Sous les yeux d’Occident/Deuxième partie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Philippe Neel.
Gallimard (p. 84-160).



I[modifier]

Il y a, sans doute, dans la composition d’un roman, certaines règles à observer, pour en conserver la clarté et en ménager les effets. Même dénué de toute expérience dans l’art du conteur, un homme d’imagination a son instinct pour le guider dans le choix des mots et le développement de l’action. Une parcelle de talent fait pardonner bien des erreurs. Mais il ne s’agit pas ici d’une œuvre d’imagination ; je n’ai aucun talent, et ce n’est pas l’art de la composition, mais au contraire l’absence de tout art qui pourra valoir à mon ouvrage une certaine indulgence. Convaincu de mon peu de moyens, et fort de la sincérité de mes intentions, je ne voudrais, même si j’en étais capable, inventer aucun fait. Je pousse les scrupules au point de ne pas chercher la moindre transition entre les deux premières parties de mon récit.

Je mettrai donc de côté le journal de M. Razumov au moment précis où le conseiller Mikulin lui posait, comme un insoluble problème sa question : « Où cela ? », et je dirai simplement que j’avais fait la connaissance de ces dames six mois environ avant cette époque. Par « ces dames » je veux désigner, on l’a deviné, la mère et la sœur de l’infortuné Haldin.

De quels arguments il avait pu user pour décider sa mère à vendre leur petite propriété et à s’expatrier pour une période de temps indéterminé, je ne saurais le dire exactement. Je crois que Madame Haldin, pour complaire à un désir de son fils, aurait mis le feu à la maison et émigré dans la lune, sans montrer aucun signe de surprise ou d’appréhension, et que Mlle Haldin, – Nathalie ou Natalka pour les intimes – aurait, sans hésitation, consenti à la suivre.

Je me rendis très vite compte du total dévouement et de la fierté dont ces dames faisaient preuve à l’égard du jeune homme. C’est pour obéir à ses instructions qu’elles avaient gagné tout droit la Suisse et avaient passé à Zurich une année presque entière. De Zurich, qu’elles n’aimaient pas, elles vinrent à Genève. Un de mes amis, professeur d’histoire à l’Université de Lausanne (il avait épousé une Russe, parente éloignée de Mme Haldin) m’écrivit au sujet de ces dames, et me conseilla de leur faire une visite. C’était là un avis bienveillant, propre à m’intéresser en tant que professeur. Mlle Haldin désirait, en effet, lire les meilleurs auteurs anglais avec un maître compétent.

Mme Haldin me reçut très cordialement. La mauvaise qualité de son français, qu’elle avouait en souriant, simplifia entre nous les formalités d’une première entrevue. C’était dans sa robe de soie noire, une grande femme, dont le front large, les traits réguliers et les lèvres finement modelées disaient la beauté passée. Assise très droite dans une bergère, elle me déclara d’une voix douce et un peu faible que sa Natalka avait une véritable soif de connaissances. Elle gardait ses mains frêles sur les genoux, et l’immobilité de ses traits avait quelque chose de monacal. « En Russie, poursuivit-elle, toute connaissance est entachée de mensonge, je ne parle pas, bien entendu, de la chimie et des sciences de ce genre, mais de l’instruction en général. Le Gouvernement a corrompu l’enseignement dans un but d’intérêt personnel. C’est ainsi, d’ailleurs, que pensent mes enfants. » Sa Natalka avait obtenu le diplôme d’une école supérieure de jeunes filles, et son fils était étudiant à l’Université de Pétersbourg. Intelligence brillante, nature noble et généreuse, il était l’oracle de ses camarades. Dans tout autre pays que le leur, elle aurait eu la certitude d’un brillant avenir pour un homme doué des qualités extraordinaires et du caractère élevé de son fils…, mais en Russie !…

La jeune fille, assise à la fenêtre, tourna la tête pour dire : « Allons, Maman ! Même chez nous, les choses changent avec les années ! »

Sa voix profonde, presque rude, était caressante pourtant dans sa rudesse. Elle avait le teint mat, des lèvres rouges et des formes pleines. Elle donnait une impression de forte vitalité. La vieille dame soupira :

« Vous êtes jeunes, tous les deux ; l’espoir vous est facile. Moi non plus, d’ailleurs, je ne désespère pas. Comment pourrais-je désespérer avec un fils comme celui-là ! »

Je m’adressai à Mlle Haldin pour savoir quels auteurs elle désirait lire. Elle tourna vers moi ses yeux gris bordés de cils noirs, et je me rendis compte, malgré le nombre de mes années, de l’attraction physique que pouvait exercer sa personne sur un homme capable d’apprécier dans une femme autre chose que la simple grâce féminine. Elle avait un regard droit et loyal comme celui d’un jeune homme que n’ont pas encore gâté les sages leçons de la vie. Un regard intrépide aussi, mais sans rien d’agressif dans son intrépidité. Je le définirai mieux en disant qu’il montrait une assurance ingénue bien que réfléchie. Elle avait pensé déjà (en Russie les jeunes gens commencent à penser de bonne heure) mais elle n’avait pas connu de déceptions, sans doute pour n’être pas tombée encore sous l’empire de la passion. On la sentait… il suffisait pour cela de la regarder… très capable de s’exalter pour une idée ou simplement pour une personne. Au moins est-ce ainsi que je la jugeai, avec un esprit que je crois impartial… car évidemment ma personne ne pouvait pas être la personne…, et quant à mes idées !…

Nous devînmes très bons amis, au cours de nos lectures, qui me valurent des heures charmantes. Je puis avouer, sans crainte de provoquer un sourire, que je m’attachai fort à cette jeune fille. Au bout de quatre mois, je lui dis qu’elle pouvait fort bien, à l’avenir, continuer à lire l’anglais sans mon aide. Il était temps pour le professeur de se retirer. Mon élève parut fâcheusement surprise.

Madame Haldin, toujours assise dans son fauteuil, tourna vers moi ses traits immobiles et l’expression bienveillante de ses yeux, en me disant dans son français douteux : « Mais l’ami reviendra ». Et il en fut ainsi décidé : je revins dans la maison, non plus quatre fois par semaine, comme auparavant, mais assez fréquemment. En automne, nous fîmes ensemble quelques courtes excursions en compagnie d’autres Russes, et mes relations avec ces dames me valurent dans la colonie russe une place que je n’aurais pu trouver autrement.

Le jour où je vis dans les journaux la nouvelle de l’assassinat de M. de P… (c’était un Dimanche), je rencontrai les deux dames dans la rue, et marchai quelque temps à leurs côtés. Mme Haldin portait, je m’en souviens, un lourd manteau gris sur sa robe de soie noire et ses beaux yeux rencontrèrent les miens avec une expression de calme parfait.

« Nous avons assisté au dernier service », me dit-elle. « Natalka est venue avec moi. Naturellement, ses amies, les étudiantes de Genève ne… Chez nous, en Russie, l’église est si bien identifiée avec l’oppression, qu’il paraît presque nécessaire, à ceux qui ont désir de vivre libres, de renoncer à tout espoir d’une existence future. Mais je ne saurais me passer de prier pour mon fils. »

Elle eut une légère rougeur, et ajouta, en français, avec une sorte de froideur attristée : « Ce n’est peut-être qu’une habitude ! »

Mlle Haldin portait le livre de prières, et dit, sans regarder sa mère :

« Victor et toi, vous êtes tous deux des croyants fervents ».

Je fis part à ces dames des nouvelles de leur pays que je venais de lire dans un café. Pendant une minute, nous marchâmes côte à côte, d’un pas rapide, en silence. Puis Mme Haldin murmura :

« Ce sera un prétexte à de nouveaux troubles, à de nouvelles persécutions. Peut-être même fermera-t-on l’Université. En Russie, on ne peut trouver de paix ou de repos que dans la tombe. »

« Oui, la route est rude », fit la jeune fille, en regardant droit devant elle, vers la chaîne neigeuse du Jura qui se dressait comme un mur à l’extrémité de la rue. « Mais la concorde n’est plus bien loin… »

« Voilà ce que pensent mes enfants », remarqua Mme Haldin.

Je fis observer, sans cacher mon sentiment, que le temps me paraissait mal choisi pour parler de concorde. Mais Nathalie Haldin me surprit, en disant, comme si elle avait mûrement étudié le sujet, que les Occidentaux ne comprenaient pas la situation. Elle était très calme et parlait avec l’assurance d’une supériorité juvénile.

« Vous croyez à quelque conflit de classes et d’intérêts, analogue à vos luttes sociales d’Europe, alors qu’il ne s’agit pas du tout de cela ; c’est chose absolument différente. »

« Il est possible que je ne comprenne pas », finis-je par admettre.

Cette propension à placer, par une sorte de mysticisme, tous les problèmes au-dessus du monde des choses compréhensibles, est essentiellement russe. Je connaissais assez la jeune fille pour m’être aperçu de son mépris pour toutes les formes pratiques de libertés politiques familières au monde occidental. Je suppose qu’il faut être Russe soi-même, pour comprendre la simplicité russe, cette simplicité terrible et corrosive, qui habille de phrases mystiques un cynisme naïf et désespéré… Je me dis quelquefois que le secret de la différence psychologique qui nous sépare de ces gens-là, c’est qu’ils détestent la vie, la vie irrémédiable de notre terre, la vie telle qu’elle est, tandis que nous, Occidentaux, la chérissons, en nous exagérant peut-être autant, en sens inverse, sa valeur sentimentale. Mais voici une vraie digression…

J’aidai ces dames à monter dans le tramway et elles m’engagèrent à aller leur faire une visite, l’après-midi. Au moins, Mme Haldin m’en pria-t-elle, en grimpant dans la voiture, cependant que sa Natalka adressait, de la plate-forme arrière du véhicule en marche, un sourire indulgent à l’Occidental obtus. La lumière claire de l’après-midi d’hiver s’adoucissait dans ses yeux gris.

Le journal de M. Razumov, comme le livre ouvert de la destinée, fait revivre dans ma mémoire cette journée, singulièrement cruelle pour n’avoir été assombrie par aucun pressentiment. Victor Haldin était encore parmi les vivants, mais parmi ces vivants dont le seul rapport avec la vie est l’attente de la mort. Il avait sans doute consacré déjà aux dernières de ses affections terrestres, les heures de ce silence obstiné, qui devait se prolonger pour lui dans l’éternité. Cet après-midi-là, les dames Haldin reçurent la visite de nombreux compatriotes, plus nombreux qu’elles n’avaient coutume d’en voir en un seul jour, et le salon, situé au rez-de-chaussée de la vaste maison du boulevard des Philosophes, était très rempli.

Je restai le dernier, et quand je me levai, Mlle Haldin en fit autant : Je pris sa main et fus poussé à revenir sur notre conversation du matin, dans la rue.

« En admettant », commençai-je, « que nous autres Occidentaux ne sachions pas comprendre le caractère de vos concitoyens… »

On aurait dit qu’une prescience mystérieuse l’avait préparée à mes paroles. Elle m’arrêta doucement :

« Leurs impulsions… leurs… » Elle cherchait le mot propre et le trouva, mais en français… « leurs mouvements d’âme. »

Sa voix n’était qu’un murmure.

« Si vous voulez », dis-je. « Mais tout de même, nous assistons à un conflit. Vous prétendez que ce n’est pas une lutte de classes ou d’intérêts. Je veux bien l’admettre. Faut-il admettre aussi que le sang et la violence puissent réconcilier les champions des idées les plus éloignées, et puissent cimenter leur union pour amener cette ère de concorde dont vous proclamez la venue prochaine ? »

Elle eut pour moi un regard scrutateur de ses yeux gris, mais ne répondit pas à ma question si raisonnable, à ma question trop claire, et qui n’admettait pas de réplique.

« C’est inconcevable », ajoutai-je, avec une sorte de dépit.

« Tout est inconcevable », dit-elle ; « le monde entier est inconcevable pour la stricte logique des idées. Et pourtant le monde existe pour nos sens, et nous existons aussi. Il doit y avoir une nécessité supérieure à nos conceptions. C’est chose très misérable et très décevante que d’appartenir à la majorité. Nous autres Russes saurons trouver une forme de liberté nationale plus intéressante qu’une lutte artificielle de partis,… laquelle est mauvaise en tant que lutte, et méprisable parce qu’artificielle. À nous, Russes, de découvrir une voie nouvelle. »

Mme Haldin, qui avait jusque-là regardé par la fenêtre, tourna vers moi la beauté presque morte de ses traits et le doux regard très vivant de ses grands yeux sombres.

« Voilà ce que pensent mes enfants », déclara-t-elle.

« Je crains », dis-je à Mlle Haldin, « que vous ne soyez froissée si je vous avoue que je n’ai pas compris… je ne dirai pas un seul mot… car j’ai compris tous les mots… mais votre idée au sujet de cette ère de concorde désincarnée que vous attendez. La vie comporte une forme extérieure. Elle suppose une sorte de matière plastique en même temps qu’un aspect intellectuel défini. Les conceptions les plus idéalistes d’amour et de tolérance doivent, pour ainsi dire, se revêtir de chair, pour tomber sous nos sens ».

Je pris congé de Mme Haldin, dont les lèvres sculpturales n’eurent pas un mouvement. Elle me sourit des yeux seulement. Nathalie Haldin, très aimable, m’accompagna jusqu’à la porte.

« Ma mère ne veut entendre en moi qu’un écho servile de mon frère Victor. Mais elle se trompe. Il me comprend mieux que je ne sais le comprendre. Quand il viendra nous rejoindre, et que vous le connaîtrez, vous verrez quelle âme exceptionnelle il possède ! » Elle fit une pause. « Ce n’est pas un homme fort, au sens conventionnel du mot », poursuivit-elle, « mais il a un caractère sans défaut. »

« Je crois qu’il ne me sera pas difficile de me faire un ami de votre frère Victor. »

« Ne vous attendez pas à le comprendre tout à fait », me dit-elle, un peu malicieusement. « Il n’est pas du tout… mais pas du tout Occidental, au fond ! »

Sur cet avis superflu je quittai la pièce, jetant du seuil de la porte, un dernier regard sur Mme Haldin, assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Je ne sentais pas l’ombre de l’autocratie qui s’appesantissait déjà sur le boulevard des Philosophes, dans cette ville libre, indépendante et démocratique de Genève, dont un des quartiers s’appelle la Petite Russie. Dès que deux Russes se réunissent, l’ombre de l’autocratie pèse sur eux, imprégnant leurs pensées, leurs désirs, leurs sentiments les plus intimes, leur vie privée et leurs paroles publiques, hantant le secret de leur silence.

Je fus encore frappé, au cours de la semaine qui suivit, par le mutisme de ces dames. J’avais coutume de les rencontrer au cours de leur promenade dans le Jardin Public, près de l’Université. Elles m’accueillirent, pendant ces jours, avec leur cordialité habituelle, où je ne pouvais pas m’empêcher cependant de discerner une certaine taciturnité. À cette époque le bruit se répandit que l’assassin de M. de P… avait été pris, jugé et exécuté. C’est au moins ce qui avait été officiellement déclaré aux agences de nouvelles. Mais pour le monde en général, l’homme restait anonyme. Le secret des bureaux avait empêché son nom d’être livré au public,… pour quelle raison, je ne puis vraiment l’imaginer.

Un jour je vis Mlle Haldin, qui se promenait seule dans l’allée principale des Bastions sous les arbres dénudés.

« Ma mère n’est pas très bien », m’expliqua-t-elle.

Comme Mme Haldin n’avait, semblait-il, jamais connu de sa vie un jour de maladie, cette indisposition était inquiétante. Il n’y avait d’ailleurs rien de défini.

« Je crois qu’elle se tourmente parce que nous n’avons pas eu de nouvelles de mon frère depuis un temps assez long ».

« Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », fis-je gaîment… et nous nous mîmes à marcher lentement, côte à côte.

« Pas en Russie ! », soupira-t-elle, si bas que je pus à peine saisir ses paroles. Je la regardai avec plus d’attention.

« Vous êtes inquiète aussi ? »

Elle admit le fait, après un instant d’hésitation.

« Il y a vraiment si longtemps que nous n’avons rien reçu… »

Et sans me laisser le temps de proférer des paroles banalement rassurantes, elle poursuivit :

« Oh ! il y a bien pis que cela. J’ai écrit à des gens que nous connaissons à Pétersbourg. Ils ne l’ont pas vu depuis plus d’un mois. Ils le croyaient déjà auprès de nous et étaient même un peu fâchés qu’il eût quitté Pétersbourg sans venir prendre congé d’eux. Le mari de mon amie est allé tout de suite au logis de Victor. Mais il en était parti, et l’on ne savait pas son adresse. »

Je l’entendais respirer convulsivement, par saccades douloureuses. On n’avait pas non plus, depuis longtemps, vu son frère aux cours. Il venait seulement de temps en temps à la porte de l’Université pour demander ses lettres au portier. Et l’on avait dit à l’ami qui s’inquiétait de lui que l’étudiant Haldin n’était pas venu réclamer ses deux dernières lettres. Mais la police avait fait une enquête pour savoir si l’étudiant Haldin recevait jamais des lettres à l’Université, et avait emporté sa correspondance.

« Mes deux dernières lettres », dit-elle.

Nous nous regardâmes. Quelques flocons de neige voltigeaient sous les branches dénudées. Le ciel était sombre.

« Que pensez-vous qui ait pu arriver ? » demandai-je.

Elle eut un mouvement léger des épaules.

« On ne peut jamais dire… en Russie ! »

Je vis alors l’ombre de l’autocratie qui pèse sur les épaules des Russes, sur leur soumission comme sur leur révolte. Je la vis sur la belle figure ouverte qui sortait du col de fourrure, je la vis assombrir les yeux clairs dont le regard gris et brillant luisait pour moi sous la lumière morne de l’après-midi nuageux et inclément.

« Marchons », dit-elle ; « il fait froid à rester immobiles…, aujourd’hui ! »

Elle eut un léger frisson, et frappa le sol de son petit pied. Nous marchâmes rapidement jusqu’au bout de l’allée, revenant ensuite à la grande porte du jardin.

« Avez-vous dit cela à votre mère ? » hasardai-je.

« Non, pas encore ; je suis venue me promener pour chasser l’impression de cette lettre. »

J’entendis un bruit vague de papier froissé. Cela venait de son manchon. Elle avait apporté la lettre et la tenait là…

« Que craignez-vous donc ? » demandai-je.

Pour nous, Européens de l’Ouest, toutes les idées de complots, de conspirations politiques, paraissent enfantines, simples inventions de théâtre ou de romans. Je ne voulais pas poser une question plus précise.

« Pour nous… pour ma mère surtout… ce que je crains, c’est l’incertitude. Il y a des gens qui disparaissent. Oui ! qui disparaissent. Je vous laisse à imaginer la cruauté de cela…, de semaines…, de mois…, d’années de silence. Cet ami dont je vous parlais, n’a pas poursuivi son enquête lorsqu’il a su que la police s’était emparée des lettres. Il aura eu peur de se compromettre. Il a une femme, des enfants ; pourquoi, après tout, irait-il au-devant du danger ?… D’ailleurs il n’a pas de relations influentes et n’est pas riche. Que pourrait-il faire ? Oui, j’ai peur du silence… pour ma pauvre mère. Elle ne pourra pas le supporter… Pour mon frère, j’ai peur… » Son ton devint presque imperceptible : « j’ai peur de tout… ! »

Nous étions arrivés à la porte qui regarde le théâtre. Elle éleva la voix :

« Mais il y a des gens perdus qui reviennent, même en Russie. Savez-vous quel est mon dernier espoir ? Peut-être en guise de nouvelles le verrons-nous entrer dans notre appartement ? »

Je levai mon chapeau, et avec une légère inclinaison de la tête, elle sortit du jardin, gracieuse et forte, les mains dans le manchon, froissant la lettre cruelle de Pétersbourg.

Rentré chez moi, j’ouvris le journal que je reçois de Londres, pour jeter un coup d’œil sur la correspondance de Russie… la correspondance et non les dépêches : la première chose qui arrêta mon regard fut le nom de Haldin. La mort de M. de P… n’était plus un fait d’actualité, mais un correspondant fureteur était fier d’avoir déniché une information de source privée, concernant ce chapitre d’histoire contemporaine. Il avait pu trouver le nom de Haldin et construire le récit de son arrestation nocturne dans la rue. Mais au point de vue journalistique l’intérêt de ces faits appartenait au domaine du passé : aussi n’y consacrait-il qu’une vingtaine de lignes. C’en était assez pourtant pour me valoir une nuit d’insomnie. Je sentais que ç’eut été, à l’endroit de Mlle Haldin, une sorte de trahison, que de la laisser tomber sans préparation sur une telle nouvelle, qui serait infailliblement reproduite le lendemain dans les journaux français et suisses. Je passai jusqu’au matin des heures pénibles, tenu éveillé par la tension nerveuse, et hanté de cauchemars, avec la sensation douloureuse de me trouver mêlé à des évènements dramatiques et morbides. L’incongruité d’une telle complication dans la vie de ces deux femmes se fit sentir à moi, tout au long de la nuit comme une véritable angoisse. Il me semblait que leur simplicité exquise aurait dû écarter pour toujours une telle douleur de leur vie. En arrivant, à une heure ridiculement matinale, à la porte de leur maison, j’avais l’impression de commettre un acte de vandalisme !…

La vieille servante m’introduisit dans le salon, où un plumeau était posé sur une chaise et un balai s’appuyait contre la table centrale. Des poussières volaient dans un rayon de soleil ; je regrettais de n’avoir pas écrit une lettre au lieu de venir moi-même, mais je m’applaudissais de la beauté du jour. Mlle Haldin, vêtue d’une robe noire toute simple, sortit légèrement de la chambre de sa mère, avec un sourire incertain figé sur les lèvres.

Je sortis le journal de ma poche. Je n’aurais pas cru qu’un numéro du Standard put produire l’effet d’une tête de Méduse. Les traits de la jeune fille, ses yeux, ses membres, se pétrifièrent instantanément. Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que dans son immobilité de pierre, elle restait vivante ! On sentait les palpitations de son cœur. J’espère qu’elle m’a pardonné l’attente que lui valurent mes explications maladroites : ce ne fut pas très long ; elle n’aurait pas pu rester ainsi figée de la tête aux pieds, plus d’une ou deux secondes ; je l’entendis enfin faire une longue inspiration. Comme si le choc avait paralysé sa résistance morale et compromis la fermeté de ses muscles, les contours de sa figure semblaient s’être fondus. Elle était affreusement changée. Elle paraissait vieillie, brisée. Mais cela ne dura qu’un instant : elle dit avec décision :

« Je vais avertir ma mère tout de suite. »

« Serait-ce prudent, dans son état ? » observai-je.

« Quel état peut être pire pour elle que celui de ce dernier mois ? Nous avons une compréhension différente de ces choses. Il ne s’agit pas ici d’un crime… Ne croyez pas que je veuille le défendre devant vous. »

Elle se dirigea vers la porte de la chambre, puis revint à moi pour me prier en un murmure très bas de ne pas partir avant son retour. Pendant vingt interminables minutes, aucun son ne me parvint. À la fin, Mlle Haldin sortit de la chambre et traversa le salon de son pas rapide et léger. Quand elle atteignit le fauteuil, elle s’y laissa tomber lourdement, comme si elle eut été complètement épuisée. « Madame Haldin, me dit-elle, n’avait pas versé une larme. Elle était restée assise dans son lit et son immobilité, son silence, étaient très alarmants. À la fin elle s’était recouchée doucement, en faisant signe à sa fille de se retirer.

« Elle va m’appeler tout à l’heure », ajouta Mlle Haldin ; « j’ai laissé une sonnette près de son lit. »

Je dois avouer que ma très réelle sympathie ne savait sur quoi s’appuyer. Les lecteurs d’Occident pour qui j’écris cette histoire sauront me comprendre. C’était, si je puis dire, manque d’expérience. La mort est une voleuse sans pitié. L’angoisse d’une perte irréparable nous est familière à tous. Il n’y a pas de vie assez solitaire pour pouvoir se sentir à l’abri de coups semblables. Mais la douleur dont j’avais été le messager pour ces dames avait de redoutables associations. Avec son accompagnement de bombes et d’échafaud, elle faisait le fond d’un tableau sombre et russe qui valait quelque incertitude à la nature de ma sympathie.

Je fus reconnaissant à Mlle Haldin de ne m’avoir pas embarrassé par l’étalage de ses sentiments intimes. Je l’admirais de sa merveilleuse maîtrise d’elle-même, tout en m’en sentant un peu effrayé. C’était le calme indicateur d’une tension profonde. Qu’arriverait-il s’il cédait tout à coup ? La porte même de la chambre de Mme Haldin, et l’idée de la vieille mère toute seule, avaient un aspect redoutable.

Nathalie Haldin murmura tristement :

« Je suppose que vous vous demandez ce que je puis éprouver ? »

Elle avait raison. Mon incertitude même troublait ma sympathie d’Occidental obtus. Je ne pouvais trouver que des phrases banales, de ces phrases futiles qui nous donnent la mesure de notre impuissance devant les épreuves du voisin. Je marmottai des mots confus disant qu’aux jeunes gens, la vie réservait des espoirs et des compensations. Elle comportait des devoirs aussi, mais cela, je savais qu’il n’y avait pas besoin de le lui rappeler.

Elle tenait un mouchoir dans les mains et le tordait nerveusement.

« Je ne suis pas près d’oublier ma mère », dit-elle. « Nous étions trois. Maintenant nous restons deux… deux femmes. Elle n’est pas si vieille. Elle peut vivre encore longtemps. Qu’avons-nous à demander à l’avenir ? Quel espoir et quelle consolation ? »

« Il faut voir plus loin », dis-je avec décision, pensant qu’avec cette créature exceptionnelle c’est la corde du devoir qu’il fallait faire vibrer. Elle me regarda avec fermeté pendant un instant, puis les larmes qu’elle avait retenues jusque-là se mirent à couler sans contrainte. Elle bondit, et se tint devant la fenêtre, le dos tourné.

Je m’esquivai sans essayer même de l’approcher. Le lendemain on me dit à la porte que Mme Haldin allait mieux. La servante m’apprit que beaucoup de gens – des Russes – étaient venus à la maison, mais que Mlle Haldin n’avait reçu personne. Quinze jours plus tard, au moment de ma visite quotidienne, on me pria d’entrer et je trouvai Mme Haldin assise à sa place ordinaire, près de la fenêtre.

On aurait pu croire, au premier abord, que rien n’était changé. Je vis à l’autre bout de la chambre le profil familier, un peu plus ferme de dessin, et couvert de la pâleur uniforme, que l’on pouvait s’attendre à trouver chez une malade. Mais aucune maladie n’aurait pu expliquer le regard nouveau des yeux noirs qui ne souriaient plus avec une douce ironie. Elle les leva en me donnant la main. J’aperçus sur la petite table, aux côtés du fauteuil, le numéro du Standard vieux de trois semaines, plié de façon à laisser voir l’article du correspondant de Russie. La voix de Mme Haldin était singulièrement faible et sourde. Les premières paroles qu’elle m’adressa formulèrent une question :

« A-t-on donné quelque nouveau détail dans vos journaux ? »

Je laissai aller sa main longue et amaigrie, secouai négativement la tête, et pris un siège.

« La presse anglaise est merveilleuse. On ne peut rien lui cacher… et elle répand les nouvelles dans le monde entier. Seulement nos nouvelles russes ne sont pas toujours faciles à comprendre. Pas toujours faciles… Il est vrai que les mères anglaises n’attendent pas des nouvelles de ce genre… »

Elle mit la main sur le journal, puis la retira. Je dis :

« Nous aussi, nous avons eu des heures tragiques dans notre histoire. »

« Il y a longtemps ; il y a bien longtemps… »

« C’est vrai. »

« Il y a des nations qui ont fait un pacte avec la destinée », dit Mlle Haldin qui s’était approchée de nous. « Nous n’avons pas à les envier. »

« Pourquoi ce mépris ? » demandai-je doucement. « Peut-être notre marché n’était-il pas très généreux. Mais les conditions que le Destin accorde aux hommes et aux nations sont consacrées par leur prix même. »

Mme Haldin détourna la tête pour regarder par la fenêtre pendant quelque temps, avec le regard nouveau, sombre et éteint de ses yeux creusés, qui avait fait d’elle une femme si complètement changée.

« Cet Anglais… ce correspondant », me dit-elle brusquement. « Croyez-vous possible qu’il ait connu mon fils ? »

Je répondis à cette étrange question que c’était évidemment chose possible. Elle vit ma surprise.

« Si l’on savait quelle espèce d’homme c’est, on pourrait peut-être lui écrire », murmura-t-elle.

« Ma mère pense », m’expliqua Mlle Haldin, qui vint se placer entre nous, une main posée sur le dos de ma chaise, « que mon pauvre frère n’a peut-être pas essayé de se sauver. »

Je levai vers Mlle Haldin un regard de sympathie consternée, mais elle fixait sur sa mère le regard de ses yeux calmes. Mme Haldin continua :

« Nous ne savons l’adresse d’aucun de ses amis. À la vérité nous ne savons rien de ses camarades de Pétersbourg. Il avait une foule de jeunes amis, mais il n’en parlait jamais beaucoup. On sentait qu’ils étaient ses disciples et l’idolâtraient. Mais il était si modeste… On aurait pu penser qu’avec tant de dévouements… »

Elle tourna à nouveau les yeux vers le boulevard des Philosophes, avenue singulièrement aride et poussiéreuse, où l’on ne distinguait pour l’instant que deux chiens, une petite fille en tablier qui sautait à cloche-pied, et un ouvrier poussant sa bicyclette.

« Même parmi les apôtres du Christ, il s’est trouvé un Judas… » murmura-t-elle, comme pour elle-même, mais avec l’intention évidente d’être entendue de moi.

Les visiteurs russes, assemblés par petits groupes, causaient entre eux, pendant ce temps, à voix basse, avec des regards furtifs dans notre direction. Leur retenue faisait un singulier contraste avec la volubilité bruyante habituelle à ces réunions. Mlle Haldin me suivit dans l’antichambre.

« Tous ces gens insistent pour venir », me dit-elle. « Nous ne pouvons pas les laisser à la porte. »

Pendant que je passais mon pardessus, elle se mit à me parler de sa mère. Mme Haldin voulait entendre parler encore de son malheureux fils, et ne pouvait se décider à l’abandonner, pour toujours, dans l’inconnu muet. Elle persistait à y poursuivre son image pendant ses longues journées de silence immobile, en face du boulevard désert. Elle ne pouvait comprendre qu’il ne se fut pas échappé, comme avaient réussi à le faire dans des circonstances analogues tant d’autres révolutionnaires ou de conspirateurs. Il était inconcevable que les ressources des organisations secrètes eussent failli, d’aussi inexcusable façon, au salut de son fils. Mais en réalité ce qui paraissait inadmissible à son esprit chancelant, c’était l’audace cruelle de la Mort qui avait passé par-dessus sa tête, pour frapper ce cœur précieux et jeune.

Mlle Haldin me tendit machinalement mon chapeau, avec un regard dans le vide. Je comprenais, en l’écoutant, que la pauvre mère était torturée par l’idée sombre et simple, que son fils avait dû périr, faute de vouloir se sauver. Ce n’était pas, chose impossible, parce qu’il désespérait de l’avenir de son pays. Était-ce donc parce que sa mère et sa sœur n’avaient pas su mériter sa confiance, et avait-il senti, pour avoir fait ce qu’il avait à faire, son âme écrasée par un doute intolérable, son esprit déchiré par une méfiance soudaine ?

Je fus douloureusement frappé par l’ingénuité d’une telle pensée. « Nos trois vies étaient comme ceci ! » me dit la jeune fille, en nouant devant mes yeux les doigts de ses deux mains ; puis elle les sépara lentement avec un regard droit vers mon visage. – « Voilà ce que ma pauvre mère a trouvé, pour nous torturer toutes les deux au cours des années à venir », ajouta l’étrange fille. À ce moment, dans cette rencontre de la passion et du stoïcisme, son charme indéfinissable éclatait à mes yeux. Et je comprenais ce que pourrait être son existence, en face de l’immobilité terrifiante de Mme Haldin, hantée par cette idée fixe. Mais mon douloureux intérêt était condamné au silence par mon ignorance du mode de sa souffrance. L’abîme qui sépare certaines nationalités constitue pour nos natures complexes d’Occidentaux, un obstacle redoutable. Mlle Haldin était sans doute trop droite pour soupçonner mon embarras. Elle n’attendait de moi aucune parole, et reprit courageusement, comme si elle avait lu mes pensées sur mon visage :

« Au commencement, ma pauvre mère s’est engourdie », comme disent nos paysans ; « puis elle s’est mise à penser, et elle continuera, à l’avenir, à penser, et à penser encore, de cette affreuse façon ! Vous voyez vous-même la cruauté… »

Avec quelle sincérité je convenais avec elle de l’atroce misère de semblables rêveries ! La jeune fille eut un soupir anxieux :

« Mais tous ces détails étranges, dans votre journal… », s’écria-t-elle brusquement. « Que signifient-ils donc ? Ils doivent dire la vérité. Mais n’est-il pas terrible de penser que mon pauvre frère a été arrêté, errant à l’aventure, et seul, comme un désespéré, dans les rues, la nuit… »

Nous étions si près l’un de l’autre que je pus, malgré l’obscurité de l’antichambre, la voir mordre sa lèvre pour contenir un sanglot. Elle reprit, après un instant de silence :

« J’ai suggéré à ma mère l’idée d’une trahison, par quelque faux ami, ou peut-être simplement par un lâche. Cette pensée lui serait peut-être moins lourde. »

Je compris alors l’allusion de la pauvre femme à Judas.

« Vous avez peut-être raison », fis-je, en admirant en mon for intérieur la sagesse et la subtilité de cette sollicitude filiale.

Elle devait se résoudre à la vie que lui imposaient les conditions politiques de son pays. Ce qu’elle avait à envisager c’étaient des réalités cruelles, et non des imaginations morbides nées dans son esprit. Je ne pus me défendre d’un certain sentiment de respect, lorsqu’elle ajouta, simplement :

« On dit que le temps adoucit toutes les amertumes. Mais je ne puis croire qu’il ait aucune action sur le remords. Il vaut mieux que ma mère puisse attribuer à la culpabilité d’une personne quelconque la mort de Victor, que de croire à une faiblesse de son fils, ou à une faute commise par elle… »

« Mais vous, vous ne supposez pas… », commençais-je.

Elle serra les lèvres et secoua la tête. Elle ne nourrissait de mauvaises pensées contre personne, me dit-elle, et peut-être rien de ce qui était arrivé n’était-il sans utilité. Sur ces mots proférés à voix basse, et qui prenaient un son de mystère dans la demi-obscurité de l’antichambre, nous nous séparâmes, avec une poignée de mains, expressive et chaleureuse. L’étreinte de sa main ferme et élégante avait une franchise séduisante, une sorte de virilité exquise. J’ignore ce qui pouvait me valoir, de sa part, une amitié aussi sincère. Peut-être pensait-elle que je la comprenais beaucoup mieux que je ne le faisais en réalité. Les plus précises de ses paroles me paraissaient comporter toujours des sous-entendus énigmatiques, qui dépassaient ma compréhension. J’en suis réduit à supposer qu’elle appréciait mon attention et mon silence. De mon attention elle pouvait constater la sincérité, ce qui l’empêchait de taxer mon silence de froideur. Et ceci semblait la satisfaire. L’on notera d’ailleurs que si elle se confiait à moi, ce n’était manifestement pas dans l’attente d’un conseil, qu’elle ne m’avait, en fait, jamais demandé.


II[modifier]

Nos relations quotidiennes subirent à cette époque, une interruption d’une quinzaine de jours. Je dus, à l’improviste, m’absenter de Genève. À mon retour, je dirigeai, sans tarder, mes pas vers le boulevard des Philosophes.

J’eus le regret d’entendre, à travers la fenêtre ouverte du salon, la voix onctueuse et profonde d’un visiteur, qui parlait sur un ton assuré.

Devant la fenêtre, le fauteuil de Mme Haldin était vide. Je vis Mlle Haldin assise sur le canapé, et je distinguai dans ses yeux gris un regard d’accueil, et l’ombre d’un sourire de bienvenue. Mais elle ne fit pas un mouvement. Elle tenait sur ses genoux, renversées sur sa robe de deuil, ses mains blanches vigoureuses, en face d’un homme qui présentait à mes yeux un large dos couvert de drap noir et bien assorti à sa voix profonde. Il tourna vivement la tête par-dessus son épaule, mais pendant une seconde seulement.

« Ah votre ami Anglais ! Je sais ; je sais… Ce n’est rien ! »

Il portait des lunettes à verres fumés, et un haut chapeau de soie était posé sur le sol, à portée de sa chaise. Avec des gestes légers de sa grosse main molle, il poursuivit son discours dont il précipitait légèrement le débit :

« Je n’ai jamais senti s’altérer la foi née en moi, pendant ma course errante à travers les forêts et les fondrières de la Sibérie. Elle m’a soutenu alors, comme elle me soutient aujourd’hui. Les grandes puissances de l’Europe sont appelées à disparaître, et la cause de leur ruine sera très simple. Elles s’épuiseront dans la lutte contre leur prolétariat. En Russie, il n’en est pas de même. En Russie, nous n’avons pas de classes qui puissent se combattre, l’une détenant la puissance de la richesse, l’autre forte de la force du nombre. Nous n’avons qu’une bureaucratie malpropre, en face d’un peuple aussi grand et aussi incorruptible que l’océan. Non, nous n’avons pas de classes. Mais nous avons la femme Russe… l’admirable femme Russe ! Je reçois des lettres extraordinaires signées par des femmes. Des lettres si élevées de ton, si courageuses, et respirant un si noble désir de servir ! La meilleure partie de notre espoir repose sur les femmes. Je vénère leur soif de connaissance. Admirable chose ! Voyez comment elles absorbent, comment elles assimilent toute connaissance ! C’est miraculeux ! Mais qu’est-ce que la connaissance ?… On m’a dit que vous n’aviez suivi aucune branche particulière d’études… la médecine par exemple. Non ?… C’est bien. Si vous m’aviez fait l’honneur de me consulter sur l’usage de votre temps, à votre arrivée ici, je me serais fortement élevé contre ce genre d’études. La connaissance en elle-même n’est que poison. »

L’homme avait une de ces figures russes, barbues et sans forme, simple masse de chair et de poils, où l’on ne décelait aucun trait caractéristique. Ses yeux, cachés derrière les verres sombres, étaient entièrement dénués d’expression. Je l’avais aperçu déjà. C’était un réfugié russe de marque. Tout Genève connaissait sa volumineuse personne, vêtue de noir. À un moment donné, l’Europe tout entière avait été au courant de l’histoire de sa vie écrite par lui-même, et qui avait été traduite en sept ou huit langues. Dans sa jeunesse il menait une existence oisive et dissolue. Puis une jeune fille de la société, qu’il allait épouser, étant morte soudainement, il avait abandonné le monde, et commencé à conspirer dans un esprit de repentir. L’autocratie de son pays ne manqua pas de lui réserver le sort habituel : il fut emprisonné dans une forteresse, knouté presque à mort, et condamné à travailler aux mines, avec des criminels de droit commun. Mais le grand succès de son livre fut l’histoire de sa chaîne.

Je ne me souviens pas exactement maintenant du poids et de la longueur des fers qu’un ordre de l’« Administration » avait fait river à ses membres, mais il y avait dans le nombre de livres et dans l’épaisseur des chaînons une affirmation terrifiante du principe divin de l’autocratie. Terrifiante et puérile aussi, car le gros homme avait réussi à emporter avec lui, dans les bois, cet engin gouvernemental. Le cliquetis impressionnant de ces fers retentit tout au long des chapitres qui racontent sa fuite, sujet d’émerveillement pour les deux continents. Il avait d’abord réussi à se cacher aux yeux de ses gardiens dans un trou de la berge d’une rivière. C’était à la fin du jour : avec une peine infinie il avait pu libérer une de ses jambes. La nuit tombait cependant. Il allait s’attaquer à l’autre jambe lorsqu’un terrible malheur lui arriva : il laissa tomber sa lime.

Tout ceci est précis et pourtant symbolique, et la lime a son histoire pathétique. Elle lui avait été donnée un soir, à l’improviste, par une jeune fille à la figure calme et pâle. La pauvre créature était venue aux mines pour rejoindre un de ses camarades forçats, un jeune homme délicat, mécanicien et social-démocrate, aux pommettes saillantes et aux grands yeux fixes. Elle avait, à grand’peine, traversé la moitié de la Russie et presque toute la Sibérie pour venir le trouver, avec l’espoir, semble-t-il, de l’aider à s’échapper. Mais elle était arrivée trop tard ; son fiancé était mort une semaine auparavant.

C’est, comme le dit l’auteur, cet épisode obscur dans l’histoire des idées de la Russie, qui lui procura une lime, et lui inspira l’ardente résolution de regagner la liberté. Lorsque l’instrument glissa entre ses doigts on aurait dit qu’il s’était, du coup, enfoncé dans la terre. Il ne put malgré tous ses efforts mettre la main dessus dans l’obscurité. Il tâtonna systématiquement dans la terre meuble, dans la boue, dans l’eau ; la nuit passait cependant, la nuit précieuse sur laquelle il comptait pour s’enfuir dans la forêt, sa seule chance de salut. Pendant un instant, le désespoir lui suggéra l’idée de renoncer à son dessein, mais au souvenir de la figure triste et calme de la jeune fille héroïque, il eut une honte profonde de sa faiblesse. Elle l’avait choisi pour lui faire don de la liberté, et il devait se montrer digne de cette faveur que lui accordait l’âme féminine et indomptable. C’était une sorte de confiance sacrée : succomber eut été une véritable trahison envers la sainteté du sacrifice et de l’amour féminin.

Il y a dans son livre des pages entières d’auto-analyse d’où émerge comme une blanche figure, au-dessus de l’ombre d’une mer confuse, la conviction de la supériorité spirituelle de la femme, foi nouvelle qu’il a proclamée depuis dans de nombreux ouvrages. Le premier tribut qu’il paya à cette foi, le grand acte de sa conversion, c’est l’extraordinaire existence qu’il mena dans les forêts sans fin de la province d’Okhotsk, avec l’extrémité libre de sa chaîne roulée autour de la taille. Une bande, arrachée à sa chemise de forçat, en fixait le bout de façon ferme. D’autres bandes la maintenaient de loin en loin sur sa jambe gauche, pour en assourdir le bruit, et pour empêcher les anneaux de pendre et de s’accrocher aux buissons. Il devint tout à fait farouche et acquit un génie insoupçonné dans l’art de mener une existence sauvage et pourchassée. Il apprit à se glisser dans les villages sans trahir sa présence autrement que par un cliquetis rare et étouffé. Il faisait irruption dans les maisons isolées avec une hache dérobée dans un chantier de bûcherons. Dans les régions désertes du pays, il vivait de baies sauvages, et cherchait du miel. Ses vêtements l’abandonnaient peu à peu. Des visions confuses de son corps à demi-nu et basané, aperçu à travers les buissons, au milieu d’une nuée de moustiques et de mouches qui volaient autour de sa tête broussailleuse, suscitaient des légendes de terreur dans des districts entiers. Son humeur se faisait sauvage avec le cours des jours, et il était heureux de s’apercevoir qu’il y eût tant de la brute en lui. C’était sa seule raison d’espérer. Car il semblait qu’il y eut deux êtres humains indissolublement liés dans cette entreprise : l’homme civilisé, l’enthousiaste épris d’idées humanitaires et avancées, avide du triomphe de l’amour spirituel et des libertés politiques, et l’être primitif, furtif et sans pitié, rusant de jour en jour, comme une bête traquée, pour conserver sa liberté.

La bête sauvage se dirigeait instinctivement vers l’Orient, vers la côte du Pacifique, et l’humanitaire civilisé, dans sa dépendance anxieuse et tremblante, assistait avec effroi à ses progrès. Au long de toutes ces semaines, il ne put jamais se décider à faire appel à la pitié des hommes. Une telle réserve, naturelle à la prudence du sauvage primitif s’était développée chez l’autre aussi, chez l’être civilisé, chez le penseur, chez le « politique » en fuite, comme une forme absurde de pessimisme morbide, comme une sorte de démence passagère, née peut-être de l’affliction perpétuelle et du tourment de la chaîne. Cette chaîne, lui semblait devoir faire de lui un objet d’horreur pour le reste du monde. C’était un fardeau répugnant et suggestif. Quel homme aurait pu s’apitoyer, au spectacle hideux d’un fugitif à la chaîne brisée ? La hantise de ces fers finit par faire naître dans son esprit une image précise et concrète. Il lui semblait impossible que l’on sût résister à la tentation d’en fixer l’extrémité libre à un crampon, en attendant l’arrivée d’un agent de police, requis à la hâte. Blotti dans des trous, ou caché dans des buissons, il avait tenté de lire sur les traits des colons qui travaillaient dans les clairières ou passaient, sans soupçons, à deux pas de sa cachette, sur les sentiers de la forêt. Et il sentait qu’à aucun homme au monde, il ne pouvait, sans danger, offrir la tentation de cette chaîne.

Un jour, cependant, le hasard lui fit rencontrer une femme solitaire ; c’était sur la pente d’une prairie découverte, à la lisière de la forêt. Assise sur la berge d’une rivière étroite, elle portait un mouchoir rouge sur la tête, et gardait, à portée de la main un petit panier posé sur le sol. On apercevait, à quelque distance, un groupe de cabanes en bois, et un moulin se mirait dans un étang maintenu par une digue ; ombragée par des bouleaux, la pièce d’eau brillait comme une glace dans le crépuscule. Le fugitif s’approcha silencieusement, un gros gourdin à la main, et la hache passée dans sa ceinture de fer. Il y avait des feuilles et des brindilles dans sa barbe broussailleuse et dans ses cheveux hirsutes ; les lambeaux de chiffons dont il avait garni sa chaîne pendaient autour de sa taille. Un léger cliquetis des fers fit tourner la tête à la femme. Trop terrifiée par cette apparition farouche pour bondir ou appeler à l’aide, elle avait aussi trop de cœur pour s’évanouir… Elle s’attendait à être massacrée à l’instant, et se cacha les yeux dans les mains, pour ne pas voir la hache s’abattre sur sa tête. Lorsqu’elle eut retrouvé assez de courage pour ouvrir les yeux, elle vit, à six pieds d’elle, le sauvage velu assis sur la berge. Il avait passé autour de ses jambes nues ses bras maigres et musclés ; sa longue barbe recouvrait les genoux sur lesquels il posait son menton : les membres ramassés et pliés, les épaules nues, la tête farouche aux yeux rouges et fixes, étaient agités d’un tremblement convulsif, tandis que la créature bestiale s’efforçait de parler. Il y avait six semaines qu’il n’avait entendu le son de sa propre voix. Il semblait qu’il eût perdu la faculté de la parole, et ne fût plus qu’une brute muette et désespérée. C’est un cri soudain et inattendu de la femme, cri de pitié profonde, c’est l’intuition de la compassion féminine qui avait su découvrir la misère complexe de l’homme sous l’aspect terrifiant du monstre, qui le ramenèrent au rang de l’humanité. Cette idée est développée dans l’ouvrage avec une éloquence très émouvante. Elle finit, dit-il, par verser des larmes sur lui, larmes saintes, larmes de rédemption, tandis qu’il pleurait de joie, de son côté, à la façon d’un pécheur converti. Elle lui conseilla de rester caché dans les buissons et d’attendre son retour avec patience (car on avait signalé l’arrivée prochaine d’une patrouille de police dans la colonie). Et elle partit vers sa maison en promettant de revenir le soir.

Comme par une faveur spéciale de la Providence, elle se trouvait être la jeune femme d’un forgeron du village. Elle put décider son mari à venir avec elle et à apporter des outils de sa profession : un marteau, un ciseau et une petite enclume. « Mes fers », dit le livre, « furent brisés sur la rive du ruisseau, à la lueur des étoiles d’une nuit calme, par un jeune homme du peuple, athlétique et taciturne, agenouillé à mes pieds, tandis que, près de lui, comme un génie libérateur, la femme se tenait debout, les mains jointes. » C’était évidemment un couple symbolique. Ils procurèrent en même temps au fugitif des vêtements, adéquats à son humanité retrouvée et rendirent du cœur à l’homme nouveau, en l’informant que la côte du Pacifique n’était éloignée que de quelques milles. On pouvait l’apercevoir du sommet de la crête voisine.

Le reste de sa fuite ne prête plus à des conceptions mystiques ou à des interprétations symboliques. Il finit par gagner l’Occident, à la façon commune, par le canal de Suez. En débarquant sur les rives de l’Europe Méridionale, il se mit à écrire son autobiographie. Ce livre, le grand succès littéraire de l’année, fut suivi d’autres ouvrages écrits dans le but avoué d’élever l’humanité. Dans ces volumes, il prêchait en général le culte de la femme, que, pour sa part, il pratiquait selon les rites d’une dévotion particulière aux vertus d’une certaine Mme de S. ; c’était une dame, d’un certain âge déjà, et qui faisait montre d’idées avancées, après avoir été autrefois l’épouse intrigante d’un diplomate défunt et oublié. Elle abritait sur le territoire républicain de Genève (comme Voltaire et Mme de Staël) ses prétentions hautement affichées à la domination de la pensée et du sentiment modernes. Elle parcourait les rues dans son vaste landau, en exhibant à l’indifférence des indigènes et à la curiosité des touristes, la raideur hiératique d’un buste juvénile à la taille basse, et l’éclat de deux grands yeux qui roulaient sans trêve derrière un voile court de dentelle noire ; ce voile ne descendait pas plus bas que les lèvres d’un rouge vif et prenait un aspect de masque. En général, « l’héroïque fugitif » (ce nom lui avait été octroyé dans une critique de l’édition anglaise de son œuvre), « l’héroïque fugitif » l’accompagnait, la barbe déployée et les yeux masqués de verres sombres, assis non point à ses côtés, mais devant elle, et tournant le dos aux chevaux. Placés ainsi en face l’un de l’autre, sans personne d’autre qu’eux dans la grande voiture, ils donnaient à leur promenade un aspect volontaire de manifestation publique. Peut-être n’était-ce là pourtant qu’un geste involontaire. La simplicité russe, même animée par les plus nobles aspirations, côtoie souvent le cynisme avec une ingénuité parfaite. Mais c’est une entreprise vaine, pour les Européens pourris que nous sommes, de tenter de comprendre ces choses. À considérer l’air de gravité qui inspirait le visage même du cocher et les mouvements des chevaux magnifiques, on pouvait peut-être attribuer à cette étrange exhibition une signification mystique, mais, à la frivolité corrompue d’un esprit occidental comme le mien, elle paraissait à peine décente.

Cependant il ne sied guère à un obscur professeur de langues de critiquer un « héroïque fugitif » de célébrité mondiale. La renommée faisait de lui un homme remuant et actif qui pourchassait ses compatriotes dans les hôtels ou les appartements privés et – m’avait-on dit – leur accordait l’honneur de son attention dans les jardins publics, chaque fois que se présentait une occasion convenable. Je croyais me souvenir qu’après une ou deux visites, anciennes de plusieurs mois, il avait renoncé à catéchiser les dames Haldin, avec regret sans doute, car on n’aurait su l’accuser de ne pas se montrer homme de décision. On pouvait s’attendre à lui voir faire une nouvelle tentative, en cette terrible circonstance, pour venir, comme Russe et comme révolutionnaire, dire les paroles nécessaires et faire vibrer la note juste et peut-être consolante. Mais il me fut pénible de le trouver assis là. Je ne crois pas que ce sentiment eût rien à faire avec une jalousie déplacée ou avec le désir de conserver dans la maison ma situation privilégiée. Je ne réclamais aucune faveur spéciale pour mon amitié silencieuse. La différence de nos âges et de nos nationalités me repoussait, semble-t-il, dans une autre sphère d’existence, et je me faisais à moi-même l’effet d’un fantôme muet et impuissant, d’un être immatériel qui ne pouvait que montrer son anxiété, sans accorder à ceux qu’il aimait la moindre protection ou même le murmure d’un conseil.

Comme Mlle Haldin, avec son instinct si sûr, avait omis de me présenter au gros révolutionnaire, je me serais retiré doucement pour revenir plus tard, si je n’avais cru saisir dans les yeux de la jeune fille une expression particulière où je vis une prière de prolonger ma visite, et d’abréger peut-être une conversation déplaisante.

Le gros homme reprit son chapeau, mais seulement pour le poser sur ses genoux.

« Nous nous rencontrerons à nouveau, Nathalia Victorovna. Je ne suis venu aujourd’hui que pour témoigner à votre honorée mère et à vous même des sentiments dont la nature ne pouvait être douteuse. Je n’avais pas besoin qu’on me pousse, mais Éléonore – Madame de S. – elle-même m’a pour ainsi dire envoyé ici. Elle vous tend une main de fraternité féminine. Il n’y a vraiment, dans tout le domaine des sentiments humains, aucune joie ou aucun chagrin que la femme ne sache comprendre, anoblir et spiritualiser par son interprétation. Ce jeune homme dont je vous ai parlé, et qui est arrivé récemment de Pétersbourg, est déjà sous le charme ».

Là-dessus, Mlle Haldin se leva brusquement. J’en fus heureux. L’homme ne s’attendait évidemment pas à un mouvement aussi décidé, et, rejetant un instant la tête en arrière, il leva vers elle ses lunettes sombres, avec un geste de curiosité intéressée. À la fin pourtant il se ressaisit et se leva à la hâte, prenant avec adresse son chapeau sur ses genoux.

« Comment se fait-il, Natalia Victorovna, que vous vous soyez si longtemps tenue à l’écart de ce qui constitue après tout – malgré ce qu’en peuvent dire les mauvaises langues – un centre unique des libertés intellectuelles, et des efforts qui visent à donner forme aux conceptions les plus élevées de notre avenir ? Pour votre honorée mère, je le conçois encore. À son âge, de nouvelles idées…, de nouvelles figures… ne sont pas toujours… Mais vous… Est-ce méfiance ou indifférence ? Il faut sortir de votre réserve. Nous autres, Russes, n’avons pas le droit de nous tenir à l’écart les uns des autres. Dans les circonstances où nous vivons, c’est presque un crime contre l’humanité. La douceur du chagrin solitaire nous est refusée. De nos jours on ne combat pas le Diable avec des prières et des jeûnes. Car jeûner, après tout, c’est se laisser mourir de faim. Vous n’avez pas le droit de vous laisser mourir, Natalia Victorovna. C’est de force que nous avons besoin ; de force spirituelle, j’entends. Quant à l’autre force, qui pourrait nous résister, à nous Russes, si nous savions l’utiliser ? Le péché, de nos jours, connaît des formes nouvelles, et la voie du salut, pour les âmes pures, est nouvelle aussi. On ne la trouve plus dans les cloîtres, mais dans le monde, dans le… »

La voix profonde semblait monter du sol, et l’on se sentait baigné tout entier dans ses accents. L’interruption de Mlle Haldin eut quelque chose de l’effort d’une personne qui se noie, pour se maintenir au-dessus de l’eau. Elle lança, avec un accent d’impatience :

« Mais, Pierre Ivanovitch, je n’ai pas envie de me retirer dans un cloître. Qui penserait à y chercher le salut ? »

« Je parlais au figuré », claironna-t-il.

« Eh bien, je parle au figuré, moi aussi. Mais le chagrin reste le chagrin, et la douleur reste la douleur, à l’ancienne manière. Ils ont des exigences auxquelles il faut, de son mieux, faire face. Je sais que le coup, tombé sur nous de façon brutale, n’est qu’un épisode dans l’histoire d’un peuple. Croyez bien que je n’oublie pas cela. Mais pour le moment il faut que je songe à ma mère. Pensez-vous donc que je puisse la laisser seule ?… »

« C’est prendre mes paroles de façon trop positive », protesta-t-il de sa grosse voix calme.

Mlle Haldin n’attendit pas que le son s’en fût éteint.

« Aller faire des visites à une foule d’étrangers ? L’idée m’en déplaît fort, et je ne vois pas ce que vous pouvez vouloir dire d’autre… »

Il la dominait de sa haute taille, énorme, déférent, la tête rasée comme celle d’un forçat, et cette grosse tête rose évoquait pour moi l’aspect d’une tête sauvage aux cheveux en broussaille, aperçue à travers le trou d’un buisson, et la vision fugitive de membres nus et tannés, fuyant derrière des masses de feuillages rouillés, au milieu d’une nuée de mouches et de moustiques. C’était un hommage involontaire à la vigueur de son style. Personne ne pouvait douter qu’il n’eût erré à travers les forêts de la Sibérie, nu et ceint d’une chaîne. Le manteau de drap noir conférait à sa personne un caractère de décence austère, et faisait penser au missionnaire.

« Savez-vous ce que je voudrais, Natalia Victorovna ? » prononça-t-il solennellement : « Je voudrais vous voir devenir une fanatique ! »

« Une fanatique ? »

« Oui. La foi seule ne suffit pas. »

Il baissa la voix et éleva pendant un instant un de ses gros bras, pendant que l’autre pendait contre sa cuisse, tenant le fragile chapeau de soie.

Je vais vous dire une parole que je vous supplie de peser avec soin. Écoutez ! nous avons besoin d’une force qui puisse remuer ciel et terre, d’une semblable force… rien de moins ! »

La note profonde, souterraine, de ce « rien de moins » faisait frémir comme les vibrations profondes d’un gros tuyau d’orgue.

« Est-ce donc dans le salon de Mme de S. que nous trouverons cette force ? Pardonnez-moi, Pierre Ivanovitch, d’oser en douter. Cette dame n’est-elle pas une femme du grand monde, une aristocrate ? »

« Jugement téméraire », s’écria-t-il. « Vous m’étonnez ! Et à supposer le fait exact ? C’est aussi une femme de chair et de sang. Il y a toujours quelque chose qui pèse sur nous pour abaisser notre essor spirituel. Mais que vous en fassiez un reproche, c’est ce que je n’aurais pas attendu de vous. On dirait que vous avez prêté l’oreille à des potins malveillants. »

« Je n’ai entendu aucun bavardage, croyez-le. Comment seraient-ils venus jusqu’à nous, dans notre province ? Mais le monde parle d’elle. Et que peut-il d’ailleurs y avoir de commun entre une dame de cette sorte et une obscure fille de la campagne comme moi ? »

« Elle représente », interrompit-il, « la manifestation perpétuelle d’un esprit noble et hors de pair. Son charme… non ! je ne veux pas parler de son charme !… Mais cela n’empêche pas tous ceux qui l’approchent d’en subir l’ascendant. On sent, près d’elle, les doutes s’envoler, le trouble se dissiper… Si je ne me trompe… et je ne me trompe jamais dans ce qui touche aux choses de l’esprit… vous avez l’âme troublée, Nathalia Victorovna. »

Les yeux de Mlle Haldin regardaient droit dans l’énorme figure molle de l’homme, et j’eus l’impression que, derrière l’abri de ses lunettes noires, il pouvait se permettre toutes les impudences.

« Pas plus tard que l’autre soir, en rentrant en ville, du château Borel, avec ce nouveau venu si intéressant de Pétersbourg, j’ai pu constater la puissance de cette influence calmante, apaisante même, pourrais-je dire. Je le voyais, tout au long de la rive du lac, silencieux comme un homme à qui l’on a montré le chemin de la paix. Je sentais dans son âme le travail du levain, comprenez-vous ? En tout cas m’écoutait-il avec patience. J’étais d’ailleurs inspiré moi-même par le génie ferme et subtil d’Éléonore… de Madame de S., vous savez, et sous la clarté de la lune pleine, je pouvais observer la figure du jeune homme. Et l’on ne me trompe pas !…

Mlle Haldin, les yeux baissés, semblait hésiter.

« Eh bien, je réfléchirai à ce que vous m’avez dit, Pierre Ivanovitch. Et je tâcherai d’aller là-bas, dès que je pourrai, sans crainte, quitter ma mère pendant une ou deux heures. »

Malgré la froideur avec laquelle elle prononça ces paroles, je restai stupéfait de cette concession. Le gros homme saisit avec une telle ferveur la main de la jeune fille, que je crus qu’il allait la porter à ses lèvres ou à sa poitrine. Mais il se contenta d’en retenir les doigts dans sa grosse patte, en les élevant et en les abaissant tour à tour pendant qu’il lâchait sa dernière bordée de paroles.

« Très bien, très bien ! Je n’ai pas encore toute votre confiance, Nathalia Victorovna, mais cela viendra. Chaque chose a son temps ! La sœur de Victor Haldin ne peut pas rester dans l’ombre… C’est chose impossible, tout simplement… Et aucune femme ne doit rester assise sur le seuil… Les fleurs, les larmes, les applaudissements appartiennent au passé : c’est une conception moyenâgeuse. L’arène, c’est dans l’arène que les femmes doivent descendre, de nos jours !… »

Il laissa tomber la main de la jeune fille, avec un geste de grâce, comme pour lui en faire présent et il restait immobile, la tête inclinée en une attitude déférente, devant la féminité qu’elle représentait.

« L’arène ! il faut descendre dans l’arène, Nathalia ! » Il fit un pas en arrière, inclina son énorme masse et sortit rapidement. La porte battit derrière lui. Mais aussitôt on entendit dans l’antichambre sonner bruyamment sa voix, adressée à la servante, qui lui montrait le chemin. Je ne puis dire s’il l’exhortait aussi à descendre dans l’arène. Ses paroles prenaient un ton de prédication qu’interrompit brusquement le bruit léger de la porte donnant sur la rue.


III[modifier]

Nous nous regardâmes pendant un instant.

« Connaissez-vous cet homme ? »

Mlle Haldin, en s’avançant vers moi, me posait cette question, en anglais.

Je pris la main qu’elle me tendait.

« Tout le monde le connaît. C’est un féministe, un révolutionnaire, un grand écrivain… si l’on veut, et… comment dire ?… le… l’hôte familier du salon mystico-révolutionnaire de Mme de S. »

Mlle Haldin passa une main sur son front.

« Il était depuis plus d’une heure déjà avec moi, quand vous êtes arrivé. J’étais si heureuse que ma mère fut couchée. Elle a bien des nuits d’insomnie, et quelquefois, au milieu du jour, elle peut reposer pendant quelques heures. C’est seulement un sommeil d’épuisement, je le sais, mais je m’en réjouis tout de même. N’étaient ces heures de repos… »

Elle me regarda, et avec cette pénétration extraordinaire qui me déconcertait, secoua la tête :

« Non ! Elle ne deviendra pas folle ! »

« Ma chère enfant ! » m’écriai-je, en manière de protestation, d’autant plus frappé que j’étais, bien au fond, loin de croire Mme Haldin tout à fait saine d’esprit.

« Vous ne savez pas quelle belle et lucide intelligence possédait ma mère, » poursuivit Mlle Haldin avec son regard clair et la simplicité calme où il me semblait voir toujours une touche d’héroïsme.

« Je suis sûr… » murmurai-je.

« J’ai fermé les rideaux dans sa chambre et je suis venue ici. Il y a si longtemps que je voulais rêver en paix. »

Elle fit une pause, puis ajouta, sans aucun accent de détresse : « C’est si difficile ! » en me regardant avec une fixité étrange, comme si elle avait attendu de ma part un geste de dénégation ou de surprise.

Mais je ne fis pas ce geste, et fus irrésistiblement poussé à dire :

« Je crains que la visite de ce Monsieur n’ait pas rendu la chose plus facile. »

Mlle Haldin restait devant moi, avec une expression singulière dans les yeux.

« Je ne prétends pas comprendre absolument Pierre Ivanovitch. Il faut avoir un guide, même si on ne veut pas lui abandonner tout à fait la conduite de sa vie. Je suis une fille sans expérience, mais je ne suis pas une de ces âmes d’esclave dont il y a eu trop en Russie. Pourquoi ne l’écouterais-je pas ? Il n’y a aucun mal à laisser diriger sa pensée. Pourtant je puis vous avouer que je n’ai pas été absolument sincère avec Pierre Ivanovitch. Je ne saurais dire ce qui m’en empêchait sur le moment… »

Elle s’éloigna brusquement pour aller, dans un coin éloigné de la chambre, ouvrir et fermer un tiroir de bureau. Elle revint, un morceau de papier à la main. C’était une feuille mince et couverte d’une écriture serrée, une lettre, évidemment.

« Je voulais vous lire ces lignes », me dit-elle. « C’est une des lettres de mon pauvre frère. Il ne doutait jamais, lui. Comment aurait-il douté ? Ils sont une si petite poignée, ces misérables oppresseurs, en face de la volonté unanime de notre peuple ! »

« Votre frère croyait la volonté populaire capable de venir à bout de tout ? »

« C’était sa religion », déclara Mlle Haldin.

Je regardai son visage calme et l’animation de ses yeux.

« Il va sans dire qu’il faut éveiller, inspirer, concentrer cette volonté », poursuivit-elle. « C’est la véritable tâche des vrais agitateurs, la tâche à laquelle on doit sacrifier sa vie. Il faut déraciner et balayer la dégradation de la servitude et les mensonges de l’absolutisme. Ne comptons pas sur une réforme impossible : il n’y a rien à réformer ! Il n’y a, chez nous, ni légalité, ni institutions. Il n’y a qu’une poignée de fonctionnaires cruels… peut-être simplement aveugles, contre une nation. »

Elle froissait légèrement la lettre dans sa main. J’en regardais les pages minces et noircies, dont l’écriture même avait un aspect cabalistique, incompréhensible à notre expérience d’Européens de l’Ouest.

« Ainsi posé », concédai-je, « le problème paraît assez simple. Mais j’ai peur de n’en pas voir la solution. Et si vous retournez en Russie, je sais que je ne vous reverrai plus. Cela ne m’empêche pas de répéter : « Retournez-y ! » Ne croyez pas que je songe à votre salut. Non ; je sais que vous n’irez pas chercher une sécurité personnelle. Mais j’aime mieux vous savoir en danger, là-bas, qu’exposée à certains périls que vous pouvez rencontrer ici. »

« Je vais vous dire », fit Mlle Haldin après un moment de réflexion. « Je sens que vous détestez la révolution. Vous ne la croyez pas légitime. Vous appartenez à un peuple qui a fait un pacte avec la destinée et n’aimerait pas y faillir. Mais nous, nous n’avons pas conclu de marché de ce genre ; on ne nous a pas fait cette proposition : tant de liberté pour tant d’argent comptant. L’idée d’une action révolutionnaire vous fait horreur quand il s’agit de gens que vous estimez comme s’il s’agissait d’une chose… comment dire ?… d’une chose un peu malhonnête ! »

J’inclinai la tête.

Vous avez raison », dis-je. « Et je vous estime très fort… »

« Ne croyez pas que je l’ignore », commença-t-elle, en hâte… « Votre amitié nous a été très précieuse. »

« Je n’ai guère été qu’un spectateur. »

Une légère rougeur envahit son visage.

« On peut être précieux comme spectateur. Votre présence m’a fait sentir moins solitaire. C’est difficile à expliquer. »

« Vraiment ? Eh bien, moi aussi je me suis senti moins seul ; et cela me paraît facile à expliquer. Mais tout cela ne durera plus bien longtemps. Voici la dernière chose que je voulais vous dire : dans une vraie révolution… non pas simple changement de dynastie ou réforme constitutionnelle… dans une vraie révolution, ce ne sont pas les plus belles figures qui se montrent au premier plan. Une révolution violente appartient bien vite aux fanatiques étroits et aux hypocrites tyranniques. Après eux se montrent tous les prétentieux ratés intellectuels de l’époque. Ce sont les chefs et les meneurs. Notez que je ne parle pas des vulgaires coquins. Les natures scrupuleuses et justes, nobles et dévouées, les généreux et les intelligents peuvent mettre en branle le mouvement, mais ils sont vite dépassés : ils ne sont pas les chefs de la révolution, ils en sont les victimes, victimes du dégoût, du désenchantement, souvent du remords. Leurs espoirs hideusement trahis, la caricature de leur idéal, telle est la définition du succès révolutionnaire. Il y a eu des cœurs brisés par de tels succès, à la suite de chaque révolution… Mais cela suffit. Comprenez seulement que je ne voudrais pas vous voir une victime. »

« Si je croyais à tout ce que vous dites, je ne penserais pas encore à moi-même », protesta Mlle Haldin. « J’accepterais la liberté de n’importe quelle main, comme un affamé prendrait un morceau de pain. Le vrai progrès viendra plus tard. Et l’on trouvera alors les hommes nécessaires. Nous les avons déjà parmi nous. On les rencontre qui se préparent dans l’ombre, inconnus… »

Elle étala la lettre qu’elle tenait encore à la main, et abaissa sur elle son regard.

« Oui », reprit-elle, « on rencontre de tels hommes ; et elle lut ces mots : « Des existences pures, nobles et solitaires. »

Elle replia sa lettre, et m’expliqua pour répondre à mon interrogation muette :

« Ce sont les termes dont use mon frère à l’endroit d’un jeune homme qu’il avait connu à Pétersbourg. Ce devait être un de ses amis intimes ; au moins c’est chose probable, car c’est le seul homme dont mon frère ait jamais mentionné le nom dans les lettres qu’il m’adressait. Absolument le seul. Et le croiriez-vous ? cet homme est ici. Il est arrivé récemment à Genève. »

« L’avez-vous vu ? » demandai-je. « Oui, vous devez l’avoir vu, naturellement. »

« Non, non ! je ne l’ai pas vu. Je ne savais pas qu’il fût ici ; c’est Pierre Ivanovitch lui-même qui vient de me l’apprendre. Vous l’avez entendu parler d’un nouveau venu de Pétersbourg. Eh bien c’est cet homme-là dont mon frère proclame « l’existence pure, noble et solitaire ! » Un ami de mon frère ! »

« Il est sans doute compromis au point de vue politique ? » remarquai-je.

« Je ne sais pas. Mais c’est bien probable. Qui sait ? Peut-être est-ce son amitié même pour mon frère qui… Mais non, ce n’est guère possible. En somme je n’ai d’autres renseignements que ceux de Pierre Ivanovitch. Ce jeune homme a présenté une lettre d’introduction du Père Zozime ; vous savez, le prêtre démocrate ; vous avez entendu parler du Père Zozime ? »

« Oh oui, le fameux Père Zozime qui, l’an dernier, a passé deux mois à Genève », repris-je. « Après son départ, il semblait avoir disparu de la scène du monde. »

« Il paraît qu’il s’est remis à l’œuvre en Russie, du côté du Centre », dit Mlle Haldin, avec animation. « Mais, je vous en prie, n’en dites rien à personne ; ne laissez rien échapper, car si les journaux s’emparaient de cette nouvelle, le Père pourrait être en danger. »

« Vous avez évidemment un grand désir, de rencontrer cet ami de votre frère ? » demandai-je.

Mlle Haldin remit la lettre dans sa poche. Ses yeux se dirigèrent par dessus mon épaule vers la porte de la chambre maternelle.

« Pas ici », murmura-t-elle. « Pas pour la première fois, au moins. »

Après un moment de silence, je lui dis au revoir, mais Mlle Haldin me suivit dans l’antichambre, en fermant soigneusement la porte derrière nous.

« Vous devinez où je veux aller demain ?… »

« Vous vous êtes décidée à faire une visite à Mme de S… ? »

« Oui ; j’irai au château Borel ; il le faut. »

« Que pensez-vous donc y apprendre ? » demandai-je à voix basse, craignant qu’elle ne se berçât de quelque impossible espoir. Mais je me trompais.

« Songez un peu ! un tel ami ! Le seul homme dont mon frère ait jamais parlé dans ses lettres. Il aura bien quelque chose à me donner, quand ce ne seraient que quelques pauvres paroles. Peut-être un mot, une pensée des derniers jours. Voudriez-vous me voir tourner le dos à tout ce qui me reste de mon pauvre frère… à son ami ? »

« Certes non », protestai-je, « et je puis parfaitement comprendre votre pieuse curiosité. »

« Des hommes à l’existence pure, noble et solitaire », murmura-t-elle doucement. « Il y en a ; il y en a ! Eh bien c’est l’un d’eux que je pourrai interroger sur notre cher mort ! »

« Mais pourquoi croyez-vous devoir le rencontrer au château ? Pensez-vous qu’il y habite en qualité d’hôte ? »

« Je ne saurais le dire », avoua-t-elle. « Il a apporté une lettre d’introduction du Père Zozime, qui est aussi, paraît-il, un ami de Mme de S… Il faut croire que ce n’est pas une femme aussi méprisable, en somme. »

« On a fait courir bien des bruits sur le compte du Père Zozime lui-même », observai-je.

Elle haussa les épaules.

« La calomnie est encore une arme de notre gouvernement ; c’est un fait bien connu ! Oui, je sais : le Père Zozime a été protégé par un gouverneur général de Province. Je me souviens d’avoir discuté ce sujet avec mon frère, il y a deux ans. Mais son œuvre était bonne. Et il est proscrit aujourd’hui. Peut-on exiger preuve meilleure ? Peu importe d’ailleurs ce que fut ou ce qu’est ce prêtre : cela n’a rien à voir avec l’ami de mon frère. Si je ne le rencontre pas au Château, je demanderai son adresse. Et naturellement, il faudra qu’il vienne voir ma mère aussi, plus tard. Comment deviner ce qu’il pourra nous dire ? Quelle grâce, si ses paroles devaient apaiser ma mère ! Vous savez les idées qu’elle se forge. Peut-être pourrait-on lui donner une explication, l’inventer au besoin. Ce ne serait pas une faute !… »

« Certes », répliquai-je, « ce ne serait pas une faute. Mais ce pourrait être une erreur. »

« Je voudrais seulement lui voir retrouver son courage. Tant qu’elle restera dans son état actuel, je ne pourrai penser à rien avec calme. »

« Songez-vous donc à inventer quelque pieux mensonge, pour la tranquillité de votre mère ? » demandai-je.

« Pourquoi un mensonge ? Il est bien certain qu’un tel ami connaîtra bien des détails sur la vie et les derniers jours de mon frère. Il pourra nous renseigner… Il y a, dans les faits matériels, quelque chose qui m’enlève toute quiétude. Je suis sûre qu’il avait l’intention de nous rejoindre à l’étranger, qu’il avait en vue un projet, un grand acte de patriotisme, non pas pour lui seul, mais pour nous deux. J’avais confiance ; j’attendais l’heure fixée. Oh ! avec quel espoir, avec quelle impatience ! J’aurais pu l’aider ! Et maintenant, tout à coup, cette insouciance apparente ! comme s’il n’y avait plus eu d’intérêt pour lui dans la vie… »

Elle resta un instant silencieuse, puis conclut avec obstination : « Je veux savoir ! »

En revenant sur ces paroles, au cours de la lente promenade, qui me ramenait du boulevard des Philosophes, je me demandais avec curiosité ce qu’elle désirait précisément savoir. Ma rêverie trouvait un point de départ dans ce que je connaissais de son histoire. Mlle Haldin était considérée avec une certaine méfiance dans l’établissement d’éducation pour jeunes filles, où elle avait achevé ses études. On la soupçonnait d’opinions indépendantes sur des sujets réglés par l’enseignement officiel. Plus tard, la mère et la fille revenues dans leur campagne natale, s’attirèrent, en donnant ouvertement leur avis sur les événements publics, une réputation de libéralisme. La troïka du chef de la police du district commença à rouler souvent dans leur village. « Il faut que je tienne les paysans à l’œil », disait-il pour expliquer ses visites. « Il faut veiller un peu sur deux femmes seules. » Il inspectait les murs de la maison, comme s’il avait voulu les percer du regard, examinait les photographies, retournait négligemment les livres du salon, et prenait congé après la collation familière. Mais, un soir, tout agité, et avec un accent de détresse, le vieux prêtre du village vint avouer, qu’il avait reçu l’ordre de surveiller tout ce qui se passait dans la maison, et de s’en assurer à tout prix, à l’aide de son autorité spirituelle sur les domestiques par exemple.

Il devait surtout espionner les visiteurs que recevaient ces dames, connaître leur identité, la durée de leur séjour, la partie du pays d’où ils venaient, et ainsi de suite. Le pauvre et simple vieillard mourait d’angoisse, d’humiliation et de terreur. « Je suis venu vous prévenir ; soyez prudentes, pour l’amour de Dieu ! La honte me dévore, mais je suis pris dans un filet d’où l’on ne peut se tirer ! Je serai obligé de dire ce que j’ai vu, car autrement, mon diacre pousserait les choses au noir, pour s’insinuer dans les bonnes grâces de l’autorité. Et puis, il y a aussi mon gendre, le mari de ma Paresko, qui est expéditionnaire au bureau des domaines ; on le mettrait bien vite à la porte… pour l’envoyer peut-être quelque part ! » Le vieillard se lamentait, en essuyant ses larmes, sur les rigueurs d’un temps, là où les gens semblaient ne pouvoir s’accorder ». Il n’avait pas envie de passer le soir de sa vie, la tête rasée, dans la cellule pénitentiaire d’un monastère ; « où il serait soumis à toutes les rigueurs de la discipline ecclésiastique ; car ils n’auraient aucune pitié pour un pauvre vieillard », gémissait-il. Il avait failli en avoir une attaque de nerfs, et les deux dames, pleines de commisération, l’avaient consolé de leur mieux, avant de lui laisser regagner sa chaumière. D’ailleurs, elles avaient fort peu de visiteurs. Les voisins, dont certains amis de longue date, commençaient à se tenir à l’écart, quelques-uns par timidité, d’autres avec le dédain marqué de hobereaux qui venaient seulement à la campagne pour l’été ; ce n’étaient, au demeurant, d’après Mlle Haldin, que des aristocrates et des réactionnaires. La jeune fille menait donc une existence solitaire. Ses relations avec sa mère étaient des plus tendres et des plus libres, mais Mme Haldin avait connu les expériences de sa propre génération, ses souffrances, ses déceptions, et ses apostasies. C’est en étouffant tout signe d’anxiété et en gardant une réserve héroïque qu’elle manifestait son affection pour ses enfants.

Pour Nathalie Haldin, son frère, dont l’existence de Pétersbourg, bien qu’un peu mystérieuse, n’était nullement énigmatique (car on ne pouvait douter de ses sentiments ou de ses pensées), son frère était le seul représentant visible d’une liberté proscrite. Ils avaient, dans de longues discussions, pleines de nobles espoirs d’action et de foi dans le succès, contemplé à l’avance l’avènement de la liberté et ses promesses infinies. Et brusquement toute action, tout espoir sombraient devant les révélations qu’était allé chercher le journaliste anglais. Seul demeurait le fait positif de la mort du frère, mais ses causes profondes restaient dans l’ombre. La jeune fille se sentait abandonnée sans explication. Elle ne doutait pas de son frère, cependant, et ce qu’elle désirait c’était d’apprendre, à tout prix, le moyen de rester fidèle à l’esprit du mort.


=== IV ===

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que je rencontrasse à nouveau Nathalie Haldin. Je traversais un jour la place du théâtre, lorsque j’aperçus sa silhouette élégante au seuil de la peu attrayante promenade des Bastions. Elle en franchissait la porte et me tournait le dos mais je savais que nous devions nous rencontrer, lorsqu’elle redescendrait l’allée principale, si toutefois elle ne regagnait pas son logis. Je crois que dans ce cas je n’aurais pas encore été la voir. Mon désir restait aussi fort que jamais de la tenir à l’écart des révolutionnaires, mais je ne m’illusionnais pas sur mon influence. Je n’étais qu’un Occidental et, manifestement, Mlle Haldin ne pouvait ni ne voulait écouter ma sagesse ; quant à mon désir d’entendre sa voix, c’était un plaisir auquel il valait mieux, pensais-je, ne pas trop m’abandonner. Non, je ne serais pas allé Boulevard des Philosophes, mais lorsque je vis, vers le milieu de la grande allée, Mlle Haldin venir à moi, la curiosité et l’honnêteté aussi peut-être, m’empêchèrent de fuir.

Il y avait dans l’air une certaine rudesse de printemps ; le ciel bleu était dur, mais les jeunes feuilles mettaient un brouillard léger sur la rangée banale des arbres, et le soleil clair allumait de petits points d’or dans le gris des yeux francs que Mlle Haldin tournait vers moi, en un regard d’accueil amical.

Je m’enquis de la santé de sa mère.

Elle eût un léger haussement d’épaules et un soupir attristé… puis :

« Vous voyez pourtant que je suis venue faire une promenade, un peu d’exercice, comme vous dites en Angleterre. »

J’eus un sourire approbateur, tandis qu’elle ajoutait, de façon inattendue :

« Quelle journée splendide ! »

Sa voix un peu rude, mais captivante, avec son timbre masculin et ses accents d’oiseau, avait un accent de conviction profonde, qui me rendit heureux. On aurait dit qu’elle avait pris enfin conscience de sa jeunesse, car la gloire printanière n’éclairait guère le rectangle enclos de grilles, où pelouses et arbres s’encadraient des pentes régulières des toits de cette ville dont la correction est sans grâce et l’hospitalité sans chaleur. Dans l’air même qui nous baignait, il n’y avait que peu de tiédeur, et le ciel, le ciel de ce pays sans horizon, balayé et lavé par les averses d’avril, n’était qu’une nappe de bleu cruel et froid, étendue sans profondeur, brusquement rétrécie par le mur sombre et terne du jura, où s’attardaient, çà et là, quelques misérables traînées et quelques plaques de neige. Toute la gloire de la saison devait émaner de la jeune fille, et j’étais heureux de sentir cette impression dans sa vie, fût-ce pour un temps très court.

« J’ai plaisir à vous entendre parler ainsi. »

Elle me jeta un regard rapide, rapide, mais non furtif.

S’il y a une chose dont elle fût parfaitement incapable, c’était d’une dissimulation quelconque. Sa sincérité s’exprimait dans le rythme même de sa marche. C’est moi, au contraire, qui la regardais presque à la dérobée. Je savais où elle avait été, mais je ne savais pas ce qu’elle avait pu voir ou entendre dire dans ce repaire de conspirateurs aristocratiques qu’était le château Borel. Je me sers du mot aristocratique, faute d’un terme meilleur.

Le château Borel, niché parmi les arbres et les buissons de son parc négligé, connaissait de nos jours une certaine célébrité, analogue à celle dont s’auréolait, au temps de Napoléon, la résidence d’une autre dangereuse exilée, Mme de Staël. Seulement le despotisme d’un Napoléon, héritier botté de la Révolution, qui tenait pour ennemie digne de surveillance, cette femme intellectuelle, ne ressemblait en rien à l’autocratie mystique engendrée par la servitude d’une conquête tartare. Et Mme de S. était fort loin de ressembler à la femme de talent qui écrivit Corinne. Elle se vantait fort des persécutions dont elle aurait été la victime. J’ignore si, dans certains cercles, on la tenait pour dangereuse. En tous cas la surveillance du château Borel ne pouvait guère s’exercer que de façon très lointaine. Sa situation écartée en faisait un séjour idéal pour l’éclosion de complots transcendants, qu’ils fussent d’ailleurs sérieux ou futiles. Mais tout cela ne m’intéressait guère, et je voulais seulement savoir l’effet que les extraordinaires habitants du château, et son atmosphère spéciale, avaient pu produire sur une jeune fille comme Mlle Haldin, si droite, si honnête, mais si dangereusement inexpérimentée. En face des instincts vils de l’humanité, l’inconsciente noblesse de son ignorance la laissait désarmée contre ses propres impulsions. Et il y avait aussi cet ami de son frère, cet intéressant voyageur arrivé de Russie ! Je me demandais si elle avait pu le rencontrer.

Nous marchâmes quelque temps à pas lents, en silence.

« Vous savez », lançai-je brusquement, « si vous ne voulez rien me raconter, dites-le franchement, et ce sera, bien entendu, chose réglée. Mais je ne veux pas jouer au plus fin, et je vous demande nettement tous les détails de votre visite. »

Elle sourit faiblement de mon accent énergique.

« Vous êtes curieux comme un enfant ! »

« Non, je ne suis qu’un vieil homme inquiet », répliquai-je, avec un ton de conviction.

Elle posa son regard sur moi, comme pour s’assurer du degré de mon inquiétude, ou de ma vieillesse. Ma physionomie n’a, je crois, jamais été bien expressive, et le nombre de mes années n’est pas suffisant pour me valoir un aspect marqué de décrépitude. Je n’ai ni la longue barbe d’un bon ermite de ballade romantique, ni le pas vacillant ou la mine d’un sage courbé et vénérable. Je ne puis prétendre à ces avantages pittoresques et ne suis vieux, hélas, qu’avec vigueur et banalité. Je crus saisir une nuance de pitié dans le regard prolongé que Mlle Haldin laissait tomber sur moi. Elle marcha un peu plus vite.

« Vous me demandez tous les détails. Voyons ; je devrais les avoir présents à l’esprit ; tout cela est assez nouveau pour… une petite provinciale comme moi. »

Après un instant de silence, elle commença par me dire que le château Borel était presque aussi négligé à l’intérieur qu’à l’extérieur. Rien d’étonnant à cela, d’ailleurs. C’était, me semble-t-il, un banquier de Hambourg, retiré des affaires, qui l’avait fait construire, pour charmer ses derniers jours devant le spectacle de ce lac, dont la beauté nette, régulière et « comme il faut » devait paraître attrayante à l’imagination pondérée d’un homme de chiffres. Mais le banquier était mort très vite, et sa femme était partie aussi (seulement pour l’Italie), si bien que cette bâtisse, où l’on avait voulu acheter la paix, était restée vide pendant plusieurs années, et ne semblait jamais devoir se vendre. On y accédait par une route de graviers, qui contournait une vaste pelouse naturelle, et donnait au visiteur tout loisir pour observer les dégradations de la façade en stuc.

L’impression générale, me dit Mlle Haldin, était déplaisante et devenait même oppressante à mesure que l’on s’approchait davantage.

Elle avait vu des taches de mousse verdie sur les degrés de la terrasse ; la grande porte était large ouverte ; on n’apercevait personne. Elle était entrée dans un grand vestibule, très haut de plafond et absolument vide, où s’alignaient de nombreuses portes, toutes fermées. Dans le fond débouchait un vaste escalier de pierre nue. L’effet produit sur la jeune fille était celui d’une maison abandonnée, et déconcertée par cette solitude, elle restait immobile, lorsqu’elle finit par percevoir confusément le son d’une voix qui parlait quelque part… sans trêve.

« On devait », hasardai-je, « Vous observer pendant tout ce temps-là ; il y avait sans doute des yeux ouverts. »

« Je ne crois guère que ce fût possible », répliqua-t-elle. « Je n’ai pas vu un oiseau dans le parc, pas entendu un gazouillement dans les arbres. Tout aurait paru absolument désert, si l’on n’avait entendu cette voix. »

Elle n’avait pas su en reconnaître l’idiome : Russe, Français ou Allemand. On ne distinguait pas de réponse. Il semblait que la voix eût été laissée là par les habitants au moment de leur départ, pour s’adresser aux murs nus. Elle parlait avec volubilité, et faisant une pause de temps à autre ; elle était solitaire et triste. Le temps paraissait très long à Mlle Haldin ; une invincible répugnance l’empêchait d’ouvrir une des portes du vestibule. Elle sentait l’inutilité de ce geste ; personne ne viendrait et la voix ne se tairait pas. Elle m’avoua qu’elle avait dû résister au désir de tourner le dos et de s’en aller comme elle était venue, sans avoir vu personne.

« Vraiment ? Vous avez éprouvé ce désir ? » m’écriai-je avec un ton du regret. « Il est dommage que vous n’ayez pas suivi votre impulsion. »

Elle secoua la tête.

« Quel étrange souvenir j’en aurais conservé. Ce parc désert ; ce vestibule vide ; cette voix impersonnelle, parlant sans trêve… et personne, personne, pas une âme. »

C’eût été un souvenir unique et inoffensif. Mais Mlle Haldin n’était pas fille à fuir devant une impression glaçante de solitude et de mystère. « Non, je ne me suis pas sauvée », dit-elle. « Je suis restée où j’étais, et j’ai fini par voir un être… un être si étrange ! »

Comme elle regardait la cage du large escalier, en songeant que la voix devait venir des étages supérieurs, son attention avait été attirée par le froufrou d’une robe. Ses yeux baissés étaient tombés sur la silhouette d’une femme, sortie sans doute par une des nombreuses portes ; elle traversait le vestibule, et regardant droit devant elle ne s’était pas aperçue d’abord de la présence de Mlle Haldin.

En tournant la tête, elle parut très saisie de voir une étrangère. À la sveltesse de sa tournure, Mlle Haldin l’avait prise pour une jeune fille, mais si son visage avait une rondeur presque enfantine, il était aussi blême et creusé, avec des cercles sombres sous les yeux. La masse épaisse de ses cheveux bruns et poussiéreux était comme une chevelure de jeune homme, divisée par une raie latérale, et se soulevait en vague au-dessus d’un front sec et ridé. Après un moment de muette stupeur, la femme s’était brusquement accroupie sur le sol.

« Qu’entendez-vous par s’accroupir » ? demandai-je avec surprise. « Quel étrange détail. »

Mlle Haldin me donna l’explication de ces mots. La dame portait un petit bol à la main, et s’était baissée pour le poser sur le sol, à portée d’un gros chat qui apparut alors derrière ses jupes et plongea dans le bol une tête gourmande. La femme se redressa et, s’approchant de Mlle Haldin, lui demanda, avec une brusquerie nerveuse : « Que voulez-vous ; qui êtes-vous ? »

Mlle Haldin dit son nom, et aussi celui de Pierre Ivanovitch La vieille femme-enfant hocha la tête et fit une moue de sympathie. Elle portait une vieille jupe de soie noire, élimée par endroits et sa jupe de serge également noire était courte et râpée. Elle continuait à fixer de près sur Mlle Haldin des yeux clignotants dont les cils et les sourcils paraissaient aussi râpés. Mlle Haldin, lui expliqua avec des paroles douces, comme on en adresse à une personne malheureuse et sensible, que sa visite ne pouvait pas être tout à fait inattendue pour Mme de S.

« Ah, c’est Pierre Ivanovitch qui vous a invitée. Comment pouvais-je le savoir ? On ne consulte pas une « dame de compagnie », comme vous pouvez bien le penser ! »

La femme fanée eut un petit rire. Ses dents, remarquablement blanches, et admirablement égales, semblaient absurdement déplacées dans sa bouche, comme un collier de perles au cou d’un vagabond loqueteux. « Pierre Ivanovitch est peut-être le plus grand génie de ce siècle, mais c’est aussi le plus oublieux des hommes. Ne vous étonnez donc pas, s’il vous a donné un rendez-vous ici, d’apprendre qu’il est absent. »

Mlle Haldin expliqua qu’elle n’avait aucun rendez-vous avec Pierre Ivanovitch. Elle avait senti tout de suite s’éveiller son intérêt pour cette personne bizarre.

« Pourquoi se dérangerait-il, pour vous ou pour quiconque ? Oh ces génies ! Si vous saviez ! Oui !… Et leurs livres ! J’entends, naturellement, ces livres que le monde entier admire, les livres inspirés… Mais il faut connaître les coulisses ! Attendez seulement d’avoir à vous tenir, la plume à la main, une demi-journée, devant une table. Pierre Ivanovitch arpente sa chambre, pendant des heures et des heures. J’étais à la fin, si raide et si engourdie, que j’avais peur de perdre l’équilibre, et de tomber de ma chaise, comme une masse ! »

Elle gardait les mains croisées devant elle, et ses yeux, fixés sur le visage de Mlle Haldin, ne trahissaient aucune animation. Supposant que la « dame de compagnie », comme elle s’intitulait, était fière d’avoir servi de secrétaire à Pierre Ivanovitch, Mlle Haldin, fit une remarque aimable dans ce sens.

« Vous ne sauriez imaginer plus rude épreuve », protesta la dame. « Il y a un journaliste anglo-américain, qui prend, en ce moment, une interview à Mme de S. », poursuivit-elle, avec un ton changé et un regard vers l’escalier. « Sans cela, je vous aurai fait monter. Je suis une espèce de « maître des cérémonies ! »

Mme de S. ne pouvait, paraît-il, supporter autour d’elle de domestiques suisses ; à vrai dire, les domestiques ne restaient jamais bien longtemps au château Borel ; il surgissait toujours des difficultés. Mlle Haldin s’était aperçue déjà que le vestibule de marbre et de stuc était une manière de grange poussiéreuse, aux angles tapissés de toiles d’araignées, et que des traces de boue souillaient la mosaïque de son sol blanc et noir.

« Je m’occupe aussi de cet animal », poursuivit la dame de compagnie, qui gardait toujours les mains croisées devant elle ; « cela ne me gêne pas du tout », fit-elle en abaissant sur le chat son regard lassé. « Les animaux ont leurs droits, bien qu’à vrai dire je ne voie pas de raison pour qu’ils ne souffrent pas comme les êtres humains. Et vous ? Mais, en somme, ils ne souffrent jamais autant ; c’est chose impossible. Seulement, dans leur cas, la douleur est plus atroce, parce qu’ils ne peuvent pas faire de révolution. J’étais républicaine ; je suppose que vous l’êtes, vous aussi ? »

La jeune fille m’avoua son embarras ; elle ne savait que répondre et s’était contentée de faire un léger signe de tête, en demandant, à son tour :

« N’êtes-vous donc plus républicaine, maintenant ? »

« Quand on a écrit pendant deux ans sous la dictée de Pierre Ivanovitch, il est bien difficile d’être encore quelque chose ! Il faut d’abord rester assise dans une immobilité parfaite, le plus petit mouvement mettant en fuite les idées du maître ! À peine ose-t-on respirer ! Et quant à tousser… Dieu vous en préserve ! Pierre Ivanovitch changea la position de ma table pour l’appliquer contre le mur, parce qu’au début je ne pouvais m’empêcher, pendant les longues pauses de sa dictée, de lever les yeux et de regarder par la fenêtre ! Et c’était chose interdite ; je regardais si stupidement, prétendait-il ! Défendu plus encore de jeter les yeux par-dessus mon épaule ; il tapait du pied et rugissait : « Regardez votre papier ! » Il paraît que mon expression et mon visage le dérangeaient. Je sais en effet que je ne suis pas belle et que mon expression ne promet guère ! Il disait que mon air d’attente inintelligente l’exaspérait ! C’étaient ses propres termes… »

Mlle Haldin était indignée, mais elle reconnut n’avoir pas été tout à fait surprise.

« Est-il possible que Pierre Ivanovitch ait pu traiter une femme avec une telle grossièreté ? » s’écria-t-elle.

La dame de compagnie hocha plusieurs fois la tête, avec un air de discrétion, puis elle affirma à Mlle Haldin que tout cela lui était parfaitement indifférent. Ce qu’il y avait de plus douloureux, c’était d’assister au secret de la composition, et de voir le grand auteur des évangiles révolutionnaires chercher péniblement ses mots, comme s’il n’avait pas très bien su ce qu’il voulait dire.

« Je consens à être l’instrument aveugle d’intérêts supérieurs. Donner sa vie pour la cause, cela n’est rien. Mais voir détruire ses illusions, c’est chose presque intolérable. Je n’exagère pas, je vous l’affirme », insista-t-elle ; « il me semblait sentir ma foi se glacer en moi, et cela d’autant plus que, lorsque nous travaillions en hiver, Pierre Ivanovitch qui arpentait la chambre n’avait besoin, pour se réchauffer, d’aucune chaleur artificielle. Et même dans le Midi de la France, il y a des jours de froid cruel, surtout lorsqu’il faut rester sur un siège pendant six heures de suite. Les murs de ces villas de la Riviera sont si minces ! Pierre Ivanovitch semblait ne se rendre compte de rien. Il est vrai que je réprimais mes frissons, de peur de le gêner. Je serrais les dents à en sentir mes mâchoires crispées. Dans les moments où Pierre Ivanovitch interrompait sa dictée, et ces intervalles étaient parfois fort longs, vingt minutes ou plus, il allait et venait derrière mon dos en marmottant à mi-voix, et je me sentais mourir peu à peu, je vous assure. Peut-être, si j’avais laissé mes dents claquer, Pierre Ivanovitch se serait-il aperçu de ma détresse, mais je doute qu’il en fût rien résulté de bon pour moi. Elle est très avare, pour tout ce qui touche à ce genre de choses. »

La dame de compagnie jeta un coup d’œil sur l’escalier. Le gros chat, qui avait achevé son lait, frottait avec des gestes souples sa joue moustachue contre la jupe de sa maîtresse. Elle se baissa pour le saisir.

« L’avarice, voyez-vous, est plutôt une qualité qu’un défaut », poursuivit-elle en serrant le chat dans ses bras croisés. « Chez nous, ce sont les avares qui peuvent économiser de l’argent pour des projets intéressants, et non pas les natures soi-disant généreuses. Mais ne me prenez pas pour une sybarite. Mon père était employé au ministère des Finances, et n’avait pas la moindre fortune. C’est vous dire que notre maison était loin d’être luxueuse ; pourtant l’on n’y souffrait pas du froid. Je quittai le foyer paternel dès que je commençai à penser par moi-même. Et ce n’est facile de penser par soi même ! Il faut quelqu’un pour vous mettre sur la voie, pour vous éveiller à la vérité. Je suis redevable de mon salut à une vieille marchande de pommes, qui tenait son étalage sous la porte de notre maison. Elle avait une bonne figure ridée, et la voix la plus affectueuse qui se puisse imaginer. Un jour, par hasard, nous vînmes à parler d’une enfant, d’une petite fille en loques, que nous avions vu mendier, dans les rues, au crépuscule, et qui s’approchait des hommes ; d’un fait à l’autre, mes yeux apprirent à s’ouvrir, peu à peu, sur toutes les horreurs, dont il faut que des innocents souffrent en ce monde, pour permettre aux gouvernements de vivre. Une fois que j’eus compris le crime des classes supérieures, il me fut impossible de continuer à vivre avec mes parents. On n’entendait pas, chez nous, d’un bout de l’année à l’autre, une seule parole de charité ; rien que des potins concernant de viles intrigues de bureau, les promotions, le salaire, la faveur recherchée auprès des chefs. La seule idée d’épouser un jour un homme comme mon père me faisait frissonner. Non pas que personne voulût m’épouser ; il n’y avait pas la moindre perspective d’un événement semblable. Mais n’était-ce pas déjà un crime que de vivre de l’argent du gouvernement, pendant que la moitié de la Russie mourait de faim ? Le ministère des Finances ! Oh ! l’atroce ironie ! Est-ce qu’un peuple affamé et ignorant a besoin d’un Ministère des Finances ? J’embrassai mes parents sur les deux joues et je les quittai pour habiter des caves, avec les prolétaires. J’essayai de me rendre utile aux désespérés. Vous comprenez ce que je veux dire, je pense ? Je parle des gens qui n’ont aucun refuge, rien à attendre de la vie ? Comprenez-vous l’horreur de cette pensée ?… rien à attendre de la vie !… C’est en Russie seulement, me paraît-il parfois, que l’on peut trouver de telles gens et atteindre à une telle profondeur de misère. Eh bien ! je me plongeai dans cette misère, et je m’aperçus – le croiriez-vous ? – qu’il n’y a pas grand’chose à faire chez ces gens là ! Non vraiment ! aussi longtemps au moins qu’on trouvera sur son chemin des Ministères des Finances, et des ironies atroces de ce genre. Je crois que je serais devenue folle, rien qu’à tenter de lutter contre la vermine, sans un certain homme. C’est encore mon amie, mon initiatrice, la pauvre sainte marchande de pommes, qui me mit sur son chemin par hasard. Un soir, très tard, elle vint me chercher, de son allure tranquille. Je la suivais où elle voulait me conduire : j’avais à cette époque remis entièrement ma vie entre ses mains et, sans elle, mon esprit aurait sombré misérablement. L’homme était un jeune ouvrier, un lithographe, compromis dans l’affaire des traités de tempérance ; vous devez vous en souvenir. On avait, à cette occasion, jeté beaucoup de gens en prison. Le Ministère des Finances encore ! Où serait-il, si les pauvres cessaient de se muer en brutes, sous l’empire de la boisson ? Ma parole, on croirait que ces Finances et tout le reste sont une invention du diable. Mais hélas, il n’est pas nécessaire d’attribuer au mal une source surnaturelle ! les hommes, à eux seuls, sont bien capables de toutes les vilenies ! Les Finances, vraiment ! »

La haine et le mépris éclataient dans son expression du mot « Finances », mais elle ne cessait pas de caresser doucement le chat qui reposait dans ses bras. Elle leva même les mains et inclina la tête pour frotter sa joue contre la fourrure de l’animal, qui accepta cette caresse, avec l’indifférence parfaite, si caractéristique de son espèce. Puis elle regarda Mlle Haldin, en s’excusant une fois de plus de ne pas la faire monter auprès de Mme de S. On ne pouvait interrompre le colloque. Mais le journaliste descendrait bientôt et, ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était d’attendre dans le vestibule ; d’ailleurs toutes les chambres (elle eût un regard circulaire sur les nombreuses portes), toutes ces chambres du rez-de-chaussée étaient vides de meubles.

« Vraiment, je n’ai pas une chaise à vous offrir », continua-t-elle, « mais, si vous préférez le cours de vos pensées à mon bavardage, je m’assiérai sur la dernière marche et ne dirai plus un mot. »

Mlle Haldin s’empressa d’affirmer qu’elle s’intéressait fort au contraire à l’histoire du jeune lithographe. C’était un révolutionnaire, bien entendu ?

« Un martyr, un simple », fit la dame de compagnie, avec un faible soupir et un regard rêveur à travers la porte ouverte. Elle tourna vers Mlle Haldin le regard embrumé de ses yeux bruns.

« J’ai vécu quatre mois avec lui. Et ce fut un vrai cauchemar ! ».

Pour répondre au regard interrogateur de Mlle Haldin, elle se mit à lui décrire le visage émacié de l’homme, ses membres dépourvus de chair, son total dénuement. La pièce dans laquelle la marchande de pommes l’avait conduite, était un pauvre galetas, misérable repaire juché sous les combles d’une maison sordide. Le plâtre détaché des murs couvrait le sol et, quand on ouvrait la porte, une horrible tapisserie de toiles d’araignées noires flottait dans le courant d’air. L’ouvrier, libéré quelques jours avant, avait été jeté de la prison dans la rue. Et, pour la première fois, Mlle Haldin croyait voir se dessiner un visage et un nom sur le corps de ce peuple souffrant, dont le sort rigoureux avait fait, entre son frère et elle, l’objet de tant de conversations, dans leur jardin de campagne.

Il avait été arrêté avec des centaines d’autres gens, pour cette affaire des traités de tempérance lithographiés. La police, malheureusement, avait mis la main sur de nombreux suspects, et cru pouvoir arracher à certains d’entre eux des informations concernant la propagande révolutionnaire.

« On le battit si cruellement, au cours des interrogatoires », continuait la dame de compagnie, « qu’on amena chez lui des lésions internes. Quand on le relâcha, son destin était scellé. Il ne pouvait plus rien faire pour lui-même. Je le trouvai couché sur un bois de lit, sans aucune literie, la tête appuyée sur un paquet de chiffons sales, dus à la charité d’un vieux chiffonnier, habitant de la maison. Il gisait là, sans couvertures, brûlant de fièvre, et n’avait même pas dans la chambre un pot à eau pour étancher sa soif. Il n’y avait rien, rien que le bois de lit… et le sol nu ! »

« Mais ne se trouvait-il donc pas, dans cette grande ville, un libéral, un révolutionnaire, pour tendre à un frère une main secourable ? » demanda Mlle Haldin avec indignation.

« Si, évidemment. Mais vous ne savez pas ce qu’il y avait de plus terrible dans la misère de cet homme. Écoutez : on l’avait, paraît-il, si cruellement maltraité, que sa fermeté avait fini par céder, et qu’il avait enfin laissé échapper quelques informations. Pauvre être ! la chair est faible, voyez-vous ! Je n’ai jamais su ce qu’il avait pu avouer. Ce n’était plus qu’une âme meurtrie dans un corps mutilé. Rien de ce que je pus lui dire ne le fit se retrouver tout entier. Après sa libération, il avait regagné son taudis, et supporté stoïquement son remords. Il ne voulait implorer aucune personne de connaissance. Je lui aurais cherché du secours, mais où pouvais-je en demander ; où trouver une personne qui eût quelque chose à donner ou quelques moyens d’assistance ? Autour de nous, les gens mouraient de faim ou d’ivrognerie. C’étaient des victimes du Ministère des Finances ! Ne me demandez pas comment nous vécûmes : je ne pourrais vous le dire moi même, ce fut un miracle de la misère ! Je n’avais rien à vendre, et l’état de mes vêtements m’interdisait toute sortie pendant le jour. J’étais indécente, positivement. Il me fallait attendre la nuit, pour me hasarder dans la rue et mendier une croûte de pain, ou ce que l’on pouvait nous donner, pour nous tenir en vie, tous les deux… Souvent je ne rapportais rien, et je me traînais alors vers le logis, pour me coucher sur le sol, à côté de son lit. Oh oui ! j’ai appris à très bien dormir sur des planches nues. Ce n’est rien, et si je vous en parle, c’est pour vous montrer qu’il ne faut pas me prendre pour une sybarite. C’était infiniment moins tuant que la tâche qui consiste à rester assise pendant des heures, dans un bureau glacial, devant une table, pour écrire sous la dictée les livres de Pierre Ivanovitch. Mais vous verrez vous-même ce qu’il en est, et je n’ai pas besoin de vous en dire plus long. »

« Il n’est pas du tout certain », protesta Mlle Haldin, « que j’écrive jamais sous la dictée de Pierre Ivanovitch. »

« Vraiment ? » s’écria l’autre avec incrédulité. « Ce n’est pas certain ? Voulez-vous donc dire que vous n’êtes pas encore décidée ? »

Et comme Mlle Haldin lui affirmait qu’il n’avait jamais été question de rien de semblable entre elle et Pierre Ivanovitch, la femme au chat serra fortement les lèvres pendant un instant.

« Oh, vous vous trouverez installée à la table avant même d’y penser ! Ne vous y trompez pas, s’il est décevant d’entendre Pierre Ivanovitch dicter ses livres, le travail comporte aussi une véritable fascination. C’est un homme de génie. Votre visage ne l’irritera certainement pas ; vous pourrez peut-être même favoriser son inspiration et aider à l’essor de ses idées. Plus je vous regarde et plus je me convaincs qu’une femme de votre espèce, ne gênerait en rien l’éclosion de sa pensée. »

Mlle Haldin jugea inutile de protester contre toutes ces présomptions.

« Mais cet homme, cet ouvrier, est-il mort entre vos bras ? » reprit-elle, après un court silence.

La dame de compagnie ne répondit pas tout de suite, l’oreille tendue vers les étages supérieurs où l’on entendait maintenant deux voix alterner avec quelque animation. Lorsque les éclats de la discussion se furent apaisés, pour faire place à un murmure indistinct, elle se tourna vers Mlle Haldin.

« Oui, il est mort, mais pas, comme vous pourriez le croire, à proprement parler entre mes bras. En fait, je dormais lorsqu’il rendit le dernier soupir. Si bien que je ne puis dire avoir jamais vu mourir personne. Quelques jours avant la fin, des jeunes gens nous avaient découverts dans notre extrême misère. C’étaient des révolutionnaires, vous le pensez bien. Il aurait dû avoir confiance dans ses amis politiques, à sa sortie de prison. On l’aimait et on le respectait auparavant ; personne n’aurait songé à lui reprocher des aveux arrachés par la police. Nous savons tous comment ils s’y prennent, et l’homme le plus fort a ses moments de faiblesse devant la douleur. La faim seule ne suffit-elle pas à donner de singulières idées sur ce qu’il convient de faire ? On appela un médecin ; on améliora notre sort physique, mais tout cela ne pouvait pas le consoler, le pauvre ! Je vous assure, Mlle Haldin, qu’il était digne d’être aimé !… Mais je n’avais plus la force de pleurer, à moitié morte moi-même ! Heureusement il y eut de braves cœurs, pour prendre soin de moi. On trouva une robe pour dissimuler ma nudité ;… je vous le répète, je n’étais pas décente… ; et après un certain temps les révolutionnaires me placèrent comme institutrice dans une famille juive qui partait pour l’étranger. Naturellement, je pouvais me charger de l’instruction des enfants ; j’eus à leur faire achever la sixième ; mais le véritable but que l’on se proposait, c’était de me faire emporter, par de là la frontière, des papiers importants. On me confia un paquet que je gardais sur mon cœur. Les gendarmes de la gare ne pouvaient guère soupçonner une gouvernante de famille juive, empressée auprès des trois enfants. Je crois que ces Hébreux ne se doutaient pas non plus de ma mission, car je leur avais été présentée, de façon détournée, par des personnes qui n’appartenaient pas au monde révolutionnaire, et l’on m’avait conseillé d’accepter un salaire très modique. Dès l’arrivée en Allemagne, je quittai la famille pour remettre mes papiers à un révolutionnaire de Stuttgart ; après quoi l’on m’employa à diverses missions, dont le récit ne vous intéresserait pas. Je ne me suis jamais sentie très utile, mais je vis dans l’espoir d’assister à la destruction de tous les Ministères, Finances ou autres… La plus grande joie de ma vie est due à l’exploit de votre frère… »

Elle leva ses yeux ronds vers le jardin ensoleillé, tandis que le chat reposait dans l’asile de ses bras, dans une béatitude dédaigneuse et une méditation de sphinx…

« Oui, je me suis réjouie », reprit-elle. « Pour moi, le seul nom de Haldin sonne d’héroïque façon. Ils ont dû trembler de crainte dans leurs Ministères, tous ces hommes au cœur de démons. Me voici près de vous, causant tranquillement, et quand je pense à toutes les cruautés, à l’oppression, aux injustices commises en ce moment même, je sens ma tête tourner. J’ai vu de près ce qui paraîtrait impossible si l’on ne devait en croire ses yeux. J’ai vu des choses qui m’ont fait me haïr moi-même de mon impuissance. J’ai haï mes mains qui n’avaient pas de force, ma voix qui ne savait pas se faire entendre, mon esprit même qui restait intact. Ah les choses que j’ai vues !… Et vous ?… »

Très émue, Mlle Haldin secoua légèrement la tête.

« Non ; je n’ai encore rien vu de mes propres yeux », murmura-t-elle. « Nous avons toujours vécu à la campagne, pour obéir au désir de mon frère. »

« Singulière rencontre que celle-ci », reprit l’autre. « Croyez-vous à la chance, Mlle Haldin ? Comment me serais-je attendue à vous voir devant moi, vous, sa sœur ? Savez-vous que lorsque la nouvelle est arrivée, les révolutionnaires d’ici ont été aussi surpris qu’heureux ? Personne ne semblait rien savoir de votre frère. Pierre Ivanovitch lui-même ignorait qu’un tel coup dût être frappé bientôt. Je suppose que votre frère a été tout simplement inspiré. Je crois moi-même à la nécessité de l’inspiration pour commettre de tels actes. C’est un grand privilège, d’avoir l’inspiration… et l’occasion. Est-ce qu’il vous ressemblait ? N’êtes-vous pas heureuse, Mlle Haldin ? »

« Il ne faut pas trop me demander », dit Mlle Haldin, en refoulant des larmes qui lui montaient brusquement aux yeux. Elle y réussit et reprit, posément : « Je ne suis pas une femme héroïque. »

« Vous croyez peut-être que vous n’auriez pas pu accomplir vous-même un tel exploit ? »

« Je ne sais pas ; il me faudrait, pour me poser seulement la question, avoir un peu plus vécu, un peu plus vu… »

L’autre eut un hochement de tête approbateur. Le ronronnement satisfait du chat résonnait dans le vide du vestibule ; on n’entendait plus, en haut, aucun son de voix. Mlle Haldin rompit le silence.

« Qu’avez-vous entendu dire au juste de mon frère ? Vous prétendez qu’on a été surpris. Cela paraît probable, en effet. On a pu trouver étrange qu’il n’ait pas réussi à se sauver, après avoir mené à bien la partie la plus difficile de sa tâche, et s’être échappé du lieu de l’attentat. Des conspirateurs doivent comprendre ces choses-là. J’ai des raisons pour désirer ardemment connaître les motifs de cet insuccès. »

La dame de compagnie s’était avancée vers la porte ouverte sur le jardin. Elle jeta par-dessus son épaule un regard furtif vers Mlle Haldin, restée dans le vestibule.

« Les motifs de son insuccès ?… » répéta-t-elle d’un ton distrait. « N’avait-il pas fait le sacrifice de sa vie ? N’était-il pas tout simplement inspiré ? N’était-ce pas un acte d’abnégation ? Cela ne vous paraît-il pas certain ? »

« Ce dont je suis certaine », dit Mlle Haldin, « c’est que ce ne fut pas un acte de désespoir. Mais n’avez-vous pas entendu exprimer ici quelque opinion sur sa misérable capture ? »

La dame de compagnie resta quelques instants pensive, sur le seuil de la porte.

« Si j’en ai entendu parler ? Oui, certes, car on discute tout ici, et le monde entier a d’ailleurs parlé de votre frère. Pour moi, la simple mention de son acte me plonge dans une extase jalouse. Comment un homme, assuré de l’immortalité, pourrait-il songer à sa vie ? »

Elle tournait toujours le dos à Mlle Haldin. En haut, derrière l’écran d’une grande porte blanc et or, perceptible à travers la balustrade du premier étage, le bourdonnement d’une voix profonde s’éleva ; elle semblait lire des notes ou quelque chose de semblable, faisait des pauses fréquentes, puis se tut tout à coup.

« Je crois ne pouvoir rester davantage », dit Mlle Haldin ; « je tâcherai de revenir un autre jour. »

Elle attendait que la dame de compagnie se rangeât pour la laisser passer, mais celle-ci semblait perdue dans la contemplation des taches d’ombre et de soleil, qui semaient le calme des jardins déserts. Elle cachait la route à Mlle Haldin, et s’écria soudain :

« Inutile ! Voici Pierre Ivanovitch lui-même. Mais il n’est pas seul. Il revient rarement seul, maintenant. »

Mlle Haldin ne fut pas aussi heureuse qu’on aurait pu le croire de cette arrivée de Pierre Ivanovitch. Elle paraissait avoir perdu toute envie de voir le « captif héroïque » ou Mme de S. ; peut-être fallait-il chercher la raison de cette répugnance soudaine, dans le manque de bonté dont ces deux êtres semblaient avoir fait preuve à l’égard de la femme au chat.

« Voulez-vous me laisser passer ? » fit-elle enfin en touchant légèrement l’épaule de sa compagne.

Mais l’autre, qui tenait toujours le chat serré contre sa poitrine, ne fit pas un mouvement.

« J’ai déjà vu le jeune homme qui est avec lui », dit-elle, sans même jeter un regard en arrière.

Mlle Haldin éprouva un désir violent, plus inexplicable que jamais de quitter la maison.

« Mme de S. va peut-être se trouver retenue assez longtemps encore, et je n’ai presque rien à dire à Pierre Ivanovitch ; une simple question que je pourrai facilement lui poser, dans le parc ; vraiment, il faut que je m’en aille ; il y a longtemps déjà que je suis ici, et j’ai hâte d’aller retrouver ma mère ; voulez-vous me laisser passer, s’il vous plaît ? »

La dame de compagnie tourna enfin la tête.

« Je ne vous ai jamais cru le désir réel de voir Mme de S. », fit-elle, avec une perspicacité inattendue. « Je n’y ai pas cru un seul instant. » Il y avait dans ses paroles quelque chose de mystérieux et de confidentiel. Suivie par la jeune fille, elle franchit la porte, et elles descendirent côte à côte les degrés moussus de la terrasse. On ne voyait personne encore sur la partie de la route déployée en vue de la maison.

« Ils sont cachés derrière ces arbres, là-bas », expliqua la nouvelle connaissance de Mlle Haldin, « mais vous allez les voir dans un instant. Je ne sais pas quel est le jeune homme dont Pierre Ivanovitch s’est si bien entiché. Ce doit être un ami ; on ne l’admettrait pas, sans cela, dans cette maison où viennent les autres. Vous comprenez qui je désigne par « les autres ». Mais il ne me paraît pas avoir d’inspiration mystique, et je ne crois pas avoir compris encore sa nature. Je ne reste jamais, il est vrai, bien longtemps dans le salon ; j’ai toujours quelque chose à faire. La maison n’est pas aussi vaste que celle de la Riviera, mais cela ne m’empêche pas de trouver bien des occasions de me rendre utile. »

À ce moment débouchèrent vers la gauche, près des écuries au mur couvert de lierre, Pierre Ivanovitch et son compagnon. Ils marchaient très lentement et causaient avec animation. Ils s’arrêtèrent un instant et Pierre Ivanovitch se mit à gesticuler, tandis que le jeune homme l’écoutait sans bouger, les bras tombants et la tête légèrement inclinée. Vêtu d’un complet brun sombre, il avait un chapeau noir sur la tête.

Les yeux ronds de la dame de compagnie restaient fixés sur les deux personnages, qui avaient repris leur marche lente.

« C’est un jeune homme extrêmement poli », dit-elle ; « vous verrez le salut qu’il va nous adresser, et qui n’aura rien d’exceptionnel, car il s’incline aussi profondément chaque fois qu’il me rencontre seule dans le vestibule. »

Elle fit quelques pas en avant. Mlle Haldin marchait à côté d’elle, et les choses se passèrent exactement comme sa compagne l’avait prédit. Le jeune homme souleva son chapeau, s’inclina et resta en arrière, tandis que Pierre Ivanovitch s’avançait d’un pas plus rapide. Il tendait en un geste de cordialité ses gros bras noirs et saisit les deux mains de Mlle Haldin. Il les serra en regardant la jeune fille à travers ses lunettes sombres.

« Voilà qui est bien, voilà qui est bien ! » s’écria-t-il, à deux reprises, d’un ton approbateur. « Ainsi vous êtes restée avec… » ; il eut un froncement de sourcils léger pour la dame de compagnie qui caressait toujours son chat. « J’en conclus qu’Éléonore… Mme de S… est occupée. Je sais qu’elle attendait quelqu’un aujourd’hui. Ce journaliste est venu, alors ? Elle est occupée ? »

Pour toute réponse, la dame de compagnie détourna la tête.

« C’est regrettable, très regrettable, vraiment, et je suis fâché que vous ayez… » Il baissa brusquement le ton : « Mais comment ?… vous n’allez pas partir, Natalia Victorovna ? Cette attente vous a paru longue ?… »

« Pas du tout », protesta la jeune fille. « Seulement je suis ici depuis longtemps déjà, et j’ai hâte d’aller retrouver ma mère. »

« Le temps vous a pesé, n’est-ce pas ? J’ai peur que notre digne amie… (Pierre Ivanovitch eut par-dessus l’épaule un geste brusque de la tête), que notre digne amie ne sache pas très bien alléger les moments d’attente. Non, certainement, c’est un art qu’elle ne possède guère et, à cet égard, les bonnes intentions seules ont peu de valeur. »

La dame de compagnie laissa tomber ses bras, et le chat se trouva précipité sur le sol. Il y resta tout à fait immobile, une de ses pattes étirées en arrière. Mlle Haldin se sentit indignée pour sa compagne.

« Croyez bien, Pierre Ivanovitch, que j’ai passé, dans le vestibule de cette maison, des moments fort intéressants et fort instructifs. Instants mémorables aussi. Je ne regrette pas mon attente, mais je vois que je puis atteindre le but de ma visite, sans prendre le temps de Mme de S. »

À ce moment, j’interrompis Mlle Haldin. Les pages qui précèdent ont été écrites d’après son récit, que je n’ai pas dramatisé autant qu’on pourrait le croire. Elle avait rendu, avec un sentiment et une animation extraordinaires, l’accent même de l’irréconciliable ennemie des Ministères, de la disciple de la vieille marchande de pommes, de la servante volontaire des pauvres. La pitié délicate et profonde de Mlle Haldin avait été froissée au plus haut point par le sort misérable de sa nouvelle connaissance : dame de compagnie, secrétaire, quoi encore ? Pour ma part, j’étais heureux de trouver, dans son indignation, un nouvel obstacle à une intimité possible avec Mme de S. J’ai un véritable dégoût pour l’Égérie peinte et parée de Pierre Ivanovitch, pour sa face figée et ses yeux morts. J’ignore l’attitude qu’elle adoptait en face de l’invisible, mais dans les affaires de ce monde, je la savais avare, rapace et sans scrupules. J’avais eu connaissance de sa défaite dans une mesquine et basse discussion d’argent, engagée avec la famille de son mari défunt, le diplomate. De très augustes personnages (que sa rage de scandale avait absolument voulu impliquer dans cette affaire) s’étaient attiré son animosité. Je crois sans beaucoup de peine qu’on avait été sur le point de la supprimer, par raison État, et de l’enfermer dans quelque discrète maison de santé, maison de fous, en d’autres termes. Mais certains personnages influents s’étaient opposés, disait-on, à cette mesure, pour des raisons que… »

Inutile d’ailleurs d’entrer dans ces détails.

On pourrait s’étonner de voir un humble professeur de langues en possession de faits aussi précis. Un romancier peut dire ce qu’il lui plaît de ses personnages et, pourvu qu’il le dise avec assez de persuasion, on ne le chicanera pas sur les créations de son esprit : il manifeste d’ailleurs sa propre conviction par une phrase à effet, une image poétique, un accent d’émotion. L’art est une grande chose ! Mais je ne suis doué d’aucune qualité d’art et, n’ayant rien inventé du personnage de Mme de S., je sens la nécessité d’expliquer comment j’avais pu posséder, sur son compte, autant de détails.

Je tenais mes informations d’une Russe, femme d’un professeur à l’Université de Lausanne, ami dont j’ai déjà parlé. C’est elle qui me raconta l’épisode de l’histoire de Mme de S. dont je vais faire part aux lecteurs. Elle me dit, avec la certitude d’une personne sûre de ses renseignements, la cause de la fuite de Mme de S. quelques années auparavant. Ce qui avait poussé la dame à quitter la Russie, ce n’étaient ni plus ni moins que les soupçons de la police, à la suite du meurtre de l’empereur Alexandre. Ces soupçons étaient basés sur des paroles imprudentes, échappées en public, ou sur une conversation entendue dans son salon. Entendue, probablement, par un hôte, un ami peut-être, qui s’était hâté, sans doute, de jouer le rôle de dénonciateur. En tous cas les paroles surprises semblaient-elles impliquer la connaissance de l’attentat, et je crois que la dame agit sagement en n’attendant pas l’enquête sur une accusation de ce genre. Certains de mes lecteurs peuvent garder le souvenir d’un opuscule, publié à Paris sous son nom. C’étaient des pages de violence mystique et déclamatoire, effroyablement décousues, où elle avouait à demi une connaissance anticipée du meurtre ; elle attribuait, il est vrai, à cette connaissance une origine surnaturelle, et insinuait, avec des considérations venimeuses, qu’il ne fallait pas chercher le coupable parmi les terroristes, mais parmi les fauteurs d’une intrigue de palais. Je faisais observer, à ce propos, à mon amie, la femme du professeur, que l’existence de Mme de S., avec sa diplomatie privée, ses intrigues, ses procès, ses faveurs, ses disgrâces, ses expulsions et son atmosphère de scandales, d’occultisme et de charlatanisme, eût été mieux faite pour le XVIIIe siècle que pour les conditions de notre temps. Elle m’approuva en souriant, mais reprit, un moment après, d’un ton pensif : « Charlatanisme ? oui ; jusqu’à un certain point. Pourtant, les temps sont changés. Il y a aujourd’hui des forces que l’on ne connaissait pas au XVIIIe siècle. Je ne suis pas éloignée de la juger plus dangereuse qu’un Anglais ne voudrait le croire. Et qui mieux est, il y a des gens chez nous qui la considèrent comme vraiment redoutable. »

« Chez nous », cela signifiait, dans ce cas, la Russie en général et la police politique russe en particulier.

C’est pour présenter au lecteur cette réflexion de mon amie, la femme du professeur, que j’ai ouvert cette parenthèse et abandonné le récit de la visite de Mlle Haldin au château Borel. Je voulais en faire part simplement, pour faire plus aisément admettre ce que je veux dire maintenant de la présence à Genève de M. Razumov. C’est ici, ne l’oubliez pas, une histoire russe, écrite pour des oreilles occidentales, oreilles mal préparées, je l’ai fait déjà remarquer, à certains accents de cynisme et de cruauté, de détresse et même de négation morales, inconnues désormais dans nos régions. Et c’est mon excuse pour avoir abandonné Mlle Haldin au milieu du petit groupe formé, devant la terrasse du château Borel, par la rencontre des deux femmes et des deux hommes.

Les faits que je viens de résumer s’imposaient à mon esprit, lorsque j’interrompis, comme je l’ai déjà dit, Mlle Haldin, en m’écriant, sur un ton de véritable joie :

« En somme, vous n’avez pas du tout vu Mme de S. ? » Mlle Haldin secoua la tête. Ce fut une grosse satisfaction pour moi. Elle n’avait pas vu Mme de S. Parfait ; parfait ! La conviction heureuse me vint à l’esprit que,… maintenant,… elle ne connaîtrait jamais Mme de S. Et cette conviction ne pouvait me venir que de l’idée de la rencontre de Mlle Haldin avec le remarquable ami de son frère. Je préférais cet ami à Mme de S. comme compagnon et comme guide d’une jeune fille, abandonnée à son inexpérience par la fin tragique de son frère. Fin misérable, mais qui avait clos au moins une vie sincère ; les pensées de Victor Haldin avaient pu être généreuses, ses souffrances morales profondes ; son acte suprême avait été un véritable sacrifice ! Ce n’est pas à nous, calmes amants, apaisés par la possession d’une liberté conquise, à condamner sans appel les fureurs d’un désir contrarié.

Je n’ai aucune honte à convenir de la chaleur de mon estime pour Mlle Haldin. C’était, on le comprend, un sentiment désintéressé qui portait en lui toute sa récompense. C’est à sa lumière que Victor Haldin m’apparaissait comme un pur enthousiaste, et non pas comme un conspirateur sinistre. Je n’aurais, certes, pas voulu le juger, mais le fait même qu’il n’avait pas fui, ce fait qui avait si douloureusement frappé sa mère et sa sœur, me parlait en sa faveur.

La crainte aussi de voir la jeune fille céder à l’influence révolutionnaire et féministe du Château Borel me prédisposait fort en faveur de l’ami de Victor Haldin. Il ne représentait pour moi qu’un nom, me direz-vous. D’accord ! Un nom ! Le seul nom même, le seul nom mentionné dans la correspondance du frère à la sœur. Le jeune homme était arrivé ; ils s’étaient rencontrés, et cela, heureusement, sans intervention directe de Mme de S… « Que sortira-t-il de cette rencontre ? Que va-t-elle me dire maintenant ? » me demandais-je.

Il était bien naturel que ma pensée s’attardât sur ce jeune homme, le seul être dont le nom fût mentionné parmi les rêves d’un avenir de révolution ! Et mes réflexions me suggérèrent cette question : pourquoi le jeune homme n’était-il pas venu voir encore ces dames ? Il était déjà depuis quelques jours à Genève, lorsque Mlle Haldin avait entendu, pour la première fois Pierre Ivanovitch parler de lui en ma présence. Je regrettais que le féministe eût assisté à la rencontre, que j’aurais souhaitée autre part, loin du regard des lunettes sombres. Mais, sans doute, en voyant les jeunes gens en présence, les avait-il présentés l’un à l’autre.

Je rompis le silence, pour m’enquérir : « Je suppose que Pierre Ivanovitch… »

Mlle Haldin donna libre cours à son indignation. Pierre Ivanovitch, après avoir écouté sa réponse, s’était adressé à la dame de compagnie avec une honteuse violence.

« Avec violence ? » m’étonnai-je, « à quel propos ? pour quelle raison ? »

« C’est inouï, scandaleux ! » poursuivit la jeune fille, avec des yeux de colère. « Il lui a fait une scène, comme cela, devant des étrangers. Et pourquoi ? Vous ne le devineriez jamais ! Pour des œufs !… Oh !… »

Je restais stupéfait. « Pour des œufs… dites-vous ? »

« Oui, des œufs… pour Mme de S. Cette dame qui suit, paraît-il, un régime particulier, s’était plainte, la veille, à Pierre Ivanovitch, que les œufs fussent mal préparés ! Il s’en est souvenu tout à coup, et en a profité pour faire à la dame de compagnie une scène atroce. C’était honteux, et je restais pétrifiée ! »

« Le grand féministe se serait-il permis un langage injurieux à l’égard d’une femme ? » demandai-je.

« Oh non ! pas un langage injurieux ! Vous ne pouvez pas vous figurer ! C’était odieux ! Imaginez-vous qu’il a commencé par lever son chapeau. Il prenait une voix douce et suppliante : « Ah vous n’êtes pas gentille pour nous !… Vous ne daignez pas vous souvenir… » Vous voyez le genre de paroles !… et le ton dont il usait !… La pauvre créature était démontée ; et ne savait où tourner ses yeux pleins de larmes. Je crois qu’elle aurait préféré des injures ou même des coups… » Je ne hasardai pas qu’elle était peut-être accoutumée aux uns et aux autres, dans l’intimité. Mlle Haldin marchait à mes côtés, la tête levée, et gardait un silence de colère méprisante.

« Les grands hommes ont des singularités surprenantes », fis-je assez inutilement observer, « au même titre que les moins grands personnages. Mais ce genre de choses ne peut durer toujours. Comment le grand féministe s’est-il tiré de cette scène si caractéristique ? »

Mlle Haldin, sans tourner les yeux de mon côté, me dit que la conclusion en avait été hâtée par l’apparition du journaliste, qui avait enfin quitté Mme de S.

Il s’était approché rapidement, sans être vu, et avait soulevé légèrement son chapeau, pour dire en français :

« La baronne m’a prié, si je rencontrais une dame en sortant, de lui demander d’aller la trouver tout de suite. »

Après s’être acquitté de sa mission, il descendit vivement la pente, tandis que la dame de compagnie se précipitait vers la maison et que Pierre Ivanovitch, l’air inquiet, la suivait d’un pas rapide. Mlle Haldin se trouva brusquement seule avec le jeune homme qui était évidemment le nouveau venu de Russie. Elle se demandait si l’ami de son frère n’avait pas déjà deviné qui elle était.

Ce jour là il l’avait bien deviné en effet ; je suis en mesure de le dire. Il semble bien qu’une raison quelconque eût empêcher Pierre Ivanovitch de faire allusion à la présence de ces dames à Genève. Mais Razumov avait deviné ! La jeune fille aux yeux de loyauté ! Il gardait vivantes dans sa mémoire toutes les paroles de Haldin : c’étaient autant de fantômes familiers qu’il ne pouvait exorciser et dont le plus insistant était l’allusion à la sœur du mort. L’image de la jeune fille était restée toujours présente à son esprit. Mais il ne l’avait pas reconnue tout de suite ; en marchant aux côtés de Pierre Ivanovitch, il ne l’avait pas remarquée, bien que leurs yeux se fussent rencontrés. Il avait été frappé, comme on ne pouvait s’empêcher de l’être, par le charme harmonieux de toute sa personne, par sa force, sa grâce, sa franchise tranquille,… puis il avait détourné son regard. Il se disait que tout cela ne l’intéressait pas ; la beauté des femmes et l’amitié des hommes n’étaient pas faites pour lui ! Il acceptait cette idée avec une froideur voulue, et essayait de passer outre. C’est seulement devant le geste de la main tendue que la vérité lui apparut. Il a noté, dans les pages de son journal, qu’il ressentit, devant cette révélation, une sorte de suffocation physique : il se sentit en proie à une réaction de haine et de terreur émotive, comme si l’apparition de la jeune fille avait fait partie d’une trahison machinée.

Il fit volte-face. L’élévation considérable de la terrasse dissimulait leur groupe aux yeux de toute personne attardée sur le seuil de la porte, et des fenêtres même des étages supérieurs on ne pouvait les voir. À travers les fourrés retournés à l’état sauvage et les arbres du parc en pente douce, on apercevait de petits coins du lac froid et tranquille. Les circonstances avaient ménagé aux jeunes gens un moment de solitude parfaite, et je me demandais comment ils avaient profité de cette heureuse rencontre.

« Avez-vous eu le temps d’échanger quelques paroles ? » demandai-je.

L’animation que la jeune fille avait apportée au récit des incidents de sa visite s’était complètement dissipée. Elle marchait doucement à côté de moi et regardait droit devant elle, mais je remarquai une légère rougeur sur ses joues. Elle ne répondit pas à ma question.

Je me dis, après un instant de réflexion, qu’ils ne pouvaient guère être restés longtemps oubliés, à moins que les deux autres n’eussent trouvé Mme de S. évanouie de fatigue, ou dans un état d’exaltation morbide, au sortir de sa longue conversation. Encore, dans ces deux cas, eût-on fait appel à leur aide dévouée. Je me représentais Pierre Ivanovitch sortant de la maison, l’air affairé, la tête nue peut-être, et traversant la terrasse de son allure balancée ; je voyais les basques de sa redingote noire flotter sur ses grosses jambes gris clair. Et les jeunes gens me paraissaient, je l’avoue, une proie trop désignée pour « l’héroïque fugitif ». Je pensais bien qu’on ne les laisserait pas se tirer du filet ! Mais je sus ne point faire part de mes réflexions à Mlle Haldin, et me contentai, devant son silence persistant, de la presser légèrement.

« Eh bien, vous pouvez au moins me dire votre impression ? »

Elle tourna la tête vers moi, puis reporta les yeux au loin.

« Mon impression ? » fit-elle lentement, presque rêveusement ;… puis, d’un ton plus décidé :

« On dirait que cet homme a plus souffert de ses pensées que de la fortune adverse. »

« De ses pensées, dites-vous ? »

« C’est chose trop naturelle chez un Russe », reprit-elle, « chez un de nos jeunes Russes surtout ; il y en a tant qui ne sont pas faits pour l’action et ne savent cependant jamais se reposer ! »

« Et vous croyez que c’est un de ces hommes-là ? »

« Non, je ne puis dire cela ; comment pourrais-je le juger aussi vite ? Vous m’avez demandé mon impression ; je vous la donne. Je… je… ne connais ni le monde ni les hommes. J’ai trop vécu dans la solitude ; je suis trop jeune pour me fier à ma propre impression. »

« Fiez-vous à votre instinct », conseillai-je. « C’est ainsi que font la plupart des femmes et elles ne se trompent pas plus que les hommes. Au moins avez-vous la lettre de votre frère pour vous guider. »

Elle eut une aspiration profonde, comme un soupir léger.

« Des existences pures, généreuses et solitaires », fit-elle à voix basse en un murmure discret et pensif, que je perçus nettement cependant.

« C’est un grand éloge », suggérai-je.

« Le plus grand de tous les éloges. »

« Si grand qu’il ne paraît guère, comme une promesse de bonheur, s’adresser qu’à la fin d’une vie. Pourtant un personnage banal ou tout à fait indigne n’aurait pu mériter une louange aussi excessive et une telle confiance. »

« Ah ! », interrompit-elle impétueusement, « si vous aviez pu connaître le cœur d’où sortait ce jugement ! »

Elle n’insista pas et, pendant un instant, je réfléchis au sens des paroles qui devaient évidemment guider les sentiments de la jeune fille en faveur de son compatriote. Ces paroles n’avaient rien d’une louange banale. Elles restaient imprécises pour mon esprit et mon jugement d’Occidental, mais il ne faut pas oublier qu’aux côtés de Mlle Haldin j’étais comme un voyageur en pays étranger. Il m’apparaissait clairement aussi que la jeune fille répugnait à me conter dans ses détails la partie essentielle de sa visite au Château Borel. Mais je n’en étais nullement blessé, et je me rendais compte que ce n’était point là manque de confiance à mon égard. Il y avait une autre difficulté, une difficulté dont je ne pouvais me froisser. Et c’est sans l’ombre d’acrimonie que je répliquai :

« Fort bien ! Mais dans ce domaine élevé que je ne veux pas discuter avec vous, vous aviez dû, comme nous le ferions tous en de telles circonstances, vous faire une image, une représentation mentale de cet ami exceptionnel, et je voudrais savoir si vous n’avez pas été déçue ? »

« Comment l’entendez-vous ? Déçue de son aspect extérieur ? »

« Non ; je ne veux pas parler exactement de sa mine ou des traits de son visage ! »

Arrivés au bout de l’allée nous fîmes volte-face et marchâmes quelque temps sans nous regarder.

« Il n’y a rien d’ordinaire dans son aspect », fit enfin Mlle Haldin.

« Non ; c’est bien ce que je puis inférer du peu que vous m’avez dit de votre première impression. Après tout, c’est à ce mot-là, à votre impression, qu’il faut nous en tenir ! Ce que j’entends, c’est ce quelque chose d’indescriptible qui doit frapper dans un homme « dont l’aspect n’a rien d’ordinaire ! »

Je m’aperçus que la jeune fille ne m’écoutait pas. Il n’y avait pas à se méprendre à son expression et, une fois encore, j’eus la sensation de me trouver bien loin,… non pas séparé d’elle par un âge qui me permettait au moins de formuler des jugements,… mais dans une autre sphère très distante d’où je pouvais seulement la contempler, de très loin !… Aussi cessai-je de parler pour la regarder marcher à mes côtés.

« Non », s’écria-t-elle tout à coup, « on ne saurait être déçue par un homme qui manifeste une telle force de sentiment ! »

« Ah vraiment ? une telle force de sentiments ? », murmurai-je en moi-même, d’un ton ironique, « comme cela, tout d’un coup, d’emblée ? »

« Que dites-vous ? » interrogea naïvement Mlle Haldin.

« Oh rien ! Je vous demande pardon. De la force de sentiments ? Je ne suis pas surpris… »

« Et vous ne sauriez croire avec quelle étourderie je me suis comportée à son égard », s’écria-t-elle, dans un élan de remords.

Je dus laisser paraître quelque surprise, car elle m’avoua, en me regardant avec une rougeur croissante, n’avoir pas, à sa honte, su rester assez calme ; elle n’avait pas gardé, sur ses paroles et sur ses gestes le contrôle exigé par la situation. Elle avait perdu la sérénité qui convenait avec de tels hommes, avec le vivant comme avec le mort, la force d’âme qui s’imposait au cours de cette rencontre entre la sœur et le seul ami connu de Victor Haldin. Le jeune homme fixait sur elle un regard pénétrant mais ne disait rien et, péniblement affectée par son manque de compréhension, elle ne sut que lui dire : « Vous êtes Monsieur Razumov ? » Il eut un léger froncement de sourcils et, après un instant de silence attentif, s’inclina en manière d’assentiment. Il attendait.

À l’idée d’avoir devant elle l’homme si hautement apprécié par son frère, l’homme qui avait connu sa valeur, lui avait parlé, l’avait compris, avait écouté ses confidences, l’avait encouragé peut-être, les lèvres de la jeune fille tremblèrent, ses yeux se remplirent de larmes ; elle tendit la main, et fit en avant un pas instinctif en disant, avec un effort pour contenir son émotion : « Ne pouvez-vous pas deviner qui je suis ? » Il ne prit pas la main offerte et recula même d’un pas, donnant à Mlle Haldin l’impression d’un homme douloureusement affecté. Mais elle excusait son geste et réservait pour elle-même son mécontentement. Elle s’était conduite de façon indigne, comme une petite Française nerveuse. Les manifestations de ce genre ne pouvaient pas plaire à un homme de caractère sévère et contenu.

Il fallait en effet qu’il fût bien sévère ou peut-être très timide devant les femmes, pensais-je en moi-même, pour ne pas répondre de façon plus humaine aux avances d’une fille comme Nathalie Haldin. Ces existences nobles et solitaires, (ces paroles me revinrent tout à coup), rendent souvent les jeunes gens timides et les vieillards sauvages.

« Eh bien » ? insistai-je, pour encourager Mlle Haldin.

Elle était encore très mécontente d’elle-même.

« Je me suis de plus en plus mal comportée », fit-elle, avec un air de découragement très rare chez elle. « J’ai fait tout ce que l’on pouvait faire d’absurde. J’ai pourtant évité de fondre en larmes : je suis heureuse de le dire. Mais je suis restée longtemps sans pouvoir parler ! »

Elle s’était tenue muette devant le jeune homme, réprimant des sanglots et, lorsqu’elle put prononcer un mot, c’est seulement le nom de son frère qu’elle soupira : « Victor… Victor Haldin ! » – puis la voix lui manqua de nouveau.

« Bien entendu », m’expliqua-t-elle, « ce nom lui causa une émotion violente. Il était tout à fait démonté ! Je vous ai dit mon opinion sur la profondeur de ses sentiments : il est impossible d’en douter. Si vous aviez vu sa figure ! Il chancelait, positivement, et dut s’appuyer contre le mur de la terrasse. Leur amitié était évidemment une véritable fraternité d’âmes ! Je lui ai su gré de cette émotion qui me faisait sentir moins vivement la honte de mon manque de tenue. Naturellement j’avais presque aussitôt retrouvé la parole. Tout cela ne dura que quelques secondes. « Je suis sa sœur », dis-je. « Peut-être avez-vous entendu parler de moi ? »

« Était-ce exact ? » interrompis-je.

« Je ne sais pas. Comment aurait-il pu en être autrement ? Et pourtant… Mais qu’importe ? Je restais là, en face de lui ; et certainement je n’avais pas un air d’imposture. Tout ce que je puis dire c’est qu’il me tendit alors les deux mains, me les jeta, pour mieux dire, en un geste de chaleur et d’empressement parfaits, et que je les saisis et les serrai avec l’impression de retrouver un peu de ce que j’avais cru perdu pour toujours avec mon frère, un peu de cet espoir, de cette inspiration, de ce soutien moral qui me venaient de mon cher mort… »

Je comprenais trop bien le sens de ses paroles. Nous marchions à pas lents ; j’évitais de regarder la jeune fille, et c’est pour répondre à mes propres pensées que je murmurai :

« Ce devait être une amitié profonde, comme vous le dites. Alors, ce jeune homme a fini par accueillir votre nom à deux mains… si je puis dire. Après cela vous avez dû vous comprendre ; oui vous avez dû vous comprendre très vite ? »

Pendant un instant je n’entendis plus sa voix.

« M. Razumov fait l’effet d’un homme peu loquace, d’un homme très réservé, même lorsqu’il est fortement ému. »

Comme je ne pouvais oublier, non plus que pardonner l’exubérance tonitruante de Pierre Ivanovitch, Grand Maître des partis révolutionnaires, j’affirmai à Mlle Haldin qu’une telle réserve constituait, à mon sens, un trait favorable de caractère, et disait la sincérité.

« D’ailleurs », poursuivit la jeune fille, « d’ailleurs nous n’avons pas eu beaucoup de temps à nous. »

« Non, je le crois volontiers ». Je gardais, à l’endroit du féministe et de son Égérie une méfiance et une crainte si indéracinables que je ne pus m’empêcher de demander avec une anxiété réelle, dissimulée sous un sourire :

« Mais vous avez pu vous sauver tout de même ? »

Elle me comprit et sourit aussi de mon inquiétude.

« Oh oui ! j’ai pu me sauver, pour me servir de votre expression ; je me suis éloignée d’un pas rapide, car il n’y avait pas besoin de courir. Je ne suis ni épouvantée, ni même encore fascinée comme la pauvre femme qui m’a fait une si singulière réception. »

« Et M… M. Razumov… ? »

« Il resta dans le jardin. Je suppose qu’après mon départ il est entré dans la maison. Vous vous souvenez qu’il est venu ici avec une chaude recommandation pour Pierre Ivanovitch, chargé peut-être de quelque message important à son adresse… »

« Ah oui ! De ce prêtre qui… »

« Du Père Zozime, oui… Ou d’autres, peut-être… »

Alors vous l’avez quitté ainsi ? Mais puis-je vous demander si vous l’avez revu depuis ? »

Mlle Haldin laissa un instant sans réponse ma question très directe, puis, tranquillement :

« J’espérais le rencontrer ici même aujourd’hui », dit-elle.

« Vraiment. C’est donc dans ce jardin que vous vous retrouvez ? Mais alors mieux vaut que je vous quitte tout de suite… »

« Non ; pourquoi me quitter ? Ne croyez pas que nous ayons l’habitude de nous retrouver ici ; je n’ai pas revu M. Razumov depuis cette première rencontre ; pas une seule fois. Mais je l’ai attendu… »

Elle s’arrêta, et je me demandai en moi-même pourquoi le jeune révolutionnaire montrait si peu d’empressement.

« Avant de le quitter, je dis à M. Razumov que je venais tous les jours faire à cette heure une promenade dans ce jardin. Je ne pouvais pas lui dire les raisons qui m’empêchaient de le prier de venir nous voir tout de suite. Il faut préparer ma mère à une telle visite. Et puis, voyez-vous, je ne sais pas moi-même ce que M. Razumov peut avoir à nous dire. À lui aussi, il faut parler d’abord de l’état de ma pauvre mère. Toutes ces pensées affluèrent à la fois à mon esprit et m’amenèrent à lui dire en hâte que j’avais une raison pour ne pas le voir encore à la maison, mais que je passais régulièrement ici tous les jours. C’est un lieu public, mais peu fréquenté d’ordinaire à cette heure, et j’ai pensé qu’il nous serait un très précieux asile… Ce jardin est aussi tout près de notre maison… et je n’aime pas m’éloigner trop de ma mère. Notre servante saurait où me trouver, au cas où l’on aurait tout à coup besoin de ma présence. »

« Oui, c’est très commode, à ce point de vue », opinai-je.

Et, en fait, je trouvais que ces Bastions constituaient un endroit bien choisi pour ces entrevues, tant que la jeune fille trouverait imprudent d’amener le jeune homme à sa mère. C’était donc ici, pensais-je, avec un regard circulaire sur la banalité déplorable de cette promenade, que leur connaissance se nouerait et se poursuivrait dans l’échange des indignations généreuses et des sentiments extrêmes, trop poignants peut-être pour la conception d’un esprit non russe. Je les voyais ces deux jeunes gens, qui avaient échappé au sort de quatre-vingt millions de leurs concitoyens broyés entre deux meules de moulin, je les voyais marcher sous ces arbres, leurs jeunes têtes toutes proches. Oui, c’était un endroit parfait pour se promener et pour bavarder. Je m’avisai même, tandis que nous tournions une fois encore le dos aux larges portes de fer, que s’ils étaient fatigués ils trouveraient beaucoup de commodités pour se reposer. Il y avait une quantité de tables et de chaises, entre le chalet restaurant et la plateforme de la musique, qui formaient sous les arbres un véritable radeau de bois peint. J’aperçus un couple solitaire de Suisses dont la vie était protégée depuis le berceau jusqu’à la tombe, par le mécanisme parfait des institutions démocratiques de cette république qui aurait presque tenu dans la paume de la main. L’homme, rude et sans caractère, buvait de la bière dans un verre étincelant ; la femme, rustique et placide, le dos appuyé à une chaise grossière, regardait autour d’elle avec des yeux vagues.

Il ne faut pas s’attendre à trouver ici-bas beaucoup de logique dans le domaine de la pensée ou dans celui du sentiment. Je fus surpris de me sentir mécontent de la conduite de ce jeune homme. Une semaine s’était écoulée depuis leur rencontre. Était-il insensible, timide ou très stupide ? Je ne comprenais pas.

« Pensez-vous », demandai-je à Mlle Haldin, après que nous eûmes parcouru une certaine distance dans la grande allée, « que M. Razumov ait saisi vos intentions ? »

« S’il m’a comprise ? » dit-elle. « Au moins était-il très ému, j’en suis sûre ; j’ai pu m’en apercevoir malgré ma propre agitation. Mais j’ai parlé distinctement ; il m’a entendue et paraissait même boire mes paroles. »

Elle avait inconsciemment hâté le pas, et ses paroles aussi se faisaient plus rapides…

J’attendis un instant avant de dire, d’un ton pensif :

« Et pourtant il a laissé passer tous ces jours ! »

« Nous ne pouvons présumer de la tâche qu’il doit accomplir ici. Ce n’est pas un oisif voyageant pour son plaisir. Son temps… comme ses pensées… peuvent ne pas lui appartenir. »

Elle ralentit tout à coup le pas, et ajouta d’une voix plus basse :

« Ni sa vie même, peut-être !… » puis elle se tut et resta immobile. Qui sait s’il ne devait pas quitter Genève le jour même de notre entrevue ? »

« Sans vous le dire ? » m’écriai-je avec incrédulité.

« Je ne lui en ai pas laissé le temps. J’ai agi jusqu’au bout sans réflexion, et je suis partie brusquement. J’en suis fâchée ; si même je lui avais fourni l’occasion de me témoigner sa confiance, il aurait été excusable de m’en croire indigne. On ne se fie pas à une petite fille nerveuse et larmoyante. Mais je suis certaine que son absence temporaire de Genève ne nous empêchera pas de nous rencontrer à nouveau. »

« Ah ! vous en êtes certaine ;… cela se comprend… Mais qu’est-ce qui vous fait croire ?… »

« Je lui ai dit mon besoin d’un être, d’un compatriote, d’un compagnon de foi, vers qui je puisse aller en toute confiance, pour parler de certains sujets. »

« Je comprends ; je ne vous demande pas ce qu’il a répondu ; mais j’avoue que vous avez des raisons sérieuses de croire au retour prochain de M. Razumov. Il n’est pas venu aujourd’hui ; pourtant ? »

« Non », dit-elle, tranquillement, « pas aujourd’hui ; » et nous restâmes un instant silencieux comme des gens qui n’ont plus rien à se dire, et laissent leurs pensées s’envoler bien loin l’un de l’autre, avant de s’éloigner eux-mêmes par des chemins différents. Mlle Haldin consulta la montre qu’elle portait au poignet et fit un brusque mouvement. Elle devait avoir dépassé déjà le temps qu’elle s’accordait.

« Je n’aime pas laisser ma mère seule », murmura-t-elle en hochant là tête. « Non qu’elle soit très malade maintenant, mais je me sens toujours plus inquiète, lorsque je suis loin d’elle. »

Mme Haldin n’avait, depuis plus d’une semaine, pas fait la moindre allusion à son fils. Elle restait toujours assise dans son fauteuil, près de la fenêtre, et regardait silencieusement la triste perspective du boulevard des Philosophes. Quand elle parlait, en paroles brèves et mornes, c’était pour dire des choses indifférentes et banales.

« Pour nous qui connaissons les pensées de la pauvre âme, de telles paroles sont plus douloureuses que son silence. Mais ce silence est pénible aussi ; je puis à peine le supporter, et je n’ose pas le rompre. »

Mlle Haldin soupira et fixa un bouton de son gant qui s’était défait. Je concevais durement la rigueur de l’épreuve qu’elle subissait, épreuve dont sa cause, sa nature auraient pesé d’un poids trop lourd sur les épaules d’une jeune fille d’Occident ; mais les âmes Russes ont un singulier pouvoir de résistance à l’endroit de l’injustice et des coups de la vie ! Droite et souple dans la jaquette courte, ouverte sur la robe noire qui faisait paraître plus svelte sa silhouette et plus pâle sa figure fraîche et mate, Mlle Haldin forçait mon admiration et mon respect.

« Je ne puis rester davantage, pas un instant. Vous devriez venir voir bientôt ma mère. Vous savez qu’elle vous appelle l’ami. C’est un nom excellent qui traduit parfaitement sa pensée. Et maintenant au revoir ; il faut que je me sauve. »

Elle jeta un regard vague sur la large promenade et me tendit la main ; mais, comme j’allais la serrer, elle l’éleva, en un geste inattendu, et la posa sur mon épaule. Ses lèvres rouges s’écartaient légèrement, non pas en un sourire précis, mais avec une expression de surprise heureuse. Elle regardait vers la porte et me dit très vite, dans un soupir :

« Là ! je le savais bien ! le voici qui vient. »

Je compris qu’elle désignait M. Razumov. Un jeune homme s’avançait dans l’allée, d’un pas nonchalant. Il portait un vêtement d’un brun terne, et s’appuyait sur une canne. Quand je l’aperçus, il avait la tête penchée sur la poitrine, dans une attitude de méditation profonde. Mon regard lui fit lever les yeux et il s’arrêta court. Je suis sûr de l’avoir vu s’arrêter, mais cette pause fut à peine perceptible ; ce fut dans son allure une simple hésitation, instantanément réprimée. Il poursuivit sa marche en fixant sur nous un regard assuré. D’un geste, Mlle Haldin me pria de rester à ma place, tandis qu’elle faisait un ou deux pas à sa rencontre.

Je détournai la tête et ne la relevai qu’en entendant Mlle Haldin prononcer, en manière de présentation le nom du jeune homme. À M. Razumov elle dit, d’une voix chaude et basse, que j’étais, outre un merveilleux professeur, un grand soutien moral « dans leur chagrin et leur détresse. »

Elle dit aussi, bien entendu, ma qualité d’Anglais. Elle parlait rapidement, plus vite que jamais, et cette volubilité contrastait, de façon expressive, avec le calme de ses yeux.

« Je lui ai accordé ma confiance », poursuivit-elle, sans cesser de regarder M. Razumov. Le jeune homme, lui aussi, tenait son regard posé sur Mlle Haldin, mais ses yeux ne plongeaient certainement pas dans ceux qui s’offraient si volontiers aux siens. Puis il nous dévisagea tour à tour, avec un pauvre essai de sourire suivi d’un léger froncement de sourcils. Je surpris ces deux expressions vite évanouies, qui eussent pu passer inaperçues d’une personne moins appliquée que je ne l’étais, à lire dans cet esprit. Je ne sais ce qu’avait pu observer Nathalie Haldin, mais mon attention saisit ces nuances fugitives. Le sourire forcé se détendit, les sourcils reprirent leur position naturelle, et il n’y eut plus aucune expression sur le visage, où je pouvais déceler cependant l’exclamation intérieure du jeune homme :

« Sa confiance ! à ce vieil individu ! à cet étranger ! »

Je comprenais ces termes, parce qu’à moi aussi il paraissait si singulièrement étranger. Cependant, au total, il m’impressionnait de façon plutôt favorable. Il y avait, chez ce jeune homme, un air d’intelligence et même de distinction très supérieur à celui de la moyenne des étudiants et des autres habitants de la Petite Russie. Ses traits étaient plus nets que ceux de la plupart des Russes ; il avait une mâchoire bien dessinée, des joues pâles et rasées de près ; son nez formait une crête et non pas une simple protubérance. Il portait son chapeau baissé sur les yeux ; ses cheveux noirs bouclés tombaient sur sa nuque ; on devinait des membres vigoureux sous le vêtement brun mal ajusté ; la voussure légère des épaules leur donnait un air de largeur avantageuse. En somme, je ne fus pas désappointé. Studieux… robuste… timide…

Je sentis, à peine éteinte la voix de Mlle Haldin, la main du jeune homme serrer la mienne ; c’était une main musclée et ferme, mais singulièrement chaude et sèche aussi. Brève et dénuée de cordialité, cette poignée de mains ne s’accompagna pas du moindre mot ou du plus léger murmure.

Je me préparais à laisser les jeunes gens, mais Mlle Haldin me toucha légèrement le bras, avec un geste significatif qui impliquait un désir manifeste. Sourie qui voudra, mais je n’étais que trop disposé à rester près de Nathalie Haldin, et je n’ai pas honte d’avouer qu’il n’y avait pas là, pour moi, matière à sourire. Je ne restais pas comme serait resté un jeune homme, soulevé au-dessus de la terre, et en équilibre, pour ainsi dire, dans l’air, mais avec calme, les pieds sur le sol et l’esprit appliqué à pénétrer les intentions de la jeune fille.

Elle s’était tournée vers Razumov :

« Oui, c’est bien ici l’endroit,… l’endroit même où j’espérais vous rencontrer ; je suis venue m’y promener tous les jours. Ne vous excusez pas ; je comprends. Je vous remercie d’être venu aujourd’hui, mais je ne puis rester davantage. C’est impossible : il faut que je rentre bien vite à la maison. Oui, malgré votre présence, il faut que je me sauve. Je suis restée déjà trop longtemps dehors… Vous comprenez ?… »

Ces dernières paroles s’adressaient à moi. Je remarquai que M. Razumov passait le bout de sa langue sur ses lèvres, comme aurait pu le faire un homme altéré et fiévreux. Il prit la main gantée de noir, tendue vers lui, et cette main se referma sur la sienne, la saisit et la retint en s’opposant à un geste de recul très manifeste.

« Merci une fois encore, de… de m’avoir comprise ! » reprit la jeune fille avec chaleur. Il l’interrompit de façon presque brutale, et je lui en voulus de parler à cette créature de loyauté comme s’il s’était caché derrière le bord de son chapeau : on entendit une voix faible et râpeuse, la voix d’un homme qui aurait la gorge sèche.

« Pourquoi vous remercier ?… Vous comprendre ?… En quoi vous ai-je comprise ?… Sachez donc… et cela vaudra mieux… que je ne comprends rien du tout ! Je savais que vous désiriez me voir dans ce jardin. Je n’ai pas pu venir avant ; j’en ai été empêché,… et même aujourd’hui, vous le voyez… je suis en retard. »

Elle tenait toujours la main du jeune homme.

« Au moins puis-je vous remercier de ne pas m’avoir chassée de votre esprit comme une enfant faible et nerveuse. Certes, j’ai besoin d’un appui moral. Je suis très ignorante. Mais on peut se fier à moi. Oh oui, on le peut ! »

« Ignorante ? » reprit-il, d’un ton pensif. Il avait levé la tête et regardait maintenant tout droit dans le regard de la jeune fille, qui tenait toujours sa main. Ils restèrent un long moment ainsi, puis elle desserra enfin son étreinte.

« Oui, vous êtes venu tard. C’est aimable à vous d’avoir compté que je pourrais m’être attardée… Je causais avec cet excellent ami. Je lui parlais de vous. Oui, Kirylo Sidorovitch… de vous. Il était près de moi lorsque j’ai appris votre présence à Genève, et pourra vous dire le soulagement que cette nouvelle apporta dans le désarroi de mon esprit. Il savait mon désir de me mettre à votre recherche. C’est la seule raison qui m’avait amenée à accepter l’invitation de Pierre Ivanovitch… »

« Pierre Ivanovitch vous a donc parlé de moi ? » interrompit le jeune homme de cette voix incertaine et rauque qui semblait accuser une atroce sécheresse de sa gorge.

« Oh très brièvement. Il a seulement mentionné votre nom et votre arrivée à Genève. Pourquoi lui en aurais-je demandé davantage ? Qu’aurait-il pu me dire que je n’aie appris déjà par la lettre de mon frère ? Il n’y avait que trois lignes dans cette lettre,… mais quelle signification ces lignes prenaient pour moi ! Je vous les montrerai un jour, Kirylo Sidorovitch. Seulement, aujourd’hui, il faut que je parte. La première de nos conversations ne peut pas tenir en cinq minutes, aussi vaut-il mieux ne pas la commencer… »

J’étais resté légèrement à l’écart, et les voyais tous deux de profil. Je me dis à ce moment que la figure de M. Razumov accusait plus que son âge.

« Si ma mère… » la jeune fille s’était tournée brusquement vers moi… « Si ma mère s’éveillait en mon absence, (prolongée beaucoup plus que de coutume), elle pourrait me poser des questions embarrassantes. On dirait qu’elle a plus besoin de moi depuis quelque temps. Elle voudrait connaître la cause de mon retard, et vous comprenez qu’il me serait pénible de dissimuler devant elle… »

Je comprenais très bien ses raisons, les mêmes qui la poussèrent à s’opposer au mouvement que M. Razumov semblait faire pour l’accompagner.

« Non ! non ! je m’en vais seule ; mais venez me retrouver ici dès que vous le pourrez. » Puis, s’adressant à moi, sur un ton bas et significatif :

« Ma mère est peut-être en ce moment assise à sa fenêtre, et regarde dans la rue. Il ne faut pas qu’elle se doute de la présence à Genève de M. Razumov avant que… nous n’ayons arrangé quelque chose. » Elle fit une pause, puis ajouta plus haut, en s’adressant encore à moi : « M. Razumov ne comprend pas tout à fait nos difficultés, mais vous savez ce qu’il en est… »


V[modifier]

Mlle Haldin nous quitta avec un salut rapide à mon adresse et un regard profond et amical vers le jeune homme ; nous restions, la tête découverte, les yeux fixés sur la figure droite et souple qui s’éloignait vivement. Sa démarche n’affectait pas ce glissement incertain et bâtard adopté par maintes femmes ; c’était un mouvement franc, vigoureux et sain. Nous vîmes sa silhouette s’estomper dans le lointain puis disparaître tout à coup. Je m’aperçus seulement alors que M. Razumov avait enfoncé son chapeau sur son front et me regardait de la tête aux pieds. Je devais, sans doute, constituer pour le jeune homme un obstacle fort inattendu. Je surpris, dans sa physionomie et dans toute son attitude, une expression faite de curiosité et de mépris, avec une ombre d’alarme, comme s’il avait retenu son souffle pendant que je ne le voyais pas. Mais ses yeux rencontraient les miens avec un regard assez droit, et je vis pour la première fois qu’ils étaient de couleur brun clair et frangés d’épais cils noirs. Ils formaient le trait le plus jeune de son visage et n’étaient, en somme, pas de mauvais yeux… Légèrement incliné et penché en avant, le jeune homme se tenait appuyé sur sa canne. Je sentis qu’en nous laissant ensemble, Mlle Haldin avait une intention, et qu’elle profitait du hasard qui m’avait amené là, pour me donner une mission de confiance. Cette réflexion me fit adopter mon ton le plus cordial et je cherchais les paroles nécessaires pour atteindre mon but, lorsque, tout à coup, la dernière phrase de Mlle Haldin me fournit la transition cherchée :

« Non », dis-je avec une gravité que tempérait mon sourire, « non, on ne peut guère espérer que vous compreniez ! »

La lèvre rasée du jeune homme eut un frémissement, et il me répondit sur un ton d’ironie amère :

« Vous n’avez donc pas entendu, tout à l’heure, cette jeune fille me remercier d’avoir si bien compris ? »

Je le regardai fixement. Y avait-il, dans cette riposte, une raillerie cachée et inexplicable ? Non, ce n’était pas cela. On aurait pu croire à un accent de colère. Oui ! mais quelle raison avait-il de nous en vouloir ? On aurait dit qu’il n’avait pas bien dormi, depuis quelque temps. Il me semblait sentir le poids de son regard fiévreux et immobile, le regard d’un homme qui reste les yeux fixes dans la nuit, rageusement livré à des pensées désastreuses. Je sais maintenant combien ma supposition était fondée, mais je puis honnêtement affirmer avoir eu cette impression dès l’abord, impression douloureuse et singulièrement vague d’ailleurs, car c’est aujourd’hui seulement, assis à ma table, avec tous les documents en mains, que je puis la bien définir ! Mais je ne la ressentis pas moins, en ce temps de totale ignorance. J’essayai de secouer une espèce de malaise en affectant un air de familiarité, et en m’adressant au jeune homme sur un ton enjoué :

« Cette jeune fille si charmante et parfaitement admirable (vous voyez que je suis assez vieux pour ne pas craindre une parfaite liberté de langage), cette jeune fille faisait allusion à ses propres sentiments. Je suppose au moins que vous avez compris cela ? »

Il fit un mouvement si brusque qu’il chancela :

« Si j’ai compris cela ? On suppose que j’ai compris cela ? J’ai sans doute autre chose à faire ! La jeune fille est charmante et admirable… Eh bien… qu’importe ? Je suis peut-être capable de m’en apercevoir seul… »

Cette sortie aurait été insultante, si la voix du jeune homme n’avait été absolument éteinte, étouffée dans sa gorge ; l’effort de ses paroles apparaissait comme trop douloureux pour que l’on pût s’en offenser.

Je restais silencieux, l’esprit partagé entre la brutalité des mots et mon impression subtile ; j’aurais pu m’éloigner sur-le-champ, mais je gardais nettement le souvenir du regard de Mlle Haldin et, désireux de remplir ma mission, je repris après un moment de silence :

« Voulez-vous que nous marchions un peu ? »

Il eut à nouveau ce mouvement violent d’épaule qui le faisait chanceler. Je le vis du coin de l’œil trébucher en se préparant à me suivre ; il était resté légèrement en arrière, à demi soustrait à ma vue ; il m’aurait fallu tourner la tête pour le voir en face, et je ne voulais pas indisposer davantage, par une curiosité excessive, ce jeune et mystérieux exilé, chassé de l’ombre pestilentielle, sous laquelle se dissimulaient les traits véritables et bienveillants de son pays. Cette ombre qui pesait sur ses compatriotes et s’étendait sur la moitié de l’Europe, j’en voyais la trace sur le visage, qu’elle assombrissait devant moi… « Sans doute », me disais-je, « est-ce un révolutionnaire farouche et même furieux ; mais il est jeune, il est peut-être généreux et humain, capable de compassion, de… »

Je l’entendis racler sa gorge sèche et devins tout attention :

« Voilà qui dépasse tout ! » s’écria-t-il, « qui dépasse tout ! Je vous trouve ici, sans pouvoir deviner la raison de votre présence, en possession de faits que l’on ne s’attend pas à me voir comprendre ! Un confident ! un étranger ! Vous me parlez d’une admirable jeune fille Russe. Mais cette admirable jeune fille serait-elle une sotte ; je commence à me le demander ? Que voulez-vous ? quel est votre but ? »

On l’entendait à peine ; on aurait dit que sa gorge ne résonnait pas plus qu’un chiffon desséché, qu’un morceau d’amadou. C’était une impression si pitoyable que je n’eus pas de peine à maîtriser mon indignation.

« Quand vous aurez un peu plus vécu, M. Razumov, vous apprendrez qu’une femme n’est jamais tout à fait une sotte. Je ne suis pas féministe comme cet illustre auteur, Pierre Ivanovitch, lequel, à dire vrai, me paraît fort suspect… »

Il m’interrompit avec un singulier accent de surprise :

« Il vous est suspect ? Pierre Ivanovitch vous est suspect ! À vous !… »

« Oui, sous certains rapports », répondis-je, sans paraître attacher d’importance à la remarque. « Comme je vous le disais, M. Razumov, vous apprendrez, quand vous aurez assez vécu, à ne pas confondre la noble confiance d’une nature étrangère à toute mesquinerie, avec la crédulité flattée de certaines femmes ; notez pourtant que les plus crédules, malgré toute leur niaiserie et la tristesse qui doit sûrement les accabler un jour, ne sont jamais absolument des sottes. Je suis convaincu que l’on ne peut jamais tromper tout à fait une femme. Si l’on se donnait la peine de chercher la vérité, on verrait que beaucoup de celles qui se sentent perdues, gardent les yeux ouverts pour sauter dans l’abîme. »

« Ma parole », cria-t-il près de moi, « que m’importent la sottise ou la folie des femmes ? Que m’importe votre opinion à leur endroit ? Elles ne m’intéressent pas… je les laisse tranquilles. Je ne suis pas un héros de roman. Que savez-vous de mon désir d’apprendre quelque chose sur l’âme féminine ? Que signifie tout cela ?

« Vous me demandez le but d’une conversation, que je reconnais vous avoir pour ainsi dire imposée ? »

« Le but ?… imposée ?… » répéta-t-il, toujours légèrement en arrière. « Vous vouliez parler des femmes, apparemment… C’est un sujet, en effet… Mais il ne m’intéresse pas… Je n’ai jamais… D’ailleurs j’ai d’autres projets dans l’esprit… »

« Je ne m’occupe ici que d’une seule femme, d’une jeune fille, Mlle Haldin, la sœur de votre cher ami. Il me semble que vous pourriez penser un peu à elle. Ce que j’ai voulu dire, depuis le début, c’est que vous ne deviez sans doute pas bien comprendre la situation… »

J’écoutai, quelques instants, le bruit de ses pas incertains à mon côté.

« J’espère, en vous parlant, faciliter votre prochaine entrevue avec Mlle Haldin et je crois répondre à son désir intime. En nous laissant ensemble, elle m’a incité à vous mettre au courant de la situation particulière, à laquelle j’ai fait allusion. Cette situation est née de la détresse et du chagrin causés par l’exécution de Victor Haldin. Il y a quelque chose de mystérieux dans les circonstances de son arrestation. Sans doute connaissez-vous toute la vérité… »

Je me sentis saisir le bras au-dessus du coude et imprimer une secousse qui me fit pivoter ; je me trouvai face à face avec M. Razumov.

« Ainsi c’est pour venir me raconter cela que vous surgissez du sol devant moi ! Mais qui diable êtes-vous donc ? C’est intolérable !… Quelles sont vos raisons ? Votre but ? Que savez-vous des mystères auxquels vous faites allusion ? Que vous importent ces maudites circonstances ou quoi que ce soit de ce qui peut arriver en Russie ? »

Il s’appuyait de sa main libre sur sa canne, lourdement, et lorsqu’il lâcha mon bras, je sentis qu’il pouvait à peine se tenir sur ses pieds.

« Asseyons-nous à une de ces tables », proposai-je, sans m’attacher à cette surprenante explosion d’une émotion profonde. Je dois avouer cependant qu’elle ne me laissait pas indifférent. J’en ressentais de la peine pour lui.

« Quelles tables ? Que voulez-vous dire ? Ah ! ces tables vides ! ces tables là ? Parfaitement. Asseyons-nous à une de ces tables… »

Je le menai, loin du chemin, au centre même du groupe de tables, en face du chalet. Le couple Suisse avait disparu, et nous nous trouvions isolés sur l’espèce de radeau… M. Razumov s’affala sur une chaise, laissa tomber sa canne et, appuyant ses coudes sur une table, prit sa tête entre ses mains ; il fixa sur moi un long regard droit et insistant, tandis que j’appelais le garçon pour commander de la bière… Je ne pouvais guère m’irriter de cette attention silencieuse car, à dire vrai, je me sentais un peu coupable de m’être imposé à lui avec tant de brusquerie, d’avoir « surgi » du sol, devant lui, comme il le disait.

En attendant la boisson commandée, je lui expliquai que né de parents établis à Pétersbourg, j’avais appris le russe dans mon enfance. De la ville, définitivement quittée à l’âge de neuf ans, je n’avais gardé nul souvenir, mais j’avais plus tard renoué connaissance avec la langue. Il m’écoutait sans me quitter un instant des yeux. Il dut changer pourtant de position lorsqu’on apporta la bière ; il vida son verre d’un trait, et parut réconforté. Il s’adossa à sa chaise et croisa les bras sur sa poitrine, pour me regarder, à nouveau, fixement. Je m’avisai alors que les traits de sa figure glabre et presque basanée étaient singulièrement mobiles, et que son calme absolu était le résultat d’une habitude acquise, nécessaire au révolutionnaire, au conspirateur qui devait toujours craindre de se trahir, au milieu d’une foule d’espions déguisés.

« Mais vous êtes Anglais… professeur de littérature anglaise », murmura-t-il, d’une voix qui ne paraissait plus sortir d’une gorge parcheminée. « J’ai entendu parler de vous. On m’a dit que vous aviez passé des années ici. »

« C’est exact. J’ai vécu plus de vingt ans à Genève. Et j’ai aidé Mlle Haldin dans ses études d’anglais. »

« Vous avez lu de la poésie anglaise avec elle », dit-il d’un ton parfaitement calme. Il était tout à coup transformé, sans rapports avec l’homme dont j’avais, un instant auparavant, entendu à mes côtés le pas lourd et incertain.

« Oui, de la poésie anglaise », répondis-je. « Mais c’est la lecture d’un journal anglais qui a provoqué la détresse dont je parle. »

Il continuait à me regarder, ignorant sans doute que l’histoire de l’arrestation nocturne avait été découverte et annoncée au monde par un journaliste anglais. Il accueillit mes explications avec un murmure de mépris :

« Ce n’est peut-être qu’un mensonge d’un bout à l’autre ! »

« Il me semble que vous êtes à même d’en juger mieux que personne », ripostai-je, un peu déconcerté. « J’avoue que les faits de ce récit me donnent dans leur ensemble une impression d’exactitude… »

« Comment distinguez-vous la vérité du mensonge ? » reprit-il sur le ton imperturbable qu’il venait d’adopter.

« Je ne sais pas comment vous faites en Russie… » commençai-je, un peu piqué de son attitude… mais il m’interrompit :

« Il en est en Russie comme partout ailleurs, comme dans un journal par exemple… La couleur de l’encre et la forme des lettres sont toujours les mêmes… »

« Il y a de petits détails auxquels on peut se fier pourtant ; on peut se baser sur le caractère de la publication, sur la vraisemblance générale des nouvelles, sur la considération des motifs, sur d’autres faits encore… Je ne m’en remets pas, les yeux fermés, à la conscience des correspondants particuliers, mais pourquoi celui-là aurait-il pris la peine d’élaborer un mensonge circonstancié, sur un sujet dont le monde ne se soucie guère ?… »

« C’est bien cela », grommela-t-il ; « ce qui se passe chez nous est sans importance ! On en fait des récits à sensation pour amuser les lecteurs de journaux de votre Europe supérieure et méprisante ! Oh l’odieuse pensée !… Mais attendons un peu !… »

Il se tut sur cette sorte de menace lancée à l’adresse du monde occidental. Sans m’arrêter à la colère de son regard, je lui fis observer que nous ne nous attachions guère à l’exactitude ou à l’inexactitude des informations d’un journaliste ; ce dont se préoccupaient les amis de ces dames, c’était de l’effet produit par l’article en question, et de cet effet seulement. Et sûrement le jeune homme devait faire partie de ces amis, ne fût-ce qu’en souvenir de son camarade, du compagnon intime de ses menées révolutionnaires. Je m’attendais, à ce moment, à l’entendre à nouveau éclater en paroles véhémentes, mais je ne constatai, avec surprise, qu’un tressaillement convulsif de tout son corps. Il se contint, serra plus ferme ses bras croisés sur sa poitrine, et se renversa sur son siège, avec un sourire grimaçant fait de malice et de mépris.

« Oui !… Un camarade et un intime… Très bien », fit-il.

« C’est cette idée qui m’a amené à vous parler. Elle ne peut être mal fondée. J’étais présent lorsque Pierre Ivanovitch fit part à Mlle Haldin de votre arrivée à Genève, et j’ai été témoin de son soulagement et de sa joie, à la mention de votre nom. Un autre jour, elle m’a montré la lettre de son frère, et m’a lu les quelques mots qui se rapportaient à vous… Comment pourriez-vous n’être pas un ami pour ces dames ? »

« Évidemment… Très bien déduit… Un ami… Bien sûr !… Continuez… Vous parliez d’un effet… »

« Il affecte la froideur d’un révolutionnaire rigide, inaccessible aux émotions communes, et l’insensibilité d’un homme qui s’est consacré aux idées de destruction », me disais-je. « Il est jeune, et sa sincérité ne l’empêche pas de poser devant l’étranger, l’inconnu, le vieillard… Il faut faire la part de la jeunesse… » Je lui expliquai aussi brièvement que possible l’état d’esprit dans lequel la pauvre Mme Haldin avait été plongée par l’annonce de la mort prématurée de son fils. Il m’écoutait avec une attention profonde. Son regard fixe se détournait peu à peu, quittait mon visage et s’abaissait pour se reposer enfin sur le sol, à ses pieds.

« Vous pouvez concevoir les sentiments de Mlle Haldin. Comme vous l’avez dit, je l’ai seulement aidée à lire quelques poètes anglais, et je ne me rendrai pas ridicule à vos yeux en essayant de vous parler d’elle. Mais vous l’avez vue. Elle fait partie de ces êtres trop rares que l’on n’a pas besoin d’expliquer. Au moins est-ce mon opinion. Ces dames n’avaient que ce fils, que ce frère, pour les rattacher au monde et à l’avenir. Avec lui sombre pour Nathalie Haldin tout espoir d’existence active. Vous ne pouvez donc vous étonner de la voir se tourner avec ardeur vers le seul homme dont son frère ait mentionné le nom dans ses lettres : votre nom constitue pour elle une sorte de legs… »

« Qu’a-t-il donc pu dire sur mon compte ? » s’écria-t-il avec un accent de sourde exaspération.

« Il s’est exprimé en quelques mots seulement ; ces mots, il ne m’appartient pas de vous les redire, M. Razumov, mais ils ont assez de poids, vous pouvez m’en croire, pour donner à la mère et à la sœur une foi entière dans la valeur de votre jugement et dans la vérité de tout ce que vous pourrez leur dire. Aussi me paraît-il impossible pour vous de passer près d’elles comme un étranger. »

Je me tus, écoutant pendant un instant les pas des rares promeneurs qui allaient et venaient sur la grande allée centrale. Pendant que je parlais, la tête du jeune homme était tombée sur sa poitrine, au-dessus de ses bras croisés. Il la releva tout à coup :

« Alors faut-il donc que j’aille mentir à cette vieille femme ? »

Ce n’était plus de la colère ; c’était quelque chose d’autre, quelque chose de plus poignant et de plus complexe. Je m’en rendis compte par sympathie et me sentis profondément troublé par son exclamation.

« Mon Dieu ! La vérité est-elle donc impossible à dire ? J’espérais que vous pourriez apporter quelque consolation. C’est à la pauvre mère que je pense, maintenant. Ah oui ! votre Russie est bien un pays cruel ! »

Il eut un léger mouvement sur sa chaise.

« Oui », répétai-je, « je pensais que vous auriez quelque chose de consolant à leur dire. »

Il fit, avant de parler, une curieuse grimace du bout des lèvres.

« Et s’il était préférable de ne rien dire ? »

« S’il était préférable ?… à quel point de vue ?… Je ne comprends pas… »

« À tous les points de vue… »

Je mis dans le ton de ma voix une certaine âpreté.

« Il me semble que tout ce qui pourrait expliquer les circonstances de cette arrestation nocturne… »

« Racontée par un journaliste pour l’amusement de l’Europe civilisée… » interrompit-il avec mépris.

« Oui, racontée… Mais ces détails ne sont-ils pas exacts ? Je ne puis comprendre votre attitude ! Ou bien l’homme est un héros pour vous… ou bien… »

Il approcha si brusquement du mien son visage aux narines furieusement dilatées, que j’eus grand’peine à ne pas me rejeter en arrière.

« Vous me demandez ?… Je suppose que tout cela vous amuse !… Écoutez ! Je suis un travailleur. J’étudiais. Oui ! j’étudiais ferme… Il y a de l’intelligence ici » (il se frappait le front du bout des doigts). « Ne croyez-vous pas qu’un Russe puisse avoir des ambitions raisonnables ? Oui, j’avais même en vue de belles perspectives… C’est vrai ! Vous me voyez ici… à l’étranger ! Tout est parti, perdu, sacrifié ! Vous me voyez ici… et vous demandez !… Vous me voyez, n’est-ce pas, assis devant vous ? »

Il se rejeta violemment en arrière ; je m’efforçais de garder mon calme.

« Oui, je vous vois bien, et je suppose que c’est l’affaire Haldin qui vous a conduit ici… »

Il changea de ton.

« Vous appelez cela l’affaire Haldin ; ah vraiment ? » fit-il avec indifférence.

« Je n’ai aucun droit à vous rien demander », fis-je, « et je ne veux pas me mêler de vos affaires. Mais vous ne sauriez regarder avec indifférence la mère et la sœur de celui qui dut être un héros à vos yeux. La jeune fille est une créature franche et généreuse, pleine… disons… de nobles illusions. Vous ne lui direz rien… ou vous lui direz tout. Mais, pour en venir au but de cette conversation, il faut d’abord songer à l’état maladif de sa mère. Peut-être pourrions-nous, avec votre aide, trouver un moyen d’apporter quelque soulagement à cette âme bouleversée et souffrante, à cette âme débordante de tendresse maternelle. »

Il parut accentuer à dessein son air d’indifférence lassée.

« Oui, ce serait possible », marmotta-t-il d’un ton insouciant.

Il mit la main sur sa bouche pour dissimuler un bâillement. Il y avait sur ses lèvres, lorsqu’il les découvrit, une ombre de sourire.

« Excusez-moi ; cette conversation a été longue, et je n’ai guère dormi, les deux dernières nuits ».

Cette singulière excuse, pour être inattendue et un peu insolente, avait au moins le mérite de la sincérité. Il n’avait presque plus connu de repos nocturne depuis le jour où, dans le parc du Château Borel, la sœur de Victor Haldin lui était apparue. Dans le document que je devais avoir plus tard entre les mains, document sur lequel se fonde surtout ce récit, j’ai trouvé notées les perplexités et les terreurs complexes de ces nuits sans sommeil. Sur le moment, M. Razumov me parut manifestement fatigué, profondément affaibli, comme un homme qui vient de traverser une crise.

« J’ai eu beaucoup de choses importantes à écrire », ajouta-t-il.

Je me levai aussitôt de ma chaise et il suivit mon exemple, sans hâte, un peu lourdement.

« Je m’excuse de vous avoir retenu si longtemps ».

« Pourquoi vous excuser ? On ne peut guère se coucher avant la nuit. Vous ne m’avez pas retenu, d’ailleurs ; j’aurais pu vous quitter à mon gré. »

Je n’étais pas resté près de lui pour me laisser blesser gratuitement.

« Je suis heureux de vous avoir suffisamment intéressé, » dis-je avec calme. « Mais il n’y a là nul mérite de ma part. J’ai agi par égard pour la mère de votre ami. Quant à Mlle Haldin, elle avait pu croire à un moment donné que son frère avait été livré à la police. »

À ma grande surprise, M. Razumov se rassit brusquement. Je le regardai fixement, et ses yeux se plantèrent dans les miens sans bouger, pendant un long moment.

« Livré à la police ! » marmotta-t-il, comme s’il n’avait pas compris mes paroles ou n’en pouvait croire ses oreilles.

« Peut-être fût-ce un événement fortuit, un simple accident », poursuivis-je, « ou, comme le supposait, avec sa générosité bien caractéristique, Mlle Haldin, la folie ou la faiblesse d’un malheureux camarade révolutionnaire… »

« La folie… ou la faiblesse », répéta-t-il avec amertume.

« C’est une créature très généreuse », observai-je après un moment de silence… tandis que l’ami tant prisé par Victor Haldin gardait les yeux rivés sur le sol. Je me détournai et m’éloignai sans qu’il parût y prendre garde. Je ne concevais nulle rancune de la mauvaise humeur brutale dont il avait fait montre à mon égard. De cette conversation j’emportais seulement le sentiment que tout espoir était inutile. À peine avais-je pourtant franchi les rangées de tables et de chaises, que j’entendis sa voix toute proche ; il m’avait rejoint.

« Hum ! oui ! » disait-il. « Mais vous, que pensez-vous ?

Je ne tournai même pas la tête.

« Je crois que dans votre pays les gens sont maudits. »

Il ne répondit rien, et c’est sur le trottoir seulement, à la sortie du jardin, qu’il reprit la parole :

« J’aimerais faire quelques pas avec vous. »

Je préférais, après tout, ce jeune homme énigmatique à son grand compatriote, le célèbre Pierre Ivanovitch. Mais je n’avais nulle raison de me montrer particulièrement aimable.

« Je me rends maintenant à la gare, par le plus court chemin, au devant d’un ami qui arrive d’Angleterre », répliqué-je à cette proposition inattendue, dont j’espérais pourtant voir sortir quelque éclaircissement. Comme nous nous tenions sur le bord du trottoir pour laisser passer un tramway, il me dit d’un ton las :

« J’aime ce que vous venez de dire. »

« Vraiment ? »

Nous descendîmes ensemble sur la chaussée.

« Toute la question », fit-il, « c’est de bien comprendre la nature de cette malédiction. »

« Cela ne me paraît pas très difficile. »

« À moi non plus », concéda-t-il, sans d’ailleurs que cette approbation le rendît moins énigmatique.

« Une malédiction, c’est un charme malfaisant », poursuivis-je, pour le mettre à l’épreuve, « et la grande question, la seule question qui importe, c’est de trouver le moyen de vaincre ce charme. »

« En effet, c’est ce moyen-là qu’il faudrait trouver ! »

C’était encore une approbation, mais tout en prononçant ces paroles, il semblait penser à autre chose. Nous avions traversé en diagonale l’espace ouvert devant le théâtre, et nous descendions une rue large et peu fréquentée qui conduit à l’un des petits ponts. Le jeune homme restait à mon côté, sans parler.

« Vous ne pensez pas quitter bientôt Genève ? » demandai-je, après une longue pause.

Il garda si longtemps le silence que je commençais à craindre d’avoir été indiscret et de n’obtenir aucune réponse. J’aurais pu croire même, en le regardant, que ma question lui avait causé une véritable angoisse, manifestée par la crispation des mains qu’il serrait avec force, à la dérobée. Il finit pourtant par maîtriser suffisamment son émotion douloureuse, et me dit n’avoir aucune intention de ce genre. Il devint même plus communicatif et n’affecta plus la sécheresse et le ton tranchant dont il avait usé jusqu’alors. Avec une certaine cordialité, il me dit son intention d’étudier et d’écrire ; il alla jusqu’à me faire part de son passage à Stuttgart… à Stuttgart que je savais être l’un des centres révolutionnaires. Le comité directeur d’un des partis russes (je ne sais plus maintenant lequel) se réunissait dans cette ville. C’est là qu’il avait pris contact avec l’œuvre active des révolutionnaires, en dehors de la Russie.

« Je n’avais jamais été à l’étranger auparavant », m’expliqua-t-il d’une voix maintenant apaisée. Puis après une légère hésitation, tout à fait différente de l’incertitude douloureuse, éveillée en lui par ma question si simple sur « ses intentions de séjour à Genève », il me fit un aveu inattendu :

« Le fait est qu’on m’a chargé d’une sorte de mission. »

« Une mission qui vous fera rester à Genève ? »

« Oui… ici. Dans cette odieuse… »

Je fus heureux de deviner que cette mission avait quelque chose à voir avec la personne du grand Pierre Ivanovitch. Mais je gardai, on le comprend, cette conclusion pour moi-même, et M. Razumov resta un long moment sans rien dire. C’est seulement aux abords du pont vers lequel nous nous dirigions, qu’il desserra brusquement les lèvres :

« Croyez-vous que je puisse trouver quelque part ce fameux article ? »

Je dus réfléchir un instant pour comprendre à quel article il faisait allusion.

« Vous le verrez reproduit en partie dans les journaux locaux dont il existe des collections en divers endroits. Je me souviens d’avoir laissé le numéro de mon journal anglais chez Mme Haldin, au lendemain du jour où je l’avais reçu. Et j’ai été bien navré de le voir, pendant des semaines sur la table, près de la chaise de cette pauvre mère. Puis il a disparu, à mon grand soulagement, comme vous pouvez le croire. »

Il s’était arrêté court.

« Je suppose », continuai-je, « que vous aurez, ou que vous saurez trouver le temps, de voir assez fréquemment ces dames. »

Il me regarda de façon si singulière que je ne pourrais guère définir la qualité de ce regard, dont la cause m’échappait totalement. De quoi souffrait-il ? me demandais-je. Quelle étrange pensée lui était venue dans la tête ? Quelle vision d’horreur, quelle image de son pays désolé s’étaient-elles présentées à son esprit ? Si c’était un souvenir concernant le sort de Victor Haldin, j’espérais de tout mon cœur qu’il saurait le garder pour lui, à jamais. J’étais, à vrai dire, si troublé, que j’essayai – Dieu me pardonne – de dissimuler mon émotion sous un sourire, et que j’affectai un ton enjoué, pour lui dire :

« Certainement, de telles visites ne peuvent pas vous coûter un gros effort ! »

Il se détourna pour se pencher au-dessus du parapet, le dos tourné vers moi. J’attendis un instant, mais à ce moment-là je n’avais aucun désir, je puis bien l’affirmer, de revoir son visage. Il ne bougeait pas ; il ne voulait pas bouger. Je poursuivis lentement mon chemin vers la gare et, arrivé au bout du pont, je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Non, le jeune homme n’avait pas bougé. Il restait penché au-dessus du parapet, captivé, semblait-il, par le cours égal de l’eau qui passait sous ses yeux. Le courant, à cet endroit, est rapide, excessivement rapide, et donne le vertige à bien des gens ; je ne puis moi-même le regarder longuement sans éprouver la crainte de me voir brusquement emporté par sa force destructrice. Il y a des cerveaux qui ne peuvent résister à la suggestion d’une puissance irrésistible et d’un mouvement continu.

Mais il faut croire qu’il y avait là un charme pour M. Razumov. Je le laissai penché très avant au-dessus du parapet. Il était impossible d’attribuer au seul défaut d’éducation la façon dont il s’était comporté à mon égard. Il y avait quelque chose d’autre sous ses manifestations de mépris et d’impatience. Peut-être, pensais-je en touchant brusquement à la vérité cachée, peut-être était-ce la même raison qui l’avait empêché, pendant plus d’une semaine, pendant près de dix jours de venir trouver Mlle Haldin. Mais quelle pouvait être cette raison, je n’aurais su le dire.