Souvenirs (Montpetit) tome I/07

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L’Arbre (Ip. 119-128).


RUE SERPENTE


Je m’étais aussi inscrit au Collège des Sciences sociales dont le programme m’avait séduit. Il était installé au coin de la rue Danton et de la rue Serpente, dans l’hôtel des Sociétés savantes, à l’origine du Quartier latin.

Présidé par Paul Deschanel et dirigé par le docteur Delbet, le Collège était, comme l’École des Sciences politiques, une institution libre, c’est-à-dire indépendante de l’État. Plus éclectique que l’École des Sciences politiques, c’était une sorte de refuge où les idées et les doctrines, souvent disparates sinon opposées, trouvaient leur expression.

Des prêtres, des catholiques, comme Georges Blondel, Jean Brunhes et Martin Saint-Léon, y enseignaient à côté de socialistes convaincus comme Tarbouriech et Lagardelle. Celui-ci, qui me savait élève aux Sciences politiques où il m’avait aperçu, se pencha vers moi après un de ses cours — j’étais au pied de la chaire : « Ce n’est pas très orthodoxe ce que je viens d’enseigner », me dit-il en souriant. Habitué à l’évolution des doctrines dont on nous abreuvait rue Saint-Guillaume, j’étais blindé.

Le Collège était, selon l’expression de son vice-président, M. Aulard, un laboratoire d’esprit critique. « Il y a diversité de doctrines sociales, diversité de tendances, diversité de personnages. Que chacun expose ses idées librement, qu’on entende le pour et le contre, tous les sons de cloches, à la seule condition d’être sincère et sérieux : voilà le programme et le but de notre collège. » Les « sons de cloches » nous étaient familiers, et nous ne faisions que les entendre de plus près, à la source du bronze dangereux ou fidèle.

J’ai dit les intentions d’Émile Boutmy lorsqu’il organisa, au lendemain de 1870, l’École des Sciences politiques. En décembre 1895, les fondateurs du Collège des Sciences sociales déclaraient : « Les questions sociales prennent une importance de jour en jour plus grande. Parmi les doctrines qui aujourd’hui font école, il n’en est pas une qui ne prenne sa source dans notre état moral et économique. Nous croyons répondre à un besoin général en groupant l’enseignement de ces doctrines diverses et en le confiant, non à des adversaires de ces doctrines, qui malgré eux les dénatureraient, mais à des partisans convaincus qui les exposeront en toute sincérité. Nous y avons joint un ensemble de cours de méthode qui soumettront les théories rivales aux procédés des sciences exactes : l’investigation et l’analyse.

« Dans notre société où chacun est appelé à prendre part à la vie publique, il est nécessaire que la jeunesse, à qui l’avenir appartient, soit initiée à l’étude — une étude à la fois libre et scientifique — des faits économiques et sociaux.

« Ouvrir à cette jeunesse une voie nouvelle, plus large et plus grande, contribuer à lui donner en ces matières une pensée indépendante et critique, tel est le but que nous voudrions atteindre. Nous faisons appel à toutes les bonnes volontés, aux convictions sincères, aux esprits curieux ou inquiets de l’avenir et épris des libres recherches. »

Toutes les doctrines ! Cela n’allait-il pas faire un beau tapage ? Paul Deschanel, dans le discours qu’il prononça à l’occasion du 25ième anniversaire de la fondation du Collège, cite cette curieuse et prudente disposition du bail : « Les cours et conférences (c’est le bailleur qui parle) qui seront faits dans la salle louée ne seront pas contradictoires ; ils seront réservés aux auditeurs qui auront payé un droit d’inscription ou qui auront été admis sur invitation personnelle ; ils seront garantis contre tout scandale et contre tout dégât volontaire ou involontaire. »

Des maîtres comme Pierre du Maroussem, A. Fontaine, Jacques Bertillon, Frantz Funck-Brentano, le docteur Delbet, Yves Guyot, l’abbé de Pascal, Hubert-Valleroux, Albert Métin, Seignobos et Tarbouriech y enseignaient.

Nous choisissions les cours qui nous intéressaient. Je suivais Agache, disciple de Demolins, chargé de l’Art au point de vue social, Charles Brun qui traitait avec un inépuisable brio de la Littérature sociale et, incidemment, quelques autres professeurs.

Aux cours de Charles Brun et d’Agache, je trouvais l’occasion de concilier la science économique avec la littérature et l’art — un rêve ancien ! — et de rester fidèle à ma tâche en retrouvant mes premiers goûts. Je rattachais les événements aux idées et j’en suivais, dans le roman et au théâtre, la double répercussion sur la société.

Aussi ai-je longtemps essayé de cultiver la littérature sociale, y cherchant des sujets adaptés aux auditoires mondains. J’amorçai même, dans une conférence, une sorte d’introduction ou de synthèse. Ce fut malheureusement tout. Comment suivre le mouvement, lire les œuvres, dégager les idées, et faire en même temps de l’Économie politique ? Quarante ans de théâtre, de Francisque Sarcey, a sept volumes. Il fallait les mettre à jour. Le Roman romanesque, qui paraissait à cette époque, accumulait les textes sans les épuiser, loin de là. Trop lourde tâche, à laquelle je renonçai à regret. Je me contentai de lire et de philosopher pour moi-même sur les remblais de cette terre inexploitée.

L’examen avait un caractère particulier : le candidat soutenait une thèse et deux propositions devant un jury de trois membres. Quelques personnalités s’étaient mêlées à l’assistance modeste. M. Tarbouriech, le président, avait à ses côtés M. Agache et mon maître préféré, Charles Brun. Ma thèse portait sur la Tenure seigneuriale au Canada. Les deux propositions s’énonçaient ainsi : Les origines, les époques et les caractères sociaux de l’art en Grèce ; Les solutions apportées en matière d’adultère depuis le théâtre romantique jusqu’à nos jours.

La thèse alla toute seule : sujet de droit franco-canadien, elle n’offrait rien de transcendant ni de rigoureux. C’était un travail honnête, un laborieux effort accompli à l’aide de documents peu nombreux.

Le président sembla s’y intéresser. Il me posa une colle sur la persistance de la dîme au Canada. J’expliquai notre situation. Il évoqua, comme je l’avais fait en conclusion, nos vieux moulins. Il eut un mot ému pour notre fidélité française qui avait été, je le sentis, mon plus fort argument.

Vint le feu roulant des propositions. Assez hésitant sur l’art en Grèce, je repris de l’assurance en littérature sociale, mon sujet de prédilection. Je répondis, les yeux littéralement fixés sur nos théâtres de Montréal où, on se le rappelle, les principales pièces du siècle avaient passé. Pour la suite, je la touchais : elle était sur la scène parisienne que j’avais fréquentée avec avidité ; et dans les critiques, dont je m’abreuvais. « Vous en avez dit plus que moi-même », observa en souriant Charles Brun. On pense bien si je protestai ; mais le propos marque l’atmosphère de ce jour dont je garde l’ineffaçable présence.

Plus tard, Charles Brun me fit parvenir son livre, Le Roman social en France, avec une flatteuse dédicace : « Souvenir d’une thèse brillante ». Mot aimable, qui fait tout de même plaisir. Je ne veux pas laisser la figure de ce maître sans redire ce qu’elle m’a inspiré, ce que je lui dois. J’ai gardé près de moi sa photographie, et je m’y reporte avec affection aujourd’hui que la mort a scellé son souvenir.

Je ne me contentais pas de ces études principales.

Je suivais, ici et là, des cours en franc-tireur, au hasard de ma curiosité ou de mon intérêt. Quelques-uns à l’École des Sciences politiques même, et d’abord celui du patron, Anatole Leroy-Beaulieu, sur l’Histoire politique des principaux états d’Europe pendant les vingt-cinq dernières années.

La première leçon eut lieu le 13 novembre 1907 : je venais d’arriver à l’École. Elle portait sur les grandes questions contemporaines, synthèse puissante et absorbable. Mais, dès les suivantes, nous fûmes transportés en Finlande, dans les provinces baltiques et la Russie. Tout cela, issu d’une histoire que j’ignorais et placé dans un cadre que je n’imaginais même pas. Pour quelqu’un qui venait en droite ligne de la rue Sainte-Catherine et de la rue Saint-Denis, féru de littérature tant qu’on voudra et teinté de connaissances économiques, ce fut dur. Je tins bon, mes notes en font foi : quarante leçons ardemment suivies. Mais j’avais dû refaire ma carte d’Europe.

Au Collège des Sciences sociales, j’assistais au cours de Le Pelletier sur la Question irlandaise ; en Sorbonne et à la Mairie du IXe Arrondissement, à celui de Marcel Dubois sur le Canada — excellent et sympathique — ; au Collège de France enfin, j’allais écouter Paul Leroy-Beaulieu dont, quoi qu’on en ait dit dans le temps, j’ai été fort peu l’élève. Il parlait sur la colonisation des peuples modernes dont il s’était fait une spécialité. Il n’était pas brillant, mais précis et solide. L’auditoire, au début tout au moins, était clairsemé ; puis, à ma grande surprise, il se fortifia. Vers les trois quarts de la leçon, la salle était presque pleine. J’en cherchai la raison : le cours de Bergson allait suivre et les auditeurs prenaient place d’avance.