ce point, à la cour de chancellerie quelques-unes de ses attributions administratives, et sir Robert Peel le demandait formellement. Lord John Russell, en s’exprimant sur l’idée de sir Robert avec beaucoup d’estime et d’égards, témoigna des doutes et peu d’empressement à en poursuivre l’application. De vieux Irlandais se récrièrent avec emportement ; il y avait là, disaient-ils, une nouvelle confiscation du sol de l’Irlande ; on décriait la valeur de la propriété actuelle ; on taxait les propriétaires d’apathie ou de mauvais vouloir, d’inintelligence ou d’impuissance ; on voulait les reléguer au fond du Connaught ou en enfer ; c’était la noblesse catholique, grande et petite, expulsée d’Irlande. Peel repoussa, avec l’énergie de la sincérité et de la conviction, ces terreurs d’un patriotisme aveugle, et s’appliqua à dissiper les doutes, à surmonter les hésitations du pouvoir. En Angleterre et en Irlande, presque tous les hommes versés en économie politique soutenaient chaudement sa proposition ; le public l’accueillait avec la faveur et les espérances qui s’attachent à une grande idée présentée par un homme supérieur, évidemment dégagé de tout autre intérêt, de tout autre but que le bien public. Sir Robert Peel entra dans l’examen des détails, discuta avec une fermeté modeste, mais persévérante, les objections des jurisconsultes, rattacha ses propositions à un bill que le parlement avait déjà voté en 1848 pour faciliter la vente des terres grevées d’hypothèques. Lord Clarendon, alors vice-roi d’Irlande, pressentant avec sagacité les bons résultats du plan, s’employa avec zèle à combattre les préventions, à écarter les obstacles. Le plan fut enfin adopté en avril 1849, non pas seulement en principe et comme un essai, mais dans les conditions et avec les moyens d’exécution que Peel jugeait nécessaires pour en assurer le succès. Un an s’était à peine écoulé, et, au moment où Peel cessait de vivre, déjà le succès avait dépassé sa propre attente. C’était en Irlande et au service du parti le plus contraire aux réformes irlandaises qu’il était entré dans les affaires ; l’Irlande avait été, selon son propre dire, la grande difficulté de sa vie ; deux fois, en 1835 et en 1846, elle lui coûta le pouvoir. Ce fut pourtant à lui qu’elle dut l’émancipation des catholiques, et la mesure la plus efficace pour la régénération sociale de l’Irlande fut le dernier grand acte de l’influence de Peel dans le gouvernement intérieur de son pays. Il y a des temps où Dieu se joue particulièrement de la prévoyance des hommes, et leur fait exécuter ses desseins en les promenant d’inconséquence en inconséquence dans leurs pensées et leurs combinaisons.

XVI.

Chef du cabinet, sir Robert Peel était obligé de traiter, dans la chambre des communes, pour lord Aberdeen absent, les questions de politique extérieure ; sorti des affaires, il eût pu s’en dispenser : il ne le fit point, et s’empressa presque toujours, quand ces questions se présentèrent, d’en exprimer son opinion, le plus souvent à l’appui de ses successeurs. Empressement de bon Anglais et d’honnête homme, décidé à soutenir au dehors, même au profit de ses adversaires, le gouvernement de son pays, fidèle en même temps à l’esprit général de justice et de paix européenne qui avait présidé à la politique extérieure pendant sa propre administration, mais souvent ne portant, dans les affaires de ce genre, ni vues précises, ni profonde appréciation des faits, ni une complète indépendance des préjugés du moment, ni un langage suffisamment exact et mesuré. Je n’en donnerai qu’un exemple, et je choisis celui-là pour rétablir dans leur vérité des idées et des paroles que sir Robert Peel ne contesta, à coup sûr, que parce qu’il les avait légèrement lues et imparfaitement comprises.

Il s’agissait de la petite république de Cracovie, fondée en 1815 par le traité de Vienne, envahie et abolie en 1846 par l’Autriche, la Prusse et la Russie. La France et l’Angleterre, comme on sait, protestèrent pareillement, quoique séparément, contre cette infraction à un traité conclu avec leur participation, et qui ne pouvait être légitimement modifié sans leur concours. Le 4 mars 1847, M. Hume demanda à la chambre des communes quelque chose de plus que cette protestation : il voulait qu’en retour de l’acte violent que les trois puissances du Nord venaient d’accomplir, le gouvernement anglais se considérât comme affranchi d’une obligation pécuniaire que, par une conséquence du même traité de Vienne, l’Angleterre avait contractée envers la Russie, et sur laquelle il lui restait encore à payer une somme de 3 917 187 livres sterl. (97 929 675 fr.). Tout en protestant de nouveau contre la violation du traité, lord John Russell refusa avec raison d’y répondre par une violation à la fois analogue et subalterne, et sir Robert Peel appuya également le cabinet dans sa protestation et dans sa résistance. « Je désire, dit-il, l’équitable et honorable accomplissement de nos engagemens, d’autant plus que je ne saurais m’associer au langage tenu par le ministre des affaires étrangères de France sur les conséquences de l’événement qui nous occupe. M. Guizot dit dans sa protestation : « Aucune puissance ne peut s’affranchir des traités sans en affranchir en même temps les autres. La France n’a point donné l’exemple d’une semblable atteinte à la politique de conservation et de paix. La France n’a point oublié quels douloureux sacrifices lui ont imposés les traités de 1815. Elle doit se réjouir que l’occasion lui soit aujourd’hui fournie de ne plus consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts[4]. » Je proteste contre la conduite des trois puissances et aussi contre le langage du ministre de France. Je ne saurais admettre que ni ce pays-ci ni la France soient autorisés à ne plus consulter que le calcul prévoyant de leurs intérêts. Je nie absolument que la violation d’un traité par d’autres puissances nous autorise, moralement ou légalement, à le violer nous-mêmes. C’est parce que je crois que, dans l’état actuel de l’Europe, la stricte fidélité aux traités est la plus sûre base de la paix et le meilleur moyen de résoudre les difficultés qui se présentent, c’est parce que je ne crois pas, comme le ministre de France, que nous ayons droit de nous affranchir d’une obligation en suivant l’exemple contre lequel il proteste lui-même, c’est par toutes ces raisons que je désire ardemment que, si d’autres tiennent ce langage, nous n’y prenions aucune part, et que, dussions-nous rester seuls, nous restions seuls pour donner à l’Europe l’exemple d’une complète et honorable observation de nos engagemens. »

Si sir Robert Peel avait fait trois choses fort simples, s’il avait bien compris mes paroles, s’il les avait citées complètement, et s’il avait consulté le commentaire que j’en avais donné moi-même deux mois auparavant en traitant cette question dans la chambre des députés, il se serait épargné une erreur matérielle, une injustice morale et une marque de peu de sagacité politique en pareille matière. Je disais, dans ma protestation contre la destruction de la république de Cracovie, non pas : « La France doit se réjouir que l’occasion lui soit aujourd’hui fournie de ne plus consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts ; » mais : « La France pourrait se réjouir d’un acte qui l’autoriserait, par une juste réciprocité, à ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts, et c’est elle qui rappelle à l’observation fidèle de ces traités les puissances qui en ont recueilli les principaux avantages ! C’est elle qui se préoccupe surtout du maintien des droits acquis et du respect de l’indépendance des états ! »

Et le 3 février 1847, en expliquant et discutant notre politique dans cette affaire, j’avais dit :

« Le gouvernement du roi a vu, dans la destruction de la république de Cracovie, un fait contraire au droit européen ; il a protesté contre ce fait qu’il a qualifié selon sa pensée. Il en a pris acte, afin que dans l’avenir, s’il y avait lieu, la France pût en tenir le compte que lui conseilleraient ses intérêts légitimes et bien entendus… Mais en même temps qu’il protestait, le gouvernement du roi n’a pas considéré l’événement de Cracovie comme un cas de guerre… Nous n’avons pas cru que le moment où nous protestions contre une infraction aux traités fût le moment de proclamer le mépris des traités ; nous n’avons pas cru qu’il convînt à la moralité de la France, à la moralité de son gouvernement, de dire à l’instant même où nous nous élevions contre une infraction aux traités : — Nous ne reconnaissons plus de traités… — Nous ne croyons pas que l’infraction aux traités de Vienne, quant à Cracovie, soit un motif suffisant pour que la France proclame qu’elle se regarde comme hors de ces traités, et qu’il ne dépend plus que de sa volonté seule de n’en tenir aucun compte… Nous ne croyons pas que le droit public européen soit aboli entre nous et les trois puissances dont il s’agit, et, pour notre compte, nous sommes décidés à l’observer loyalement. »

Je n’ai pas besoin d’insister, les textes suffisent. Évidemment, tout en faisant pour l’avenir des réserves indiquées, je pourrais dire commandées par les maximes élémentaires du droit des gens, j’avais pris, pour le maintien de l’ordre européen, toutes les précautions, j’avais fait, sur le sens et la portée de notre protestation, toutes les déclarations qu’eût pu souhaiter le plus scrupuleux gardien de la foi des traités et de la paix. Évidemment aussi sir Robert Peel n’avait nul dessein de mal traduire, ni de mutiler, ni de mal interpréter mes paroles ; mais il se préoccupait d’une seule idée, et d’une idée qui ne suffisait point à l’appréciation de l’événement, ni à la conduite des gouvernemens appelés à en juger. Sir Robert ne savait pas toujours en pareille matière tenir compte de toutes les circonstances du fait, de toutes les chances de l’avenir, et leur faire à toutes, dans son langage comme dans sa pensée, leur place et leur part. Ce tacticien si attentif et si prévoyant dans sa vie parlementaire était, dans les questions de politique extérieure, toujours sensé et honnête, mais quelquefois vague, superficiel et banal.

À propos d’une affaire bien plus grave que celle de Cracovie, la plus grave qui se soit élevée de nos jours entre la France et l’Angleterre, les mariages espagnols, je ne trouve point d’autres paroles publiques de sir Robert Peel que celles-ci, prononcées dans la discussion de l’adresse de la chambre des communes en janvier 1847 : « Je m’abstiendrai de tout ce qui a trait aux mariages espagnols, si ce n’est pour affirmer que le précédent cabinet, pendant qu’il était au pouvoir, n’a jamais fait aucune tentative pour faire obtenir à un prince de la maison de Saxe-Gobourg la main de la reine d’Espagne. » Remarquable exemple de réserve intelligente ! Ne voyant pas clair dans l’affaire des mariages espagnols, sir Robert Peel ne voulait prendre aucune part au débat ; mais il avait soin d’affranchir son cabinet de toute responsabilité quant à la candidature d’un prince de Cobourg, c’est-à-dire quant à la cause qui avait déterminé la solution que cette question avait reçue.

Je ne doute pas que, sous cette réserve, sir Robert Peel ne partageât alors, contre le gouvernement du roi Louis-Philippe, les impressions de méfiance et d’humeur que la conclusion des mariages espagnols avait suscitées en Angleterre. C’était un échec très apparent pour la politique anglaise, plus apparent qu’important, car les causes qui depuis cent cinquante ans avaient porté l’Angleterre à lutter opiniâtrement en Espagne contre la France ne subsistaient plus. L’Espagne, déchue en Europe, chassée d’Amérique, tour à tour en proie à un despotisme apathique ou aux déchiremens révolutionnaires, ne pouvait plus être pour la France un allié puissant, ni pour l’Angleterre un grand danger. Les partis divers, monarchique ou libéral, modéré ou progressiste, dont elles y avaient l’une ou l’autre le patronage, se disputaient le pouvoir sans jamais le fonder, et apportaient à leurs patrons bien moins de force que d’embarras. La royauté espagnole, restaurée en 1814 par l’Angleterre, en 1823 par la France, et soutenue tour à tour dans ses perplexités par l’une ou l’autre des deux puissances, selon que tel ou tel des partis espagnols prévalait dans son gouvernement, n’avait point de résolution bien prise ni d’attachement bien ferme pour l’un ni pour l’autre de ses libérateurs. Au milieu des perturbations révolutionnaires ou des oscillations constitutionnelles, les liens ou les goûts personnels de la maison régnante ne dominaient plus la politique du pays. L’Angleterre en 1814 avait demandé pour prix de ses services au roi Ferdinand VII, remonté sur son trône, l’engagement formel de ne jamais rétablir entre les Bourbons de France et les Bourbons d’Espagne le pacte de famille ; elle eût pu se dispenser de ce soin, les événemens l’avaient pris pour elle : le pacte de famille, l’intimité des deux couronnes, l’union active des deux gouvernemens, toute cette politique franco-espagnole du xviiie siècle n’étaient plus que de l’histoire, une tradition encore importante pour la France comme gage de sécurité sur cette frontière, mais dont elle n’avait, comme force offensive, rien de grand à attendre, ni l’Angleterre rien de sérieux à redouter.

Mais ni les peuples, ni les gouvernemens eux-mêmes ne reconnaissent à temps ces transformations du monde ; la mémoire et l’imagination les dominent bien plus que l’observation ne les éclaire ; le passé jette sur leur esprit ses grandes ombres, et ils se consument à poursuivre ou à éviter des fantômes, au lieu de se conduire selon les faits réels et actuels. Je me suis ainsi surpris plus d’une fois en flagrant délit d’anachronisme, et mettant à certaines choses, soit pour les désirer, soit pour les craindre, une importance qu’elles n’avaient plus. Je pressentais que la même disposition de la part de l’Angleterre amènerait, dans nos relations avec elle à propos de l’Espagne, quelque grave embarras. La sollicitude du roi Louis-Philippe à cet égard était encore plus vive que la mienne. Je le répète aujourd’hui sans la moindre hésitation, comme sans le moindre intérêt : jamais la politique d’entente cordiale entre la France et l’Angleterre n’a eu et n’aura, parmi les souverains français, un plus convaincu, plus sincère et plus persévérant défenseur. Nous nous entretenions souvent des soins à prendre pour éviter tout ce qui pourrait, sans réelle et nationale nécessité, y porter quelque atteinte. Pour le mariage de la reine d’Espagne en particulier, le roi avait fait, dès que la question avait apparu, acte de désintéressement et de franchise ; il avait déclaré qu’il ne rechercherait ni n’accepterait cette union pour aucun des princes ses fils, et quant à l’infante, qu’il ne la rechercherait pour M. le duc de Montpensier que lorsque la reine serait mariée et aurait des enfans ; mais une autre déclaration également positive était liée à celle-là : si le mariage soit de la reine d’Espagne, soit de l’infante sa sœur, avec un prince étranger aux descendans de Philippe V, devenait probable et imminent, nous étions affranchis de tout engagement et libres d’agir immédiatement pour parer le coup, en demandant la main soit de la reine, soit de l’infante, pour M. le duc de Montpensier. Toute l’histoire des mariages espagnols est dans ces deux déclarations, faites hautement l’une et l’autre et bien avant que le moment fût venu de les appliquer[5]. Nous n’avons rien fait pour faire venir ce moment. Nous nous sommes prêtés, dans le cercle des descendans de Philippe V et sans en exclure aucun, à toutes les combinaisons qui pouvaient s’ offrir. Nous n’avons point pressé la solution de la question. Même en 1846, nous l’aurions volontiers ajournée pour ajourner aussi les complications qui en devaient naître ; mais tout le gouvernement espagnol, le cabinet, la reine-mère, les cortès, ne voulait pas d’ajournement : c’était une ferme résolution d’avoir pour le mariage de la reine Isabelle, comme on le disait, un grand patron, la France ou l’Angleterre, et de les obliger l’une et l’autre à sortir des tergiversations et des lenteurs. Sous la pression de cette volonté espagnole et d’autres circonstances que je n’ai pas besoin de rappeler, nous fûmes mis au pied du mur ; le mariage de la reine Isabelle avec le prince Léopold de Cobourg devint probable et imminent. J’en jugeai ainsi, et je demeure convaincu que j’étais en droit d’en juger ainsi. Je n’hésitai point. Je donnai au roi le conseil et au comte Bresson, son ambassadeur à Madrid, l’ordre de presser la conclusion immédiate du double mariage de la reine d’Espagne avec l’infant don François d’Assise et de l’infante avec M. le duc de Montpensier. Je méprise profondément et n’ai jamais tenté de pratiquer ce genre d’habileté qui fait que le vainqueur sourit de la surprise du vaincu ; mais je ne veux pas plus de la duperie que de la rouerie, et de toutes les faiblesses dans les grandes affaires, l’indécision imprévoyante est, à mon sens, la pire. La politique française, nationale aussi bien que royale, voulait que le trône d’Espagne ne sortît pas de la maison de Bourbon. J’avais posé ouvertement ce principe. Je l’ai fait triompher quand il était sur le point de succomber. La politique anglaise s’en est crue blessée ; mais il n’y a pas, j’en suis sûr, un gentleman anglais qui, au fond du cœur, ne m’en approuve, et qui, mis au pied du même mur, n’eût agi comme je l’ai fait.

Dix-huit mois après la conclusion de cette affaire, la révolution de février 1848 avait éclaté. J’étais proscrit et réfugié en Angleterre. On a dit quelquefois que les mariages espagnols et l’humeur qu’en avait ressentie le gouvernement anglais n’avaient pas été sans influence dans ce bouleversement. Frivole méprise sur sa nature et ses causes : elles ont été tout intérieures. C’est une crise sociale et morale, un tremblement de terre français d’abord, puis européen, mais dans lequel les relations extérieures des états et de leurs gouvernemens ne sont entrées pour rien. Quoi qu’il en soit, retiré en Angleterre, j’aurais pu oublier, si je l’avais voulu, que naguère j’avais été acteur dans un grand dissentiment politique entre ma patrie et le pays qui me donnait asile. J’ai vécu deux fois en Angleterre, la première fois comme ambassadeur d’un puissant monarque, la seconde comme proscrit par une terrible révolution ; j’ai reçu aux deux époques le même accueil, plus empressé seulement et plus amical dans l’adversité que dans la haute fortune. Noble pays, plein d’esprits droits et de cœurs généreux qui savent honorer, même quand ils combattent, et que la générosité ramène toujours à la justice ! Je retrouvai dans sir Robert Peel, soit sur la politique générale, soit envers moi, les mêmes sentimens, mêlés pourtant de quelque réserve sur des questions que l’un et l’autre nous étions peu enclins à aborder. Il était surtout, et avec raison, préoccupé de l’Angleterre à propos de la France, et du désir que les deux pays restassent non-seulement en paix, mais en bons rapports. Nos impressions d’ailleurs sur la révolution de février, quoique très voisines, ne se rencontraient pas pleinement : il en était plus frappé qu’offensé, et en voyait plutôt les causes prochaines et apparentes que les lointaines et profondes. Ma disposition ne pouvait être et n’était pas en effet la même, mais c’étaient là entre nous des diversités plutôt que des dissidences, et elles n’altéraient point la conformité générale de nos sentimens. Dans l’automne de 1848, il m’engagea à aller passer quelques jours dans son manoir de Drayton, et je garde de cette visite, où se trouvaient aussi deux de mes amis, M. Dumon et le duc de Montebello, le plus agréable souvenir. Je vis là sir Robert Peel au sein de sa famille et au milieu de la population de ses terres : lady Peel, encore belle, passionnément et modestement dévouée à son mari ; une fille charmante, mariée depuis à un fils de lord Camoys ; trois des fils de sir Robert, l’un capitaine de vaisseau, déjà renommé par le plus brillant courage, l’autre qui venait de débuter avec succès dans la chambre des communes, le troisième encore livré à ses études ; sur les domaines, de nombreux et heureux fermiers, parmi lesquels un des frères de sir Robert, qui avait préféré la vie agricole à toute autre carrière ; de grands travaux d’amélioration rurale, surtout de drainage, que sir Robert suivait de près et nous démontrait avec une connaissance précise des détails. Belle existence domestique, grande et simple, active avec largeur : dans l’intérieur de la maison, une gravité affectueuse, moins animée, moins expansive, moins douce que ne le désirent et ne le comportent nos mœurs ; les souvenirs politiques consacrés par une galerie de portraits, la plupart contemporains, soit les collègues de sir Robert dans le gouvernement, soit les hommes distingués avec lesquels il avait eu des relations. Hors de la maison, entre le propriétaire et la population environnante, une grande distance, marquée dans les manières, mais comblée par des rapports fréquens, pleins d’équité et de bienveillance de la part du supérieur, sans apparence d’envie ni de servilité chez les inférieurs. J’ai vu là un des plus heureux exemples de la hiérarchie légitime des situations et des personnes, sans souvenirs ni prétentions aristocratiques, et au milieu d’un sentiment général et mutuel de droit et de respect.

Comme lord Aberdeen, et en tenant compte des convenances politiques qu’il avait à ménager, sir Robert Peel s’était empressé de témoigner au roi Louis-Philippe et à la famille royale, établis à Claremont, sa sympathie respectueuse. À mesure que les événemens s’éloignèrent, il se sentit à cet égard plus de liberté, et trouva bientôt l’occasion d’en user. À la fin de l’été de 1849, la reine Marie-Amélie fut malade ; on doutait que le séjour de Claremont convînt à sa santé. Sir Robert Peel écrivit au roi pour mettre Drayton-Manor à sa disposition, s’estimant heureux si la reine pouvait s’y plaire. Vivement touché de cette offre, sans l’accepter, le roi manifesta l’intention d’aller lui-même à Drayton en porter à sir Robert ses remerciemens. Le 18 décembre 1849, il accomplit son dessein ; sir Robert Peel et lord Aberdeen vinrent le prendre à la station de Londres ; le duc d’Aumale l’accompagnait. Ils trouvèrent réunis à Drayton la famille de sir Robert et quelques amis d’élite, entre autres lord et lady Mahon, maintenant comte et comtesse de Stanhope. Le roi visita le château, la galerie de tableaux. On se mit à table pour le luncheon ou collation. Au moment d’en sortir, sir Robert Peel, en remerciant le roi de l’honneur qu’il venait de lui faire, lui dit : « Sire, nous vous avons dû la paix du monde ; chef d’une nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire, vous avez su atteindre ce grand but de la paix sans jamais sacrifier aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte à son honneur, dont vous étiez plus jaloux que personne. C’est surtout aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique qu’il appartient de le proclamer. » Le roi, visiblement ému, répondit en anglais à son hôte, le remerciant de rendre ainsi en même temps justice et à son patriotisme et à ses efforts pour maintenir la paix du monde : « tâche facile, dit-il, lorsqu’à la tête de ce pays se trouvaient des hommes tels que vous, monsieur, et mon noble ami assis à côté de moi. » C’était lord Aberdeen.

Je ne m’excuse point d’insister sur ces témoignages d’adhésion et de respect que recevait ainsi, au foyer domestique d’un grand ministre populaire retiré de l’arène, le roi Louis-Philippe détrôné. Quand sir Robert Peel lui adressait ces paroles, les ruines du château de Neuilly fumaient encore. L’histoire n’a point d’exemple plus choquant des accès d’inique et ingrate démence qui éclatent quelquefois au milieu d’un peuple, et c’est pour les honnêtes gens une consolation bien permise de s’arrêter un moment pour voir apparaître quelques lueurs de justice au-dessus de ces tristes décombres.

Sir Robert Peel ne repoussait point les occasions d’exprimer ainsi ses sentimens, soit sur le passé, soit sur les événemens et les questions à l’ordre du jour. Le 27 juin 1849, sir James Duke, lord-maire de la Cité de Londres, lui donna à Mansion-House un dîner solennel, et résuma avec précision, en portant sa santé, les grandes mesures politiques auxquelles il avait attaché son nom, le système monétaire, la réforme des lois criminelles, l’émancipation des catholiques, la réforme des tarifs, l’abolition des lois sur les grains, l’amélioration permanente de l’état de l’Irlande. L’automne suivant, sir Robert Peel alla passer quelques semaines en Écosse, d’abord dans l’un des sites les plus pittoresques du comté de Ross, puis au château de Haddo, chez lord Aberdeen, et le 12 octobre le lord-prévôt et les magistrats de la ville d’Aberdeen lui conférèrent, avec toute la pompe municipale, la bourgeoisie de leur cité, que près de quatre-vingts ans auparavant, le docteur Johnson avait aussi reçue comme un rare honneur. Dans toutes ces réunions, sir Robert Peel prenait la parole, revenant sur l’histoire de son temps et de sa vie, sur les affaires du dedans et du dehors, sur les réformes qu’il avait accomplies et la paix qu’il avait maintenue, jouissant avec quelque complaisance, mais sans aucune trace d’ambition nouvelle, de sa grande et populaire situation.

Le 31 janvier 1850, le parlement rentra en séance, et sir Robert prit part à plusieurs débats d’administration intérieure, surtout pour défendre les serviteurs de l’état, grands et petits, les employés des bureaux comme le vice-roi d’Irlande, contre cette manie d’abaissement des fonctions et de réduction des traitemens qui suit les progrès de l’esprit démocratique. Au mois de juin 1850, un débat plus brillant s’éleva, débat de politique extérieure suscité par les mesures violentes de lord Palmerston contre la Grèce, à l’appui des plaintes de deux sujets anglais, M. Finlay et M. Pacifico, l’un Écossais, l’autre juif de Gibraltar, qui se prétendaient lésés par le gouvernement grec et réclamaient de lui de fortes indemnités. Un vif dissentiment avait éclaté à ce sujet entre les cabinets de Paris et de Londres. Le ministre de France à Athènes, le baron Gros, et l’ambassadeur de France à Londres, M. Drouyn de Lhuys, avaient quitté leurs postes. Commencée le 17 juin dans la chambre des lords par lord Stanley, l’attaque porta non-seulement sur les affaires de Grèce, mais sur toute la politique extérieure de lord Palmerston, sur l’esprit auquel il se livrait, sur les procédés qu’il employait, et elle aboutit à un blâme formel, voté, dans la chambre haute la plus nombreuse qui se fût depuis longtemps réunie, par 169 suffrages contre 132. Á un tel échec il fallait une réparation éclatante. L’un des plus éloquens radicaux, M. Roebuck, se chargea de la demander à la chambre des communes. Après avoir passé en revue l’histoire du temps et tous les grands actes diplomatiques de lord Palmerston, il proposa à la chambre de déclarer que « les principes d’après lesquels avait été conduite la politique extérieure du gouvernement de sa majesté étaient bien conçus et propres à maintenir l’honneur et la dignité du pays, aussi bien que la paix entre l’Angleterre et les diverses nations du monde, dans des temps d’une difficulté sans exemple. » C’était beaucoup plus que n’exigeait la question de Grèce ; c’était l’approbation générale et systématique de toute la politique extérieure de lord Palmerston, et non-seulement des actes, mais des principes. Vers la fin du débat, sir Robert Peel, prenant la parole au milieu d’une vive attente, se récria contre une telle prétention. Après avoir rappelé que, depuis l’avènement du cabinet whig, il l’avait constamment soutenu dans son administration au dedans, et souvent dans ses embarras au dehors : « On répète, dit-il, qu’après quatre ans de patiente tolérance je me mets aujourd’hui en avant, de concert avec d’autres, pour condamner la conduite du gouvernement. Je n’ai de concert avec personne. Je ne connaissais pas, avant de l’avoir lue dans les journaux, la résolution proposée dans l’autre chambre, pas plus que le noble lord lui-même contre qui elle était dirigée. Je ne suis pas venu ici pour condamner la conduite du gouvernement mais l’honorable membre me demande une approbation positive, et non-seulement cela, mais une déclaration de principes dont l’établissement aurait dix fois plus d’importance que le salut d’aucun ministère… Serait-ce trop exiger de l’honorable membre que de le prier de définir d’abord ces principes auxquels il me demande de souscrire ? Est-ce la non-intervention dans les affaires des autres peuples ? Est-ce un appui positif donné aux réclamations formées contre un gouvernement faible, et dans un langage qu’on ne tient pas envers les forts ?… C’est de 1830 que l’honorable membre fait dater le commencement d’une meilleure ère dans notre politique extérieure, et ce commencement fut, dit-il, la reconnaissance de la maison d’Orléans sur le trône de France ; mais mon noble ami, le comte d’Aberdeen, était alors secrétaire d’état pour les affaires étrangères,… et pourtant on me demande d’approuver la politique du cabinet actuel comme distincte de celle de ses prédécesseurs. La déclaration du noble lord qui est à la tête du cabinet (lord John Russell) ne m’a laissé aucun doute à cet égard. Il a dit dans ce débat que son noble ami, le secrétaire d’état actuel pour les affaires étrangères, ne voulait pas être ministre d’Autriche, ni de Russie, ni de France, mais ministre d’Angleterre. Qu’est-ce à dire, sinon que le noble lord a voulu mettre en contraste la conduite du ministre actuel des affaires étrangères et celle du comte d’Aberdeen ? C’est-à-dire qu’on me demande de voter un blâme contre la politique du comte d’Aberdeen, contre la politique dont j’étais moi-même responsable ! J’ai été lié avec mon noble ami le comte d’Aberdeen pendant tout le temps qu’il a été ministre des affaires étrangères. J’étais uni à lui en 1830, quand nous déclarâmes que nous avions reconnu la maison d’Orléans, et que nous étions décidés à maintenir avec la France les relations les plus amicales ; je suis resté uni à lui jusqu’au mois de juillet 1846, lorsqu’on déposant le pouvoir devant la majorité de cette chambre, j’annonçai la fin du seul différend qui subsistât encore entre nous et les États-Unis d’Amérique, l’arrangement de l’affaire de l’Orégon. En reportant mes regards sur mes rapports avec mon noble ami, je n’éprouve point d’autres sentimens que ceux d’une cordiale satisfaction. Je ne crois pas que jamais aucun ministre ait été moins disposé à sacrifier l’honneur et les intérêts de ce pays, ni plus sincèrement disposé à maintenir non-seulement la paix, mais les meilleures relations avec tous les pays auxquels l’Angleterre est liée par sa situation ou ses affaires. Je n’ai jamais vu que la chambre ait désapprouvé la politique de mon noble ami… Je lui dois à lui, je dois au parti qui nous a soutenus, je dois à cette chambre, je me dois à moi-même de n’acquiescer à aucun blâme détourné de la politique de mon noble ami, de la politique de la paix d’accord avec l’honneur du pays… Je n’ai pas voulu éluder, par l’absence ou le silence, la difficulté de cette situation. Je proteste contre une résolution dont l’adoption aurait pour effet d’accréditer, sur la dignité et l’honneur de l’Angleterre, des idées fausses, et de poser des principes que vous ne pourriez mettre à exécution sans un imminent danger pour ses plus précieux intérêts. »

L’effet de ce discours fut grand. Jamais, depuis sa sortie des affaires, sir Robert Peel n’avait parlé de la politique extérieure avec autant de développement et de précision. La motion de M. Roebuck n’en fut pas moins adoptée par 310 voix contre 264. C’était pour le cabinet whig une question de vie ou de mort, et sir Robert ne désirait nullement sa chute. Il connaissait trop bien l’incohérence des élémens réunis ce jour-là dans l’opposition : le parti sans chefs, comme on appelait les anciens conservateurs qui avaient M. Disraeli pour organe ; les chefs sans parti, parmi lesquels sir Robert Peel, sir James Graham et M. Gladstone étaient les trois principaux, et une portion des radicaux, comme M. Cobden et sir William Molesworth, partisans déclarés de la politique pacifique, mais aspirant à des réformes intérieures que repoussaient absolument leurs alliés du moment. Si le cabinet whig était tombé, ses vainqueurs auraient été hors d’état de lui succéder.

XVII.

Le débat avait duré toute la nuit. Quand la chambre leva sa séance, le jour commençait, le samedi 29 juin 1850, un beau jour d’été. Sir Robert Peel rentra chez lui à pied, content de son succès et charmé de respirer l’air frais du matin sous les premiers rayons du soleil. Après avoir pris quelques heures de repos, il sortit avant midi pour aller assister à une séance de la commission chargée, sous la présidence du prince Albert, des préparatifs de la grande exposition industrielle de 1851 ; on devait déterminer ce jour-là l’emplacement et le plan du Palais de Cristal. De retour chez lui, sir Robert passa dans son cabinet le reste de la matinée, et ressortit à cheval vers cinq heures, suivi d’un groom, pour une promenade. Il alla d’abord à la porte de Buckingham-Palace écrire son nom sur le livre de visites de la reine ; puis, arrivé à Constitution-Hill, presque en face du guichet qui ouvre sur Green-Park, et rencontrant miss Ellis, une des filles de lady Dover, qui se promenait aussi à cheval, il s’avança pour la saluer. Le cheval de sir Robert fit quelque résistance ; c’était un cheval de huit ans, bien dressé, que son gendre, lord Villiers, avait soigneusement essayé pour lui, et qu’il montait lui-même depuis deux mois. Sir Robert le ramenait doucement quand le cheval fit un brusque écart et le lança par-dessus sa tête. Il tomba violemment et tout de son long, la face contre terre. Deux passans le relevèrent aussitôt ; un médecin de Glasgow, le docteur Foucart, qui se trouvait à quelques pas, s’approcha et lui demanda s’il était blessé : « Oui, beaucoup, » répondit sir Robert avec un profond gémissement, et, avant qu’on se fût procuré une voiture, il perdit connaissance. Mistriss Lucas, qui passait, offrit sa voiture ; on y plaça sir Robert, qui reprit ses sens et dit : « Je me sens mieux. » La voiture traversait le parc au pas pour le ramener dans sa maison de Whitehall-Gardens ; les deux passans qui l’avaient relevé et le docteur Foucart l’accompagnaient ; ils rencontrèrent le médecin de la reine, sir James Clark, qui avait appris l’accident et accourait offrir ses soins. Quand sir James fut monté dans la voiture, sir Robert entra dans une vive agitation ; il voulait se lever et descendre ; on fut obligé de le retenir, et il retomba dans un demi-évanouissement. Arrivé devant sa porte, il reprit sa pleine connaissance, et debout, sans appui, entra dans la maison. Lady Peel et plusieurs personnes de sa famille, informées de ce qui venait de se passer, l’attendaient dans le vestibule avec la plus vive anxiété. La rencontre émut et troubla extrêmement sir Robert. Il s’évanouit de nouveau dans les bras du docteur Foucart. Transporté dans la pièce la plus voisine, la salle à manger, on l’y déposa sur un canapé. Il ne sortit plus de là, et tout mouvement lui était si insupportable qu’on eut grand’peine à le faire passer du canapé sur un lit hydraulique, où il ne cessa de s’agiter douloureusement.

Appelés aussitôt, les médecins et les chirurgiens les plus distingués de Londres accoururent, entre autres sir Benjamin Brodie, qu’on eut quelque peine à trouver ; mais quand ils voulurent examiner de près l’état du malade, ils se virent en présence d’une difficulté aussi imprévue que pénible. Naturellement et même en santé, la susceptibilité nerveuse de sir Robert Peel était extrême, et depuis quelque temps elle s’était accrue à ce point que, malgré son goût vif et sa longue habitude de la chasse, il y avait presque renoncé par déplaisir de l’ébranlement que son propre coup de fusil lui causait. Toute douleur physique le troublait et l’agitait étrangement. Après sa chute, le trouble, l’agitation, l’aversion de la douleur furent telles que ses médecins ne purent parvenir à bien reconnaître tous les effets de l’accident et la portée du mal. Sir Robert se défendait de tout examen, de tout contact, et entrait, quand on insistait, dans une irritation alarmante. On constata une fracture de la clavicule, et on en commença la réduction ; mais l’opération demeura incomplète à cause de l’angoisse du malade, et au bout de quelques heures il demanda avec tant de passion à être délivré des bandages qu’on ne crut pas pouvoir s’y refuser. Il demeura ainsi à peine pansé, livré aux suites naturelles de l’accident, et la science humaine fut plus timide et plus impuissante pour le plus grand ministre de l’Angleterre qu’elle ne l’eût été pour le plus obscur et le plus pauvre de ses habitans. Ce fut seulement après la mort de sir Robert Peel qu’on reconnut que la cinquième côte gauche, fracturée aussi, avait pesé sur le poumon et amené un engorgement qui devint, dit-on, la cause déterminante de la mort.

Dès que la nouvelle de l’accident se répandit, l’intérêt le plus vif et le plus universel éclata ; grands et petits, la cour et le peuple, le prince Albert, le prince de Prusse, le duc de Cambridge, tous les personnages considérables de l’Angleterre venaient et revenaient à Whitehall-Gardens pour demander des nouvelles de sir Robert, et ils trouvaient assemblés tout à l’entour une multitude de personnes de toute condition, bourgeois, ouvriers, hommes, femmes, enfans sur les bras de leurs mères, pauvres gens qui voulaient aussi savoir ce qu’ils avaient à espérer ou à craindre pour la vie de l’homme qui avait affranchi leur pain de toute taxe. Le mouvement des voitures devint tel qu’on fut obligé de les arrêter assez loin, de peur que le bruit n’incommodât le malade, et le nombre des piétons qui attendaient des nouvelles était si considérable, qu’on distribua des copies du bulletin à plusieurs constables ou policemen qui furent chargés, sur divers points, d’en donner tout haut lecture au peuple.

L’état de sir Robert Peel s’aggrava rapidement. Son excitation devint telle qu’on fut obligé d’écarter de sa chambre sa femme et ses enfans, dont la présence amenait à chaque instant quelque dangereuse émotion. Tantôt il entrait dans un violent délire et voulait se lever, tantôt il tombait dans un affaissement si complet que sa fin semblait prochaine. Plusieurs fois il parut préoccupé de la pensée de ses amis ; les noms de lord Hardinge et de sir James Graham revenaient particulièrement sur ses lèvres. Le mardi 2 juillet, à quatre heures du matin, il s’endormit et eut quelques heures de repos qui rendirent quelque espérance ; mais à deux heures après midi les symptômes les plus alarmans se manifestèrent, le pouls allait s’affaiblissant et se précipitant à la fois ; à six heures, il donnait cent trente pulsations à peine saisissables. Les médecins déclarèrent que le moment fatal n’était pas loin. L’évêque de Gibraltar, le docteur Tomlinson, vieil ami de sir Robert, fut appelé. À son arrivée, lady Peel et la famille de sir Robert rentrèrent dans la chambre et entourèrent le lit, tous silencieux et en prières. Sir Robert, un moment ranimé, les regarda, les reconnut, et faisant effort pour leur tendre la main, prononça ces mots à peine articulés : « Dieu vous bénisse ! » Lord Hardinge et sir James Graham, qui venaient d’arriver, furent admis dans la chambre ; lady Peel tomba dans un tel état qu’il fallut l’éloigner. Sir Robert ne parut pas s’en apercevoir ; toute souffrance cessa avec toute connaissance, et à onze heures neuf minutes il expira, sans agonie, ayant autour de lui trois de ses frères, trois de ses fils, son gendre, lord Villiers, ses deux amis, lord Hardinge et sir James Graham, et ses médecins.

Le lendemain mercredi, 3 juillet, quand la chambre des communes se réunit, aucun des membres du cabinet n’était présent ; un de leurs amis les en excusa : « Lord John Russell, dit-il, n’était pas encore revenu de la campagne, où il était allé la veille. » M. Hume, M. Gladstone et sir Robert Inglis, après quelques paroles d’hommage et de regret profond, proposèrent à la chambre de lever la séance et de s’ajourner. Le jour suivant, lord John Russell, en déposant sur le bureau le rapport de la commission qui adoptait Hyde-Park comme emplacement de la grande exposition universelle, dernier acte auquel eût concouru sir Robert Peel peu d’heures avant l’accident qui avait causé sa mort : « Qui ne serait, dit-il, saisi et accablé d’un sentiment de stupeur en songeant qu’un homme qui, vendredi dernier, éclairait la chambre des lumières de sa pensée, est aujourd’hui mêlé dans la foule des morts, et non par suite de l’une de ces maladies qui triomphent lentement de la nature en épuisant ses forces, mais par un de ces accidens vulgaires dont une vie si richement dotée semblait devoir être à l’abri ?… Ce n’est pas à moi à parler de la carrière de sir Robert Peel, je n’ai jamais été avec lui en liaison politique… ; mais quoi qu’en puisse dire l’histoire, tout le monde reconnaîtra que, dans deux grandes circonstances, en pleine possession d’un pouvoir qui semblait parfaitement assuré, s’il a proposé à cette chambre des mesures qui le lui ont fait perdre, il ne l’a fait que par un grand amour pour son pays et par ce profond sentiment du devoir dont il était constamment animé. Je n’insisterai pas sur ces circonstances ; mais il y a dans la carrière de sir Robert Peel une époque dont je désire parler, car je sens qu’on lui doit un tribut d’éloges que jusqu’ici il n’a pas obtenu : c’est le temps écoulé de 1832 à 1841. Après la lutte engagée sur le bill de réforme du parlement, on pouvait craindre que les hommes qui avaient combattu ce bill, dont ils redoutaient les résultats, ne se retirassent de la vie publique, laissant ainsi s’engager une guerre de classes qui eût pu devenir funeste au pays. C’est sir Robert Peel qui a prévenu cette guerre. Quoiqu’il eût repoussé le bill de réforme, il a accepté avec un mâle courage la situation que ce bill lui avait faite ; il a invoqué le pays même, le verdict du peuple, à l’appui des principes dont il était le plus habile défenseur, et il a rétabli l’harmonie entre les divers pouvoirs de l’état. Il a, je pense, dans cette occasion, rendu à sa patrie un grand service Et dans ces dernières années, pleines de tant de troubles et de luttes, si nous avons vécu en sûreté, nous l’avons dû surtout à la conduite que sir Robert a cru de son devoir de tenir. Animé de ces sentimens, j’ai besoin de dire que, sans faire moi-même à ce sujet aucune motion, si les amis de sir Robert Peel désirent qu’on fasse pour lui ce qu’on fit à la mort de M. Pitt, je suis prêt à appuyer tout ce qui sera proposé pour qu’il reçoive les honneurs de funérailles publiques et solennelles… Je demande la permission d’ajouter qu’ayant jugé convenable d’obtenir, avant de parler ainsi, la sanction de la couronne, j’ai la certitude que tout ce qui pourra honorer la mémoire et le nom de sir Robert Peel recevra sur-le-champ l’assentiment de sa majesté. Je me mets donc entièrement dans les mains des plus intimes amis de sir Robert Peel. N’ayant eu avec lui aucun lien politique, peut-être cette ouverture vient-elle convenablement de moi, qui ne puis être atteint d’aucune partialité. Je sens que dès aujourd’hui le pays, et dans l’avenir la postérité, en comptant les noms des grands hommes d’état qui ont orné l’histoire de l’Angleterre, placeront celui de sir Robert Peel parmi les plus éminens. »

Un tel hommage, presque également beau pour celui qui en était l’objet et pour celui qui le rendait, méritait une réponse encore plus rare ; elle ne se fît pas attendre. L’un des plus intimes amis de sir Robert Peel, son chancelier de l’échiquier dans ses deux administrations, et désigné par lui comme l’un de ses exécuteurs testamentaires, M. Goulburn, prit la parole : « Je ne me lève point pour rien ajouter, je ne pourrais le faire, au témoignage que le noble lord vient de rendre aux mérites de mon ami si profondément regretté… Je ne veux qu’exprimer au noble lord et à la chambre les sentimens des amis et de la famille de sir Robert Peel sur la proposition que vient de faire le noble lord. Je l’accepte en leur nom avec la plus vive reconnaissance, comme une preuve de la gracieuse disposition du souverain à reconnaître les mérites d’un grand serviteur public, et comme la plus haute marque d’estime que la chambre des communes puisse lui donner. Je parle non-seulement en mon propre nom, mais au nom de la famille de sir Robert Peel, quand je dis que je ressens jusqu’au fond du cœur l’honneur d’une telle proposition suggérée par la couronne et accueillie par le sentiment général de la chambre ; mais qu’on me permette de le dire, ceux qui n’ont pas été liés avec sir Robert Peel connaissent peu la simplicité de son caractère. Si jamais il y a eu un homme remarquable par son désir d’éviter l’ostentation et la pompe, c’est sir Robert Peel, et il détestait surtout la pompe et l’ostentation dans les cérémonies funèbres… Je lirai à la chambre une instruction qu’il écrivait le 8 mai 1844, quand il était dans la plénitude du pouvoir, à la tête d’un grand parti, et quand les mesures qu’il avait proposées au parlement étaient couronnées d’un succès qui surpassait même son attente : — Je désire être enseveli dans le caveau de l’église paroissiale de Drayton-Rassett, où reposent mon père et ma mère, et que mes funérailles aient lieu sans pompe ni éclat d’aucune sorte. — Et ce sentiment n’avait subi aucune altération, car il y a six semaines, comme on venait de faire quelques changemens dans l’église de Drayton-Rassett, sir Robert montra à lady Peel la place même où il désirait que son corps fût déposé dans le caveau, répétant qu’il ne voulait ni ostentation, ni pompe. En de telles circonstances, la chambre sentira, j’en suis sûr, que je n’ai qu’un devoir à remplir, et que la famille de sir Robert Peel n’a qu’un vœu à former : c’est d’exprimer la plus profonde reconnaissance pour l’intention qu’a eue sa majesté de conférer à sir Robert le plus grand honneur qu’aient jamais rendu à un sujet le souverain et la chambre des communes, mais en même temps de décliner aussi fermement que respectueusement la proposition. »

La chambre accueillit ces paroles avec une émotion, je dirais presque avec une soumission respectueuse, qui était pour sir Robert Peel le plus digne hommage. Les mêmes témoignages d’estime et de regret lui furent rendus dans la chambre des lords. Le marquis de Lansdowne au nom du gouvernement, lord Stanley comme un ancien allié et un récent adversaire, lord Brougham comme un ami des réformes libérales, le duc de Wellington avec l’autorité d’un chef aussi désintéressé que glorieux, sous qui sir Robert avait longtemps servi et qui avait voulu servir sous lui à son tour, se levèrent successivement pour honorer sa mémoire, inégalement éloquens, mais tous également pénétrés et sincères. Et le lendemain même du jour où sir Robert Peel recevait dans les deux chambres de son pays ces éclatans hommages, le 5 juillet 1850, le président de l’assemblée législative de France, M. Dupin, adressait à l’assemblée ces paroles aussi convenables qu’opportunes : « Messieurs, au moment où un peuple voisin et ami déplore la perte qu’il vient de faire d’un de ses hommes d’état les plus recommandables, sir Robert Peel, je crois que c’est honorer la tribune française que de faire entendre dans cette enceinte l’expression de nos sympathiques regrets, et de manifester notre haute estime pour cet orateur éminent qui, pendant tout ]e cours de sa longue et glorieuse carrière, n’a jamais eu que des sentimens de justice et de bienveillance pour la France, et des paroles de courtoisie pour son gouvernement. (De toutes parts : très bien ! très bien ! ) Si l’assemblée daigne approuver mes paroles, il en sera fait mention au procès-verbal. » L’insertion au procès-verbal de la séance fut ordonnée à l’unanimité.

Ces éloges, ces regrets, ces témoignages universels d’estime et de sympathie nationale et étrangère retentissaient encore quand, le 9 juillet, vers une heure après midi, le cercueil de sir Robert Peel partit du château de Drayton pour se rendre, à travers le parc et les champs, à l’église de la paroisse. Sa famille, ses principaux amis politiques venus le matin de Londres, les serviteurs de sa maison, les fermiers et les laboureurs de ses terres formaient le cortège. Le temps était sombre ; la pluie tombait par torrens ; un vaste brouillard, poussé çà et là par de violens coups de vent, enveloppait la campagne. Une foule nombreuse venue de Tamworth et des villages environnans n’en était pas moins réunie près de l’église, à l’entrée du cimetière. À l’arrivée du cercueil, tous se découvrirent immobiles et muets ; il s’achemina, à travers les tombeaux, vers le portail de l’église ; à la tête du cortège, l’évêque de Gibraltar lisait à haute voix les prières liturgiques ; quand il fut entré dans l’église, la foule se pressa, mais sans bruit, pour y pénétrer. L’évêque acheva le service funèbre. Le vœu de sir Robert Peel fut religieusement accompli ; son cercueil descendit sans pompe dans le caveau où reposaient son père et sa mère, accompagné des regrets et des prières de la modeste population au milieu de laquelle il venait vivre quand il ne gouvernait pas l’état.

Il sied aux grands hommes de mourir avec modestie et aux grands peuples d’honorer avec éclat leur mémoire. L’Angleterre n’a point manqué, envers sir Robert Peel, à ce pieux devoir. Pendant que, suivant sa volonté, on lui faisait, au milieu des champs, des funérailles de village, à Londres, à Manchester, à Glasgow, à Edimbourg, à Birmingham, à Leeds, et dans un grand nombre d’autres villes, des meetings se réunissaient, les corporations municipales délibéraient pour lui ériger des monumens et des statues. Plusieurs de ces votes ont déjà été réalisés ; d’autres sont en voie d’exécution ; je n’insisterai que sur deux, le plus élevé et le plus humble. C’est le signe certain de la grandeur de se faire reconnaître à tous les degrés de l’échelle sociale, et de laisser partout, dans les chaumières comme dans les palais, les traces de son passage sur la terre.

Le 12 juillet, lord John Russell fit à la chambre des communes la motion qu’un monument fût érigé à sir Robert Peel dans l’église de Westminster, avec une inscription où fût exprimé le sentiment public qu’inspirait une si grande et irréparable perte. « Je ne veux entrer, dit-il, dans aucun examen des services de sir Robert Peel, ni des mesures auxquelles son nom est lié… La commission que vous avez chargée de rechercher quels devaient être les hommes éminens dont les statues orneraient cette salle a décidé que celles de M. Hampden et de lord Falkland y prendraient place… Elle a pensé sans doute que, quelque divers que fussent les principes et les talens de ces deux grands hommes, ils avaient eu l’un et l’autre à cœur le bien de leur pays et qu’ils avaient été l’un et l’autre l’ornement de leur temps. N’attendons pas deux siècles, comme pour Hampden et lord Falkland, ni même trente, vingt ou dix ans, pour rendre justice aux morts, et pendant que le même sentiment nous anime, honorons comme il convient la mémoire de sir Robert Peel. »

La chambre adopta sur-le-champ la motion, et le 18 juillet elle reçut l’avis officiel que la reine avait donné les ordres nécessaires pour l’accomplissement de son vœu.

Déjà huit jours auparavant, un comité avait ouvert, au nom des classes ouvrières, une souscription d’un penny (deux sous) par personne pour ériger à sir Robert Peel un monument sous ce titre : « Monument national des pauvres. » Le comité demanda à M. Cobden de s’inscrire parmi les patrons de l’entreprise. « Ce sera pour moi un mélancolique plaisir, répondit le 6 juillet M. Cobden, de m’associer à une si convenable manière de témoigner la douleur presque universelle que cause la mort d’un grand bienfaiteur public. L’illustre homme d’état qui nous a été si soudainement ravi a sacrifié tout ce qui peut être un objet d’ambition pour assurer aux foyers et aux ateliers des multitudes laborieuses de ce pays la sécurité, la santé et un bien-être croissant. Il savait quel prix il aurait à payer sur-le-champ pour le service qu’il rendait à la nation ; mais il comptait avec une foi prophétique sur le verdict futur du peuple. Au moment de sa plus rude épreuve, quand il prononça le discours qui a clos sa carrière officielle, après avoir parlé des liens de parti qu’il avait brisés pour toujours, des amitiés politiques qu’il avait transformées en amères inimitiés, des flots de calomnie qu’il avait déchaînés contre lui, après avoir avec tristesse, mais sans regret, énuméré ses sacrifices, il se tourna vers le peuple pour demander sympathie et justice, et termina par ces paroles sa vie de ministre : — Peut-être laisserai-je un nom qui sera quelquefois prononcé avec des expressions de bienveillance dans les demeures de ceux dont le lot en ce monde est le travail, qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, et qui se souviendront de moi quand ils répareront leurs forces par une nourriture abondante et franche d’impôt, d’autant plus douce pour eux qu’aucun sentiment d’injustice n’y mêlera plus son amertume. — Vous avez par votre entreprise, ajoutait M. Cobden, réalisé, peut-être sans le savoir, le vœu de l’homme d’état qui n’est plus. Que les sous des ouvriers se transforment en une pyramide élevée à sa mémoire, et qu’elle porte, inscrites sur sa base, les paroles que je viens de rappeler ; elle prouvera que sir Robert Peel n’avait pas trop présumé de la justice et de la reconnaissance de ses compatriotes. »

XVIII.

Ces démonstrations si éclatantes ne dépassaient point, à coup sûr, le sentiment national qui les inspirait, et ce sentiment ne dépassait point, à mon avis, la justice. Sous des dehors froids et roides, sans éclat dans l’imagination et sans abondance expansive dans l’âme, sir Robert Peel possédait et avait déployé des qualités, je dirai mieux, des vertus qui suscitent et justifient l’admiration affectueuse des peuples. Il était sincère et dévoué, et invinciblement courageux dans sa sincérité et son dévouement. « Dans tout le cours de mes relations avec lui, disait le duc de Wellington à la chambre des lords, j’ai eu pleine confiance dans sa véracité et dans son invariable désir de servir le bien public. Je ne me rappelle pas une seule occasion où il ne se soit pas décidé pour ce qu’il croyait vrai, et je n’ai jamais eu la moindre raison de soupçonner qu’il dît une chose sans la croire parfaitement vraie. Je pense, après l’avoir bien longtemps connu, que c’était là le trait le plus frappant de son caractère. »

Il y a un témoignage qui confirme pleinement, selon moi, ce jugement du duc de Wellington : c’est celui de sir Robert Peel lui-même. Il dit, à la fin du mémoire qu’il a écrit pour expliquer et justifier son concours, en 1829, à l’émancipation des catholiques : « Si l’on avait invoqué le brusque changement de ma politique comme preuve de mon manque de sagacité et de prévoyance, si l’on m’avait reproché de m’être attaché avec trop d’obstination à une cause désespérée, d’avoir trop longtemps permis à des engagemens de parti et à une déférence excessive pour les désirs de mes commettans de l’emporter sur l’évidence, chaque jour croissante, d’une nécessité prochaine, si telle eût été contre moi l’accusation, il me serait plus difficile d’y opposer une réfutation complète et péremptoire. Mais c’était l’accusation contraire qu’élevaient contre moi ceux dont j’avais perdu le bon vouloir et la faveur. Selon eux, j’avais sans raison suffisante, par de pusillanimes et indignes motifs, conseillé l’abandon d’une résistance dans laquelle il eût été facile autant que sage de persévérer avec vigueur… Je puis affirmer avec vérité, et j’affirme solennellement, en présence du Dieu tout-puissant « à qui tous les cœurs sont ouverts, tous les désirs connus, et de qui nul secret ne peut être caché, » qu’en conseillant et en proposant les mesures de 1829, je n’ai été dominé par aucune autre crainte que la crainte des malheurs publics, et que j’ai agi en vertu d’une profonde conviction que non-seulement ces mesures étaient utiles au bien général, mais qu’elles étaient devenues impérieusement nécessaires pour détourner un danger imminent et croissant qui menaçait des intérêts spécialement commis à ma garde, les intérêts de l’église et des institutions liées à l’église. Il se peut que, sans m’en douter, j’aie subi l’influence de motifs moins purs et moins désintéressés, que j’aie cédé au secret plaisir d’être « un hardi pilote au milieu de la tempête ; » mais ce ne fut certainement pas une ignoble ambition qui me poussa à affronter une lutte à outrance et à me soumettre au sacrifice de tout ce qu’un homme public a de plus cher, tout, excepté l’approbation de sa conscience et l’espoir de la justice de l’avenir. »

Il n’y a rien à contester dans cette libre confession d’un grand honnête homme ; le fond en est aussi vrai que l’accent. Quand il changea d’avis et de politique, sir Robert Peel fut parfaitement sincère ; il n’obéit qu’à ce qu’il jugea la vérité, et ne chercha que le bien public. On pourrait sans injustice le taxer d’imprévoyance, et le secret désir d’accomplir lui-même de grandes réformes qu’il croyait justes et nécessaires lui rendit peut-être trop facile la rupture des liens de parti, et l’empêcha d’en voir tous les inconvéniens ; mais quand il va lui-même au-devant de ces reproches, qui les lui adresserait avec rigueur ?

Une anecdote que je tiens de bonne source donnerait lieu de penser qu’il était depuis longtemps et par nature placé sur la pente à laquelle il céda quand, de conservateur obstiné, il devint ardent réformateur. On dit qu’en 1809, lorsqu’il entra dans la chambre des communes, son père, le vieux sir Robert Peel, alla trouver lord Liverpool et lui dit : « Mon fils est, soyez-en sûr, un jeune homme doué de talens rares et qui jouera un rôle important, mais je le connais bien ; au fond, ses penchans sont whigs ; si nous ne l’engageons pas promptement dans nos rangs, il nous échappera ; mettez-le dans les affaires, il vous servira bien, mais il faut sans tarder vous emparer de lui. » Lord Liverpool observa le fils, reconnut son mérite et suivit le conseil du père. Quand le vieux sir Robert Peel mourut, en 1830, il avait déjà vu réaliser ses pressentimens : l’émancipation des catholiques venait de s’accomplir ; mais il avait depuis dix ans quitté la chambre des communes. Il vivait retiré dans son manoir de Drayton, et la gloire de son fils le consolait probablement un peu d’une transformation dont il avait démêlé les germes.

En rendant au caractère moral de sir Robert Peel pleine justice, beaucoup de bons juges n’en déplorent pas moins son infidélité politique ; après avoir eu, disent-ils, le mérite et l’honneur de refaire le parti conservateur, il l’a dissous de ses propres mains ; quand il a changé d’opinion et reconnu des nécessités qu’il n’avait pas prévues, au lieu de se retirer du pouvoir en en déclarant le motif, il s’est fait le promoteur actif et décisif des idées et des mesures qu’il avait longtemps combattues. Il a brisé toutes les traditions, mêlé tous les camps, sacrifié la grande politique, la politique de principes, à une politique de circonstance, et détruit ainsi ces grands partis, ces partis permanens et fidèles qui, sous le régime représentatif, sont les instrumens nécessaires et réguliers du gouvernement libre.

Dans ses luttes politiques, quand cette question s’est élevée, sir Robert Peel l’a éludée. Attaqué sur ce point, il a porté ailleurs sa défense ; il a contesté l’étendue des engagemens de parti ; il a réclamé les droits de sa conscience ; il a établi sa sincérité, son désintéressement, l’urgence de ses nouvelles mesures ; il a invoqué, à leur appui, la détresse populaire, la paix entre les classes, le bien public. Mais sur le rôle et l’état des grands partis politiques, sur les conséquences de son exemple pour leur désorganisation et de leur désorganisation pour le gouvernement constitutionnel, il s’est abstenu, comme s’il n’eût pas senti la gravité de l’attaque, ou n’eût su comment la repousser.

Je m’en étonne. Qu’auraient pensé et répondu les adversaires de sir Robert Peel, s’il leur eût dit : « Vous m’accusez de détruire les anciens partis politiques ; ils n’existent plus ; ils se dissolvent tous les jours d’eux-mêmes, non par mon fait. Où sont les principes, les intérêts, les passions qui les avaient formés ? Vous vous dites les tories et les protestans par excellence ; êtes-vous prêts à persécuter les catholiques, à leur faire la guerre, à confisquer leurs biens ? Croyez-vous sérieusement le trône de la maison d’Hanovre et la succession protestante en péril ? Les réformes que je vous propose de faire dans les lois sont faites depuis longtemps dans les esprits, dans la plupart des vôtres comme dans ceux de vos adversaires. Votre plus illustre chef, M. Pitt, votre plus hardi champion, lord Castlereagh, votre plus éloquent orateur, M. Ganning, ont voulu l’émancipation des catholiques. Les vieux partis ont encore leurs traditions, mais non plus leur foi ; ils marchent sous le même drapeau, mais ne combattent plus pour la même cause. Des causes nouvelles se sont élevées ; des idées nouvelles rallient ou séparent les hommes ; des besoins nouveaux veulent être satisfaits. Je suis ce cours des choses ; je consulte les symptômes qui apparaissent ; j’entre dans les routes qui s’ouvrent et où les générations de mon temps me précèdent. Je ne change que parce que tout est changé, les partis comme les idées, comme les sentimens, comme les mœurs. Vous croyez être ce qu’étaient vos pères ; vous vous trompez ; vous ne pouvez persister dans cette erreur qu’à la condition de rester immobiles ; dès que vous voudrez marcher et agir, vous vous sentirez contraints de changer, et déjà changés vous-mêmes. Ne m’imputez pas ce qui est l’œuvre du temps, non la mienne ; ne me reprochez pas des transformations qui sont générales, bien qu’inégalement apparentes ; ne taxez pas de désertion et de trahison ce que vous ferez vous-mêmes quand il vous arrivera d’être appelés à gouverner votre pays transformé. »

Sir Robert Peel eût été en droit de tenir ce langage. Pour n’avoir pas subi de nouvelle révolution, l’Angleterre n’est pas restée immobile : encore les mêmes extérieurement et dans les formes, les grands élémens de la société anglaise, les grands pouvoirs de son gouvernement, la royauté, l’aristocratie, l’église, la démocratie, ont été profondément modifiés dans leur esprit, leurs relations, leur influence. Avant la révolution de 1640, l’aristocratie anglaise avait, dans les grandes crises politiques, tenu compte des droits et des intérêts du peuple ; mais elle n’en était pas moins dans l’état la classe dominante. Depuis la révolution de 1688, en faisant aux intérêts et aux sentimens du peuple une bien plus large part, en se recrutant incessamment dans son sein, elle était encore la classe prépondérante. Elle n’est plus maintenant que la classe gouvernante ; le pouvoir politique est dans ses mains ; mais elle ne l’exerce que sous l’influence, dans les intérêts et selon les sentimens du pays tout entier. La royauté avait été, depuis 1688, étroitement liée à l’un ou à l’autre des deux grands partis aristocratiques, aux whigs tant que la succession protestante et la cause victorieuse en 1688 avaient été en question, aux tories depuis sa lutte d’abord contre l’indépendance des colonies américaines, puis contre la révolution et l’empire français. Elle est maintenant affranchie de ces liens ; elle a retrouvé, dans ses rapports avec les partis, non pas sa domination, mais l’indépendance ; elle a repris son rôle de pouvoir médiateur et modérateur, à la fois supérieur et populaire. Moins absolue que jamais, elle jouit cependant plus pleinement et plus librement que jamais de son pouvoir et de ses droits constitutionnels. L’église anglicane, sans perdre sa position politique, s’est consacrée et se consacre de plus en plus à sa mission religieuse ; fidèle à la couronne, c’est pourtant dans la foi, les sentimens et les pratiques pieuses du peuple chrétien qu’elle cherche et trouve son principal point d’appui. Bien plus encore que les autres puissances sociales, la démocratie a changé de caractère. En 1823, à propos de l’intervention française en Espagne, M. de Talleyrand disait dans la chambre des pairs : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Napoléon, plus d’esprit que Voltaire, c’est tout le monde. » On peut dire aujourd’hui, même à propos de l’Angleterre : « Il y a quelqu’un qui a plus de pouvoir que la couronne, plus de pouvoir que l’aristocratie, c’est tout le monde. » Et tout le monde, c’est la démocratie. Où commence-t-elle ? où finit-elle ? à quels signes visibles se distingue-t-elle des autres élémens de la société ? Personne ne pourrait le dire ; mais peu importe : pour être difficile à définir, le fait n’en est ni moins certain, ni moins puissant. Les élémens les plus divers entrent dans la composition de la démocratie moderne, — des classes riches et des classes pauvres, des classes savantes et des classes ignorantes, les maîtres et les ouvriers, des conservateurs et des novateurs, des amis du pouvoir et des enthousiastes de liberté, bien des aristocrates même, détachés de leur origine par leurs mœurs, par leur aversion des gênes et des devoirs que l’aristocratie impose. Et la position de la démocratie anglaise n’est pas moins changée que sa composition ; elle ne se borne pas, comme jadis, à défendre au besoin ses libertés ; elle regarde les affaires publiques comme les siennes, surveille assidûment ceux qui les font, et si elle ne gouverne pas l’état, elle domine le gouvernement.

Elle lui fournit quelquefois ses chefs. Sir Robert Peel est le plus éminent qui soit sorti de son sein, le plus honnête comme le plus capable, le plus sympathique et le plus fidèle à la démocratie en même temps que le plus étranger à ses mauvaises tendances. Quoique adopté, dès son entrée dans la vie publique, par l’aristocratie et servant dans ses rangs, il ne s’était point donné à elle, et loin de prétendre, comme on dit, à l’honneur de lui appartenir, il s’honorait de son origine bourgeoise, et ne cherchait point à la faire oublier, pas plus par ses manières que par ses maximes. Il était digne sans élégance et avec quelque susceptibilité, trop peut-être pour sa supériorité, dont il eût dû jouir avec plus de confiance et d’aisance. En le voyant à la cour, dans les salons de Windsor, j’ai été frappé d’un peu de gêne et de roideur dans son attitude ; il y était évidemment l’homme le plus important, le plus compté, et pourtant il n’avait pas l’air d’être là chez lui ; son empire ne paraissait pas exempt d’embarras ; il gouvernait sans régner. Personne n’a senti et témoigné, pour les anciennes institutions, les anciennes mœurs, tout l’ancien ordre social de son pays, un plus profond et affectueux respect : il révérait et aimait le passé, quoiqu’il n’en fût pas, marque certaine de grand jugement comme de vertu ; mais en même temps il avait, pour les distinctions et les honneurs aristocratiques, plus que de l’indifférence ; c’était son parti pris de n’en point vouloir. En 1835, après cet essai de gouvernement qui lui fit tant d’honneur, quoique si court, le roi Guillaume IV voulait lui donner un titre de comte : Peel refusa. N’eût-il été qu’un ambitieux, il eût eu raison : en passant de la chambre des communes à la chambre des lords, il aurait perdu sa plus forte position et son plus grand pouvoir ; mais plus tard et sans le même motif il montra, pour des honneurs analogues et plus rares, la même répugnance. La reine Victoria, qui l’avait pris en grande estime et sentait le prix de ses services, désirait lui donner la Jarretière ; avant de lui en parler elle-même, elle voulut savoir comment il recevrait cette faveur. Sir Robert la déclina péremptoirement. En vain on insista, en vain on lui cita plusieurs exemples de membres de la chambre des communes, simples baronets comme lui, qui avaient été décorés de la Jarretière, entre autres sir Robert Walpole : il persista dans son refus. Il laissa après lui, et par une dernière volonté qui s’étendait au-delà de lui-même, une marque bien plus significative encore de son éloignement pour toute récompense, toute distinction aristocratique, et du sentiment qui l’animait à cet égard. Quand lord John Russell fit, le 12 juillet, dans la chambre des communes, la motion qu’un monument fût érigé, dans l’église de Westminster, à la mémoire de sir Robert Peel : « C’est, dit-il, le seul moyen que nous ayons de témoigner ou d’essayer du moins de témoigner notre sentiment de la perte que le pays vient de faire. Peut-être me sera-t-il permis de dire ici que sa majesté, désirant montrer combien elle est touchée des services rendus par sir Robert Peel à la couronne, m’avait chargé d’informer lady Peel que c’était son intention de lui conférer le même rang qui avait été donné à la veuve de M. Canning[6]. J’ai reçu aujourd’hui même de lady Peel une réponse à cette offre de la couronne, que j’ai aussitôt communiquée à sa majesté. Lady Peel dit que c’est son désir de ne porter aucun autre nom que celui sous lequel sir Robert Peel a été connu. Elle ajoute que sir Robert a laissé des instructions positives où il exprime le vœu que personne de sa famille ne reçoive aucun titre, aucune récompense publique à raison des services qu’on peut lui supposer le mérite d’avoir rendus à son pays. C’est sans doute pour cette chambre, reprit lord John Russell, une raison de plus de désirer qu’au moins quelque témoignage public demeure du sentiment que lui a inspiré un coup si soudain et si déplorable. »

Dans le testament de sir Robert Peel se trouvait en effet, sous la date du 8 mai 1844, au moment de son plus grand pouvoir, un mémorandum conçu en ces termes : « J’espère et je désire sérieusement qu’aucun membre de ma famille ne recherche ou n’accepte, si on le lui offre, aucun titre, distinction ou récompense à raison des services que je puis avoir rendus dans le parlement ou dans le gouvernement. Si mes fils acquièrent par leurs propres efforts des titres à des distinctions honorifiques, ils recevront probablement, s’ils les désirent, les récompenses dues à leurs mérites propres et personnels ; mais c’est mon vœu formel qu’aucun titre, aucune marque d’honneur ne soient recherchés ou acceptés pour cause de grandes charges occupées ou d’actes accomplis par moi. »

Jamais, à coup sûr, le principe démocratique, « à chacun selon ses mérites et ses œuvres, » ne s’est manifesté dans une sphère plus haute, ni par un désintéressement plus sévère et plus complet. Nulle part aussi peut-être le fond du cœur et du caractère de sir Robert Peel ne s’est plus sincèrement révélé. C’était un grand et honnête serviteur de l’état, fier avec une sorte d’humilité, et ne voulant briller d’aucun éclat étranger à sa sphère naturelle, dévoué à son pays sans aucun besoin de retour, peu préoccupé de principes fixes ou de longues combinaisons politiques, appliqué à reconnaître chaque jour ce que commandait l’intérêt public, et prêt à l’accomplir sans se soucier ni des partis et de leurs règles de conduite, ni de ses propres actes et de ses propres paroles, brisant avec le passé sans indifférence cynique, bravant l’avenir sans hardiesse aventureuse, uniquement dominé par le désir de satisfaire aux nécessités du présent et de se faire honneur en tirant son pays de péril ou d’embarras. Il fut ainsi tour à tour conservateur et réformateur, tory, whig et presque radical, impopulaire et populaire, usant avec la même ardeur sa force, tantôt dans une résistance obstinée, tantôt dans des concessions peut-être excessives, plus sage que prévoyant, plus courageux que ferme, mais toujours sincère, patriote, et merveilleusement approprié, dans une époque de transition comme la nôtre, au gouvernement de la société moderne telle qu’elle est devenue et qu’elle dvient de plus en plus, en Angleterre comme ailleurs, sous l’empire des principes et des sentimens, encore confus, perplexes et obscurs, mais essentiellement démocratiques, qui fermentent en Europe depuis quinze siècles et y remportent de nos jours des victoires dont personne ne saurait dire encore quel sera le vrai et dernier résultat.

J’ai confiance. Pourtant voici mon inquiétude. La démocratie a un grave défaut ; elle aspire passionnément à dominer seule, et quand elle est forte, elle se livre aveuglément à sa passion. À en juger par l’histoire du monde, c’est de toutes les puissances sociales celle qui admet le moins des limites et un partage. Mises à l’épreuve, la monarchie et l’aristocratie ont su l’une et l’autre, en Angleterre surtout, se limiter et faire à d’autres droits, à d’autres forces, leur place et leur part. La démocratie le saura-t-elle ? Reconnaîtra-t-elle des pouvoirs autres que le sien et des nécessités contraires à ses désirs ? Grande et périlleuse question qui reste encore en suspens et qui doit fortement préoccuper les bons esprits et les honnêtes gens. Le temps la résoudra. J’espère qu’il la résoudra à l’honneur des gouvernemens libres et de l’humanité.

Guizot.
Val-Richer, août 1856.
  1. Voyez les livraisons des 15 mai, 1er juillet et ler août 1856.
  2. Dans le mois de février suivant, le nombre des ouvriers ainsi employés fut, du 1er au 6 février, de 615 055 ; — du 6 au 13, de 655 715 ; — du 13 au 20, de 668 749 ; — du 20 au 27, de 708 228.— La dépense totale du mois s’éleva à 944 141 livres sterling (23 603 526 fr.)
  3. Saint Paul, Épît. aux Romains, chap. xi, vers. 19.
  4. Je retraduis ici littéralement la traduction adoptée par sir Robert Peel de cette phrase de ma protestation du 3 décembre 1846 contre l’occupation de Cracovie. Voici le texte anglais : France must rejoice at the opportimity now afforded to consult nothing but a provident estimate of her own interest.
  5. Je joins ici le texte de deux pièces qui, entre plusieurs autres, contiennent ces deux déclarations de la manière la plus claire et la plus précise.

    Le 13 mars 1843, j’écrivais à M. le comte de Sainte-Aulaire :

    « … Sir Robert Peel, exprimant « l’opinion bien arrêtée du gouvernement anglais, » a dit à la chambre des communes, le 5 de ce mois, que « l’Espagne étant investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un état indépendant, … la nation espagnole, parlant par ses organes dûment constitués, a le droit exclusif et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu’elle jugera convenables. »

    « Quelle est la portée de cotte déclaration ? Dit-elle réellement tout ce qu’elle paraît dire ? Signifle-t-elle que, quelle que soit l’alliance matrimoniale que croiraient devoir contracter la reine et la législature d’Espagne, fût-ce même un prince français, le gouvernement anglais n’y interviendra pas, et ne se jugera point eu droit de s’y opposer ?

    « Si c’est là en effet l’intention de sir Robert Peel, nous n’avons rien à dire, et ses paroles, prises dans ce sens et avec cette valeur, simplifieraient peut-être beaucoup la situation de l’Espagne et la nôtre.

    « Mais si sir Robert, en proclamant la complète indépendance de l’Espagne dans le choix du mari de la reine, persiste cependant au fond à en exclure les princes français, et à soutenir que l’Angleterre aurait droit de s’opposer et s’opposerait en effet à un pareil choix, plus j’ai de respect pour sir Robert Peel, pour son caractère et ses paroles, plus je me crois en droit de m’étonner.

    « Du premier moment où j’ai touché à cette question du mariage de la reine d’Espagne, je me suis imposé la loi d’apporter dans tout ce que je ferais, dans tout ce que je dirais à cet égard, la plus entière franchise. Je connaissais les préventions, les méfiances que je rencontrerais sur mon chemin. J’ai voulu leur enlever sur-le-champ tout prétexte. On nous a déclaré, dis-je, que l’Angleterre, dans les chances de mariage de la reine Isabelle, donnait l’exclusion à nos princes. Nous avons répondu en excluant à notre tour les princes étrangers à la maison de Bourbon. Je ne discute en ce moment ni l’une ni l’autre déclaration. La nôtre a été faite du même droit que celle de l’Angleterre, et est fondée sur des motifs de même nature.

    « En la portant à la connaissance des grandes puissances européennes, en l’indiquant à notre tribune, j’ai fait acte de loyauté envers l’Espagne, envers l’Angleterre, envers l’Europe. J’ai voulu que partout on sût d’avance, et bien nettement, quelle serait, dans cette grande question, la politique de la France.

    « Au fond, et tout homme sensé n’a qu’à y réfléchir un moment pour en demeurer convaincu, nous n’avons porté par là nulle atteinte à l’indépendance de l’Espagne. La nation espagnole, sa reine, son gouvernement, ses cortès, sont parfaitement libres de faire dans cette question du mariage tout ce qui leur conviendra ; mais les états, comme les individus, ne sont libres qu’à leurs risques et périls, et leur volonté ne saurait enchaîner celle de leurs voisins, qui à leur tour sont libres aussi d’agir selon leurs propres intérêts. Dire d’avance et tout haut quelle attitude on prendra, quelle conduite on tiendra si tel événement s’accomplit dans un état voisin, c’est de l’imprudence, si l’on n’est pas bien résolu à tenir en effet cette attitude et cette conduite ; mais si l’on est bien résolu, c’est de la loyauté. »

    Le 27 février 1846, j’adressai à M. le comte de Sainte-Aulaire le mémorandum suivant qu’il communiqua le 4 mars à lord Aberdeen :
    « § 1er. — Le principe que nous avons soutenu et que le cabinet anglais a accepté comme base de notre politique, quant au mariage de la reine d’Espagne, devient d’une application fort difficile et fort incertaine. Voici maintenant quelle est la situation des princes descendans de Philippe V, et prétendant ou pouvant prétendre à la main de la reine d’Espagne :

    « Le prince de Lucques est marié.

    « Le comte de Trapani est fort compromis : 1° par l’explosion qui a eu lieu contre lui, 2° par la chute du général Narvaez.

    « Les fils de don François de Paule sont fort compromis : 1° par leurs fausses démarches, 2° par leur intimité avec le parti radical et l’antipathie du parti modéré, 3° par le mauvais vouloir de la reine-mère et de la jeune reine elle-même.

    « Les fils de don Carlos sont, quant à présent du moins, impossibles : l° par l’opposition hautement proclamée de tous les partis, 2° par leur exclusion formellement prononcée dans la constitution, 3° par leurs propres dispositions toujours fort éloignées de la conduite qui pourrait seule leur rendre quelques chances.

    « La situation actuelle des descendans de Philippe V dans la question du mariage de la reine d’Espagne est donc devenue mauvaise.

    « § 2. — J’aurais beaucoup à dire sur les causes de ce fait ; je ne relèverai que deux points :

    « 1° Nous avons constamment témoigné pour tous les descendans de Philippe V, sans exception, des dispositions favorables. Nous avons dit et répété à la reine Christine elle-même que les infans fils de don François de Paule nous convenaient très bien. Nous avons fait ce qui était en notre pouvoir pour rendre possibles les infans fils de don Carlos. Si nous avons spécialement secondé le comte de Trapani, c’est que son succès nous a paru plus probable que celui de tout autre, à cause du bon vouloir de la reine Christine et de la jeune reine.

    « 2° Le cabinet anglais ne nous a prêté, pour la combinaison Trapani, aucun concours actif et efficace. Il a gardé une neutralité froide, et son inertie a laissé un libre cours à toutes les hostilités, à toutes les menées soit des Espagnols, soit même des agens anglais inférieurs que son concours net et actif aurait contenus.

    « § 3. — Quelles qu’en soient les causes, le fait que les difficultés du mariage de l’un des descendans de Philippe V avec la reine Isabelle se sont aggravées est incontestable.

    « Et en même temps un travail très actif se poursuit et redouble en ce moment pour marier le prince Léopold de Cobourg soit à la reine Isabelle, soit à l’infante dona Fernanda.

    « La cour de Lisbonne est le foyer de ce travail. Les correspondances, les journaux portugais et espagnols le révèlent évidemment.

    « On affirme que le prince Léopold de Cobourg, qui devait être parti le 24 février de Lisbonne pour Cadix, Gibraltar, Alger, Malte et l’Italie, fera secrètement ou publiquement un voyage à Madrid. Beaucoup de circonstances rendent cette affirmation vraisemblable.

    « § 4. — Nous avons été et nous voulons être très fidèles à la politique que nous avons adoptée et aux engagemens que nous avons pris quant au mariage, soit de la reine Isabelle, soit de l’infante dona Fernanda.

    « Mais si l’état actuel des choses se prolonge et se développe, nous pouvons arriver brusquement à une situation où nous serons :

    « 1° Placés sous l’empire d’une nécessité absolue d’agir pour empêcher que par le mariage, soit de la reine, soit de l’infante, notre politique ne reçoive en Espagne un échec que nous n’accepterions pas ;

    « 2° Libres, pour l’un comme pour l’autre mariage, de tout engagement.

    « C’est ce qui arriverait si le mariage, soit de la reine, soit de l’infante, avec le prince Léopold de Cobourg ou avec tout autre prince étranger aux descendans de Philippe V devenait probable ou imminent.

    « Dans ce cas, nous serions affranchis de tout engagement et libres d’agir immédiatement pour parer le coup, en demandant la main, soit de la reine, soit de l’infante, pour M. le duc de Montpensier.

    « § 5. Nous désirons sincèrement et vivement que les choses n’en viennent point à cette extrémité.

    « Nous ne voyons qu’un moyen de la prévenir, c’est que le cabinet anglais s’unisse activement à nous :

    « 1° Pour remettre à flot l’un des descendans de Philippe V, n’importe lequel, le duc de Séville ou le duc de Cadix aussi bien que le comte de Trapani, et préparer son mariage avec la reine Isabelle ;

    « 2° Pour empêcher, en attendant, le mariage de l’infante, soit avec le prince Léopold de Cobourg, soit avec tout autre prince étranger aux descendans de Philippe V.

    « Nous croyons que, par l’action commune et bien décidée des deux cabinets, ce double but peut être atteint. Et nous nous faisons un devoir de loyauté de prévenir le cabinet anglais que, sans cela, nous pourrions nous trouver obligés et libres d’agir comme je viens de l’indiquer. »

  6. À la mort de M. Canning, en 1827, sa veuve fut personnellement élevée à la pairie, sous le titre de vicomtesse Canning, et avec transmission à son fils Charles-Jean lord Canning, qui en jouit aujourd’hui.