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Situation politique de l’Allemagne en 1845/01

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Situation politique de l’Allemagne en 1845
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SITUATION


POLITIQUE


DE L'ALLEMAGNE


EN 1845.




HISTOIRE DE L'AGITATION RELIGIEUSE.




I. Rechtfertigung (Justification), par Jean Ronge ; Altenbourg, 1845.

II. Die Wallfahrt nach Trier (Le pèlerinage de Trèves), par Joseph Goerres ; Ratisbonne, 1845.
III. Die Neuesten kirchlichen Ereignisse aus dem Standpunkte des Rechts und der Politik (Les nouveaux évènemens de l’église au point de vue du droit et de la politique), par un Homme d’état ; Mayence, 1845.

IV. Livres et pamphlets, controverse religieuse et politique.


Il est temps, aujourd’hui, d’examiner l’agitation religieuse qui se prolonge au-delà du Rhin, et d’en marquer l’importance. Si nous eussions entrepris cette étude quelques mois plus tôt, nous courions le risque de mal voir, et de diminuer la gravité de ces faits si considérables. La faiblesse des deux hommes qui se sont placés à la tête de ce mouvement, le vide de leurs idées, l’absence complète de vues et de doctrines, pour tout dire enfin, le caractère ridicule, la marche vulgaire de leur tentative, tout cela nous aurait certainement trompé ; nous aurions pu ne voir qu’une émeute puérile dans une révolution si sérieuse. Non, il ne s’agit plus de Ronge et de Czerski ; le chapelain de Laurahûtte et le curé de Schneidemühl disparaissent : ce qui est grave, c’est le travail immense qui s’est fait, en des sens si divers, à l’abri de ces deux noms. Quand on regarde ces choses d’un peu près, on est étonné d’y apercevoir tant d’intérêts contraires et si résolument armés : La situation est tout hérissée de difficultés infinies, et si Ronge et Czerski méritent en quelque manière l’attention qu’on leur a donnée, c’est pour avoir mis à nu, sans le savoir, ces discordes secrètes qui déchireront long-temps encore toutes les communications religieuses de l’Allemagne.

Je voudrais raconter nettement cette confuse histoire ; je voudrais être bref dans un sujet plein de détails sans nombre, clair dans une matière obscure, mal connue, difficile à connaître. La chose, d’ailleurs, vaut bien la peine qu’on l’examine de près et d’un œil attentif. Tous les problèmes qui s’agitent derrière ces évènemens sont immenses ; il s’agit de reconstituer l’église évangélique et de réformer la réforme ; il s’agit de réviser, après trois cents ans, le pacte qui unit l’église et l’état, et d’approprier au progrès des mœurs et des lumières une église aussi malade ; aussi menacée, que l’était l’église romaine au temps de Luther ; il s’agit de connaître la situation réciproque des communions catholique et protestante, les causes de discorde et de ruine peut-être qui fermentent dans leur sein, en un mot ce qu’est aujourd’hui le christianisme sur cette terre classique des débats religieux. Une autre question, tout aussi sacrée, est engagée dans cette lutte, c’est celle de la liberté de la pensée ; on veut savoir si elle en sortira triomphante ou vaincue. Ce grand principe a presque toujours été respecté jusqu’ici dans l’Allemagne du nord ; il est inquiété en ce moment. Que va-t-il arriver ? Commettra-t-on la faute de pousser à bout les fils de Luther, les fils de Kant et de Hegel ? Leur fera-t-on si beau jeu ? Les amènera-t-on à allumer une guerre religieuse pour défendre plus facilement, sous le masque d’une communion nouvelle, ces libertés de l’esprit qu’on veut anéantir ? Il y a plus : ces désirs d’unité religieuse, qui se sont manifestés au milieu de ces troubles, ne sont que l’expression du désir bien autrement vif encore qui pousse l’Allemagne à chercher son unité politique. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est la politique surtout qui est intéressée dans ces débats. L’esprit de ce pays continue à s’éveiller si vivement, que ses libres espérances doivent se faire jour par toutes les issues. Est-il encore temps de lutter contre ce flot de l’opinion publique ? Ne vaut-il pas mieux le diriger en le contenant, et lui tracer son lit, de peur que, rompant les digues, il n’emporte tout ? Ce serait un curieux spectacle, mais très possible en Allemagne, que celui d’une révolution politique introduite sous le déguisement d’une réforme religieuse, des conciles transformés en assemblées populaires, et l’office divin devenu le symbole d’une convention. Que de problèmes, on le voit, que de difficultés ! Et comme tout cela vient d’éclater subitement !

Oui, d’un côté, l’église protestante déchirée, par ses divisions intestines, par la lutte des piétistes et des rationalistes ; de l’autre, l’église catholique travaillée depuis long-temps aussi par des besoins de réforme, et voyant naître tout à coup la secte bizarre de deux prêtres plus ridicules que terribles, mais devenus un instrument redoutable aux mains des partis ; enfin, en dehors des deux communions, bien que se rattachant plutôt au protestantisme, une école philosophique très audacieuse, très résolue, les amis des lumières, qui déclarent franchement ne point accepter les dogmes chrétiens et prétendent se soustraire à leur empire dans tous les actes civils, dans toutes les relations de la vie tel est l’état religieux de l’Allemagne. Maintenant, que ces deux hommes, que ces deux prêtres, chefs d’une secte nouvelle, soient tour à tour employés par tous les partis ; que les piétistes d’abord et ensuite les amis des lumières favorisent cette insurrection sortie de l’église catholique ; que le communisme aussi s’efforce de faire alliance avec les sectaires et veuille, en se déguisant, pénétrer en Allemagne sous une bannière qui n’est pas la sienne ; en un mot, que ces évènemens éclatent à une époque où mille espérances de liberté agitent déjà la nation : en voilà assez pour faire comprendre toute la gravité de ces périlleux problèmes. Tâchons de ne pas l’oublier ; rappelons-nous surtout quels scrupules sont commandés à l’écrivain qui expose et juge une situation si difficile, et où sont engagés tant de questions si hautes, tant d’intérêts si sacrés.

On a beaucoup écrit en Allemagne sur les évènemens de ces dix derniers mois ; mais l’impartialité, avouons-le, n’était guère possible au milieu des ardeurs de la lutte. Ne l’exigeons pas des journaux protestans, encore moins des feuilles catholiques ; ne la cherchons ni à Munich ni à Berlin. Les faits sont là interrogeons-les. Ils s’éclairciront surtout et deviendront plus instructifs si nous remontons d’abord aux origines de la question présente. J’ai sous les yeux tous les livres, tous les pamphlets un peu importans inspirés par cette controverse ; je leur demanderai des documens sur la situation des différens partis ; considérés ainsi, les livres sont aussi des faits. Spectateur désintéressé, nous ne voulons qu’assister à ces luttes et les bien comprendre. Nous ne venons pas indiquer aux cabinets allemands la solution efficace des difficultés sans nombre qui les harcèlent ; de si hautes prétentions ne nous conviennent pas, et ce sera déjà beaucoup que d’avoir fait connaître ces difficultés mêmes. Tel est notre but, et si, en dégageant avec netteté le tableau exact de l’agitation religieuse, nous maintenons certains principes immortels dont la violation serait fatale à toute l’Allemagne, notre tâche, à coup sûr, sera suffisamment remplie.


I.
État de l’église protestante ; les vieux luthériens, les piétistes, les rationalistes, les amis des lumières. — État de l’église catholique ; essai d’église catholique allemande en 1815. — Situation des partis.

C’est de la Prusse qu’est sortie la secte des dissidens catholiques ; c’est en Prusse qu’il faut d’abord étudier l’état des questions religieuses. Aussi bien cette Allemagne du nord est décidément le foyer le plus actif de la pensée germanique ; allons à Berlin, à Halle, à Breslau, si nous voulons savoir où en sont les affaires théologiques chez nos voisins et ce qu’est devenu le protestantisme. Or, deux faits bien curieux résultent de tout ce qui s’est passé sur ce terrain depuis trente ans ; d’abord, on a désiré ardemment l’unité religieuse et ce but a été poursuivi de différens côtés, dans l’église protestante par ceux qui ont voulu réconcilier les diverses communions, dans l’église catholique par quelques tentatives faites vers 1815 pour soustraire l’église à l’obédience complète de Rome et l’attacher plus fortement au sol de la patrie. Tel est le premier fait que nous devons signaler. Le second n’est pas moins grave, et le voici : ces tentatives échouèrent presque partout ; en voulant constituer l’unité des symboles, on ne réussit qu’à irriter les partis, à envenimer les opinions contraires et à les mettre aux prises. Ainsi, le but de l’unité religieuse ardemment poursuivi, et, au lieu de cela, des divisions nouvelles produites par ces tentatives mêmes, voilà le double fait qu’il est impossible de méconnaître dans la situation de l’Allemagne, et qui tout à l’heure nous expliquera bien des choses.

Tout le monde sait qu’il existe deux communions dans l’église protestante, les luthériens et les réformés. Or, ce r’est pas le dernier roi, comme on le pense communément, qui eut le premier l’idée de les fondre ensemble et de réaliser l’unité du protestantisme ; ce projet date de plus loin. Parmi ceux qui s’en préoccupèrent activement, on rencontre un grand esprit, un génie conciliateur, Leibnitz. Celui qui avait espéré rendre au monde chrétien tout entier le précieux trésor de l’unité devait concevoir aussi cette pensée. Quand il dut renoncer à ses négociations avec Bossuet, il voulut au moins accomplir au sein de l’église protestante la tache trop difficile qu’il avait entreprise dans l’intérêt de toute la famille chrétienne, et ce n’est pas la faute de cette noble intelligence si le succès n’a pas répondu à ses efforts. On peut remonter encore plus haut : avant Leibnitz, les princes souverains de la Prusse, électeurs et rois, avaient eu confusément cette espérance. Lorsque Jean Sigismond renonça au luthéranisme pour suivre le culte des réformés, c’était un motif politique qui le déterminait, et la nation était restée luthérienne ; peu de temps après, l’accroissement de la maison de Brandebourg ayant introduit dans ses états un nombre égal de réformés et de luthériens, il fallut bien s’occuper plus sérieusement de l’union des deux cultes. Le grand électeur y songeait sans cesse. Que faire pourtant ? L’hostilité des deux églises était encore trop récente, trop vive, pour qu’il fût sage de précipiter ce dénouement. On attendait, on appelait l’occasion propice. Ce fut aussi un des constans désirs de Frédéric-Guillaume Ier ; mais quand son fils monta sur le trône, cette politique, qui semblait une tradition de famille, fut bien vite abandonné, comme on pense. Ces questions de théologie étaient trop indifférentes à l’ami de Voltaire, au sceptique et glorieux capitaine de la guerre de sept ans. Après le grand Frédéric, ces traditions sont si bien rompues ; que Frédéric-Guillaume II, loin de chercher à conclure cette union, s’efforce au contraire de maintenir l’opposition des deux symboles. On ne cessa d’être indifférent sur ce point qu’après les rudes évènemens de 1806. Quand la Prusse, sous le gouvernement du feu roi, rassembla toutes ses forces pour se relever après Iéna, le sentiment de l’unité qui se développait avec tant de vigueur par la philosophie et par les guerres de 1813, ce sentiment dut s’appliquer bientôt aux questions religieuses. Il fut possible de songer de nouveau à établir en Prusse une seule église, une seule communion, dans laquelle disparaîtrait la vieille dissidence des réformés et des luthériens. Ainsi ce projet, vaguement entrevu par Sigismond, désiré et poursuivi par le grand électeur, par Leibnitz, par Frédéric-GujlIaume Ier, abandonné par le scepticisme de Frédéric-le- Grand, combattu même par Frédéric-Guillaume II, ce projet put être enfin réalisé par le père du roi actuel, par Frédéric-Guillaume III.

Il ne le fut pas sans de graves difficultés et sans d’énergiques résistances. Le 27 septembre 1817, à l’occasion des fêtes du troisième anniversaire séculaire de la réforme, le roi publia une proclamation qui invitait les deux églises à fraterniser. Les églises obéirent ; on assista à une sorte d’union amicale faite dans un moment d’enthousiasme ; il s’agissait maintenant de donner à cette union un caractère régulier, une forme durable. En 1822, un rituel nouveau fut rédigé ; ce rituel était fait, disait-on, pour le service de la cour, et on se bornait à le recommander aux différentes paroisses du royaume ; trois ans plus tard, en 1825, on le leur imposa ; il n’y eut plus dès-lors qu’une seule église, qui prit le nom d’église évangélique. C’est à ce moment que se forma un parti nouveau, très actif et très résolu, le parti des vieux luthériens, die Altlutheraner. Tous ceux qui demeuraient attachés, malgré les recommandations officielles, au vieil esprit de Luther, à la vieille religion saxonne, se réunirent et se disposèrent à combattre. L’université de Breslau fut le plus ardent foyer de cette opposition des vieux luthériens, et trois hommes surtout y prirent une part énergique, MM. Scheibel, Steffens et Huschke. Le gouvernement eut recours tout aussitôt aux mesures violentes. M. Scheibel, professeur à l’université et prédicateur, perdit en 1832 ce double emploi. M. Guerike, prédicateur à Halle, fut destitué presque en même temps. La persécution n’intimida pas les vieux luthériens ; ils continuèrent de protester, et on les vit, en 1835, tenir un synode à Breslau, bravant ainsi l’autorité temporelle, et déclarant que rien ne pouvait les arracher à leur foi. Quand la persécution devenait trop inquiétante, ils s’exilaient ; des communes entières, hommes, femmes, enfans, avec le pasteur à leur tête, émigrèrent pour l’Amérique du Nord. Que cette opposition des vieux luthériens fût, au fond, bien importante, il est permis d’en douter ; peut-être, dans les circonstances présentes, l’union des deux églises devait-elle être considérée comme un précieux avantage ; bien loin de s’attacher avec tant de raideur aux coutumes du passé, peut-être était-ce une conduite plus conforme au véritable génie protestant de chercher cette unité dans les progrès de la pensées et d’accommoder l’église nouvelle à l’esprit de notre époque. Cependant, il faut le reconnaître, tout en le poussant les tendances libérales, les vieux luthériens semblaient combattre pour un principe sacré ; ils ne voulaient pas que l’autorité civile pût modifier le rituel et enlever une seule lettre au symbole ; aux yeux d’un grand nombre, ils défendaient la liberté religieuse. L’apparence de la liberté était pour eux ; ce n’est pas tout : ils avaient aussi le droit strict. L’article 7 du traité de Westphalie, l’article 16 de la diète fédérale leur assurent le libre exercice de leur culte ; ce ne sont pas eux qui se séparent de la religion nationale les dissidens, les sectaires, ce sont les fondateurs de l’église évangélique. Voilà quelles difficultés rencontrait et rencontre encore cette union des deux églises. En ce moment, le nombre des vieux luthériens s’élève environ à huit mille. Il n’y a rien là de très inquiétant, je le veux bien ; ce qui est grave, c’est l’adhésion donnée par des milliers de plumes aux principes des vieux luthériens. Chaque jour ces protestations se renouvellent ; je lisais récemment cette plainte douloureuse dans le livre d’un théologien [1], M. Bernhard König :

« J’ai été baptisé, enfant, dans la communion luthérienne ; cependant ce nom de luthérien, on me défend de le porter, et ici je me résigne sans trop de peine. Dans les nobles années de la jeunesse, j’étais fier d’être un protestant ; eh bien ! ce nom de protestant a été aussi frappé d’interdit ; il a fallu me soumettre, mais cette fois en grondant. A présent, l’on me donne (jusques à quand ? je l’ignore) le nom de chrétien évangélique. Je suis donc un chrétien évangélique jusqu’à nouvel ordre. »

Or, ce n’est pas seulement M. König qui parle de la sorte ; cette phrase, je l’ai lue partout, dans tous les livres, dans tous les journaux de la Prusse. Eh bien ! si une secte nouvelle se forme, de quelque côté qu’elle vienne, du catholicisme ou des églises protestantes, si cette secte attire l’attention publique, si elle grossit et devient assez forte pour exiger qu’on la reconnaisse, soyez bien sûr que tous ceux qui repoussent l’envahissement du pouvoir temporel profiteront aussitôt de ces orages, et que les chefs du mouvement nouveau, amis ou ennemis d’ailleurs, trouveront là une vigoureuse assistance.

Voilà déjà un appui tout prêt pour nos réformateurs ; je poursuis ce tableau des différens partis qui divisent le protestantisme. Un de ces partis, le plus embarrassant, sinon le plus redoutable, c’est celui des piétistes. Ne nous exprimons pas durement sur leur compte, comme on le fait trop souvent en Allemagne ; il faut savoir respecter, même dans leurs excès, les ardentes convictions de ces docteurs, il faut honorer surtout cette pieuse douleur que leur cause le spectacle de l’humaine misère, cette tristesse profonde qui s’est emparée d’eux, et qui les pousse en théologie aux dernières extrémités. J’ai lu dans bien des pamphlets que les piétistes’ étaient les jésuites de l’église protestante ; laissons là ces injures ; rien n’est plus faux qu’un tel rapprochement et une erreur si grave témoigne d’une légèreté singulière. Non, si l’on cherche dans le catholicisme une école qui leur ressemble c’est aux jansénistes qu’il faut les comparer. Comme l’évêque d’Ypres, comme l’abbé de Saint-Cyran, ils exagèrent et le dogme de la chute et le principe de la grace. Le monde est mauvais, corrompu, fatal ; la nature, déchue et viciée jusqu’en son dernier fond, est incapable du bien ; il faut que l’homme se jette entre les bras de la grace, et, renonçant à son action propre, s’abandonne, tout entier à Dieu. Outre ces analogies de doctrines, il y a dans l’histoire du jansénisme et dans celle du piétisme plus d’une ressemblance frappante qui les rapproche encore. Rien n’est plus beau que le commencement du jansénisme rien n’est plus triste que sa fin ; c’est aussi, en deux mots, l’histoire du piétisme allemand. Quand il se forme, vers le milieu du XVIIe siècle, entre les mains de Spener, le piétisme est un sublime réveil de la vie religieuse, comme l’avait été trente années auparavant la réforme de Port-Royal par la grande Mme Angélique et par M. de Saint-Cyran. Depuis cette première et glorieuse période, le piétisme, persécuté et persécuteur à son tour, maudissant et maudit, finit par tomber dans tous les excès qui ont déshonoré le jansénisme au XVIIIe siècle. On sait comment va se perdre, dans un esprit de secte hargneux et jaloux, cette forte doctrine qui avait suscité de si grands caractères les mémorables scènes de la famille Arnauld remplacées par les folies des convulsionnaires, Pascal remplacé par Abraham Chaumeix est-il rien de plus triste qu’un tel spectacle ? La même chose est arrivée aux piétistes. Qu’il y a loin du zèle évangélique de Spener et de sa pieuse réforme à la politique étroite, à l’intolérance mesquine et tracassière des piétistes contemporains ! Aigris par tout ce qui arrive, irrités par la marche de l’esprit philosophique qui s’éloigne d’eux chaque jour davantage et les condamne, ils sont en hostilité permanente avec la pensée publique. Obstinément attachés, du reste, à la religion de Luther, ils ne sont pas moins opposés aux catholiques qu’aux libres penseurs. Plusieurs, parmi eux, rêvent pour leur église une organisation nouvelle, une hiérarchie plus forte, plus rigoureuse. Le progrès du puseyisme anglais les a frappés, et leur ambition serait d’établir chez eux quelque chose de semblable, malgré les vives répugnances de l’Allemagne. Cette entreprise, ils l’ont tentée il y a quelques mois, ils la tenteront encore, mais on peut affirmer d’avance qu’ils ne réussiront pas. Avides, insatiables, armés du pouvoir que donne un fanatisme jaloux, ces hommes seront souvent un immense embarras au milieu des complications présentes. L’appui qu’ils ont trouvé dans le règne actuel les a enhardis de nouveau, et nous les rencontrerons tout à l’heure, dans des circonstances diverses, tantôt favorables, tantôt hostiles, selon l’intérêt de leur cause, à l’agitation qui se répand chaque jour.

En présence des piétistes, on comprend que le rationalisme, animé par la lutte, ait dû se développer avec force. Appuyé sur des traditions déjà anciennes, excité sans cesse par les travaux des philosophes, le rationalisme protestant a acquis dans l’Allemagne du nord une autorité presque invincible ; on peut dire qu’il est la véritable religion de ce pays. Personne n’ignore, du reste, qu’il y a bien des nuances dans le rationalisme, qu’il y a mille manières de l’entendre : in domo patris rnei mansiones multœ sunt. Du rationalisme tel que le XVIIIe siècle l’avait emprunté à Wolf, à ce rationalisme presque mystique, nourri de Schelling et de Hegel, la distance est grande ; entre le sens commun trop vulgaire de ceux-ci et la science spéculative, la gnose raffinée de ceux-là, il y a bien des places intermédiaires. Ce n’est pas à nous, on le pense bien, de déterminer toutes ces nuances ; indiquons seulement les principales écoles, les véritables partis. Or, dans cette armée si nombreuse, il y a un groupe très distingué qui repousse à la fois et le servile esprit des piétistes, et les excès du rationalisme radical ; son chef, c’était ce noble Schleiermacher, dont la perte est chaque jour sentie plus amèrement. L’excellente revue publié par MM. Ulmann et Umbreit (Theologische Studien und Critiken) est l’organe le plus accrédité de cette sérieuse école. Dans les questions politiques, et c’est ce côté surtout qui nous occupe, les différences se traduisent par des systèmes très opposés aussi. Le problème si agité en ce moment des rapports de l’église et de l’état, la question si compliquée d’une constitution nouvelle pour l’église protestante n’est pas résolue de même par tous ; les plus avancés, comme on dit, les radicaux, rêvent l’organisation presbytérienne dans sa simplicité démocratique ; les modérés, au contraire, voudraient une combinaison habile de la commune presbytérienne et du système synodial. Les rationalistes modérés ont donc à lutter aussi, et ce terrain n’est pas plus sûr que tous les autres dans cette Allemagne si tourmentée. Enfin, au-delà de ces radicaux eux-mêmes, nous trouverons un nouveau groupe, une secte bien moins religieuse que politique, malgré les apparences théologiques dont elle se couvre, un parti fougueux qui attend en frémissant l’occasion de déployer son drapeau. Ce sont ces rationalistes extrêmes, enfans perdus de la philosophie hégélienne, disciples beaucoup trop fervens de Feuerbach et de Bruno Bauer, ce sont eux qui tout à l’heure, sous le nom d’amis des lumières, rejetteront délibérément toute espèce d’autorité religieuse.

Telles sont, dans l’Allemagne du nord, les vives discordes de l’église protestante. On a vu combien d’élémens actifs doit y trouver l’opposition politique dans une circonstance donnée. Ce n’est pas tout ; l’église catholique elle-même n’est pas à l’abri de ce travail intérieur. L’agitation sans doute n’y est pas aussi visible que dans les communions protestantes, mais elle existe, et là aussi, quand le schisme éclatera, il y aura pour les novateurs, et surtout pour les partis qui marcheront derrière eux, des chances sérieuses de succès. Voici un fait bien curieux et qui n’a pas été remarqué : il y a trente ans, après les guerres de 1813 et 1815, lorsque ce grand mouvement eut rapproché les peuples d’Allemagne, lorsqu’il eut éveillé les premières espérances d’unité, ces idées pénétrèrent rapidement dans le clergé catholique, et peu s’en fallut que ce clergé ne rompît avec Rome pour constituer une église catholique allemande. Le nom, comme on le voit, n’est pas nouveau. Et ne comparons pas cette tentative de 1815 avec la bizarre et pauvre entreprise que nous aurons bientôt à juger ; rien n’était plus sérieux ; ce n’était pas un prêtre vulgaire qui dirigeait ce mouvement, c’étaient les théologiens les plus vénérés de l’église catholique, et, parmi eux, un homme, un évêque, qu’on a pu appeler le Fénelon de l’Allemagne. Je traduis une page des mémoires de M. Varnhagen d’Ense. « L’église catholique allemande était alors dans les meilleures conditions pour s’organiser d’une manière vraiment chrétienne, d’une manière conforme aux idées et aux besoins du pays. Les chefs de cette bonne entreprise étaient sortis du sein même du clergé : c’étaient des hommes comme Wessenberg et Spiegel, entourés de toute la confiance de l’église et du peuple, et qui auraient satisfait aux légitimes exigences de l’état ; Wessenberg, si admirable par la pureté et l’onction de son ame, par ses sentimens tout populaires, par sa loyauté, par la noblesse de sa haute intelligence ! Wessenberg, qu’on a bien justement comparé à Fénelon ! Où trouver un meilleur gage de l’union intérieure de la nouvelle église et de ses rapides progrès ? Mais les gouvernemens, et surtout les gouvernemens protestans, qui avaient un si grand intérêt à entretenir ces généreux efforts d’où allait sortir une église catholique vraiment allemande, ne montrèrent en cette occasion que du mauvais vouloir. Les petits états, qui désiraient continuer cette tentative, reconnurent bientôt que, sans le concours les grandes puissances, ils prenaient une peine inutile. Le pape, pour conjurer le péril, envoya le nonce Zéa à Carlsruhe. Il paraît bien que le chef du cabinet badois, M. d’Hacke, montra envers Wessenberg plus que de la duplicité, et qu’il prêta une oreille trop complaisante à toutes les insinuations du nonce. Wessenberg résolut d’aller à Rome, où on le détestait ; le danger ne l’arrêta pas, il regardait comme son devoir de défendre jusqu’à la fin une entreprise qu’il croyait bonne ; il revint, mais tout était fini et ses espérances perdues : c’est alors qu’il renonça volontairement à cette dignité épiscopale dont nul n’était plus digne que lui. » Ces traditions, attestées ici par M. Varnhagen, n’ont pas complètement disparu depuis 1815 ; malgré les gouvernemens, malgré le nonce, il est certain que plus d’un cœur demeura fidèle à ses espérances. Une sorte de résistance secrète, mais obstinée, se perpétua sourdement. De loin en loin, quelque rumeur éclatait, surtout dans les universités, dans les facultés de théologie, et l’on apprenait tout à coup avec surprise que des réclamations très audacieuses venaient de se faire entendre, que des pétitions se signaient, que des docteurs, des maîtres vénérés essayaient de se soustraire à la discipline du moyen-âge et de secouer le joug de Rome. Cela était remarquable surtout dans le duché de Bade ; il y a bien peu d’années que, parcourant ce pays, je fus singulièrement frappé d’y rencontrer presque à chaque pas ces indices d’une révolution considérable et très prochaine, me disais-je. A l’université de Fribourg en Brisgau, la faculté de théologie est catholique ; mais, par le libre esprit qui l’anime, elle est bien peu éloignée de sa sœur protestante de Heidelberg. C’est là surtout que des maîtres célèbres caressaient ce rêve d’une église affranchie et tout-à-fait nationale. M. Schreiber était un de ceux-là ; il est aujourd’hui dans le camp des novateurs.

D’après ce qui précède, il est clair qu’il suffira d’une occasion, si frivole qu’elle soit, pour décider un grand soulèvement. Tout est prêt : catholiques, protestans, tous les partis s’agitent et frémissent ; qu’un homme paraisse, et la révolution éclate ! Il n’en faut pas tant ; j’ai demandé un homme, c’est trop ; donnez-leur seulement un masque. Que ce soit un esprit commun, un personnage vaniteux et nul, une pauvre cervelle ; prenez-le aussi vulgaire qu’il vous plaira, cela suffit. S’il est vain, on aura moins de peine à le pousser en avant ; s’il est nul, ses doctrines ne nuiront pas aux doctrines plus hardies qui voudront se produire sous son ombre. Tour à tour, selon l’occurrence, les partis agiront sous ce déguisement ; tour à tour piétistes, rationalistes, démocrates, n’auront que ce même costume, et il arrivera que le gouvernement prussien, par exemple, déconcerté dans sa politique, n’osera résister d’abord, de peur de frapper un ami, et s’abandonnera ensuite à une violente réaction. Singuliers jeux de scène, alternatives bizarres, dont le secret, difficile à débrouiller, demande une étude exacte et attentive.


II.
La tunique de Trêves. — Le pèlerinage. Le chapelain Ronge. — Le curé Czerski et la paroisse de Schneidemühl.

L’occasion qu’on désirait si vivement ne se fit pas attendre : les faits sont connus, mais ils ne le sont pas tous ; il importe de les rappeler en peu de mots.

Depuis le IVe siècle, suivant une tradition plus qu’incertaine, la cathédrale de Trêves possède une robe, un vêtement, qui aurait été donné à la ville par Hélène, mère de Constantin, et que les fidèles croient être la robe de Jésus-Christ. Que cette relique ait été en effet donnée par Hélène, rien n’est moins prouvé. Les bollandistes eux-mêmes ont soulevé des doutes auxquels on n’a pas répondu. Le fait admis d’ailleurs, il reste encore bien des points à éclaircir : cette robe donnée par la mère de Constantin, d’où lui venait-elle ? De son voyage en Palestine, répond la tradition ; mais les objections naissent d’elles-mêmes (je ne fais que citer les Allemands, je donne le ton de la controverse au début de la querelle) ; n’avait-on pas trompé la princesse ? avait-elle bien reçu le vêtement du Christ ? Un professeur de l’université de Bonn, érudit et antiquaire, affirme très gravement que cette robe est la robe des prêtres de Baal. Que de conjectures, que de difficultés sur ce seul point ! Admettez-le cependant, les objections vont continuer toujours plus fortes. Voilà la robe du Christ gardée jusqu’au IVe siècle, comment ? par qui ? on n’en sait rien. La voilà remise à Hélène ; la voilà enfin déposée à Trêves : que deviendra-t-elle ? Oubliez-vous les barbares ? oubliez-vous ces guerres terribles et la ville prise, reprise, incendiée, et toutes ces dévastations effroyables qui font frémir la plume de Salvien quand il montre aux chrétiens de son temps, dans ces catastrophes continuelles, le châtiment de la colère divine ? Encore une fois, ce n’est pas moi qui parle ; je rapporte quelques-unes des objections soulevées en Allemagne. Cette discussion appartient à mon sujet, si ce sont les faits surtout que je recherche ; n’en est-ce pas un fort grave que cette exposition de la tunique de Trêves, au milieu de cette Allemagne si savante, si érudite, si exercée aux enquêtes les plus scrupuleuses de la critique ? De telles contestations, en vérité, semblent faites pour réveiller Voltaire et le provoquer ; chez nous, certainement, elles le pousseraient hors du tombeau. En Allemagne, c’est bien mieux, — ou bien pis, comme on voudra ; — on n’a pas besoin de recourir au Dictionnaire philosophique ; il y a des hommes vénérés, des théologiens en cheveux blancs, qui sourient de pitié aux étourderies timides de Voltaire ; ils ont atteint, souvent avec une piété fervente, toujours avec une incroyable tranquillité, les dernières limites de l’audace. En présence d’une telle assemblée, dans un pays où l’on ne sait plus très précisément ce qui reste de la partie historique du christianisme, dans un pays où l’exégèse, depuis cinquante ans, a accompli au sein de la théologie des bouleversemens extraordinaires, comment venait-on proposer à l’adoration du monde chrétien je ne sais quelle relique suspecte ? N’était-ce pas porter un défi à l’esprit de l’Allemagne, et fournir aux partis inquiets une occasion impatiemment attendue ?

La tunique de Trèves avait déjà été offerte plus d’une fois à l’adoration des croyans. Perdue après les invasions des barbares, on crut la retrouver en 1196, et elle fut exposée cette année même. Elle le fut au temps de Luther ; cinq années seulement avant la réforme, sur la demande de Maximilien Ier, et trois ou quatre fois encore pendant le XVIe siècle. A l’époque de la révolution française, il fallut la soustraire aux armées victorieuses de la république ; on la transporta dans l’intérieur de l’Allemagne, et elle ne fut rendue à Trèves qu’en 1810. C’est aussi en 1810, et à l’occasion de ce retour, qu’elle fut exposée pour la dernière fois. L’évêque de Trêves, M. Arnoldi, avait depuis long-temps le projet de donner ce spectacle à son église. Une relique, un clou de la vraie croix, qui avait jadis appartenu à la cathédrale de Trêves, avait passé (il serait trop long de dire comment) dans les mains du prince de Metternich. Le prince avait promis de restituer le précieux objet à l’église de Trèves, et M. Arnoldi avait le dessein d’exposer à cette occasion, et en même temps, les deux reliques. Cependant M. de Metternich tardait bien à tenir sa promesse ; on était las d’attendre : il fut décidé que l’exposition de la tunique commencerait le 18 août, jour de la fête de sainte Hélène, et qu’elle aurait lieu. Six semaines durant. Le 28-juin, les préparatifs commencèrent ; détails sans nombre, formalités solennelles, garde d’honneur pour veiller nuit et jour auprès de la sainte tunique, rien ne manquait à l’éclat de ces apprêts fastueux. M. Marx, professeur au séminaire de Trêves, racontait tout cela avec une béate emphase dans une série de livres publiés à ce sujet, et qui devaient servir d’annonce, je veux dire d’appel aux croyans.

Enfin, le 18 août 1844, la cérémonie commença. La procession des pèlerins fut, comme on sait, très considérable. La Belgique, les provinces du Rhin, l’Allemagne du sud, la France même, l’Alsace et la Lorraine, en envoyaient par troupes ; M. Marx, l’historiographe pompeux en compte un million cinquante mille huit cent quatre-vingt-trois. Peu importe que le chiffre soit exact, il est certain que l’affluence des voyageurs était extraordinaire. La présence de onze évêques, allemands ou étrangers, ajoutait encore à la solennité de la fête. Le plus grand ordre, tout le monde l’a reconnu, régnait dans les processions ; on eût dit qu’il n’y avait partout qu’une piété fervente, un sincère désir d’édification religieuse. L’Allemagne cependant considérait tout cela avec curiosité, sans paraître s’émouvoir beaucoup ; on regardait, on attendait ; ce christianisme si extérieur pouvait semble à beaucoup d’ames pieuses une cérémonie païenne, à beaucoup d’esprits éclairés une provocation imprudente, mais l’ordre n’était pas troublé, et, pendant les premières semaines, toutes les passions, sérieuses ou frivoles, toutes les réclamations, bonnes ou mauvaises, se turent. Cependant cette fête d’un autre siècle se prolongeait bien long-temps ; jamais, dans les expositions précédentes, on n’avait ainsi abusé de ces bizarres cérémonies, toujours dangereuses pour le bon sens public ; les plus importantes, celles de 1545 et de 1810, avaient duré à peine une huitaine de jours ; celle-là durait depuis un mois et allait se prolonger deux semaines encore Tout ce bruit, tout ce faste parut, à la longue, quelque chose de bien contraire à l’esprit chrétien. Puis vinrent, comme toujours, les miracles. Une nièce de l’archevêque de Cologne et de l’évêque de Munster, la comtesse Jeanne de Droste-Vischering, était infirme depuis trois ans, elle boitait ; elle obtint la permission de toucher la sainte tunique, et, dès qu’elle l’eut touchée, elle fut, dit-on, complètement guérie. L’exemple de la comtesse attira la foule ; pourquoi chaque malade n’eût-il pas été, comme elle, l’objet d’une grace spéciale ? La tentation était grande ; les aveugles, les sourds, les boiteux, arrivèrent de tous côtés ; il y eut trente guérisons trente miracles, pas un de moins, c’est M. Marx qui l’affirme. Je n’ai pas besoin de signaler les protestations qui éclatèrent aussitôt ; la comtesse de Droste-Vischering était revenue dans sa ville, à Elberfeld, et les journaux du pays firent bientôt savoir à toute l’Allemagne que la malade boitait comme devant. Laissons de côté ces tristes détails, ne poussons pas loin ces enquêtes trop humiliantes pour l’humanité. Ce qui est certain, ce qu’il faut dire, c’est que la patience de l’Allemagne était à bout ; et que tous les journaux, piétistes, rationalistes, constitutionnels, démocrates, ne poussèrent qu’un seul cri. La Gazette de Mannheim, la Gazette d’Elberfeld, la Gazette de Leipsig, surtout les Feuilles patriotiques de Saxe, commencèrent hardiment l’attaque. Des brochures, des livres, parurent coup sur coup ; les ouvrages de M. Marx étaient vivement et savamment réfutés ; deux professeurs de l’université de Bonn, M. Gildermeister et M. de Sybel, dans un volume sur la tunique de Trêves ; suivaient l’histoire de la tunique avec une érudition très précise, et mettaient en pièces le système de leur adversaire. Il était évident que la lutte pouvait désormais s’engager, et que si les partis politiques attendaient une occasion pour agir à l’ombre, cette occasion était venue.

Il y avait alors en Silésie, à Laurahütte, un prêtre, jeune encore, et déjà engagé dans de sérieuses querelles avec ses chefs. M Jean Ronge était entré dans les ordres depuis 1841i. S’il faut ajouter foi aux confessions bien prétentieuses qu’il a publiées récemment, il était bien mal préparé à des fonctions si hautes. Il n’avait souffert qu’en frémissant le joug de l’éducation ecclésiastique, le séminaire lui était odieux, il n’y voyait qu’hypocrisie et abrutissement. Pour qui donc persistait-il ? Pourquoi recevait-il, quelques années après, la consécration définitive ? Était-ce simplement faiblesse, crainte du scandale ? était-ce, comme chez Jocelyn, dévouement envers sa pauvre famille ? Je regrette d’écrire ici ce noble nom de Jocelyn ; mais M. Ronge voudrait nous faire entendre qu’il a été victime à la manière de ce glorieux modèle, et il faut bien connaître le rôle emphatique qu’il se donne. Faiblesse ou dévouement, la vérité est qu’il fut ordonné prêtre, et qu’il n’était guère capable des héroïques sacrifices du sacerdoce. Ecoutez ce qu’il pensait au moment de son ordination. « O Rome ! (c’est M. Ronge qui parle ainsi dans sa Justification) Ô Rome ! tu mêles à l’huile sainte qui consacre le prêtre un poison terrible qui tue en lui la dignité de l’homme. On ne me regardait plus qu’en tremblant, comme si j’étais devenu tout à coup une créature plus qu’humaine. Et comment étais-je ainsi transfiguré ? Parce que le pape m’avait exclu de la société de mes semblables : Oh ! non, je n’étais pas une créature meilleure. Je n’étais qu’un esclave condamné à tromper ses frères par de pieuses jongleries. Telles mes pensées, tel était le sombre abattement de mon ame, tandis que, paré comme une victime, on m’introduisait dans l’église avec tout le cérémonial de Rome. Le souvenir de mon père, de mes frères ; de mes sœurs, les préjugés du monde catholique, qui est obligé de croire à l’éternité de la servitude romaine, énervaient mon esprit et mon cœur… Mais au moment même où l’on rivait ma chaîne, je ne sais quel pressentiment me disait qu’un jour ces fers seraient brisés ; c’était comme un faible rayon dans la nuit de mon cachot. » Le style de M. Ronge ne vaut pas mieux que sa conduite, et sa Justification ne justifie absolument rien ; c’est la sotte emphase d’un personnage sans caractère, jeté en avant par les partis, et qui s’obstine à se prendre au sérieux avec une satisfaction par trop naïve. A coup sûr, M. Ronge sera abandonné demain ; les intérêts sérieux qui s’agitent ici sauront bien à la fin se montrer à visage découvert : M. Ronge ne paraît pas s’en apercevoir, il n’est question que de lui, c’est lui qui a tout fait, c’est lui qui a soulevé l’Allemagne entière. Voilà un Luther nouveau, aussi grand, aussi puissant que le docteur de Wittemberg ! Sa mission est si haute, qu’il a jugé convenable de l’expliquer au monde ; M. Ronge se raconte et s’étudie lui-même avec une complaisance sans égale. Nous possédons déjà ses mémoires ; les plus secrètes pensées du révélateur nous sont exposées dans un langage moitié romanesque et moitié biblique ; pêcheurs, laissons là nos filets, et suivons-le. Mais n’anticipons pas sur ce qui va se passer tout à l’heure. Voilà donc M. Ronge engagé dans les ordres ; on l’envoie dans la petite ville de Grottkau avec le titre de chapelain. L’année d’après ; en 1842, une polémique s’élève dans le diocèse de Breslau : l’abbé Knauer avait été élu évêque par le chapitre de la cathédrale, selon l’usage allemand ; mais le nouvel élu avait des ennemis qui intriguèrent à Rome, et le pape refusait de confirmer l’élection. Cela durait depuis un an déjà, et il y avait deux ans que l’ancien évêque était mort. Ces lenteurs du saint-siège excitèrent dans le bas clergé de vifs mécontentemens. M. Ronge cherchait depuis long-temps un prétexte de révolte ; celui-là était trop favorable pour qu’il ne le saisît pas. Un journal protestant les Feuilles patriotiques de Saxe, publièrent bientôt un violent article intitulé Rome et le Chapitre de Breslau, et signé : un Chapelain. C’était le chapelain de Grottkau, M. Jean Ronge. Quelques mois après, M. Ronge, suspendu et forcé de quitter Grottkau, était relégué dans un petit village de la haute Silésie, à Laurahütte, où il devait s’occuper de l’éducation des enfans.

C’est là qu’il vivait depuis plus d’un an, irrité, comme on pense bien, et méditant peut-être une vengeance éclatante, quand les fêtes de Trèves vinrent lui en donner l’occasion. Est-ce lui seul qui répondit librement à l’appel des circonstances ? Ne fut-il pas poussé à la révolte par des conseils intéressés ? Ces doutes sont permis. M. Ronge n’était pas assez armé pour entreprendre si résolument une telle lutte. Depuis quelques mois, il était fort lié avec un homme audacieux, énergique M. le comte de Reichenbach ; il avait demeuré chez lui, il était son ami, son confident. Or, la nullité de M. Ronge, et, au contraire, le mérite incontestable, la vigueur entreprenante de M. de Reichenbach, autorisent naturellement des conjectures qui, en Allemagne, ne sont plus douteuses pour personne. Rien n’était plus facile que de pousser au schisme cet esprit vaniteux et si vivement blessé ; il est clair qu’on s’est servi de lui. Tout le monde sait quel fut le signal : le 1er octobre 1844, M. Ronge écrivait de Laurahütte sa fameuse lettre, qui paraissait le surlendemain dans les Feuilles patriotiques de Saxe, avec ce titre : Jugement d’un prêtre catholique sur la sainte tunique de Trêves. Aussitôt tous les journaux protestans, libéraux, philosophiques, poussèrent des cris de joie. La protestation de M. Ronge fut immédiatement reproduite dans les gazettes et envoyée aux quatre coins de l’Allemagne. On en vendit plusieurs milliers en quelques jours ; adresses, proclamations, souscriptions, rien ne manqua au succès de M. Ronge. Cependant le symbole nouveau n’était pas arrêté ; M. Ronge allait prêchant de ville en ville, il attirait beaucoup d’auditeurs, beaucoup de curieux, des amis çà et là, mais point de disciples encore ; l’église n’existait pas. Deux mois après, il fut excommunié et dégradé ; c’est alors qu’on lui suggéra l’idée d’établir une confession indépendante et de rompre ouvertement avec Rome. Vers le même temps, un curé de Schneidemühl, Czerski, se maria, fut dégradé comme Ronge, et ses paroissiens ne voulant pas se séparer de lui, il rédigea en commun avec eux une profession de foi. Ce symbole contenait cinq articles principaux : 1° le refus de se soumettre à l’autorité de Rome ; 2° l’abolition du célibat des prêtres ; 3° l’abolition de la confession ; 4° la communion sous les deux espèces ; 5° l’office divin célébré dans la langue nationale. Au reste, des différences graves devaient éclater bientôt entre Ronge et Czerski. Czerski, tourné vers la Prusse polonaise, vers les Slaves, si attachés aux traditions catholiques, s’efforçait de rompre le moins possible avec ces traditions. Ronge, au contraire, qui s’adressait aux Allemands, allait être poussé et absorbé bientôt tout entier par le rationalisme germanique. Le concile de Leipsig, comme ils l’appellent ; nous révélera ces divisions. En attendant, les deux cultes se valaient bien ; il n’y avait ni dans l’un ni dans l’autre un grand effort d’invention, un sérieux caractère de reforme religieuse. Czerski donnait à son église le nom d’église catholique apostolique, Ronge avait choisi celui d’église catholique allemande ; des deux côtés, le titre est faux ; ce qu’ils venaient d’inventer, c’était le protestantisme, moins ces vigoureuses ressources que contenait l’œuvre de Luther, moins cette originalité puissante qui assure sa durée. Mais qu’importe la faiblesse de l’entreprise ? Nous ne sommes plus au XVIe siècle, et, je l’ai dit plus haut, il s’agissait bien plus de politique ici que de religion. Le culte nouveau ; si insignifiant qu’il pût être, suffisait bien à l’emploi qu’on lui destinait.


III.
Le synode de Brandebourg. — Attitude de la Prusse. — Le concile de Leipsig. — Le cabinet de Berlin et le cabinet de Munich.

J’ai dit que tous les partis avaient tour à tour, et selon l’occurrence appuyé la révolte des catholiques allemands ; il est curieux que ce soient les piétistes qui aient commencé. A l’époque où se passaient les évènemens que nous venons de rappeler, les piétistes étaient sur le point de livrer une grande bataille qui devait décider de leur fortune ; soutenus par un très haut patronage, ils ne voulaient pas moins que le gouvernement absolu de l’église évangélique. Cette grande affaire allait se régler au synode général de Brandebourg, dont la session annuelle venait de s’ouvrir. L’épisode que je signale ici se rattache trop directement à mon sujet pour que je m’abstienne d’en parler ; aussi bien, si l’on veut connaître l’état des églises protestantes dans l’Allemagne du nord, ce tableau du synode général est un document précieux qu’aucune réflexion ne remplacerait.

Le synode ouvert, le gouvernement prussien lui soumit onze propositions, résultat des délibérations qui avaient eu lieu dans le courant de l’année au sein des synodes d’arrondissement. Il suffit de parcourir rapidement ces onze propositions pour voir qu’elles sont le programme même des piétistes. Ce programme avait été élaboré par de nombreux synodes ; il était appuyé, il était présenté par le ministère des cultes ; c’étaient là sans doute de puissans auxiliaires ; eh bien ! malgré tout cela, malgré cet appui si fort, on demeure stupéfait en lisant ce manifeste, on n’ose croire à cette incompréhensible audace à cet absurde aveuglement de tout un parti. Le texte de ce programme vraiment extraordinaire mériterait d’être connu en entier, mais la citation serait bien longue ; j’extrairai seulement deux ou trois articles qui en indiqueront assez l’esprit général. Ainsi, dès le commencement, dès l’article 2, on demande qu’un tribunal de conscience soit institué pour les ecclésiastiques entre eux. Voilà la confession introduite dans l’église protestante ; rien de mieux. Ce qui suit est plus grave ; on demande en outre que les ecclésiastiques soient soumis à une inspection réciproque : cette fois, c’est bel et bien l’espionnage ; nous voici loin du jansénisme, le plagiat de saint Ignace est flagrant. Tout cela pourtant n’est rien encore, c’est l’article 4 qu’il faut surtout consulter ; le voici, je donne d’abord le titre : Mesures à prendre pour faciliter l’exercice des soins spirituels. Maintenant, sous ce titre, deux propositions ont été faites ; je traduis : 1° pour faciliter aux autorités ecclésiastiques la connaissance individuelle de leurs ouailles, il sera institué des registres spirituels qui seront d’abord dressés par les autorités civiles, puis continués par les autorités ecclésiastiques, et qui contiendront des notes sur chaque individu ; 2° pour faciliter les rapports des ecclésiastiques avec leurs ouailles, les ministres auront le droit de mander chez eux les fidèles, il sera institué des visites domiciliaires qui auront lieu régulièrement, et la confession auriculaire sera rétablie. Le septième article et le dixième reprennent avec plus de détail les mêmes prétentions monstrueuses, afin qu’il n’y ait pas de doute, et que le joug odieux qu’on prépare soit bien connu de ceux qui l’accepteront. En cela du moins, le piétisme a montré une franchise qu’on ne lui contestera pas.

La lutte s’engagea avec vivacité ; les piétistes avaient trop compté sur l’influence du gouvernement et sur la terreur que devait inspirer à leurs adversaires le déploiement de toutes leurs forces. La résistance fut opiniâtre, invincible. L’assemblée, à une majorité considérable, commença par écarter les incroyables propositions que je signalais tout à l’heure ; elle ne permit pas qu’on les discutât, et il fut décidé qu’on délibérerait seulement sur l’article 9, lequel traitait de la constitution générale de l’église. L’audace des piétistes irrita l’extrémité opposée du synode, l’extrême gauche, si je puis ainsi parler, le côté démocratique, qui se montra bientôt et réclamai l’organisation presbytérienne. Cette opinion, bien que soutenue avec un vrai talent, fut repoussée ; l’assemblée s’appliqua à suivre une ligne droite entre les deux partis extrêmes, et l’on exprima le désir que les deux organisations, presbytérienne synodiale, fussent sagement combinées. Mais il s’agissait surtout de frapper le piétisme ; or, il fut déclarer en même temps que toute constitution non empruntée aux traditions de l’Allemagne serait rejetée obstinément. C’était écarter à jamais l’anglicanisme, le puseyisme, et arrêter dans ses folles entreprises une secte de plus en plus menaçante. Ce n’est pas tout : les piétistes, appliquant immédiatement le système contenu dans les onze articles, avaient demandé à l’assemblée l’excommunication des amis des lumières, qui venaient de se constituer en Saxe et de se répandre par toute la Prusse ; ils revenaient ainsi, par une voie détournée, à la discussion qui avait été interdite dès le commencement des débats. Le bon sens de l’assemblée ne s’y trompa pas, et un membre rédigea une déclaration qui fut tout aussitôt votée : il y était dit que cette secte des amis des lumières ne devait sa naissance et son développement qu’aux fautes mêmes de l’église, et que l’église, en se surveillant, était assez forte pour vaincre ses ennemis sans recourir aux moyens extrêmes. Les piétistes étaient donc battus sur tous les points, et les rationalistes modérés avaient tous les honneurs de cette brillante campagne.

Arrêtés dans leurs ambitieux projets par la ferme opposition du synode général, les piétistes avaient aussi à lutter sans cesse contre l’église romaine. Depuis quelque temps, les retours au catholicisme devenaient très fréquens ; à Berlin, où les catholiques forment à peine le sixième de la population, on comptait environ cent cinquante conversions chaque année. Il paraît bien que les piétistes étaient les auteurs du mal ; les protestans abandonnaient leur église pour échapper à cette odieuse et mesquine tyrannie ; s’il fallait reprendre le joug, s’il fallait se courber de nouveau devant l’autorité, on préférait l’autorité catholique, plus indulgente, plus facile, et entourée d’ailleurs de ces merveilleuses séductions qui manquent trop aux églises réformées. Les piétistes causaient donc le plus grand dommage au protestantisme et on n’oubliait pas de publier très haut ces reproches accablans. Battus partout, au dedans et au dehors, battus par les protestans et par les catholiques, qu’allaient-ils devenir ? C’est alors qu’ils mirent si bien à profit la révolte de Laurahütte et de Schneidemühl ; ces étranges sectaires, qui prêchaient des doctrines si différentes des leurs, ils commencèrent à les prôner avec enthousiasme, et l’on vit pendant quelque temps les plus rigides théologiens de la terre prendre sous leur protection deux hommes dont les paroles, prononcées dans un synode, les eussent fait reculer d’horreur ! Le dépit, l’orgueil des dévots, est tout autrement fort que le fanatisme ; il sait s’en rendre maître, et arracher aux plus intolérans des concessions extraordinaires.

Puisque les piétistes avaient appuyé les novateurs, le gouvernement prussien, si dévoué aux piétistes, devait se montrer bienveillant pour leur tentative. C’est ce qui arriva en effet ; pendant deux ou trois mois, la politique prussienne fut très favorable à Ronge et à Czerski. On ne pouvait sans doute les protéger directement, les opposer au catholicisme, mais on les tolérait, on les accueillait avec indulgence, et cette conduite, en face des cabinets de Vienne et de Munich, prenait une signification assez expressive. L’Autriche et la Bavière se plaignirent amèrement ; les ambassadeurs catholiques agirent avec force auprès du ministère prussien : vaines tentatives ! on était décidé à ne point inquiéter les dissidens. Un des principaux membres du cabinet, M. de Bulow, répondait gaiement à toutes les plaintes ; il affectait de traiter la question avec légèreté, et reprochait aux puissances méridionales d’attacher beaucoup trop d’importance à ces petites querelles. On insistait, on lui disait au nom du roi Louis et du prince de Metternich : « Vous pouvez du moins empêcher Ronge de donner à sa secte le nom d’église catholique ; c’est une usurpation. » A cela, le cabinet de Berlin répondait avec assurance : « L’église catholique est romaine ; ce n’est pas à nous qu’il appartient de lui maintenir ce titre d’église catholique, qui lui est disputé aussi par l’église grecque. D’ailleurs la Prusse n’a pas eu assez à se louer du saint-siège dans l’affaire de Cologne, pour qu’elle doive être si empressée aujourd’hui à défendre les intérêts de Rome. » C’était là surtout l’opinion du roi, et il l’exosait avec cette vivacité fantasque qui lui est familière. Il était facile de voir que le gouvernement prussien ne soupçonnait guère la gravité de la situation nouvelle. Si cette liberté accordée par lui aux dissidens eût été la conséquence d’un système bien arrêté, ce n’est pas nous qui le blâmerions ; nous blâmons la légèreté, l’incertitude d’une politique étourdie. Après avoir favorisé ou toléré le développement du culte nouveau, le roi de Prusse sera conduit tout à l’heure à le poursuivre et à menacer toutes les libertés intellectuelles. Une politique prévoyante et ferme eût épargné au cabinet de Berlin ces changemens, ces retours subits, ces hésitations de chaque jour. Par malheur, on ne s’était guère inquiété des principes ; les discussions scolastiques remplaçaient, au sein même du conseil, l’étude attentive des faits ; on avait affaire à un roi savant, érudit, théologien, et trop souvent, malgré les efforts des conseillers de la couronne, Frédéric-Guillaume tranchait toutes les délibérations par un texte de Mélanchton ou des Pères de l’église.

Ce n’était pas cependant chez les Pères de l’église qu’il était possible de trouver une réponse à ces difficiles problèmes plus compliqués d’heure en heure. La secte des amis des lumières commençait à se mettre en mouvement. Le prétexte de leurs réunions, c’était le besoin de repousser les attaques des piétistes ; quant au but sérieux, le Voici : d’abord l’affranchissement de toute autorité religieuse, et, dans le domaine des choses politiques, un radicalisme tout aussi résolu. Il est difficile, je le sais bien, de connaître exactement ce que veulent les amis des lumières. Ce parti est composé de mille élémens bizarres ; je l’ai entendu comparer à cette secte des indépendans qui se forma, sous Cromwell, à côté des presbytériens, et qui n’était guère qu’une association de libertins et d’esprits forts. Il y a des hommes graves parmi les amis des lumières, il y a des théologiens rationalistes, comme leur chef, le pasteur Uhlich ; puis il y a des matérialistes sérieux, convaincus, des disciples fanatiques de Feuerbach et de Bruno Bauer, qui acceptent délibérément les conséquences de leur grossière doctrine ; il y a enfin des adeptes beaucoup moins graves, ou, pour parler franchement, un peu plus courbés vers la matière ; à dire vrai, ce n’est pas un parti, c’est une foule. Tous ces hommes sont réunis par l’instinct confus des haines qui divisent l’Allemagne, par le besoin fébrile de mouvement politique, par des ambitions confuses dont ils ne se rendent pas un compte très net ; le jour où ils voudront convenir d’un programme, leur société se rompra. En attendant ils devaient mettre à profit la révolte des dissidens catholiques et ils n’y ont pas manqué. Les amis des lumières, et, parmi eux, les communistes, avaient depuis long-temps de secrètes et actives influences dans la Silésie ; l’affreuse détresse de ce pauvre peuple préparait si aisément les voies aux menées des agitateurs ! C’est là que Ronge et Czerski dirigèrent leurs efforts ; le mouvement était sorti de la Silésie, et c’est en Silésie qu’il se développa avec le plus de force. Ces relations des amis des lumières avec les nouveaux catholiques, avec Ronge particulièrement, devinrent bientôt plus évidentes, lorsque les deux réformateurs, au mois de mars dernier, dans leur prétendu concile de Leipsig, voulurent établir les principes de la nouvelle église et organiser une constitution. Nous avons indiqué plus haut les dissidences qui se manifestaient déjà au sein du schisme naissant, d’un côté les tendances plus religieuses de Czerski, de l’autre la direction rationaliste et protestante de Ronge. Le concile de Leipsig allait décider entre l’apôtre des Slaves et l’apôtre des Allemands, ou plutôt, pour employer des termes mieux appropriés, Ronge et Czerski allaient discuter aussi gravement que possible dans un conciliabule. Mais Czerski avait grand tort de s’aventurer à Leipsig ; il n’était plus sur son terrain ; les tempéramens à moitié catholiques qu’il admettait encore, pour ne pas choquer les Slaves, ne convenaient guère ici, en Saxe, sur le sol natal du protestantisme ; Czerski fut battu et devait l’être. Le symbole voté par le concile de Leipsig est un symbole rationaliste, bien plus, un symbole sans croyances et qui serait repoussé à cause de sa sécheresse par la majorité des partis protestans. On n’a pas osé y prononcer le nom du Christ ! Czerski résista, mais vainement, et, jetant l’anathème aux impies, à des hommes qui cessaient d’être chrétiens, il retourna en Silésie ; Or, parmi les articles de ce contrat que les amis des lumières avaient fait triompher ; le plus important était celui-ci : que chaque commune élirait tous les ans son officiant, et que le prêtre ainsi désigné par le choix de la majorité pourrait se passer de l’ordination. C’était là une décision bien grave. Qu’on veuille se rappeler ce que nous avons indiqué tout à l’heure, l’union des catholiques dissidens avec les amis des lumières, par conséquent les questions politiques devenues peu à peu l’objet véritable des débats et substituées secrètement aux questions religieuses ; qu’on se rappelle aussi dans quel pays tout cela se passe, dans un pays où les actes qui constituent la famille, actes de naissance, actes de mariage, sont délivrés par l’autorité ecclésiastique ; maintenant, que cette église nouvelle soit reconnue avec les institutions démocratiques qu’elle s’est données, voilà le radicalisme absolu introduit par ruse au milieu de l’état !

Le gouvernement prussien ne pouvait rester plus long-temps dans cette quiétude parfaite où il se complaisait. Le réveil fut terrible, et, comme on avait poussé l’imprévoyance aussi loin que possible, on se prépara à être violent pour regagner le terrain perdu. C’était croire qu’on répare une faute par une faute plus sérieuse encore ; c’était s’engager dans une voie pleine de périls. On ne s’y engagea pas cependant aussi vite qu’on l’aurait désiré ; une objection très juste, très sensée et tout-à-fait inattendue ajourna la politique nouvelle que l’imagination pétulante du roi voulait substituer si brusquement à sa politique de la veille. C’est un détail curieux que je ne dois pas omettre. Le roi venait de porter au conseil l’affaire des catholiques allemands ; il demandait une décision immédiate ; il est bien entendu que les sectaires n’auraient pas été reconnus et qu’on les aurait chassés de la Prusse. Toutefois la question n’était pas si simple, et M Eichorn, ministre des cultes, en exposa franchement les difficultés. « Nous n’avons pas à statuer seulement, disait-il, sur une secte, sur une église particulière ; il y a en Prusse plus d’une église non reconnue ; ce qui sera décidé pour l’une sera décidé pour l’autre ; l’attention de tous les esprits est tournée vers ces matières, et, à moins de nous couvrir de ridicule, nous ne pouvons agir là et reculer ici. Nous n’avons qu’une seule décision à prendre, et cette décision devra être appliquée à toutes les sectes dissidentes, à toutes les églises non reconnues par l’état. » M. Eichorn avait raison ; mais ce grand travail, cette tâche si compliquée effrayait le roi. Ce n’est pas tout : l’objection allait plus haut ; elle serrait de plus près les difficultés au milieu desquelles on se trouvait pris ; parmi les sectes dissidentes dont parlait M. Eichorn, la principale était celle des vieux luthériens. Or, de quel côté étaient les dissidens ? Etait-ce dans l’église de Luther, dans la vieille église protestante, établie si glorieusement par le traité de Westphalie, et reconnue, en 1815, dans le pacte fédéral de l’Allemagne moderne ? N’était-ce pas plutôt dans l’église évangélique, constituée à grand’ peine, il y a une vingtaine d’années, et fort mal constituée, à ce qu’il parait, puisque tous les partis religieux s’accordent à vouloir réviser ses lois ? M. Eichorn prouvait très clairement au roi que, dans la querelle de l’état et des vieux luthériens, le dissident, l’hérétique, c’était l’état et l’église officielle ; or ce qui allait être statué sur les dissidens catholiques serait applicable, par la même raison, aux dissidens protestans, et ces dissidens, c’étaient les pasteurs et les fidèles du culte évangélique. Pour un roi théologien, l’objection était spécieuse, originale, et de plus invincible. Le roi fut surpris, mécontent, comme un docteur qu’un argument imprévu vient de désarçonner ; il leva la séance, et demanda à ses ministres un nouveau travail sur la question.

Que devenait cependant l’agitation religieuse dans les autres parties de l’Allemagne ? Le concile, le conciliabule de Leipsig s’est ouvert au mois de mars ; que se passait-il, vers cette époque, dans les contrées du centre et du midi ? La politique de l’Autriche et de la Bavière sera tout opposée, on le pense bien, à la politique de la Prusse. A Vienne et à Munich, il n’y aura aucun motif d’incertitude ; on sera très décidé, très irrité même. Si les uns ont péché par irrésolution, ceux-ci, par violence, commettront, plus d’une faute sérieuse, et les relations des cabinets catholiques avec les cabinets protestans, les relations du nord et du midi, déjà compromises, s’aigriront d’heure en heure. On comprend sans peine que la situation religieuse de l’Allemagne, telle que je l’ai rapidement exposée, dût se prêter beaucoup au développement de la secte nouvelle. Dans ce pays que divisent mille factions théologiques, chacune d’elles avait un intérêt propre à soutenir le mouvement qui venait de se déclarer en Prusse. Les piétistes d’abord, nous l’avons vu, s’étaient servis de Ronge contre les catholiques ; quand ils virent les amis des lumières s’avancer derrière ce drapeau qu’ils venaient de bénir, ils comprirent leur faute et reculèrent d’épouvante. Avec les amis des lumières, presque tous les protestans s’intéressaient aux novateurs, les uns en haine de Rome, les autres par des motifs sérieux, tout-à-fait chrétiens, et parce qu’ils croyaient découvrir dans cette tentative un véritable essor de l’esprit religieux. Ajoutez à cela les libéraux, les jurisconsultes, moins confians que les théologiens, et qui voyaient là surtout un fait politique, un mouvement utile à l’unité future de l’Allemagne. Si l’on réfléchit à tant de causes de succès, on ne s’étonnera plus de la marche rapide des dissidens.

La Saxe d’abord, ce vieux foyer du luthéranisme, les attendait et les appelait. C’est là qu’étaient leurs défenseurs : les journaux de Dresde et de Leipsig, la Gazette universelle allemande et les Feuilles patriotiques de Saxe, s’étaient constitués l’organe officiel, le moniteur de la révolution religieuse. Dans leur ferveur, ces Saxons exagéraient tout et croyaient assister de bonne foi à une conclusion glorieuse de l’œuvre de Luther. Le concile de Leipsig fut l’occasion de fêtes sans nombre. L’université de Halle, toute voisine de Leipsig, envoya ses députés aux membres du concile pour les inviter à un banquet solennel ; la Saxe et la Prusse fraternisaient. Un grand nombre de professeurs, M. Germar, M. Niemeyer, M. Eckstein, M. Schwarz, prirent la parole. Ce dernier, docteur en théologie, ne craignit pas de déclarer que la révolution présente lui paraissait très supérieure à la réforme. Un philosophe, un des plus anciens disciples de Hegel, M. Hinrichs, professeur à Halle, lut quelques fragmens d’un livre qu’il préparait sur les évènemens de Laurahütte et de Schneidemühl. La classe ouvrière était aussi représentée à cette fête ; les compagnons brasseurs, les boulangers, coudoyaient les docteurs en droit, les licenciés en théologie, les graves philosophes hégéliens. La philosophie de Hegel n’avait jamais été si accessible. Les esprits étaient sous le charme des plus folles illusions, illusions naïves chez les uns, factices chez les autres ; mais enfin tout ce mouvement contribuait à accroître au loin le bruit de l’église nouvelle. On publiait avec emphase les relations de ces fêtes ; les discours de M. Schwarz, de M. Hinrichs, étaient jetés à tous les échos, et M. Ronge devenait décidément un personnage. La constitution saxonne, il est vrai, ne reconnaît que trois cultes, la religion catholique et les religions luthérienne et réformée ; le culte nouveau ne fut pas autorisé, et les dissidens ne purent, comme en Prusse, former des paroisses. Ce qui était grave toutefois, c’était l’assentiment du peuple et les adhésions confuses, diverses, qui arrivaient de mille côtés.

La secte se répandait toujours ; elle pénétra bientôt dans la Hesse électorale, dans le duché de Hesse-Darmstadt, dans le royaume de Wurtemberg. Déjà, au mois de février, les cours de Darmstadt et de Stuttgard avaient demandé à Berlin, à Vienne et à Munich s’il n’était pas urgent de saisir la diète de cette question religieuse. On sait la réponse de Berlin ; la Prusse favorisait alors les dissidens catholiques ; M. de Bulow et M. Eichorn niaient l’importance de cette émeute. Quant au cabinet de Vienne, au lieu de répondre, il récrimina vivement ; il rejeta toute la responsabilité des troubles sur la conduite des états protestans, il se plaignit avec amertume des gazettes de la Prusse et de la Saxe, et de la tolérance impie de la censure. Les plaintes étaient plus vives encore à Munich. Là les querelles étaient envenimées par les discussions du protestantisme bavarois avec l’état ; une ordonnance de 1836 oblige les protestans eux-mêmes à s’agenouiller quand passe la procession du saint-sacrement ; le synode d’Ansbach s’adressa au roi pour obtenir la suppression de cette mesure et réclamer la liberté de conscience. Le roi Louis rassembla deux fois son conseil ; ses fils, le prince royal et le prince Luitpold, assistaient aux séances : l’affaire fut renvoyée devant le conseil d’état, lequel choisit pour rapporteur M. le baron de Freyberg, membre de la chambre des députés, et l’un des chefs les plus exaltés du parti catholique. M. de Freyberg, quelques mois auparavant, avait déjà prononcé à la chambre un discours très remarqué, et qui ne laissait pas de doute sur le parti qu’il allait prendre. Il vit dans la pétition du synode d’Ansbach un crime de lèse-majesté, et conclut à la mise en jugement de tous les signataires. Cette opinion absurde fut heureusement repoussée par le conseil des ministres, et il paraît bien que la modération du cabinet est due à l’influence conciliante du prince Luitpold, qui s’efforce toujours d’introduire dans les conseils de son père un sage esprit de tolérance et de liberté. La pétition du synode d’Ansbach fut seulement renvoyée au synode général, auquel, disait-on, elle aurait dû être communiquée d’abord. On refusait ainsi de punir les pétitionnaires ; c’était beaucoup sans doute pour le cabinet bavarois, mais rien n’avançait cependant ; la question écartée pour un défaut de procédure, les griefs des protestans subsistaient toujours. L’affaire des dissidens catholiques vint augmenter ces embarras. Les légations protestantes de Saxe, de Prusse, de Wurtemberg, étaient continuellement aigries à Munich par le ton violent des journaux officiels, qui signalaient les pays luthériens comme des foyers d’impiété. Dans des circonstances où il eût fallu tant de calme, c’étaient des hommes de parti qui se trouvaient à la tête des affaires. Le ministre de l’intérieur en Bavière est M. d’Abel, chef des ultracatholiques ; les jeunes princes, et surtout le prince Luitpold, sont occupés sans cesse à contenir ce caractère emporté, et, quand cela est possible, à réparer ses fautes. De son côté, la Prusse choisissait pour représentans auprès du roi Louis des hommes pleins d’ardeur. M. de Küster, ministre de Prusse à Munich, fut rappelé au mois d’avril dernier, parce qu’on le jugeait trop peu énergique pour lutter contre l’esprit ultramontain. M. de Rochow, qui fut désigné d’abord pour lui succéder, est un homme habile, actif, entreprenant, un caractère résolu ; M. de Rochow n’alla pas en Bavière, il fut envoyé peu de temps après à Saint-Pétersbourg, mais sa nomination et le rappel de M. de Küster avaient déjà été considérés comme une menace. Il y avait donc, on peut le dire, une sorte d’hostilité ouverte entre le cabinet de Munich et celui de Berlin.

Malgré cette hostilité, malgré les rancunes qu’il gardait à la Bavière, le gouvernement prussien commençait à regretter sa tolérance. A la peur qu’inspirait le communisme venaient se joindre chaque jour des symptômes inquiétans : les dissidens n’avaient pu établir une paroisse à Berlin ; ils y étaient venus après le concile de Leipsig, mais ils avaient attiré plus de curieux que de prosélytes. De hautes protections pourtant ne leur avaient pas manqué ; des professeurs de l’université, et des plus illustres, avaient fait des efforts extraordinaires pour organiser une paroisse de catholiques allemands ; plusieurs d’entre eux voulurent entraîner un des vicaires de la paroisse catholique dans la révolte de Ronge et de Czerski, et lui offrirent la direction de l’église nouvelle à Berlin. Des noms justement célèbres, M. de Raumer et M. Ranke, avaient signé cette incroyable lettre. Le digne prêtre répondit qu’il trouvait la proposition abominable, et qu’il la déclarerait telle en chaire ; c’est ce qu’il fit au prône le dimanche qui suivit. Les luttes, les attaques directes, les personnalités violentes étaient donc introduites à Berlin même. Tandis que des hommes comme Raumer et Ranke s’employaient si activement pour les sectaires, le danger grossissait ailleurs ; on était envahi de tous côtés ; après tant d’hésitations, il était bien temps de se décider enfin. C’est le 30 avril que fut signé en conseil le premier arrêté sérieux concernant l’église catholique allemande. Le culte nouveau n’était pas reconnu ; ses ministres, par conséquent, n’avaient aucune relation avec la puissance temporelle, et le droit de tenir des registres d’état civil leur était formellement dénié : les dissidens, sur ce point-là, étaient renvoyés à l’autorité protestante ; tous les actes civils devaient leur être délivrés par les ministres du culte évangélique.

IV.
Controverse philosophique et religieuse. — MM. Goerres, Hinrichs, Menzel, Rauwerck, Staudenmater, Ullmann.

Tandis que l’arrêté du 30 avril détermine pour quelque temps la situation des néo-catholiques, et avant que de nouveaux embarras se déclarent avec plus de force, je voudrais voir ce qui se passe dans le champ de la controverse philosophique et religieuse. Nous venons d’interroger le monde politique, la diplomatie, les arrêtés des cabinets allemands ; sachons maintenant où en est la conscience du pays. La bataille sur ce terrain n’est ni moins ardente, ni moins instructive. Il importe de connaître ce que pensent les organes les plus accrédités de l’opinion, et, peut-être, au milieu de ces apostrophes passionnées, au milieu de ces attaques haineuses et de ces ridicules enthousiasmes, peut-être entendrons-nous une bonne parole qui éclairera pour nous le caractère véritable de l’agitation religieuse.

Le nombre des productions dictées par cette controverse est effrayant ; chacun a voulu donner son avis ; il n’y a pas de petite ville qui n’ait publié une douzaine de brochures. Ce ne sont pas seulement les capitales, les universités, les facultés de théologie qui ont pris la parole ; jamais on n’a tant imprimé dans ce pays de paperasses ; les livres arrivaient de tous côtés ; il en est venu de Grottkau, d’Altenbourg, de Neisse, et d’où encore ? de Vienne. Oui, les Viennois eux-mêmes ont écrit, et souvent, en faveur de M. Ronge. Cette préoccupation universelle est sans doute un fait considérable ; je le signale en passant, mais je n’ai pas à m’occuper de tous ces écrivains de hasard. Je cherche les livres sérieux ou qui devraient l’être. D’ailleurs, pour chaque parti, il y a toujours un manifeste plus éclatant qui dispense des autres. C’est ainsi que Goerres me dispensera, me dédommagera très amplement des pamphlets ultramontains sortis des ateliers de Munich. L’ouvrage de Goerres a été publié tout au commencement de la lutte, il a engagé la bataille ; c’est le premier document à consulter. Aussi bien le nom de l’auteur m’attire ; Goerres est un puissant écrivain, un controversiste redoutable et qui représente tout le catholicisme du midi ; nous allons savoir l’opinion de Munich sur ces singuliers évènemens.

Eh bien ! non ; j’aurais dû m’y attendre et fermer ce livre. Non, je n’aurais pas dû demander à ce noble vieillard si malade, si irrité, une opinion élevée, sérieuse, intelligente. Ce n’est plus Goerres, ce n’est plus le grand publiciste, celui, qui rédigeait le Mercure du Rhin ; ce n’est plus même le révolutionnaire converti qui porta dans son catholicisme une fougue si sincère et souvent si féconde. L’esprit étroit du sectaire ultramontain a étouffé les vigoureux élans de cette riche nature. Au lieu de cet enthousiasme spontané qui illuminait sa plume, nous ne trouvons qu’une déclamation froide, une raillerie gauche et pesante. L’auteur commence par une dissertation fort alambiquée sur les reliques ; il y est dit très gravement que le corps est le revers de l’esprit (die Kehrseite des Geistes), et le vêtement le revers du corps ; voilà pourquoi la robe de Trêves est sainte et adorable. Le mysticisme de Goerres, avouons-le, était plus élevé autrefois et ne se serait pas contenté de ces explications douteuses ; c’étaient des théories bizarres, mais jamais grossières, et l’on n’y aurait découvert aucune trace de matérialisme. Après ce préambule, le pèlerinage de Trèves est tout aussitôt comparé aux croisades. Le XIXe siècle est décidément purifié ; qu’on ne nous reproche plus l’impiété moderne et le scepticisme et le panthéisme Cette croisade a dû nous gagner bien des indulgences, et nous voilà aussi saints que le moyen-âge ! Cependant, par une inadvertance bien singulière, M. Goerres se met à charbonner une noire peinture de l’iniquité présente, et nous raconte fort longuement une vaste conspiration de démons qui se liguent pour empêcher la croisade. Certes, personne ne l’ignore, M. Goerres a toujours été possédé par une imagination fougueuse, il a toujours eu une manière hardie de considérer les choses et de grossir outre mesure ce qu’il voulait peindre ; mais ici on ne peut signaler vraiment que sa bonne volonté ; sa riche fantaisie l’abandonne ; il copie pauvrement le Paradis perdu et les Martyrs. Vous ne devineriez jamais le stratagème employé par les conseillers de Satan ; ils répandent le bruit que le choléra est aux portes de Trêves ! Vains efforts ! les croisés bravent le choléra, ils courent au-devant du martyre, et arrivent sains et saufs dans la Jérusalem allemande. Cette invention est d’un goût excellent et tout-à-fait épique. Puis tout à coup voici venir, dans une parenthèse, l’université de France, que M. Goerres connaît si bien, et dont il parle avec une finesse très ingénieuse. Qu’on me permette de traduire exactement cette phrase ; elle donnera une idée de cette gracieuse plaisanterie. L’auteur vient de citer un article de journal où l’on dénonce la propagande des jésuites, les enfantillages d’une dévotion niaise et dangereuse souvent, celle-ci, par exemple, qui croit les enfans préservés du vice et devenus impeccables s’ils portent une tunique pareille à la tunique de Trêves. M. Goerres est piqué au jeu par ces objections railleuses, et il répond gaiement : « Oui, en vérité ! , lorsque tous ces petits enfans, tous ces petits vermisseaux, seront revêtus de la tunique du Christ, lorsqu’ils porteront de leur main, gauche des branches de lis, de leur main droite, en guise de bouclier, une autre tunique de Trêves en pain d’épice, et lorsque, guidés par les bacheliers, les licenciés et les docteurs de l’université napoléonienne, sous le commandement en chef de Villemain, ils s’avanceront en chantant, alors, sans doute, Sion sera ébranlée jusqu’en ses fondemens, et la ville sainte sera perdue. » Comprenne qui pourra le sens de cette bouffonnerie ; nos pamphlétaires catholiques, on le sait de reste, ne brillent guère par l’élégance de l’esprit et la délicatesse du goût, mais vraiment ils valent mieux que cela. Un peu plus loin, M. Goerres emprunte ses facéties à quelque vaudeville de la foire : « Le mensonge, dit-il, est devenu, comme le tabac, une chose dont on ne peut se passer. » II faut se souvenir que celui qui plaisante sur ce ton était, il y a trente ans, l’un des plus grands écrivains de son pays. Lui-même, de temps en temps, il voudrait se rappeler il se cherche péniblement, il s’efforce de retrouver cette verve puissante qui était son génie. Pauvre vieux lutteur épuisé aujourd’hui par l’âge, épuisé surtout par les mesquines passions qu’il s’est données ! il ne lui reste plus que la déclamation sonore. Qu’est devenu le sentiment vivace qui frémissait jadis sous ce langage diffus et retentissant ? où est le nerf et l’aiguillon ? Je rencontre, vers la fin de son livre, au milieu d’un flot de paroles, quelques pages sur la révolution française, sur Napoléon, sur la société actuelle ; on voit qu’il a ramassé ici toutes ses forces pour frapper un grand coup : eh bien ! c’est encore un plagiat, un mauvais pastiche de la Bible et de l’Apocalypse. Voici d’abord une peinture du déluge, puis paraît le roi des eaux, Napoléon ; il conduit son armée de vagues monstrueuses depuis les pyramides jusqu’au Kremlin enfin les eaux s’abaissent, et les peuples se rassemblent sur le sommet des montagnes pour maudire 89. Cette malédiction jetée sur le monde moderne est plus bizarre que vigoureuse ; elle attriste plutôt qu’elle n’irrite ; on oublie volontiers l’injure, et on se surprend à écouter avec douleur ce pauvre vieillard qui déraisonne. D’ailleurs, ce grand appareil de déclamation ne dure pas ; l’auteur retombe bien vite dans ses tristes facéties, et termine son livre par une scène de carnaval dont le sujet est le mariage de M. Ronge. Folies, charivari, détails scabreux, le sel et le poivre, rien n’y manque ; qu’on me dispense de raconter ces burlesques récits : c’est déjà trop de les avoir lus. Je remarque seulement que M. Goerres donne un singulier rôle au Cantique des Cantiques, quand il le fait chanter par Ronge et sa fiancée d’une façon bien irrévérencieuse. « Ce mariage, dit M. Goerres en terminant, est le symbole du prochain mariage de l’église catholique allemande avec l’église évangélique vivent le pape germanique et la papesse Jeanne ! » Tel est ce livre qu’il faut se hâter de fermer. L’écrivain a raillé MM. Ronge et Czerski le moins mal qu’il a pu : c’était son droit, et ce n’est pas moi qui défendrai les deux réformateurs. Ce qui nous afflige, ce qui est un triste spectacle, c’est de voir chez un vieillard si vénérable encore une haine si inintelligente de la société moderne, chez un écrivain jadis si original tant de lieux communs dérobés aux plus mauvaises gazettes de France et d’Allemagne. L’homme qui a écrit ce fâcheux pamphlet a eu la plus loyale et la plus vaillante jeunesse ; c’était l’élève du centaure ; il meurt aujourd’hui dans les rangs ennemis, lançant d’une main tremblante, comme le vieux Priam, un fer énervé qui ne frappe pas, telum imbelle sine ictu.

Les défenseurs de M. Ronge ne seront guère moins ridicules que ses adversaires ; les dithyrambes des uns vaudront bien les malédictions des autres. Il semble même que les fantaisies du vieux Goerres aient donné le ton à la polémique. Je ne parle pas seulement des écrits de M. Ronge lui-même, de ses proclamations à mes coreligionnaires, à mes concitoyens, aux prêtres catholiques, au bas clergé, discours vulgaires, où le vide des idées se dissimule mal sous l’emphase du langage : « Frères et amis, la lumière nouvelle est descendue sur vous… etc. ». De part et d’autre, on a recours à la déclamation, et ce qui prouve bien que ce débat est beaucoup plus politique que religieux, c’est la pauvreté de tous ces manifestes théologiques, c’est l’absence de doctrines qui y est trop visible. Parmi ces niaiseries, il y en a de plaisantes ; je signalerai un de ces écrits, le plus bizarre de tous assurément, et qui nous épargnera la peine de citer les autres. Voici le titre : L’Union des catholiques et des protestans, écrit biblique, destiné à toute la chrétienté, et dédié à Jean Ronge. L’auteur tient toutes ses promesses c’est un écrit biblique, si l’on peut appeler biblique une parodie de l’Ancien Testament, un pastiche ridicule des formes naïves et solennelles du grand livre hébreu. Il suffit d’en citer quelques passages ; on aura le ton de ces apologies vraiment singulières.


I.

1. Or, il arriva de nos jours que l’évêque de Trèves exposa une tunique et annonça au monde que cette tunique était précisément celle qu’avait portée Christ, notre sauveur.

2. Et il se fit aussitôt un grand concours de peuple pour voir la sainte tunique du Christ.

3. Et ils rendirent à ce morceau de toile des honneurs qu’on ne doit qu’à Dieu lui-même.

4. Et il y en avait qui s’écriaient : Sainte tunique, je m’approche de toi ! sainte tunique, prie pour moi ! sainte tunique, je t’adore !

5. Et il y en avait aussi qui croyaient que la tunique avait la vertu de rendre l’ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, de redresser les boiteux, et de guérir tous les malades.

6. Mais cela n’arriva pas, car les infirmes conservèrent leurs infirmités et les malades leurs maladies.

7. Et l’on donna beaucoup d’argent à la tunique, et l’on accorda des indulgences pour les péchés commis.

8. Et les amis de la superstition poussaient des cris d’allégresse et levaient haut la tête.

9. Et ils se disaient les uns aux autres : « Voyez, le jour est venu de ramener le peuple à l’ignorance. De majeur qu’il était, il redeviendra mineur ;

10. « Et dorénavant, bien mieux qu’autrefois, nous le mènerons encore à la lisière ».

11. Et les sages, étonnés de tant de folie, gardaient gravement le silence.


II.

1. Or parmi les prêtres catholiques, il y en avait un qui était doué d’un sens net et d’une grande vigueur d’esprit : il s’appelait Ronge.

2. Il se leva, et prêcha avec force devant le peuple.

3. Et il appela fausseté ce qui était fausseté folie ce qui était folie.

4. Il dit encore au peuple :

5. « Je vous le dis, c’est une impiété d’adorer une tunique, un ouvrage fait de la main des hommes ;

6. « Car Jésus, notre sauveur, a laissé à ses disciples et à ses fidèles, non pas sa tunique, mais son esprit. »

7. Or, quand les ennemis de la lumière virent et entendirent ces choses, leur cœur fut troublé, et, furieux contre les apôtres de la vérité, ils grincèrent des dents.

8. Et ils tinrent conseil, et ils prirent les armes des ténèbres pour combattre les armes de la lumière.

9. Et ils amoncelèrent les insultes et les calomnies contre l’homme suscité par Dieu pour la défense de la foi.

10. Et, comme ils l’avaient fait jadis pour Luther, ils lui reprochèrent des péchés dont l’idée était bien loin de lui, et l’accusèrent de fautes dont son cœur ne savait rien.

III.

1. Et il y avait encore un autre prêtre catholique nommé Czerski, lequel, inspiré par l’esprit saint,

2. Prêcha la pure doctrine de Jésus, telle que Jésus l’avait prêchée.

3. Et ses chefs devinrent ses ennemis et l’arrachèrent à ses fonctions.


Ce nouvel évangile continue, long-temps dans la même forme, et l’évangéliste, à son dernier chapitre, invite tous les chrétiens, catholiques, nouveaux catholiques, catholiques grecs, luthériens, réformés, à une réunion définitive sous les auspices de M. Ronge, doué d’un sens si net et d’une si grande vigueur d’esprit ! Il y est dit qu’on fera la pâque, non pas avec le levain de la méchanceté et de la ruse, mais avec le pur froment de la franchise et de la vérité. Tout cela est très biblique en effet, mais on avouera que la légende commence un peu tôt pour M. Ronge. Incurable faiblesse de l’humanité ! ce grand ennemi de la superstition et du fanatisme a déjà ses partisans fanatiques et superstitieux.

Il y a pourtant des écrits plus sérieux dans cette polémique ; ce sont ceux-là surtout qui, s’inquiétant peu de Ronge et de Czerski, étudient les questions soulevées tout à coup dans la société, dans le droit, dans la politique, par les troubles religieux de l’Allemagne. M. Wilhelm Schneegans a publié un travail fait avec soin sur les rapports de l’église nouvelle avec l’état, et sur les réformes qu’exige impérieusement la situation actuelle du culte évangélique. J’ai lu de M. Hinrichs, professeur à Halle, une brochure curieuse intitulée : Trèves, Ronge, Schneidemüihl, considérés par rapport à l’état et au droit public. M. Hinrichs reprend ici les idées exprimées par lui, il y a trois ans, dans sa chaire, et qu’il a exprimées dans ses Politische Vorlesungen ; il est un de ceux qui ont toujours désiré ardemment la double réforme du protestantisme et du catholicisme, et leur union dans une forme supérieure ; il a cru voir dans les évènemens de Laurahütte et de Schneidemühl sa chimère tout à coup réalisée, et il s’est intéressé au succès de M. Ronge avec une ardeur toute juvénile. Cette partie est la plus faible de son livre ; mais, quand il arrive aux problèmes politiques, son travail est instructif et mérite d’être consulté.

J’espérais trouver quelque mérite de pensée dans l’écrit de M. Wolfgang Menzel, Sur les Affaires de l’Église. Je n’y ai rien trouvé qu’un long réquisitoire contre la presse en général, et une série d’injures adressées à la France, à la corruption française, à l’athéisme parisien, à cette infame Babylone dont l’esprit empoisonne l’Europe ; tout cela à propos de Ronge et de Czerski. Demandez à M. Menzel ce qu’il pense des protestans et des catholiques, s’il appuie les luthériens ou les calvinistes, s’il tient pour la politique de Berlin ou pour la politique de Vienne : à toutes ces questions, M. Menzel n’a qu’une réponse, il est contre la France, censeo Carthaginem esse delendam. L’ironie irritée de Louis Boerne avait déjà fouetté ce maniaque ; au lieu de le guérir, on a aigri son mal ; raillé, renié dans son pays, abandonné de tous, laissons-le marmotter, pauvre fou, son éternelle injure.

Un écrivain anonyme qui signe un homme d’état a publié un travail étendu sous ce titre : Les nouveaux troubles de l’Église jugés au point de vue du Droit et de la Politique. L’auteur pourrait bien être un protestant, quoiqu’il se montre très opposé à la secte des dissidens catholiques et très favorable à la politique ultramontaine, à la conduite de Rome dans ses conflits avec la Prusse. Je le prendrais volontiers pour un piétiste très décidé, mais étranger, par sa qualité de laïque, aux rancunes qui sont si vives chez les ministres de sa communion. Il est frappé surtout du caractère irréligieux que présente la révolte des dissidens ; dans l’appui que les protestans leur accordent, il voit l’indifférence publique et la haine du christianisme. Les piétistes eux-mêmes ont appuyé M. Ronge ; mais lui, il n’est pas dupe, il dénonce la conspiration anti-chrétienne qui s’accroît et va envahir bientôt toute l’Allemagne. Aussi ses conclusions sont-elles bien simples : point de réforme ; si vous touchez à l’église évangélique, si vous déplacez une seule pierre, vous ouvrez une issue à cet esprit rusé qui vous assiège sous mille déguisemens. Ce livre est curieux ; l’auteur est seul de son avis contre l’Allemagne entière ; au moment où tous les partis n’ont qu’une voix pour réclamer cette révision des lois fondamentales de l’église protestante, l’homme d’état piétiste jette un cri d’épouvante et supplie le pouvoir de barricader les portes.

A côté de ce manifeste si résolu, en regard de cette dénonciation si nette, viennent se placer naturellement les écrits des radicaux. La jeune école hégélienne devait prendre part à ces débats et prêter son appui aux amis des lumières. Un des plus fougueux écrivains qui aient concouru à la rédaction des Annales de Halle, M. Charles Rauwerck, expose dans une série de brochures l’histoire de l’église romaine. Le sujet n’est pas neuf, et M. Rauwerck n’a rien fait pour se l’approprier : les réflexions qu’il imprime sont depuis longtemps dans le domaine commun des Annales de Halle. On ne voit pas qu’il fût si urgent de publier, après tant de pamphlets, un pamphlet nouveau, tristement pensé, lourdement écrit, sur le catholicisme du moyen-âge. M. Rauwerck a déjà publié deux livraisons de son ouvrage, la première sur l’infaillibilité du saint-siège, la seconde sur les indulgences ; il annonce l’histoire du célibat, de l’inquisition, du jésuitisme, en faisant remarquer combien il importe qu’un écrivain populaire apprenne à la nation allemande la vérité complète sur l’église catholique. Décidément, la manie de la révélation se propage ; c’est la maladie courante ; M. Rauwerck proclamant la nécessité de sa venue me paraît aussi original que M. Ronge. Mais continuons. Une mention particulière est due à M. Maron, qui a fait de son mieux pour être distingué dans la foule. Son écrit porte ce titre : Le Progrès religieux de notre temps. Singulier progrès, à coup sûr, et singulière religion ! L’auteur commence par déclarer qu’il lui est impossible de croire à l’immortalité de l’ame, dogme absurde, et qui ne peut convenir qu’aux égoïstes. L’humilité est à ses yeux une chose abominable, un vice contraire à la dignité humaine. Après cela, il n’est pas bien étonnant qu’il proscrive le carême. « Étrange façon d’honorer Dieu ! s’écrie-t-il. Quoi ! humilier son esprit, affaiblir la vigueur de son corps ! » Pour lui, il est bien décidé à faire tout le contraire, et à croître, le plus qu’il pourra, en force et en joyeuse santé. – Est-ce bien en Allemagne qu’on imprime ces grossières paroles ? Hélas ! quand l’esprit de Voltaire passe le Rhin, que devient sa finesse, sa vivacité, souvent cruelle, mais si légère, si élégante ? Tout cela disparaît dans un matérialisme éhonté. Rejetons bien loin ces sottises extravagantes qui feraient trop beau jeu aux invectives de Goerres, aux reproches envenimés de Menzel, aux dénonciations de l’homme d’état.

Je veux terminer cette revue rapide en signalant deux écrits tout-à-fait dignes d’estime, et dus à deux ecclésiastiques distingués, l’un catholique, l’autre protestant. M. Staudenmaier, professeur à l’université catholique de Fribourg en Brisgau, a établi fortement ce que c’est que le catholicisme ; c’est le titre même de sa brochure, l’Essence de l’église catholique (Das Wesen der catholischen Kirche). Il restitue avec netteté le caractère de sa religion, obscurci par tant de controverses, et dont le nom a été usurpé par la secte nouvelle ; il montre ce grand édifice avec sa discipline, sa hiérarchie, sa constitution puissante, et n’a pas de peine à prouver que M. Ronge s’attribue un titre qui ne lui appartient pas. L’écrit de M. Staudenmaier est, du reste, plein d’élévation, de tolérance, de respect pour la raison humaine ; on y retrouve le penseur érudit, celui qui a écrit une bonne monographie sur Scot Erigène, et qui continue à enrichir la littérature théologique de savans travaux sur le moyen-âge. Il faut souhaiter au catholicisme, en Allemagne et partout, des apologistes comme celui-là. La brochure de M. Ullmann est plus intéressante encore ; elle respire une onction vraiment chrétienne, et les doutes de l’auteur à propos de la secte naissante, la mélancolie qu’il ne dérobe qu’à moitié, donnent un intérêt nouveau et comme un charme plaintif à cette lecture. Il importe d’ailleurs de savoir l’opinion de M. Ullmann ; M. Ullmann, qui professe à Heidelberg et dirige avec M. Umbreit une excellente revue de critique théologique, est l’un des plus dignes représentans des doctrines de Schleiermacher. Nous avons entendu les piétistes, les amis des lumières, les jeunes hégéliens ; il faut savoir ce que pense la plus noble école de l’Allemagne protestante, la plus religieuse et en même temps la plus dévouée à la science. Or, voici cette opinion : M. Ullmann, à titre de protestant, a dû saluer d’abord avec joie la tentative des nouveaux catholiques ; toutefois, il attendait encore ; avant de se réjouir sans scrupule, il voulait les juger sur leurs œuvres. Ce sont ces œuvres précisément qui ont fait naître bien des doutes au fond de son ame. Son cœur était trop sincère pour qu’il voulût profiter de ces évènemens et en faire un moyen de polémique ; il cherchait, il épiait un signe, une étincelle de la vie religieuse ; il ne l’a point trouvée. « Prenez garde, s’écrie-t-il ; prenez garde de trop compter sur les changemens que vous faites dans la forme de votre église ; l’important, c’est de changer les ames et de les renouveler ! Avant de réformer l’église, il faut se réformer soi-même. Il ne s’agit pas de devenir libre extérieurement ; c’est au fond de l’ame qu’il importe de l’être. Et puis, l’affranchissement n’est pas le but principal d’une réforme ; le vrai réformateur délivre les ames de leurs liens extérieurs, mais c’est pour les attacher à la Divinité ! Délier et lier, voilà sa tâche. Il enlève les ames au mal, et les donne au bien, à la vie, à Dieu ! Si Jésus, en tant que réformateur, a détruit l’ancienne loi, souvenez-vous qu’il en a imposé une autre, plus haute, plus difficile, plus obligatoire à la conscience. C’est à cette condition-là seulement qu’on peut être un réformateur véritable et servir efficacement le progrès religieux. » On comprend que, jugés d’après cet idéal, nos réformateurs doivent paraître singulièrement petits. M. Ullmann ne prononce pas ce jugement ; il donne seulement ses conseils, il indique les voies, mais avec une tristesse qui montre bien que ses illusions ont disparu.

L’opinion de M. Ullmann est l’opinion véritable ; si l’on veut apprécier à ce point de vue élevé l’entreprise des dissidens catholiques, on est forcé de convenir que ce n’est pas du tout une réforme. Le tort de M. Ullmann est peut-être d’avoir trop voulu découvrir un caractère religieux dans une tentative qui, de ce côté, n’a rien de grave ; ce tort, du reste, cette inquiète sympathie, disons-le vite, devient un mérite de plus chez le penseur chrétien, chez le théologien dévoué. Pour nous, l’opinion même de M. Ullmann nous ramène à notre sujet, et au point de vue que nous avons choisi ; puisque l’agitation en Allemagne est si peu religieuse, son importance, que personne ne conteste, est bien certainement politique et sociale. Revenons donc aux faits, et, pour achever cette histoire, interrogeons encore, depuis l’arrêté du 30 avril 1845, la conduite des cabinets, la marché des partis, et la situation des diverses églises au milieu des problèmes qui s’agitent.


V.
Emeute de Posen. – Emeute de Leipsig. – Irritation de la cour de Saxe. – Politique nouvelle de la Prusse.

L’arrêté du 30 avril, nous l’avons dit, ne reconnaissait pas le culte des nouveaux catholiques, mais il ne les inquiétait pas non plus. Les difficultés étaient ajournées. On s’était contenté de témoigner aux dissidens une sorte de défiance ; l’accueil bienveillant qu’ils avaient rencontré d’abord ayant fini par les enhardir, la défaveur dont ils étaient frappés cette fois semblait pour quelque temps une barrière assez forte contre des entreprises plus audacieuses. Ce furent les catholiques qui, par des violences coupables, changèrent les dispositions du roi de Prusse et le rendirent, comme auparavant, plus favorable qu’hostile au mouvement des novateurs. Tel a été, à coup sûr, le résultat de l’émeute de Posen. Le 29 juillet, Czerski devait prêcher à Posen dans une des églises du culte évangélique. Or, son arrivée dans la ville effrayait les catholiques ; une conspiration s’organisa ; il fut décidé que, par tous les moyens, il fallait l’empêcher d’officier et l’obliger à quitter la ville. Afin de disposer le peuple à écouter plus facilement les conseils du fanatisme, on imagina pour ce jour-là même une procession solennelle en l’honneur des saints rois polonais Miéceslas et Boleslas. L’évêque de Posen avouait le lendemain que cette procession avait été ordonnée précisément à cause de l’arrivée de Czerski, et qu’en l’ordonnant il avait cédé aux instances de son diocèse ; plus de onze cents personnes avaient pris part à ce complot. Le matin, des placards étaient affichés dans la ville, et Czerski était désigné à la fureur du peuple. L’autorité prussienne prit aussitôt une résolution énergique ; elle déclara qu’on maintiendrait le libre exercice des cultes, et que la force serait repoussée par la force. On sait ce qui arriva ; l’émeute éclata malgré la ferme attitude du pouvoir, des coups de fusil furent échangés, et Czerski, après avoir prêché devant six mille personnes, n’échappa qu’avec peine à la rage de la populace. Un prêtre polonais, M. Joseph Staretschek, indigné de ces violences, abandonna l’église catholique et passa dans le camp de Czerski ; le fanatisme a toujours de ces succès-là. Ce ne fut pas, pour les dissidens, le seul fruit de l’émeute de Posen, il y en eut un beaucoup plus précieux : le gouvernement prussien s’était trouvé en lutte avec les catholiques, il avait défendu les dissidens, il les avait pris sous sa protection ; l’émeute de Posen renouait donc entre le pouvoir et l’église nouvelle les relations bienveillantes que l’on croyait rompues.

Cette bienveillance ne devait pas durer long-temps. Une émeute faite contre les novateurs leur avait rendu les sympathies du roi de Prusse ; une émeute faite par leurs amis les leur enleva de nouveau. Ils perdirent à Leipsig ce qu’ils venaient de gagner à Posen. Ici, l’on put voir très clairement l’alliance, consentie ou non, qui existe entre Ie dissidens et les partis politiques. Ce n’est ni Czerski ni Ronge qui sont en cause dans l’affaire de Leipsig, ce sont les amis des lumières. Les amis des lumières protestaient contre le symbole de la confession d’Augsbourg qui leur est imposé ; le ministre chargé des affaires évangéliques, M. de Könneritz répondit que son devoir était de maintenir ce symbole et qu’il serait maintenu. Cette déclaration venait d’arriver à Leipsig, et les esprits en étaient vivement irrités. On sait combien ces questions tiennent au cœur même de la Saxe ; c’est là le sol luthérien par excellence. Or, le peuple suivait tous ces débats avec une attention inquiète, et, quand la décision ministérielle fut connue, la colère publique commença de gronder sourdement. Le frère du roi surtout, le prince Jean, si connu pour la ferveur exaltée de ses croyances, était l’objet de la défiance universelle, car chacun ici croyait voir manifestement son influence secrète. Il semblait que cette décision fût un coup d’état et le premier acte d’un régime de tyrannie. L’exemple des dissidens catholiques qui venaient de déchirer le symbole officiel et d’en créer un nouveau, cet exemple hardi avait éveillé chez les protestans les plus belles espérances ; il était cruel de les voir si tôt détruites ! Quelque temps après, une revue a lieu à Leipsig, et c’est le prince Jean qui doit y figurer ; tout à coup, sans motif particulier, le mécontentement du peuple, marqué d’abord par un silence morne, éclate avec violence ; ce sont des cris tumultueux ; ce sont les plus fiers et les plus sombres chorals de Luther, ce sont les chœurs des Brigands de Schiller entonnés à pleine voix par une foule enthousiaste. L’émeute s’élance à travers les rues de la ville, et le prince Jean est obligé de fuir. Cependant, tout est fini quand l’autorité se montre ; elle croit réparer sa négligence en agissant, comme on dit, avec vigueur, et l’ordre est donné de faire feu. D’où est venu l’ordre ? On n’en sait rien encore, mais le sang coule, des citoyens paisibles ont été frappés loin du théâtre des troubles, neuf sont tués, trente sont blessés grièvement, de sorte que le vrai coupable, à la fin de cette journée de deuil, c’est le pouvoir.

C’est une vérité bien vulgaire qu’une faute entraîne toujours une faute, et que les violences commises nous obligent bientôt à des violences nouvelles. Le dangereux système de répression qu’on semble avoir adopté dans la question religieuse date du jour où l’on a ensanglanté les rues de Leipsig. Une faute grave avait été faite : on avait tiré sur le peuple, des citoyens inoffensifs avaient été tués ou blessés ; il fallait repousser toute solidarité avec les auteurs de cette violence, et les désavouer, les punir. Eh bien ! que fait-on ? Le ministère publie une proclamation blessante pour la ville de Leipsig ; au lieu de blâmer les perturbateurs, le roi adresse de vifs reprochés à la ville tout entière, et achève par là de s’aliéner une cité puissante, libérale, déjà aigrie par l’outrage, et qu’il fallait ramener à soi avec douceur. Puis, quand il est question des malheureux qui ont succombé, un seul mot, ce mot maladroit et cruel : « Nous déplorons la mort de plusieurs victimes, peut-être innocentes ! » Doute injurieux, qui devait être amèrement relevé par la douleur publique ! Or, comment s’expliquer ce manque de mesure chez un roi naturellement bon et vénéré de son peuple ? N’avait-il pas cédé aux conseils irrités de la Bavière ? C’est une conjecture qui n’est que trop permise. Le cabinet de Munich avait un grand intérêt à entretenir l’irritation de la cour de Dresde ; par là il attirait vers sa politique un des pays protestans de l’Allemagne du nord, Le roi de Saxe, roi catholique au milieu d’une population protestante, a les yeux naturellement dirigés vers la Bavière ; il se tournait de ce côté surtout depuis les évènemens de Leipsig. M. le baron de Beust, ministre de Saxe à Munich, était entouré de conseillers violens qui lui répétaient : « Recommandez l’énergie, et qu’on fasse feu sur cette canaille. » Nous croyons savoir que notre ambassadeur, M. de Bourgoing, a tenu un tout autre langage à M. de Beust ; il s’est appliqué à détruire l’effet de ces mauvais conseils ; il lui a dit de recommander au ministère saxon le calme, la prudence, cette prudence si nécessaire dans toutes les questions religieuses, et indispensable surtout à une dynastie dont la religion n’est pas la religion nationale. Ces sages paroles arrivaient très à propos ; la cour de Dresde était toujours irritée ; on prétend que le ministre de la guerre, M. le général de Nostitz, avait dit, en parlant des amis des lumières : Il faut les broyer, sie zermalmen. Quelques jours après, comme il passait dans la rue, des gens du peuple, le reconnaissant, criaient : Voilà le broyeur ! Des troupes cependant arrivaient chaque jour à Dresde ; on pouvait croire à une collision prochaine, et cela était bien grave, car, si la force, armée et le peuple avaient dû en venir aux mains, la dynastie jouait son existence. Le roi est aimé, mais la reine est très impopulaire ; quant au prince Jean, le peuple saxon, qui se défiait de lui, semble avoir passé de la défiance à la haine.

Vers la même époque, au mois d’août, il se passa en Prusse un évènement d’une médiocre importance, mais qui montre bien le progrès de tous ces mouvemens religieux ou politiques, auxquels on n’osait plus déjà résister de front. Malgré une défense expresse, les dissidens s’étaient réunis dans une église de Waldbourg en Silésie. Quelle mesure devait-on prendre ? L’affaire fut portée au conseil des ministres. M. de Bodelschwing fut d’avis qu’on ne pouvait reculer. Il fallait, disait-il, que l’ordonnance royale fût respectée ; il fallait absolument les faire sortir de l’église, dût-on employer mille baïonnettes pour les y contraindre. C’était aussi l’avis de M. de Savigny. Alors le ministre de la guerre, M. de Boyen, si respectable par son âge et sa longue expérience, se leva et dit : « Vous demandez mille baïonnettes, et moi je vous déclare que je ne vous en accorderai pas une seule pour une mesure aussi désastreuse. » M. de Boyen fut vivement soutenu par un membre du cabinet, M. de Flottwell, qui s’écria : « Point de guerres de religion, et que Dieu nous garde d’en donner jamais le signal ! »

Le roi de Prusse est allé à Munich au mois d’août ; il n’est pas probable cependant que l’influence du roi Louis ait été grande sur Frédéric-Guillaume ; il y a trop de rivalité, trop d’aigreur entre les deux cours. Je crois volontiers que le séjour du roi de Prusse à Munich, s’il se fût prolongé, eût été favorable aux différentes sectes religieuses. On m’assure, en effet, et ceci ne m’étonne pas, que Frédéric-Guillaume, en quittant la Bavière, avait l’intention bien arrêtée de donner à ses sujets une complète liberté de conscience, eine volkcommene Gewissensfreiheit ; ce seraient là ses paroles mêmes. Pourtant, avec cet esprit vif, inquiet, fantasque, on ne saurait être sûr de rien ; le roi de Prusse avait peut-être oublié le lendemain les paroles qu’on lui attribue. Ce qu’il y a de certain, c’est que les réunions de Stolzenfels devaient être plus efficaces que les entrevues de Munich, et que l’influence du prince de Metternich sur Frédéric-Guillaume a été plus rapide et plus forte que ne le sera jamais celle du prince Louis. Comment ne pas reconnaître l’esprit de la cour de Vienne dans la politique suivie en ce moment ? On parlait hier d’accorder une liberté absolue de conscience, et tout à coup on restreint les libertés présentes.

Je remarque pourtant une chose bien significative : les dissidens catholiques continuent d’être traités avec indulgence, les vieux luthériens ont été reconnus comme une église distincte ; il n’y a que les amis des lumières qui soient interdits et poursuivis partout. On a vu que le plus grand danger était là. Danger ou non, c’est là du moins la question capitale, le grave et terrible problème ou se résument en quelque sorte tous les embarras, toutes les difficultés que nous venons d’exposer. Que demandent les amis des lumières ? L’abolition d’un symbole que la loi civile leur impose, le droit de décréter eux-mêmes leur croyance, par conséquent la révision du contrat qui unit l’église et l’état, la séparation du spirituel et du temporel, et l’indépendance absolue de la conscience religieuse. Ce qu’ils veulent, presque tous les partis le veulent comme eux ; ce qu’ils demandent au nom de la libre pensée, d’autres le demandent au nom de la foi exaltée ; chacun y trouve son intérêt et son triomphe. Ce problème a pris des proportions formidables, et c’est là en effet que se porte désormais toute l’attention des gouvernans. Ces nouveaux catholiques si infatués de leur célébrité d’un jour, les voilà oubliés maintenant ; il n’est plus question d’eux. M. Ronge est allé récemment à Stuttgard pour y présider un concile : quel concile ! quelle misère ! Les nouveaux catholiques pourront être défendus ici, tolérés là ; ils pourront se répandre en Prusse et pénétrer secrètement en Bavière, peu importe ce qu’ils feront, leur œuvre est finie ; ils n’auront servi qu’à frayer la route, sans le savoir, au parti redoutable qui maintenant occupe tout seul la scène. Nous avions cru nous occuper d’un schisme au sein du catholicisme ; or, ce que nous rencontrons, c’est la discorde des églises protestantes, c’est une guerre ouverte entre la conscience religieuse de tout un peuple et son église officielle. La chambre des députés du royaume de Saxe est saisie en ce moment de ces questions périlleuses ; des milliers de pétitions sont envoyées aux chambres, et les ministres ont déclaré que les demandes reconnues admissibles seraient jugées par les voies constitutionnelles. Quand la Prusse poursuit avec rigueur les amis des lumières, elle proclame aussi par cela même qu’elle sait maintenant où est la question véritable. Et pourquoi sévit-on contre les amis des lumières ? pourquoi ne poursuit-on pas les piétistes, les rationalistes, les vieux luthériens, tous ceux enfin qui demandent avec eux l’abolition du symbole officiel et la séparation de l’église et de l’état ? Parce que de tous ces partis celui-là est le plus hardi, parce qu’il est guidé dans ses demandes, non par la foi religieuse, comme les autres, mais par la liberté d’esprit la plus résolue ; parce qu’enfin il est plutôt un parti politique qu’un parti religieux, et qu’il entraîne à sa suite tous les libéraux, tous les esprits ardens, tous ceux qui convoitent ces garanties constitutionnelles sans cesse promises, sans cesse ajournées. Or, de telles rigueurs sont une mauvaise réponse à des questions devenues si pressantes, et il faudra bien que la Prusse, comme la Saxe, s’efforce de résoudre pacifiquement ces problèmes et de concilier tous les droits.


VI.

Nous avons exposé dans leur ensemble les difficultés sans nombre qui viennent de se révéler brusquement en Allemagne, et qui sont aujourd’hui, pour les cabinets du Nord, l’affaire la plus urgente, la plus sérieuse préoccupation. Maintenant, est-ce à nous de conclure ? et nous appartient-il de proposer une solution à de si graves embarras ? Nous n’avons voulu qu’une chose, nous rendre un compte exact de la situation de l’Allemagne, introduire le lecteur au milieu de ces luttes, et le préparer, nous préparer nous-même, à suivre le cours de ces grandes affaires. La chambre des députés du royaume de Saxe aura prochainement résoudre les questions que nous avons indiquées, et celle-là surtout qui contient toutes les autres, le problème de l’église et de l’état, lequel est bien plus compliqué chez nos voisins que partout ailleurs. Déjà M. de Könneritz, ministre des cultes, a exposé dans un long discours le système qu’il propose, et qui n’est autre chose que le statu quo, le maintien absolu de la confession d’Augsbourg, le rejet des nouveaux symboles ; cependant les pétitions, si nombreuses, si vives, qui arrivent de toutes parts, seront mises en discussion, le ministère l’a déclaré, et il sortira sans doute de cette session un principe plus élevé, une situation meilleure. Le cabinet prussien est aussi trop vivement sollicité chaque jour pour qu’il ne s’empresse pas de chercher la solution efficace, de tous ces problèmes. Il compte dans son sein des hommes éminens, un savant jurisconsulte, M. de Saviny, un ministre des cultes rempli de science et de talent,.M. Eichorn, des hommes d’une expérience consommée, comme M. de Boyen. Le roi, dans cette question, a presque toujours montré des dispositions excellentes ; malgré les incertitudes de sa politique, malgré ses brusques changemens, Frédéric-Guillaume est sincèrement attaché au principe de la liberté de conscience ; il faut espérer que la gravité des problèmes à résoudre saura fixer ses irrésolutions et maîtriser la pétulance de son esprit. Pour nous, notre devoir est d’attendre et de suivre attentivement ce qui va se passer sous nos yeux.

Si l’on nous demande pourtant de résumer notre opinion, nous le ferons en peu de mots. Nous dirons que la crise où est engagée l’Allemagne est une des plus difficiles qu’elle ait traversées jamais, car elle embrasse tout, la religion, la philosophie, la politique. Or, sur chacun de ces points, la situation, brièvement exposée, est celle-ci :

Le catholicisme a été ébranlé par une révolte insignifiante au fond, mais qui a fait éclater dans mille endroits la haine de Rome et de secrètes tendances à une religion nationale. Au sein du protestantisme, la crise est bien autrement grave ; on peut dire que la difficulté tout entière est là ; voilà pourquoi le problème s’agite à Dresde et à Berlin, tandis que Munich et Vienne n’y sont intéressés que d’une manière indirecte. Or, toutes les pétitions, tous les systèmes qui sont ici aux prises peuvent se réduire à deux : les uns demandent la séparation de l’église et de l’état, ils veulent une liberté absolue de conscience, et que toute religion puisse s’établir sans entraves. On comprend que cette prétention est monstrueuse. Les autres veulent bien l’union de l’église et de l’état, ils la désirent même, mais ils disent a l’état d’instituer une religion appropriée à l’esprit du temps et aux lumières toujours croissantes ; ils citent l’exemple de Frédéric-Guillaume III, qui, en organisant de sa propre autorité l’église évangélique, a établi, en effet, un précédent tout-à-fait révolutionnaire. De part et d’autre, les exigences sont insoutenables et le problème insoluble. Si l’état choisit une des communions actuelles pour en faire la religion officielle, les autres communions seront opprimées, les griefs seront toujours aussi vifs, on n’aura remédié à rien. D’un autre côté, l’état peut-il donner une liberté absolue et rompre tous ses liens avec l’église ? Cette théorie ne soutient pas l’examen. En attendant une solution définitive, il y en a une, transitoire, il est vrai, insuffisante peut-être, mais déjà bien féconde, et il est probable qu’on ne l’oubliera pas. Ne séparez pas abîmement le spirituel et le temporel, l’église et l’état, mais élargisse les liens qui les unissent, distinguez-les davantage. Entre une union presque complète, comme celle qui existe en Prusse, et une association qui laisse à chacun sa liberté, la différence est importante. Eh bien ! la première réforme à introduire, ce sera sans doute d’enlever à l’église les registres de l’état civil. Par ce moyen, ceux qui repoussent la communion dans laquelle ils sont nés ne sont plus soumis à un symbole de foi que réprouve leur conscience ; c’est à l’état qu’ils ont affaire. Toutes les réformes doivent commencer par celle-là ; qu’il nous suffise d’indiquer ce principe.

Pour la philosophie, compromise aussi dans ces débats, on n’oubliera pas qu’elle est une puissance en Allemagne ; ni en Saxe, ni en Prusse, il ne serait prudent de toucher à ses franchises. Qu’on se rappelle la politique de Frédéric-Guillaume III, l’alliance si féconde de l’état avec la science, avec la libre pensée. Sans doute il peut arriver un temps où les doctrines régnantes entrent en lutte avec l’idée même de l’état et où cette alliance soit nécessairement rompue. Depuis la mort de Hegel, depuis que la nouvelle école hégélienne a substitué aux spéculations sublimes de la métaphysique l’intolérance étroite de son radicalisme, l’état a repoussé les disciples aussi franchement qu’il avait accueilli le martre ; il les a même combattus, mais pacifiquement, avec des armes légitimes, en leur opposant Schelling, par exemple, en essayant de recomposer à Berlin une grave assemblée, un glorieux concile de penseurs et de savans. Rien de mieux. Aujourd’hui, entraîné par la lutte, harcelé par les réclamations des amis des lumières, le gouvernement incline à la violence. Qu’il prenne garde ; derrière ce grand parti flottant, douteux, mal connu, il rencontrera la philosophie. Dans les pays catholiques, si le clergé trouble l’état, on sait le réprimer ; avec quels scrupules pourtant ! avec quels ménagemens circonspects ! comme on craint de blesser la religion ! Eh bien ! qu’on ne l’oublie pas : la philosophie, par l’influence qu’elle exerce, par les grands souvenirs qu’elle réveille, la philosophie est une religion dans la patrie de Leibnitz, de Kant et de Fichte, dans le pays où règne encore sur tant d’armes la pensée souveraine de Hegel !

Il reste enfin à dire un mot de ces exigences politiques, chaque jour plus vives, plus impatientes. Quelque sujet que l’on traite à propos de l’Allemagne, droit, politique, religion, c’est toujours là qu’il faut arriver, c’est le terme nécessaire auquel tout nous conduit. Rien n’est plus manifeste, d’après le tableau que nous venons de tracer. Que ce soit du moins un avertissement sérieux pour la Prusse. Des libertés long-temps promises sont ajournées sans cesse ; or, l’esprit public ne s’endort pas comme on le voudrait ; il veille, il est inquiet, actif, inventif ; il attend les occasions favorables ; bien plus, il les provoque, il les fait naître. Aujourd’hui, un schisme se forme ; eh bien ! il encourage ce schisme, il en fait son profit, et voilà le parti constitutionnel devenu, jusqu’à nouvel ordre, une secte religieuse. Ne vaudrait-il pas mieux se décider enfin ? Ne vaudrait-il pas mieux creuser soi-même un lit à ce flot de l’opinion publique, à ce flot désormais irrésistible, et qui, toujours plus irrité, se cherchant une issue, va se jeter avec fureur, là où personne ne pouvait se défier de lui ? Cette constitution tant promise n’est-elle pas, en ce moment, plus nécessaire, plus inévitable que jamais ? N’est-elle pas le moyen le plus sûr et le plus urgent pour conjurer tant de périls ? Quand on étudie de près l’agitation religieuse dont nous venons de tracer l’histoire, c’est la conclusion à laquelle on est amené comme malgré soi, et nous souhaitons bien vivement ne pas nous tromper dans nos espérances.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

  1. Die Neueste Zeit in der evangelischen Kirche des Preussischen Staats, von Bernhard König ; Brunswick, 1843.