Sous les yeux d’Occident/Troisième partie

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Traduction par Philippe Neel.
Gallimard (p. 162-235).



I[modifier]

Sous le pont, l’eau coulait, rapide et profonde. Son courant légèrement moutonneux semblait, au regard, de force à se creuser un lit à travers une montagne de granit. Mais il aurait pu couler à travers la poitrine de Razumov, sans en balayer l’amas d’amertumes accumulées par le naufrage de sa vie.

« Que signifie tout cela ? » se demandait-il, en contemplant le courant impétueux, si uni et si clair que seuls le passage d’une légère bulle d’air ou la fuite d’une raie d’écume, fine comme un cheveu blanc, en révélaient la vertigineuse vitesse et la force terrifiante. « Pourquoi cet intrigant d’Anglais est-il venu me harceler avec son histoire stupide de vieille toquée ? »

Il se forçait à dessein à cette brutalité de pensée, mais il évitait tout allusion mentale à la jeune fille.

« Une vieille toquée ! », se répétait-il. « C’est une fatalité ! Mais ne vaudrait-il pas mieux mépriser toutes ces absurdités ? Non, pourtant ! J’ai tort. Je ne puis me permettre aucune négligence. Une absurdité peut amener les complications les plus dangereuses. Et comment s’en défendre ? C’est un défi porté à l’intelligence. Plus on est intelligent, et moins l’on se méfie d’une absurdité. » Une vague de colère submergea pendant un instant ses pensées, et l’ébranla au point de faire trembler son corps, penché au-dessus du parapet. Puis il reprit, sous forme de dialogue intérieur, le cours de ses rêveries silencieuses. Mais, dans le secret de son cœur, sa pensée comportait des restrictions, dont il avait vaguement conscience.

« Non, tout cela n’est pas absurde, en somme ; c’est insignifiant, absolument insignifiant ! La folie d’une vieille femme, l’importunité et les histoires d’un lourdaud d’Anglais ! Qu’est-ce qui, diable, a pu le mettre sur mon chemin, celui-là ? Je l’ai pourtant traité assez cavalièrement ! Ah oui ! Voilà comment il faut parler à ces touche-à-tout ! Mais serait-il encore derrière moi, à m’attendre ? »

Razumov sentit, à cette pensée, un léger frisson courir le long de son dos. Ce n’était pas de la crainte, non certes, pas de la crainte pour lui-même, mais une sorte d’appréhension à l’endroit d’une autre personne, d’une personne qu’il aurait connue sans pouvoir la désigner par son nom. Il se souvint pourtant du train attendu par le trop complaisant Anglais, et cette pensée le rassura un instant. Comment le croire capable de perdre ainsi son temps ? C’était absurde, et il était inutile de se retourner pour constater son départ.

Mais que pouvait vouloir dire cet homme avec ses racontars fantastiques de journal et de vieille folle, se demanda-t-il tout à coup. Il avait fait preuve, en tout cas, d’une odieuse indiscrétion, dont seul un Anglais pouvait se montrer capable. Tout cela, c’était une manière d’amusement pour lui ; c’était un jeu, le jeu de la révolution, qu’il contemplait du haut de sa supériorité. Et que pouvait-il bien insinuer avec son exclamation : « La vérité est-elle donc impossible à dire ? »

Razumov pressa ses bras croisés contre la balustrade de pierre, et se pencha très loin : « La vérité ! Dire la vérité à cette vieille folle, « à cette mère de… »

Le jeune homme frissonna de nouveau. Oui, il pourrait avouer la vérité ! Évidemment c’était possible. La vérité toute nue ! On l’en remercierait même, pensait-il, en formulant cyniquement les paroles indicibles. « On se pendrait, sans doute, de gratitude, à mon cou », ricanait-il. Mais il ne persista pas dans cette attitude ; il éprouva tout à coup une tristesse profonde, comme si, brusquement, son cœur s’était vidé. « Eh bien, soyons prudent », conclut-il, revenu à lui-même comme au sortir d’un rêve. « Il n’y a chose ni personne trop insignifiante ou trop absurde pour être méprisée », songeait-il avec lassitude. « Il faut être prudent ».

Razumov repoussa des mains la balustrade ; il revint sur ses pas et traversa à nouveau le pont pour gagner tout droit son logis où, pendant quelques jours, il mena une existence solitaire et recluse. Il n’alla voir ni Pierre Ivanovitch, près duquel l’avait accrédité le groupe de Stuttgart, ni les réfugiés révolutionnaires auxquels il avait été présenté dès son arrivée. Il restait entièrement à l’écart du monde, tout en se rendant compte de ce qu’une telle conduite pouvait causer de surprise, éveiller de soupçons et constituer pour lui de danger.

Cela ne veut pas dire pourtant que pendant ces quelques jours il ne sortit jamais ; je le rencontrai plusieurs fois dans les rues, mais il ne fit pas mine de me reconnaître. Un soir, en rentrant chez moi, à la suite d’une visite tardive aux dames Haldin, je le vis traverser la chaussée obscure du boulevard des Philosophes. Il portait un chapeau mou, à larges bords, et le col de son manteau était relevé. Il se dirigeait résolument vers la maison, mais au lieu d’entrer, il se posta en face des fenêtres, encore éclairées, resta quelques instants immobile, puis s’éloigna par une rue latérale.

Je savais qu’il n’avait pas encore été voir Mme Haldin. Il paraissait répugner à cette visite, me disait Mlle Haldin. D’ailleurs l’état mental de la pauvre femme s’était modifié ; elle semblait croire maintenant à la survivance de son fils, et espérait peut-être le voir arriver un jour. Dans le grand fauteuil de la fenêtre, son immobilité prenait un air d’attente, même avec les rideaux tirés et la lampe allumée.

Pour ma part, j’étais convaincu qu’elle avait reçu un coup mortel. Mlle Haldin à qui, naturellement je me gardais bien de dire mes pressentiments, jugeait qu’il n’y avait aucun intérêt à présenter encore M. Razumov, opinion que je partageais pleinement. Je savais qu’elle rencontrait le jeune homme aux Bastions. Je les vis une ou deux fois se promener lentement ensemble, dans la grande allée. Pendant des semaines, ils se virent tous les jours. J’évitais de passer de ce côté à l’heure où Mlle Haldin y faisait sa promenade. Un jour pourtant, une crise de distraction me fit franchir les grilles et rencontrer la jeune fille qui se trouvait seule. Je m’arrêtai, pour échanger quelques mots avec elle. M. Razumov ne se montrait pas et, tout naturellement, nous nous mîmes à parler de lui.

« Vous a-t-il dit rien de précis sur les faits et gestes de votre frère ou sur sa fin ? » hasardai-je.

« Non », avoua Mlle Haldin, avec une certaine hésitation. « Rien de précis. »

Je comprenais facilement que toutes leurs conversations dussent avoir trait au mort qui les avait rapprochés ; c’était inévitable. Mais c’était au vivant que la jeune fille s’intéressait, et cela aussi, sans doute, était inévitable. En poursuivant mon enquête, j’appris que Razumov s’était révélé sous les traits d’un révolutionnaire fort éloigné du type convenu ; il méprisait la réclame, les théories, les hommes aussi. Cette idée me plaisait, tout en m’intrigant.

« Son esprit, toujours en alerte, devance de beaucoup les nécessités « de la lutte », m’expliquait Mlle Haldin. « Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de faire œuvre effective. »

« Mais, en définitive, le comprenez-vous bien ? » demandai-je brusquement.

Elle eut une nouvelle hésitation. « Pas tout à fait », murmura-t-elle.

Je m’aperçus que M. Razumov l’avait séduite par l’affectation d’une réticence pleine de mystère.

« Savez-vous ce que je crois ? » poursuivit-elle, en se départant d’une attitude réservée et presque méfiante. « Je crois qu’il m’observe et m’étudie pour savoir si je suis digne de sa confiance… »

« Et cela vous fait plaisir ? »

Elle garda, pendant un instant, un silence énigmatique, puis, avec énergie, mais sur un ton de confidence :

« Je suis convaincue », déclara-t-elle, « que cet homme extraordinaire médite quelque vaste projet, quelque grande entreprise. C’est une idée qui le possède et dont il souffre, comme il souffre aussi de se sentir seul au monde. »

« Alors il cherche de l’aide ? » commentai-je, en détournant la tête.

Il y eut un nouveau silence.

« Pourquoi pas ? » fit-elle à la fin.

Le frère mort, la mère mourante, l’ami étranger se trouvaient dorénavant relégués bien loin à l’arrière plan. Mais, du même coup, il n’y avait plus du tout de Pierre Ivanovitch, et cette pensée me consolait. Pourtant je voyais s’épaissir autour de la jeune fille, comme l’obscurité de la nuit qui tombe, l’ombre immense de la vie russe, qui allait l’engloutir bientôt. Je m’enquis de Mme Haldin, cette autre victime de l’ombre mortelle.

Un malaise, nuancé de remords, parut dans les yeux francs de la jeune fille. Sa mère n’allait pas plus mal, mais quelles étranges idées lui venaient quelquefois ! Sur quoi, elle consulta sa montre, m’affirma ne pas pouvoir rester un instant de plus et, après une poignée de mains rapides, s’enfuit légèrement.

Décidément M. Razumov ne viendrait pas ce jour-là. Incompréhensible jeune homme !

Pourtant, moins d’une heure après, je le vis, en traversant la place Molard, monter dans un tramway de la rive Sud.

« Il va au Château Borel », pensai-je.

  • *

Après avoir déposé Razumov à la porte du château Borel, à un demi-mille environ de Genève, la voiture se remit en marche, entre une double rangée d’arbres touffus. Au bord de la route, dans le soleil, une petite jetée de bois s’avançait sur le lac ; peu profonde et pâle en cet endroit, l’eau prenait plus avant une teinte intense, dont le bleu cru tranchait brutalement sur les berges vertes et peignées de la rive opposée. Le paysage tout entier, avec les quais de pierre blanche du port, qui soulignaient à gauche d’un trait livide la masse sombre de la ville, et avec la banalité de ses promontoires lancés à droite sur la vaste étendue d’eau, donnait une impression froide et luisante de chromolithographie toute neuve. Razumov tourna le dos avec mépris. Il trouvait ce paysage odieux et accablant dans sa perfection glaciale, perfection définitive de la médiocrité, gagnée par des siècles sans fin de labeur et de culture. Il lui tourna le dos et se trouva devant l’entrée du parc du Château Borel.

Les barreaux de la grille centrale et l’arc de fer forgé jeté sur les piliers de pierre sombre, salis par le temps, étaient rongés de rouille et, malgré des traces de roues récemment imprimées sur le sol, la porte semblait n’avoir pas été ouverte depuis très longtemps. Mais près d’une loge de concierge, aux fenêtres closes de planches, et bâtie des mêmes pierres grises que les piliers, il y avait une petite entrée latérale. Elle possédait aussi des barreaux rouillés, restait entr’ouverte et semblait n’avoir pas été fermée depuis des années. Razumov s’aperçut même, en voulant la pousser plus avant, qu’elle ne bougeait plus.

« Vertu des démocraties », grommela-t-il rageusement entre ses dents. « Il n’y a pas de voleurs ici, faut-il croire ? » Et avant d’entrer dans le parc, il jeta un regard de mépris vers un ouvrier, paresseusement allongé sur l’un des bancs de l’avenue large et nette. Les pieds en l’air, l’homme laissait pendre un de ses bras par-dessus le dossier bas. Il consacrait paisiblement l’une des ses journées au repos, comme s’il avait été maître et seigneur de tout ce qui l’entourait.

« Voilà un électeur ! un éligible ! un citoyen éclairé ! Ce qui ne l’empêche pas d’être une brute », murmura Razumov.

Il pénétra dans le parc et marcha d’un pas décidé sur la large route qui montait en tournant. Il essayait de ne penser à rien, de laisser reposer sa tête, de laisser s’apaiser ses émotions. Mais devant la maison, au pied de la terrasse, il hésita, comme s’il eût été physiquement arrêté par une présence invisible. La sensation mystérieuse des battements accélérés de son cœur le fit tressaillir. Il s’arrêta court et contempla la terrasse, avec son mur de briques aux cintres surbaissés, sa parure pauvre de maigres plantes grimpantes, et son étroite bordure de fleurs négligées.

« C’est ici ! » pensait-il, avec une sorte de terreur ; « c’est ici ! en cet endroit même !… »

Il fut tenté de fuir, au seul souvenir de sa première rencontre avec Nathalie Haldin. Il s’avoua ce désir, mais n’y céda point, moins pour résister à une faiblesse indigne que faute de savoir où chercher un refuge. Il ne pouvait pas quitter Genève. Point n’était besoin de réflexion pour comprendre l’impossibilité de la chose : c’eût été un aveu fatal, un véritable suicide moral ; c’eût été aussi un danger physique. Et, d’un pas lent, il gravit les degrés de la terrasse, entre deux urnes de pierre souillée et verdâtre, à l’aspect funéraire.

Au bout de la large plateforme, dont le gravier décoloré laissait percer quelques brins d’herbe, s’ouvrait toute grande la porte de la maison, flanquée des fenêtres aux volets clos du rez-de-chaussée. Razumov jugea que son arrivée avait dû être signalée, en voyant tête nue, dans l’embrasure, Pierre Ivanovitch qui semblait l’attendre.

L’aspect cérémonieux de la redingote noire et l’absence de chapeau étaient faits pour jeter un doute nouveau sur le rôle joué dans cette maison, louée à Mme de S., son Égérie, par le plus grand féministe de l’Europe. Son attitude disait le formalisme du visiteur et la liberté du propriétaire. Barbu, le teint fleuri et les yeux masqués de verres sombres, il vint à la rencontre de Razumov et passa familièrement son bras sous celui du jeune homme.

Razumov fit, pour réprimer tout signe de répugnance, un effort rendu presque instinctif chez lui par la nécessité d’une constante prudence. Cette nécessité même avait figé son expression en un masque d’orgueil austère et quasi fanatique. Le détachement sévère de ce nouvel émissaire de la Russie révoltée, impressionna une fois de plus le « fugitif héroïque ». Il adopta un ton conciliant et confidentiel pour lui dire que Mme de S. reposait, après une mauvaise nuit ; elle avait souvent de mauvaises nuits. Mais il avait laissé son chapeau là-haut sur le palier pour descendre sur la terrasse ; il voulait mener son jeune ami dans une des allées ombreuses qui couraient derrière la maison et avoir avec lui une bonne conversation, à cœur ouvert.

En faisant cette proposition, le grand féministe scrutait les traits immobiles de son interlocuteur et ne put s’empêcher de s’écrier :

« Ma parole, mon jeune ami, vous êtes un homme extraordinaire ! »

« Je crois que vous faites erreur, Pierre Ivanovitch. Si j’étais vraiment un homme extraordinaire, je ne serais pas ici ; je ne me promènerais pas avec vous dans un jardin suisse du canton de Genève, de la commune de… Comment s’appelle donc la commune dont dépend cette propriété ?… Peu importe ! elle est située au cœur de la démocratie en tout cas, cœur bien digne de la démocratie, gros comme un pois chiche et sans plus de valeur. Je n’ai rien de plus extraordinaire que les autres Russes, exilés comme moi sur une terre étrangère.

Mais Pierre Ivanovitch protesta avec véhémence :

« Non, non ! vous n’êtes pas un homme ordinaire ! J’ai quelque expérience des Russes qui… disons… qui vivent à l’étranger. Eh bien, vous nous faites, à moi et à d’autres aussi, l’impression d’une personnalité remarquable. »

« Qu’entend-il par là ? » se demandait Razumov, en regardant en face de son compagnon, dont le visage exprimait une méditation profonde.

« Vous pensez bien, Kirylo Sidorovitch, que les différents cercles traversés par vous avant de venir ici m’ont fourni des renseignements sur votre compte. On m’a écrit. »

« Oh, nous sommes forts pour parler les uns des autres », lança Razumov qui écoutait son compagnon avec une attention soutenue. « Bavardages, racontars, soupçons, tout cela, nous savons en user à la perfection. La calomnie même… ! »

En se permettant cette sortie, Razumov réussit à masquer le sentiment d’angoisse qui l’étreignait. Il se disait bien qu’il n’y avait pas pour lui de motif plausible d’anxiété, mais il n’en fut pas moins soulagé par l’évidente sincérité de Pierre Ivanovitch.

« Ciel ! » protesta le gros homme. « Que dites-vous là ? Et quelle raison pouvez-vous avoir, vous ?… »

L’illustre exilé leva les bras, comme si les paroles lui avaient fait défaut pour exprimer sa pensée. Rassuré, le jeune homme ne s’en sentit que plus porté à poursuivre sur le même ton :

« Oui ! Je parle de ces plantes empoisonnées qui prospèrent dans le monde des conspirateurs, comme des champignons vénéneux dans une cave obscure. »

« Voilà des accusations », protesta Pierre Ivanovitch, « qui du moins en ce qui vous concerne… »

« Non ! » interrompit froidement Razumov, « je ne lance point d’accusations, mais mieux vaut ne nourrir aucune illusion. »

Pierre Ivanovitch lui jeta, à travers ses lunettes sombres, un regard énigmatique, qu’éclairait un léger sourire.

« L’homme qui se vante de n’avoir pas d’illusions a du moins celle-là », fit-il d’un ton amical. « Mais je vois ce qu’il en est, Kirylo Sidorovitch. Vous visez au stoïcisme. »

« Le stoïcisme ! C’est une pose des Grecs et des Romains ! Laissons-leur cela. Nous sommes des Russes, c’est-à-dire des enfants, des naïfs, des cyniques, si vous préférez. Au moins tout cela n’est pas de la pose. »

Un long silence suivit. Les deux hommes marchaient lentement sous les tilleuls. Pierre Ivanovitch avait passé les mains derrière son dos ; Razumov se sentait glisser sur le sol humide et sans gravier de l’allée trop ombragée. Il se demandait avec inquiétude s’il disait bien les paroles voulues. Il aurait dû, se disait-il, mener plus à son gré la conversation. Le grand homme, de son côté, paraissait réfléchir. Il s’éclaircit la gorge, et Razumov sentit un réveil douloureux de mépris et de crainte.

« Je suis surpris… », commença doucement Pierre Ivanovitch. « À supposer fondées vos accusations, il paraît déraisonnable, dans votre cas, de parler de calomnies ou de bavardages. Oui, c’est déraisonnable. Le fait est, Kirylo Sidorovitch, que rien de ce que l’on sait sur votre compte ne pourrait prêter à bavardages ou même à calomnie. Jusqu’ici, vous êtes pour nous l’homme associé à un acte remarquable, l’acte que l’on avait attendu, que l’on avait tenté aussi, mais sans succès. Des gens ont péri, pour avoir essayé ce que Haldin et vous avez fini par faire. C’est avec ce prestige que vous nous arrivez de Russie. Mais vous n’avez pas été très communicatif, Kirylo Sidorovitch, avouez-le. Les gens que vous avez rencontrés m’ont fait part de leurs impressions ; l’un m’écrit ceci, l’autre cela ; mais je veux me faire une opinion personnelle, et j’ai attendu pour cela de vous voir. Vous n’êtes pas un homme ordinaire, voilà ce qui est absolument certain. Vous êtes renfermé, très renfermé. Cette taciturnité, ce front sévère, ce quelque chose d’inflexible et de mystérieux que l’on décèle en vous, légitiment tous les espoirs, tout en provoquant une certaine curiosité sur le fond de votre pensée. Il y a quelque chose d’un Brutus… »

« Épargnez-moi ces allusions classiques, je vous en supplie, s’écria nerveusement Razumov. « Junius Brutus n’a rien à faire ici. C’est ridicule ! Voulez-vous inférer… », poursuivit-il d’un ton sarcastique mais plus modéré, « voulez-vous inférer que les révolutionnaires russes soient tous des patriciens, et que je sois, moi, un aristocrate ? »

Pierre Ivanovitch, qui avait ponctué ses paroles de quelques gestes, remit les mains derrière son dos et marcha, un instant, l’air pensif.

« Non, ce ne sont pas tous des patriciens ! » murmura-t-il enfin. « Mais vous, en tout cas, vous êtes l’un des nôtres. »

Razumov sourit amèrement.

« Évidemment, je ne m’appelle pas Guggenheim », fit-il d’un ton railleur. Je ne suis pas un Juif démocratique. Est-ce ma faute ? Ce n’est pas une chance accordée à tout le monde. Je n’ai pas de nom, pas de… »

Le grand révolutionnaire parut très affecté de ces paroles. Il recula de quelques pas, pour étendre les bras devant lui, en un geste de prière et presque de supplication. Sa voix de basse taille était pleine d’une émotion douloureuse.

« Mais mon cher jeune ami… », s’écria-t-il. « Mon cher Kirylo Sidorovitch… »

Razumov hocha la tête.

« Ce nom même, dont vous avez l’amabilité de me gratifier, je n’y ai aucun droit légal. Peu importe d’ailleurs. Je n’y veux pas prétendre. Je n’ai pas de père ; tant mieux. Mais écoutez ceci ; le grand-père de ma mère était un paysan, un serf. Voyez donc si je suis l’un des vôtres. Je ne demande à personne de me réclamer. Mais au moins la Russie, elle, ne peut pas me désavouer. Elle ne le peut pas ! »

Et Razumov se frappa la poitrine du poing.

« La Russie ; voilà ce que je suis ! »

Pierre Ivanovitch marchait lentement, la tête basse, et Razumov le suivait, mécontent de lui-même. Ce n’était pas la conversation qu’il avait souhaitée ; toute explosion de sincérité était une imprudence de sa part. Pourtant, songeait-il avec désespoir, on ne pouvait renoncer à jamais rien dire de la vérité. Il se sentit soudain une telle haine pour Pierre Ivanovitch, méditatif derrière ses verres sombres, que s’il avait eu un couteau, il l’aurait poignardé, non seulement sans remords, mais avec une satisfaction atroce et triomphante. Comme celle d’un dément, son imagination s’attardait malgré lui à cette pensée frénétique. « Ce n’est pas ce que l’on me demande », se répétait-il. « Ce n’est pas… Je pourrais forcer pour m’enfuir cette petite porte du mur de clôture. La serrure est peu solide. Personne dans la maison ne se doute que cet homme soit ici, avec moi. Ah si ! le chapeau ! Les femmes trouveraient bien vite le chapeau qu’il a laissé sur le palier ; elles tomberaient sur le cadavre couché dans cette ombre humide et triste. Mais je serais parti, et personne ne pourrait jamais… Seigneur ! Est-ce que je deviens fou ? » se demanda-t-il avec terreur.

Il entendit tout à coup la voix du grand homme, rêveuse et assourdie.

« Hum ! Oui. Sans doute ; sous certains rapports… » Puis, plus haut : « Il y a beaucoup d’orgueil en vous. »

Le ton de Pierre Ivanovitch se fit simple et familier, comme s’il avait voulu l’adapter à l’origine paysanne proclamée par Razumov.

« Beaucoup d’orgueil, frère Kirylo. Je ne prétends pas d’ailleurs que ce soit un orgueil injustifié ; je vous ai déjà dit le contraire. Si j’ai hasardé cette allusion à votre naissance, c’est que je n’y attache pas la moindre importance. Vous êtes un des nôtres, et c’est à cela seulement que je songe avec satisfaction. »

« Pour moi aussi c’est chose importante », rétorqua tranquillement Razumov, qui poursuivit, après un court silence : « et je reconnais qu’il en peut être de même pour vous. » Il sentait passer dans sa voix une nuance d’irritation qui le gênait, mais qu’il espérait devoir échapper à Pierre Ivanovitch. « Si nous ne parlions plus de cela… »

« Soit ! C’est entendu ; nous n’en parlerons plus dorénavant, Kirylo Sidorovitch », concéda noblement le grand prêtre de la révolution. « Ce sera ma dernière allusion à ce sujet. Mais vous ne croyez pas un instant que j’aie eu la moindre intention de vous froisser. Vous êtes manifestement une nature d’élite ; voilà comment je vous juge, et vos… capacités sont évidemment fort au-dessus de la moyenne. Pourtant ces capacités, Kirylo Sidorovitch, je ne les connais guère. En dehors de la Russie, personne n’a su grand’chose de vous, jusqu’ici. »

« Vous m’avez surveillé ? » interrogea Razumov.

« Certes. ».

Le grand homme avait parlé sur un ton de parfaite franchise, mais, comme leurs yeux se cherchaient, Razumov se sentit dérouté par les lunettes sombres. Pierre Ivanovitch hasarda, sous leur protection, qu’il avait, depuis quelque temps, besoin, pour certain projet, d’un homme d’énergie et de caractère. Il n’ajouta, d’ailleurs, rien de plus précis et, après quelques remarques critiques sur les personnages qui composaient le comité révolutionnaire de Stuttgart, il laissa tomber la conversation pendant un temps très long. Ils arpentaient l’allée d’un bout à l’autre. Silencieux aussi, Razumov levait de temps en temps les yeux sur le dos de la maison. Rien ne semblait indiquer qu’elle fût habitée. Ses murs lépreux, souillés par les intempéries, et ses fenêtres aux volets clos du haut en bas, lui donnaient un aspect d’humidité, de tristesse et d’abandon. On la voyait très bien livrée à quelque fantôme traditionnel et banal, qui l’aurait troublée de ses plaintes et de ses gémissements. Mais les ombres qu’à en croire la rumeur publique, Mme de S. évoquait avec des hommes État, des diplomates et des députés de divers Parlements européens, devaient être d’une autre nature. Razumov n’avait jamais vu la dame que dans son landau.

Pierre Ivanovitch sortit de sa rêverie.

« Il y a deux choses que je puis vous dire tout de suite. D’abord, je ne crois pas que l’on voie jamais sortir de la lie d’un peuple ni un chef, ni aucune action décisive. Maintenant, si vous me demandez ce que j’entends par la lie d’un peuple, hum !… ; ce serait trop long à expliquer. Vous seriez surpris de la variété des éléments qui, à mon sens, constituent cette lie, des éléments qui devraient, et doivent rester au fond du vase. D’ailleurs une telle affirmation pourrait prêter matière à discussion. Au moins puis-je vous dire ce qui ne fait pas partie de la lie et, sur ce point, il est impossible que nous ne soyons pas d’accord. Les paysans, dans un peuple, n’appartiennent pas à la lie, pas plus que les classes élevées, la noblesse, si vous voulez. Songez à cela, Kirylo Sidorovitch, vous que je crois porté à la réflexion. Tout ce qui, dans un peuple, n’est pas naturel, tout ce qu’il n’a pas acquis de naissance ou au cours de son développement, n’est que boue. L’intelligence mal placée, de la boue ! Les doctrines étrangères : de la boue, de la lie ! Et voici la seconde pensée que je veux proposer à votre méditation : il y a pour nous, en ce moment, un abîme creusé entre le présent et l’avenir, un abîme que ne peut nous faire franchir aucun libéralisme étranger. Toute tentative dans ce sens n’est que folie ou tromperie. On ne peut franchir un tel abîme ! Il faut le combler ! »

Une sorte de jovialité sinistre perçait sous les accents du gros féministe. Il saisit le bras de Razumov au-dessus du coude, pour le secouer légèrement.

« Comprenez-vous, énigmatique jeune homme ? Il faut le combler ! »

Razumov gardait une contenance impassible.

« Ne croyez-vous pas que j’aie fait mieux que de méditer sur ce sujet ? » fit-il en libérant doucement son bras et en s’écartant légèrement de Pierre Ivanovitch pour poursuivre la lente promenade. Ce n’était pas, ajouta-t-il, avec des charretées de mots et de théories que l’on comblerait cet abîme. Point n’était besoin de méditations. Seul, le sacrifice de vies nombreuses pourrait… Il se tut sans achever sa phrase.

Pierre Ivanovitch inclina lentement sa grosse tête velue. Puis, au bout d’un instant, il proposa au jeune homme de rentrer, pour voir si Mme de S. pouvait les recevoir.

« Nous prendrons le thé », dit-il, en hâtant le pas, pour sortir de la triste allée d’ombre.

La dame de compagnie guettait la venue des deux hommes, qui virent, en tournant l’angle de la maison, sa jupe sombre s’envoler sous la porte d’entrée ; elle s’était sauvée quelque part et avait disparu lorsqu’ils pénétrèrent dans le vestibule. Dans la lumière crue, qui tombait à travers la poussière d’un plafond vitré sur la mosaïque blanche et noire d’un sol maculé de boue, leurs pas résonnaient faiblement. Le grand féministe passa devant son compagnon pour monter l’escalier. Sur la balustrade du premier étage était posé, le bord en l’air, un grand chapeau brillant ; au milieu du palier s’ouvrait la double porte du salon, hanté, disait-on, par les esprits évoqués, et fréquenté sans doute par des révolutionnaires en exil. La peinture craquelée des panneaux blancs, l’or terni des moulures ne laissaient imaginer à l’intérieur que poussière et vide. Avant de tourner le bouton de cuivre massif, Pierre Ivanovitch lança à son jeune compagnon un regard significatif, à demi-critique et à demi-implorant.

« Personne n’est parfait », murmura-t-il discrètement, comme le possesseur d’un bijou de prix avertit le profane, avant d’ouvrir l’écrin, qu’il n’y a peut-être pas de gemme sans défaut.

Il garda si longtemps la main sur le bouton de la porte, que Razumov finit par approuver sa réflexion d’un « Non » morose.

« La perfection même n’aurait pas une telle valeur », poursuivit Pierre Ivanovitch, « dans un monde auquel elle n’est pas destinée. Mais vous allez vous trouver en présence d’un esprit… je dis mal : de la quintessence de l’esprit féminin, dont l’irrésistible et lumineuse sympathie saura comprendre toutes les perplexités qui peuvent vous tourmenter. Rien ne pourrait rester obscur pour cette intuition inspirée, oui, c’est bien le mot, inspirée pour cette véritable lumière de la nature féminine. »

La fixité luisante du regard aux lunettes sombres donnait aux traits de Pierre Ivanovitch un air de si parfaite conviction que Razumov eut, devant la porte fermée, un brusque mouvement de recul.

« Intuition ; lumière ? » balbutia-t-il. « Est-ce d’une sorte de lecture de pensée que vous voulez parler ? »

Pierre Ivanovitch parut scandalisé de cette idée.

« Oh non ! c’est quelque chose d’absolument différent », répliqua-t-il, avec un léger sourire apitoyé.

Razumov commençait à sentir monter en lui une irritation bien involontaire.

« Voilà qui est bien mystérieux ! » grommela-t-il, entre ses dents.

« Vous ne voyez pourtant pas d’objection à ce que l’on vous comprenne et à ce que l’on vous dirige ? » interrogea le grand féministe.

Razumov eut une explosion de colère.

« Dans quel sens ? » fit-il d’une voix sourde. « Comprenez donc que je suis un homme sérieux. Pour qui me prenez-vous ? »

Les deux hommes se regardaient en face. La colère de Razumov fut calmée par l’impénétrable fixité des verres bleus qui défiaient son regard, et Pierre Ivanovitch finit par se décider à tourner le bouton.

« Vous allez le savoir tout de suite », fit-il en ouvrant la porte, tandis que, dans la pièce s’élevait une voix rude et basse :

« Enfin ! Vous voilà ! »

« Oui, me voici », lança Pierre Ivanovitch d’un ton cordial, où perçait une nuance de satisfaction ; il était resté sur le seuil de la porte, dont sa masse noire masquait la lumière.

Puis, jetant par-dessus l’épaule, un coup d’œil sur Razumov, qui attendait de le voir avancer :

« Et je vous amène un conspirateur éprouvé. Un vrai, celui-là ! »

Cette halte devant la porte donna au « conspirateur éprouvé » le temps d’effacer de ses traits la curiosité rageuse et le dégoût intime qu’ils auraient pu trahir. Les expressions même que j’emploie ici se trouvent consignées en des lignes dont on ne saurait guère suspecter la sincérité. Le journal de M. Razumov ne pouvait être destiné à personne qu’à son auteur. Sa rédaction ne répondait pas, à mon sens, à l’étrange besoin d’épanchement propre aux hommes qui mènent une vie secrète, et par où s’explique, dans tous les complots et conspirations de l’histoire, l’existence de « documents compromettants ». M. Razumov s’adressait, me semble-t-il, à son journal, comme un homme s’adresse à son miroir, avec étonnement, et parfois avec angoisse, avec colère ou désespoir. C’était bien l’homme menacé qui jette sur ses traits un regard de crainte dans une glace, en cherchant des excuses rassurantes pour les marques parues sur son visage, touches insidieuses d’un mal héréditaire et sournois.


II[modifier]

Au premier abord, l’Égérie du « Mazzini russe » produisait un gros effet, par l’immobilité cadavérique d’un visage manifestement fardé. Ses yeux brillaient d’un éclat singulier. Sa silhouette, dans une robe moulée et admirablement faite, mais très fanée, avait une raideur élégante. L’âpreté de la voix qui l’invitait à s’asseoir, la rigidité du buste redressé, l’immobilité du bras allongé sur le dos du sofa, l’éclat blanc des yeux qui accentuaient le regard sombre et insondable de pupilles dilatées, firent sur Razumov une impression plus profonde que tout ce qu’il avait vu depuis son départ précipité et furtif de Pétersbourg. « C’est une sorcière habillée à Paris », se dit-il ; « mauvais présage ! » Il resta un instant hésitant, sans comprendre, tout d’abord, ce que lui disait la voix rude :

« Asseyez-vous ! Tirez votre chaise à côté de moi. Là !… »

Il s’assit. Vues de près, les pommettes rougies, les rides, les petites lignes qui creusaient, de chaque côté, des lèvres trop colorées, le remplirent de stupeur. On lui faisait bon accueil, et il se vit adresser un sourire qui le fit songer à un rictus de squelette.

« Nous avons entendu parler de vous, depuis quelque temps. »

Ne sachant que répondre, il balbutia des paroles décousues. Le rictus de squelette s’effaçait.

« Et savez-vous que l’on se plaint en général de vous avoir trouvé bien réservé ? »

Razumov resta un instant silencieux, méditant sa réponse.

« Je suis un homme d’action, voyez-vous ! » fit-il d’une voix sourde, les yeux dans le vide.

Énorme, Pierre Ivanovitch se tenait debout, près de la chaise de Razumov, dans un silence d’attente.

Le jeune homme eut un léger sentiment de nausée. Quelles pouvaient être les relations de ces deux êtres, de ce cadavre galvanisé, sorti d’un conte d’Hoffmann et de ce mondial prédicateur de l’évangile féministe, maître en révolutions aussi ? Cette vieille momie peinte aux yeux impénétrables,… et ce gros homme déférent, au cou de taureau ? Qu’y avait-il entre eux ? Sorcellerie ? Fascination ? « C’est pour son argent », conclut-il. « Elle possède des millions… »

Les murs et le sol de la pièce étaient nus comme ceux d’une grange. On avait descendu et mis en service, sans même les épousseter convenablement, les quelques meubles dénichés sous les combles, rebut du mobilier abandonné par la femme du banquier. Les fenêtres sans rideaux avaient un air indigent et las. Sur d’eux d’entre elles tombaient des stores malpropres, d’un blanc jaunâtre. Le tout ne disait pas la pauvreté, mais l’avarice sordide.

La voix rauque s’éleva au-dessus du canapé, d’un ton rageur :

« Vous regardez autour de vous, Kirylo Sidorovitch ! J’ai été honteusement volée ; positivement ruinée ! »

Un rire croassant qu’elle ne semblait pas pouvoir réprimer, interrompit un instant ses paroles.

« Une âme servile se consolerait, à la pensée que le principal voleur était un grand personnage, un être quasi sacro-saint, un Grand Duc, enfin ! Non, vous ne pouvez pas vous faire une idée des voleurs que sont ces gens-là. Des voleurs fieffés ! »

Sa poitrine se soulevait, mais son bras gauche restait immuablement étendu sur le dos du fauteuil.

« Vous allez vous faire mal ! » soupira une voix profonde, qui parut, au regard surpris de Razumov, sortir des lunettes insondables de Pierre Ivanovitch, plutôt que des lèvres qui avaient à peine bougé.

« Que m’importe ? Je dis que ce sont des voleurs ! Des voleurs, des voleurs ! »

Razumov restait confondu de cette clameur soudaine, qui tenait de la plainte et du croassement, et plus encore d’une crise hystérique.

« Voleurs ! voleurs ! Vol… »

« Il n’y a pas de puissance sur terre, capable de vous voler votre génie ! » cria Pierre Ivanovitch d’une voix dominatrice, mais sans un mouvement, sans le moindre geste. Un profond silence tomba.

Razumov gardait une contenance impassible. « Que signifie cette comédie ? » se demandait-il.

Au même instant, il entendit un coup frappé contre une porte située derrière son dos, et il vit entrer rapidement la dame de compagnie ; vêtue d’une jupe noire râpée et d’une blouse élimée, elle marchait sur les talons et portait à deux mains un gros samovar russe, manifestement trop lourd pour elle. Razumov fit, pour l’aider, un mouvement instinctif et la stupéfia si fort, qu’elle faillit en lâcher son fardeau trépidant. Elle réussit pourtant à le poser sur la table, mais avec un air d’effroi tel, que Razumov se rassit hâtivement. Elle apporta ensuite, d’une pièce voisine, quatre verres, une théière et un sucrier sur un plateau de fer noir.

La voix rude s’éleva brusquement, pour demander :

« Les gâteaux ? Avez-vous pensé aux gâteaux ? »

Sans un mot, Pierre Ivanovitch sortit sur le palier, pour en revenir immédiatement, avec un paquet enveloppé de papier blanc glacé, qu’il avait dû extraire de l’intérieur de son chapeau. Avec une gravité imperturbable, il dénoua la ficelle, ouvrit le papier et l’aplatit sur la table, à portée de la main de Mme de S. La dame de compagnie versa le thé, puis se retira dans un coin éloigné, à l’abri des regards. De temps en temps, Mme de S. étendait comme une griffe, vers le paquet de gâteaux, une main étincelante de bagues précieuses, en prenait un et le dévorait goulûment, en exhibant une rangée de grandes dents fausses. Elle parlait, en même temps, à voix rauque, de la situation politique des Balkans, disant son ferme espoir de voir une complication quelconque, dans la Péninsule, soulever en Russie un grand mouvement d’indignation nationale contre « ces voleurs, voleurs, voleurs. »

« Vous allez vous faire mal », intervint Pierre Ivanovitch, avec un regard des verres sombres. Il ne disait rien, mais fumait des cigarettes et buvait du thé sans interruption. Quand il avait vidé son verre, il faisait un geste de la main, par-dessus son épaule. Au signal, la dame de compagnie bondissait du coin où elle se cachait, avec des yeux ronds d’animal aux aguets, et se précipitait vers la table, pour lui verser un nouveau verre.

Razumov la regarda une ou deux fois : elle paraissait anxieuse et tremblante, bien que ni Mme de S. ni Pierre Ivanovitch ne fissent la moindre attention à elle. « Qu’ont-ils pu, entre eux deux, faire à cette misérable créature ? » se demandait Razumov. « Lui ont-ils fait perdre l’esprit, à force de terreur, avec tous leurs fantômes, ou l’ont-ils battue, tout simplement ? » Quand elle lui versa son second verre de thé, il vit trembler ses lèvres, comme celles d’une personne chez qui l’épouvante va déterminer une explosion de paroles. Mais elle ne dit rien, et retourna dans son coin, comme pour caresser dans son cœur le sourire qu’il lui avait adressé en guise de remerciement.

« Peut-être vaudrait-il la peine de cultiver cette connaissance », se dit tout à coup Razumov.

Il se calmait peu à peu et pour la première fois peut-être, depuis que Victor Haldin avait pénétré dans sa chambre… et en était sorti, se pliait aux nécessités que la vie lui imposait. Il se rendait bien compte qu’il était l’objet des amabilités redoutables de la fameuse, ou trop connue… Mme de S.

Celle-ci était heureuse de découvrir en Razumov un type différent de celui des autres révolutionnaires ; elle en avait tant vu de ces membres de comités, de ces émissaires secrets, de ces professeurs vulgaires, réfugiés sans éducation, étudiants mal dégrossis, anciens savetiers aux faces d’apôtres, enthousiastes phtisiques et loqueteux, jeunes Hébreux, êtres communs de toute sorte, qui gravitaient autour de Pierre Ivanovitch. Il lui plaisait de causer avec un jeune homme de bonne mine, car elle n’était pas toujours dans une disposition mystique. La réserve de Razumov ne faisait que l’exciter à plus de volubilité. Sa conversation rapide portait toujours sur les Balkans. Elle connaissait tous les hommes d’État de cette région : Turcs, Bulgares, Monténégrins, Roumains, Grecs, Arméniens, et d’autres encore, de nationalité mal définie, jeunes et vieux, vivants et morts. On pourrait, avec quelque argent, fomenter une intrigue qui mettrait la Péninsule en feu et constituerait un outrage pour le sentiment national russe. On pousserait le cri d’alarme en faveur des frères abandonnés et, la nation une fois frémissante d’indignation, il suffirait de deux ou trois régiments pour déchaîner à Pétersbourg une révolution militaire et venir à bout de ces voleurs…

« Je n’ai évidemment qu’à me tenir tranquille et à écouter », se disait Razumov. « Quant à cette ignoble brute velue… » (c’est en ces termes que M. Razumov faisait mentalement allusion à l’apôtre de l’état social féministe), quant à lui, toute sa malice ne l’empêchera pas de se livrer aussi, un jour. » Razumov cessa un instant de penser. Puis, dans son esprit, se formula tristement une réflexion amère et ironique : « J’ai le don d’inspirer confiance ! » Il s’entendit pousser un rire bruyant, qui parut agir comme un coup de fouet sur la bête fardée aux yeux luisants.

« Libre à vous de rire ! » cria-t-elle de sa voix rauque. « Que voulez-vous faire d’autre ? Ces gens-là sont de vrais escrocs, et de vils escrocs, encore ! Des petits Allemands… des Holstein Gottorps ! Évidemment, on aurait de la peine à dire ce qu’ils sont et d’où ils viennent ! Une famille qui compte parmi ses ancêtres, une créature comme la Grande Catherine ! Concevez-vous cela ? »

« Vous vous faites mal », fit Pierre Ivanovitch, d’un ton patient, mais ferme. Ce rappel à l’ordre eut son effet ordinaire sur l’Égérie. Elle laissa tomber ses lourdes paupières décolorées, et changea de position sur le canapé. Anguleux et sans vie, tous ses mouvements paraissaient absolument automatiques, dès qu’elle fermait les yeux. Après un instant elle les rouvrit tout grands. Pierre Ivanovitch buvait paisiblement son thé, sans hâte.

« Eh bien, on peut le dire ! » fit-elle, en s’adressant directement à Razumov. « Ceux qui vous ont vu au cours de votre voyage, n’ont pas tort. Vous êtes fort réservé. Vous n’avez pas proféré vingt paroles en tout, depuis que vous êtes ici. Et vous ne laissez rien lire non plus de vos pensées sur votre visage. »

« J’ai écouté, Madame », dit Razumov, en français, pour la première fois, avec une hésitation due à l’incertitude de son accent. Mais l’effet produit n’en parut pas moins excellent. Mme de S. lança vers les lunettes de Pierre Ivanovitch un coup d’œil significatif, comme pour lui faire partager sa conviction, touchant les mérites du jeune homme. Elle eut même, à l’adresse de Razumov, un petit geste de tête, et il l’entendit murmurer à mi-voix ces paroles : « À employer plus tard dans le service diplomatique », qui résumaient l’impression favorable produite par lui. La fantastique absurdité d’une telle idée le révolta : cette vision dérisoire d’une carrière impossible lui faisait l’effet d’un outrage à ses espoirs brisés. Pierre Ivanovitch continuait cependant à boire son thé, impassible comme un sourd. Razumov sentit qu’il fallait dire quelque chose.

« Oui », commença-t-il, d’un ton délibéré, comme s’il avait formulé une opinion très mûrie ; « c’est évident ! Même dans la préparation d’une révolution purement militaire, il faut tenir compte du sentiment populaire. »

« Vous m’avez parfaitement comprise. Il faut spiritualiser le mécontentement. C’est ce que ne veulent pas comprendre les chefs ordinaires des comités révolutionnaires. Ils en sont incapables. Prenez, par exemple, Mordatiev, qui était à Genève, le mois dernier, et que Pierre Ivanovitch m’a amené. Vous connaissez Mordatiev ? Oui, vous en avez entendu parler. On en fait un aigle, un héros ! Et pourtant il n’a jamais fait la moitié de ce que vous avez fait ; pas la moitié… Il n’a même jamais essayé… »

Mme de S. s’agita sur le canapé avec des mouvements anguleux.

« Bien entendu, nous avons causé. Et savez-vous ce qu’il m’a dit ? Pourquoi nous mêler de ces intrigues balkaniques ? Nous n’avons qu’à détruire les scélérats, tout simplement ! » Détruire, c’est très bien mais après ? L’imbécile ! Je lui ai crié : « Mais il faut spiritualiser, ne comprenez-vous pas, spiritualiser le mécontentement… »

Elle fouilla nerveusement dans sa poche, pour y chercher un mouchoir, et le pressa contre ses lèvres.

« Spiritualiser ? » fit, d’un ton interrogateur, Razumov, les yeux fixés sur la poitrine haletante. Les deux bouts d’une vieille écharpe de dentelle noire que Mme de S. portait sur la tête tombèrent de ses épaules pour pendre de chaque côté des joues roses et mortes.

« L’odieux individu ! » s’écria-t-elle avec une nouvelle explosion. « Imaginez un homme qui prend cinq morceaux de sucre dans son thé ! Oui, j’ai dit, « spiritualiser » ; comment voulez-vous rendre, autrement, les rancœurs effectives et universelles ? »

« Écoutez ceci, jeune homme », fit entendre solennellement Pierre Ivanovitch : « Effectives et universelles ! »

« D’aucuns pensent que la faim y suffirait ! », remarqua Razumov en le regardant d’un œil soupçonneux.

« Oui, je sais. Chez nous on meurt de faim en masses. Mais on ne peut rendre la famine universelle, et ce n’est pas du désespoir que nous voulons faire naître. Il n’y a pas de soutien moral à chercher dans le désespoir. C’est de l’indignation… »

Mme de S. laissa tomber sur ses genoux, le bras décharné qu’elle avait étendu.

« Je ne suis pas un Mordatiev… », commença Razumov.

« Bien sûr… », murmura Mme de S.

« Et je suis pourtant prêt à crier comme lui : « Détruisons, détruisons ! » Mais permettez une question à mon ignorance des choses politiques… Une intrigue balkanique, ne risque-t-elle pas de prendre beaucoup de temps ? »

Pierre Ivanovitch se leva doucement pour aller se poster contre la fenêtre, les yeux au dehors. Razumov entendit une porte se fermer, tourna la tête, et vit que la dame de compagnie s’était esquivée.

« En matière de politique, je m’intéresse au surnaturel », fit Mme de S. en rompant le silence.

Pierre Ivanovitch s’éloigna de la fenêtre et vint frapper Razumov à l’épaule. C’était un signal de départ. Mais il s’adressait en même temps à Mme de S. sur un ton particulier de remontrance :

« Éléonore ! »

Quelque fut le sens de cet appel, elle ne parut pas l’entendre. Elle s’appuyait au dos du canapé, comme une statue de bois. L’immobile maussaderie de son visage, encadrée par la dentelle molle et fanée, prenait un air de cruauté.

« Pour ce qui est de la destruction », croassa-t-elle devant Razumov attentif, « il n’y a qu’une classe à détruire, en Russie. Une seule. Et cette classe se compose d’une seule famille. Vous me comprenez ? C’est cette seule famille qu’il faut détruire. »

Elle avait une rigidité terrible, la raideur d’un cadavre qu’aurait galvanisé une haine meurtrière, pour en tirer des paroles atroces et des regards fulgurants. Cette vision fascinait Razumov qui se sentait pourtant plus maître de lui-même, qu’il ne l’avait encore été, depuis son entrée dans la sinistre pièce vide. Son intérêt était éveillé. Mais, à côté de lui, le grand féministe réitéra son appel.

« Éléonore ! »

Elle ne l’écoutait pas. Ses lèvres rougies vaticinaient avec une volubilité extraordinaire. L’esprit libérateur saurait trouver des armes devant lesquelles se sépareraient les eaux des rivières comme celles du Jourdain, et tomberaient les remparts, comme les murs de Jéricho. C’étaient des fléaux et des miracles, des prodiges et des guerres qui libéreraient les hommes du servage. Les femmes…

« Éléonore !… »

Elle s’arrêta. Elle avait entendu, cette fois. Elle appuya la main contre son front.

« Qu’y a-t-il ? Ah oui ! cette jeune fille !… la sœur de… »

C’est de Mlle Haldin qu’elle voulait parler. La jeune fille et sa mère menaient une vie très retirée. C’étaient des provinciales, n’est-ce pas ? La mère avait dû être remarquable, et gardait des traces de beauté, dont Pierre Ivanovitch, lors de sa première visite, avait été très frappé… Mais la froideur de leur réception était vraiment singulière.

« Pierre Ivanovitch est une de nos gloires nationales ! » cria Mme de S. avec une véhémence soudaine. » Le monde entier a les yeux fixés sur lui… »

« Je ne connais pas ces dames », fit très haut Razumov, en se levant.

« Que dites-vous, Kirylo Sidorovitch ? J’ai su qu’elle vous avait parlé ici même, dans le jardin, l’autre jour… »

« Oui, dans le jardin », avoua Razumov, d’une voix sombre. Puis, avec un effort : « Elle s’est présentée à moi. »

« Et puis elle s’est enfuie sans nous voir », poursuivit Mme de S. avec une vivacité sinistre. « Après être venue jusqu’à la porte ! Ce sont d’assez singulières façons ! Mais j’ai été aussi, dans un temps, une petite provinciale timide. Oui Razumov ! » Elle se faisait intentionnellement familière, et adressait au jeune homme une grimace atroce, qu’elle voulait faire gracieuse et qui le fit visiblement tressaillir ; « oui, telle est mon origine ! Une simple famille de province ! »

« Vous êtes prodigieuse », déclara Pierre Ivanovitch, du plus profond de sa voix.

Mais c’était à Razumov qu’allait le sourire de squelette. Elle prit un ton impérieux.

« Vous nous amènerez ici cette jeune sauvage. On a besoin d’elle. Je compte sur votre succès, notez-le… »

« Ce n’est pas une jeune sauvage », grommela Razumov, d’un ton bourru.

« Bon ! peu importe !… cela revient au même. Peut-être est-ce une de nos jeunes démocrates vaniteuses. Savez-vous ce que je pense ? Je vois beaucoup d’analogie entre vos caractères. On sent couver en vous le feu de l’orgueil. Vous êtes sombre et plein de vous-même, mais je vois bien votre âme ! »

Les yeux luisants avaient un regard intense et dur, qui ne s’arrêtait pas sur Razumov, et lui donnait l’impression absurde de regarder un objet visible derrière lui. Il s’en voulut de se montrer ridiculement impressionnable et demanda, avec un calme affecté :

« Que voyez-vous donc ? Quelque chose qui me ressemble ? »

Elle tourna de droite et de gauche, en un geste de dénégation, son visage aux traits figés.

« Une espèce de fantôme à mon image ? » insista lentement Razumov, « Car une âme que l’on voit, ce doit être cela. Une chose vaine. Les vivants ont leurs fantômes, aussi bien que les morts. »

La tension du visage de Mme de S. s’était relâchée, et elle regardait maintenant Razumov dans un silence qui devenait déconcertant.

« J’ai eu moi-même l’expérience d’un cas de ce genre », balbutia-t-il, comme s’il avait obéi à une contrainte. « J’ai vu un fantôme, un jour. »

Les lèvres trop rouges s’agitèrent, pour formuler une question brève.

« Un mort ? »

« Non ; un vivant. »

« Un ami ? »

« Non ! »

« Un ennemi ? »

« Je le détestais ! »

« Ah ! Ce n’était pas une femme, alors ? »

« Une femme ! » répéta Razumov, les yeux plantés droit dans ceux de Mme de S. Pourquoi n’eût-ce pas été une femme ? Et pourquoi cette conclusion ? Pourquoi n’aurais-je pas pu détester une femme ? »

À vrai dire, l’idée de haïr une femme était nouvelle pour lui. À ce moment là, il haïssait Mme de S. Mais était-ce bien de la haine ce qu’il éprouvait, et n’était-ce pas plutôt le sentiment d’horreur que peut causer l’aspect repoussant d’un masque de bois ou de plâtre ? Mme de S. ne bougeait pas plus qu’une effigie de ce genre ; ses yeux mêmes, dont le regard fixe plongeait dans ceux du jeune homme restaient sans vie, malgré l’éclat particulier qui leur donnait un aspect aussi artificiel qu’à ses dents. Pour la première fois, Razumov eut conscience d’un parfum léger, qui, malgré sa sensibilité, lui causa une nausée. Pierre Ivanovitch lui tapa légèrement à nouveau sur l’épaule. Le jeune homme s’inclina et se préparait à tourner le dos, lorsqu’il se vit tendre, par insigne faveur, une main osseuse et sans vie, tandis que la voix rauque prononçait deux mots en français :

« Au revoir. »

Il s’inclina sur la main de squelette, et quitta la pièce, escorté par le grand homme, qui le fit sortir le premier. Derrière eux, la voix s’éleva, du canapé :

« Vous restez ici, Pierre ? »

« Certainement, ma chère amie. »

Mais il quitta la pièce avec Razumov, en tirant la porte sur eux. Le palier se prolongeait, à droite et à gauche, en un couloir nu, morne perspective de décors blanc et or, sans trace de tapis. La lumière même, qui pénétrait au fond, par une large fenêtre, paraissait poussiéreuse, et, sur la balustrade de marbre blanc, le haut chapeau de soie du grand féministe sautait aux yeux, comme une tache isolée, noire et brillante dans toute cette blancheur blafarde.

Pierre Ivanovitch accompagnait le visiteur sans ouvrir les lèvres. Il ne rompit même pas le silence, en atteignant l’extrémité du palier. Razumov sentit brusquement l’abandonner son désir de descendre l’escalier et de quitter la maison sans le moindre signe. Il fit halte sur la première marche, et s’adossa au mur. Au-dessous de lui, le grand vestibule au sol carrelé de blanc et de noir, paraissait absurdement vaste ; on aurait dit d’un lieu public, dont les puissantes résonnances se seraient offertes au bruit des pas et des voix. Comme s’il avait eu peur d’éveiller les échos bruyants de cette maison vide, Razumov se mit à parler à voix basse.

« Je n’ai aucune envie de devenir un dilettante du spiritisme », fit-il.

Très sérieux, Pierre Ivanovitch eut un léger mouvement de tête. « Ni de perdre mon temps en extases spirituelles ou en méditations sublimes sur l’évangile féministe », poursuivit Razumov. Je suis venu ici pour prendre part à l’action… à l’action, très respecté Pierre Ivanovitch ! Ce n’est pas le renom du grand écrivain européen qui m’a attiré ici, dans cette odieuse ville de liberté. C’est quelque chose de beaucoup plus grand, c’est l’idée du chef ! Il y a, en Russie, des jeunes gens qui meurent de faim, mais que leur foi en vous semble seule faire vivre, dans leur misère. Pensez à cela, Pierre Ivanovitch ! Oui ! Pensez un peu à cela ! »

Cette objurgation laissa le grand homme immobile et muet, comme une statue de la respectabilité placide et silencieuse.

« Je ne parle pas, bien entendu, du peuple », poursuivit Razumov, du même ton contenu, mais emphatique, « de notre peuple de brutes ! » Ce qualificatif souleva un mouvement de protestation, un murmure impératif qui sortit de la barbe de l’« héroïque fugitif ».

« Dites plutôt de notre peuple d’enfants ».

« Non, de brutes », insista Razumov avec violence.

Mais ils ont l’esprit droit, ils sont innocents ! » insista le grand homme à voix basse.

« Une brute peut avoir l’esprit droit, je vous le concède », fit Razumov en élevant le ton, « et l’on ne peut lui refuser une certaine innocence naturelle. Mais à quoi bon ergoter sur des mots ? Essayez seulement de donner à ces enfants une force et une taille d’hommes, et vous verrez ce qu’ils deviendront ! Oui, essayez, pour voir !… Peu importe d’ailleurs !… Je vous le dis, Pierre Ivanovitch, il est impossible de trouver, de nos jours, dans une pauvre chambre d’étudiant, une réunion d’une demi-douzaine de jeunes gens, sans y entendre murmurer votre nom ! Et ce nom n’est pas pour eux celui d’un semeur d’idées, mais représente le centre des énergies révolutionnaires, le centre de l’action. C’est cela seulement, ne le sentez-vous pas, qui m’a attiré vers vous : ce n’est pas, naturellement, ce que le monde entier sait de vous, mais justement ce qu’il ignore en général. J’ai été irrésistiblement attiré, ou si vous voulez mené, saisi, plutôt forcé, poussé… oui poussé… » répéta Razumov à voix haute ; puis il se tut, comme s’il avait été frappé par la résonnance creuse du mot « poussé » dans l’étendue des couloirs nus, et du grand vestibule vide.

Pierre Ivanovitch ne laissa paraître aucune émotion. Le jeune homme ne put retenir un rire sec et contraint, devant le grand féministe, qui restait impassible, avec un air de supériorité tranquille et simple.

« Maudit individu ! » se dit Razumov ; « il attend, derrière ses lunettes, de me voir me trahir ». Puis, à haute voix, et cédant à la joie satanique de témoigner son dédain pour la gloire du grand homme :

« Ah ! Pierre Ivanovitch, si vous saviez la force qui m’attirait, non qui me poussait vers vous ! La force irrésistible ! »

Il ne se sentait plus aucune envie de rire, cette fois. Pierre Ivanovitch pencha légèrement la tête de côté, avec un air ironique qui semblait dire : « Croyez-vous que je ne le sache pas ? » Ce mouvement expressif fut à peine perceptible. Razumov poursuivit avec un intime besoin de raillerie secrète :

« Vous avez essayé de me déchiffrer, tous ces jours-ci, Pierre Ivanovitch. C’est chose naturelle ; je m’en suis aperçu et me suis montré franc. Vous avez pu ne pas me trouver très expansif, mais avec un homme comme vous, les expansions sont superflues et pourraient prendre un air d’impertinence. D’ailleurs, nous autres Russes, ne sommes que trop portés en général au bavardage. Je m’en suis toujours rendu compte. Et pourtant, la nation que nous formons est muette. Je vous assure qu’il ne m’arrivera plus de vous en dire autant, ha ! ha ! »…

Toujours sur la seconde marche de l’escalier, Razumov se rapprocha légèrement du grand homme.

« Vous avez apporté, dans nos relations, une grande condescendance. J’ai bien compris que c’était un encouragement. Rendez-moi cette justice, que je n’ai rien fait pour vous plaire. J’ai été attiré, poussé, ou plutôt envoyé… oui… disons, envoyé, vers vous, pour une œuvre que seul, je puis accomplir. Voyez là, si vous voulez, une illusion inoffensive, une illusion ridicule, dont vous ne vous donnez même pas la peine de sourire. Il est absurde à moi de parler ainsi, et pourtant j’espère qu’un jour, vous vous souviendrez de ces paroles. Mais assez sur ce sujet. Me voici devant vous, tout entier. À mon aveu, j’ajouterai un mot encore, pour le compléter ! Je ne consentirai jamais à être un instrument aveugle ! »

Razumov n’était pas prêt, quoiqu’il pût attendre, à se voir saisir les deux mains en manière de réponse. La brusquerie, la soudaineté de l’étreinte du grand homme, étaient faites pour surprendre. Le gros féministe n’aurait pas eu un mouvement plus vif s’il avait voulu abattre traîtreusement son interlocuteur sur le palier, pour jeter son cadavre derrière une des portes closes de l’étage. Cette pensée traversa l’esprit de Razumov, et en se sentant les mains libérées après une éloquente et muette pression, il adressa le cœur battant, un sourire à la barbe et aux lunettes, derrière lesquelles se cachait l’homme impénétrable.

« Il faudra » se disait-il (et cette pensée se trouve notée dans son journal), « il faudra qu’il se démasque ou qu’il s’en aille, avant de me voir partir moi-même. C’est un duel entre nous ». Plusieurs secondes s’écoulèrent, sans un geste ou sans un mot de part ni d’autre.

« Oui, oui », fit enfin vivement le grand homme, d’une voix contenue, et comme s’il s’était agi d’une entrevue furtive et rapide. « Oui, oui ; c’est cela ! Venez nous voir ici, dans quelques jours. Il faut examiner tout cela sérieusement, sérieusement, entre vous et moi. À fond… tout à fait à fond… Et, à propos… : il faudra amener Natalia Victorovna, vous savez, la jeune demoiselle Haldin. »

« Faut-il considérer ceci comme un premier ordre de votre part ? » demanda Razumov avec raideur.

Pierre Ivanovitch parut embarrassé de cette attitude nouvelle :

« Ah ? hum ! Évidemment, vous êtes l’homme, la personne indiquée. Nous aurons besoin de tout le monde, bientôt. De tout le monde ! »

Et se penchant, par dessus la balustrade, vers Razumov, qui avait baissé les yeux :

« Le moment de l’action est proche », murmura-t-il. Razumov ne leva point les yeux et ne quitta sa place qu’en entendant se refermer la porte du salon derrière le plus grand des féministes, retourné vers son Égérie peinte. Il descendit alors doucement dans le vestibule. La porte était ouverte et l’ombre de la maison tombait obliquement sur la majeure partie de la terrasse. En la traversant, à pas lents, le jeune homme leva son chapeau, essuya son front humide, et respira avec force pour chasser les dernières bouffées de l’air qu’il venait de respirer dans ce lieu. Il regarda les paumes de ses mains, et les frotta doucement contre ses cuisses.

Il lui semblait, malgré l’apparente bizarrerie de la chose, qu’un autre lui-même, un être indépendant et doué d’une partie de son esprit avait plongé un regard attentif dans toute sa personne. « Voilà qui est curieux ! » pensait-il. Puis il eut, pour l’étrange impression, cette appréciation mentale : « Odieux ! » Mais ce dégoût fit bientôt place à une inquiétude marquée ; « c’est un effet de l’épuisement nerveux », conclut-il avec une sagacité lasse. « Mais comment pourrai-je tenir, jour après jour, si je n’ai pas plus de force de résistance, de résistance morale ? »

Il suivait le sentier qui longeait la terrasse.

« Résistance morale, résistance morale ! », se répétait-il, en lui-même. C’est de la patience morale qu’exigeait la situation. Il se sentait envahi par un immense désir, de quitter ce parc, de gagner l’autre bout de la ville, de se jeter sur son lit, pour y dormir pendant des heures, et ce désir chassa, pendant un instant, toute autre idée de son esprit.

« Ne serais-je après tout qu’un être faible ? » se demanda-t-il avec une angoisse soudaine.

« Eh ? Qu’y a-t-il ? »

Il tressaillait, comme au sortir d’un rêve, et chancela même légèrement avant de recouvrer sa présence d’esprit.

« Ah ! vous vous êtes esquivée tout doucement pour venir vous promener ici ? », dit-il.

La dame de compagnie se tenait devant lui, sans qu’il pût comprendre comment elle était arrivée là ; elle serrait tendrement le chat entre ses bras croisés.

« J’avais évidemment perdu toute conscience, en marchant », se dit Razumov stupéfait, en soulevant son chapeau avec une politesse marquée.

Les joues blêmes de la dame se couvrirent d’une rougeur intense. Elle gardait toujours l’expression d’épouvante d’une personne qui vient d’apprendre quelque terrible nouvelle, mais elle se présentait pourtant sans timidité, comme le remarqua Razumov. « Quelle allure d’incroyable pauvreté », songeait-il. Verdâtre dans le soleil, le costume noir étalait çà et là des empiècements râpés où l’usure avait réduit l’étoffe à l’état de loques veloutées, pelucheuses et noirâtres. Les cheveux même et les sourcils avaient un aspect minable et Razumov se demanda si la pauvre femme n’avait pas soixante ans. Elle conservait pourtant dans la silhouette, une certaine allure de jeunesse. Razumov remarqua qu’elle ne paraissait pas souffrir de la faim, mais qu’elle avait la mine d’une personne nourrie de déchets malsains et de fonds d’assiettes.

Le jeune homme s’effaça devant elle, en lui adressant un sourire aimable. Mais elle tourna la tête pour garder sur lui ses yeux effarés.

« Je sais ce que l’on vous a dit, là-haut ! » affirma-t-elle, sans préambules. Il y avait dans ses paroles un caractère d’assurance qui contrastait singulièrement avec son attitude, et qui mit Razumov à l’aise.

« Ah oui ? Vous avez dû, entendre toutes sortes de conversations, dans cette maison. »

La réponse de la dame lui donna, sous une nouvelle forme, la même impression surprenante de netteté.

« Je sais, de façon certaine, ce que l’on vous a dit de faire ! »

« Vraiment ? » et Razumov se préparait, avec un léger haussement d’épaules, à saluer et à passer son chemin, lorsqu’une pensée soudaine l’arrêta : « Oui, c’est certain ! Votre poste de confiance vous vaut de savoir bien des choses… », murmura-t-il en regardant le chat.

La dame de compagnie étreignit convulsivement l’animal.

« Il y a longtemps que je suis fixée sur tout… », dit-elle.

« Sur tout ? », répéta Razumov, l’esprit absent.

« Pierre Ivanovitch est un terrible despote ! »

Razumov fixait son attention sur les raies grises de la bête soyeuse.

« Il faut toujours une volonté de fer pour étayer un tel caractère », fit-il. « Comment autrement serait-il un chef ? Et je crois que vous vous trompez… »

« Là ! » s’écria-t-elle. « Vous prétendez que je me trompe ! Mais je ne vous en affirme pas moins qu’il ne se soucie de personne ». Et, redressant la tête : « N’amenez pas cette jeune fille ici ! C’est ce que l’on vous demande, d’amener cette jeune fille. Eh bien, croyez-moi ! Vous feriez mieux de lui attacher une pierre au cou et de la jeter dans le lac ! »

Razumov ressentit une impression d’ombre glaciale, comme si un lourd nuage était passé sur le soleil.

« La jeune fille ? » dit-il. « Qu’ai-je à faire avec elle ? »

« On vous a dit d’amener ici Nathalie Haldin ? N’est-ce pas vrai ? Si, c’est vrai. Je n’étais pas dans la pièce, mais je le sais. Je connais assez Pierre Ivanovitch. C’est un grand homme ! Les grands hommes sont abominables. Eh bien voilà ! Ne vous occupez pas d’elle. C’est ce que vous avez de mieux à faire, si vous ne voulez pas la voir devenir comme moi, et lui faire perdre ses illusions ! Ses illusions !… »

« Comme vous ! » répéta Razumov, les yeux fixés sur un visage aussi dénué de tout charme de dessin ou de couleur que peut l’être d’argent le plus misérable des mendiants. Il souriait, mais il éprouvait toujours cette sensation de froid, dont la persistance l’agaçait.

« Des illusions sur le compte de Pierre Ivanovitch ? Est-ce là tout ce que vous avez perdu ? »

« Pierre Ivanovitch résume tout ! » s’écria-t-elle, d’un ton effaré, mais avec une conviction parfaite. Puis, avec un accent nouveau ! « Empêchez la jeune fille de venir dans cette maison ! »

« Me conseillez-vous donc, de façon aussi nette, de désobéir à Pierre Ivanovitch… à cause de… à cause de la perte de vos illusions ? »

Elle se mit à cligner des yeux.

« Du premier moment où je vous ai vu, je me suis sentie consolée. Vous avez levé votre chapeau devant moi. J’ai senti que l’on pouvait se fier à vous… Oh !… »

Elle eut un mouvement de recul devant le grondement furieux de Razumov : « J’ai déjà entendu des paroles semblables ! »

Confondue, elle put seulement pendant un certain temps, clignoter des paupières.

« Vous aviez des manières humaines, » expliqua-t-elle, d’un ton plaintif. « Il y a si longtemps que j’avais soif, je ne dirai pas de bonté, mais seulement d’un peu de politesse. Et maintenant vous voilà fâché… »

« Mais non ! » protesta-t-il, « au contraire. Je suis très heureux que vous ayez confiance en moi. Il est possible que je puisse, un jour… »

« Oui, si vous tombiez malade… » interrompit-elle, ardemment, « ou si vous vous trouviez accablé de quelque lourde peine, vous verriez que je ne suis pas une sotte inutile. Faites-le moi savoir seulement. Je viendrai à vous ; oui, je viendrai ! Et je resterai près de vous. La misère et moi sommes de vieilles connaissances ; mais il est plus dur de vivre ici que de souffrir de la faim ! »

Elle fit une pause, l’air anxieux, puis d’une voix où perçait pour la première fois une note de vraie timidité, elle ajouta :

« Ou, si vous vous trouviez engagé dans quelque tâche dangereuse. Quelquefois, une humble compagne… Je ne demanderais à rien savoir. Je vous suivrais avec joie. Je pourrais exécuter des ordres… J’ai le courage nécessaire… »

Razumov regardait attentivement les gros yeux effarés et les joues rondes, blêmes et flétries qu’agitait, près des coins de la bouche, un tremblement léger.

« Elle veut s’évader d’ici », pensa-t-il. Puis, à haute voix, et lentement : « Et si je vous avouais que je suis, en effet, engagé dans une aventure périlleuse ? »

Elle pressa le chat sur son corsage râpé avec une exclamation haletante : « Ah !… » ; puis dans un murmure : « Sous les ordres de Pierre Ivanovitch ?… »

« Non, sans Pierre Ivanovitch. »

Il lut de l’admiration dans ses yeux, et fit un effort pour sourire.

« Alors… seul ? »

Il leva sa main fermée, en dressant l’index.

« Comme ce doigt ! » fit-il.

Elle tremblait légèrement. Mais Razumov s’avisa qu’on pouvait les observer de la maison, et il sentit un grand désir de s’éloigner. La femme clignotait toujours, et levait vers lui son visage ridé, dont le regard de muette prière mendiait quelques paroles encore, un mot d’encouragement pour son dévouement famélique, grotesque et touchant.

« Est-ce que l’on peut nous voir de la maison ? » s’enquit Razumov, sur un ton de mystère.

Elle répondit sans manifester la moindre surprise. « Non, c’est impossible, à cause de cette aile des écuries. » Puis, avec une pénétration qui surprit le jeune homme :

« Mais, en regardant par les fenêtres du premier, on peut voir que vous n’avez pas encore franchi la grille. »

« Et qui s’amuserait donc à espionner par les fenêtres ? » interrogea Razumov. « Pierre Ivanovitch ? »

Elle eut un hochement de tête approbateur.

« Pourquoi se donnerait-il cette peine ? »

« Il attend quelqu’un cet après-midi. »

« Une personne que vous connaissez ? »

« Plusieurs. »

Elle avait baissé les paupières ; Razumov la regarda curieusement.

« Naturellement, vous entendez tout ce que l’on dit. »

Elle murmura, sans la moindre animosité :

« Oui, comme les tables et les chaises. »

Il comprit que l’amertume accumulée dans le cœur de cette malheureuse créature était passée dans ses veines, pour détruire, comme un poison subtil, sa fidélité à l’égard de l’odieux couple. Chance inespérée pour lui, réfléchissait-il, car les femmes sont rarement vénales à la façon des hommes, toujours prêts à se laisser acheter pour des considérations matérielles. Elle ferait une précieuse alliée, bien qu’on ne dût pas, en fait, lui laisser entendre autant de colloques qu’aux tables et aux chaises du Château Borel. Il ne fallait pas compter là-dessus. Mais tout de même… En tout cas, pouvait-on la faire parler.

En relevant les yeux, la dame de compagnie rencontra le regard fixe de Razumov, qui se hâta de dire :

« Eh bien ! Eh bien ! chère… Mais, ma parole, je n’ai pas encore le plaisir de savoir votre nom ! N’est-ce pas curieux ? »

Pour la première fois, elle haussa légèrement les épaules.

« Curieux ? On ne dit mon nom à personne, et personne n’en a cure. Personne ne me parle ; personne ne m’écrit. Mes parents même ignorent mon existence. Je n’ai que faire d’un nom, et je l’ai presque oublié moi-même ! »

« Oui, mais pourtant… » murmura gravement Razumov.

Elle poursuivit, d’un ton plus calme, avec indifférence :

« Vous pouvez m’appeler Tekla, alors. C’est ainsi que m’appelait mon pauvre Andréï. Je lui étais dévouée. Il a vécu dans la pauvreté et la souffrance, pour mourir dans la misère. C’est notre sort, à nous autres Russes, Russes sans nom. Il n’y a rien d’autre à attendre pour nous, aucun espoir nulle part, à moins de… »

« À moins de quoi ?… »

« À moins d’en finir avec ceux qui ont des noms », conclut-elle, en clignotant et en pinçant les lèvres.

« Il me sera plus facile de vous donner ce nom de Tekla, que vous m’indiquez, » fit Razumov, « si vous voulez bien m’appeler Kirylo, lorsque nous causerons comme ceci, tranquillement, seul à seule. »

« Voici un être », se disait-il, « qui doit avoir une bien grande terreur du monde, pour ne s’être pas encore enfuie d’ici ». Puis, il réfléchit que le seul fait de quitter brusquement le grand homme la rendrait suspecte. Elle ne pouvait attendre, de quiconque, appui ou encouragement. Cette révolutionnaire-là n’était pas faite pour une existence indépendante.

Elle fit quelques pas aux côtés du jeune homme, clignant des yeux, et balançant d’un léger mouvement le chat qu’elle tenait toujours dans les bras.

« Oui, seul à seule ! C’est ainsi que j’étais avec mon pauvre Andreï, quand il est mort, tué par ces brutes de fonctionnaires. Mais quelle différence avec vous ! Vous êtes fort, vous ! Vous tuez les monstres. Vous avez accompli une grande œuvre. Pierre Ivanovitch lui-même doit avoir de la considération pour vous. Eh bien, ne m’oubliez pas, surtout si vous retournez en Russie pour la cause. Je pourrais vous suivre, en portant tout ce qui serait nécessaire… à distance, bien entendu. Ou, s’il le fallait, je ferais le guet pendant des heures, au coin d’une rue, sous la pluie ou la neige, oui, toute la journée. Je pourrais encore écrire pour vous des documents compromettants, des listes de noms, ou des ordres, pour qu’en cas de malheur, l’écriture ne pût pas vous trahir. Et vous n’auriez rien à craindre, si l’on venait à m’arrêter. Je saurais rester muette. Il n’est pas facile de dompter une femme par la douleur. J’ai entendu Pierre Ivanovitch affirmer que c’est chez nous défaut d’acuité nerveuse. En tout cas, nous supportons mieux la souffrance que les hommes. C’est vrai ! je me couperais la langue avec les dents, et je la leur jetterais à la face sans regrets. À quoi me sert la parole ? Qui se soucierait d’entendre ce que j’ai à dire ? Depuis que j’ai fermé les yeux de mon pauvre Andréï, je n’ai jamais vu un homme qui parût s’inquiéter du son de ma voix ! Je ne vous aurais jamais adressé la parole, si, lors de votre première visite, vous n’aviez, si aimablement, fait attention à moi. Je n’ai pu m’empêcher de vous parler de cette charmante et délicieuse fille. Ah l’exquise créature ! Et quelle force ! Cela se voit tout de suite. Si vous avez du cœur, ne lui laissez pas mettre le pied ici. Au revoir !… »

Razumov la saisit par le bras. Elle eut, devant ce geste, une émotion intense, qui se traduisit par une lutte brève. Puis elle resta immobile, les yeux détournés.

« Mais vous pouvez me dire… », il lui parlait à l’oreille, « pourquoi ils… pourquoi ces gens-là, dans la maison, ont un tel désir de mettre la main sur cette jeune fille ? »

Elle libéra son bras, puis se tourna vers lui, comme si la question l’avait irritée.

« Ne comprenez-vous pas ce besoin de Pierre Ivanovitch, d’inspirer, de diriger, d’influencer ? C’est l’essence même de sa vie. Il ne peut jamais avoir trop de disciples. L’idée que quelqu’un échappe à son autorité lui est intolérable. Et une femme encore ! Il n’y a rien à faire sans les femmes, dit-il. Il l’a écrit. Il… »

Le jeune homme la regardait, surpris de cette subite véhémence, lorsque soudain elle se tut, et s’enfuit derrière les écuries.


III[modifier]

Resté seul, Razumov se dirigea vers la porte du jardin. Mais ce jour, fertile en conversations, semblait devoir lui en ménager une encore, avant sa sortie du parc.

Il aperçut tout à coup les visiteurs attendus par Pierre Ivanovitch ; trois personnes, dont deux hommes et une femme, surgirent derrière la loge, et s’arrêtèrent brusquement, comme pour se consulter, en voyant Razumov. Après un court colloque, la femme s’effaça, en faisant, du bras, un signe aux deux hommes qui quittèrent la route ; ils s’engagèrent sur la pelouse négligée, ou plutôt sur la prairie, pour se diriger tout droit vers la maison, tandis que leur compagne restait sur le chemin, pour attendre Razumov, qu’elle avait reconnu. Lui aussi avait reconnu cette femme au premier coup d’œil. Il lui avait été présenté, à Zurich, où il s’était arrêté, en venant de Dresde, et pendant les trois jours qu’il y avait passés, ils étaient restés longuement ensemble.

Elle portait le même costume que lors de cette première rencontre. On distinguait de loin sa blouse de soie cramoisie, sa courte jupe brune, et sa ceinture de cuir. Très droite, elle avait le teint café au lait clair, et des yeux noirs brillants. Ses cheveux, presque blancs, se nouaient négligemment en une masse épaisse, sous un chapeau tyrolien poussiéreux, dont l’étoffe brune semblait avoir perdu la moitié de sa garniture.

Elle avait une expression sérieuse et grave, si grave même que Razumov se crut obligé de sourire pour l’aborder. Elle l’accueillit avec une poignée de main virile.

« Eh quoi ? Vous partez ? s’écria-t-elle. « Comment cela se fait-il, Razumov ? »

« Je m’en vais, parce que l’on ne m’a pas prié de rester », répondit Razumov, en lui rendant son étreinte, avec beaucoup moins de chaleur.

Elle hocha la tête, comme pour dire qu’elle comprenait. Cependant Razumov suivait des yeux les deux hommes, qui traversaient obliquement la pelouse, sans hâte. Le plus petit des deux était boutonné dans un pardessus étriqué, dont la mince étoffe grise lui battait presque les talons. Beaucoup plus grand et plus large, son compagnon portait une veste courte ajustée et un pantalon collant dont les jambes s’enfonçaient dans des bottes à revers éculées.

La femme qui avait, apparemment, éloigné ses compagnons, prit la parole d’un ton posé :

« Je suis accourue de Zurich, pour rencontrer ces deux camarades à leur descente du train et les amener à Pierre Ivanovitch. J’ai pu arranger la chose. »

« Ah vraiment ? » fit négligemment Razumov, très ennuyé de la voir s’arrêter pour causer avec lui. « De Zurich ? c’est vrai !… Et ces deux-là viennent de ?… »

Elle l’interrompit avec calme :

« D’une toute autre direction. De loin aussi, de très loin ! »

Razumov haussa les épaules. Les deux hommes venus de loin avaient atteint le mur de la terrasse, et disparurent subitement comme si la terre s’était ouverte, au pied de la maison, pour les engloutir.

« Oh… après tout ! Ils arrivent d’Amérique. » La femme à la blouse rouge eut aussi un léger haussement d’épaules avant de donner cette information. « Les temps sont proches », ajouta-t-elle, comme si elle s’était parlé à elle-même. « Je ne leur ai pas dit qui vous étiez : Yakovlicht aurait voulu vous embrasser ! »

« C’est celui qui a une touffe de poils au menton, et un long pardessus ? »

« Vous avez deviné juste. C’est Yakovlicht. »

« Et ils n’auraient pas su trouver le chemin de la gare ici, sans que vous accouriez de Zurich, pour le leur montrer ? Vraiment nous ne pouvons rien faire sans les femmes ! La chose est écrite, et il faut bien croire à son exactitude ! »

Il avait conscience de laisser percer sous son ironie affectée, une immense lassitude, qu’il sentait perceptible au regard lucide des yeux noirs, calmes et brillants fixés sur lui.

« Qu’avez-vous donc ? »

« Je ne sais pas. Rien. Je viens d’avoir une diable de journée ! »

Elle attendait, en gardant toujours sur Razumov ses yeux sombres. Puis :

« Et quand cela serait, en effet ? Vous autres hommes, vous êtes si impressionnables, et si personnels ! Chaque jour ressemble aux autres : c’est une rude journée… et rien de plus !… jusqu’à la venue du grand jour ! J’ai eu de bonnes raisons d’accourir. Ils avaient écrit, pour prévenir Pierre Ivanovitch de leur arrivée. Mais d’où ? De Cherbourg seulement, sur une feuille de papier du bord. Tout le monde aurait pu en faire autant. Yakovlicht a passé des années et des années en Amérique. Je suis la seule ici qui l’aie bien connu autrefois ; bien, très bien connu même. Aussi Pierre Ivanovitch m’a-t-il télégraphié pour me prier de venir. C’est assez naturel, n’est-ce pas ? »

« En somme vous êtes venue témoigner de son identité ? » suggéra Razumov.

« Oui, si vous voulez. Quinze ans d’une vie comme celle-ci changent un homme. Il a vécu seul, comme un corbeau, dans un pays étranger. Quand je pense au Yakovlicht d’avant son départ pour l’Amérique !… »

Surpris par la douceur de la voix basse, Razumov jeta sur la femme un regard oblique ; elle soupirait, les yeux au loin. Elle avait plongé profondément les doigts de la main droite dans la masse de ses cheveux, presque blancs, et les agitait doucement, l’esprit absent. Lorsqu’elle retira sa main, le petit chapeau perché sur le sommet de sa tête resta légèrement incliné, et son aspect un peu ridicule contrastait singulièrement avec le murmure mélancolique :

« Nous n’étions pas de la première jeunesse, même dans ce temps-là ! Mais un homme reste toujours enfant ! »

« Ils ont vécu ensemble », se dit tout à coup Razumov. Puis, à haute voix, et de but en blanc :

« Pourquoi ne l’avez-vous pas suivi en Amérique ? »

Elle leva les yeux sur lui, avec un air d’agitation.

« Ne vous rappelez-vous plus les événements d’il y a quinze ans ? C’était un temps d’activité. La Révolution a son histoire maintenant. Vous en faites partie, et vous ne paraissez pas la connaître. Yakovlicht partit en mission, et je retournai en Russie : il le fallait ! Plus tard, il n’y avait plus rien pour le faire revenir. »

« Ah vraiment ! » murmura Razumov, avec une surprise affectée. « Rien ? »

« Que voulez-vous insinuer ? » s’écria-t-elle vivement. « Ne pouvez-vous pas admettre qu’il ait eu son heure de découragement ? »

« Il a l’air d’un parfait Yankee avec ce bouc pendu au menton. Un vrai oncle Sam », grogna Razumov. « Mais vous ? Vous qui êtes retournée en Russie ? Vous n’avez pas connu le découragement ? »

« Cela n’a pas d’importance ! Yakovlicht est un homme dont on ne peut pas douter. Celui-là, au moins, est de la bonne espèce ! »

Elle fixait, en parlant, ses yeux noirs et pénétrants sur Razumov, et les y maintint quelques instants.

« Je vous demande pardon », dit froidement le jeune homme, « mais voulez-vous inférer par là que vous, entre autres, ne me considériez pas comme de la bonne espèce ? »

Elle ne fit aucun geste de protestation, aucun signe pour indiquer qu’elle eût entendu ces paroles. Elle continuait à poser sur Razumov un regard, où se lisait un certain intérêt amical. Pendant son bref séjour à Zurich, elle s’était, chargée de lui, en lui tenant compagnie du matin au soir. Elle l’avait mené chez plusieurs personnes, et lui avait d’abord parlé longuement et presque sans réserve, évitant seulement les allusions personnelles ; mais vers le milieu du second jour, elle s’était faite silencieuse ; elle avait continué pourtant à se consacrer à lui avec zèle, l’accompagnant même à la gare et lui serrant la main avec force, à travers la portière du wagon pour reculer ensuite sans un mot, jusqu’au départ du train. Il avait remarqué qu’on la traitait avec une considération tranquille. Il ne savait rien de sa naissance, rien de sa vie privée ou de son rôle politique, mais il la jugeait, à son propre point de vue, comme un être dangereux, placé sur son chemin. « Jugeait » n’est peut-être d’ailleurs pas le mot exact : son sentiment était fait d’une accumulation d’impressions subtiles auxquelles s’ajoutait la gêne de ne pouvoir la mépriser, comme il méprisait les autres. Il n’avait pas pensé la revoir si tôt.

Non, décidément, elle n’avait pas une expression malveillante. Il sentait pourtant son cœur battre plus vite. On ne pouvait laisser tomber la conversation sur des paroles semblables, et il poursuivit sur un ton d’enquête scrupuleuse :

« Est-ce donc parce que je ne semble pas accepter aveuglément, tous les développements de la doctrine générale, tels par exemple que le féminisme de notre grand Pierre Ivanovitch ? Si c’est là ce qui me rend suspect, j’aime mieux vous avouer que je ne veux pas être esclave, même esclave d’une idée. »

Elle avait tenu les yeux sur lui, mais son regard n’était pas celui que l’on fixe sur un interlocuteur ; on aurait dit que les mots qu’il prononçait n’avaient pour elle qu’un intérêt secondaire. Quand il eût fini, elle passa brusquement, d’un geste décidé, son bras sous celui du jeune homme, et l’entraîna doucement vers la grille du parc. Conscient de sa fermeté, il céda tout de suite à cette impulsion, comme les deux hommes avaient un instant auparavant, obéi sans hésiter au signe de sa main.

Ils firent ainsi quelques pas.

« Non Razumov ; vos idées sont probablement justes », dit-elle. « Vous pouvez être précieux, très précieux ! Mais ce qu’il y a, au fond de vous, c’est que vous ne nous aimez pas ! »

Elle lui lâcha le bras, tandis qu’il lui adressait un sourire glacial.

« Exige-t-on de moi de l’amour, en même temps que des convictions ? »

Elle haussa les épaules.

« Vous savez bien ce que je veux dire ! Il y a des gens qui n’ont pas cru à la loyauté de votre cœur : c’est une opinion que j’ai entendu exprimer de côté et d’autre. Mais moi, je vous ai compris, dès la fin du premier jour ; et… »

Razumov l’interrompit d’un ton ferme.

« Je vous assure que, pour une fois, votre perspicacité se trouve en défaut. »

« Quelles phrases il fait ! » s’écria-t-elle ; « Ah, Kirylo Sidorovitch, vous êtes dédaigneux, égoïste, et vous vous épouvantez de bagatelles, comme les autres hommes. D’ailleurs vous n’aviez pas d’expérience. Ce qu’il vous faut, c’est d’être pris en mains par une femme. Je regrette de ne pas passer quelques jours ici. Je repartirai demain pour Zurich, en emmenant sans doute Yakovlicht avec moi. »

Ces paroles réconfortèrent Razumov.

« Je le regrette aussi », dit-il. « Mais, malgré tout, je ne crois pas que vous me compreniez. »

Il respirait plus librement, tandis qu’elle reprenait, sans protester : « Et comment cela va-t-il avec Pierre Ivanovitch ? Vous vous êtes beaucoup vus. Faites-vous bon ménage ? »

Ne sachant que répondre, Razumov baissa lentement la tête.

Elle referma, en un mouvement de réflexion, les lèvres qu’elle avait gardées ouvertes, dans l’attente.

« Très bien », dit-elle.

Ces paroles semblaient définitives, mais elle ne quitta pourtant pas le jeune homme, qui ne pouvait deviner l’objet de sa préoccupation. Il murmura :

« Ce n’est pas à moi que vous auriez dû poser une telle question. Dans un instant, vous allez voir Pierre Ivanovitch lui-même, et le sujet s’imposera tout naturellement. Il sera curieux de savoir ce qui a pu vous retenir si longtemps dans le parc. »

« Il n’est pas douteux que Pierre Ivanovitch n’ait à me dire quelque chose ; bien des choses même. Il est possible qu’il me parle de vous qu’il m’interroge sur votre compte. Pierre Ivanovitch est assez enclin en général, à se fier à moi. »

« Vous interroger ? C’est assez probable. »

Elle sourit, à demi-sérieuse.

« Eh bien ! Que faudra-t-il lui dire ? »

« Je ne sais pas. Vous pouvez lui parler de votre découverte… »

« Quelle découverte ? »

« Mais… mon défaut d’amour, pour… »

« Oh, cela, c’est entre nous », interrompit-elle, sans que l’on pût savoir si elle plaisantait ou parlait sérieusement.

« Je crois que vous voulez parler à Pierre Ivanovitch en ma faveur », fit Razumov, d’un ton moitié plaisant, moitié bourru. « Eh bien vous pouvez lui dire que je prends ma mission tout à fait au sérieux, et que j’ai le ferme désir de la mener à bien. »

« On vous a chargé d’une mission ? » s’écria-t-elle vivement.

« Oui, à peu près. On m’a prié de susciter certain événement… »

Elle le regarda d’un œil inquisiteur.

« Une mission », répétait-elle, très grave et subitement intéressée. « Quelle espèce de mission ? »

« Une mission qui a trait à la propagande. »

« Ah ! très loin d’ici ? »

« Non ; pas très loin », dit Razumov, en refrénant une soudaine envie de rire, sans sentir pourtant aucune joie.

« Vraiment », fit-elle, d’un ton pensif. « Eh bien, je ne veux pas poser de questions. Il suffit que Pierre Ivanovitch connaisse la tâche assignée à chacun de nous. Tout cela finira bien. »

« Vous croyez ? »

« Je ne le crois pas, jeune homme. J’en ai la conviction, tout simplement ! »

« Et c’est à Pierre Ivanovitch que vous devez cette foi ? »

Elle laissa la question sans réponse, et ils restèrent immobiles et silencieux, comme s’ils n’avaient pu se résoudre à un adieu.

« Voilà bien les hommes », murmura-t-elle enfin. « Comme s’il é tait possible de dire comment vous vient la foi ! » Les minces sourcils méphistophéliques eurent un léger frémissement. « Vraiment, il y a, en Russie, des millions de gens qui envieraient la vie des chiens de ce pays-ci. C’est une horreur et une honte d’avouer cela, même entre nous. Il faut avoir la foi, au nom même de la pitié. Tout cela ne peut pas durer ; non cela ne peut pas durer ! Pendant vingt ans, je suis allée et venue, sans regarder à droite ni à gauche… Qu’est-ce qui vous fait sourire ? Vous n’êtes qu’au début ! Vous avez bien commencé, mais attendez seulement d’avoir broyé sous vos pieds, votre être tout entier au cours de vos pérégrinations. Et c’est à cela qu’il faut en venir. Vous devrez broyer le moindre de vos sentiments, car vous ne pourrez pas vous arrêter… vous ne le pourrez pas ! J’ai été jeune, moi aussi ! Mais vous allez peut-être croire que je me plains. »

« Je ne crois rien de semblable », protesta Razumov, avec indifférence.

« Je le pense bien, ô grand homme ! être supérieur ! Cela vous est bien égal ! »

Elle plongea les doigts, sur le côté gauche de sa tête, dans le paquet de ses cheveux, et ce brusque mouvement eût pour résultat de remettre d’aplomb le chapeau tyrolien. Elle fronça les sourcils sans animosité, à la façon d’un juge d’instruction. Razumov détourna négligemment les yeux.

« Vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes ! Vous confondez la chance et le mérite. Et vous êtes de bonne foi ! Je ne puis pas vous en vouloir : c’est la nature masculine ! Vous avez une aptitude ridicule et pitoyable à nourrir, jusqu’à la tombe, des illusions enfantines. Il y a beaucoup, parmi nous, de femmes, qui sommes restées attelées à la cause pendant quinze ans, quinze ans sans rémission, qui avons abordé une voie après l’autre, travaillant sous terre ou au grand jour, sans regarder à droite ou à gauche ! Je puis en parler : je suis une de celles qui ne se sont jamais reposées… Là !… À quoi bon tant de paroles ? Regardez mes cheveux gris ! Et vous voilà…, deux enfants… Haldin et vous… qui venez, et qui pour votre premier essai savez frapper un grand coup ! »

Au nom de Haldin, tombé des lèvres décidées et énergiques de la révolutionnaire, Razumov eut, comme d’ordinaire, le brusque sentiment de l’irrévocable. Mais les derniers mois passés sur sa tête l’avaient cuirassé contre cette impression. Elle ne s’accompagnait plus, comme aux premiers jours, d’une folle épouvante et d’une colère aveugle. Il s’était, à force de raisonnements, fait de nouvelles croyances, et entouré d’une atmosphère mentale de rêverie sombre et sardonique ; dans ce milieu obscur, il ne percevait plus l’événement que comme une ombre confuse, vaguement douée d’une forme humaine. Cette forme, parfaitement familière, restait sans expression, mais prenait, au crépuscule, un air de discrète attente, sans rien d’alarmant, d’ailleurs.

« À quoi ressemblait-il ? » demanda brusquement la révolutionnaire.

« À quoi il ressemblait ? » répéta Razumov, avec un douloureux effort pour ne pas se répandre en imprécations furieuses. Pour se donner une contenance il se força à un rire bref, tout en jetant à sa compagne un regard du coin de l’œil. Elle parut troublée de voir ainsi accueillir sa question.

« Quelle question bien féminine ! » poursuivit-il « À quoi bon vous occuper de son aspect ? Qu’importe ce qu’il fut, puisqu’il est bien loin, dorénavant, des influences féminines ? »

Une légère contraction qui creusait trois plis à la racine de son nez, accentua chez la révolutionnaire l’obliquité méphistophélique des sourcils.

« Vous souffrez Razumov ? » hasarda-t-elle, de sa voix basse et ferme.

« Quelle absurdité ! » rétorqua le jeune homme, en la regardant tout droit. « D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je ne suis pas même sûr qu’il soit à l’abri de l’influence d’une certaine femme au moins… De celle-là, Mme de S. vous savez !… Dans le temps on laissait au moins les morts dormir en paix, mais il paraît que maintenant, il leur faut répondre au moindre signe, au moindre appel d’une vieille sorcière ! Nous autres révolutionnaires, nous faisons de merveilleuses découvertes ! À la vérité, elles ne sont pas notre apanage exclusif. Nous ne possédons rien qui soit tout à fait à nous ! Mais l’amie de Pierre Ivanovitch ne pourrait-elle pas satisfaire votre curiosité féminine ? Ne pourrait-elle pas évoquer, à votre intention, l’ombre que vous désirez voir ? »

Il raillait comme un homme qui souffre. L’expression tendue de la femme s’adoucit, et ses sourcils retrouvèrent leur place, tandis qu’elle disait, d’un ton un peu las : « Espérons au moins qu’elle fera l’effort d’évoquer, pour nous, une tasse de thé. Mais ce n’est rien moins que sûr ! Je suis fatiguée, Razumov ! »

« Vous, fatiguée ! Quel aveu ! Eh bien, il y avait du thé, là-haut, tout à l’heure. J’en ai bu, et si vous vous hâtiez de courir après Yakovlicht, au lieu de perdre votre temps avec un sceptique aussi déconcertant que moi, vous pourriez en retrouver une ombre, une ombre refroidie, attardée dans le temple. Mais vous voir fatiguée me paraît chose quasi impossible. Nous sommes censés ne l’être jamais ; nous ne devons pas, nous ne pouvons pas l’être ! J’ai trouvé, l’autre jour, dans un journal quelconque, un cri d’alarme sur l’inlassable activité des partis révolutionnaires. Cette réputation en impose au monde et fait notre prestige ! »

« Toujours des sarcasmes et des railleries ! » fit doucement la femme à la blouse rouge, comme si elle s’était adressée à une troisième personne, mais sans quitter pourtant des yeux le visage de Razumov. « Et à quel propos, on se le demande ? Simplement parce qu’il s’est senti blessé dans certaines de ses notions conventionnelles, dans certaines de ses mesquines idées masculines. On pourrait le prendre pour un de ces nerveux excités qui finissent misérablement ! « Et pourtant », poursuivit-elle, après un instant de réflexion, et avec une voix changée, « et pourtant, je viens d’apprendre une nouvelle qui fait de vous, à mes yeux, un homme de caractère, Kirylo Sidorovitch. Oui ! vraiment, un homme de caractère ! »

Le ton positif de cette affirmation mystérieuse fit tressaillir Razumov. Il détourna ses yeux, qui avaient rencontré ceux de son interlocutrice, et les porta, à travers les barreaux de la grille rouillée, sur la route large et nette, ombragée par des arbres touffus. Un tramway électrique, complètement vide, courait sur l’avenue avec un froissement métallique. Le jeune homme se disait qu’il aurait donné tout au monde pour s’y trouver assis, seul. Il était inexprimablement las, las de toutes les fibres de son être, mais il avait une raison pour ne vouloir pas, le premier, interrompre cette conversation. Il pouvait, à chaque instant, parmi les bavardages chimériques ou criminels des révolutionnaires, recueillir un mot d’importance ; il pouvait l’entendre tomber des lèvres de cette femme, comme de toute autre bouche. Tant qu’il saurait garder sa lucidité d’esprit et refréner son irritabilité, il n’aurait rien à craindre. Sa seule chance de succès et de sécurité, dépendait d’une volonté indomptable. Il avait soif de se retrouver de l’autre côté de la porte : il se sentait prisonnier dans ce parc, dans ce centre de complots révolutionnaires, dans ce repaire de folies, d’aveuglements, d’infamies et de crimes. Et il laissait en silence s’envoler son esprit douloureux, se complaisant à l’idée d’une immense solitude morale et spirituelle. Il n’eut même pas un sourire en entendant la femme répéter :

« Oui, un caractère bien trempé ! »

Il regardait toujours à travers les barreaux, captif mélancolique, qui ne songerait pas à s’enfuir, mais rêverait aux souvenirs flétris d’un passé d’indépendance.

« Si vous ne faites pas attention », gronda-t-il, les yeux toujours au loin, « vous ne trouverez même plus l’ombre de ce thé ! »

Mais elle n’entendait pas se laisser congédier ainsi, et il n’avait guère compté non plus la voir partir.

« Tant pis ! ce ne sera pas une grosse perte que celle d’une tasse de thé ou de l’ombre que l’on aurait pu m’en offrir ! Quant à la dame elle-même, vous comprenez bien qu’elle a son utilité positive. Vous comprenez cela, Razumov ? »

Cet appel impérieux fit tourner la tête au jeune homme, qui vit la révolutionnaire faire le geste de compter de l’argent dans la paume de sa main.

« C’est pour cela, voyez-vous !… »

« Oui, je vois ! » fit lentement Razumov, avec un nouveau regard de prisonnier vers la route paisible et ombragée.

« Il faut, d’une façon ou de l’autre, trouver des ressources matérielles, et c’est un moyen plus pratique que le cambriolage des banques, plus pratique et plus sûr aussi… Mais me voici partie à plaisanter… Qu’est-ce qu’il marmotte entre ses dents, maintenant ? » s’écria-t-elle d’une voix étouffée.

« Je proclame mon admiration pour le sacrifice et le dévouement de Pierre Ivanovitch ! cela fait mal au cœur ! »

« Oh l’être délicat, et bien masculin ! Mal au cœur, cela lui fait mal au cœur ! Et que savez-vous de la vérité profonde ? Prétendez-vous pénétrer dans le secret des âmes ? Pierre Ivanovitch a connu cette femme, voici bien des années, au temps de sa vie mondaine, lors qu’il était jeune officier des Gardes. Il ne nous appartient pas de juger un homme inspiré. C’est ce qui fait votre privilège, à vous autres hommes. Vous êtes parfois inspirés, dans vos pensées et dans vos actes ! J’ai toujours concédé que lorsque vous êtes réellement inspirés, et lorsque vous savez vous départir de votre lâcheté et de votre pruderie masculines, vous ne pouvez être égalés par aucune femme ! Seulement, comme c’est chose rare !… Tandis que la plus sotte des femmes sait toujours se rendre utile !… Et pourquoi ? Parce que nous brûlons d’une inextinguible passion !… Je voudrais bien savoir ce qui le fait sourire ?… »

« Je ne souris pas », protesta Razumov, avec raideur.

« Ah ! Eh bien, comment faut-il appeler l’espèce de grimace que vous avez faite ? Oui, je sais ! Vous êtes susceptibles, vous autres hommes, d’amour d’un côté, de haine de l’autre, de désirs quelconques… et c’est cela dont vous faites grand cas, et que vous appelez de la passion ! Oui, tant que cela dure ! Mais nous, les femmes, nous sommes amoureuses de l’amour, de la haine, de toutes ces choses que je vous dis, amoureuses du désir même ! C’est pour cela que nous ne nous laissons pas acheter aussi facilement que vous. Dans la vie, voyez-vous, il n’y a pas beaucoup de choix : il faut se résigner à être brûlé ou à tomber en pourriture ! Et il n’y a pas une d’entre nous, peinte ou non peinte, qui ne préfère le bûcher à la pourriture ! »

Elle parlait avec énergie, mais sans exaltation. Razumov, l’esprit parti dans un rêve, au-delà des barreaux de la grille, prêtait pourtant l’oreille à ses paroles. Il enfonça les mains dans les poches de son manteau.

« Le bûcher ou la pourriture… Image vigoureuse ! Peinte ou non peinte !… Très fort !… Peinte ou… Dites-moi ! Elle doit être effroyablement jalouse de lui, n’est-ce pas ?… »

« Qui cela… ? Comment ? La baronne… ? Éléonore Maximovne… ? Jalouse de Pierre Ivanovitch ? Ciel ! Voilà les vétilles aux quelles cet homme attache son esprit ! Comment penser même à de pareilles absurdités ? »

« Eh quoi ? Est-ce qu’une vieille richarde ne peut pas être jalouse ? Ou ne forment-ils tous qu’une réunion de purs esprits ? »

« Mais où prenez-vous l’idée de questions semblables ? s’étonna-t-elle.

« Nulle part ; je vous pose la question, et voilà tout. Frivolité masculine, cela vous plait ! »

« Cela ne me plait pas du tout », riposta-t-elle vivement. « Et ce n’est pas le moment d’être frivole ! Pourquoi chercher ainsi à vous briser le cœur ? À moins que vous ne jouiez la comédie ? »

Razumov avait conscience de la pénétration de cette femme comme d’un véritable contact physique, comme d’une main posée légèrement sur son épaule. Sentant confusément, à ce moment précis, qu’elle s’était décidée à le serrer de près, il se raidit intérieurement pour supporter sans faiblir de nouveaux assauts.

« Moi, jouer la comédie ? » répéta-t-il en opposant à son adversaire un profil impassible. « Je la joue bien mal, alors, puisque vous voyez à travers le personnage ! »

Elle le regardait, le front barré de plis perpendiculaires, les minces sourcils noirs divergeant, comme les antennes d’un insecte. Il ajouta, d’une voix à peine perceptible :

« Vous vous trompez. Je ne joue pas plus la comédie que les autres ! »

« Quels autres ?… » s’exclama-t-elle.

« Quels autres ? Tout le monde ! » fit-il d’un ton d’impatience. « Vous êtes matérialiste, n’est-ce pas ? »

« Moi ? ma chère âme, j’ai trop vécu pour m’occuper encore de ces futilités ! »

« Mais vous vous souvenez de la définition de Cabanis ? « L’homme est un tube digestif… » J’imagine donc… »

« Je crache dessus ! »

« Sur qui ? Sur Cabanis ? Si vous voulez ! Mais vous ne pouvez nier l’importance d’une bonne digestion ! La joie de la vie… vous la connaissez la joie de la vie ?… dépend d’un bon estomac, alors qu’une digestion défectueuse conduit au scepticisme, suscite les imaginations lugubres et les pensées de mort ! Ce sont là des faits constatés par les physiologistes. Eh bien, je vous assure que, depuis mon arrivée de Russie, j’ai été bourré d’une cuisine étrangère, de l’espèce la plus indigeste et la plus nauséabonde ! Pouah !… »

« Vous voulez plaisanter », murmura-t-elle, avec incrédulité.

Et lui, d’un air détaché :

« Oui, c’est une plaisanterie ! Inutile de causer avec un homme tel que moi ! Et c’est pourtant pour cela que l’on a vu des hommes donner leur vie !… »

« Au contraire, je trouve tout à fait intéressant de causer avec vous ! »

Il la regardait du coin de l’œil. Elle paraissait chercher une riposte cinglante, mais finit par hausser les épaules.

« Conversation creuse ! Je suppose pourtant qu’il faut vous pardonner cette faiblesse, à vous ? » fit-elle avec une insistance particulière sur le dernier mot. Il y avait une nuance d’inquiétude dans sa conclusion indulgente.

Razumov avait noté les plus minces détails de cette conversation à laquelle il ne s’attendait pas, pour laquelle il ne s’était pas préparé. Oui, c’était bien cela ; « Je n’étais pas prêt ! » se disait-il ; « j’ai été pris à l’improviste ! » Il lui semblait que si on l’avait laissé souffler une minute, comme un chien hors d’haleine, son oppression aurait disparu. « On ne me trouvera jamais prêt ! » songea-t-il avec désespoir. Puis, se forçant à un rire bref, il ajouta, aussi légèrement qu’il le pouvait :

« Merci, je ne demande pas grâce ! » Et sur un ton d’inquiétude feinte : « Mais n’avez-vous pas peur que Pierre Ivanovitch nous soupçonne de tramer ici, près de la porte, un complot sans son autorisation ? »

« Non, je n’en ai pas peur ; vous êtes parfaitement à l’abri des soupçons, tant que vous êtes avec moi, mon cher jeune homme ! » La lueur d’amusement qui brillait dans les yeux noirs s’éteignit. « Pierre Ivanovitch a confiance en moi », poursuivit-elle, d’un ton sévère. « Il se rend à mes avis, et en certaines occasions, des plus importantes, je lui sers pour ainsi dire de bras droit… Cela vous amuse ?… Croyez-vous donc que je me vante ? »

« Dieu m’en garde ! Je me disais seulement que Pierre Ivanovitch semble avoir assez complètement résolu la question féminine. »

Il se reprochait, au même moment, ses paroles, aussi bien que le ton sur lequel il les proférait. Toute la journée, il avait parlé à tort et à travers. C’était de la folie, plus que de la folie : c’était de la faiblesse ; c’était le démon de la perversité qui triomphait de sa volonté. Était-ce ainsi qu’il aurait dû accueillir une conversation où s’affirmait certainement la promesse de confidences futures ? Et cette femme, en même temps qu’une grande influence, possédait apparemment un trésor de connaissances secrètes. Pourquoi l’intriguer de la sorte ? Elle ne paraissait pas hostile cependant, et il n’y avait pas d’animosité dans sa voix qui gardait un accent singulièrement rêveur.

« Impossible de connaître le fond de votre pensée, Razumov. Vous avez dû mordre quelque chose d’amer, au berceau ! »

Razumov lui lança un coup d’œil oblique.

« Hum ! Quelque chose d’amer ? C’est une explication », murmura-t-il. « Seulement, c’est beaucoup plus tard ! Mais ne croyez-vous pas, Sophia Antonovna, que nous soyions tous deux sortis du même berceau ? »

La femme, dont il s’était enfin décidé à prononcer le nom (il avait éprouvé une répugnance profonde à le laisser tomber de ses lèvres), la révolutionnaire murmura, après un silence :

« C’est de la Russie que vous voulez parler ? »

Il ne daigna pas faire le moindre geste d’assentiment. Elle parut s’apaiser ; ses yeux noirs restaient immobiles, comme si elle avait suivi, dans son cœur, l’idée évoquée, avec toutes les pensées tendres qu’elle faisait surgir. Mais, tout à coup, ses sourcils se rapprochèrent, en un froncement méphistophélique.

« Oui, c’est peut-être cela ! c’est une explication ! Oui ! On vit là-bas au sein du mal, à la merci d’êtres pires que les ogres, les goules et les vampires ! Il faut les chasser, les détruire jusqu’au dernier ! Voilà la seule tâche nécessaire. Peu importe tout le reste, si les hommes et les femmes sont décidés et fidèles. Voilà ce que j’ai fini par comprendre. La première question, c’est de ne pas nous quereller, entre nous, à propos de futilités conventionnelles. Rappelez-vous cela, Razumov. »

Mais Razumov n’écoutait pas. En proie à une sorte de tranquillité lasse, il n’avait même plus conscience d’une surveillance dangereuse. Ses inquiétudes, ses exaspérations, ses dédains, avaient fini par s’émousser dans ces heures d’épreuve, par s’émousser, lui semblait-il, pour toujours. « Je leur tiendrai tête à tous ! » se disait-il, avec une conviction trop ferme pour être triomphante.

La révolutionnaire avait cessé de parler. Il ne la regardait pas ; personne ne passait sur la route. Il avait presque oublié qu’il n’était plus seul, lorsqu’il entendit à nouveau la voix de son interlocutrice, voix brève et nette, où perçait pourtant l’hésitation qui lui avait fait prolonger son silence.

« Dites-moi, Razumov ? »

Razumov, dont le regard se perdait au loin, fit la grimace de l’homme qui entend une fausse note.

« Dites-moi : est-il exact qu’au matin même de l’attentat, vous ayez réellement assisté aux cours de l’Université ? »

Pendant une fraction appréciable de seconde, il ne sut pas se rendre compte de la portée véritable de la question, partie comme une balle qui frappe quelques instants seulement après le coup de feu. Sa main, heureusement libre, était prête à saisir un barreau de la grille. Il s’y cramponna avec une force terrible, mais sa présence d’esprit l’avait abandonné, et il ne sut proférer qu’un murmure sourd et confus.

« Allons, Kirylo Sidorovitch », insista sa compagne. « Je sais que vous n’êtes pas un vantard : cela on peut vous l’accorder ! Vous êtes silencieux, trop silencieux peut-être, et vous ruminez des pensées amères, qui vous sont propres. Vous n’êtes pas un enthousiaste ; peut-être n’en êtes-vous que plus fort. Mais vous pourriez me dire… On aimerait vous comprendre un peu mieux. J’ai été prodigieusement frappée… prodigieusement ! Est-ce vrai ? Y êtes-vous réellement allé ? »

Il retrouva la voix. La balle avait manqué son but. C’était un coup tiré à l’aventure, le signal d’une bataille prochaine, d’un nouveau combat à livrer pour sa propre sécurité. Rude combat, contre un adversaire dangereux. Mais il se sentait prêt à la bataille, si bien prêt que lorsqu’il se tourna vers sa compagne, aucun muscle de son visage n’avait bougé.

« Certainement », répondit-il sans hâte, et avec une secrète angoisse, mais sur un ton d’assurance parfaite. « Aux cours ? en effet ! Mais pourquoi me demander cela ? »

C’est la femme qui faisait montre maintenant d’un intérêt avide.

« Je l’ai su par une lettre, la lettre d’un jeune Pétersbourgeois, l’un des nôtres, bien entendu. On vous a regardé, on vous a vu, impassible, prendre des notes sur votre cahier. »

Il l’enveloppa d’un regard inquisiteur :

« Eh bien ? »

« Pour moi, un tel sang-froid est magnifique, voilà tout. C’est la marque d’une force de caractère peu banale. Mon correspondant m’écrit qu’à voir votre visage et votre attitude, nul n’aurait pu deviner le rôle que vous veniez de jouer deux heures auparavant, le grand, le formidable, le glorieux rôle… »

« Oh non, personne n’aurait pu deviner », approuva gravement Razumov, « parce que, vous le comprenez, personne à ce moment-là… »

« Oui, oui ! Mais cela ne vous empêche pas d’avoir fait montre d’une force d’âme exceptionnelle ! Vous aviez exactement votre mine habituelle. On s’en est souvenu, plus tard, avec étonnement. »

« Cela ne m’a coûté aucun effort, » déclara Razumov, avec la même gravité tranquille.

« La chose n’en est que plus merveilleuse ! » s’écria la révolutionnaire. Puis elle se tut, tandis que Razumov se demandait s’il n’avait pas prononcé des paroles absolument inutiles, voire dangereuses.

Mais elle levait à nouveau vers lui un regard ardent.

« Votre intention était de rester en Russie ? Vous aviez décidé ?… »

« Non », interrompit posément Razumov. « Je n’avais fait aucune espèce de projets… »

« Alors vous vous êtes éloigné, tout simplement ? » s’écria-t-elle.

Il baissa lentement la tête, en manière d’assentiment « Tout simplement ! »

Il avait, peu à peu, cessé de se cramponner au barreau de la porte, comme s’il avait eu la conviction qu’aucun coup, tiré à l’aventure, ne pouvait l’abattre, désormais. Et, brusquement, il se sentit poussé à ajouter : « La neige tombait très drue, vous savez. »

Elle fit, de la tête, un léger mouvement d’approbation, comme si l’expérience de telles entreprises l’avait amenée à s’y mieux intéresser et à en apprécier tous les détails, en professionnelle.

Razumov entendit dans sa tête l’écho de paroles anciennes :

« J’ai pris une petite rue latérale, comprenez-vous ? » poursuivit-il d’un ton détaché. Puis il se tut un instant, comme si ces détails ne valaient pas d’être rapportés. Pourtant, il en retrouva un dans son souvenir, dont il fit part à sa compagne, en manière d’aumône dédaigneuse consentie à sa curiosité.

« J’éprouvais le besoin de m’allonger par terre pour dormir ! »

Très frappée de ses paroles, elle fit claquer sa langue.

« Mais ce cahier, ce cahier stupéfiant ! » ajouta-t-elle. « Vous ne me direz pas que vous l’aviez, à l’avance, fourré dans votre poche ? »

Razumov eut un tressaillement, que l’on aurait pu prendre pour un signe d’impatience.

« Je suis passé chez moi. J’ai regagné mon logis tout droit », répondit-il, sans hésitation.

« Eh bien vous avez du sang-froid ! Vous avez osé… ? »

« Pourquoi pas ? Je vous assure que j’étais parfaitement calme. Oui ! Plus calme que maintenant, peut-être ! »

« Je vous aime beaucoup mieux comme ceci, que lorsque vous vous laissez aller à votre humeur amère, Razumov. Et dans la maison, personne ne s’est aperçu de votre retour ? On aurait pu trouver étrange… »

« Personne », fit Razumov, d’un ton ferme. « Dvornik, logeuse, servante, je n’ai rencontré personne sur mon chemin. J’ai gravi l’escalier comme une ombre. C’était une matinée obscure, et tout était sombre. Je glissais comme un fantôme. Destin ? Chance ? Qu’en pensez-vous ? »

« Il me semble vous voir », répondit la révolutionnaire, dont les yeux brillaient d’un feu sombre. « Et après ?… vous avez réfléchi ?… »

Razumov avait ses réponses toutes prêtes, maintenant.

« Non. J’ai regardé ma montre, puisque vous voulez tout savoir. J’avais juste le temps. J’ai saisi mon cahier de notes, et suis descendu sur la pointe des pieds. Avez-vous jamais entendu le « pit pat » d’un homme, qui descend en courant les spirales d’un escalier profond ? Il y a, en bas, un bec de gaz qui brûle jour et nuit. Je suppose qu’il continue à luire dans l’ombre. Le son s’éteint…, la flamme vacille… »

Il vit paraître une certaine surprise dans le ferme regard des yeux noirs avidement fixés sur son visage : il semblait que la révolutionnaire perçut le son de sa voix avec ses pupilles plutôt qu’avec ses oreilles. Il se contint et se passa la main sur le front, avec la confusion d’un homme qui vient de rêver à haute voix.

« Où pouvait courir un étudiant, le matin, si ce n’est à l’Université ? Le soir c’est autre chose ! Peu m’importait que toute la maison fût là, à me regarder. Mais je crois qu’il n’y avait personne, et mieux vaut encore n’être ni vu ni entendu. Ah ! ce sont les heureux, en Russie, ceux que l’on ne voit ni n’entend. Vous n’admirez pas ma chance ? »

« Chance surprenante, en effet », fit-elle. « Si vous avez autant de chance que de résolution, vous serez une acquisition remarquable pour l’œuvre à laquelle nous nous consacrons. »

Elle parlait sérieusement, et son ton posé semblait déjà, dans son esprit, assigner à Razumov sa part de la besogne commune. Elle tenait les yeux baissés, et le jeune homme attendait, sans forfanterie, avec un air de gravité attentive. Il sentait le danger toujours imminent ; qui donc avait pu parler de lui, dans cette lettre de Pétersbourg ? Un camarade d’études, sans doute, quelque victime imbécile de la propagande révolutionnaire, quelque sot esclave d’un idéal exotique et subversif ? Une longue silhouette famélique, au nez rouge, s’offrit à sa recherche silencieuse. Oui, ce devait être ce garçon-là !

Il sourit en lui-même : « Oh, l’absurdité de toute cette affaire, l’illusion d’un idéaliste criminel, dont la vie se brisait avec la brutalité d’un coup de tonnerre dans un ciel serein, dont le bruyant sacrifice éveillait des échos dans les esprits faussés d’autres imbéciles ! Et le pauvre être, piteux et affamé qui livrait à la curiosité des révolutionnaires en exil, de fantastiques détails. Ces détails ne pouvaient pas constituer un danger pour Razumov, au contraire ! En ce moment, leur révélation était plutôt pour lui un avantage, un coup de chance sinistre, qu’il fallait seulement accepter avec toute la prudence voulue.

« Et pourtant, Razumov », poursuivait d’une voix rêveuse la femme à la blouse rouge, « vous n’avez pas le visage d’un homme heureux ! » Elle leva les yeux sur lui, avec un intérêt nouveau. « Ainsi donc, voilà comment les choses se sont passées. Après avoir accompli votre tâche, vous êtes parti, tout simplement, et vous avez regagné votre domicile. Ce genre de choses réussit quelquefois ! Vous aviez convenu à l’avance, sans doute, d’aller chacun de votre côté, une fois l’affaire terminée ? »

Razumov gardait son expression sérieuse, et parlait d’un ton décidé, mais prudent :

« N’était-ce pas ce qu’il y avait de mieux à faire ? » demanda-t-il, avec calme ; puis après un instant d’attente : « Nous ne songions guère, d’ailleurs, à ce qui pourrait arriver après. Nous ne discutions jamais formellement nos projets d’avenir. Tout était sous-entendu, me semble-t-il. »

Elle approuvait ces remarques de légers hochements de tête.

« Vous vouliez rester en Russie, sans doute ? »

« À Pétersbourg même », précisa Razumov. « C’était, à mon sens, la ligne de conduite la plus sûre. Et puis, je n’aurais su où aller, autre part. »

« Oui, oui. Je vois. C’est évident. Et l’autre, ce merveilleux Haldin, qui ne s’est fait connaître que pour se mieux faire regretter, vous ne savez pas quelles étaient ses intentions ? »

Razumov avait prévu qu’on lui poserait, tôt ou tard, une question de ce genre. Il leva légèrement les mains, pour les laisser retomber à ses côtés, en un geste d’ignorance…

C’est la conspiratrice à cheveux blancs qui rompit la première le silence.

« Très curieux », fit-elle, lentement. « Et n’avez-vous pas pensé, Kirylo Sidorovitch, qu’il pût désirer vous rencontrer… après ? »

Razumov sentit qu’il ne pouvait réprimer le tremblement de ses lèvres. Mais il se dit qu’il fallait parler, et qu’il ne pouvait se contenter d’un nouveau signe de dénégation. Oui, il fallait parler, ne fût-ce que pour savoir ce qu’il y avait au fond de cette lettre de Pétersbourg.

« Je suis resté chez moi, le lendemain », fit-il en se penchant pour plonger son regard dans les yeux noirs de la femme, et l’empêcher de voir le tremblement de ses lèvres. « Je suis resté chez moi. Puisque l’on se souvient si bien de mes faits et gestes, et que l’on vous en a écrit, vous devez savoir que l’on ne m’a pas vu aux cours, le lendemain. Comment ? Vous ne le saviez pas ? Eh bien, je suis resté chez moi, toute la sainte journée ! »

Émue, sans doute, de l’agitation décelée par la voix de Razumov, elle l’encouragea d’un murmure sympathique : « Je vois ! Et cela doit avoir été bien dur ! »

« Vous paraissez comprendre ce genre de sentiments », fit Razumov, d’un ton mesuré. « C’était dur en effet. C’était atroce. Ce fut un jour abominable. Et ce ne fut pas le dernier. »

« Oui, je conçois !… Après ! quand vous avez su qu’on l’avait arrêté !… Est-ce que je ne sais pas ce que l’on éprouve, quand on a perdu un camarade, dans le bon combat ? On a honte de rester ! Et il y en a tant, dont je me souviens ! Mais qu’importe ? Ils seront bientôt vengés ! Qu’est-ce que la mort d’ailleurs ? Ce n’est point, en tout cas, une chose honteuse, comme certaines vies ! »

Razumov perçut, dans sa poitrine, une sorte de commotion, un tremblement léger et déplaisant.

« Comme certaines vies ?… » répéta-t-il, avec un regard scrutateur.

« Comme les vies de résignation et de soumission ! Mais peut-on appeler vies, de telles existences ? Non ! C’est une végétation sur ce fumier d’iniquités qu’est le monde ! La vie, Razumov, pour n’être pas vile, doit être une révolte, une protestation incessante et impitoyable ! »

Elle se calma ; l’ardeur de la passion éteignit instantanément dans ses yeux l’éclat des larmes qui s’y étaient amassées, et c’est de son ton précis et positif qu’elle poursuivit :

« Vous me comprenez, Razumov ? Vous n’êtes pas un enthousiaste, mais il y a en vous une immense force de révolte. Je l’ai sentie du premier coup, dès que j’ai posé les yeux sur vous, à Zurich, vous vous en souvenez ? Oui, vous êtes plein d’un amer sentiment de révolte ! Et cela est bon ! L’indignation faiblit quelquefois, la soif de vengeance même peut s’éteindre, mais le sens absolu de la nécessité et de la justice, ce sens qui arma votre bras et celui de Haldin pour abattre cette brute sanguinaire…, car c’était bien cela, n’est-ce pas, rien que cela ?… J’ai bien réfléchi : ce ne pouvait être autre chose !… »

Razumov fit un léger salut, dont l’immobilité presque sinistre de ses traits masquait l’ironie.

« Je ne saurais parler pour celui qui est mort. Mais, pour moi, je puis vous avouer que ma conduite fut dictée, en effet, par la nécessité, et par le sens de… comment dire ?… d’une justice rétributive ! »

« Bien cela ! » se dit-il, en sentant peser sur lui le regard noir et impénétrable de la femme, dont les yeux semblaient être le repaire mental de la pensée révolutionnaire, tapie là pour y ourdir ses rêves violents de transformation. Comme si l’on pouvait transformer quelque chose ! Dans ce monde des hommes, rien ne change,… ni le bonheur, ni la misère. On ne peut que les déplacer, au prix de consciences corrompues et de vies brisées, par un jeu futile de philosophes arrogants et de badauds sanguinaires !

Ces pensées se pressaient dans la tête de Razumov, en face de la vieille révolutionnaire, de cette Sophia Antonovna respectée, écoutée, influente, dont la parole pesait d’un tel poids dans les sections « actives » des divers partis. Beaucoup mieux que le grand Pierre Ivanovitch, elle représentait le pur esprit de la révolution destructrice, dépouillé de théories, de rhétorique et de mysticisme. Tel était l’adversaire personnel que Razumov devait affronter. Il éprouvait une satisfaction triomphante à user, pour la tromper, de ses propres paroles, et ce dicton ironique s’imposait à son esprit, que le langage nous fut donné, pour cacher notre pensée. Leur conservation même illustrait de façon subtile et dédaigneuse le proverbe cynique : pour bafouer l’esprit impitoyable de la révolution, incarné dans la femme aux cheveux blancs, le jeune homme se servait de ses expressions mêmes et provoquait le froncement pensif des sourcils noirs, rapprochés par les plis perpendiculaires du front, en une ligne légèrement sinueuse, qui paraissait tracée à l’encre de Chine.

« C’est cela ! Justice rétributive. Pas de pitié ! » conclut-elle, en rompant le silence. Puis, sur un ton exalté, en phrases brèves et vibrantes :

« Écoutez mon histoire, Razumov !… » Son père était un artisan habile, mais misérable. Aucune joie n’avait illuminé son existence laborieuse. Il était mort à cinquante ans, après avoir haleté, toute sa vie, sous la main de maîtres dont la rapacité lui arrachait le prix de l’eau, du sel, de l’air même qu’il respirait, taxait la sueur de son front et réclamait le sang de ses fils. Aucune protection, aucun conseil ! Qu’est-ce que la société trouvait à lui dire ? Soumets-toi ; sois honnête ! Si tu te révoltes, je te tuerai ; si tu voles, je te jetterai en prison ! Mais si tu souffres, je n’ai rien pour toi, rien que l’aumône misérable d’une croûte de pain ; pas de consolation pour ta misère, pas de respect pour ton humanité, pas de pitié pour les douleurs de ta pauvre existence ! »

« C’est ainsi qu’il avait travaillé, souffert, et qu’il était mort. Mort à l’hôpital ! Debout, près de la fosse commune, elle pensait à cette existence de tourments, et la revoyait tout entière. Elle songeait à toutes les joies de la vie, aux droits innés des plus humbles êtres, dont ce cœur tendre avait été frustré par le crime d’une société que rien ne pouvait absoudre.

« Oui Razumov », poursuivait-elle d’une voix basse et pénétrante ; « c’est une lumière lugubre qui a frappé mon esprit, au seuil de l’enfance, et ce que j’ai maudit, ce n’était pas la rude tâche, ce n’était pas la misère auxquelles il avait été condamné, mais la profonde iniquité d’un système social qui exigeait qu’une telle tâche restât sans récompense, et une telle misère sans pitié. De ce moment là, je fus révolutionnaire. »

Razumov, qui se raidissait contre les faiblesses redoutables du mépris ou de la compassion, avait gardé une contenance impassible. La femme poursuivit, avec une nuance sincère d’amertume, la première qu’elle eut laissé percer depuis leur rencontre :

« Comme je ne pouvais m’adresser à l’Église, dont les prêtres officiels exhortaient à la résignation la pauvre vermine que j’étais, je me tournai dès que je sus me diriger, vers les sociétés secrètes. J’avais seize ans, Razumov… seize ans seulement ! Et… regardez mes cheveux blancs ! »

Il n’y avait, dans ces derniers mots, ni orgueil ni tristesse. Toute trace même d’amertume même en avait disparu.

« Il y en a beaucoup ! J’ai toujours eu des cheveux magnifiques, même au temps où je n’étais qu’un petit bout de fille. Seulement, dans ce temps-là, nous les coupions courts, et croyions faire ainsi le premier pas vers l’écrasement de l’infamie sociale. L’Écrasement de l’Infamie ! Le beau mot d’ordre ! Je voudrais le placarder sur les murs des prisons et des palais, le graver sur les rochers les plus durs, l’écrire en lettres de feu dans le ciel vide, comme un signe d’espérance et de terreur, comme un présage des temps… »

« Vous êtes éloquente, Sophia Antonovna », interrompit brusquement Razumov. « Seulement, jusqu’ici, vous semblez n’avoir écrit que sur de l’eau… »

Elle parut interdite, mais non froissée. « Qui sait ? », murmura-t-elle d’un ton significatif. « Bientôt, peut-être, verra-t-on la chose réalisée dans notre immense pays. Et alors, nous aurons assez vécu. Qu’importent les cheveux blancs ? »

Razumov regardait ces cheveux dont la blancheur, en témoignant de tant d’années d’activité inquiète, lui semblait proclamer l’indicible puissance de la révolte. Elle mettait singulièrement en relief la plénitude du visage sans rides, l’éclat du regard noir, la rectitude et la fermeté du corps, la vigueur d’une personnalité sincère et simple ; on aurait dit que cette femme avait, au cours de son pèlerinage révolutionnaire, découvert le secret d’une endurance éternelle, sinon d’une éternelle jeunesse.

Comme elle paraissait peu Russe, songeait Razumov ; sa mère devait être Juive, Arménienne…, ou le diable sait quoi… Le type révolutionnaire, est rarement conforme au type commun, se disait-il. Toute révolte est l’expression d’un vigoureux individualisme, et les révoltés de ce genre, se reconnaissaient à un mille de distance, dans n’importe quelle société, dans n’importe quel entourage. Il était étonnant que la police… »

« Nous ne nous reverrons sans doute plus, avant quelque temps. » Ces paroles vinrent interrompre la rêverie vague de Razumov. « Je pars demain. »

« Pour Zurich ? » fit avec indifférence le jeune homme, malgré le soulagement que lui causait la suppression d’un effort douloureux, comme celui d’une lutte, sinon d’une crainte positive.

« Oui, pour Zurich, et pour plus loin, beaucoup plus loin peut-être. Encore un voyage ! Quand je songe à tous mes voyages ! Le dernier viendra bien, un jour ! Allons, Razumov ! voilà une bonne et longue conversation. J’aurais certainement cherché à vous voir, si je ne vous avais pas rencontré. Pierre Ivanovitch connaît votre adresse ? Oui, je voulais la lui demander, mais les choses sont mieux ainsi. Vous voyez, nous attendons encore deux hommes, et j’ai préféré rester ici, à causer avec vous, que là haut, dans la maison avec… »

Elle jeta un regard vers la porte et s’interrompit : « Les voici », fit-elle vivement. « Eh bien, Kirylo Sidorovitch, il va falloir nous dire adieu. »


IV[modifier]

Dans son incertitude du terrain offert à ses pas, Razumov se sentit troublé. Il tourna brusquement la tête, et aperçut deux hommes de l’autre côté de la route. Décidés par le regard de Sophia Antonovna, ils traversèrent l’avenue, et franchirent, l’un derrière l’autre, la petite porte qui flanquait la loge vide. Ils regardaient l’étranger avec curiosité, mais sans méfiance, car la blouse rouge constituait, pour eux, un signe éclatant de sécurité. Le premier, grave figure blême et glabre, double menton, ventre proéminent, qu’il semblait étaler avec satisfaction sous un pardessus fortement distendu, fit un signe de tête bref, et détourna les yeux d’un air maussade. Son compagnon, qui avait un visage maigre, aux pommettes ardentes, et des moustaches rousses, de coupe militaire, sous la forte saillie d’un nez osseux, aborda au contraire Sophia Antonovna, avec des paroles de chaleureux accueil. Très forte, mais inarticulée, sa voix résonnait comme un bourdonnement sourd. La révolutionnaire faisait montre d’une cordialité paisible.

« Voici Razumov », annonça-t-elle, d’une voix claire.

L’homme maigre fit un mouvement brusque. « il va vouloir m’embrasser », pensa notre héros, avec un recul marqué de tout l’être, mais sans que ses membres, trop pesants, lui permissent de bouger. Alarme vaine, d’ailleurs : il avait affaire à une génération de conspirateurs, qui ne s’embrassent plus sur les deux joues. Il leva un bras qui lui parut en plomb, et laissa retomber sa main dans une paume largement ouverte ; chaude, osseuse, et comme brûlée par la fièvre, cette main serra la sienne avec une étreinte ferme et expressive, qui semblait dire : « Entre nous, il n’y a pas besoin de paroles. »

L’homme avait de grands yeux très ouverts, dont Razumov crut voir un sourire tempérer la tristesse.

« Voici Razumov », répéta à voix haute, Sophia Antonovna, à l’intention du gros homme, qui profilait, à quelque distance, la courbe de son ventre.

Mais rien ne bougea : l’attitude des personnages, leurs paroles, leurs mouvements et leur immobilité même, tout semblait former une scène concertée, qui aboutit à cette conclusion, lancée sur un ton hargneux et risible, par une petite voix de fausset suraigu :

« Ah oui, Razumov ! Voici des mois que l’on ne nous parle que de M. Razumov ! En ce qui me concerne, j’avoue que j’aurais préféré voir ici Haldin, au lieu de M. Razumov. »

L’insistance criarde avec laquelle il lançait le nom de « Razumov… M. Razumov », perçait les oreilles, ridicule comme le fausset d’un clown de cirque qui commence une histoire. Razumov en ressentit d’abord un étonnement, auquel fit place une indignation soudaine.

« Que signifie ceci ? » demanda-t-il d’un ton sévère.

« Laissez donc ! Sottises ! Toujours le même ! » fit Sophia Antonovna, manifestement vexée. Puis elle laissa tomber de ses lèvres, juste assez haut pour permettre à Razumov de l’entendre, le nom de « Nécator ! » Les cris aigus du gros homme paraissaient sortir d’un ballon, qu’il aurait porté sous son manteau. Sa lourde masse, ses mains pendantes et exsangues, ses grands pieds, ses énormes joues blêmes, les mèches pauvres de cheveux épars sur sa nuque grasse, fascinaient Razumov, partagé entre l’horreur et l’ironie méprisante.

Nikita, dit Nécator, nom qui prêtait de façon sinistre à l’allitération ! Razumov avait entendu parler de cet homme, comme de tant d’autres célébrités de la révolution militante, depuis qu’il avait franchi la frontière, comme de ces légendes, de ces histoires, de ces chroniques plus ou moins authentiques, auxquelles de temps à autre, un mot de demi-incrédulité donne l’essor. Oui Razumov connaissait les exploits de Nécator : on lui attribuait plus de meurtres de gendarmes et de policiers qu’à tout autre révolutionnaire vivant, et on le chargeait des exécutions.

Une feuille de papier, fixée sur la poitrine transpercée d’un espion notoire, et les lettres N. N., pseudonyme même du meurtre (ce détail pittoresque d’un crime sensationnel avait paru dans les journaux), signaient son œuvre. « Par ordre du Comité. N. N. » C’était un coin de rideau levé, pour frapper l’imagination d’un monde indifférent. On disait de lui qu’il avait fait d’innombrables voyages en Russie, Nécator des bureaucrates, des gouverneurs de provinces, des délateurs obscurs. Il vivait, entre temps, avait-on conté à Razumov, au bord du lac de Côme, avec une charmante femme, dévouée à la cause, et deux jeunes enfants. Mais comment cet être, si grotesque que les chiens aboyaient à ses trousses, pouvait-il vaquer à ses missions de mort, et passer à travers les filets de la police ?

« Quoi donc ? quoi donc ? » grinçait la voix. Je ne suis que sincère. Tout le monde sait bien que c’est l’autre qui était l’esprit dirigeant. Alors, des deux, il aurait été préférable de le voir épargné, lui : préférable et plus avantageux. Je ne suis pas un sentimental. Je dis ce que je pense… c’est assez naturel ! »

Aiguës, aigres, grinçantes, ses paroles sortaient sans un geste, sans un mouvement, avec l’acrimonie atroce et burlesque de la jalousie professionnelle : cet homme, dont le surnom n’était qu’un « à peu près » sinistre, cet exécuteur des verdicts révolutionnaires, ce terrifiant N. N., ressentait l’exaspération d’un ténor à la mode, devant l’attention accordée à l’exploit d’un amateur obscur. Sophia Antonovna haussa les épaules, tandis que le camarade à la martiale moustache rousse se précipitait vers Razumov avec des accents conciliants, de sa grosse voix bourdonnante :

« Que le diable l’emporte ! Et ici encore, dans un lieu quasi-public. Mais vous voyez vous-même ce dont il s’agit : sortie fantastique et absolument sans importance ! »

« Ne vous tourmentez pas, je vous en prie », cria Razumov, avec un long éclat de rire. « Cela n’en vaut pas la peine. »

L’autre, un instant interdit, le regardait, les pommettes brûlant d’une rougeur fiévreuse. Puis il éclata de rire à son tour. Mais Razumov, dont l’hilarité céda tout à coup, fit un pas en avant, et, d’une voix claire et incisive, malgré le tremblement des jambes qu’il pouvait à peine réprimer :

« Cela suffit ! » commença-t-il. « J’en ai assez ! Je ne permettrai à personne… Je vois très bien où tendent toutes vos allusions… Faites vos enquêtes ; cherchez. Je vous mets au défi ; mais je ne veux pas vous servir de jouet ! »

Il avait déjà prononcé de semblables paroles, arrachées par d’autres suspicions. C’était un cercle infernal qui ramenait dans sa bouche cette protestation, comme une nécessité fatale de son existence. Rien n’y pouvait faire cependant : il serait toujours le jouet de quelqu’un. La vie, heureusement, n’est pas éternelle.

« Non, je ne supporterai pas cela ! » cria-t-il, en frappant du poing dans la paume de sa main gauche.

« Kirylo Sidorovitch !… qu’est-ce qui vous prend ? » La révolutionnaire intervint avec autorité. Les trois personnages regardaient maintenant le jeune homme ; le tueur d’espions et de gendarmes s’était tourné vers lui, et présentait en face son ventre énorme, comme un bouclier.

« Ne criez pas ; il y a des gens qui passent ! », fit Sophia Antonovna, qui redoutait une explosion nouvelle. Un vapeur venu de Monrepos, avait accosté au débarcadère situé en face de la porte, sans qu’aucun des quatre interlocuteurs eût entendu son sifflet enroué, ou le battement de son hélice. Un petit groupe de voyageurs de la localité en étaient descendus, pour se disperser dans diverses directions. L’un d’eux, touriste précoce, que désignaient à l’attention des culottes courtes et un étui à lorgnettes en cuir fauve flambant neuf, s’attarda un instant ; il flairait quelque chose d’anormal dans le groupe de ces quatre personnes, réunies près de la grille d’un parc retourné à l’état sauvage, et d’un domaine en apparence inhabité. Ah ! s’il avait pu deviner ce que lui avait fait rencontrer le hasard d’une banale promenade ! Mais en homme bien élevé, il détourna les yeux, et s’éloigna sur l’avenue, à petits pas, en quête d’un tramway.

D’un geste, Sophia Antonovna avait congédié les deux hommes : « Laissez-moi faire ! » Le bourdonnement de la voix inarticulée s’atténuait peu à peu, et les cris aigres : « Eh bien ?… eh puis ? »… prenaient dans le lointain un son de jouet grinçant. Ils laissaient Razumov à la révolutionnaire, dont ils avaient éprouvé, en tant de circonstances, la sûre expérience. Ses yeux se fixèrent tout de suite sur le jeune homme, comme pour pénétrer la raison profonde de son explosion de colère. Cette sortie devait avoir un sens. Il n’y a pas de révolutionnaire né. La vocation se manifeste de façon troublante, brutale comme un appel soudain, entraînant tout un cortège de doutes poignants, de violences, de revendications, et suscitant un état instable de l’esprit, jusqu’au jour où l’ardeur farouche d’une conviction parfaite amène l’apaisement final. La révolutionnaire avait connu, ou parfois seulement deviné, chez des séries de jeunes gens ou de jeunes femmes, des crises émotionnelles de ce genre. Mais ce Razumov lui faisait l’effet d’un égoïste quinteux… À vrai dire, il représentait un type spécial, unique même. Jamais elle n’avait rencontré personnalité qui l’intéressât et l’intriguât autant.

« Prenez garde, Razumov, mon bon ami. Si vous continuez comme cela, vous deviendrez fou. Plein de colère contre tout le monde, et d’amertume contre vous-même, vous vous acharnez à chercher des sujets de torture. »

« C’est intolérable », fit Razumov, d’une voix haletante. « Vous admettrez qu’une telle attitude ne peut me laisser d’illusions… ; tout cela n’est pas clair… ou plutôt… seulement trop clair… »

Il fit un geste de désespoir. Ce n’était pas le courage qui lui manquait. Les relents suffocants du mensonge l’avaient pris à la gorge et l’étouffaient, la pensée d’avoir à lutter éternellement dans cette atmosphère empoisonnée, sans l’espoir de puiser jamais la moindre force nouvelle dans une bouffée d’air pur.

« Un verre d’eau fraîche, voilà ce dont vous avez besoin. » Et Sophia Antonovna jeta un coup d’œil vers la maison, par-dessus le parc, mais elle secoua la tête, et reporta son regard, à travers les barreaux de la grille sur la placidité du lac débordant. Avec un haussement d’épaule à demi-ironique, elle devait renoncer, en face de cette abondance, au remède proposé.

« C’est vous, ma chère âme, qui foncez tête baissée, contre des ombres vaines. Qu’est-ce qui vous tourmente ? Un remords, peut-être ? C’est absurde ! Vous ne pouviez pas aller vous livrer, parce que l’on avait arrêté votre camarade. »

Elle s’étendait en remontrances très sages. Il n’avait pas eu à se plaindre de sa réception. On discutait toujours, plus ou moins les nouveaux venus ; on voulait les bien connaître, avant de les agréer. On n’avait jamais, à sa connaissance, témoigné du premier coup autant de confiance à nul autre qu’à lui. Bientôt, très tôt, plus tôt peut-être qu’il ne le croyait, on mettait à l’épreuve son dévouement à la cause, à la cause sacrée qui poursuivait l’écrasement de l’Infamie.

Razumov écoutait tranquillement. « Peut-être cherche-t-elle à endormir mes soupçons », se disait-il. « Pourtant, il est certain que ces gens-là, pour la plupart, sont des imbéciles. « Il fit deux pas de côté, et, croisant les bras sur sa poitrine, s’adossa à l’un des piliers de pierre de la grille.

« Quant à ce qui reste obscur dans le sort de ce pauvre Haldin, poursuivit Sophia Antonovna, en détaillant lentement ses paroles, qui tombaient une à une sur Razumov, comme des gouttes de plomb fondu, « personne n’a jamais insinué que vous vous soyez, par crainte ou négligence, conduit de façon répréhensible. D’ailleurs, je viens d’avoir à ce sujet certaines informations… »

Razumov ne put s’empêcher de lever les yeux, et Sophia Antonovna hocha légèrement la tête.

« Oui ! Vous vous souvenez de cette lettre de Pétersbourg, dont je vous parlais tout à l’heure ? »

« La lettre ? Parfaitement. La lettre d’un touche-à-tout quelconque, qui relate mes faits et gestes d’un certain jour. C’est assez écœurant, et notre police doit être fort édifiée, en ouvrant des lettres aussi intéressantes… et aussi oiseuses. »

« Oh, mon Dieu non ! La police ne met pas, aussi facilement que vous le croyez, la main sur notre correspondance. La lettre en question n’a quitté Pétersbourg qu’après la débâcle des glaces. Elle est partie par la Neva, sur le premier bateau anglais du printemps. Il y a à bord un chauffeur… l’un des nôtres. Elle m’est arrivée par Hull… »

La fixité du regard morne de Razumov parut la surprendre ; elle s’arrêta, un instant, puis reprit, beaucoup plus vite :

« Il y a là de nos amis qui… Mais peu importe. Mon correspondant nous fait part d’un incident qu’il croit lié à l’arrestation de Haldin, et que j’allais vous conter quand ces deux hommes sont arrivés. »

« Incident aussi », grommela Razumov, « incident de la plus charmante espèce… pour moi ! »

« Laissez donc cela ! » cria Sophia Antonovna. « Est-ce qu’on se soucie des aboiements de Nikita ? Il n’est pas méchant, au fond ! Écoutez ce que j’ai à vous dire ; vous pourrez peut-être jeter un peu de lumière sur les faits. Il y avait, à Pétersbourg, une sorte de demi-paysan, un propriétaire de chevaux, venu en ville depuis bien des années, pour servir de cocher à l’un de ses parents ; il avait fini par louer une ou deux voitures.

Elle aurait pu s’épargner le léger effort de son geste. « Attendez ! » Razumov ne songeait pas à l’interrompre ; il n’aurait pas pu, même au prix de sa vie, proférer une parole. La contraction des muscles de son visage avait été involontaire, simple mouvement de surface, qui ne modifiait en rien son attitude d’attention maussade.

« Ce n’était, paraît-il, pas tout à fait un homme de sa classe », poursuivit-elle. « Mon informateur a causé avec plusieurs des gens de la maison, vous savez, une de ces énormes maisons de honte et de misère !… »

Sophia Antonovna n’avait pas besoin d’insister sur l’aspect de cette maison. Derrière elle, Razumov voyait clairement se dresser la masse sombre d’une bâtisse, estompée par les flocons de neige, et la lueur des fenêtres du restaurant, tapies en longue file graisseuse, au ras du sol. L’ombre de cette nuit le poursuivait, et il la défiait, avec rage et lassitude.

« Haldin vous avait-il, par hasard, jamais parlé de cette maison ? » demanda anxieusement Sophia Antonovna.

« Oui ! » En faisant cet aveu, Razumov se demandait s’il tombait dans un piège. Mais c’était pour lui une telle humiliation de mentir à ces gens-là, qu’il n’aurait probablement pas pu dire non. « Il m’avait parlé un jour », poursuivit-il, en simulant un effort de mémoire, « d’une maison de ce genre. Il allait y visiter des ouvriers ! »

« C’est bien cela ! »

Sophia Antonovna triomphait. Son correspondant avait découvert la chose par hasard, en écoutant bavarder des gens de la maison, dont un ouvrier avec lequel il s’était lié, occupait une chambre. Ils avaient donné le signalement exact de Haldin, qui apportait à leur misère des paroles de consolation et d’espoir. Il venait irrégulièrement, mais très souvent, et passait de temps à autre une nuit dans cette demeure, où il couchait, selon eux, dans une écurie ouverte sur la cour intérieure.

« Notez cela, Razumov ! Dans une écurie. »

Razumov avait écouté avec une attention passionnée, mais à demi-ironique.

« Oui, dans la paille. C’était probablement, de toute la maison, l’endroit le plus propre. »

« Sans doute », acquiesça la femme avec le froncement marqué des sourcils qui semblait, de sinistre façon, rapprocher ses yeux noirs. « Il n’y a pas de bête qui puisse supporter la crasse et la misère, où tant d’êtres humains sont condamnés à souffrir en Russie. Le point le plus intéressant établi par mon correspondant, c’est la connaissance familière de Haldin et du paysan aux chevaux, individu insouciant, indépendant et libre, qui n’était guère aimé des autres habitants de la maison. On le soupçonnait d’avoir fait partie d’une bande de cambrioleurs, dont certains avaient été arrêtés. Il ne les conduisait pourtant pas à ce moment-là, mais on l’accusait sous main d’avoir donné des renseignements à la police, et… »

La femme s’interrompit tout à coup.

« Et vous ? Avez-vous jamais entendu votre ami parler d’un certain Ziemianitch ? »

Razumov attendait ce nom, et s’était préparé à la question.

« Quand on me parlera de lui, j’avouerai », s’était-il dit. Mais il prit son temps.

« Oui, je crois bien ! » fit-il à voix basse. « Ziemianitch, un paysan qui possédait un attelage de chevaux ! Oui… Une fois… Ziemianitch ! Certainement ! Ziemianitch, l’homme aux chevaux ! Comment ce nom avait-il pu sortir de ma mémoire ?… C’est au cours d’une de nos dernières conversations… »

« Ce qui veut dire… », interrompit Sophia Antonovna, l’air très grave, « ce qui veut dire, Razumov, que c’était peu avant… hein ?… »

« Avant quoi ? » s’écria Razumov, en s’avançant vers la femme, qui parut surprise, mais ne recula point. « Avant… Oh naturellement, c’était avant ! Comment aurait-ce pu être après ?… Quelques heures avant, seulement. »

« Et il en parlait avec estime ? »

« Avec enthousiasme ! Les chevaux de Ziemianitch ! L’âme libre de Ziemianitch ! »

Razumov éprouvait une joie sauvage à proférer, à voix haute, ce nom qu’il n’avait encore jamais laissé sortir de ses lèvres. Et il fixait son regard ardent sur la femme, dont l’expression d’attention passionnée le rappela à lui-même.

« Le regretté Haldin », fit-il, en se contenant, et en baissant les yeux, était porté à s’éprendre de certaines gens, sur… sur ce que j’appellerai des données insuffisantes. »

« C’est bien cela ! » fit Sophia Antonovna, en frappant des mains. « Voilà qui, pour moi, est décisif. Les soupçons de mon correspondant ont été éveillés… »

« Ah ! Votre correspondant ! » fit Razumov, sur un ton d’ironie à peine dissimulée. « Quels soupçons ? Éveillés par qui ? Par ce Ziemianitch ? Un ivrogne sans doute, un bavard, un hâbleur… »

« Vous parlez comme si vous l’aviez connu ? »

Razumov leva les yeux.

« Non, mais je connaissais Haldin ! »

Sophia Antonovna baissa gravement la tête.

« Je comprends !… Toutes vos paroles confirment pour moi les soupçons dont me fait part, cette lettre si intéressante. On a trouvé un matin ce Ziemianitch mort… pendu à un crochet de son écurie… »

Razumov éprouva une émotion profonde, qu’il laissa paraître, et Sophia Antonovna observa vivement :

« Ah ! Vous commencez à voir !… »

Il ne voyait que trop ! À la lueur d’une lanterne, projetant des rayons d’ombre dans une écurie souterraine, un corps pendait contre la muraille, vêtu d’une touloupe en peau de mouton et de longues bottes. Un capuchon, aux pointes rabattues sur les yeux, cachait le visage. « Mais cela ne m’intéresse pas », pensait-il, « cela ne peut en rien modifier ma situation. Il n’a jamais su qui l’avait rossé. Il ne pouvait pas le savoir. » Razumov regrettait pourtant la fin tragique du vieil amant de la bouteille et des femmes.

« Oui », murmura-t-il. « Il y en a qui finissent ainsi. Quelle est votre impression, Sophia Antonovna ? »

La révolutionnaire avait en réalité, adopté tout simplement l’idée de son correspondant, qu’elle résuma d’un seul mot : « le Remords ! »

Razumov ouvrit des yeux très grands.

L’informateur de Sophia Antonovna, en écoutant des conversations, et en tenant compte d’éléments divers, avait réussi à côtoyer la vérité de très près, et à découvrir les relations d’Haldin et de Ziemianitch.

« C’est moi qui puis vous dire ce dont vous n’étiez pas certain : votre ami avait conçu un plan de fuite, ou comptait, du moins, sortir de Pétersbourg après l’attentat. Peut-être n’avait-il pas d’autre dessein, et voulait-il, pour le reste, s’en remettre à la chance. Les chevaux de cet individu jouaient un rôle dans son projet. »

« Ils sont arrivés à deviner la vérité », s’étonnait Razumov tout en hochant la tête d’un air sagace. « Oui, c’est possible, très possible ! »

Mais la révolutionnaire était persuadée de ce qu’elle avançait. D’abord, on avait surpris entre Haldin et Ziemianitch, un fragment de conversation où il était question de chevaux. Puis les soupçons des habitants de la maison s’étaient éveillés en ne voyant plus revenir leur « jeune Monsieur » (ils ne connaissaient pas Haldin par son nom). Certains d’entre eux accusaient Ziemianitch de connaître les raisons de cette absence, ce dont il se défendait avec exaspération, mais le fait est que depuis la disparition de Haldin, il n’était plus le même : il avait maigri et s’était assombri. Enfin, pendant une querelle avec une femme qu’il courtisait, querelle où presque tous les habitants de la maison semblaient avoir pris part, son principal adversaire, un colporteur taillé en hercule, l’avait ouvertement accusé d’être un délateur et d’avoir mené « notre jeune Monsieur » en Sibérie, comme il l’avait fait pour les cambrioleurs. Ces paroles avaient soulevé une rixe, et l’on avait jeté Ziemianitch en bas des escaliers.

Sophia Antonovna tirait ses conclusions de l’histoire, et accusait Ziemianitch. Il avait pu, dans un bavardage d’ivrogne, faisant allusion à quelque course précise, avoir été entendu par un espion des cabarets de bas étage, peut-être même du restaurant de sa maison. Ou bien, peut-être s’agissait-il d’une véritable dénonciation, suivie de remords. Un homme de ce genre était capable de tout. On en parlait comme d’un vieil étourdi. Et s’il avait, une fois, eu maille à partir avec la police à propos de l’affaire des cambrioleurs,… ce qui paraissait acquis, malgré ses dénégations… il devait être resté en relations avec quelque mouchard, toujours à l’affût des moindres bruits. Peut-être n’avait-on d’abord tenu aucun compte de ses racontars, jusqu’au jour où le misérable de P. avait été traité selon ses mérites. Ah ! mais alors, on s’était accroché à la plus petite piste, à la moindre information, et la devait fatalement mettre la main sur Haldin.

Sophia Antonovna étendit le bras : « Fatalement ! »

La Fatalité !… la Chance !… En proie à un étonnement silencieux, Razumov méditait sur la singulière vraisemblance de telles déductions, si manifestement à son avantage.

« Il est juste que nous fassions part à tous nos amis de ces conclusions », reprit Sophia Antonovna, d’un ton calme et décidé. Elle avait reçu la lettre depuis trois jours, mais n’avait pas écrit tout de suite à Pierre Ivanovitch, sachant devoir, en une occasion prochaine, rencontrer plusieurs militants réunis pour discuter un projet d’importance.

« J’ai pensé donner plus de poids à mes paroles, en produisant la lettre même, que j’ai maintenant dans la poche. Vous pouvez deviner combien j’ai été heureuse de vous rencontrer. »

« Elle ne m’offrira pas de me montrer la lettre », se disait Razumov. « Certainement non ! M’a-t-elle dit seulement tout ce qu’a découvert son correspondant ? » Malgré son grand désir de voir cette lettre, il sentait qu’il n’en devait pas parler.

« Mais dites-moi, je vous en prie. S’agissait-il donc là d’une sorte d’enquête ? »

« Non, non ! » protesta-t-elle. « Vous voilà encore avec cette sensibilité, qui vous rend stupide. Il n’y avait, comprenez-le, aucune piste à suivre pour une enquête, même si l’on y avait songé. La nuit totale ! C’est la raison qui incitait certaines gens à vous accueillir avec prudence. Le hasard a tout fait, hasard singulier qui a mis mon informateur en rapports avec un ouvrier fourreur intelligent, habitant de cette maison de misère. C’est une coïncidence merveilleuse. »

« Une personne pieuse », insinua Razumov avec un pâle sourire, prétendrait y voir la main de Dieu. »

« C’est ainsi qu’aurait parlé mon pauvre père ! » répondit gravement Sophia Antonovna en baissant les yeux. « Son Dieu ne l’a jamais aidé pourtant ! Il y a longtemps que Dieu ne fait plus rien pour le peuple ! En tout cas, la chose est arrangée. »

« Tout ceci serait concluant », fit Razumov, avec un accent d’impartialité réfléchie, « si l’on avait la certitude que le « jeune Monsieur » de ces gens-là, fût bien Victor Haldin. Mais avez-vous cette certitude ? »

« Oui, il n’y a pas d’erreur possible. Mon correspondant connaissait Haldin de vue, aussi bien que vous-même », affirma la femme d’un ton péremptoire.

« C’est l’homme au nez rouge, sans aucun doute », se dit Razumov, avec un renouveau d’inquiétude. Sa propre visite dans cette maudite maison avait-elle passé inaperçue ? C’était à la rigueur possible, mais bien improbable. Une telle démarche devait fournir un aliment précieux aux potins populaires, que ce grand touche-à-tout avait été ramasser. Pourtant la lettre ne paraissait y faire aucune allusion. À moins que la révolutionnaire n’en eût pas parlé encore. Mais pourquoi ? Si le fait avait réellement échappé à la curiosité de ce démocrate famélique, si diaboliquement doué pour reconnaître les gens d’après une description, ce ne pouvait être qu’un répit temporaire. Il en serait bientôt avisé, se hâterait d’écrire une autre lettre… et alors !…

Toute sa haineuse insouciance, renforcée d’aigreurs et de dédains, n’empêchait pas Razumov de trembler intérieurement. Elle le mettait à l’abri des craintes vulgaires, mais ne le défendait pas contre le dégoût que lui inspirait la surveillance de ces gens-là. C’était une sorte de terreur superstitieuse. Depuis qu’il sentait sa situation consolidée par leur folle erreur sur le compte de Ziemianitch, il éprouvait un intense besoin de sécurité totale ; il aurait voulu pouvoir s’abstenir de mensonges honteux, et passer parmi eux comme l’ombre même de leurs crimes et de leur folie, silencieux, attentif, impénétrable. Pouvait-il, dès maintenant, compter sur cette situation avantageuse ? Allait-il la connaître bientôt, ou n’en jouirait-il jamais ».

« Eh bien, Sophia Antonovna », fit-il sur un ton d’approbation réservée, où perçait une certaine sincérité, car il répugnait à la quitter, sans connaître le fond de sa pensée, et sans poser la question redoutable ; « eh bien, Sophia Antonovna, s’il en est ainsi… »

« L’homme s’est fait justice à lui-même », observa-t-elle, comme si elle avait pensé tout haut.

« Quoi ? Ah oui ! le Remords ! » murmura Razumov avec un accent équivoque de mépris.

« Ne vous faites pas méchant, Kirylo Sidorovitch, parce que vous avez perdu un ami ! » Il n’y avait plus aucune nuance de douceur dans la voix de Sophia Antonovna, mais l’éclat noir de ses yeux semblait, pour un instant, ne plus contempler de visions vengeresses. « C’était un homme du peuple. L’âme des Russes simples n’est jamais tout à fait endurcie. C’est quelque chose de sentir cela. »

« Quelque chose de consolant ? » insinua Razumov sur un ton interrogateur.

« Cessez de railler », répliqua-t-elle violemment. « Souvenez-vous, Razumov, que les femmes, les enfants et les révolutionnaires exècrent l’ironie, négation de tous les instincts généreux, de toute foi, de tout dévouement, de toute action ! Ne raillez pas… Cessez de… Je ne sais pas comment cela se fait, mais il y a des moments où vous m’êtes odieux… »

Elle détourna les yeux. Un silence apaisé tomba, et se prolongea quelques instants, comme si toute l’électricité de la situation s’était dégagée, dans cet éclair de passion. Razumov n’avait pas bronché. Tout à coup elle posa le bout de ses doigts sur le bras du jeune homme :

« Ne faites pas attention. »

« Que m’importe ? » répondit-il, d’un ton très calme.

Il était fier de songer qu’elle ne pouvait rien lire sur son visage. Il se sentait vraiment adouci, apaisé, soulagé, ne fût-ce que pour un moment, d’une oppression obscure. Et tout à coup, il se demanda : « Pourquoi, diable, suis-je allé dans cette maison ? C’était une ineptie ! »

Il éprouva, à nouveau, un dégoût profond. Sophia Antonovna s’attardait, bavardant sur un ton amical, avec des intentions manifestement conciliantes. Elle parlait toujours de la fameuse lettre, et des divers détails minutieusement fournis par son informateur, qui n’avait jamais vu Ziemianitch. On avait enterré la « victime du remords » plusieurs semaines avant qu’il n’eût commencé à fréquenter dans la maison. Cette maison était une pépinière de bons éléments révolutionnaires. En passant sur ce repaire de la noire misère, l’esprit de l’héroïque Haldin y avait apporté une promesse de rédemption universelle, d’allègement de toutes les souffrances qui accablent l’humanité. Razumov écoutait sans entendre, rongé par son désir nouveau de totale sécurité, et par son espoir d’échapper aux mensonges dégradants qui lui paraissaient à certains moments, impossibles à proférer.

Non, il ne pouvait aiguiller la conversation vers le point qu’il désirait tant élucider ; c’était impossible. Il regrettait de n’avoir pas forgé, à l’usage des réfugiés, une histoire plausible qui lui aurait permis d’avouer sa fatale visite dans la maison. Mais, en quittant la Russie, il ignorait que Ziemianitch se fût pendu. Et comment prévoir d’ailleurs que « l’informateur » de cette femme dût tomber précisément sur ce bouge-là, ce bouge-là entre tous les bouges, qui attendaient de la révolution sociale leur destruction par la flamme purificatrice ? Qui aurait pu le prévoir ? Personne ! « C’est une prodigieuse, une diabolique surprise ! » songeait Razumov, avec le visage calme d’une supériorité impénétrable ; il faisait, avec froideur des gestes d’assentiment, approuvait d’un « Oui, certainement », les remarques de Sophia Antonovna sur la psychologie du peuple, et ressentait un désir fréné tique de lui fouiller la gorge avec les doigts, pour en arracher un aveu quelconque.

Puis, au dernier moment, comme ils allaient se séparer et qu’il se sentait déjà détendu, il entendit Sophia Antonovna faire allusion au sujet de son inquiétude. Il n’aurait guère su dire comment la chose se produisit, car son esprit, en cet instant précis, était bien loin : ce fut sans doute une suite des regrets exprimés par Sophia Antonovna sur l’absurde illogisme du peuple. Ce Ziemianitch, par exemple, bien que notoirement irréligieux, ne s’en était pas moins imaginé, pendant les dernières semaines de sa vie, avoir été battu par le diable.

« Par le diable ? » répéta Razumov, comme s’il avait mal entendu.

« Le diable lui-même ; le diable en personne ! Je conçois votre étonnement, Kirylo Sidorovitch. Le soir même de l’arrestation du pauvre Haldin, un inconnu, venu de bonne heure, avait donné une effroyable raclée à Ziemianitch, qu’il avait trouvé ivre-mort dans son écurie. Le corps du malheureux ne formait plus qu’une meurtrissure, dont il se plaignait aux gens de la maison.

« Mais vous, Sophia Antonovna, vous ne croyez pas à la visite du diable en personne ? »

« Et vous ? » riposta-t-elle sèchement, en continuant entre ses dents : « Non certes ! mais il y a ici-bas bien des hommes qui s’entendent mieux que des diables à faire un enfer de cette terre ! »

Razumov la regardait, contemplait le corps vigoureux, les cheveux blancs, le pli profond qui séparait les sourcils minces, et le regard noir perdu dans le vague. Évidemment, si son attitude n’était pas le comble de la duplicité, elle ne faisait pas grand cas de cette histoire. « Un jeune homme brun », expliquait-elle, « que l’on n’avait encore jamais vu, et qui n’était jamais revenu. Pourquoi souriez-vous, Razumov ? »

« Je m’étonne que le diable soit resté jeune, après tant de siècles », répondit-il, posément. « Mais qui donc a pu le décrire, puisque la victime, à vous entendre, était ivre-morte, à ce moment précis ? »

« Oh, c’est le gargotier. Un jeune homme arrogant, au teint basané, vêtu d’un manteau d’étudiant, était entré à la hâte, avait demandé Ziemianitch, l’avait rossé avec rage, et s’était éloigné au galop, laissant le tenancier paralysé de stupeur. »

« Et lui ? croit-il aussi que ce fût le diable ? »

« Je ne saurais vous le dire. Il se montre, paraît-il, très réservé sur ce sujet. Ces marchands d’alcool sont en général de parfaits coquins, et m’est avis qu’il en doit savoir plus que quiconque. »

« Eh bien, et vous, Sophia Antonovna ? » s’enquit Razumov, d’un ton de profond intérêt ; « quelle est votre conclusion ; la vôtre, et celle de votre correspondant, qui se trouve sur les lieux ? »

« Je suis d’accord avec lui : il devait s’agir d’un limier de police déguisé. Comment trouver un autre individu pour battre aussi cruellement un homme sans défense ? On peut admettre d’ailleurs, que, suivant ce jour-là toutes les pistes, anciennes ou nouvelles, la police ait jugé utile d’avoir Ziemianitch sous la main, pour un supplément d’enquête, pour une identification, que sais-je ? Un misérable mouchard envoyé à sa recherche, et furieux de le trouver dans un tel état, lui brisa sur les côtes une fourche d’écurie. Plus tard, une fois le filet serré sur le gros gibier, on ne s’est plus soucié du paysan. »

Telles furent les dernières paroles de la révolutionnaire. Au cours de cette conversation, elle s’était fort approchée de la vérité, pour s’en éloigner encore, et suivre la vraisemblance des pensées et des conclusions ; elle obéissait en cela à l’invincible nature de l’erreur humaine, simple regard jeté dans les profondeurs extrêmes de l’illusion personnelle. Razumov lui serra la main, quitta le parc, traversa la route, et gagna l’embarcadère du bateau, pour se pencher au-dessus du garde-fou.

Il se sentait l’esprit en paix, pour la première fois depuis bien des jours, depuis cette nuit… la nuit !… Sa conversation avec Sophia Antonovna lui avait donné la vision très nette d’un péril, au moment même où ce péril s’évanouissait. « J’aurais dû prévoir les doutes qui surgiraient dans l’esprit de ces gens-là », pensait-il. Puis son attention fut captivée par une pierre, dont il distinguait nettement, au fond du lac, la forme particulière, et il se mit à supputer la profondeur de l’eau à cet endroit. Mais bientôt, il reprit le cours de ses pensées, avec un sursaut de surprise, devant cette preuve singulière d’une indifférence intempestive. « J’aurais dû, d’emblée, leur débiter des mensonges très détaillés, » se disait-il, mais le dégoût mortel que lui inspirait cette seule idée, suspendit pendant un temps appréciable, le cours de sa rêverie. « Heureusement, tout cela est arrangé, maintenant », réfléchit-il, après un instant, puis il reprit à mi-voix, avec un rire bref : « Grâce au diable ! »

Sa pensée vagabonde s’attacha ensuite à la fin de Ziemianitch. L’interprétation de Sophia Antonovna, sans l’amuser précisément, ne laissait pas, pourtant, de lui paraître piquante. Il s’avouait qu’il n’aurait pas su, en eût-il été informé avant son départ de Russie, faire aussi bien servir ce suicide à ses desseins. Il devait à l’homme au nez rouge une obligation infinie pour sa patience et son ingéniosité. « Merveilleux psychologue, évidemment », se dit-il avec ironie. Le Remords ! c’était la meilleure démonstration de l’aveuglement des vrais conspirateurs, de la subtilité stupide de ces gens obsédés par une idée fixe. « Il s’agissait d’un drame d’amour, et non pas de conscience », ricanait Razumov. Une femme à qui le vieux faisait la cour ! Un colporteur vigoureux, un rival évidemment, l’avait jeté au bas des escaliers… Et à soixante ans, pour l’éternel amoureux, c’était une humiliation difficile à digérer ! Ce n’était pas un féministe de la même trempe que Pierre Ivanovitch. La consolation même de la bouteille pouvait se montrer insuffisante, dans cette crise suprême. À cet âge, le nœud coulant restait le seul remède à une inextinguible passion. D’ailleurs l’exaspération sauvage soulevée en lui par le mépris et les calomnies de la maison, et l’affolante impossibilité d’expliquer sa rossée mystérieuse, devaient ajouter à l’amertume de son chagrin. « Le diable, tiens ! » s’écria Razumov, avec vivacité, comme s’il venait de faire une découverte intéressante. « Ziemianitch a fini par sombrer dans le mysticisme ! Il y a tant de vraies âmes russes qui finissent ainsi ! C’est bien caractéristique ! » Il éprouvait de la pitié pour Ziemianitch, pitié banale et impersonnelle, pitié que l’on peut ressentir pour une multitude inconsciente, pour une masse populaire contemplée de très haut, pour un peuple de fourmis rampant sur le chemin de la destinée. Il lui semblait que Ziemianitch n’aurait pu agir autrement. Et l’assurance méprisante de Sophia Antonovna, son idée d’un « limier de police » était, à sa façon, bien caractéristique aussi de la Russie. Mais ici, il ne s’agissait plus de tragédies : c’était la comédie des quiproquos. On aurait dit que le diable lui-même, était venu se jouer d’eux tour à tour, de Razumov d’abord, puis de Ziemianitch, et enfin de ces révolutionnaires. C’était bien en effet un jeu diabolique… Le jeune homme interrompit le cours de son monologue intérieur, pour se railler lui-même : « Tiens ! voici que je tombe, moi aussi, dans le mysticisme ! »

Il se sentait l’esprit plus libre que jamais. Il se retourna, pour s’adosser commodément à la barrière. « Tout cela », poursuivait-il en lui-même, « s’arrange de merveilleuse façon. L’incertitude du sort de mon prétendu collègue, ne ternit plus la gloire de l’exploit que l’on m’attribue. On en rend responsable le mystique Ziemianitch. J’ai été servi par une chance incroyable. Plus besoin de mensonges. Je n’aurai qu’à écouter, et qu’à empêcher mon mépris de l’emporter sur ma prudence. »

Il soupira, croisa les bras, laissa son menton tomber sur sa poitrine, et resta longtemps immobile ; puis tout à coup il se redressa, en sentant qu’il avait ce jour là une importante besogne à accomplir. Il ne put se rappeler tout de suite de quoi il s’agissait, mais ne fit aucun effort de mémoire, avec la confuse certitude de s’en souvenir bientôt.

À peine avait-il fait, vers la ville, une centaine de pas qu’il ralentit le pas et resta presque sur place en apercevant un homme qui venait dans sa direction. C’était, sous les plis d’un manteau drapé, et sous les larges bords du chapeau mou, une apparition pittoresque, que l’on aurait cru voir par le gros bout d’une lorgnette. Il était impossible à Razumov d’éviter le petit homme, car nul chemin ne s’offrait à la retraite.

« Encore un qui se rend à cette assemblée mystérieuse », pensa-t-il. Sa conjecture était fondée, mais à l’inverse des autres révolutionnaires, venus de loin, celui-là, il le connaissait. Il espérait néanmoins passer avec un simple salut, mais il ne put refuser la petite main maigre au poignet velu et aux jointures saillantes qu’on lui tendait avec un geste amical. Elle sortait du manteau drapé à l’espagnole, un pan jeté sur l’épaule, porté malgré la chaleur relative du jour.

« Et comment va Herr Razumov ? » Ces mots prononcés en allemand, n’étaient que plus odieux à l’objet du salut cordial. Vu de près, le personnage faisait l’effet d’un homme en miniature, avec son front haut, découvert par le chapeau momentanément levé, et la grande barbe poivre et sel déployée sur une poitrine bien proportionnée. Son nez fin et hardi surplombait une bouche mince, cachée dans la masse d’une moustache soyeuse. Ses traits accentués, ses membres vigoureux, malgré leurs dimensions réduites, donnaient une impression de délicatesse, sans le moindre signe de débilité. Seuls, les yeux, bruns et taillés en amande étaient trop grands, et l’excès du travail sous la lampe les avait injectés de sang. L’obscure célébrité du petit homme était bien connue de Razumov. Polyglotte, d’origine inconnue et de nationalité mal définie, anarchiste au tempérament pédant et forcené, à la stupéfiante capacité pour les invectives enflammées, il constituait une puissance d’arrière-plan, ce pamphlétaire violent, qui réclamait à grands cris la justice révolutionnaire, ce Julius Lespara, éditeur du Monde Vivant, confident des conspirateurs, auteur d’articles et de manifestes sanguinaires, soupçonné d’être au courant de tous les complots. Lespara vivait au cœur de la vieille ville, dans une maison étroite et sombre, qui lui avait été offerte par un bourgeois naïf, admirateur de son éloquence humanitaire. Près de lui habitaient ses deux filles, qui le dominaient de la tête et des épaules, et un garçon maigriot de six ans, au teint de papier mâché, qui traînait dans les pièces obscures ses combinaisons de coton bleu et ses lourdes bottines. Était-ce l’enfant de l’une des deux filles, ou n’appartenait-il à aucune, nul n’aurait pu le dire. Julius Lespara savait sans doute laquelle de ces dames, après une disparition fortuite de quelques années, était tranquillement revenue chez lui, en possession de ce rejeton, mais avec une admirable pédanterie, il s’était abstenu d’exiger d’elle aucun détail, aucun, pas même le nom du père, parce que la maternité doit être une fonction anarchiste. Razumov avait été reçu deux fois dans l’appartement aux pièces sombres situé au dernier étage de la maison ; les carreaux des fenêtres étaient poussiéreux ; il y avait sur le sol une véritable litière de balayures ; des verres de thé, à demi pleins, restaient oubliés sur les tables ; les deux filles de Lespara rôdaient silencieuses et énigmatiques, les yeux lourds de sommeil, sans corset, prenant, avec le désordre de leurs vêtements froissés et leur manque de tenue, l’aspect de vieilles poupées ; le grand, mais obscur Julius, les pieds enroulés autour d’un tabouret à trois pieds, se montrait toujours prêt à accueillir les visiteurs. La plume aussitôt posée, il pivotait pour montrer son front singulièrement haut et sa grande barbe austère. En dégringolant de son tabouret, il paraissait descendre des hauteurs de l’Olympe. Sa petite taille devenait plus frappante à côté de ses filles, des meubles, de tout visiteur de stature normale. Mais il quittait rarement son siège, et on le voyait plus rarement encore dans la rue, en plein jour.

Il avait fallu quelque affaire d’importance, pour l’amener, cet après-midi, aussi loin de la ville. Il voulait évidemment faire preuve d’amabilité pour le jeune homme, dont l’arrivée avait fait sensation dans le monde des réfugiés politiques. Il demanda en russe cette fois, car il parlait le russe, comme il parlait cinq ou six autres langues d’Europe, sans distinction et sans vigueur (autrement que dans l’invective), il demanda à Razumov s’il ne s’était pas encore fait inscrire à l’Université. Et comme le jeune homme secouait négativement la tête :

« Vous avez bien le temps ! Mais en attendant, n’allez-vous pas nous donner un article ? »

Il ne comprenait pas que l’on pût se refuser à écrire sur un sujet quelconque ; social, économique, historique ou autre. Toute idée valait d’être traitée selon le bon esprit, et en vue de la révolution sociale. L’un de ses amis de Londres venait justement d’entrer en relations avec les rédacteurs d’une revue aux idées avancées. « Nous devons être des éducateurs, des éducateurs pour le monde entier, et développer la grande pensée de la liberté absolue et de la justice révolutionnaire. »

Razumov grommela d’un ton bourru qu’il ne savait même pas l’anglais.

« Écrivez en russe ; nous ferons traduire votre article ; ce ne sera pas une difficulté. Tenez, sans chercher bien loin, il y a Mlle Haldin ; mes filles vont la voir quelquefois. » Puis, hochant la tête d’un air significatif : « Elle ne fait rien ; elle n’a jamais rien fait de sa vie. Elle serait tout à fait compétente, avec un peu d’aide. Écrivez seulement, il le faut, vous savez. Et maintenant, adieu pour l’instant. »

Il leva le bras et poursuivit sa route. Razumov, adossé au mur bas, le regarda s’éloigner, cracha violemment, et reprit sa marche, en murmurant d’un ton de colère !

« Maudit Juif ! »

Pure conjecture de sa part. Julius Lespara aurait pu être Transylvain, Turc, Andalou, ou citoyen des villes Hanséatiques, pour ce qu’il savait de lui. Mais cette histoire n’a rien à voir avec les Occidentaux, et je ferai remarquer à propos de cette exclamation, que c’était la plus parfaite expression de haine et de mépris dont Razumov put user à ce moment-là. Il bouillait de rage, comme s’il avait subi une insulte grossière. Il marchait en aveugle, longeant instinctivement le quai qui bordait le port en miniature ; il se trouvait maintenant dans un jardin élégant et terne, dont les arbres abritaient des gens également ternes, assis sur des chaises. Tout à coup, sa fureur tomba, et il se vit au milieu d’un pont long et large. Il ralentit le pas. À sa droite, au-delà de jetées pareilles à des jouets d’enfants, il voyait l’encadrement des pentes vertes du Petit Lac, au pittoresque merveilleusement banal de carton-pâte, tandis que plus loin, l’eau immobile s’étalait comme une nappe brillante d’étain.

Il détourna les yeux de ce spectacle destiné aux touristes, et poursuivit lentement son chemin, les yeux au sol. Une ou deux personnes durent s’écarter devant lui, et se retournèrent avec un regard de surprise, devant la profondeur de sa méditation. L’insistance du célèbre journaliste révolutionnaire avait éveillé dans son esprit un écho singulier. Écrire ! il fallait écrire. Mais oui ! Écrire ! Ce fut un éclair qui traversa son cerveau. Écrire ! voilà ce qu’il avait décidé de faire, ce jour-là. Irrévocablement décidé, pour l’oublier entièrement ensuite. Cette incorrigible tendance à fuir les difficultés de sa situation était réellement dangereuse, et il s’en voulait sincèrement. Était-ce, de sa part, légèreté, faiblesse profonde, ou crainte inconsciente ?

« Est-ce que je reculerais ? C’est impossible ! Reculer maintenant serait pis qu’un suicide moral ; ce ne serait rien moins qu’une damnation morale », pensait-il. « Se pourrait-il donc que j’aie une conscience conventionnelle ? »

Mais il repoussa dédaigneusement une telle supposition, et, arrêté au bord de la chaussée, se prépara à traverser la route, et à suivre la large rue qui débouchait au bout du pont : il n’avait d’autre raison d’ailleurs de s’y engager que de la trouver devant lui. Mais à ce moment, deux voitures et une lente charrette barrèrent son chemin, et il tourna brusquement à gauche, pour suivre à nouveau le quai, en tournant cette fois le dos au lac.

« Serais-je donc malade ? » se demandait-il avec un doute anormal sur l’état de sa santé, car en dehors d’une ou deux affections enfantines, il n’avait jamais connu la maladie.

Mais c’était encore un danger possible. Pourtant, il semblait qu’on veillait sur lui de façon toute spéciale. « Si je croyais à une Providence agissante », se disait Razumov d’un ton sarcastique, « je verrais ici l’œuvre d’une main ironique… Trouver sur mon chemin un Julius Lespara, sorti de terre, pourrait-on dire, pour me rappeler, de façon expresse, mon projet !… Écrivez, m’a-t-il conseillé… Il faut que j’écrive ; il le faut en effet ! J’écrirai, soyez en sûrs… J’écrirai certainement ! Et j’aurai, dorénavant, quelque chose à écrire ! »

Il s’exaltait, au cours de ce monologue intérieur… Mais l’idée même d’écrire éveillait l’idée d’un endroit où écrire, d’un asile discret, de son logis, naturellement. Pourtant il éprouvait une répugnance à la pensée de l’effort nécessaire pour s’y rendre et l’on aurait dit qu’il craignait de trouver une présence hostile entre les quatre murs qu’il exécrait.

« Et s’il prenait fantaisie à l’un de ces révolutionnaires, de venir me voir pendant que j’écrirai ? » se disait-il. La seule idée d’une telle intrusion le faisait frissonner. Il pouvait bien fermer sa porte, ou prier le marchand de tabac du rez-de-chaussée (espèce de réfugié lui-même) de dire qu’il n’était pas chez lui. Mais ce n’étaient pas là d’heureuses précautions. Il sentait que sa vie ne devait pas donner prise au moindre soupçon, à la plus légère surprise ; l’incident le plus futile, tel que le retard apporté à tirer son verrou, pouvait paraître suspect. « Je voudrais me trouver au milieu d’un champ, à des lieues de tout endroit habité », pensait-il.

Il avait, sans s’en rendre compte, tourné encore une fois à gauche, et se vit tout à coup sur un nouveau pont. Beaucoup plus étroit que le précédent, ce pont, au lieu d’être tout droit, faisait une sorte de coude ou d’angle. Du sommet de cet angle, partait un bras très court, menant vers un îlot hexagonal au sol couvert de gravier, dont les berges se revêtaient de pierres savamment disposées, avec un puéril souci d’élégance. Deux hauts peupliers et quelques autres arbres groupaient leur feuillage au-dessus du sol sombre et net ; ils abritaient des bancs de jardin, et une statue en bronze de Jean-Jacques Rousseau, assis sur son piédestal.

En débouchant du pont, Razumov s’aperçut qu’à l’exception de la femme chargée du chalet de rafraîchissements, il allait se trouver seul sur l’îlot. Il y avait une sorte de simplicité enfantine, odieuse et naïve, dans ce lopin de terre désert, qui devait son nom à Jean-Jacques Rousseau, quelque chose de prétentieux et de vieillot aussi. Le jeune homme demanda un verre de lait qu’il but d’un trait, debout (il n’avait depuis le matin pris qu’une tasse de thé) et s’éloignait d’un pas hésitant et las, lorsqu’une pensée l’arrêta net. Il avait découvert ce qu’il cherchait. Si l’on pouvait, au sein d’une ville, trouver en plein air un coin de solitude, c’est bien ici qu’il fallait le chercher, sur cet îlot absurde où l’on avait aussi la faculté d’observer les rares promeneurs.

Il revint vers un banc du jardin et s’y laissa tomber lourdement. C’était bien l’endroit où commencer la rédaction du rapport demandé. Il avait sur lui tout ce qu’il fallait. « Je viendrai toujours ici », se dit-il, puis il se tint longuement immobile, sans rien voir et sans rien entendre, sans pensée et presque sans vie. Le soleil déclinant plongeait déjà derrière les toits de la ville, allongeant par-dessus l’îlot l’ombre des maisons sur la surface du lac, lorsqu’il sortit de sa torpeur. Il prit un stylographe dans sa poche, ouvrit un petit cahier sur ses genoux, et se mit à écrire rapidement, levant de temps en temps les yeux sur le tronçon de pont qui aboutissait à l’îlot. Mais c’était une peine inutile ; les gens qui passaient dans le lointain n’avaient pas un regard pour le jardin où l’effigie exilée de l’auteur du Contrat social trônait dans l’immobilité sombre du bronze, au-dessus de la tête penchée de Razumov. Lorsqu’il eut achevé son griffonnage, le jeune homme arracha, d’un mouvement brusque et presque convulsif, les pages qu’il venait de noircir, puis remit plume et cahier dans sa poche, avec une sorte de hâte fébrile. Mais il plia le léger paquet sur ses genoux, avec une minutie rêveuse. Ceci fait, il se renversa sur son siège, et resta immobile, les feuilles de papier dans la main gauche. Le crépuscule s’était assombri : Razumov se leva pour marcher lentement, en long et en large, sous les arbres.

« Il est évident que je suis maintenant tout à fait à l’abri », se disait-il. Son oreille fine décelait le faible murmure du courant contre la pointe de l’île, et il s’oubliait à écouter ce bruit avec attention. Mais même pour son ouïe exercée, le son était trop subtil.

« Singulière occupation pour moi ! » grommela-t-il, en s’avisant pourtant que c’était presque le seul bruit qu’il pût écouter sans remords, par plaisir, pour ainsi dire. Oui, le murmure de l’eau, la voix du vent, ces bruits totalement étrangers aux passions humaines. Tous les autres sons du monde venaient déposer leur souillure sur une âme solitaire.

Telles étaient les pensées de M. Razumov. C’est de son âme, bien entendu, qu’il s’agissait, et il ne se servait pas du mot au sens théologique ; ce qu’il désignait ainsi, me semble-t-il, c’est cette partie de lui-même qui n’était pas son corps, et que les feux de la terre mettaient particulièrement en péril. Et l’on peut bien admettre que dans le cas de M. Razumov, l’amertume de la solitude ne fût pas un phénomène tout à fait morbide.