Sous le signe du quartz/09

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Texte établi par Édition Bernard Valiquette,  (p. 185-204).

L’AVENTURE D’UN VIEUX « TOQUÉ » ET SES RÉSULTATS


« Hé, là ! Olier, il y a un lac là-bas ; je m’en vais boire ! »

— Je te suis, Auguste ; il fait terriblement chaud ici.

On était en juin. Il faisait chaud, en effet, ce jour-là, dans cette partie du Témiscamingue où prospectaient depuis plusieurs semaines Auguste Renault et Alphonse Olier. Le soleil, depuis de longs jours, cuisait la terre, accablait bêtes et gens. Et les mouches, qui s’étaient mises de la partie, s’en donnaient à dard que veux-tu, sur les deux misérables humains qui s’étaient aventurés en cet endroit sauvage et qu’elles attaquaient comme elles savent attaquer dans le voisinage de l’eau et de la forêt chaude. Elles étaient affamées et les deux malheureux ne cessaient pas de les écraser sur la figure, sur les mains, partout où il y avait un bout de peau à découvert.

Auguste Renault et Alphonse Olier, deux prospecteurs de nationalité française, après avoir promené leur marteau-piqueur pendant des années dans la région ontarienne de Kirkland Lake, avaient poussé une pointe du côté québécois où ils continuaient de gratter la terre et de frapper les roches en quête de la « rouille ». Ils prospectaient dans le canton Dasserat et le lac dont Auguste Renault, du haut de la colline où il était monté pour se rafraîchir, apercevait un coin, dès ce jour devait s’appeler le lac Fortune.

Ces deux chercheurs de « couleur » s’étaient dit, un jour, que la ceinture minéralisée qui part de Kirkland Lake ne devait pas brusquement s’arrêter à la frontière du Québec, qu’elle devait se prolonger vers l’est et pousser loin même à travers les cantons Dasserat, Boischatel, Rouyn et les autres. Ils devaient avoir raison. La ceinture minéralisée de Kirkland Lake et de Larder Lake qui est aujourd’hui estimée à une valeur de $315 millions traverse effectivement tout le territoire du Témiscamingue et de l’Abitibi.

Auguste Renault et Alphonse Olier grattaient donc, depuis plusieurs semaines la terre québécoise, confiants, certains qu’ils finiraient par chanter victoire…

La soif les tiraillant, les deux hommes se dirigèrent vers le lac dont Auguste Renault avait aperçu, à travers les arbres, le vif éclat d’acier ; et, tout en marchant, de donner d’ici, de là, un coup de pic. Au bord du lac, pendant qu’Alphonse Olier s’abreuvait, Auguste Renault lança un dernier coup de pic sur un bout de rocher… Ô surprise ! De la rouille, l’heureuse rouille qui est pour le prospecteur l’indice certain de la « couleur ».

Avant même de boire, Auguste Renault emplit sa tasse de fer blanc des fragments de cette roche et les lava selon les procédés de l’alluvionnage. C’est de l’or ! Aucun doute. Un long travail rempli de privations de toutes sortes, de souffrances même, recevait à l’instant sa récompense…

La première mine d’or du nord-ouest de Québec était découverte. C’était le 19 juin 1906. Les deux heureux prospecteurs donnèrent au lac le nom de lac Fortune. Ils étaient cependant à ce moment loin de se douter des développements miniers extraordinaires qui allaient enrichir cette partie du pays. Et cette première découverte allait être plus tard la « Lake Fortune Co Ltd » qui fut l’un des actifs de la « Towagmac ». Une deuxième découverte faite par M. Renault, un peu plus tard, dans une baie du lac Dasserat, qui prit son nom, fut connue sous le nom de « Renault Mining Co. » Le terrain de ces claims, d’après le Dr Cooke, du ministè­re des Mines d’Ottawa, qui a fait, en 1922, une exploration minutieuse des cantons Dasserat et Boischatel, est de formation absolument identique à celle de la Teck-Hughes et de la Lake Shore, en Ontario.

Et depuis, les nombreuses et belles décou­vertes faites dans cette bande de Kirkland, jus­qu’à la rivière Bell, ont démontré que cette cein­ture renferme des fortunes colossales qu’on est en train, d’ailleurs, d’extraire des entrailles de la terre. Il suffit d’énumérer les mines qu’on y a découvertes jusqu’ici depuis 1922 et qui dépassent la centaine. En ne comptant que les plus im­portantes, et en ne sortant pas du territoire du Témiscamingue on peut nommer la Noranda, l’Aldermac, le Towagmac, la Thompson-Cadillac, la O’Brien, la Francœur, et plusieurs au­tres.

Mais nous croyons intéressant et juste de faire mieux connaître celui qui est officielle­ment connu comme le premier découvreur des dépôts miniers du Nord-Ouest du Québec : Au­guste Renault.

Il est incontestable que sa découverte dans la zone disloquée entre les lacs Fortune et Re­nault a provoqué toutes les autres découvertes successivement faites dans la suite. Et cette découverte ne fut pas accidentelle comme celles des dépôts argentifères de Cobalt et de Sudbury. Elle est due exclusivement aux efforts dé­terminés du pionnier de nos prospecteurs qué­bécois et à la prescience qu’il avait depuis plu­sieurs années de l’existence en terre québécoise de la même formation que celle de Kirkland Lake.

Auguste Renault, qui vit encore et qui pros­pecte toujours, comme il a fait depuis plus de quarante ans malgré ses soixante-treize ans, a eu, comme on peut s’en douter, une existence assez aventureuse. Sa résistance, son enduran­ce physique, son splendide entêtement se sont faits aux proportions des espaces qu’il a parcourus.

Quel Homère dira l’abnégation, le courage, la volonté et l’énergie de ces hommes qui parti­rent à la conquête de la moderne Toison d’Or, n’ayant devant eux que l’inconnu, des solitudes vierges se perdant à l’infini ? L’or qui, dans les villes, partout, coule entre les doigts comme l’eau primitive, ne laissant pas de traces, sait-on ce qu’il a coûté de patience, d’attente et de lon­gue expérience au mineur solitaire ? Ils n’ont pas encore eu de poète pour les chanter, nos aventuriers de l’ouest québécois qui sont venus vers la « terre qui paye » pour y chercher sinon la fortune du moins l’assurance d’une vie libre, loin des règles étroites de nos civilisations. Au­cun artiste n’a encore gravé leurs exploits au Temple de Mémoire, leurs misères et leurs joies qui ne seront jamais immortelles. Pas de Panthéon pour eux ni de Panathénée ! Tout au plus verra-t-on peut-être, un jour, dans un cimetière, d’humbles croix de bois noir indiquant qu’en dessous dorment des hommes qui ont été parmi les pionniers de la ville, ou du gros village d’où ils sont partis pour ne plus revenir…

Au Témiscamingue, les bouches de la Renommée n’ont pas appris aux aventuriers du monde, que, sur les bords de l’Outaouais, comme blé dans les champs de l’Ouest Canadien, il n’y avait qu’à se baisser pour emplir ses poches de pépites d’or. Les journaux n’ont jamais annoncé qu’un trappeur, un jour, du bout de sa botte avait fait rouler une pépite d’or natif de la grosseur d’un œuf de dinde ; que le bassin de l’ancienne Grande Rivière avait été, en 1906, du jour au lendemain, peuplé d’apprentis richards dont plusieurs avaient fait en une saison de scandaleuses fortunes. Le sous-sol québécois défend souvent très énergiquement son secret. Ne faut-il pas défoncer des pieds de glace avant d’arriver à la terre meuble ou à l’effleurement du roc ? Et alors, les vieux mineurs, livrés à leurs seules ressources, n’ont plus qu’à tirer le diable par la queue. La « paye » n’est pas toujours favorable. Le métier de mineur est rude. Il ne suffit plus aujourd’hui de tamiser les alluvions aurifères ou d’arracher sans trop de travail ni peine le quartz receleur de pierre jaune. Les mines d’aujourd’hui, il faut être millionnaires pour les exploiter, et encore, pour ces derniers, il faut des machines électriques, des grues monstres, des défonceurs, des concasseurs, enfin, un matériel du diable qu’ils doivent transporter souvent par des sentiers d’enfer. Sans cela, être mineur, c’est le bagne… En route pour la « terre qui paye », terre du mystère souterrain, de l’or et du cuivre ! Oui, la « terre qui paye », la « pay-dirt ». Qui paye quoi ? La volonté ? La résistance ? Qui paie comment ? Avec l’or arraché aux roches dures ? Avec la rigide beauté des paysages ? avec de l’or ou avec de la mort ? L’un ou l’autre : peut-être l’un et l’autre…

Mais Auguste Renault était un de ces mineurs libertaires d’autrefois qui allaient, venaient, de ci de là, comme des loups de prairie. Il n’avait pas à obéir à l’ingénieur qui représente le syndicat de la ville civilisée.

Nous faisons sa connaissance un jour de l’été de 1939, à Kanasuta, petit hameau du Témiscamingue, à quinze milles de Rouyn. Nous le voyons à la porte de son « shack » posé comme un décor parmi les sapins… Figure d’une grande douceur, patinée par le soleil et les pluies, stratifiée par la chaleur et le froid ; un corps plutôt grêle mais durci par les fatigues et comme immatérialisé par les privations.

Il arriva au Canada en 1885. Il venait de la Normandie et avait passé sa jeunesse fort pauvrement à Rouen. Avant de se fixer à Ville-Marie où il exercera pendant plusieurs années le métier d’orfèvre-bijoutier, il tentera fortune dans l’Amérique du Sud où, pendant une couple d’années il sera « Jack of all trades ». Il travaille au Brézil et dans la République Argentine. À l’Hôtel des Émigrants, à Buenos-Aires, il rencontre, un jour trois familles françaises en route pour le Gran’Chaco. Il les suit. Mais, au bout d’un an, ayant particulièrement horreur des serpents, il revient au Canada. Il s’en va d’abord dans le Canton Archambault où il travaille pour le curé Labelle. Puis il vient à Ville-Marie, chef-lieu du Témiscamingue. Il se fait colporteur. Un ballot de marchandises sur le dos, à l’instar des classiques « pedlers » juifs ou syriens d’antan, il parcourt les banlieues de Montréal, et plusieurs régions de la vallée de l’Ottawa, offrant partout des images saintes, de la bijouterie en toc, de la lingerie féminine. En cours de route, il achète, dans les campagnes, des œufs et du sucre d’érable qu’il revend dans les villes. Il achète aussi des vieux joncs, des boîtiers de montres. Enfin, en 1893, il s’établit orfèvre-bijoutier à Ville-Marie. Sa clientèle s’étendait du Témiscamingue à la Baie d’Hudson, d’où on lui apportait toutes sortes de choses à réparer ou à brocanter.

Du « Météore », qui faisait le service sur le lac Témiscamingue, de Kippawa à Ville-Marie, les voyageurs, en pénétrant dans la Baie des Pères, pouvaient entendre, par temps calme, venant de Ville-Marie, les sons asthmatiques d’un phonographe que l’orfèvre Renault avait installé à la porte de sa boutique et qui transmettait au loin sa cacophonie à l’aide d’un haut-parleur de son invention.

Entre temps, Auguste Renault épousait à Montréal une Canadienne française qui eut soin de son commerce pendant qu’il entreprenait dans le nord ontarien ses premiers travaux de prospection. Il devint veuf après une quinzaine d’années d’un ménage heureux, nous a-t-il confié lui-même. Comme le père Samuel Chapdelaine, il eut pu dire qu’il avait eu une femme « dépareillée ».

C’est, sans doute, au contact des métaux qu’il manipulait dans sa boutique de joaillier de Ville-Marie qu’il sentit naître sa vocation de prospecteur. Et cette vocation, il la suivit avec énergie et persévérance. Une fois lancée à la recherche de la « couleur », rien ne le découragea, ni les insuccès, ni les privations, ni les dangers. Son canot fit naufrage deux fois et, au deuxième, il ne dut la vie qu’au secours apporté par deux garde-forestiers qui le retirèrent d’un lac où il s’enfonçait avec tout son outillage.

Nous ne pouvons résister du désir de rapporter ce qu’il nous dit lui-même des débuts de ses trente-cinq années de prospecteur :

« Je partis », nous racontait-il, « le matin du 3 avril 1906, de Ville-Marie par le chemin de la « Roxbury Lumber Co » et fis mon premier arrêt au portage Polson. Là, je m’abritai dans une vieille cabane de sauvage que je croyais abandonnée, mais le propriétaire indien fit bientôt son apparition. En colère, il m’intima l’ordre de déguerpir. Je réussis à le calmer en lui faisant cadeau de quelques petits canifs et miroirs que j’avais conservés de mon ancienne boîte de colporteur et que j’avais apportés avec moi, histoire de jouer avec les sauvages que je rencontrerais le rôle des anciens découvreurs du pays. J’attendis là, à la Baie Atikanog la fin de la débâcle. Je fis, en attendant, un peu de prospection mais en vain. Puis je continuai plus vers le nord, du côté du lac qui porte aujourd’hui mon nom où je me livrai pour de bon au rude travail du piquetage. Mais là aussi je fus en bute aux tracasseries des sauvages qui m’en voulaient d’être le premier blanc à fouler leur territoire de chasse… Puis, un soir, je m’aperçus que ma tente était cernée par les loups ; je ne dormis pas de la nuit que je passai à entretenir un feu pour les éloigner. Il me fallut dans la suite aller coucher tous les soirs dans mon canot que je conduisais dans une petite île où les bêtes ne pouvaient venir. Enfin, à part les dangers de l’eau, la menace des loups, la persécution des indiens, j’eus à combattre les dangers du feu et je faillis périr à plusieurs reprises cerné par des incendies en forêt. Et puis, souvent, je me suis trouvé sans provision, avec la perspective de souffrir de la faim pendant plusieurs jours… »

Et pendant près de quarante ans, Auguste Renault a mené cette vie d’aventures et de dangers, toujours à la recherche du bienheureux métal…

En voilà un à qui un jour il faudra élever un mausolée, quelque part dans l’ancienne région d’Opasatika devenue aujourd’hui celle de Rouyn. On érige des stèles aux pionniers de nos centres de colonisation qui le méritent assurément, eux qui ont fondé nos grandes paroisses d’aujourd’hui. Pourquoi n’en érigerions-nous pas un à celui qui fut le premier à déceler, grâce à un heureux coup de pic, les richesses du sous-sol de notre Témiscamingue ?

Au lac Fortune où Auguste Renault fit, on l’a vu, la première découverte d’or au Témiscamingue, il n’était pas seul. Il avait rencontré, quelques semaines après les débuts de ses randonnées, son compatriote, Alphonse Olier, qu’il s’associa pour continuer ses recherches. Et c’est avec lui que ce 19 juin 1906, il fit sa découverte au bord du lac où la soif l’avait conduit.

Cette persévérance dont fit toujours preuve Auguste Renault était fondée, peut-on dire, sur la certitude qu’il a constamment entretenue, même quand rien ne laissait prévoir la fébrile activité qui règne aujourd’hui dans ce coin du Québec, qu’il y avait des mines en particulier dans le district d’Opasatika, et que la ceinture minéralisée de Kirkland Lake, qu’il connaissait, ne pouvait s’arrêter à la frontière. En 1929, dans une entrevue qu’Auguste Renault donnait à un journaliste de Montréal, s’adressant à ses jeunes compatriotes du Canada français, il disait : « Allez prospecter dans les Cantons Dasserat, Boischatel, Rouyn et autres !… On ne connaît pas encore le cinquième des mines que renferment ces cantons… Lorsqu’on réalise que la mine Noranda est à peu près exclusivement entre les mains des capitalistes américains, que quatre des directeurs sont des financiers de New-York au nombre desquels on voit Percy Rockefeller, on devrait songer qu’il est grand temps de garder nos mines, nos richesses pour nous-mêmes… »

De ce côté-là, Auguste Renault n’a pas seulement prêché d’exemple. Mais est-il riche aujourd’hui après dix années de plus d’un quart de siècle passées en recherches et en découvertes assez heureuses ? Nous ne le croyons pas. À peine, en réalité, jouit-il d’une fort modeste aisance que n’indique nullement, d’ailleurs, sa vie très voisine de la pauvreté dans sa cabane de Kanasuta. Et pourtant, il a vendu sa mine du lac Fortune $28,000.

« Mais à force de prospecter, à force d’acquérir des claims et d’acheter des certificats et des licences de mineurs, j’ai contribué », nous disait-il en souriant, « à faire vivre le gouvernement… » Le fait est que pour prouver la valeur des diverses concessions qu’il acquit, en particulier à la baie qui porte son nom, Auguste Renault a dépensé pas moins de $50,000. Voilà, certes, un bel effort de la part d’un propriétaire de claims ; et il ne se contenta pas de trouver des valeurs en surface. Il creusa sur ses propriétés pas moins d’une douzaine de puits. De la folie, ou de l’héroïsme ?…

« Lorsque », nous rappelle-t-il, « je partis de Ville-Marie pour m’en aller prospecter, on me traita de fou ; et je ne manque pas encore aujourd’hui de m’entendre appeler « vieux toqué »… Mais je ne suis pas susceptible ».

Dans cette rude carrière de la prospection, il faut non seulement de la persévérance et de l’endurance, mais de l’audace dans le risque.

« J’ai toujours risqué moi-même et mon temps et mes moyens dans mes propriétés minières avant de demander aux autres d’y engager leur argent », nous confiait encore Auguste Renault qui venait de déplorer l’apathie injustifiable de nos compatriotes dans la spéculation de l’argent, surtout dans les mines dont on fait profiter nos voisins quand l’effort principal a été fait par nous.

Toujours est-il que lorsque Auguste Renault prédisait que les mines abondaient dans le sous-sol du nord-ouest québécois, il ne se trompait pas. Deux ans plus tard, « Noranda Mines » acquérait les claims de « Lake Tremoy Syndicate » qui avait financé les exploitations et les découvertes du prospecteur Edmund Horne. La première grande mine, la plus riche peut-être du Canada allait être régulièrement exploitée ; et la prédiction du « vieux toqué » commençait avec éclat à se réaliser.

La bande minéralisée de Kirkland Lake, avons-nous vu, fut prospectée avec succès pour la première fois par Auguste Renault en 1906. Mais la largeur et la longueur de cette ceinture ne purent être fixées que dans la période de 1922 à 1924. En 1920, le ministère des Mines de l’Ontario, se basant sur un fait cité — publié en 1922 — la formation géologique du district d’Opasatika — Rouyn — est semblable à celle de Kirkland Lake ; la roche-mère est le porphyre qui, affirment tous les géologues, est l’indice du minerai d’or. C’est pourquoi on conseille, dans ce rapport du Dr Cooke, de diriger les recherches dans les masses de porphyre qui abondent dans cette bande pour découvrir le quartz aurifère ; et ces masses de porphyre, dit encore le Dr Cooke, sont semblables dans le Québec à celles de Larder Lake, de Kirkland Lake et de Métachewan, quant à la texture, à la composition et à l’âge.

Il est donc hors de tout doute que l’or, qui constitue le principal intérêt dans le district d’Opasatika, fut découvert pour la première fois dans le Québec, en 1906, plus particulièrement dans la zone disloquée qui se trouve entre les lacs Dasserat et Renault. C’est ce qu’on lit, d’ailleurs, dans un rapport du Service des Mines du Canada publié en 1922. Et cette première découverte était faite par les deux prospecteurs Auguste Renault et Alphonse Olier…

Grâce à cette découverte, le Témiscamingue minier entrait dans l’actualité ; Rouyn allait naître.

Inutile de dire qu’à la suite de la trouvaille de 1906, il y eut une ruée de ce côté québécois de la barre de Kirkland. Les prospecteurs affluèrent, venant de partout. Il n’y eut rien, faut-il dire, de semblable aux « rushs » alaskien et californien, mais il n’en est pas moins vrai que Dasserat, Duparquet, Duprat, Rouyn, Boischatel et autres cantons de cette partie du Témiscamingue furent le théâtre, dès lors et jusqu’à nos jours, d’une activité qui ne s’est pas encore ralentie. Désormais, à l’instar de Porcupine, de Cobalt, de Kirkland, le district d’Opasatika allait contribuer à la prospérité non seulement de la province de Québec mais du Canada en devenant l’une des grandes sources de l’or et du cuivre du monde entier. D’année en année, les mines se multiplièrent et, au Service provincial des Mines, on ne cessait d’émettre des permis de prospection et d’enregistrer des claims. Des syndicats se formèrent partout au Canada et aux États-Unis. L’argent se mit à circuler qui avait pour objet de chercher l’or et le cuivre du nord-ouest de Québec. Nomades intelligents et mystérieux, les prospecteurs se mirent à errer dans les brûlés et sur les collines qui bossuaient, ici et là, la plaine du Témiscamingue, cherchant des effleurements de rochers révélateurs.

Et de plus en plus, chaque année, des rumeurs rayonnant dans tous les coins des Amériques, clamaient que le Témiscamingue québécois était capable de produire non seulement des blés d’or mais de l’or et du beau cuivre rouge.

Toutefois, passé le premier sursaut d’émoi, ces rumeurs frappèrent nombre d’oreilles incrédules. On fit des gorges chaudes à certaines nouvelles que publiait la presse. Quoi ! la forêt et la terre n’étaient-elles pas les seules richesses de la partie inférieure du Bouclier Canadien ?… Mais les prospecteurs, encouragés par les autorités constituées, persévéraient dans leurs recherches, chaque matin laissant entrevoir, pour chacun d’eux, à la surface d’un bout de roche, le point brillant qui signalait l’heureux coup de pic. Les plus optimistes étaient certains que le sous-sol de cette partie du pays recelait des richesses près desquelles paraissaient mesquines celles qu’on recueillait à la surface.

Durant les quelques années qui suivirent 1906, 153,000 acres de terrain étaient sous permis d’exploitation. En 1926, le Service des Mines de Québec émettait 3,815 certificats de prospection. Il enregistrait la même année 9,407 claims, ce qui représentait une superficie de 435,000 acres qu’on ajoutait aux 153,000 acres déjà enregistrés[1].

Au début de ce « rush » québécois, on pensait que les dépôts de minerai pouvaient être confinés à une bande de terre connue sous le nom de « Sédiments Témiskaming », large d’environ six milles et, comme il était jusqu’alors généralement reconnu, le prolongement de la ceinture de Kirkland Lake, ainsi que d’une autre bande de terre, provenant du territoire de Porcupine. Mais les géologues ont découvert une formation minéralogique des deux côtés du chemin de fer national du Canada, de Senneterre à la frontière d’Ontario, soit une étendue de cent dix milles en territoire québécois, ce qui permettait d’estimer l’étendue de ce terrain minier québécois à 10,000 milles carrés, s’étendant au sud sur une distance de trente à quarante milles et au nord à plus de 100 milles[2].

Mais l’histoire serait longue de toutes les mines qui surgirent de ce sous-sol et dont, au long d’une quinzaine d’années, l’on vit s’élever les chevalements et les tours de bois gris cachant l’entrée de leurs puits… Il en est aujourd’hui près de quarante, sans compter les quelques cent-cinquante qui attendent la foreuse à diamant. Il suffirait de relater l’origine et les développements des grandes mines qui ont provoqué les agglomérations qui depuis une quinzaine d’années font l’admiration des populations américaines et l’orgueil de la province de Québec.

C’est incontestablement la découverte de la mine Horne — aujourd’hui la « Noranda Mines » — qui fut le point de départ des entreprises minières qui ont surgi si nombreuses, depuis une vingtaine d’années, au Témiscamingue et dans l’Abitibi. Jusques là, les travaux de prospection avaient été, il est vrai, poussés avec assez d’activité mais dans certains cas, l’exploitation n’avait pas toujours donné des résultats satisfaisants. En 1922, le territoire où se trouvent aujourd’hui les villes de Rouyn et de Noranda était un pays de brousse connu seulement des forestiers et des voyageurs. Des prospecteurs cependant s’y étaient aventurés après 1906 à la suite d’Auguste Renault et d’Alphonse Olier. Mais les premiers résultats positifs de l’entreprise minière du Québec qui s’était, sous le couvert d’un grand nombre de prospecteurs, installée à Rouyn, alors vague agglomération de huttes, furent obtenus à l’automne de 1921 sur le claim Horne. Alors naquit, ou plutôt surgit de la brousse et des marécages, la ville de Rouyn ; alors furent déclanchées dans toute l’étendue du territoire témiscamien et abitibien des entreprises de routes et de chemins de fer ; alors, en quelques mois seulement surgit sur les bords du lac Tremoy un village de 450 maisons abritant une population de 2,500 âmes, et un chemin de fer d’une longueur de quarante-cinq milles allongea ses rubans d’acier entre ce gros village, qui était Rouyn, et le Transcontinental dans l’Abitibi. S’allongea également à travers la brousse une autostrade de cent milles. En un tournemain on organisa des services d’utilité publique. Des rues se dessinèrent sur le site de Noranda, puis des maisons furent construites de chaque côté. Pas de « shacks », pas de huttes ; de somptueuses résidences en briques, en bois, entourées tout de suite de jolis jardins. Noranda s’érigeait à côté de Rouyn, la cadette apparemment orgueilleuse à côté de l’aînée dont les développements vertigineux de son territoire semblaient cacher l’humiliation d’être un peu écrasée par les somptueux buildings de sa voisine. Entre temps, à Noranda, on commençait, en 1923, la construction de hauts fourneaux pour la réduction et le raffinage du minerai ; un « smelter » d’une capacité de mille tonnes par jour et qui se mit à produire en 1927.

Bref, une vie trépidante se mit à souffler dans toute la contrée. Elle justifiait, dès le début, les rêves des plus audacieux, les plus fantastiques espérances qui auraient pu se lever lors de la première découverte d’or faite en 1906, sur les bords du lac Fortune, par ce « vieux toqué » d’Auguste Renault…


  1. Rapport de M. O.-A. Dufresne, pour 1926.
  2. Rapport de M. C. Price-Green, 1926.