Sonnets et Canzones sur des sujets variés

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Quatrième partie


Sonnets et canzones


sur des sujets variés.




Sonnet I.
Il encourage un ami à l’étude des lettres et de la philosophie.

La gloutonnerie, le sommeil et les lits moelleux, ont banni toute vertu du monde, d’où notre nature est quasi déviée de sa voie, vaincue par les habitudes.

Et toute bénigne influence de la lumière du ciel, par laquelle la vie humaine reçoit sa forme, est éteinte, ce dont s’étonne quiconque veut faire sortir un fleuve de l’Hélicon.

Quelle avidité du laurier, quelle avidité du myrte ! Va-t’en pauvre et nue, ô philosophie, dit la foule occupée aux vils gains.

Tu auras peu de compagnons dans l’autre sentier ; je te prie d’autant plus, noble esprit, de ne pas abandonner ta magnanime entreprise.


SONNET II.
À Stefano Colonna le Vieux, qui était venu à Avignon et en repartait.

Glorieuse Colonne, sur laquelle repose notre espérance et le grand nom latin ; toi qui n’as pas encore fait dévier du vrai chemin la colère de Jupiter à travers les vents pluvieux ;

Ici, il n’y a point de palais, de théâtre, ni de riches terrasses, mais le sapin, le hêtre, le pin parmi les herbes verdoyantes et sur la belle montagne voisine où l’on monte et dont on redescend en poétisant.

Ici, nous élevons notre esprit de la terre jusqu’au ciel ; et le rossignol qui doucement dans l’ombre se lamente et se plaint chaque nuit,

Nous emplit le cœur de pensers amoureux. Mais tant de bien-être est gâté et rendu imparfait par cela seul que tu t’éloignes de nous, mon seigneur.


SONNET III.
Il répond à Stramazzo de Pérouse, qui l’invitait à faire des vers.

Si le glorieux feuillage qui arrête l’ire du ciel quand le grand Jupin tonne, ne m’avait pas refusé la couronne qui orne d’habitude ceux qui écrivent en vers,

J’aurais été ami de vos divines Muses, que le siècle délaisse si honteusement. Mais l’injure qui m’a été faite, m’a depuis longtemps éloigné de celle qui la première planta l’olivier.

La poussière d’Éthiopie ne tourbillonne pas sous le plus ardent soleil avec plus de violence que je n’enrage moi-même d’avoir perdu une chose tant aimée et que je considérais comme mon propre bien,

Cherchez donc une source plus tranquille, car la mienne serait entièrement privée d’eau si elle n’avait pas celle que mes larmes distillent.


SONNET IV.
Il félicite son ami Boccace d’être guéri des intrigues amoureuses.

Amour pleurait, et moi qui ne m’en séparai jamais, je pleurais parfois avec lui en voyant par quels effets acerbes et étranges votre âme a été délivrée de ses liens.

Maintenant que Dieu l’a ramenée dans le droit chemin, levant les deux mains au ciel je lui rends grâce de ce qu’il consent à écouter avec bonté les prières des humains.

Et si, en revenant à la vie amoureuse, vous avez trouvé sur votre route, pour vous faire tourner les épaules, un beau désir, des précipices et des obstacles,

Ce fut pour montrer par quel épineux sentier, par quelle montée âpre et rude l’homme doit parvenir au vrai mérite.


SONNET V.
Il se réjouit de ce que Boccace ait renoncé à sa vie licencieuse.

Jamais navire battu et dompté par les vagues n’éprouva plus de joie de se voir aborder à terre, alors que l’équipage, inspirant la pitié, se prosterne sur le rivage pour rendre grâces ;

Jamais, non plus, un homme ayant eu la corde au cou ne sortit de prison avec plus de joie que je n’en éprouvai en voyant enfin déposée cette épée qui fit à mon maître une si longue guerre.

Et vous tous qui célébrez l’amour dans vos rimes, rendez hommage au bon tisseur des récits amoureux, qui jusqu’à présent avait été égaré.

Car il y a plus de joie au royaume des élus pour un esprit égaré qui se convertit, et il en est fait plus de cas, que pour quatre-vingt-dix-neuf autres parfaits.


SONNET VI.
Aux princes d’Italie pour les engager à prendre part à la croisade prêchée par le pape Jean XXII.

Le successeur de Charles, sur la tête duquel brille la couronne de son aïeul, a déjà pris les armes pour abaisser l’orgueil de la Babylonie et de tout ce qui porte ce nom.

Et le Vicaire du Christ, avec la lourde charge des clefs et du manteau, retourne au nid ; de sorte que, si quelque accident nouveau ne l’en détourne, il verra Bologne, puis Rome, la noble cité.

Votre douce et gentille brebis abat les loups féroces ; et qu’il en arrive ainsi à tous ceux que divise un légitime amour.

Consolez-le donc, lui qui attend encore ; consolez Rome qui se plaint de l’absence de son époux, et ceignez l’épée pour Jésus.


CANZONE I.
À Giacomo Colonna, pour qu’il seconde l’entreprise du roi de France contre les infidèles.

Âme bienheureuse et belle, toi qui es attendue au ciel et qui t’en vas revêtue et non chargée, comme les autres, de notre nature humaine ; toi la servante obéissante de Dieu, à qui tu es chère, afin que les chemins qui conduisent d’ici-bas à son royaume te soient désormais moins rudes ; voici qu’un doux vent d’Occident vient de s’élever pour pousser vers un meilleur port ta barque qui a tourné le dos au monde aveugle. Au milieu de cette obscure vallée où nous pleurons nos péchés et ceux d’autrui, il la conduira, délivrée des antiques liens, par un droit sentier, au céleste Orient vers lequel elle est tournée.

Peut-être les dévotes et amoureuses prières, peut-être les larmes saintes des mortels sont-elles parvenues jusqu’à la pitié suprême ; peut-être aussi n’ont-elles pas été assez nombreuses ni assez fortes, pour que leur mérite fît changer le cours de la justice éternelle ; mais ce Roi clément qui gouverne le ciel, a-t-il jeté, par le simple effet de sa grâce, les yeux sur le lieu sacré où il fut mis en croix, et a-t-il inspiré au cœur du nouveau Charles le désir d’une vengeance dont le retard nous est si nuisible que depuis nombre d’années l’Europe soupire après elle. C’est ainsi qu’il a secouru son épouse aimée, de sorte que sa voix seule a fait trembler la Babylonie et la rend inquiète.

Quiconque habite entre la Garonne et les monts, entre le Rhône, le Rhin et les ondes salées, accompagne les étendards très chrétiens ; et quiconque, des Pyrénées jusqu’à l’extrême horizon, s’est montré désireux de la vraie gloire, laissera déserts l’Espagne et l’Aragon. L’Angleterre ainsi que les îles que baigne l’Océan entre le Chariot et les Colonnes, enfin tous les pays où s’enseigne la doctrine du saint Évangile, pays variés de langage, d’armes et de costumes, sont poussés par la charité à la sainte entreprise. Eh ! quel amour plus licite et plus noble, même l’amour filial et l’amour maternel, fournit jamais matière à si juste indignation ?

Il est une portion du monde qui est toujours dans les glaces et dans les neiges glacées, tellement elle est loin du chemin du soleil. Là, parmi les jours nébuleux et courts, naît une population naturellement ennemie de la paix, et à qui il n’en coûte rien de mourir. Si cette population, plus dévouée que d’habitude, prend les armes pour seconder la fureur tudesque, tu dois bien comprendre combien elle est à craindre des Turcs, des Arabes, des Chaldéens et de tous ceux qui placent leur espoir dans les dieux de ce côté de la mer aux eaux sanglantes, nations qui combattent sans armures, craintives et efféminées, qui ne surent jamais manier le fer, mais qui confient au vent tous leurs coups.

Donc, c’est l’heure et le temps de retirer notre cou de l’antique joug, et de déchirer le voile qui avait été déroulé autour de nos yeux ; il est temps que le noble génie que tu tiens du ciel par la grâce de l’immortel Apollon, montre ici la valeur de son éloquence par des discours et par des écrits dignes de louange. Si, en lisant les exploits d’Orphée et d’Amphion, tu ne t’étonnes point, tu t’étonneras bien moins encore que l’Italie et ses enfants se lèvent au son de ton éclatante parole, et prennent la lance en faveur de Jésus. Car si cette antique mère voit juste, elle comprendra qu’en aucune de ses guerres, elle n’a eu de si belles et de si admirables raisons.

Toi qui, pour t’enrichir d’un beau trésor, as consulté les ouvrages anciens et modernes, t’élevant jusqu’au ciel malgré la pesanteur terrestre, tu sais combien, depuis le fils de Mars jusqu’au grand Auguste qui, trois fois triomphant, orna trois fois sa tête du vert laurier, Rome fut prodigue de son sang pour venger les injures faites à d’autres. Pourquoi donc aujourd’hui ne serait-elle pas, non point prodigue, mais reconnaissante et pieuse, pour venger les offenses impies faites au glorieux fils de Marie ? Quel espoir nos ennemis mettront-ils dans les humaines défenses, si le Christ est parmi leurs adversaires ?

Reporte ton esprit à la téméraire audace de Xerxès qui, pour fouler aux pieds nos rivages, osa outrager la mer en la couvrant de ponts d’une nouvelle espèce, et tu verras toutes les femmes de la Perse, revêtues de noir à cause de la mort de leurs maris, et la mer de Salamine toute teinte en rouge. Or la victoire ne te promet pas seulement une semblable défaite du peuple infidèle d’Orient, mais une extermination comme celle de Marathon, comme celle des mortels défilés que défendit Léonidas avec si peu de gens, et comme mille autres dont tu as entendu parler ou que tu as lues. C’est pourquoi, il convient d’incliner profondément les genoux et l’esprit devant Dieu qui a choisi ton siècle pour tant de bienfaits.

Ô ma chanson, tu verras l’Italie et sa rive glorieuse que défend et cache à nos yeux, non point la mer, non point une montagne ou un fleuve, mais l’Amour seul qui me charme d’autant plus qu’il m’embrase davantage. La nature ne peut résister à l’habitude. Or va, ne te sépare point de tes autres compagnons ; l’Amour, par qui l’on vit et l’on pleure, ne marche pas toujours un bandeau sur les yeux.


SONNET VII.
Il prie un ami de lui prêter les œuvres de saint Augustin.

Si l’Amour ou la Mort ne font pas quelque accroc à la nouvelle toile que j’ourdis, et si je me délivre de ma tenace passion, pendant que j’accouple l’une et l’autre vérité,

Je ferai peut-être une œuvre si bien mêlée, entre le style des modernes et le langage antique, que — je n’ose le dire qu’en tremblant — tu en entendras le bruit jusqu’à Rome.

Mais comme, pour terminer l’ouvrage, il me manque un peu de ces fils bénis que mon cher père eut en abondance,

Pourquoi, contre ton habitude, tiens-tu les mains si serrées à mon égard ? Je te prie de les ouvrir, et tu verras éclore d’admirables choses.


CANZONE II.
À Colas di Rienzo, pour le prier de rendre à Rome son antique liberté.

Noble esprit, qui gouverne ces membres où est renfermé un seigneur valeureux, bienveillant et sage, puisque tu es parvenu à posséder la verge honorée avec laquelle tu corriges Rome et ses citoyens aveuglés par l’erreur, et tu les rappelles à son antique chemin, je m’adresse à toi, parce que je ne vois pas ailleurs un seul rayon de vertu, car elle est disparue du monde, et parce que je ne trouve ailleurs personne qui ait vergogne de mal faire. Je ne sais ce qu’attend ou ce que désire l’Italie, car il semble qu’elle ne sente pas ses maux ; elle est vieille, paresseuse et indifférente. Dormira-t-elle toujours, et ne viendra-t il personne qui la réveille ? Ah ! si j’avais les mains roulés dans ses cheveux !

Je n’espère pas qu’elle relève jamais la tête dans son sommeil nonchalant, tellement elle est affaissée sous une lourde charge. Mais ce n’est pas sans un but du destin que Rome, notre tête, est maintenant confiée à ton bras qui peut la secouer fortement et la relever. Porte sans crainte la main sur sa vénérable chevelure et dans ses tresses éparses, de façon à tirer cette indolente de sa fange. Moi, qui jour et nuit pleure sur son état misérable, j’ai placé en toi la plus grande partie de mon espoir ; car si jamais le peuple de Mars devait lever les yeux sur son propre honneur, il me semble que la gloire ne pourrait en échoir qu’à ton temps.

Les antiques murs que le monde craint et aime encore, et au souvenir desquels il tremble quand il se rappelle le temps passé et se rejette en arrière ; les tombeaux où furent enfermés les ossements de tant de gens qui ne seront point sans renommée tant que l’univers ne tombera point en dissolution, et tout ce qui est enveloppé dans une même ruine, espère guérir par toi de tous ses vices. Ô grands Scipions, ô fidèle Brutus, combien elle a dû vous plaire, si elle vous est arrivée là-bas, la rumeur de cette mission si bien placée ! Comme je crois que Fabricius a dû être joyeux en apprenant la nouvelle, et comme il a dû dire : Ma Rome sera belle encore.

Et si on a souci dans le ciel de quelque chose d’ici-bas, les âmes qui habitent là haut et ont laissé leur corps à la terre, te prient de mettre fin aux longues discordes civiles qui enlèvent toute sécurité aux citoyens, et qui font que leurs sépultures, jadis si honorées, sont aujourd’hui, par suite de la guerre, abandonnées comme des sépultures de voleurs, tellement que les bons en sont seuls exclus, et que, parmi les autels et parmi les statues dépouillées, on se livre aux plus cruelles entreprises. Oh ! que d’actes coupables ! On ne commence aucun assaut sans sonner les cloches, lesquelles furent élevées pour rendre grâce à Dieu.

Les femmes larmoyantes et la multitude sans défense des enfants, les vieillards fatigués qui ont en horreur eux-mêmes et leur trop longue existence ; les moines noirs, gris et blancs, ainsi que les autres classes de citoyens malades et infirmes, crient : « Notre seigneur, aide, aide ! » et la malheureuse population épouvantée, te découvre par milliers ses plaies qui apitoieraient Annibal lui-même. Et si tu regardes attentivement la maison de Dieu, qui aujourd’hui est tout en flammes, tu verras qu’en éteignant seulement quelques étincelles, les esprits qui se montrent si enflammés de haine, redeviendront tranquilles. Pourquoi, ton œuvre serait louée dans le ciel.

Les ours, les loups, les aigles et les serpents nuisent souvent à une grande colonne de marbre, tout en se nuisant à eux-mêmes. C’est d’eux que se plaint la noble dame qui t’a appelé, afin que tu arraches de son sein les mauvaises plantes qui ne peuvent fleurir. Voilà plus de mille ans que lui font défaut ces belles âmes qui l’avaient placée là où elle était. Ah ! nouvelles générations, démesurément hautaines, indignes d’une si grande et d’une telle mère ! Tu es son époux, tu es son père ; elle attend tout secours de ta main, car son souverain père a l’esprit occupé à d’autres œuvres.

Rarement il arrive que la fortune injurieuse ne s’oppose pas aux hautes entreprises, car elle s’accorde mal aux grandes actions. Or, débarrassant le passage par lequel tu es entré, fais que je lui pardonne ses autres nombreux méfaits ; qu’au moins, en cela, elle se montre diverse d’elle même. De mémoire d’homme, aucun mortel n’eut, comme toi, la voie ouverte pour s’acquérir une éternelle renommée ; car, si je ne me trompe point, tu peux relever la plus noble monarchie. Quelle gloire ce sera pour toi, d’entendre dire : les autres l’ont aidée quand elle était jeune et forte, lui, l’a sauvée de la mort, dans sa vieillesse !

Chanson, tu verras sur le mont tarpéien un chevalier que l’Italie tout entière honore, plus soucieux des autres que de soi-même. Dis lui : quelqu’un qui ne t’a pas encore vu de près, mais qui s’est épris de toi, sur ton renom, dit que Rome, les yeux baignés et humides de douleur, te crie à toute heure merci de toutes les sept collines.


SONNET VIII.
À messer Agapito, en le priant d’accepter en souvenir de lui quelques légers présents.

Sur le premier de ces présents, reposez, mon cher Seigneur, vos joues fatiguées d’avoir longtemps pleuré, et soyez désormais plus avare de vous-même à ce cruel qui rend blêmes et pâles ceux qui le suivent.

Avec le second, fermez à ses messagers, du côté gauche, le chemin par lequel ils ont déjà passé, vous montrant le même en août et en janvier ; car le temps est court pour gagner la vie éternelle.

Et avec le troisième, buvez un suc d’herbe tout d’abord amer, mais doux ensuite, qui purge de toutes les pensées dont le cœur est affligé.

Placez-moi dans la partie de votre cœur où l’on place les choses plaisantes, de façon que je ne craigne pas le nocher du Styx, si ma prière n’est pas trop orgueilleuse.


SONNET IX.
Il invite les dames et les amoureux à pleurer avec lui la mort de Cino da Pistoia.

Pleurez, dames, et qu’avec vous pleure Amour ; pleurez, amants de tous pays, puisqu’est mort celui qui, pendant qu’il vécut en ce monde, mit tous ses soins à vous faire honneur.

Pour moi, je supplie mon acerbe douleur de ne pas m’empêcher de pleurer sur lui, et de me laisser la faculté de soupirer autant qu’il sera besoin pour me soulager le cœur.

Que mes rimes pleurent aussi, et mes vers, car notre amoureux messer Gino vient de nous quitter.

Que Pistoia pleure ainsi que ses citoyens pervers, qui ont perdu un si doux voisin ; et que se réjouisse le Ciel où il est allé.


SONNET X.
À Orso dell’Anguillara, qui se plaignait de ne pouvoir assister à un tournoi.

Orso, on peut bien mettre un frein à votre destrier et le faire revenir sur ses pas, mais qui pourra enchaîner le cœur de façon qu’il ne se délivre pas de ses liens, s’il a soif de l’honneur et s’il abhorre le contraire ?

Ne vous plaignez pas ; on ne peut lui enlever son prix parce qu’on vous empêche à vous d’y aller ; car, ainsi que le proclame la publique renommée, il est déjà là où nul autre ne l’a précédé.

Il suffit qu’il se retrouve au milieu du champ clos au jour dit, sous ces armes que lui ont donné le temps, l’amour, la valeur et le sang ;

Et qu’il crie : je brûle d’un noble désir avec mon maître qui n’a pu me suivre et qui, de n’être pas ici, se ronge et languit.


SONNET XI.
À Stefano Colonna, pour qu’il poursuive le cours de sa victoire contre les Orsini.

Annibal vainquit et ne sut pas ensuite bien employer sa fortune victorieuse. Donc, mon cher Seigneur, prenez garde qu’il ne vous en arrive autant à vous.

L’ourse, mise en rage à cause de ses oursons qui trouvèrent en mai une dure nourriture, se ronge en elle-même, et aiguise ses dents et ses ongles pour venger sur nous ses désastres.

Pendant que sa douleur encore nouvelle lui trouble le cœur, ne déposez pas votre glorieuse épée ; au contraire, allez là où vous appelle

Votre fortune, droit par le chemin qui peut vous donner, mille et mille ans encore après la mort, honneur et renommée en ce monde.


SONNET XII.
Sur le mérite de Malatesta, qu’il veut rendre immortel en écrivant sa louange ;

Le mérite attendu qui fleurissait en vous quand Amour commença de vous livrer bataille, produit maintenant un fruit égal à cette fleur, et qui a réalisé mon espérance.

Aussi mon cœur me dit d’inscrire dans mes ouvrages quelque chose dont votre nom acquière du prix car nulle part ailleurs on ne grave aussi solidement pour faire de marbre une personne vivante

Croyez-vous que César ou Marcellus, ou bien Paul, ou l’Africain fussent jamais devenus tels qu’ils sont, par l’enclume ou par le marteau ?

Mon Pandolphe, ces œuvres-là deviennent fragiles avec le temps, mais c’est notre œuvre à nous qui fait, par la renommée, les hommes immortels.


CANZONE III.
Il s’est épris de la Gloire, parce qu’elle lui montrera le chemin de la vertu.

Une dame, bien plus belle, bien plus resplendissante que le Soleil, tout aussi antique que lui, et d’une beauté fameuse, m’a entraîné dans sa compagnie, quand j’étais encore tout jeune. Bien qu’elle soit au nombre des choses rares en ce monde, elle m’a conduit par mille chemins, toujours belle et hautaine en pensées, en paroles et en actions. C’est pour elle seule que j’ai changé de ce que j’étais, du jour où j’affrontai ses regards de près. Par amour pour elle, je m’étais lancé, fort jeune, dans une entreprise si pénible que, si j’arrive au port désiré, j’espère par elle vivre longtemps, quand on me tiendra pour mort.

Cette mienne dame me guida pendant de nombreuses années, brûlant d’une juvénile ardeur, uniquement, comme je le comprends aujourd’hui, pour m’éprouver plus sûrement, me montrant tantôt son ombre, tantôt son voile ou ses vêtements, mais me cachant son visage. Et moi, hélas ! croyant en voir assez, je passai dans la joie toute ma jeunesse, et le souvenir m’en réjouit encore. Puisque maintenant je vois un peu plus d’elle que par le passé, je dis qu’il y a peu de temps elle se découvrit à moi comme je ne l’avais pas vue jusque-là ; ce qui me produisit dans le cœur un froid glacial qui y est encore, et qui y restera jusqu’au jour où je serai dans ses bras.

Mais la peur et le trouble ne me ravirent pas tellement à moi-même que je ne donnai à mon cœur assez de hardiesse pour les fouler aux pieds, afin de tirer plus de douceur de ses yeux. Et elle, qui avait déjà remis le voile devant les miens, me dit : « — Ami, vois comme je suis belle ; et demande tout autant qu’il te semble convenir à ton âge. — »

« — Madame, dis-je, il y a déjà longtemps que j’ai mis en vous mon amour que je sens maintenant si ardent ; ce qui fait, qu’en cet état, toute autre volonté m’est enlevée. — » Alors, avec une voix admirablement douce, et avec un air qui me fera trembler et espérer toujours, elle répondit :

« — Rarement en ce monde, parmi une si grande foule, un homme a entendu parler de mon mérite sans ressentir au cœur, au moins pour quelque temps, quelque étincelle d’amour. Mais mon ennemie, que toute chose bonne irrite, l’éteint bientôt ; de là meurt toute vertu, et domine un autre maître qui promet une vie plus tranquille. Amour, qui l’ouvrit tout d’abord, m’a dit sur ton esprit des choses d’où je vois vraiment que le grand désir te fera digne d’une fin honorée. Et comme tu es déjà de mes rares amis, tu verras en cette qualité une dame dont la vue te réjouira plus que la mienne. — »

Je voulais dire : c’est chose impossible, quand elle : « — Or, lève un peu les yeux et vois, dans un lieu plus calme, une dame qui s’est toujours montrée à peu de gens. — » J’inclinai vivement mon front couvert de rougeur, sentant en moi un feu plus grand. Et elle s’en fit un jeu, disant : — « Je vois bien à quoi tu penses. De même que le Soleil, par ses rayons puissants, fait soudain disparaître toutes les autres étoiles, ainsi maintenant ma vue te semble moins belle, vaincue qu’elle est par une lumière plus éclatante. Mais pourtant je ne permets pas que tu me quittes, car cette dame et moi, nous sommes nées d’une même semence, et nous avons été enfantées d’une même couche, elle d’abord et moi ensuite. — »

La vergogne rompit alors le lien qui m’avait été noué autour de la langue, lors de cette première confusion que j’éprouvai quand je m’aperçus qu’elle s’apercevait de mon trouble ; et je commençai : « — Si ce que j’entends est vrai, bienheureux le père, et bienheureux le jour qui vous ont produite au monde pour l’embellir ; et bienheureux tout le temps que j’ai employé à vous suivre ! Et si jamais je me détournai de la droite voie, je m’en repens fort, et plus que je ne le montre. Mais si j’étais digne d’en entendre davantage sur votre condition, j’en brûle de désir. — » Pensive, elle me répondit, son doux regard tellement fixé sur le mien qu’elle le faisait pénétrer au fond de mon cœur avec ses paroles :

« — Ainsi qu’il plut à notre père éternel, chacune de nous deux naquit immortelle. Malheureux, à quoi cela vous sert-il ? Il eût mieux valu pour vous que nous fussions moins parfaites. Pendant un temps, nous fûmes aimées, belles, jeunes et agréables ; et maintenant nous en sommes venues à un tel point, que ma sœur bat des ailes pour retourner à son antique patrie. Pour moi, je suis une ombre ; et maintenant je t’en ai dit tout autant que tu pouvais en entendre si rapidement. — » Puis, elle fit quelques pas en disant : « — Ne crains pas que je m’éloigne. — » Et elle cueillit une couronne de vert laurier, qu’elle posa de ses mains tout autour de mon front.

Chanson, à qui dira que ton sens est obscur, réponds : je n’en ai cure, car j’espère que bientôt un autre écrit fera éclater la vérité dans un langage plus clair. Je viens seulement pour réveiller les esprits, si toutefois celui qui m’a imposé ce rôle ne m’a pas trompée quand je me suis séparée de lui.


SONNET XIII.
À Antonio de Beccari de Ferrare, pour le rassurer et le convaincre qu’il est encore vivant.

Ces rimes affectueuses, où j’ai reconnu votre esprit et votre tendre affection, ont eu tant de pouvoir sur moi, qu’aussitôt j’ai mis la main à ma plume,

Pour vous assurer que je n’ai jamais ressenti les dernières morsures de celle que j’attends comme tout le monde ; cependant, sans m’en douter, je suis allé jusqu’à la porte de sa demeure ;

Puis je suis revenu sur mes pas, ayant vu écrit sur le seuil que le temps qu’il m’était donné de vivre n’était pas encore accompli,

Bien que je n’aie pu lire ni le jour ni l’heure où il le sera. Donc, que votre cœur inquiet s’apaise et cherche, pour l’honorer ainsi, un homme qui en soit digne.


CANZONE IV.
Aux grands de l’Italie, pour les engager à la délivrer de son dur esclavage.

Mon Italie, bien qu’il soit vain de parler devant les plaies mortelles que je vois répandues si nombreuses sur ton beau corps, il me plaît au moins que mes soupirs soient tels que les attendent le Tibre et l’Arno et le Pô où, dolent et grave, je m’assieds maintenant. Recteur du ciel, je demande que la pitié qui t’amena sur la terre, te fasse tourner vers ton doux pays aimé. Vois, Seigneur courtois, quelle guerre cruelle pour de si légers motifs ! Et les cœurs, qu’endurcit et ferme Mars superbe et féroce, ouvre-les, toi, notre père, attendris-les et les dénoue. Fais que ta vérité, quelque indigne que je sois, s’entende par ma bouche.

Vous, aux mains de qui la Fortune a mis les rênes des belles contrées pour lesquelles il semble qu’aucune pitié ne vous étreigne, que font ici tant d’épées étrangères ? Pourquoi cette verte terre se teindrait-elle du sang barbare ? Une erreur vaine vous leurre ; vous voyez peu et il vous semble voir beaucoup, car dans un cœur vénal vous cherchez amour ou fidélité. Celui qui possède le plus de gens d’armes, est celui qui a le plus d’ennemis autour de lui. Ô déluge venu de quels déserts étranges pour inonder nos douces campagnes ! Si c’est de nos propres mains que cela nous arrive, qui donc nous en délivrera ?

La Nature a bien pourvu à notre tranquillité, quand elle a placé le rempart des Alpes entre nous et la rage tudesque ; mais le désir aveugle et qui va contre son propre intérêt, s’est depuis tellement ingénié, qu’à un corps sain il a donné la gale. Maintenant, en une même cage, sont enfermées les bêtes sauvages et les douces brebis, de sorte que c’est toujours le meilleur qui en souffre. Et, pour plus de honte, cela nous vient des descendants du peuple sans loi à qui, comme on le lit dans l’histoire, Marius ouvrit si bien le flanc, que le souvenir de ce haut fait n’est pas encore effacé, alors que, las et assoiffé, il ne trouva plus à boire dans le fleuve que du sang au lieu d’eau.

Je passe sous silence César, qui teignit l’herbe du sang de leurs veines, par toutes les plaies qu’il leur fit avec notre fer. Maintenant il semble, par je ne sais quelles malignes étoiles, que le ciel nous ait en haine, grâce à vous à qui une si grande mission a été confiée. Vos volontés divisées ruinent la plus belle partie du monde. Quelle faute, quel jugement ou quelle destinée vous font molester le voisin appauvri, poursuivre les malheureux affligés et en fuite, chercher au dehors des gens d’armes, et avoir pour agréable qu’ils répandent leur sang et vendent leur âme pour un vil prix ? Je parle pour dire la vérité, non par haine d’autrui, ni par mépris.

Ne vous apercevez-vous pas non plus, après tant de preuves, de la fourberie bavaroise, qui, levant le doigt, plaisante avec la mort ? Ce jeu est pire, à mon avis, que le dommage qu’il nous cause. Mais votre sang pleut plus largement, car une autre colère vous excite. De mâtine à tierce, pensez à nous, et vous verrez combien peu on estime autrui quand on se tient soi-même pour si vil. Noble sang latin, secoue loin de toi ces dangereux fardeaux ; ne te fais pas, sans sujet, une idole d’un vain titre, car si la fureur d’une nation sauvage nous surpasse en intelligence, c’est notre faute et non chose naturelle.

N’est-ce pas là la terre que j’ai foulée la première ? N’est-ce pas là le nid où je fus élevé si doucement ? N’est-ce pas là la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse, qui recouvre mes ancêtres ? Pour Dieu, que cela émeuve parfois votre esprit ; considérez avec pitié les larmes du peuple douloureux qui de vous seul, après Dieu, attend le repos ; et pour peu que vous donniez quelque signe de pitié, la vertu s’armera contre la fureur, et le combat sera court, car l’antique valeur n’est pas encore morte dans les cœurs italiens.

Seigneurs, voyez comme le temps vole, comme fuit la vie, et comme la mort est sur nos épaules. Aujourd’hui, vous êtes ici ; pensez au départ, car il faut que l’âme, nue et seule, arrive à ce douteux sentier. Pour traverser cette vallée, qu’il vous plaise de déposer la haine et l’envie, vents contraires à la vie sereine ; et que celui qui passe son temps à nuire à autrui, emploie à quelque action plus digne son bras ou son intelligence, à prononcer quelque belle louange, et se convertisse à quelque honnête entreprise. C’est ainsi qu’on est heureux ici bas et que l’on s’ouvre le chemin du ciel.

Chanson, je t’avertis de dire doucement tes raisons, car il te faut aller parmi des gens altiers, dont les esprits sont déjà remplis de la coutume ancienne, mauvaise et toujours ennemie du vrai. Tu tenteras la fortune parmi peu de magnanimes, à qui le bien plaise. Dis-leur : « Qui me rassurera ? Je vais criant : la paix, la paix, la paix ! »


SONNET XIV.
Il s’élève contre les scandales qui se passaient à cette époque à la cour d’Avignon.

Que la flamme du ciel pleuve sur ta tête, mauvaise, qui après avoir commencé par boire l’eau des fontaines et par te nourrir de glands, es devenue riche et grande en faisant les autres pauvres, puisque tu prends tant de plaisir à mal faire ;

Nid de trahisons, où se couve tout le mal qui se répand aujourdhui par le monde ; esclave du vin, des lits voluptueux, des victuailles, chez qui la luxure est passée à ses extrêmes limites.

Par tes palais, tes jeunes filles et tes vieillards dansent en rond, ayant Belzébuth au milieu d’eux, avec les soufflets de feu et les miroirs.

Jadis tu ne fus pas élevée à l’ombre sur la plume, mais nue au vent et déchaussée parmi les ronces. Maintenant tu vis de telle façon que jusqu’à Dieu en monte la puanteur.


SONNET XV.
Il prédit à Rome la venue d’un grand personnage qui la fera revenir à l’antique vertu.

L’avare Babylonie a comblé le sac de la colère de Dieu, et des vices impies et coupables, tellement qu’il déborde ; elle a pris pour Dieux, non pas Jupiter et Pallas, mais Vénus et Bacchus.

Je me consume et je me lasse d’attendre sa punition ; mais pourtant je vois venir pour elle un nouveau sultan qui en fera, mais non pas aussi vite que je voudrais, un seul siège, et celui-ci sera à Baldacco.

Ses idoles seront renversées à terre, ainsi que les tours orgueilleuses, ennemies du ciel, et les gardiens de ces tours seront brûlés au dehors comme ils le sont au dedans.

Les âmes belles et amies de la vertu gouverneront le monde ; et nous le verrons revenir à l’âge d’or et se remplir des œuvres antiques.


SONNET XVI.
Il attribue la perversité de la cour de Rome aux donations que lui a faites Constantin.

Source de douleur, repaire de colère, école d’erreurs, temple d’hérésie ; jadis tu étais Rome, aujourd’hui tu es une Babylonie fausse et perverse, à cause de laquelle on se plaint et l’on soupire tant.

Ô forge de tromperies, ô prison cruelle, où le bien meurt, où le mal naît et s’accroît ; enfer de damnés vivants, ce sera un grand miracle, si à la fin Christ ne se courrouce point contre toi.

Fondée dans une humble et chaste pauvreté, tu élèves ton front contre tes fondateurs, putain effrontée. Et où as-tu placé ton espoir ?

Dans tes adultères, dans tant de richesses mal acquises ? Aujourd’hui Constantin ne peut plus revenir ; mais que le triste monde qui supporte de telles choses, les garde pour lui.


SONNET XVII.
Loin de ses amis, il vole près d’eux par la pensée, et y reste de cœur.

Plus j’étends vers vous mes ailes pleines de désir, ô douce troupe amie, plus la Fortune entrave mon vol par une glue épaisse, et me force à errer de côté et d’autre.

Le cœur, qu’en dépit de la Fortune je puis envoyer loin de moi, est toujours avec vous dans cette vallée ouverte où notre mer entoure davantage la terre. L’autre jour, je me séparai de lui, tout en pleurs.

Je pris à main gauche, et lui à droite ; moi traîné de force, et lui escorté par l’Amour ; lui à Jérusalem, et moi en Égypte.

Mais la patience est un confort dans la douleur ; car, par suite d’une longue habitude établie autrefois entre nous, nous avions été rarement et peu longtemps ensemble, lui et moi.


SONNET XVIII.
Il déclare que s’il avait persévéré dans l’étude de la poésie, il aurait maintenant la réputation d’un grand poète.

Si j’étais resté assidûment dans la caverne où Apollon devint prophète, Florence aurait peut-être aujourd’hui son poète, et non pas seulement Vérone, Mantoue et Arunca.

Mais puisque mon génie n’est plus arrosé par l’eau de ce rocher, il faut que je suive une autre planète, et qu’avec la faux recourbée j’extraie de mon champ les herbes folles et les ronces.

L’olivier est séché, et l’eau qui découle du Parnasse et qui le faisait en d’autre temps fleurir, s’est détournée ailleurs.

Ainsi ma malechance ou ma faute m’aura privé de tout bon fruit, si l’éternel Jupiter ne fait pleuvoir sa grâce sur moi.


SONNET XIX.
Des graves dommages causés par la colère, d’après les exemples d’hommes illustres.

La colère vainquit Alexandre victorieux, et le rendit en partie inférieur à Philippe ; que lui sert d’avoir été taillé dans le marbre ou le bronze seulement par Pirgotel ou Lisippes, et peint par Apelles ?

La colère poussa Tydée à une telle rage, qu’elle le rongea à l’en faire mourir. La colère avait rendu Sylla, non pas seulement borgne, mais tout à fait aveugle ; elle finit par le tuer.

Valentinien le sait, lui que la colère conduisit à un semblable destin ; il le sait aussi Ajax qui en mourut, et tourna sa force contre tant de gens puis contre lui-même.

La colère est une courte folie ; quand on ne la dompte pas, c’est une folie longue qui mène souvent à la honte et parfois à la mort celui qu’elle possède.


SONNET XX.
Il remercie Giacomo Colonna de ses sentiments affectueux.

Je ne verrai jamais avec les yeux secs, ni d’un cœur tranquille, ces lignes où il semble qu’Amour étincelle et que la Pitié semble avoir écrites de sa main,

Ô Esprit jadis invaincu dans les luttes terrestres, et qui maintenant répands du haut du ciel une telle douceur, que tu as ramené mes rimes vers le haut style dont la mort les avait écartées.

J’espérais te montrer un tout autre fruit de mes tendres rameaux. Quel destin cruel nous porta envie à tous deux, ô mon noble trésor,

Pour qu’avant le temps tu m’aies été enlevé et caché ? Mais je te vois avec le cœur, je t’honore avec la langue, et mon âme s’apaise en toi, doux objet de mes soupirs.


FIN.